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Dimanche 4 juin 1978

Excursion littéraire :

Talleyrand à Valençay
et Balzac dans le Berry

Excursions littéraires
 

Pour la vingtième fois (c'était, en effet, un anniversaire doublement décennal), la sortie de juin, devenue rituelle, rassemblait devant l'hôtel de ville d'Orléans la troupe pépiante de ses fidèles, tout contents d’embarquer à nouveau vers quelques hauts lieux de la culture — très exactement pour Valençay et Issoudun — où les attendaient le souvenir de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, et celui d'Honoré de Balzac. Deux contemporains considérables de la première moitié du XIXe siècle ; deux gaillards qui, pour être respectivement l'un pied-bot, l'autre ventripotent, n'en furent pas moins fort portés sur le féminin ; deux personnages de stature exceptionnelle, dont l'approche promettait d'être particulièrement excitante, étant donné par ailleurs la qualité de nos commentateurs, cités ici dans l'ordre de leurs interventions successives : M. Jean NIVET (plus agréablement disert que jamais) ; Mgr P.-M. BRUN (tout érudition et malice que douce voix docte liait) ; et M. André LINGOIS (toujours aussi vertement savoureux). Le tout placé sous la houlette souriante — mais ferme — du président Marmin.

Traversée la Sologne, nous atterrîmes devant la grille du château de Valençay, placé sous la garde d'une ligne de cacatoès solennels, énigmatiques et coloriés de frais, au centre d'un silence abominablement troublé par les éructations criardes des plus fastueux des paons.

Après avoir rappelé l'admiration de Balzac pour le Prince (à qui, dans Le Père Goriot et Le Contrat de mariage, il assène des compliments que leur démesure même rend insignifiants, et qui la fascina lors de la seule entrevue qu’il eut avec lui), M. NIVET nous conta Talleyrand à Valençay. Après avoir épousé en 1802 la divorcée Catherine Verlée (celle qui disait innocemment « être d'Inde »), notre évêque d'Autun se voit engagé par Bonaparte à acheter « une belle terre » pour y recevoir brillamment les étrangers de haute volée. Ce qu'il fit en acquérant en mai 1803 le château de Valençay et ses 19 742 hectares de bois et terres s'étendant sur vingt-trois communes. Après cinq années de réceptions variées, c'est donc ici, en 1808, que Talleyrand accueillit don Antonio, frère du roi Charles IV d'Espagne (à la place de qui allait trôner Joseph Bonaparte), et les deux princes Ferdinand et Carlos. Exil entre tous doré, où fêtes, chasses, bals et intrigues se multiplient, au point qu'en 1811 Napoléon se verra obligé de mettre le holà aux dévergondages de Mme de Talleyrand devenue, oui, la maîtresse d'un écuyer des Infants… Du coup, on se mit à verser dans une piété spectaculaire, avant que Ferdinand ne retrouvât son trône en décembre 1813, à la faveur d'un traité signé dans le grand salon du château. L'Empire français ayant chu, deux femmes entrèrent alors dans la vie de Talleyrand, deux femmes que l'on vit beaucoup et longtemps à Valençay : la duchesse de Courlande. qu'il aima ; et surtout sa fille Dorothée, qu'il avait mariée à quinze ans à son neveu Edmond de Périgord, et à laquelle il trouva bientôt des charmes tellement plus convaincants que ceux de sa mère qu'il en fit sa maîtresse (elle avait vingt-deux ans, lui soixante, et elle l'appelait son « oncle intime… »). Tant et si bien que — devenue entre temps duchesse de Dino — elle mit au monde en 1821 une Pauline, une ravissante petite-nièce dont notre sexagénaire, ayant poussé à l'extrême l'exercice du népotisme, est sans nul doute le responsable naturel. (Et puisque postérité de Talleyrand il y a, rappelons au passage que Delacroix est également un fils du Prince, ainsi que Flahaut, père du duc de Morny.) À partir de 1816, dans le château réaménagé en résidence secondaire « princière », Talleyrand vint régulièrement à Valençay avec « ses femmes ». On y menait « un genre de vie large et opulent », et le maître se plaisait à y jouer les grands seigneurs voltairiens, tâchant de faire de Valençay un Ferney à sa mesure : reconstruction du clocher ; création d’une école de filles, de potagers, de vergers, de forges, de filatures? C'est dans cette gloire entretenue de patriarche débonnaire et généreux que Talleyrand reçut la visite (en 1834) de George Sand. Laquelle, dans « un accès d'aversion », commit à son encontre, après cette entrevue et dans La Revue des Deux Mondes, un article intitulé Le Prince (que plus tard elle devait désavouer), d'une bassesse dans l'agression et d'une outrance dans les termes telles que la fameuse définition impériale : « de la merde dans un bas de soie », en devient par comparaison toute mignonne — et que nous passerons ce débordement sous silence, en souvenir et en respect d'une Dame de Nohant qui eut d'autres inspirations que celles de ses dégoûts. En 1834, Talleyrand fatigué (il a quatre-vingts ans) « retourne dans sa tanière », où cultiver une « monotonie » vers quoi il incline. Ses Mémoires témoignent du calme de ses jours d’alors — jours laborieux et ordonnés, que venaient seuls troubler quelques menus incidents locaux. Bientôt, le Prince ne quitte plus guère le fauteuil roulant que lui avait offert Louis XVIII. En 1837, agité de sombres pressentiments, il quitte Valençay pour toujours. Il devait mourir, en effet, à quatre-vingt-cinq ans, le 17 mai 1838, rue Saint-Florentin à Paris. Transféré au château en septembre, après embaumement, il y repose dans la crypte qu’il avait fait aménager à cette fin dans la chapelle de la Maison de Charité qu’il avait fondée. Ainsi finit celui dont le Petit Larousse illustré dit excellemment : « ambitieux, cynique et intelligent, il servit et trahit tous les régimes… ».

Après quoi, suivant deux guides discords, nous visitâmes le château, cette grande architecture en « L » progressivement édifiée et modifiée du XVIe au XVIIIe siècle, nantie d'un parc grandiose devenu zoologique, et qui est trop connue pour que nous en rappelions les charmes et les richesses — mais où tout dit l'argent inépuisable, l'amour des aises, le sens de la grandeur et le goût du seul vrai luxe : l'espace.

Délaissant la crypte (qui n'a, paraît-il, d'intérêt que sentimental), rassemblés sous des frondaisons que de brusques coups de vent défloraient, nous fîmes cercle autour de Mgr BRUN qui allait nous parler de « l'homme d'Eglise ». Étudiant à Saint-Sulpice et déjà « bourreau d'argent et de volupté » ; déjà nanti de revenus ecclésiastiques confortables ; nommé agent général du Clergé en 1780, Talleyrand devient en 1788 évêque d'Autun (malgré les supplications d'une mère alarmée, clamant que « son fils ne pouvait être un bon évêque ! »). 1789 : Talleyrand est élu député aux États généraux, où il a « une illumination » opportune à la suite de laquelle il décide « de ne pas lutter contre le torrent ». Après avoir prêté serment de fidélité à la Constitution civile du Clergé (il avait pourtant tout fait pour qu'on ne l'adoptât point), il est suspendu et excommunié : événement qu'il « arrosera » copieusement. Les jours passent. Bien qu'absous de tous ses errements par brefs pontificaux successifs, « il se sent mal dans sa peau » et, le Concordat signé, se voulant « libéré », il revêt l'habit civil en 1802 — et sans plus attendre convole avec sa « d'Inde »… Reste — significative du génie calculateur et de l'orgueilleuse maîtrise de soi de cet homme qui avait depuis longtemps pris ses distances avec l'humanité — l'organisation qu'il fit de sa propre mort : d'une mort édifiante indéfiniment différée. Il ne signera, en effet, la lettre de rétractation que légaliserait son retour officiel dans le giron de l’Église (lettre aux termes depuis longtemps pesés et écrits) que dans les dernières heures du jour même de sa mort, après avoir jeté son entourage dans les transes savamment entretenues et dans une expectative douloureuse l'abbé Dupanloup (le futur monseigneur) qui l'entreprit avec une persévérance infatigable et au milieu des prières de qui il rendit ce qu'il avait d'âme, après signature et confession. Ce en présence de Pauline la « petite-nièce » (…) et d'une angélique petite communiante, à point nommé venue l'illuminer…

Après nous être restaurés dans une auberge neuve cordialement suractivée et d'intimité chaleureuse, nous gagnâmes Issoudun, triste « à endormir Napoléon soi-même », a-t-on dit. Dans le jardin de l'Hôtel de Ville, au pied de la Tour blanche (salut Coeur de Lion !), M. LINGOIS nous évoqua à grands traits la vie compliquée et difficile de Balzac, qui vint plusieurs fois en ces parages dans les années 1834-1840 et y conçut La Rabouilleuse, dont l'édition définitive parut en 1842. Nous ne retiendrons ici que ce qui a trait à Issoudun où Balzac (avant que ne surviennent « la Dilecta » — Mme de Berny — et « l’Étrangère » — Mme Hanska) retrouva Zulma Tourangin, la future Mme Carraud, dont il sera reparlé, et qu'il aurait connue à Saint-Cyr dans les années 1820. Il s'y fera également un ami du peintre Auguste Borget. Maints épisodes de La Rabouilleuse se situent en ces lieux — dont celui de la voiture hissée au haut de la Tour blanche et balancée de ce haut par les « Chevaliers de la Désoeuvrance » ! Tour blanche qu'un autre ami de Balzac, l'archéologue Armand Pérémé, devait remettre en état — et d'où n'est pas éloignée la maison « des cinq Hochon » !?

Pour finir, ce fut, aux termes de tendres et sinueux vallonnements, la halte à Frapesle, la demeure des Carraud, toujours délicieuse malgré les ajouts plus ou moins heureux que lui infligèrent les ans, encore alimentée en eau par un vieux système hydraulique à bélier, et cernée d'un parc profond de style agréablement anglais. M. Luneau, le propriétaire actuel, nous fit fort aimablement les honneurs de la maison de Zulma où Balzac, de 1834 à 1836, séjourna fréquemment. Nous visitâmes, au premier étage, la chambre de l'écrivain, laquelle donnait dans le gothique au nom d'un goût des plus douteux. Il y accédait directement par un escalier particulier et, entre deux cafetières, il pouvait voir les verts entours sans — ô délices ! — en être vu. C'est là qu'il écrivit en grande partie l'histoire de la Rabouilleuse, cette pêcheuse d'écrevisses en eau trouble, cette industrieuse captatrice d'héritages. Relisez ce livre : vous y retrouverez tous les ragots (toutes les « disettes »), toutes les jalousies, mesquineries, ladreries — tous les relents, toutes les lenteurs et tous les charmes de la vie de province, dont le lourd génie de Balzac excelle à nous rendre présents les méandres secrets. Quant à Zulma Carraud (« la dame d'Angoulême », « la s?ur d'âme », « la cara »), il nous fut conté que, petite et légèrement claudicante, fille d'un mercier-drapier jacobin et écologiste, mariée à vingt ans à un cousin germain et polytechnicien de quinze ans son aîné, elle eut avec Balzac des relations « si claires » que l'époux n'eut jamais à en prendre ombrage. C'était un être gracieux, intelligent et vif, affamé de nourritures intellectuelles et qui s'étiolait sous le climat issoldunois. Pendant plus de vingt ans (de 1829 à 1850, année du mariage et de la mort de Balzac), cette épouse soumise et cette mère toujours inquiète entretint avec « son cher Honoré » (dont elle pressentait le génie et à la notoriété de qui elle n'était pas insensible) une correspondance abondante et assidue — devenue mélancoliquement sereine après 1834. Balzac lui parlait de ses travaux, de ses tracas, de sa solitude? (« le mariage serait un repos. Mais où trouver une femme ? »). Zulma s'épanchait en pages interminables et touchantes, où transparaissent la délicatesse d’âme et la pureté de coeur de celle qui voua à Balzac « une amitié sincère et tendre », exempte de toutes jalousies. Ecoutez-la :

  • « Votre imagination ne vous aurait-elle pas incité aux délices d'une sympathie qui peut se nourrir du regard seulement ?
  • « Je me repose en votre amitié. Si vous me privez de vous, Honoré, ce sera une faute dont vous ne vous absoudrez pas facilement.
  • « Mon pauvre jardin, naguère si riche de fleurs, se ressent de ma désespérance de l’avenir : plus rien ne me sourit. Si vous arrivez à temps, j’aurai donc encore une émotion douce. »

Ainsi parlait Zulma.

Et une fois de plus enrichis de ce que nous croyions savoir mais que nous ignorions, nous.