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Dimanche 5 juin 1977

Excursion littéraire :

La Puisaye littéraire

Excursions littéraires
 

Mais d’abord, mais vite, et toutes affaires cessantes, que grâces soient rendues et qu’il soit fait honneur à André Lingois qui (avec l’aide discrète mais efficace de M. Pierre) assuma l’organisation de cette sortie et les bonheurs de cette journée ; qui, de sa voix savoureuse, commenta et cita avec enjouement, abondance et sympathie les deux Dames qu’il avait témérairement associées ; et qui coiffa le tout en nous proposant, « Chez Ginette », guinguette tout à fait Robinson et très impressionniste, le plus joli repas du monde. Il fallait, oui, qu’en premier lieu cela fût dit. C’est.

Donc (puisque c'était un de ces matins dominicaux de juin qui, chaque année, devant la cathédrale, voient se renouveler le même cérémonial d'embarquement vers la Culture) donc le dimanche 5 juin, budistes et autres lettrés de même farine (chez qui, notons-le, une fois de plus — et qu'est-ce à dire ? — l'élément féminin ne cesse de prédominer) entreprirent la sinueuse croisière littéraire qui devait les mener aux pays des verts vallons, ponctués de blancs bovins et de blanches communiantes, où nous attendait le double souvenir de la grande Colette et de la Grande Mademoiselle.

Devant l'église de Saint-Sauveur, sous une volée de cloches, André Lingois, rassemblant ses ouailles, commença par faire justice de ce que pouvait paraître avoir d'insolite le rapprochement de ces deux personnes du sexe (comme on disait du temps de Willy) apparemment sans grands points communs. C'est qu'en effet, la fille du percepteur bien-aimé de Sido, le beau capitaine à la jambe de bois, si elle ne fut pas altesse royale, n'en finit pas moins membre de l'Académie également royale de Belgique, et grand officier de la Légion d'honneur. Et dans ses Souvenirs, l'Américain Truman Capote, fasciné par cette nature foisonnante, ne peut se retenir de lui donner de « la Grande Demoiselle des lettres françaises ». Enfin, et quoi qu'on en puisse penser, Sidonie-Gabrielle Colette eut au moins en commun avec Anne-Marie Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, d'être une grande scandaleuse. Cela compte, et rapproche. Surtout entre femmes.

Du reste, la découverte des filiations les plus surprenantes est de tous les temps. Je n'en veux pour preuve que ceci :

Dans le fameux numéro 24 de La Revue hebdomadaire du 17 juin 1911, où le nommé François Le Grix, rendant compte du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, dernier livre alors paru de Charles Péguy, montait de toutes pièces le détonateur qui allait déclencher le fulminant Laudet, ce Le Grix donc ne mettait-il pas sereinement en parallèle le Mystère et La Vagabonde, qui venait également de paraître ! Ne craignant pas d'écrire : « Je voudrais indiquer que Mme Colette Willy est une moraliste sans le savoir et probablement aussi une mystique qui s'ignore, comme M. Péguy est un mystique qui ne s'ignore pas ; que voici proches parents deux écrivains qui seront peut-être surpris de l'apprendre ; et que Mme Colette Willy, comme M. Péguy, me fortifie dans mon opinion qu'il y a une renaissance du lyrisme, et que cette renaissance sera spiritualiste et chrétienne? ». Voilà. Mais après tout, Péguy et Colette étant mêmement nés en janvier 1873…

L'ascendance et la vie de Colette nous furent alors rappelés. Simplifions : Sidonie-Gabrielle Colette naquit donc en 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye. Elle eut :

  • un père, Jules Colette (qui avait perdu sa jambe en Italie, en 1859) ;
  • une mère, Sidonie Landoy, dite Sido, elle-même fille d'un « quarteron » crépu ;
  • un frère et une s?ur d'un premier lit : Juliette et Achille Robineau-Duclos ;
  • un vrai frère : Léopold Colette ;
  • et trois maris : Henri Gauthier-Villars (dit Willy), « le plus grand négrier de toutes les littératures », qu'elle épousa à vingt ans et qui signa sans vergogne ses premiers livres ; Henry de Jouvenel (le père de Bertrand), qui lui donna Bel Gazou ; Maurice Goudeket, sigisbée aux petits soins.

Elle déménagea sept fois. Elle fit de la pantomime, de la danse, du music-hall, des chroniques journalistiques, des reportages sportifs. Elle fonda des instituts de beauté, acquit quelques belles demeures. Elle aima des hommes, elle aima des femmes, elle aima les bêtes — et tout ce que la terre peut produire en fait de feuilles, de fleurs et de fruits.

De tout cela, elle ne cessa d'écrire (dès 1904 sous son propre nom propre), s'affirmant superbement de livre en livre ce maître écrivain de la langue française que l'on sait ; cette marchande d'épithètes pulpeuses ; cette reine de l'image exacte et somptueuse tout alourdie de sensation ; cette amoureuse des mots dans la réalité de leur substance plastique, et de la phrase dans la réalité « souple et musclée » de sa coulée — bref Colette l'Incomparable, qui n'avait pas son pareil « pour faire de l'éternel avec ce qui passe », au nom d'une sensibilité et d'une sensualité paniques.

Elle mourut en 1954, arthritique et lucide, dans son cher Palais-Royal, avec obsèques officielles civiles et grand concours silencieux de fidèles au cimetière du Père-Lachaise.

Reste cette question : Colette est-elle une vraie Bourguignonne ? Le sang noir hérité de l'aïeul quarteron l’emportait-il en elle sur son long racinement charnel dans cette terre de sa naissance dont elle a dit : « J'appartiens à un pays que j'ai quitté » ? Jacques Boudet dit oui. André Lingois dit non. Comment, pauvre de nous, trancherions-nous de ce grave problème…

De l'église, nous gagnâmes la maison natale de Colette, toute de guingois le long de la rue en pente qui porte maintenant son nom dans sa graphie. L'hôte, un médecin, nous en fit fort civilement les honneurs détaillés. Franchi le grand portail, nous découvrîmes « le jardin d'en-haut » et ses reposoirs de tendres verdures ; la pompe ; la petite terrasse où Sido mettait ses fleurs ; la magnifique vue qui, par-dessus la dégringolade des toits, se perd dans les frondaisons et le ciel de Moustiers, d'où s'annonçait pour Sido la couleur du temps. Mais « la vigne que ruinait son propre poids » n'est plus, et « le jardin d'en-bas » est maintenant nanti d'une piscine bleue. Aussi bien les extraits qu'on nous donnait de la Maison de Claudine et de Sido n'en prenaient-ils que plus de charme mélancolique.

Puis ce fut l'école, les lieux mêmes où Claudine fit ses quatre cents coups, dont le livre devait scandaliser le bourg — et le château de M. Gandrille, avec sa grande grille que Léopold ne « leur » pardonnait pas d'avoir huilée, elle qui grinçait si mélodieusement : bâtisse abandonnée devant son immense terrasse.

Après quoi, nous filâmes vers les « chers bois » et l'étang-réservoir du Bourdon, lieu élu des grandes promenades dominicales avec les petites copines fermières. C'est là, « chez Ginette », devant de lentes dérivations de voiles blanches, et après lecture de quelques pages apéritives de Colette, que nous nous restaurâmes, heureux et bavards, au milieu d'un conglomérat compact de vacanciers du dimanche.

Réembarqués nous atterrîmes devant le château de Saint-Fargeau (où, rappelons-le en passant, Jean d'Ormesson, fils du dernier propriétaire, a situé les décors de son admirable Au plaisir de Dieu). Gonflé d'énormes rouges tours ventrues, le château, franchi le porche, déploie une architecture pentagonale compliquée, dont l'aile gauche fait désastreusement caserne.

Du Xe siècle à nos jours, cet immense domaine connut bien des vicissitudes : passé des évêques aux laïcs, délaissé pendant les croisades, dévasté sous la guerre de Cent ans, reconstruit et transformé, vendu et revendu, il devint en 1778 propriété du conventionnel Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, président à mortier, féru des « Lumières » et ruisselant d'idées généreuses, assassiné par un garde du roi le 20 janvier 1793, et qui connut, dérisoirement, les honneurs du Panthéon, avant de retrouver la paix dans la sépulture familiale. Après sa mort, le domaine repasse encore de main en main, qu'une société belge entreprend aujourd'hui de restaurer.

C'est dans ce château, où elle revint souvent par la suite, que Mlle de Montpensier — fille de Gaston d'Orléans et plus beau parti de France — fut exilée de 1652 à 1657. Elle y vécut avec le faste désordonné que commandait sa naissance. Résumer la vie n'est pas simple, de celle qui fut la vedette de la Fronde des princes et qui fit tirer le canon de la Bastille sur l'armée royale. Amazone émérite, chasseresse intrépide, musicienne avertie (elle inventa Lulli, qui était son petit marmiton), mémorialiste, romancière, femme de théâtre, régisseur entreprenant, après plusieurs projets de mariage avortés elle finit par épouser secrètement à quarante-sept ans, l'incroyable Lauzun qui en avait trente-sept, et qui héritera le château à sa mort, en 1693.

Après un salut à l'église (dont le chevet a été restauré par les soins de la Grande Mademoiselle), nous retournâmes à Colette, faisant halte à Châtillon-Coligny, où la famille Colette vint s'installer chez le frère médecin Robineau, au 20 de la rue de l'Eglise, dans un petit « pavillon » en retrait, avec un mini-jardin clos d'une grille fleurie de roses ; puis au 9 de la rue de l'Egalité ; puis dans une autre maison aujourd'hui détruite. Et ce fut, dans le petit soir gris, le cimetière, et cette tombe où reposent Jules Colette, Sido, le docteur Robineau-Duclos et Léo — tombe tristement minérale, aux pauvres fleurs de porcelaine colorée, ô Sido, et devant laquelle André Lingois nous lut cette page admirable sur quoi, en hommage, nous finirons cette relation de notre pèlerinage :

« Je suis la fille de celle dont une lettre m'enseigne qu'à soixante-seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l'éclosion possible, l'attente d'une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son c?ur destiné à l'amour. Je suis la fille d'une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes? Puissé-je n'oublier jamais que je suis la fille d'une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d'un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d'éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle… ».

Georges Dalgues