Logo Budé Orléans

Dimanche 30 mai 1976

Excursion littéraire :

George Sand et la Vallée Noire

Excursions littéraires
 

Le plus gros des cars n’y ayant pas suffi, qu’on dut nantir à la hâte d’un ravissant petit car surnuméraire, c’est donc dans un convoi, en ce dimanche 30 mai, aux aurores, que s’engloutirent une petite centaine d’Orléanais en mal de culture (où l’élément féminin, redoutablement, prééminait), pour retrouver, sur les lieux mêmes où elle vécut, le souvenir vivant d'Aurore Dupin, baronne Dudevant, dite George Sand, dont approche, comme chacun sait, le centenaire de la mort (8 juin 1976). Et d'un bout à l'autre de cette longue randonnée, infatigable, inépuisable et seul, Jean Nivet, de sa voix délectable, devait nous délivrer les trésors d'une érudition jamais en défaut, enrubannée d'une gentillesse à toute épreuve.

Salués « Vierzon le long et le triste Issoudun », les bourgs paisibles et les vertes « traînes », nous gagnâmes les pays du Cher, ces réservoirs de calme, reposoirs réservés où stagne le temps et que traverse l'Indre, « ruisseau profond et silencieux qui se déroule comme une couleuvre dans l'herbe et que les arbres pressés sur chaque rive ensevelissent mystérieusement sous leur ombre immobile », dit notre auteur. Nous étions dans la Vallée noire, ainsi dénommée par George Sand pour ces hauteurs boisées qui « donnent aux lointains cette belle couleur bleue qui devient violette et quasi noire dans les jours orageux ». Mais nous n'y verrons pas la « Mare au Diable », comblée et barbelée par ceux qu'excédaient les incursions toujours renouvelées de la culture.

Tout au long de la longue route de Nohant, Jean Nivet nous développa la généalogie compliquée, morganatique par les femmes, riche en débordements et abondante en bâtards de celle qui, de Frédéric-Auguste, électeur de Saxe (puis roi de Pologne) à Marie-Aurore de Saxe, épouse Dupin — et à travers Maurice comte de Saxe, maréchal de France, vainqueur aux manières fortes de Fontenoy — devait naître en 1804 sous le nom d'Amantine-Aurore-Lucile Dupin, avant que de devenir notre George Sand, c'est-à-dire cet écrivain incroyablement fécond (130 romans, dont 84 édités, et plus de 50.000 lettres) ; cette romancière scandaleuse (pour l'époque) ; cette mécréante, cette féministe, cette militante socialiste qui « plaignait l'humanité et ne pouvait s'abstraire d'elle parce que le mal qu'elle se fait la frappait au coeur, parce que ses crimes lui tordaient le ventre, et qu'elle ne pouvait comprendre les paradis au ciel ni sur la terre pour elle toute seule… » ; cette amazone virile fumeuse de cigares qui scandalisait La Châtre ; cette femme de 1m56, noire, boulotte et sans doute frigide ; cette « latrine » selon Baudelaire ; cette « pouffiasse », selon Maurice Clavel ; cette amoureuse insatiable, cette épouse infidèle, cette maîtresse d'amants innombrables (dont Jules Sandeau, et au moins quatre illustres : Musset, Mérimée, Liszt et Chopin) ; mais cette femme de toutes les générosités, et qui devait finir sous les traits lourds et pathétiques de la « Bonne Dame de Nohant », aux obsèques de qui « toutes les paysannes des environs, agenouillées dans l'herbe humide, disaient leur rosaire ».

Un monde, que cette créature…

Et, vers les 10 heures, ce fut Nohant (où George s'installa en 1837, après s'être séparée d'avec Casimir Dudevant) — Nohant et le ravissement.

La petite place d'abord, couvée par des ormes vénérables, ceux-là mêmes qu'ont vus tous ceux qu'ici George Sand accueillait, et dont nous allions réveiller les ombres - place charmante, mais que déshonore aujourd'hui la malséance mécanique. Puis l'église basse, dans l'adorable naïveté de sa retombée. Et la Demeure enfin, la vieille propriété de famille, le refuge et le port d'attache, avec son parc velouté à l'adorable petit bassin de pierre ovale, aux arbres démesurés, dans la profondeur duquel l'enfant Aurore avait élevé au autel à Corambé, divinité païenne qu'elle s'était inventée et qu'elle adorait en secret ; avec ses quelque dix hectares, sur les autre cents que comptait le domaine… ; avec surtout cette maison Louis XVI, simple, obscure et profonde, où George Sand vécut son enfance garçonnière, son adolescence polissonne, sa vie de jeune mariée et de jeune mère, ses vacances de femme mûre et sa vieillesse besogneuse et charitable. Maison où il aura brillé beaucoup d'esprit et flambé beaucoup d'ardeurs ; où Chopin passa six étés consécutifs placés sous le signe de l'Amour, de la Musique et du Théâtre (mais où jamais ne vint Musset et que fréquentèrent - quelle brochette ! - Liszt, Marie Dorval, Marie d'Agoult, Théophile Gautier, Tourgueniev, Lamennais, Delacroix, Arago, Fromentin, Balzac, Mérimée, Flaubert, Dumas fils, et jusqu'au prince Jérôme Bonaparte…).

Maison si peu musée, encore tout habitée, et en laquelle surtout émeuvent les témoignages d'un art de vivre aujourd'hui disparu, où s'alliaient, dans la lenteur et la répétition des jours, l'intelligence, le goût du bonheur, le sens de l'époque et les agréments d'une aisance mesurée et harmonieuse. Je pense à ce grenier plein de laisser-aller et de commodités, mais aujourd'hui interdit ; à cette haute cuisine où le « fonctionnel » avait l'honnêteté joyeuse et la simplicité du chêne, des cuivres et des noix ; à cette salle à manger à la table toujours dressée sous le lustre bleu de l'amant italien, pour des convives à jamais en allés, mais dont le bristol illustre signe chaque couvert ; à ces chambres petites mais de hauts plafonds aux romantiques et bleus papiers peints, pleines de placards et de secrétaires - dont celle de Liszt et celle où un autre piano remplace le piano de Chopin, vendu par George Sans pour mieux sceller l'oubli de ce qui n'en restera pas moins désespérément inoubliable - comme si l'oubli pouvait obéir à ces supercheries…

Un guide émacié et fervent nous mena pendant une heure à travers ces lieux d'un monde à jamais révolu, mais dont il réveillait avec bonheur les ombres et les souvenirs, s'employant avec une passion presque farouche à réhabiliter celle qu'on a quand même un peu trop méconnue et traînée dans la boue…

Puis (après le parc déjà célébré), ce fut le cimetière et le petit enclos privilégié où notre « grand homme », pour parler comme Flaubert, repose parmi les siens, sous l'ombre d'un if géant. Mais George Sand - pourquoi ? - ensevelie sous un énorme parallélépipède minéral, n'aura pas eu la simple couche de terre herbeuse qu'elle avait souhaitée, elle dont les derniers mots furent : « Laissez verdure… ».

Mais, l'heure pressant, nous filâmes vers le square de La Châtre, cette bourgade dont les commérages venimeux étonnèrent en son temps George Sand plus qu'ils ne l'atteignirent. Là, devant la statue un peu trop embourgeoisée de la Bonne Dame, Jean Nivet évoque les frasques de Maurice Dupin, le père de George Sand, ses avatars adultérins et son accident de cheval. Non loin de là est sise la maison de Jules Sandeau, devenu à dix-neuf ans l'amant de George, « aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées ». Bon nombre de romans de George Sand ont La Châtre pour cadre (en particulier Mauprat et Les Beaux Messieurs). C'est également à La Châtre qu'éclata l'affaire Fanchette, cette simple d'esprit victime des fonctionnaires de la monarchie de Juillet - affaire qui devait conduire George Sand à l'action politique militante.

Après quoi (il allait être 13 heures), nous gagnâmes, par une route-serpentin, le site de Chassignolles où nous emplîmes la grande d’une auberge, parée comme pour une noce villageoise. Traités avec une sage lenteur, nous fîles là un déjeuner des plus allants, où pichets et propos ne connurent poiny les tristes limitations de la mesure.

Nous réembarquâmes pour faire escale — cher président Lahontâa — devant le château de Sarzay, non visitable pour cause majeure de sécurité, mais dont nous admirâmes de loin la symétrie quadrangulaire et la puissante pesanteur - imposant édifice (vestige d'un énorme ensemble cerné de 38 tours) que l'on retrouve dans le Meunier d'Angibault (roman engagé, roman « communiste » de la fusion des classes) sous le nom de château de Blanchemont, château qui, comme dans le roman, sera racheté par le fermier après avoir connu plusieurs propriétaires approximatifs.

Et justement, à une lieue de là, le moulin d'Angibault nous attendait, plutôt mal remanié, mais délicieusement tapi au bord d'un chemin creux. C'est que Mme de Blanchemont eut maille à partir avec son régisseur Bricolin, mais où, en compensation, elle connut l'amour avec Henri Lémor, simple ouvrier mécanicien…

Autre château : Montgivray, où vécut un demi-frère de George Sand qui avait l'illégitimité irascible - château qui devint par la suite propriété de Solange, la fille de George Sand, et de son mari le sculpteur Clésinger, artiste particulièrement mal embouché. Ce ménage, tout hérissé de disputes, fut finalement cause de la rupture de George Sand avec Chopin, lequel avait pris le parti de la fille contre la mère.

Puis ce fut Saint-Chartier, la paroisse où l'enfant Aurore, que l'on ramenait ensuite à Nohant à cheval, allait au catéchisme ; où tout contre le vieux château ruiné, le long des douves aujourd'hui comblées, on jouait ou pique-niquait avec les gamins du bourg ; où l'écrivain a situé l'action des Maîtres Sonneurs, grands joueurs de cornemuses.

Et nous finîmes dans l'église de Vic et devant ses fresques, dégagées en 1850 et sauvées par George Sand, qui en obtint le classement par le truchement de Mérimée. Fresque à prédominance sanguine, dont le Baiser de Judas (de par la simple profondeur du regard de Jésus sur Judas) est la plus émouvante…

Et à travers une profusion de chlorophylle, dans le soir avancé, nous rejoigîmes cette bonne Orléans dont Maurice Dupin, le père de George Sand, disait en grande simplicité : « J’admire Orléans ; j’admire le pont ; j’admire les maisons ; j’admire les passants. Mais quand j’entre dans la rue Royale, c’est de l’extase ! »

Après quoi, bien sûr, je ne puis que clore.

Georges Dalgues