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Dimanche 8 juin 1975

Excursion littéraire :

Tours et ses grands écrivains

Excursions littéraires
 

Honoré de Balzac a beaucoup, beaucoup, beaucoup écrit. Entre autres choses ceci : « Tours est une des villes les moins littéraires de France ». Devant une affirmation aussi catégorique, il était urgent que, toutes affaires cessantes, une équipe de lettrés d'Orléans, battant haut pavillon budiste, allât sur place en vérifier le bien-fondé. Ce que nous entreprîmes avec allégresse, ce dimanche 8 juin, sous l'azur assidu de la plus belle des matinées de l'année.

Nous prîmes bien sûr la voie royale, la route des châteaux : cette Nationale 751 qui, après avoir jouxté la Loire à Saint-Dyé, passe devant cette perfection : la longue, la souveraine horizontalité du château de Ménars, devant laquelle le car ralentit de lui-même. Et après Blois, Chaumont et Amboise, ce fut Tours, cette Orléans inversée au bord du fleuve-roi, Tours, la grande rivale, l'infatigable entreprenante.

Au chevet de la cathédrale Saint-Gatien, près du cloître de la Psalette, sous un arc-boutant qui inscrit sa base dans le mur de la maison de Mlle Gamard, Jean Nivet, de sa voix délectable, avec beaucoup de grâce et d'humour, mit donc Balzac en accusation au nom de : Grégoire de Tours, Alcuin, Commynes, Rabelais, Ronsard, Béroalde de Verville, Descartes, Gresset, Charles Perrault, Balzac soi-même, Anatole France, sans omettre Paul-Louis Courier, Courteline, Bergson, Jules Romains, René Boylesve et Maurice Bedel !? Mais si Balzac, né à Tours, n'aimait pas les Tourangeaux (« bien mols et lâches »), il devait rester sans défense devant les charmes de sa Touraine, de cet « Indoustan de la France », marqué par la douceur d'un ciel sans égal et l'ample majesté de son fleuve - de ce pays aimé des reines où, de Saint-Cosme à La Gaudinière, abondent les « demeures inspirées ». Sans doute, la vallée de l'Indre et Saché ont-ils surtout séduit Balzac. Mais il évoque volontiers sa ville natale (qu'il tint absolument à faire connaître à ses deux maîtresses : Mme de Berny, puis Mme Hanska) à travers toute son oeuvre, de Sténie aux Contes drôlatiques, en passant par Jane la Pâle et La Femme de trente ans. La cathédrale surtout l'a hanté, qu'il décrit toujours « vue de l'intérieur » et sur le mode fantastique (Sténie, Maître Cornélius), allant même jusqu'à la métamorphoser, dans Jésus-Christ en Flandre, en église d'un couvent d'Ostende. Quant au cloître de la Psalette, c'est là que Jane la Pâle vint ensevelir sa douleur — et Balzac alors de s'abandonner sans retenue à son penchant pour les descriptions interminables et méticuleuses.

Nous gagnâmes ensuite le chantier-école des fouilles de Tours sous la conduite de M. Bouelle, architecte de la ville et responsable fervent et efficace de cette réussite exemplaire : l'exhumation, la reconstitution et l’assainissement du vieux Tours — réussite que l'on doit à l'audacieuse politique d'urbanisme d'une municipalité intelligente. C'est dans ce chantier-école que Compagnons du Tour de France et étudiants touchés par la grâce se vouent de concert à des travaux que chacun d'eux mène d'un bout à l'autre. L'enceinte gallo-romaine (le long de laquelle coulait la Loire?, les appareils de briques et les douves, l'inattendu « château de Tours » avec ses quatre tours et son donjon nous tinrent longtemps cois.

Mais la vue du vieux Tours du haut d'un immense bâtiment public, puis sa lente découverte par l'intérieur jusqu'à la place Plumereau devaient nous conduire aux limites de l'étonnement devant la qualité du silence de ce quartier anachronique et pourtant résidentiel, devant l'honnêteté et la délicatesse des restaurations — devant cette victoire de la vieille maison humaine sur le building de type planétaire.

Et après avoir salué la « pension Vauquer », nous appréciâmes (commentée par Jean Nivet) la maison « de Tristan », la maison, de style et de détails flamands, que dans La Recherche de l'Absolu Balzac devait en toute simplicité décrire comme la maison même de Balthazar Claës à Douai.

Or l'heure avait sonné de la restauration inévitable. Nous dûmes à l'honneur de manger dans l'hôtel même où descendait Alphonse XIII de payer un prix royal une collation dont la mesure et la simplicité convenaient particulièrement aux modestes pèlerins de la pensée que nous étions. C'est donc l'estomac léger et la tête claire que nous réembarquâmes à destination de Saint-Cyr-sur-Loire.

Après une courte halte devant La Gaudinière (où, avant de mourir, Bergson tenait cénacle au début de la dernière guerre), nous pénétrâmes dans La Béchellerie, la résidence fameuse d'Anatole France. Belle, noble et simple demeure, La Béchellerie développe sa symétrie bourgeoise et bien entretenue devant une pelouse nantie d'un bassin à nymphe. Jacques Boudet, à son ordinaire disert, courtois et mesuré comme personne, nous conta d'abord comment, en 1914, on déménagea laborieusement les trésors de la villa Saïd pour les entreposer dans ce « petit Ferney » ; puis la mort de Suzanne, la fille de l'écrivain, divorcée d'un Psichari et de qui le petit-fils Lucien (arrière-petit-fils de Renan) est aujourd'hui l'héritier ; ensuite le remariage de France avec la femme de chambre de Mme Armand de Caillavet ; enfin le prix Nobel de 1921 et la mort en 1924. Interdit de Panthéon pour cause de socialisme militant, celui qui fut considéré (même par Proust) comme l'un des tout premiers écrivains français, connaît aujourd'hui l'épreuve de ce purgatoire littéraire auquel n'échappent pas les plus grands, mais où il semble bien qu'il doive encore longtemps se morfondre? Reconnaissons honnêtement que cette écriture d'une simplicité systématique, des procédés de fabrication trop visibles et une pensée un peu courte (quoique généreuse et amusée) y sont peut-être pour quelque chose? La visite de la maison (bibliothèque, souvenirs, oeuvres d'art et bibelots en tous genres), que nous fîmes par détachements successifs sous la gouverne d'un couple vétilleux et bredouillant nous fut de moindre profit.

La Loire retraversée, nous gagnâmes Plessis-lès-Tours pour le château de Louis XI, tout resserré sur son histoire au centre d'un environnement monstrueusement industriel. Jean Nivet nous y lut Commynes, et comment le roi, en 1463, pour 5 500 écus d'or, acquis ce domaine de Plessis-du-Parc-Lez-Tours. Il nous rappela les bizarreries de ce monarque « entré en merveilleuse suspicion de tout le monde » ; en proie à une fièvre obsidionale permanente ; féru d'animaux exotiques vite oubliés et épouvanté par le caractère inexorable d'une mort qui ne saurait l'épargner, tout roi qu'il fût. Nous visitâmes de grandes salles, et la chambre où il fallut bien en effet qu'il mourût, près d'une cheminée et d'un médicastre particulièrement retors — mais Dieu merci (et selon son voeu), d'une mort survenue un samedi, le jour de la Vierge?

Réplique rustique de La Béchellerie, La Grand-Cour, fief de Jules Romains à Saint-Avertin, nous ouvrit ses portes sur ses pelouses, ses frondaisons et ses vignes. Jean Laurent (dont le retour aux régions natales approfondissait encore la voix et dramatisait superbement le geste) nous parla alors de ses trois grands hommes : Courteline, France - et donc Jules Romains, ce maître exigeant en égards dus, mais dont « la sensibilité de l'intelligence » devait si bien (les textes qui nous furent lus en font foi) s'accorder avec le charme tendrement lumineux de la Touraine. Hélas ! de même qu'Anatole, Jules connaît aujourd'hui les régions tristement ombreuses de ce très encombré Purgatoire des lettres, et ce, malgré l'increvable Knock, les irrésistibles Copains et le monumental H.B.V. Et Jean Laurent de le déplorer, qui tint à conclure ainsi : « Si le propre de la littérature — comme du reste celui de tout art — est de nous ouvrir les voies d'une nouvelle connaissance du monde, des autres et de nous-mêmes, France, Courteline et Romains, ces rationalistes qui n'en furent pas moins des hommes de coeur et « de bonne volonté », méritent bien d'être toujours honorés, n'en déplaise aux bien-pensants des différentes Eglise actuelles, et quantité de leurs pages demeurent encore pour beaucoup un régal et un réconfort. »

Dernière étape : Véretz, charmant avec ses maisons en contre-bas, son petit mail et sa fontaine autour de laquelle la Restauration prétendit « empêcher les villageois de danser » — d'où le fameux pamphlet de Paul-Louis Courier, au pays de qui nous étions, et devant la Chavonnière de qui nous nous arrêtâmes, pour une fois encore nous régaler de Jean Nivet. Curieux homme que ce Paul-Louis, né à Paris en 1772, mais ligérien d'adoption : brillant étudiant ; militaire prudent jusqu'à la désertion incluse ; helléniste de choc ; épigraphiste sourcilleux ; falsificateur serein et protestateur viscéral. Ce misanthrope chicanier et coléreux devait acquérir en 1815 la forêt de Larçay et la ferme de la Chavonnière dont il obligea sa femme, la trop jeune et toute charmante Herminie, dite Minette, à surveiller seule l'exploitation - ladite Minette devant du coup le cocufier avec deux de ses gens pour finalement le faire assassiner, le 18 avril 1825, dans sa propre forêt, avant que notre incorrigible gaillard n'eût obtenu qu'on détruisît le château de Chambord?

Après quoi, par la route des trois châteaux en CH (Chenonceau, Cheverny, Chambord), nous rentrâmes, tard, très tard dans la nuit, définitivement convaincus que Balzac, quant à Tours, avait tort.

Georges Dalgues