Logo Budé Orléans

Dimanche 9 juin 1974

Excursion littéraire

Le Val de Loire orléanais

Excursions littéraires
 

Donc en ce dimanche 9 juin, pour leur sortie annuelle, nos férus de lettres n’allaient naviguer qu’en pays connu et ne partir que pour se retrouver : le car frété pour nous mener à la Connaissance par les chemins de la Découverte ne devait, en effet, jamais franchir les limites, pourtant modestes, du département du Loiret — et l’on put dire que la ligne d’horizon allait borner notre aventure. Mais en ce sémillant matin, dans les minutes de l’avant-départ, n’en passait pas moins comme un frisson d’appareillage et — tous les responsables à leurs postes respectifs, dont M. Lionel Marmin, président de la section d’Orléans de l’Association Guillaume-Budé — les embarqués humaient l’air mou du Val avec des narines de conquistadors. Fortes de leur nombre, les dames pépiaient à qui mieux mieux, causant culture comme de vrais hommes…

Première escale : Bellegarde-du-Loiret, qui fut Choisy-aux-Loges, et où nous accueillit Me Jacques-Henry Bauchy, Bellegardois authentique et notaire sans défense devant les charmes de Clio. Fort d'une érudition inépuisable, tranquille, précise et ramifiée, Me Bauchy nous fit les honneurs du château, de ce petit donjon de Vincennes vieux rose aux douves calmes et aux symétries agréables, vestige plus qu'honorable et maintenant entretenu d'un château né au XIIe siècle et qui ne trouva sa physionomie définitive qu’au début du XIVe, par les soins du grand argentier de France Nicolas Braque, qui y reçut Charles V, son roi. Le remplacèrent au XVIIe siècle les Montespan et un de leurs descendants, le duc d’Antin, fils de l’illustre marquise. Ce duc y reçut Louis XIV, Louis XV et Stanislas Leczinski, lequel y rencontra un Voltaire impécunieux en quête de pensions. D’Antin augmenta le château des pavillons à la Mansard qui encadrent le donjon (aujourd’hui promus mairie et café). Les ouvrages historiques de Voltaire font plusieurs fois mention de ce personnage « qui avait cet art singulier non pas de dire, mais de faire des choses flatteuses ». Entre autres d’ordonner qu’on rasât en une nuit toute une grande allée d’arbres pour la seule raison que les regards royaux en avaient été offusqués. Dans cette conduite incroyable d’un maniaque de la servilité, Voltaire disait ne voir « qu’ingéniosité courtisane »… Passons.

Pour gagner Sully, forêt traverseras. Ce que nous entreprîmes, pour faire bientôt halte au carrefour de Chenailles que jouxte Chicamour (quel nom?), précisément à la Croix des Six-Routes, au centre de cette étoile dont les feuillages mesurés sertissent les branches. Là, M. Lingois, de sa voix savoureuse, nous lut quelques passages de Forêt voisine où Maurice Genevoix a savamment associé la fidélité topographique et le plus fleuri des savoirs botaniques. Pages toutes ruisselantes du jus des épithètes les plus pulpeuses ; toutes foisonnantes des dénombrements les plus minutieusement vrais. Or ce qui était décrit là vivait autour de nous, et nous en reçûmes ce plaisir à deux degrés qui naît de la correspondance de la réalité et de son expression.

Franchie la Loire, belle indolente fatiguée de s’être tant offerte à tant de ciels changeants, ce fut Sully et son château, qui est le château-château : j’entends le château-en-soi dans ses exactitudes ; je veux dire : avec juste ce qu’il faut de rondeurs et d’arêtes minérales — et de plans d’eau cernés de pierre — pour qu’il y ait château. Là, manifestement, il y a. Et dans la grand’cour, nous écoutâmes M. Nivet nous conter, avec bien des élégances, Voltaire en Sullias. C’est à Sully, en effet, et Tulle évitée de justesse, que le jeune Voltaire (il avait vingt-deux ans) fut exilé en 1716 par le Régent pour excès épigrammatiques. Il y resta quatre mois, fort bien traité par Maximilien-Henri de Béthune, que le petit Arouet avait connu dès l’âge de douze ans au château du Temple, où son parrain (l’abbé de Châteauneuf, amant guilleret d’une Ninon de Lenclos pourtant octogénaire), prêchant d’exemple, lui ouvrit les voies aux périls exquis du libertinage militant. Les impressions d’exil de Voltaire ont été consignées dans sa correspondance. Epîtres longues, faciles et fleuries, où Voltaire entremêle sa prose de versifications surabondantes, le long desquelles la vivacité d’une invention continue fait difficilement oublier la cheville et le mirliton. Il y raconte son commerce avec l’abbé Courtin, épicurien rebondi, « accessoirement homme d’Eglise », enclin aux conseils débonnaires et grand expert en recettes d’amour. Voltaire décrit la vie de château, les chasses qui l’ennuyaient, et ces fameuses « nuits blanches » aux gages alphabétiques, où Voltaire ne tirait que des V qui le conduisaient à versifier encore et toujours, les dames trouvant des vers jusque dans leur assiette. Bref, comme l’écrivait tout à trac notre homme : « Il serait délicieux pour moi de rester à Sully s’il m’était permis d’en sortir ». Dieu merci, le Régent pardonna et Voltaire retrouva son Paris. Mais, dévoré par la tarentule de l’insolence, il récidive, traitant les Jésuites de sodomistes et de Messaline la fille du Régent. Coût : onze mois de Bastille et un an de retraite à Châtenay. En 1719, faussement ( ?) accusé d’un libelle contre le Régent, il prend de soi-même du champ et se met à rayonner de château en château, payant son écot d’amusettes. On le revoit donc à Sully, où le duc venait de se marier avec une fille de Mme Guyon, veuve d’un Fouquet, à qui Saint-Simon, pour une fois, trouvait toutes les grâces. 1720-1721 : Voltaire fait toujours le bel esprit, daube sur Law et donne dans l’astronomie des dames et des demoiselles. Puis les relations entre le poète et le duc se dégradent pour s’interrompre brutalement en décembre 1725, après la bastonnade infligée à l’Arouet par le chevalier de Rohan-Chabot, lequel ne lui avait pas pardonné de lui avoir lancé à sa face, dans la loge même d’Adrienne Lecouvreur, l’apostrophe célèbre : « Mon nom, je le commence ; vous finissez le vôtre ». Le duc refusa de la soutenir. Il n’en mourut pas moins trois ans après? Mais Voltaire avait déjà opéré sa mutation d’amuseur de salon pour commencer d’organiser la Contestation du siècle.

Or M. Nivet avait attendu que nous eussions gagné la salle du théâtre pour nous conter par le détail les charmantes amours que Voltaire connut à Sully avec la toute jeune demoiselle Suzanne-Catherine Gravet de Corsembleu de Livry… Cette enfant aimait la comédie et se voulait comédienne. C’est par ce biais qu’il l’obtint et qu’il conçut pour elle l’ambition suprême : la faire jouer à la Comédie-Française. Las ! Le seul succès qu’elle y connaîtra jamais sera un succès de rire. Entre temps, Voltaire ayant invité son ami Génonville à partager son séjour à Sully, celui-ci ne tarda pas à partager la couche de la fille, laquelle finit par partager leurs hommages à tous deux : « Nous nous aimions tous trois? Que nous étions heureux ! » écrira plus tard en toute simplicité Voltaire qui avait très vite pardonné, sinon favorisé ces écarts. Il est vrai que, sur son déclin, la belle Suzanne avouait non sans quelque attendrissement que « M. Arouet était un amant à la neige ». Oui. Comme les ?ufs. Ce qui prouve qu’on peut être un jeune décharné plein de jactance et d’intrépidité et n’en fléchir pas moins pour ce qui est du déduit. Quoi qu’il en ait été, reconnaissons que jamais chose si triste ne fut aussi joliment dite. Mariée à un marquis doré, Suzanne revoit à Londres Voltaire et l’éconduit. Piqué, il compose sur-le-champ une épître croustillante où il fait sa part toute crue à l’anatomie de la belle. Ils se retrouvèrent à plus de quatre-vingts ans, épouvantés par leur mutuelle décrépitude, et moururent à cinq mois d’intervalle.

Mais nous ne pouvions quitter Sully sans rendre hommage, par la voix humaniste de M. Jacques Boudet, à Maurice de Sully. Sous une météorologie douteuse, nous nous rassemblâmes devant l’église Saint-Ythier, dont la porte d’entrée offre au regard le haut-relief représentant celui qui fut l’évêque de Paris et le bâtisseur de Notre-Dame. Né vers 1120 d’humbles paysans, Maurice connut une remarquable ascension théologique et sa réputation ne tarda pas à franchir les frontières. Intronisé en 1160, prédicteur éminent, d’une orthodoxie rigoureuse, irréprochable de moeurs — et comme tel tranchant fort sur l’environnement ecclésiastique d’alors —, conseiller et confident des rois, il consacra toute sa ferveur, de 1160 à 1196, à la construction de Notre-Dame de Paris. Sur le tympan du portail sud de la façade, on peut encore voir la Vierge et l’Enfant entre Louis VII et Maurice de Sully : ce sont les plus anciennes sculptures de Notre-Dame de Paris.

La faim nous ayant rendus différents et l’heure étant venue, d’un seul élan nous envahîmes l’énorme parallélépipède d’une maison à manger, où nous snackâmes en vrac. Après quoi, nous reprîmes notre pèlerinage aux sources.

À Châteauneuf-sur-Loire, sur la terrasse du château, face aux prairies jonchées d’andains qui furent des jardins à la française, devant leurs arbres tendres et la Loire là-bas, Maurice Genevoix, qui nous avait rejoints, voulut bien commenter la lecture que nous faisait M. Lingois des bonnes pages de Au Cadran de mon clocher (et la jeune équipe qui vient d’en tirer un film était là, représentée par M. Fontenoy) et de La Boîte à pêche. D’une voix égale, teintée d’une nostalgie souriante et veinée de malice, d’une voix qui disait surtout sa gentillesse naturelle, l’allégresse d’un esprit toujours en mouvement et cette merveilleuse juvénilité intérieure qui reste la sienne, Maurice Genevoix, sur le mode mineur de la confidence murmurée, évoqua pour nous la guerre de 14, bien sûr… Mais aussi et surtout l’ancien Châteauneuf et ses trois quartiers : celui des Mariniers, celui des Vignerons et celui du Bourg ; l’école primaire, le catéchisme et le certificat ; ses découvertes de la nature ; ses souvenirs de potache au lycée d’Orléans ; et l’histoire du château, dont les pierres pavent aujourd’hui la rue de la Bretonnerie. Tout cela ressuscité par petites touches, avec juste ce qu’il fallait de désabusement léger de la part de qui a vu changer trop vite ce qu’il avait tant aimé et qui fut sa jeunesse.

Sur ce, nous gagnâmes Saint-Denis-de-l’Hôtel et Les Vernelles. Enfouie dans une verdure odorante au fil des ans judicieusement composée, la maison ligérienne de Maurice Genevoix — vieux toit paysan aménagé avec ce goût dont seuls ont le secret les vrais amants de la nature et des créations authentiques — la maison délicieuse nous accueillit, sur son coteau devant le fleuve, sous un ciel larmoyant. Assis sur un banc, Maurice Genevoix continua à égrener pour nous ses souvenirs d’acquéreur par troc et de propriétaire raffiné. Enfin, avant la séance rituelle « de la signature » et la séparation, on nous ouvrit toute grande l’intimité ombreuse, close sur ses trésors, de la demeure aux trois escaliers.

La Loire une nouvelle fois traversée, nous filâmes sur Le Bruel où nous attendait M. Jacques Deschamps, qui nous fit les honneurs du parc et de l’étang — domaine de rêve s’il en est — avec la souriante aménité qu’on lui sait. M. Jacques Boudet, sous la protection de frondaisons généreuses, nous conta Voltaire au Bruel, lequel y fit plusieurs séjours, particulièrement en 1719, chez le duc de la Feuillade, lors de sa prudente retraite volontaire à Sully et aux environs. Il ne reste rien de la maison qu’il occupa. Mais on nous lut de ses lettres : l’une en particulier où il vante « sa solitude délicieuse » ; une autre où il demande à la marquise de Mimeure, avec des galanteries infinies, de lui faire tenir un emplâtre de sa façon pour un inconvénient qu’il avait à l’?il (« cet ?il qui ne lui servait qu’à la lire et à lui écrire »). Par ailleurs, c’est sans doute au Bruel que Voltaire eut l’idée d’écrire une histoire du « Masque de Fer » (lequel aurait été de velours?). Chamillard en effet (« Qui fut un héros au billard, un zéro dans le ministère ») détenait cet étrange secret qu’à plusieurs reprises — et jusqu’à son lit de mort — son gendre La Feuillade l’avait en vain pressé de lui révéler.

Il ne nous restait plus qu’à rejoindre une dernière fois l’ombre de Voltaire au château de La Source, ombre qu’allait faire se lever pour nous la voix de M. Jacques Boudet, redevenu docte en ces lieux désormais universitaires. Pourtant, notre écrivain ne passa jamais ici que trente-six heures, en décembre 1722. Mais quelles heures, où se décida le destin de la Henriade et qui devaient profondément marquer ses vingt-huit ans. C’est qu’en effet l’avait reçu l’extraordinaire lord Bolingbroke, personnage de grande stature, en exil au bord du Loiret où il avait fondé un petit cercle (mais où « l’on pensait grand ») : « l’Académie de La Source », qui fut de tous les centres de fermentation philosophique du XVIIIe, sinon l’un des plus connus, du moins l’un des plus actifs — et en tout cas des plus charmants. Liberté d’esprit, communauté de vues sur les mêmes « lumières », similitude des affinités (au point que tels passages du Dictionnaire philosophique paraissent démarqués de cet « examen important » que lord Bolingbroke écrivit contre la « fanatisme ») : Voltaire trouva en son hôte, si j’ose dire, un catalyseur, et un homme sûr dont l’amitié féconde allait lui ouvrir quantité de portes étrangères. Et l’on peut avancer que cette rencontre, toute brève qu’elle ait été, encouragea Voltaire à poursuivre une voie où peut-être il ne se serait pas engagé aussi hardiment par la suite. Ce qui est sûr (même faite la part des exagérations de plume habituelles à notre grand épistolier), c’est que la promptitude et la chaleur de la réaction dont témoigne la lettre qu’il écrivit au fidèle Thiriot, dès La Source quittée, ne sauraient tromper sur la qualité de l’impression reçue : « Il faut que je vous fasse part de l’enchantement où je suis du voyage que j’ai fait à La Source chez milord Bolingbroke? J’ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l’érudition de son pays et toute la politesse du nôtre? etc. » Mais, Bolingbroke rappelé en Angleterre, Voltaire ne devait plus jamais revenir à La Source.

Quant à nous, après un dernier regard au perron de la façade nord et un dernier salut à la fière devise qui prétend en latin : « Nous égalons les œuvres des rois par le courage », nous regagnâmes Orléans, légèrement humides, emplis de trop de choses et contents d’être au port.

Georges Dalgues