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Dimanche 3 juin 1973

Excursion littéraire

Port-Royal et la vallée de Chevreuse

Excursions littéraires
 

Le dimanche 3 juin, sous un ciel au pommelé optimiste, que nulle ondée ne devait démentir, dans le maigre matin d’une Orléans encore endormie, tout un équipage d’amis des Lettres, comblant peu à peu un vaisseau tout bruissant du bruit charmant des retrouvailles, embarquait pour la croisière qui devait nous mener au haut lieu creux du jansénisme, à ce Port-Royal dont nous allions bientôt cesser d’ignorer qu’il s’appelait originairement « Porrois » (lieu de broussailles) qui, traduit en latin « Portus Regius », devint, retraduit, Port-Royal.

Le président Marmin en proue et le timonier Lingois aux gouvernes, nous reliâmes la Beauce (plus plate que jamais sous l’épaisseur plate de ses blés), le « calme Dourdan » (où une erreur de compas incurva notre course) et la « côte de Limours », pour plonger, à travers des tunnels de verdure, dans des trouées humides ouvrant sur des vallonnements doucement infléchis où nous dérivions sur notre erre : c’était — ô mots tendres, porteurs d’heureuses rêveries — c’était la vallée de Chevreuse, où nous devions toucher au port, au fond du célèbre « Vallon » que verdit le Rhodon. C’était donc là ce lieu que le bon élève Racine chantait déjà ainsi :

Que je me plais sur ces montagnes
Qui s’élevant jusque aux cieux
D’un diadème gracieux
Couronnent ces belles campagnes !

et que Mme de Sévigné célébrait en ces termes : « Je vous avoue que j’ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j’avais tant ouï parler ; c’est un vallon affreux, tout propre à inspirer le goût de faire son salut? » Bref, un lieu d’élection naturel, en soi déjà janséniste, et d’où seuls paludisme et rhumatismes purent quelque temps détourner sur Paris les filles de la Mère Angélique.

Topographiquement, Port-Royal-des-Champs c’est :

  • en haut, le domaine des Granges, avec sa ferme où Pascal fit retraite, rédigea la première de ses Provinciales et composa son Mystère de Jésus ; avec ce puits qu’il dota d’une mécanique subtile pour que même un enfant de six ans pût sans effort en tirer grands seaux d’eau ; et avec ses « Petites Écoles » où enseignaient ces Messieurs, « Petites Écoles » aujourd’hui devenues Musée du jansénisme.
  • en bas, ce qui reste de l’abbaye de Port-Royal-des-Champs : le cloître fantôme, pointillé de tilleuls, qui cerne l’ancien cimetière des religieuses ; et la récente petite église grise, non consacrée, elle aussi promue au rang de Musée de Port-Royal.
  • et, reliant le haut et le bas, les « Cent Marches » (qui sont 109) que telles religieuses, pour se mieux mettre en état de réception de grâce, gravissaient à genoux.

Nous commençâmes par la visite du Musée des « Petites Écoles », où nous fûmes aussitôt happés par une voix électronique hautement qualifiée, indiscutable et continue, laquelle nous menait au trot de vitrines en panneaux, de gravures en manuscrits, d’authentique en reconstitué ; du XIIIe siècle originel à l’arasement de 1709 ; de la Mère Angélique Arnauld (l’une des vingt enfants de l’avocat Antoine Arnaud, nommée abbesse à onze ans…) à Jacqueline Pascal, sœur de Blaise, et à la Mère Agnès Racine, sœur de Jean ; de l’Augustinus de Jansénius aux Lettres chrétiennes et spirituelles de saint Cyran ; d'Arnauld d'Andilly au grand Arnauld ; des Luynes aux Longueville et des Roanne aux Roannez — de ces Messieurs de Port-Royal de Paris aux Solitaires de Port-Royal-des-Champs, c'est-à-dire des mêmes aux mêmes, mêmement pourvus de grande spiritualité, de grande culture et de grandes fortunes, et qui se partageaient là entre l'étude, la prière, la pédagogie, la polémique et les démarches occultes, sans pour autant dédaigner les travaux de drainage et la récolte des pavies.

Nous sortîmes, emplis d'histoire à déborder. Et la voix simplement humaine et heureusement vivante de M. Nivet nous rassembla au haut des « Cent Marches », nous précisant la géographie du vallon, nous simplifiant à grands traits l'aventure du jansénisme, nous en révélant maints côtés anecdotiques. C'est ainsi que Pascal reprit corps devant nous, tout de suite point par le désir de démontrer les thèses de saint Cyran, « par le raisonnement bien conduit ». Désir contrarié qui retarda sa conversion et l'opposa un temps à Jacqueline, sa sœur. Mais après la fameuse nuit du 23 novembre 1654 et la découverte foudroyante du Dieu de l'Écriture, Pascal s'engage dans sa voie définitive, obtient une cellule aux Granges, y invente entre deux exercices spirituels une méthode syllabique de lecture, et après la grande Volée que de sa « province » il administre aux Jésuites, voit s'ouvrir contre Port-Royal l'ère des persécutions que devait seul arrêter le miracle de la Sainte Épine. Mais de plus en plus pris par la préparation de son Apologie de la religion chrétienne et par ses expériences de mortification, par ailleurs déçu par les « pieuses finesses » des Arnauld, des Nicole et des Saci (souscrivant, en pleine restriction mentale, au formulaire qui condamnait Jansénius, pour finir par abjurer définitivement), Pascal renonce, se soumet au pape et meurt.

Il était maintenant grand temps de céder à l’Heure irréfutable. Nous réembarquâmes et filâmes sur Trappes, traversées de rails et fleurie de bétons. Une taverne nous y recueillit pour un repas marqués par la vélocité d’un service joyeusement communautaire, la bonne simplicité des mets et la haute tenue des propos. On n’en finissait plus de se féliciter d’être ainsi soi et si bien là.

Mais nous n’avions point étanché notre soif de culture : nous gagnâmes l'abbaye, nous arrêtant d'abord à un défaut du Vallon, dépression arrondie que signent une croix et un lierre d'époque. C'est là que venaient papoter et tricoter nos religieuses. C'est là qu'infatigable M. Nivet nous parla de Racine.

Petit orphelin de six ans, Jean fut recueilli à Port-Royal, avec qui sa famille était très liée. C'est là qu'il fit ses premières classes ; c'est là qu'il revint après avoir terminé ses humanités au collège de Beauvais, élève entre tous chéri de ses maîtres, ce qui ne l'empêcha pas (toujours un peu étranger qu'il devait rester à ce monde) de donner dans la satire ironique et versifiée à l'occasion de la signature du fameux Formulaire. D'où rupture, qu'aggrava encore l'anathème lancé par Nicole contre les gens de théâtre ! Et Racine alors de se laisser aller à des railleries qui sentent leur Voltaire. Mais après Phèdre et la trahison de la Champmeslé, Racine revient vers Port-Royal, qui pardonne à l'enfant prodigue. Malgré ce retour, Racine conserve la faveur du roi. Pour un temps. Dans Esther et Athalie, Port-Royal transparaît un peu trop, et c'est la disgrâce. Racine mourra un an après (à cinquante-neuf ans) et sera furtivement enterré au cimetière des Champs au pied de la fosse de M. Hamon, comme il l'avait demandé — avant que ses restes ne soient transférés à Saint-Etienne-du-Mont.

Le roi avait eu cette formule : « Nous passerons la charrue où était Port-Royal ». C’était en 1709. Et il ne reste donc plus rien (à part deux bases de piliers et un soubassement de mur) de la fameuse abbaye, de son cloître et de son cimetière, lequel, en 1712, fut purgé de ses cinq siècles de cadavres, transportés en tombereaux à Saint-Lambert-des-Bois. Là, dit la chronique, ils furent jetés en vrac dans la fosse commune, où les chiens venaient bruyamment se repaître des restes des plus récents exhumés. Ainsi l'avaient voulu Dieu et le roi.

Nous visitâmes néanmoins la chapelle-musée, où les religieuses à la grande croix rouge continuent de veiller sombrement le long des murs, devant le masque de Pascal, parmi des archives d’une gravité redoutable. Un conservateur sans problèmes de formulation, avec inclination marquée à assimiler cette époque à la nôtre (l'homme après tout en restant la commune mesure), nous invita longuement à réfléchir sur cette chose extraordinaire : un siècle de jansénisme militant.

Ce que fit superbement M. Boudet, devant l’adorable église de Saint-Lambert-des-Bois, après que nous eumes visité celle de Magny-les-Hameaux, où dorment, verticales, les pierres tombales venant de Port-Royal — dont celles d’Arnaud d’Andilly et de Mère Agnès. Nous savons d’excellents esprits (et de c?ur riche) pour qui le jansénisme, doctrine abominable d’un quarteron de désincarnés, constitue un véritable attentat à la vraie vie, une tentative sinistre de réduction de l'homme. Ces charnels chaleureux professeraient volontiers « que ce serait mesure de salubrité que d'interdire toute visite à Port-Royal le méphitique ». Voire? Car une telle conduite ne va pas sans grandeur ; l’austérité entraîne d’autres vertus ; et choisir la voie étroite demande du courage. Quoi qu’il en ait été — et sans qu’ils fussent jamais effleurés par le moindre scepticisme, attitude du reste étrangère à leur temps, où chacun était assuré de détenir la vérité : la sienne —, il est bien certain que nos Solitaires crurent pouvoir fonder un nouvel humanisme. Indépendamment de la portée théologique de leur position (laquelle après tout reste affaire de spécialistes, et il faut bien que serve le pape), c’était bien d’abord de l’homme qu’il était question. Et c’était bien un homme nouveau que voulaient promouvoir des pédagogues d’avant-garde (les premiers dans le siècle à avoir mis à leur programme l’étude de la langue française en tant que telle — traitement dont Racine devait être le premier bénéficiaire). Tout cela, poursuivi, pouvait mener loin. Par ailleurs, considérons que les protecteurs attitrés de ces Messieurs étaient les Longueville, les Luynes…, tous Grands de la Fronde, et qu’eux-mêmes étaient de grands avocats, des magistrats importants, et surtout des parlementaires, c’est-à-dire de cette race à « remontrances » que le pouvoir a toujours abhorrée. Dès lors, l’absolutisme essentiellement centralisateur d’un Louis XIV ne pouvait pactiser avec ces gens ; ne pouvait entériner leur action clandestine, leur contestation permanente, leur opposition de fait, et surtout l’extrême liberté de leurs investigations ; ne pouvait admettre cet état dans l’Ètat. Et la brutalité radicale du roi fut bien plus un acte politique (apparenté à la révocation de l’édit de Nantes) qu’une décision d’ordre inquisitionnaire. Ainsi nous invitait à penser M. Boudet et, comme d’habitude, nous inclinions à le suivre.

Notre dernière escale fut le château de la Madeleine, à Chevreuse, flanqué d’un donjon aux géométries puissantes et doté d’un puits peut-être sans fond. C’est dans l’exil de cette « Babylone » (nous apprit encore M. Nivet) que Racine, alors dans toute la gloire de ses vingt ans, vécut quelques mois — avant que d’aller à Uzès s’émerveiller devant la splendeur des brunes beautés méridionales. Chargé par de Luynes de surveiller les travaux de restauration du château, il joua les régisseurs bienveillants et, fort diverti par le commerce « des gueux », il descendait plusieurs fois par jour lamper force flacons au proche cabaret du Lys…

Sur cette image réconfortante prit fin notre croisière janséniste.

Après quoi, nous rentrâmes.

Georges Dalgues