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Dimanche 4 juin 1972

Excursion littéraire

Aux confins de la Bourgogne :
Clamecy et Vézelay

Excursions littéraires
 

L’excursion était construite autour de trois thèmes principaux : Saint-Père-sous-Vézelay et les Fontaines Salées avec l’évocation de la Geste de Girard de Roussillon ; Vézelay, « la colline éternelle », avec évocation de saint Bernard et de Théodore de Bèze ; Romain Rolland et son terroir : Vézelay, Brèves et Clamecy. Il était prévu d’y associer Claude Tillier et Mon oncle Benjamin, mais le temps (aussi bien l’heure tardive que l’orage menaçant) ne nous a pas permis de nous arrêter comme nous pensions le faire. La majeure partie des commentaires ont été assurés par MM. Durandeau et Nivet.

L’un des agréments, et non des moindres, de ces sortes de randonnées, c’est qu’elles ont lieu chaque année un des premiers dimanches de juin et qu’elle nous proposent comme rituellement de profondes plongées dans la verdure française, à la faveur de routes nationales de plus en plus étrécies, au détour desquelles nous attend toujours quelque communiante dont la candeur ajoute à la virginité de l’herbe…

Donc ce dimanche matin, un car pléthorique, gonflé d’intellectuels en mal de culture où prédominait l’élément féminin ; un car qui, par la suite, devait se révéler soumis aux lois d’une physique bien particulière (les côtes morvandelles l’emplissant d’un ressentiment qui le vidait de tous ses occupants) ; un car entre tous dominical quittait Orléans encore tout endormie par la rive nord du fleuve Loire pour Gien, Briare, Bonny et Neuvy où, obliquant vers l’est, nous obtenions aussitôt les prairies promises, bonnes aux blancs bovins. Nous roulâmes longtemps (ces écrivains, n’est-ce pas madame, « comme ils demeurent loin ? »).

Et au cœur du matin, passé Clamecy à qui nous accordâmes un premier salut, ce fut Vézelay, « colline éternelle » (c’est écrit partout) où déjà commençait à butiner le touriste. Après une petite halte-réconfort sur la place du Barle, nous descendîmes vers les Fontaines-Salées, qui jouxtent Saint-Père et son église délicieuse. A partir de ce moment, par les voix différentes, mais agréablement alternées, de MM. Nivet, Lingois et Durandeau, allaient nous être offerts les fruits d’une nouvelle connaissance. C'est M. Nivet, conteur exquis et fin diseur, qui nous livra ces Fontaines, lesquelles conjuguent à la fois une énigme géologique (pourquoi, et d'où tout ce sel ?) et un petit miracle d’archéologie (puisque de l'étude philologique de la Geste de Girart de Roussillon, M. René Louis a pu conclure à l'existence de cette merveille cachée, que des Bénédictins malades de gabelle avaient résolument — mettant en branle une énorme Corvée — ensevelie sous des tombereaux de terre jaune). Des hommes de l'âge de fer déjà attirés par cette eau minérale qui sourd de la douce vallée de la Cure et dont, il y a vingt-huit siècles, ils captaient l'émergence par le moyen d'énormes troncs de chêne évidés par le feu ; de ces hommes aux Gaulois qui y construisirent un « temple de source » que les Romains flanquèrent de thermes harmonieusement fonctionnels ; des premiers chrétiens spécialistes des juxtapositions aux Normands férus d'arasements définitifs, ce beau lieu creux a connu bien des métamorphoses, cependant qu'à quelque distance peu à peu s'édifiait Versellacus — Vézelay… Nous errâmes longtemps parmi les vestiges ronds de cette petite Vaison-la-Romaine, et nous avons goûté de cette onde salée que n'a pas démentie le Temps.

Remontés à Vézelay nous prîmes — sous la conduite de M. Lingois, qui met au service de Romain Rolland toute la rondeur d’une adhésion chaleureuse — le chemin en contre-bas qui mène à la maison, péniblement achetée en 1933, où Romain Rolland fixa son retour aux sources, et dans laquelle il s'éteignit le 30 décembre 1944 : maison grise, maison triste, dont la façade close donne sur la vallée, sur cette étendue qui rappelait à Romain Rolland ses chers horizons de Villeneuve, au bord du Léman.

Mais, pèlerins tôt levés, nous succombions déjà aux sommations du vouloir-vivre : une auberge « du Cheval-Blanc » nous accueillit, qui nous traita fort bonnement. Et c'est fort gais, mais dispersés et alentis, que nous gagnâmes à pied la terrasse de Vézelay, d'où la vue embrasse le tendre moutonnement ourlé de la campagne morvandelle.

Sous les frondaisons démesurées, M. Durandeau — de cette voix riche en vibrations dont il gouverne si bien les harmoniques métalliques — nous dit l'histoire du culte de sainte Marie-Madeleine, des trois Maries, la seule que la légende ait élue « Marie-Madeleine, pécheresse, amante du Christ, sœur de Marthe et de Lazare » — et dont les reliques furent habilement soustraites (pieux larcin, tout bariolé de faux certificats) aux moines de Saint-Maximin en Provence. M. Nivet alors, sous le gonfalon de Paul Claudel, nous fit les honneurs de la Basilique incomparable. Du Claudel lu sous les voûtes d'une aussi essentielle perfection, et du Claudel ayant pour objet cette perfection même, ça n'est pas mal. Nous connûmes là un assez grand moment, et à nouveau les vertus d'un verbe aux respirations souveraines?

Nous sortîmes aux accents d’une chorale qui chantait, assise toute aux marches du parvis. Nous descendîmes la grand’rue (cette rue, nous avait dit M. Jacques Boudet, qu’aimait à prendre Georges Bataille, lequel repose aujourd’hui dans le cimetière de Vézelay). Nous nous arrêtâmes devant une belle maison de pierre : celle de Dieudonné (dit, parallèlement, Théodore) de Bèze, et M. Nivet de nous évoquer avec bonheur l'étudiant orléanais, le huguenot intransigeant chapitré par Ronsard, l'écrivain de race. Un peu plus bas, nous attendait la façade sur la rue dela maison de Romain Rolland, déjà saluée le matin.

Réembarqués, nous filâmes vers La Cordelle. Qu'est-ce que La Cordelle ? Au creux d'un vallon, une ravissante petite chapelle franciscaine ; et, sur la pente veloutée, une grande croix de bois. C'est là, nous dit M. Durandeau, que saint Bernard prêcha la seconde Croisade, décidée par Louis VII le Jeune, lequel avait à se faire pardonner les excès en tous genres de sa belle Aliénor. Cela se passait à Pâques 1146. Bernard parla devant le Roy, le clergé, les grands vassaux, les hauts barons et cent mille tout-venants? L'enthousiasme fut tel que s'écroula l'estrade, mais sans le moindre dam, et fut donc crié au miracle. Tout ceci n’en tourna pas moins très mal, comme le temps, qui se gâtait de plus en plus et nous poussait vers le car étanche. Nous repartîmes.

Et ce fut Brèves, fouillis de verts. Dans le cimetière, sur une dalle de pierre, l’orgueilleuse simplicité — qui n’est pas sans grandeur — de ces seuls deux noms : Romain Rolland. Sans plus. Et M. Lingois nous lut peu après, savoureusement, l’histoire haute en couleurs du curé de Brèves, telle que la conte Colas Breugnon.

Puis, franchi le petit pont sur l’Yonne, nous découvrîmes sur le coteau la maison du bisaïeul Boniard : gaillard polyvalent, notaire à Villiers-sur-Yonne, lequel tint sa vie durant un journal détaillé de tout ce qu’il dit, fit, but, lut et mangea. Lecture nous fut faite de quelques pages de Romain Rolland relatives à ces lieux et à ses proches — mais il nous faut bien reconnaître aujourd’hui que l’écriture de celui qui enchanta notre jeunesse a perdu, du moins pour nous, beaucoup de ses pouvoirs d’enchantement.

Le reste de la randonnée — mise à part une halte-bistrot mémorable, où nous enlevâmes de haute lutte ses flacons à une tenancière approximative et houleuse — le reste dela randonnée se passa dans le car.

Nous avions retraversé Clamecy, accordant un coup d’œil amical au Beuvron « gras et vert » envahi d’herbes lentes, qui longe la maison de Colas Breugnon ; nous arrêtant un instant devant la maison natale du père de Jean-Christophe, transformée en bains-douches devant la rue qu’est devenu le Canal où Romain Rolland enfant laissait dériver tant de ses rêveries.

Nous pénétrâmes dans Corvol-l’Orgueilleux, où est sise la maison de l’avocat Minxit, père de l’Arabelle de Mon Oncle Benjamin. Une fête y battait son plein, et le long d’un café, au passage, d’une main pendante mais involontaire, nous avons caressé les noirs cheveux d’une mulâtresse inattendue.

Et, cependant que l’orage grondait et que le car (ayant pris conscience de son allergie aux déclivités trop accentuées) entreprenait de nous ramener par Cosne et les vallées plates, M. Nivet, inépuisable, nous raconta Claude Tillier, né à Clamecy, pion, instituteur, journaliste, pamphlétaire et auteur toujours demandé de cet Oncle Benjamin désormais immortalisé par Jacques Brel dans le film de Molinaro ; pour finir sur l’histoire de son Benjamin, puisque nous suivions la route que celui-ci avait tant de fois suivie.

Le soir tombait de plus en plus. La pluie aussi. Des couchers de soleil délavés se défaisaient au dessus de la Loire. Et, retrouvée Orléans, il ne nous restait plus, recrus de roulement et de littératures, que de regagner nos maisons dans la nuit.

Georges Dalgues