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Dimanche 6 juin 1971

Excursion littéraire :

Ronsard en Vendômois et en Touraine

Excursions littéraires
 

Sous un ciel gris et bas, presque automnal, les fidèles budistes et leurs amis, toujours aussi nombreux, quittèrent Orléans ce dimanche 6 juin, pour commémorer le plus grand des poètes de la Pléiade et attaché par tant de liens à notre région.

Par des chemins fleuris de roses, on a gagné Talcy, encore tout endormi. Ronsard n'y fut jamais, certes, mais l'ombre de Cassandre s'y devine encore entre la galerie à l'italienne et le charmant puits couvert où grimpe un rosier. M. Jean Nivet, notre guide éminent, évoqua, avec l’aimable érudition qu'on lui connaît, la rencontre du poète et de la fille de Bernard Salviati, âgée de 15 ans, le 21 avril 1545, au bal « des Debs » dans la salle des États du château de Blois. Il y a de fortes chances de croire, quitte à décevoir les amateurs de romanesque, que l'amour pour Cassandre fut surtout cérébral et littéraire et que Ronsard songea vraiment à elle quand la mode vint au sonnet pétrarquiste? Bien que des poèmes en effet appartiennent à la tradition précieuse la plus mièvre, comme le sonnet décrivant « une ronce en vain énamourée » qui griffa la belle à la chasse. En revanche, elle a inspiré au poète, qui la revit pour la dernière fois en 1568, une des élégies les plus sincères :

L'absence ni l'oubli, ni la course du jour
N'ont effacé le nom, les grâces ni l'amour?

Après avoir traversé Vendôme alors qu'un timide soleil cherchait à poindre, nous avons fait halte au Gué-du-Loir, près de l'ancien manoir de la Bonaventure, demeure ruinée, depuis longtemps réduite à l'état de granges dont les pierres s'effritent, et qu'une âme pieuse devrait bien signaler aux « chefs-d'?uvre en péril ». Ce manoir est pourtant riche de souvenirs : il fut construit par Antoine de Bourbon, roi de Navarre et duc de Vendôme, le père du futur Henri IV. C’est là qu’il venait festoyer en joyeuse et galante compagnie ; Ronsard y participa et inventa, dit-on, le fameux refrain : « La Bonne Aventure au Gué... » si cher au c?ur d'Alceste. Cette demeure eut, deux siècles et demi plus tard la visite d'un autre illustre poète, Alfred de Musset, lointain descendant de Cassandre (sa fille épousa un certain Guillaume de Musset). Il est vrai que ce château de la misère, enfoui dans la feuillée, respire encore la poésie?

Dans Montoire tout rempli des cloches de la grand-messe et des toilettes endimanchées, dans l’air sentant bon la dernière fournée du boulanger, la cohorte a gagné le prieuré de Saint-Gilles, renommé par ses fresques. Après avoir pris les clefs chez la buraliste, qui nous dépêcha un petit guide joufflu et imperturbable, nous avons pénétré avec ravissement dans un petit enclos ceint de buis et de cyprès : de la chapelle du XIe siècle, il ne reste que le transept et la remarquable abside aux modillons primitifs. C’est seulement après 1570 que Ronsard reçut le prieuré de Saint-Gilles. Clerc tonsuré dès l’âge de 19 ans, il obtint souvent, après de nombreuses sollicitations et tractations, plusieurs bénéfices ecclésiastiques : la cure-baronnie d’Evaillé (près de Saint-Calais), le canonicat à Saint-Julien du Mans, Saint-Cosme en 1565, Croixval, puis plus tard Saint-Guingalois à Château-du-Loir. On connaît mal les séjours de Ronsard à Saint-Gilles : malade, torturé par des crises d’arthritisme au point de mâcher du pavot pour soulager sa douleur, se sentant de plus en plus déplacé dans la nouvelle Cour d’Henri III, il devait trouver dans cet ermitage un peu de calme et de repos. Après avoir suivi le Loir nonchalant, et parcouru

Tertres vineux et forêt verdoyantes,
Rivages tors et sources ondoyantes,
Taillis rasés, et vous bocages verts
Antres moussus?

nous avons atteint, au détour du chemin, La Possonnière, le berceau du poète, belle gentilhommière que Louis de Ronsard fit reconstruire après son séjour en Italie, dans le style Renaissance. La famille, contrairement à la légende qu'elle faisait courir, est bien vendômoise ; au XVe siècle, les Ronsard ou Roussart sont « sergents-fieffés », c'est-à-dire gardes-forestiers de leurs suzerains, les comtes de Bourbon-Vendôme. Pierre, amoureux de la nature et de la chasse, a de qui tenir ! M. Nivet nous rappela « les enfances Ronsard », les douze premières années de sa vie, puis le séjour capital pour sa formation, de 1540 à 1543 : c'est l'époque où il parcourt « bois, antres et ondes », tout en découvrant le monde des livres. Grâce à l'obligeance du propriétaire, M. Halopeaux, nous pûmes pénétrer dans la grande salle, admirer l’immense cheminée et déchiffrer les armes parlantes, curieux mélange d'héraldique médiévale et de décoration à l'antique. M. Halopeaux lui-même tint à nous commenter les célèbres devises qui ornent la façade de la cour intérieure : celles du ler étage indiquent la « ligne chrétienne » du poète, celle de la porte, « Voluptati et gratiis », marque bien l’inspiration épicurienne, tandis qu’en face, au-dessus de la cuisine taillée à même le roc, le sage conseil d'Epictète nous est rappelé : « Sustine et abstine ! »

La vue de ce conseil fit dire à tous qu'il était temps de se restaurer : la troupe gagna un lieu agréable, à Troô, au pied des fameuses « antres ». Si la tenancière ignorait l'amabilité, en revanche la salle était plaisante et le fruit des pampres locaux gouleyant, si bien que l’on prit du retard sur le programme… L'on fit donc un pèlerinage à l’Ile Verte?

Là où Braye s'amie
D’une eau non endormie
Murmure à l’environ?

paysage qui enchanta le jeune Ronsard et que les siècles ont su préserver ; c'est ce lieu qu'il avait élu pour dernière demeure.

Après un arrêt à l’église de Couture, qui garde gravées dans ses pierres les armes des Ronsard : trois « rosses » ou « rossarts », c’est-à-dire trois gardons du Loir, après quelques instants de recueillement devant la pierre tombale des parents du poète : Louis, en habit de chevalier avec son morion à plumes, Jeanne Chaudrier en costume élégant de l’époque, nous avons repris un petit chemin serpentant dans une campagne charmante et avons découvert en un « vallon solitaire » une demeure délabrée qui garde fière allure : c’est Croixval. A ses pieds, un ruisseau « jasard et trépillant » ; à l’horizon tout proche, la forêt de Gâtines, « haute maison des oiseaux bocagers » que Ronsard essaya de sauver du massacre. Croixval, c’est le séjour des dernières années, assombries par la douleur ; c’est aussi le souvenir de son secrétaire et ami Amadis Jamyn (auquel ce prieuré était primitivement destiné) ; c’est surtout un cadre champêtre, plein d’eaux vives, de bosquets, d’herbes et de simples, où croissent « la boursette, la pasquerette et la responsette? »

Filant ensuite vers Tours, la caravane salua la tour de Beaumont-la-Ronce, propriété de Philippe de Ronsard (un cousin), connue par le passage du poète en 1560, et surtout par le poème qui narre ce voyage. Ronsard, comme nous, rejoignait Saint-Cosme, qu’il appelait « le joyau de la Touraine » : le prieuré se trouvait alors au beau milieu d’une île fertile et verdoyante. Actuellement, il est vrai, l’arrivée est décevante : une banlieue laide s’étire parmi des jardins à cabanons et des guinguettes ; mais, une fois franchie l’allée de charmille, on découvre un vieux logis, une église en ruines croulant sous les fleurs. Quelle joie pour l’oeil, et comme on comprend Ronsard, qui aux dires de son panégyriste Du Perron, « aimait davantage cette maison qu'aucune autre, comme étant la plus propre à entretenir ses Muses et recréer la beauté de son esprit? ». C’est le 15 mars 1565 que Ronsard s’installa à Saint-Cosme, lieu idéal par ses commodités : proximité de Saint-Martin de Tours, où il a obtenu une prébende de chanoine, des châteaux de la Loire où il peut suivre la Cour, présence de ses amis humanistes, voisinage des belles Tourangelles dont le charme captivera le poète même vieillissant, quiétude de son cabinet (que nous avons visité avec une piété émue) propre aux lectures philosophiques, plaisirs simples aussi, comme celui du jardinage.

« Pour déterminer l'emploi du temps d'une journée de Ronsard, nous dit M. Nivet, on peut se référer à ce qu'il en dit dans le poème connu : « M'éveillant au matin… » et qui doit dater de son séjour au Mans. C'est à Saint-Cosme qu'il connut la paix de l'esprit ; c'est là aussi qu'il rencontra la paix éternelle. Il dicta, au milieu des souffrances, ses derniers poèmes : « Ah ! longues nuits d'hiver... » et « Je n'ai plus que les os, un squelette je semble... » et il s'éteignit le 28 décembre 1585. Il ne nous restait plus qu'à nous incliner devant « la dépouille de boue » du poète, qui fut retrouvée en 1934, mais dont l'esprit volera « tout vif par l'Univers ».

Éternisant les champs où il demeure
De ses lauriers honorés et couverts?

André Lingois