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Dimanche 7 juin 1970

Excursion la Beauce littéraire

Excursions littéraires
 

Par un soleil éclatant et une température estivale, a eu lieu notre excursion traditionnelle, cette fois dans un rayon assez réduit, puisque le thème était La Beauce littéraire : Charles d’Orléans, Zola, Proust et Chateaubriand. M. Jacques Boudet, qui devait être notre guide compétent, fut remplacé au pied levé par quatre de ses amis ; il avait pour eux tracé l’itinéraire et choisi les lectures.

Donc, le dimanche 7 juin au matin, déjà diserts dans une Orléans encore tout endormie, une bonne soixantaine d’amis des lettres embarquaient — partance sans pathétique, mais non sans allégresse — pour la Beauce où les attendaient le souvenir de quelques illustres.

Il faisait beau : un vrai azur lavé de frais, un azur pur de tous enzymes, avec juste ce qu'il fallait de flocons pour les nuages de rigueur. La Beauce était là, verte et fidèlement plate le long de la Nationale (mais que sont donc devenus les coquelicots de naguère ?). Et après une petite heure de route bavarde, nous atterrîmes dans un village ravissant, qui mêlait ses courbes heureuses aux flancs d'une vallée toute vouée au vert : Romilly-sur-Aigre. C'est là que, entre la maison des Fouan et l'église curieusement bardée d'une façade murale flanquée de deux tours rondes, M. Jacques Boudet, par le truchement d'une voix amie, nous évoqua La Terre en main, le souvenir de Zola. C'est en effet à Romilly-sur-Aigre (devenu « Rognes » pour les besoins de la cause, et quelque peu perturbé quant au cadastre) que Zola a situé son œuvre dans laquelle, bien plus qu'une étude « naturaliste » de la condition paysanne, il faut voir d'abord un poème, à la gloire de la terre, comme en témoignent tant de larges et puissantes descriptions (la plaine, la moisson, la sécheresse, les vendanges…) dont il nous fut fait lecture, et au lyrisme énumératif desquelles nous fûmes pour la plupart sensibles.

De Romilly à Cloyes, il n'y a qu'un saut. Sur le foirail, devant le chevet de l’église, M. Lingois fit revivre, texte à l’appui, le fameux marche (en compétition flagrante avec ceux de Maupassant et de Flaubert — et là, nous avouons préférer Gustave à Emile) : haut caquetant, gaillard de propos, et dur sur la pistole.

Lestés de quelques brioches, nous repartîmes — et ce fut Châteaudun, ses ruelles et, dans sa verticalité vertigineuse, son château. Un guide intarissable et rose nous en fit les honneurs détaillés, et nous ne savions plus où donner de l’admiration, des saintes statufiées aux tapisseries bibliques pleines d'anachronismes croustillants ; du chemin de ronde assassin aux rigueurs délicates de la pierre. Dans la cour, Charles d’Orléans, familier des lieux, vint nous rejoindre : de ses poèmes furent dits, dont celui, délicieux, de « la gracieuse, bonne et belle », si tant que « c’est un songe que d’y penser ».

L'heure bonne approchait (c'est midi que je veux dire). À Dangeau (siège du marquisat de Philippe de Dangeau, l’auteur du fameux journal que personne n'a jamais lu, et dont M. Durandeau nous rappellera avec bonheur que La Bruyère l'a portraituré sous les traits de Pamphile), à Dangeau donc était fixé le gîte d'étape, dans une ancienne demeure, celle de l'hôtel Saint-X. Baissons la voix : dans une salle des fête décolorée, sous des penderies lugubres, nous fîmes un repas d’une frugalité émouvante (mais d’un service hydraulique des plus diligents) — repas que nous achevâmes en ordre dispersé dans d'adorables petits bistrots adjacents.

Nous reprîmes la route, et pénétrâmes Illiers pour communier en Proust. Dans la maison de tante Léonie (poussée la porte de la grille et traversé le jardin), M. Larcher, secrétaire général de la Société des Amis de Marcel Proust, nous accueillit et nous présenta, en grande simplicité et en sympathie profonde, ces lieux à jamais sacralisés par l’écriture. Car Illiers, c’est Combray — ce Combray qui, dans Marcel Proust, n’était plus devenu « qu’une sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l’embrasement d’un feu de Bengale éclaire et sectionne dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit : ? le petit salon, la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M. Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses ; ? le vestibule, ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l’entrée de maman ; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire au drame de mon déshabillage ; comme si Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince escalier et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir? ». Et nous étions là, dans ces lieux mêmes, dans cet espace immobile qu'avait traversé l'enfant Marcel, qu’avaient hanté ses songes et ses mélancolies — et où avaient vécu ces figures qui nous sont devenues si chères : la mère et le père, tante Léonie, Françoise, Swann… Nous avons vu la cuisine, royaume de Françoise, où tant d'asperges furent plumées ; la chambre de tante Léonie, mirador suranné d'où elle supervisait âprement la ponctualité catholique ; la salle à manger lambrissée ; la chambre de Marcel et son lit d’enfant déjà étouffé, avec, tout près, la lanterne magique… Nous avons vu cela, que nous connaissions déjà à travers le livre. Et comme à Sainte-Agathe, devant l'école d'Alain-Fournier, nous avons, étonnés, connu à nouveau le même léger désenchantement : « Eh ! quoi, ce n’était que cela ? »

Ce n’était que cela. Mais c'est que cette réalité bénigne, étriquée et locale, a subi une triple métamorphose. D'abord agrandie par le regard de l'enfance ; puis transfigurée par l'imagination poétique et par les réfractions du souvenir ; enfin forcée dans sa forme par la volonté créatrice de l'auteur, la voici maintenant, différente et plus vraie, définitivement figée œuvre d'art en laquelle, par les vertus du verbe, vivent emprisonnés tous les pouvoirs — tous les poisons du rêve, que ce sera au lecteur de délivrer à son profit. Quelle magie, que cette magnification par les mots ! (A laquelle nous ajoutâmes subrepticement, en partant, cette autre magie — d'essence toute récente, mais d'une physique aussi mystérieuse ! — la captation au magnétophone non du « tintement ovale et doré de la clochette pour les étrangers », mais du « bruit ferrugineux, intarissable et glacé du grelot profus et criard ».)

Après l'église, le Pré-Catelan (cet adorable réservoir de chlorophylle et d'eau rêveuse) nous recueillit, pour la lecture de quelques pages du Temps perdu ; lesquelles, ayant trait aux lieux que nous venions de voir, en recevaient comme une nouvelle vibration, aux harmoniques multipliés, tout en y ajoutant encore… ce que j’ai déjà tenté d’analyser. Puis nous vîmes — mais défleurie — l’immortelle « haie d'aubépines », la Vivonne tout alentie ; le clos château de Tansonville…

À dix-huit heures, nous prîmes pied devant la grille du château de Montboissier, radicalement rasé par les contestataires de 89. C'est là qu’après les Cent Jours, reprenant la rédaction de ses Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand écrivit le fameux passage « de la grive » — dont le chant, réveillant très proustiennement la « mémoire involontaire » du grand homme, le fit soudain glisser des tristesses de l’heure aux mélancolies de Combourg. Récit d’une majesté invincible, porté par ces vagues admirables dont le Prince gouvernait souverainement la déroulement et les cadences.

Et, les lances obliques du soleil dans le dos, recrus de nature et de littérature, nous regagnâmes la Cité, tout éparse dans le soir dominical, pour nous abandonner aux bontés du sommeil.

Georges Dalgues