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Dimanche 8 juin 1969

Excursion littéraire :

au pays de Balzac

Excursions littéraires
 

Profitant d'un dimanche sans urnes, les membres de l’Association Guillaume-Budé, auxquels s’étaient joints les Amis de la Bibliothèque, partisans inconditionnels de la géographie littéraire, ont apporté massivement leurs suffrages au père de la

Comédie Humaine. Particulièrement bénie des dieux — jusqu'à présent sourds à nos prières — cette vraie journée d’été a permis d'apprécier le charme de la Touraine, pays que Balzac aima non « comme on aime son berceau ni comme on aime une oasis dans le désert, mais comme un artiste aime l'art ».

Sans souffrir le moindre retard, l’autocar fila droit sur Tours, où, après avoir salué en pensée l'emplacement de la maison natale d'Honoré de Balzac, rue Nationale, nous fûmes déposés devant la cathédrale, qui a la chance d'avoir conservé son entourage de maisons anciennes et ses ruelles provinciales. Notre première étape est le cloître de la Psalette, cadre du Curé de Tours. C'est vraisemblablement dans le cloître même qu'il faut situer la maison de Mlle Gamard, logeuse de l'abbé Birotteau, maison « dont les murs sont traversés par les arcs-boutants de Saint-Gatien, implantés dans son petit jardin étroit… Maison continuellement dans les ombres projetées par cette grande cathédrale sur laquelle le temps a jeté son manteau noir… ». Certains érudits proposent la maison XVIIIe de l'autre côté de la rue, englobée par le disgracieux lycée Paul-Louis-Courier, mais notre guide, M. Jacques Boudet, nous invite à la prudence : Balzac pour les lieux comme pour les personnes, pratique la « contaminatio ».

C'est dans la verte vallée de l'Indre, vallée qui « semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines, magnifique coupe d'émeraude… » que nous avons trouvé la vraie terre balzacienne. Une halte charmante à Pont-de-Ruan, à peine gâtée par les automobilistes impatients, où la lumière de midi embellissait « ces trois moulins posés sur des îles gracieusement découpées, couronnées de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une prairie d'eau? ». Nous étions au cœur de la géographie balzacienne, dans le cadre même du Lys dans la vallée, et la fiction resserre les éléments épars du réel : Clochegourde, c'est, pour l'architecture, le manoir (converti, hélas, en ferme) de Vonne, que nous avons deviné derrière un rideau de peupliers, et qui garde, paraît-il, « son double perron au-dessus des jardins étagés », mais, quant à l'emplacement, c’est le château de la Chevrière, avec sa belle allée, face à Valesne, que l'auteur a appelé Frapesle, en hommage à Zulma Carraud.

La joie fut complète quand on pénétra dans la demeure de Saché, l'ancienne propriété de M. de Margonne, chez qui Honoré fit de nombreux séjours de 1829 à 1837 et où il composa une grande partie de son ?uvre, dans une fièvre qui le clouait dans sa chambre, abreuvé toutes les demi-heures d'une tasse du meilleur café — fièvre parfois si féconde qu’il écrivit la première partie des Illusions perdues en dix jours !

M. Paul Métadier, le conservateur du musée et qui a été le restaurateur de Saché, avait tenu à nous recevoir lui-même ; mais ses obligations l'en empêchèrent ; nous avons donc été conduits par le guide habituel du musée, homme compétent dont l'enthousiasme est communicatif, et dont la connaissance de Balzac ne vient pas d'une leçon fraîchement apprise. Il est à souhaiter que nos guides des monuments nationaux fassent preuve d'un aussi grand amour pour les trésors dont ils ont la garde ! Le moment le plus émouvant du pèlerinage fut certes la visite de « la cellule de moine », selon le propre mot de Balzac, où la seule relique authentique est la lampe de chevet, a côté d'objets symboliques comme le moulin à café et le massicot, mais où l’on imagine les feuillets aux célèbres ratures, jonchant partout le sol…

Plus heureux que le jeune Félix de Vandenesse, qui ne portait dans son panier que « des fromages d’Olivet ou des fruits secs », nous sommes allés dans une auberge du bourg voisin, Villaines-les-Rochers, capitale de la vannerie, citée dans Le Lys, nous attabler devant les pots de rillettes, mets sans doute peu aristocratique, mais fort prisé par les budistes. Après le repas, agréable et digne de la copieuse entrée et après une courte visite aux vanniers, par la route d’Azay, avec la brève apparition du château « diamant à facettes serti par l’Indre », et Langeais, on a regagné Tours, ou plus exactement Saint-Cyr, pour trouver la Grenadière, petite habitation rustique qui abrita en 1830 les amours d’Honoré et de la « Dilecta ». Assis sur les marches herbues, goûtant l'ombre et le frais, les balzaciens se sont attardés à écouter M. Boudet lire les premières pages de la nouvelle justement intitulée La Grenadière, où Balzac décrit, sous les traits de l'héroïne, Mme Willemsens, une fois de plus Mme de Berny. C'est avec ses yeux que nous avons contemplé le paysage, faisant abstraction des clapiers du XXe siècle : « La Loire est à vos pieds. Vous la dominez d'une terrasse élevée de trente toises au-dessus de ses eaux capricieuses. Le soir, vous respirez ses brises venues fraîches de la mer et parfumées dans leur route par les fleurs des longues levées? ». Le propriétaire actuel, M. Blot, accueillant aux visiteurs ne put, hélas, nous ouvrir le logis, mais en revanche, se répandit en anecdotes… Si bien que l'on gagna avec un sérieux retard la dernière étape, Vouvray, avec le château de Moncontour, « un de ces petits châteaux de Touraine, blanc, joli, brodé comme une dentelle de Malines », que Balzac rêva longtemps d'acheter pour Mme Hanska. Quelques personnes courageuses allèrent jusqu'à la statue de l’Illustre Gaudissart, patron des voyageurs de commerce, seul personnage fictif ayant eu droit à un monument ! Entre nous soit dit, il le méritait bien : Gaudissart fut berné par un vigneron du crû... après avoir roulé les Orléanais ! L'on rappela que le modèle du Père Grandet pouvait être, en tout cas selon M. Castex, non le Jean Nivelleau de Saumur, mais bien un M. Savary, de Vouvray, grand ladre devant l'éternel, et justement beau-père de M. de Margonne... La plupart d'entre nous préférèrent rendre hommage à Balzac en levant leur verre d'excellent Vouvray demi-sec 1964 et en disant comme la Julie de La Femme de trente ans : « Quel beau pays ! Je voudrais toujours rester ici… Peut-on se lasser jamais d'admirer cette belle vallée ? »

André Lingois