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Dimanche 12 juin 1966

Excursion littéraire :

le pays de Rabelais

Excursions littéraires
 

Adoncques, en ce dimanche matin de la Saint-Basilide, comme oncques ne s'en vit d'aussi subtil azur, septante-et-un grands et petits clercs enfourgonnés escampaient d'Orléans à petit arroi pétaradant, pour s'aller enquérir en terre tourangelle de ce qu'il en fut (et de ce qu'il reste encore) de notre illustre Maître Alcofribas, Abstracteur de Quinte Essence.

Jouxtant la Loire par la Nationale 152 — cette haute route-ruban, « aussi droite comme une faucille » —, nous traversâmes Tours pour gagner Chinon, son château et ses souvenirs, devant lesquels nous attendait M. Héron, des « Amis de Rabelais ». Tempérant son érudition de l'urbanité la plus souriante, M. Héron nous présenta (après avoir jumelé Chinon et Orléans au nom de Jeanne d'Arc), le château aux trois parties (celle de Saint-Georges, du Roy et du Coudray) et ses deux tours, dont celle du Moulin, qui marie l'équilibre de l'hexagone et la perfection du cercle, et dont les trois creux en forme d'?uf appellent l'épaisse coulée des grains.

La rue Voltaire nous arrêta longtemps avec ses vieilles maisons de pierre meurtrie ; l'une de celles peut-être où est né Rabelais : celle des Etats Généraux sommés par Charles VII ; celle où séjourna Richard Cœur de Lion, avant que de mourir devant Châlus ; et la « cave peinte » où dut lamper raide notre grand humeur de « benoît piot » — cave pleine de détails repris dans le texte, et qui tendraient à confirmer que le Cinquième Livre, s'il n'est pas l'enfant de Rabelais, l'est à coup sûr d'un Chinonais nourri de son Chinon.

Salué (rue de la Lamproie) l’emplacement de la maison familiale de Rabelais, nous investîmes le Musée où trône Maître François, peint grand par Delacroix, et moulé petit par Hébert. Enfin, tournant le dos à l’eau qu’il abhorrait, mais face aux coteaux où mûrissait le vignoble, la vraie statue de Rebelais, sur le quai, nous convia à la poursuite du voyage.

Joyau et coeur de notre randonnée, au bout de ses petites routes, la Devinière nous accueillit, que devait nous commenter M. Jacques Bonnot, professeur au lycée David d’Angers et seiziémiste irréprochable. Ravissante demeure, dont la pierre, le pignon aigu et l’escalier usé signent la grâce? Propriété du père de Rabelais, qui possédait d’autres domaines alentour, peut-être l’enfant François y naquit-il. Mais il est certain qu’il y revint, et il se plut à en parler dans les trois premiers Livres. Il n’en est toutefois pas question dans le récit de la Guerre picrocholine, qui développa ses mouvements tout autour de ces lieux d’où l’on commande un paysage promu au rang de champ de manoeuvre. Et, dans la cuisine où Grandgousier se chauffait ses intimités en escarbottant le feu, M. Letellier, autre universitaire angevin, nous fit lecture de ce fameux passage — nous restituant l’atmosphère domestique de l’époque — où Grandgousier fait grand état de la « difficulté d’apprendre guerre ». Ici, M. Bonnot souligna l’évolution (de 1532 à 1534, de l’épique au politique) de l’oeuvre de notre homme, à qui il refuse de reconnaître une originalité de pensée qui n’est pas la sienne, puisée qu’elle fut à même l’Antiquité et empruntée sans vergogne à ces contemporains considérables que furent Erasme et Thomas Morus. La singularité puissante de Rabelais, elle est dans le fait qu’il écrivit en français (d’où une relative diffusion de son oeuvre dans le moment même qu’elle parut) et dans un dévergondage de langage, dans une jubilation de vocabulaire incomparables.

Mais le soleil sonnait le midi vrai ; et l’auberge élue nous recueillit serrés, pour un repas que n’eussent pas désavoué des fouaciers.

Dame Stratégie, dans son château féodal de La Roche-Clermault, riche en souterrains-refuges et flanqué d’un jardin exubérant, nous attendait — que devait nous célébrer M. Mauny, descendu pour nous des Hauts de Sorbonne, avec le sourire même de l’humanisme. De là, en effet, on domine la contrée où — ô merveille ! — et à propos de fouaces, les 300.000 esgorgeteurs de Picrochole en décousirent avec les 400 000 escarbouilleurs de Grandgousier, que gouvernaient les capitaines Merdaille, Menuail et Spadassin, secondés par l’écuyer Gymnaste. 700 000 braillards gueulant et s’escarminant jusques à l’horizon : quelle immense chose? Et ce fut lors le désenchantement habituel des pèlerinages aux sources, celui-là même que nous connûmes à Illiers, celui de Sainte-Agathe. Eh ! quoi, ce haut lieu de La Roche Clermauld, ce n’était donc que cela ? Ce royaume de la démesure et de la désentripaille, ce n’était donc que ce cadastre amical, aux flancs de verdure tendre et de douceur de hanche? Eh ! oui. Mais en revanche, quel hommage à rendre à l’écriture ! Car ainsi sait magnifier un site le génie de la truculence. Car ainsi crée le verbe : plus grand et plus vrai que nature. Car ainsi le destin des mots.

Et nous voici au pays des Fouaciers, à Lerné. L’église y abrite deux statues : celle de sainte Radegonde et celle (mutilée) de sainte Némoise, cette vierge intraitable qui, (as)saillie par un hobereau des plus entreprenants, supplia le Ciel qu’il la rendît à l’instant repoussante — et se vit un pied devenir patte d’oie, à l’ébahissement écœuré du paillard déconfit.

De là, nous joignîmes l’abbaye de Seuilly (le Seuillé de Rabelais), le clos même de frère Jean des Entommeures, dont M. Letellier nous lut magnifiquement le portait, entre tous fameux (« jeune, galant, frisque, de hayt, bien à dextre, hardi, aventureux, délibéré, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d’heures, beau débrideur de messes, beau décroteur de vigiles, pour tout dire sommairement, vrai moine si oncques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie ? ») et les prouesses à jamais inégalées (« délochait les spondyles du cou, démoulait les reins, avalait les nez, pochait les yeux, fendait les mandibules, enfonçait les dents en la gueule, décroulait les omoplates, sphacelait les grèves, desgondait les ischies, débezillait les fauciles? »). Et c’est à ce propos — et quoi qu’on en ait dit plus haut — qu’un de nos amis fit cette remarque que, chez Rabelais, sous la gargarisation verbale s’affirme (quintessence !) la grande postulation humaniste militante : au lieu de s’en remettre à une problématique Providence, que l’Homme agisse, s’impose, force les sorts, fasse le monde — et ce faisant se fasse soi-même, devienne ce qu’il est.

Mais, dans une lumière déjà angevine, et donc incomparable, l’heure peu à peu nous cernait. Nous ne verrions pas le vallon de Panzoult, l’ »antre » de sa Sybille, ni Cravant. Nous restait encore toutefois le château privé du Coudray-Montpensier, superbement restauré, et dont Grandgousier fit don à son fidèle Gymnaste, qui tant et si bien avait pour lui guerroyé.

Nous reprîmes le chemin du retour, au long de la même Loire aux îles feuillues, mais que le jour finissant alanguissait. L’unique fouace de Lerné — et rassise ! — fraternellement partagée nous assoiffa si fort que nous dûmes faire halte à Vouvray — ce dont fut fort remercié M. Marmin, notre président responsable, et bienveillant.

Et dans le soir cisaillé de martinets, nous retrouvâmes la Cité, l’indifférence de sa Cathédrale, le geste arrêté de sa Pucelle, les pavoisements de son Commerce et le désarroi de ses sens interdits.

Georges Dalgues