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Dimanche 13 juin 1965

Excursion littéraire :

au pays d'Alain Fournier

Excursions littéraires
 

Cette année donc, c'est avec Le Grand Meaulnes que nous avions rendez-vous et nous étions nombreux. Nous quittâmes le mail Pothier dès 8 heures et gagnâmes les routes du Sud, par une France déjà endimanchée que traversaient parfois des blancheurs de communiantes.

Nançay, le « Vieux-Nancay » du roman, fut notre première halte et nous nous rassemblâmes autour de M. Jacques Boudet, exquis commentateur, mais ordonnateur intransigeant ! C'est à Nançay que le jeune Henri Fournier venait passer ses « fins de vacances », en septembre, avec les premiers brouillards, chez l'oncle Florent (devenu « Florentin » dans le roman), lequel tenait sur la place un « magasin universel », riche en trésors obscurs, magasin à l'enseigne de « La Grande Nouveauté » et qui est toujours là, défiguré et clos, mais encore avec cette cour « où l'on torréfiait le café, assis sur des boites à savon ». Tout proche, c'est l'adorable château rose qui, peut-être, a pu fournir à Alain-Fournier un élément des « Sablonnières ». Je dis « peut-être », car, dès Nançay, dès l'oncle Florent, le problème se pose : Le Grand Meaulnes n'est-il qu'un « conte bleu qui prétend s'inscrire dans le réel », comme l'a cru l'auguste Lanson ?

La question est d'importance et mérite qu'on s'y arrête. Que ce livre prenne ses sources dans le réel, qui pourrait le nier ? Il les prend dans le réel le plus quotidien, le plus humble, le plus naturel : celui d'une école de village, celui des pays du Cher, de ces régions préservées du centre géographique de la France, vertes et rêveuses, où toute vie est comme ralentie, et dont les saisons traversent sans les troubler les tendres solitudes. Sainte-Agathe existe, qui est Epineuil-le-Fleuriel ; et La Chapelle-d'Angillon, devenue La Ferté-d'Angillon. Et s'il n'a pas été possible de localiser avec exactitude le Domaine des Sablonnières, le château de la Fête étrange, c'est qu'il est dans le livre — nous y reviendrons — à la fois synthèse et sublimation de tous les châteaux mystérieux qu'Alain-Fournier avait connus et aimés en Sologne?

Les personnages aussi ont été pris parmi des êtres inscrits sur le registre de la mairie ou de l'école, parmi des êtres vivants. Car le Grand Meaulnes a existé, qui est sans doute Henri-Alban Fournier, lequel est aussi Frantz, et François Seurel, à qui sa sœur Isabelle a sans doute servi de modèle. Et ont existé M. Seurel, et la méticuleuse Millie, et l'oncle Florentin, et Mouchebœuf et Giraudat et Delouche — et Yvonne de Galais ? Ils ont tous existé, pour vivre dans le livre d'une vie nouvelle et confondue. Mais si nous sommes émus devant ce réel retrouvé — du moins ce réel des sites, ce réel des choses — intimement nous nous sentons déçus devant sa matérialité ; surtout lorsque cette confrontation (comme c'était ici le cas) a été voulue dans un esprit de « pèlerinage aux sources » avec toute la ferveur requise.

C'est qu'en effet chacun de nous porte en soi son propre Augustin Meaulnes et son propre Epineuil, nés de réalité romanesque qu'a polarisée pour chacun sa propre sensibilité. Et tout à l'heure, devant la petite école de Sainte-Agathe, nous éprouverons le même léger désenchantement que devant la chambre de tante Léonie, à Illiers : « Eh ! quoi, ce n'était donc que cela ? »

Marcel Proust et Alain-Fournier… Tous deux si dissemblables, mais tous deux sur nous également puissants et responsables de ce malaise que nous sommes venus chercher aux lieux mêmes qui les inspirèrent — poussés que nous sommes par ce désir peut-être insensé de reconnaître « sur le terrain », dans sa réalité charnelle, ce qui n'a de réalité qu'en nous — ce qui ne vit en nous que de la seule vérité des rêves qu'ils ont su nous faire partager. Ainsi tous ces éléments extérieurs dont la création romanesque a fait pour nous quelque chose de bien plus émouvant, de bien plus vrai que nature, ainsi, ce « n'était que cela ? » Quel est donc ce mystère ?

Il tient au mystère même de l'enfance, moment privilégié de la vie d'un homme, moment capital de la vie d'un Proust ou d'un Alain-Fournier, « pain de nos rêves », contrée secrète que toute poésie « adulte » s'efforce de retrouver, à travers la forêt des souvenirs.

L'enfance aux grands yeux agrandit tout ce qu'elle voit (pour le petit Henri la modeste cour de l'école d'Epineuil était « une cour immense »). Or ce réel vécu, mais déjà dénaturé par le regard démesuré d'un petit garçon, va subir une double transmutation. Adultéré, contaminé par l'imagination poétique, puis gouverné par la volonté créatrice de l'auteur, il va se fixer à jamais en une ?uvre d'art, en laquelle, par la grâce du style, vivront emprisonnés tous les pouvoirs du rêve, que ce sera au lecteur de délivrer à son profit. œuvre d'art sans rapport rigoureux d'identité avec le réel, mais ayant avec lui de profondes références continues ; œuvre d'art en connivence avec le réel, qu'elle trahit pour mieux nous le restituer sous la forme d'une synthèse, d'un « possible » aux sortilèges invincibles, dont le réalisme fera les frais, et notre imagination ses délices.

Ayant ainsi pris conscience du risque que nous allions courir — risque léger que devait largement compenser l'émoi de toucher les lieux mêmes où ont vécu avec certitude, sinon les héros de l'histoire, du moins l'auteur qu'à travers elle nous continuons de tant aimer — nous reprîmes le car, traversâmes Bourges, bouleversée par les Ponts et Chaussées, saluâmes au passage le lycée Alain-Fournier et l'impressionnante Maison de la Culture ; arrivâmes à Epineuil-le-Fleuriel où nous attendait la place où les bohémiens avaient dressé leurs tréteaux (une flèche indicatrice y porte : Meaulne <sans s> : 6 km.) ; l'épicerie-café Boujardon où François « trahit », l'église, le « Café Daniel » — la maison d'école enfin, où nous accueillit de la façon la plus charmante et la plus finement informée un jeune ménage d'instituteurs amoureux du Grand Meaulnes : M. et Mme Lullier, qui ont su faire de ce bâtiment communal un véritable petit musée de la ferveur. C'est là en effet qu'Henri Fournier fut élève de ses parents de 1891 à 1898, de 5 à 12 ans. Nous avons vu la cour, son grand portail et son préau, la ferme du père Martin, « le jardin, le ruisseau dans le bas, les champs », et dans la classe, inversée depuis, la place du petit Henri, près de la fenêtre ouvrant sur le jardin — classe entre toutes élue, où Meaulnes aurait exercé ses charmes et ses ravages. Un bel escalier mène à une chambre-musée, où, entre des lettres et des photos « du temps », on peut découvrir une page du registre matricule de l'école sur laquelle, devant « Henri-Alban Fournier », la ligne d' « appréciation de l'instituteur » est la seule à avoir été laissée en blanc, comme si une pudeur de père? De là on se rend à la mansarde, devant cet étroit lit de fer ou couchait le petit Fournier dans le noir et le froid, — aux greniers enfin où les oiseaux se taisaient quand arrivait Isabelle, et où nous nous sommes longtemps arrêtés devant la bascule sur laquelle le frère et la s?ur lisaient à s'en tirer les yeux? Le temps nous manquant pour aller plonger nos mains dans la fontaine de « Grand'Fons », celle de la « partie de plaisir », nous nous dirigeâmes vers le fameux café Daniel pour nous y restaurer. Vidé le dernier verre de café, M. Boudet tint à ce que nous fissions halte aux « Petits Coins », ce quartier endormi et désert où, par un soir de neige, Meaulnes et Seurel tombèrent dans une embuscade — quartier perdu où Alain-Fournier devait follement jouer au Grand Meaulnes, roman du jeu, des jeux de garçons des jeux de la vie et des âmes.

Réembarqués, nous descendîmes plus tard au cœur de la forêt de Saint-Palais, devant l'abbaye de Lorroy, un des sites parmi les modèles possibles du Domaine mystérieux, qui étend autour d'un étang rond, au pied d'une bâtisse austère, la verte solennité de sa solitude.

Enfin, terme de notre voyage, ce fut La Chapelle-d'Angillon, qui vit le retour au pays natal, en 1903, d'Henri et d'Isabelle, leurs parents venant d'y être nommés instituteurs. Dans la maison natale, celle des grands-parents Barthe, nous attendait Mme Isabelle Rivière, à qui nous présentâmes nos hommages reconnaissants, qui s'entretint doucement avec quelques-uns d'entre nous, et dont le sourire unanimement nous conquit. Ensuite M. Lureau, conseiller général du canton de La Chapelle-d'Angillon et maire de la commune (qui joua à l'école avec le jeune Henri, lequel lui sculpta un jour d'hiver un bonhomme de neige), tout en égrenant de leurs souvenirs communs, nous fit fort aimablement visiter cette autre classe de M. Fournier, et la mairie à la longue table noire où le fils, assisté de quelques camarades, recopiait pour le père, secrétaire de mairie avisé, listes électorales et autres états déprimants !

Mais là une surprise nous attendait : la présence de M. J. G. Albicocco, metteur en scène de cinéma, qui nourrit le dessein téméraire de porter prochainement Le Grand Meaulnes à l'écran ? Devant notre inquiétude (comment réagiront les imaginations déjà depuis longtemps sensibilisées devant la réalité irrécusable d'autres images ? Et comment ne pas redouter la transposition en images de cette écriture inimitable ?), donc, devant notre émoi, M. Albicocco s'expliqua. Et il le fit avec tant de délicatesse, il nous fit si bien sentir le respect infini qu'il portait à l'œuvre et combien il redoutait pour lui-même le péché de trahison qu'il nous sembla que ses approches ne pouvaient être une atteinte, si prudentes et ferventes elles paraissent, et nous le quittâmes rassurés (bien qu'à l'annonce que le film serait en couleurs, un frémissement significatif eût parcouru l'assistance).

Nous sortîmes. Et, après nous être recueillis au proche cimetière, sur la tombe commune des époux Barthe et Fournier, Henri-Alban Fournier étant à jamais porté disparu, dont le nom seul sur la stèle des morts à la guerre, rappelle qu'il fut le compagnon des autres, nous revînmes à Orléans, en pensant que nous étions à présent un peu de la famille de François Seurel.

Georges Dalgues