Logo Budé Orléans

Dimanche 19 juin 1964

Excursion littéraire :

au pays de George Sand

Excursions littéraires
 

Comme il y a dix ans. M. Jacques Boudet, professeur de Première Supérieure au lycée Pothier et directeur adjoint du Collège littéraire universitaire, avait présenté la veille aux participants la promenade en nous donnant envie de relire les œuvres de la « Bonne Dame de Nohant » et en particulier l'admirable Histoire de ma vie.

Le matin du dimanche 14 juin, comme chaque année au solstice d'été, un car flamblant neuf, suivi des voitures fidèles des non-grégaires, emportait toute une cargaison d'amis des lettres vers le sud — vers les paisibles et toujours préservés pays du Cher — vers le souvenir d'Aurore Dupin, baronne Dudevant, dite George Sand.

Déjà, la veille, M. Jacques Boudet nous avait introduits à cette promenade par une causerie pleine de saveur, de références et de sourires.

Et c'est sous sa houlette savante — mais enrubannée de gentillesse — que l'excursion allait se dérouler (et aussi sous un ciel dont l'inconstance et les larmoiements donnaient déjà le ton de l'époque que nous allions ressusciter). Droit nous filâmes sur Vierzon le long, et le triste Issoudun. L'herbe était verte, le ciel bas, les vaches indécises, les bourgs pleins de communiants, les foirails frémissants d'oriflammes et les nationales de plus en plus étroites. Nous approchions du centre de gravité de la France.

Et ce fut Saint-Chartier, sous une pluie ténue, au seuil de la « Vallée Noire ». Saint-Chartier : la paroisse où l'enfant Aurore que l'on ramenait ensuite à Nohant à cheval allait au catéchisme ; où tout contre le vieux château ruiné, le long des douves aujourd'hui comblées, on jouait et on pique-niquait avec les gamins du bourg, où l'écrivain a situé l'action des Maîtres-Sonneurs.

Deux kilomètres de plus, et Nohant nous était donné. Ce fut un ravissement général : la découverte d'un charme. La petite place d'abord, couvée d'ormes vénérables qui virent tout ce que nous venions revivre (lieu délicieux, qu'hélas déshonoraient des automobiles et des électricités). Puis la petite église basse du XIIe dans l'adorable naïveté de son élan retombé, où eurent lieu les funérailles de George Sand. Ensuite le cimetière sous la pluie où notre « grand homme », pour parler comme Flaubert, repose parmi les siens, sous l'amitié d'un if géant abandonné à sa nature. La « Demeure » enfin? La « Demeure », c'est ce château de Nohant auquel le nom de « Domaine » eût tellement mieux convenu.

C'est cette maison Louis XVI simple et profonde où George Sand vécut son enfance, son adolescence, sa vie de jeune mariée et de jeune mère, ses vacances de femme mûre et sa vieillesse généreuse — cette maison où il a brillé beaucoup d'esprit et flambé tant d'ardeurs — cette maison où Chopin passa huit étés consécutifs placés sous le signe de l'Amour, de la Musique et du Théâtre (mais où jamais ne vint Musset, et fréquentèrent — quelle brochette ! — Liszt, Marie Dorval, Théophile Gautier, Tourgueniev, Lamennais, Delacroix, Arago, Fromentin, Balzac, Mérimée, Flaubert, Dumas fils, et jusqu'au prince Jérôme Bonaparte…). Maison si peu musée (bien qu'on allât dans deux jours l'inaugurer telle !), encore tout habitée, et en laquelle surtout émeuvent les témoignages d'un art de vivre aujourd'hui perdu où s'alliaient, dans la lenteur et la répétition des jours, l'intelligence, le goût du bonheur, le sens de l'époque et les agréments d'une aisance mesurée et harmonieuse. (Je pense à ce grenier plein de laisser-aller et de commodités ; à cette haute cuisine où le « fonctionnel » avait l'honnêteté joyeuse et la simplicité du chêne, des cuivres et des noix, à cette salle à manger à la table toujours dressée pour des convives à jamais en allés, mais dont le bristol illustre signe chaque couvert…) Délicieuse demeure. Un guide expéditif et égrillard, à la voix herbeuse, nous en fit les honneurs, détaillant avec délectation la généalogie compliquée, polono-royale et superbe de débordements, de celle qui fut l'âme ardente de ces lieux.

Mais le Poète l'a dit : « Force reste toujours aux preuves de la vie ». Il était 13 h 30 et, escamotés Vicq et Corlay, perles de la Vallée Noire, nous nous séparâmes, d'un coup, de Nohant pour nous engloutir, tant faim et soif avions, dans le restaurant de La Châtre élu par M. Lingois, organisateur zélé de cette randonnée. On y mangea si bien, on y but si bon, on y parla si dru qu'on s'y attarda incongrûment, sans pour autant se dérober à la visite d'une proche tour-musée où, innombrable, le beau visage de la Dame de Nohant nous regardait de ses yeux lourds.

Nous repartîmes. Passé le château de Montgivray (où George Sand eut maille à partir d'abord avec un demi-frère qui avait l'illégitimité irascible, puis avec son gendre, le fantasque sculpteur Clésinger), passé donc Montgivray, la seconde merveille du voyage nous fut offerte symétrique et minérale — médiévale à ravir : le château de Sarzay (le Blanchemont du Meunier d'Angibault) — ou du moins le donjon de ce vieux château, carré long, vestige exemplaire de cette architecture militaire où il éclate que « la vérité technique est toujours belle ».

Pour finir, nous errâmes dans le soir, à la recherche hasardeuse du Moulin du Meunier d'Angibault, que nous ne pûmes approcher (mais nous nous rappellerons longtemps M. Jacques Boudet, inaltérable sous la pluie tranquille et verticale, évoquant devant des lettrés en rond les tribulations de ce meunier républicain).

Mêmement aventureuse et mouillée, notre quête de la Mare au Diable se révéla aussi vaine. La fameuse Mare de notre enfance est en passe de devenir mythe — ou mystification, comblée et barbelée qu'elle a été par un terrien qu'excédaient les incursions toujours recommencées de la Culture ?

Après quoi ce fut, infiniment, la Nationale 20 : Châteauroux, Vatan, Vierzon et Orléans, où le car se délivra de son contenu — lequel, séduit par l'invite de la plus charmante des sœurs canadiennes que les Lettres nous aient jamais déléguées, se sépara en rêvant de se retrouver l'an prochain à Ottawa (Canada : 17 France).

Georges Dalgues