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Dimanche 16 juin 1963

Excursion littéraire :

Sur les traces de Colette et
de Romain Rolland

Excursions littéraires
 

Donc, dimanche matin (sonnaient huit heures, il faisait beau), entre cathédrale et Institut, un car empli d'endimanchés bavards et fleurant bon la violette ? universitaire, se mit à ronronner et, suivi d'une impressionnante mais docile théorie de voitures particulières, virant doucement, s’élança à travers mails et banlieues vers la verte Puisaye, où l'Association Guillaume-Budé et les Amis de la Bibliothèque avaient rendez-vous avec le souvenir de Colette et de Romain Rolland.

Abandonnant la Loire, nous arrivâmes à Châtillon-Coligny, première halte. Là, devant l'église silencieuse, M. Jacques Boudet évoqua la grande Colette et son ascendance originale — nous révélant tout à trac que l'intempérante chevelure et le fameux accent bourguignon tireraient leur origine d'une pinte de sang noir dont l'un des grands-parents « quarteron » serait le responsable insolite (mais innocent). Remontant les rues hautes, après une halte devant la maison perdue des parents de Colette et devant celle, symétrique et triste, de feu le docteur Achille Robineau, l'un de ses frères, nous nous haussâmes jusqu'au cimetière, jusqu’à la tombe « Colette Robineau » — tombe pauvrement minérale, où pas le moindre frémissement d'herbe verte ne vient témoigner de la connivence profonde de Colette avec le monde végétal — tombe où dorment côte à côte Sido et son beau percepteur, le capitaine à la jambe de bois?

Après quoi, ce fut l'ensevelissement dans la verdure, à travers un adorable paysage féminin, tout de courbes tendres et de tendres déclivités, et, après l'arrêt devant l'imposant et clos château de Saint-Fargeau — où nous rejoignirent Mme Deschaussées, présidente des Amis de la Bibliothèque, et M. Germain Martin, président de l'Association G-Budé — ce fut l'arrivée au berceau de Colette, Saint-Sauveur-en-Puisaye, dominical et doux. M Boudet nous y mena de la maison natale toute de guingois — et dont nous découvrîmes par raccroc «le jardin d'En-Haut et le jardin d'En-Bas » — à l'église, où nous cherchâmes en vain le banc de Sido sous une chaire absente, et à l'école de filles, ombreuse à plaisir. On nous y lut, en rapport avec les lieux mêmes que nous respirions, quelques pages pulpeuses de Colette, riches d'épithètes charnues, riches de la longue nostalgie d'une enfance, des parfums d'une terre perdue — riches surtout de son immense amour lucide pour Sido, Et les petits garçons du crû écoutaient, en rond et bouche bée?

Midi le Juste depuis longtemps déchu, vint le gîte d'étape et de restauration : Druyes-les-Belles-Fontaines, dont nous avons admiré par la suite — solitaire, immense, aboli, préservé — le château féodal d'où l'on découvre, vaine maquette, le petit village aux tuiles déjà de Bourgogne, serré autour de son exquise église du XIIe, avec partout de l'herbe, avec partout de l'eau. Halte donc de réconfort et de reprise de soi ; il y fut longtemps mangé, bien bu (l'« Irancy » coule à flots non loin de là) et démesurément devisé.

Nous quittâmes ce joli lieu vers cinq heures et Clamecy enfin nous absorba. Après un moment d'hébétude devant l'atroce Notre-Dame-de-Bethléem (de style byzantino-cimentin) et une visite contrariée à la vraie chapelle des évêques de Bethléem qu'un hôtel en ses flancs recèle ravissante, nous nous vouâmes à Romain Rolland. Pris en mains par le spécialiste local de notre homme, au cours d'exposés itinérants et mesurés, où la modestie le disputait finement à l'autorité, nous passâmes de la maison supposée de Colas Breugnon au lycée qui vit tout petit le père de Jean-Christophe et à la maison-forteresse où il naquit en 1866. C'est au lycée, devant des fresques maladroites inspirées par les grandes scènes du roman, que M. Lingois, avec cette chaleur qui est d'abord sympathie, nous lut allègrement quelques pages vigoureuses du Colas Breugnon, bien sonnantes et bien drues, et d'où émanait comme l'odeur de cette herbe grasse que nourrit le Beuvron tout proche.

Il était temps de songer au retour et, à travers feuillages et rus, de regagner la cité. Ce que nous fîmes sagement — non sans une halte suprême à Briare, où, en l'honneur de nos deux illustres, furent encore vidés quelques chopes et gobelets.

À Orléans. le soir n'en finissait pas de mourir sur la Loire.

Georges Dalgues