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Dimanche 18 juin 1961

Excursion :

Le Valois littéraire

Excursions littéraires
 

Favorisée par un temps splendide et animée par une cargaison d'universitaires qui se pensaient déjà en vacances, cette promenade connut le succès le plus vrai, chacun d'entre nous devant garder longtemps, au meilleur de soi, la trace des impressions profondes nées de ces lieux que Rousseau, que Nerval, que Péguy ont à jamais marqués de leurs grandes présences.

Partis — car et voitures combles — à 8 heures de la place Sainte-Croix, nous devions d'abord, après Malesherbes, nous arrêter à Milly-la-Forêt, pour la chapelle Saint-Blaise-des-Simples. Trapue et close comme un poing, charmante avec son naïf petit jardin botanique, elle s'ouvrit à nous pour nous proposer son ornementation linéaire, due au pinceau léger et généreux de M. Jean Cocteau, « de l'Académie Française », comme il nous a été spécifié — lequel, qu'il ait à cerner les pouvoirs de la Belladone, le surnaturel de la Résurrection, la douleur de Christ en croix ou le mystère de tout Chat, signe — sans le vouloir ? — toutes ces figures de ses magies faciles, dans l'instant reconnues, mais toujours opérantes ?

Plaines opulentes, maisons puissantes, bourgeois dominicaux, voici Meaux, assise sur ses richesses enfouies. Nous pénétrons dans la verte douceur de l'Evêché et, face à la noblesse horizontale de l'édifice, près du bassin aux poissons rouges, M. Adam, avec une ferveur contenue, mais nourrie de textes et de dates, nous révéla quelques aspects du comportement épiscopal de Bossuet. Lequel paraît avoir mené, dans l'ordre temporel, une très efficace politique d'indulgente compréhension quant au caractère modéré des exercices de conscience à demander à un petit peuple d'ouailles aux vertus mesurées ; et un non moins efficace combat, aux allures très régaliennes, quant à l'obéissance à lui due par la remuante troupe de ses propres religieuses. Puis — privilège rarissime — devant la mince allée de cyprès où l'Aigle se méditait, on nous ouvrit le « pensoir », urne vide, cellule nue, où la légende veut qu'aient pris naissance ces envolées célèbres qui continuent de se développer dans toutes .les mémoires. Le temps, hélas ! compté, dont nous disposions ne nous permit pas de visiter le Musée, tout entier voué à la mémoire de notre Illustre. Mais, pénétrant dans la cathédrale, nous nous y recueillîmes d'autant mieux sur sa tombe que l'on venait de nous conter sa mort?

N'étant pas des esprits purs — et Midi le Juste étant depuis longtemps passé — nous échouâmes dans une petite auberge du Valois où, coupablement, nous nous éternisâmes… Après quoi ont commencé les grands moments de cette journée.

A travers des nationales encombrées de Parisiens, nous parvînmes à Ermenonville. M. Raimond y évoqua pour nous le temps de Jean-Jacques et nous apprit comment M. de Girardin, de sa propre volonté et fort de ses vastes ressources, créa en pleines landes ce paysage artificiel plus vrai que nature : collines élevées à la pelle, plans d'eau soustraits aux profondeurs, végétations démesurées sous les frondaisons desquelles, dans une lumière d'aquarium, d'habiles fausses ruines donnent inépuisablement à rêver. Réussite telle que Jean-Jacques s'en pâmait, demandait à toucher d'aussi vrais arbres ? Sa mort aussi nous y fut dite, et la tombe vide d'Ermenonville, solitaire devant les eaux dormantes, remua tels d'entre nous plus profondément que ne l'avait fait le tombeau réel du Panthéon. Ermenonville, lieu aux syllabes chargées d'une mélancolie puissante et douce, nous emportons avec nous, dans le souvenir même du génie qui t'aima, ce charme travaillé de temps qui plane sur toi, entre le silence des eaux et le haut murmure des feuilles.

Bientôt ce fut, tout près, Châalis, riche en souvenirs et en documents rousseauistes, et dont nous nous contentâmes (nous gorgeant de sorbets) de saluer de loin la ruine emphatique, avec un petit clin d'?il amical du côté du cher Hubert-Robert ?

Ensuite, dans l'après-midi déclinant, sous un immobile ciel d'orage, nous fut offert le Domaine du Rêve : Mortefontaine, où fut enfant Nerval. Une lumière étrange y baignait, « nervalienne » sans doute, mais de qualité indéfinissable. La « verte obscurité solennelle des bois » nous enveloppait de ses sortilèges, coulait le long de ces vallonnements féminins qui venaient doucement se mourir dans les eaux calmes, inclinant au songe, devenu la pente naturelle de chacun de nous — faisant se lever les ombres délicates de ces figures à jamais enchantées qui ont eu nom Sylvie, Adrienne, Emérance. M. Henri Lemaître, docteur-ès-lettres et nervalien éminent, en qui s'allient l'irréfutable érudition et les prestiges d'une langue toute de pureté nuancée, nous y évoqua l'enfance de Nerval, et ces étonnantes kermesses nautiques, au cours desquelles dérivaient sur les eaux de Mortefontaine de lentes barques de villageois endimanchés. Nous regagnâmes notre car, tout alentis, avant la dernière halte à ce qui devait être le dernier gîte d'étape de notre cher Péguy.

Sur la petite route de Villeroy, en pleins champs, au coeur de cette Ile-de-France dont les courbes lointaines lui faisaient tant plaisir, au pied de la croix qui lui est dédiée, M. Boudet, non sans émotion, nous relata les circonstances de la mort du lieutenant Charles Péguy. Nous avons vu l'endroit précis où il est tombé — l'endroit précis où repose sa forme charnelle. Et il nous furent lus dans le silence requis, cependant que tombait le soir sur la plaine, quelques vers parmi les plus beaux qui aient jamais été écrits : ceux de la « Résurrection des morts », ceux où il est parlé des ces « anciens lilas dans les vieilles venelles » ?

Et, la nuit venue, remontés, redescendus, de pots en chopes et de chopes en car, nous avons regagné Orléans.

Georges Dalgues