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Dimanche 19 juin 1960

Excursion :

La Beauce littéraire

Excursions littéraires
 

L’excursion de 1960 devait conduite sur les pas de Jules Lemaître (sous la direction de M. Vannier, conservateur du Musée de Beaugency), du Zola de La Terre (sous la direction de M. Boudet), de Marcel Proust (sous la direction de M. Raimond) et de Péguy (sous la direction de M. Adam).

Le samedi soir, MM. Boudet et Raimond ont présenté l'excursion pour dégager les thèmes principaux retenus par des auteurs qui se sont attachés — et en raison de leur appartenance familiale et par goût — à une région qui semblait peu faite pour faciliter la création artistique.

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Le lendemain, à Beaugency, M. Vannier, conservateur du Musée Dunois, évoque Jules Lemaître. Présentation vivante, car chaque souvenir était accompagné de la référence à un portrait, à un document, comme cet admirable cahier d'écriture qui nous fut montré.

Puis, à Tavers, c'est la maison d'école où enseigna le père de Jules Lemaître et où celui-ci passa ses années d'enfance, le cimetière, et la propriété possédée par notre auteur. Sept ans après les manifestations du centenaire, nous avons pu revivre sur place un auteur à ne pas tant négliger.

Quittant les lieux où vécut Jules Lemaître, ce coteau de Tavers qu'il a tant aimé et qu'il a chanté en des vers délicats et émus, sinon toujours poétiques, l'expédition se rendit à Romilly-sur-Aigre, aux confins de la Beauce et du Perche. Pour situer l'action de son grand roman du monde paysan, Zola avait hésité entre la Bretagne, la Sologne et la Normandie. Il finit par se décider pour la Beauce, et c'est ainsi que Romilly est devenu le Rognes de La Terre. Il est intéressant d'étudier sur les lieux le travail de l'écrivain ; on voit comment le théoricien du naturalisme et du roman expérimental, après une enquête minutieuse sur le terrain, partout d'une consciencieuse documentation, a sollicité et transformé la réalité : il change l'orientation du village, il le resserre autour du pont de l'Aigre, il supprime tout ce qui n'est pas du monde paysan ; et il aboutit à cette transfiguration du réel qui fait de La Terre moins un roman réaliste qu'un vigoureux poème épique, le poème de la fécondité, du travail, de la nature, de la vie. Les lectures faites sur place ont montré comment ce roman si souvent décrié, qui, en son temps, attira à Zola tant de cruelles attaques, a pris finalement ses véritables dimensions, celles d'une grande oeuvre d'art. Par lui, la Beauce a suscité le plus bel hymne à la terre de notre littérature, des « Géorgiques » qui, pour ne pas être virgiliennes, n'en ont sans doute que plus de vérité et de grandeur. Ce sont tous ces aspects qui nous furent présentés par M. Boudet.

Après Zola, Marcel Proust. Certes, le ton change. C'est le pèlerinage toujours émouvant que celui d'Illiers-Combray. Nous avons pu y évoquer les souvenirs du jeune Marcel qui venait y passer ses vacances, de tante Léonie et de Françoise, dans la maison que la petite fille de Madame Anizot a mise à la disposition des amis de Proust. M. Larcher, le président de cette Société, nous a fort aimablement accueillis dans le jardin par où entrait Swann, après avoir fait tinter la petite clochette au son criard. Puis nous avons pu, à notre gré, errer dans la maison dont Proust a fait revivre les différentes pièces au début de son roman : la salle à manger que les belles boiseries rendent sombre et qui évoque bien l'image d'une existence paisible et douillette ; la cuisine où officiait Françoise, au milieu de tous ses ustensiles, « commandant aux forces de la nature » ; la chambre de tante Léonie, où la table, la commode, l'eau de Vichy ont repris la place qu'elles occupaient quand Marcel goûtait à la madeleine que sa tante trempait dans son infusion ; la chambre de Marcel, où nous avons évoqué le souvenir d'une soirée d'angoisse où l'enfant a obtenu que sa mère vienne passer la nuit près de lui, lisant à son chevet François le Champi. Après Combray, nous avons évoqué, au Pré Catelan, le « côté de chez Swann », vers Tansonville et Méréglise et, dans le raidillon de Tansonville, nous avons lu la célèbre page sur les aubépines et évoqué la première rencontre avec Gilberte.

Au retour, une halte à Montboissier, où Chateaubriand est venu en 1817 pour composer le troisième livre des Mémoires d'Outre-Tombe nous a permis d'apprécier, dans un décor encore grandiose, une belle page déjà proustienne d'inspiration. C'est M. Raimond qui assurait toute cette partie du programme.

Enfin, un arrêt à Lignerolles permit d'évoquer le moulin cher à L.-J. Soulas. On y parla aussi de Péguy. Attaché à la Beauce, si proche d'Orléans et qu'il traversa pour accomplir ses pèlerinages à Notre-Dame de Chartres, Péguy y puisa plusieurs thèmes de son inspiration ; sa poésie dégage du vécu, du matériel un sens spirituel : les blés ne peuvent que favoriser cela. La terre qui est le thème de la fécondation, la prière qui se fera dans la cathédrale, sa « résidence », la Vierge Marie, « Dame de Pauvreté séante en Beauce » : ce sont tous ces thèmes que l'on retrouve dans certains des Quatrains et surtout dans la Présentation de la Beauce à Notre-Dame, dont quelques pages furent lues par M. Adam.

Honorée de la présence de M. le préfet Holveck, et sous la présidence respective de M. Germain Martin et de Mme Deschaussées, cette promenade fut dans la tradition de toutes ces promenades : l'érudition n'y fut pas ennuyeuse, l'atmosphère fut des plus sympathiques.