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Dimanche 24 mai 1959

Excursion littéraire :

La Touraine de Balzac

Excursions littéraires
 

Cette excursion a été dirigée par M. Pierre-Georges Castex, professeur à la Sorbonne.

« Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine. Je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert ; je l'aime comme un artiste aime l'art ». Cette phrase de Balzac, qui se trouve dans Le Lys dans la Vallée, explique le sens de cette excursion. Sous la conduite érudite et bienveillante de M. Castex, honorés de la présence de M. le Préfet et de Mme Holveck, nous sommes partis sur les traces de Balzac, éveillés déjà au travail balzacien par la belle conférence donnée par M. Castex, le samedi soir. Balzac venait se reposer et travailler en Touraine, il en disait qu'elle lui rendait son cerveau. Aussi rien d'étonnant à ce qu'on puisse y retrouver des sites, des demeures qui ont fait la gloire de quelques-unes de ses ?uvres les plus célèbres — mais il faudrait d'abord pouvoir en évoquer le climat, si bienfaisant par sa douceur.

La première étape du voyage fut Vendôme où la réception fut assurée par M. le proviseur du lycée qui avait convié, pour diriger notre visite, M. le chanoine Gaulandeau, archiviste départemental. C'est dans le lycée actuel, qui était à l'époque un collège tenu par les Oratoriens, que Balzac fut élève de 1807 à 1813. La salle des Actes, où nous fûmes reçus, comportait divers documents : la copie d'une lettre à sa mère, le registre des inscriptions où figurait son nom, des textes précisant que si ses résultats en mathématiques n'étaient pas brillants, on lui accordait toutefois un caractère doux et des dispositions heureuses. Il est vrai qu'il aura un accessit de latin. Les cours n'ont guère changé depuis Balzac et on peut voir un platane, dans le parc, qui fut planté en 1859. On peut voir aussi une salle de mathématiques évoquée dans un dessin du temps de Balzac, l'hôtel du Saillant où il y a une tourelle qui servait à enfermer les mauvais élèves et où Balzac avoue aussi, dans la lettre à sa mère, qu’il est allé à l'alcôve, ce qui est une « prison » réservée aux plus petits, et dont les portes à claire-voie donnaient directement sur les dortoirs. Bien entendu l'?uvre de Balzac évoquée par ce collège est Louis Lambert, dont le titre est emprunté au nom d'un de ses condisciples, Louis-Lambert Tinant. A Vendôme aussi, Balzac a qualifié d'un des plus beaux hôtels de Vendôme une demeure sise 5 rue Guesnault, dont la fenêtre de droite du premier étage est murée, ce qui lui aurait donné l'idée de situer dans ce décor l'histoire d'amant emmuré de La Grande Bretèche.

L’étape suivante fut Vouvray, où le syndicat des voyageurs de commerce fit élever une statue au héros d’un roman balzacien, L’Illustre Gaudissard, bien que celui-ci ne pût utiliser sa faconde pour placer ses articles de Paris ; la réussite des Tourangeaux fut telle qu’au contraire Gaudissart dut acheter plusieurs pièces de vin.

Puis arrêt au château de Moncontour, joli château restauré avec goût après l’incendie de 1942. Balzac avait voulu acheter ce château pour s’y installer avec Mme Hanska. Avant de le présenter d’une façon enthousiaste à celle qui sera peu de temps seulement sa femme, il en a fait une description élogieuse dans La Femme de trente ans. C’est d’ailleurs dans ce même roman que Balzac décrit la splendeur du paysage : les sinuosités de la Cisse « qui se roule comme un serpent argenté dans l'herbe des prairies auxquelles les premières pousses du printemps donnaient alors les couleurs de l'émeraude. A gauche, la Loire apparaît dans toute sa magnificence. Ça et là, des îles verdoyantes se succèdent dans l'étendue des eaux comme les chatons d'un collier... A travers le tendre feuillage des îles, au fond du tableau, Tours, comme Venise, semble sortir du sein des eaux ».

Puis c'est l'évocation de L'Excommunié, roman situé dans le monde de la féodalité qui met en scène le fief de Rochecorbon et celui de Marmoutier. La lanterne de Rochecorbon est le dernier vestige de ce domaine. Par les embrasures, on pouvait surveiller toute la campagne environnante. L'abbaye de Marmoutier, où Balzac situe la cérémonie de l'excommunication, montre encore des tours qui manifestent sa splendeur passée.

L'arrêt à Tours, au chevet de la cathédrale Saint-Gatien, si aimée de Balzac, permet d'évoquer Jane la Pâle où l'auteur décrit déjà la maison attenante au cloître, ainsi que l'aspect mélancolique du quartier. « Empreinte de la couleur sombre qui lui ont léguée les siècles, la cathédrale de Saint-Gatien est environnée de grands bâtiments aussi noirs que les ans nombreux qui soutiennent sa grande nef et, à l'endroit où, derrière l'abside, les arceaux se réunissent et abondent, comme pour protéger le tabernacle, se trouve une place morne et silencieuse. L'herbe y croît entre les pavés ; elle est presque toujours déserte ». Mais il y avait un problème à résoudre : où situer la maison du Curé de Tours, rue de la Psalette. Il faut ici rejeter la tradition, expliqua M. Castex. La maison qui correspond à la situation précisée par Balzac doit être attenante au cloître. Il ne peut donc s'agir de la maison du XVIIIe siècle qui, certes, a l'ampleur souhaitable, mais ne saurait faire corps avec la cathédrale.

Nous n'évoquerons le repas, pris à Monts, que pour dire que l'entrée constituée par les rillettes de Tours permit la lecture d'un texte du début du Lys dans la Vallée où Balzac célèbre cette « brune confiture ».

Le centre de cette évocation était, bien entendu, le château de Saché, où Balzac vint souvent, de 1829 à 1837, séjourner chez M. de Margonne, à la fois pour se reposer des fatigues de la vie parisienne et pour travailler. Il y écrivit quelques-uns de ses chefs-d'?uvre et y situa l'action du Lys dans la Vallée, organisant la disposition des demeures à partir d'une des fenêtres de la propriété. Ainsi Frapesle, c'est Valesne ; Clochegourde c'est la Chevrière pour l'emplacement et la ferme de Vonne pour la description. Saché, c'est d'abord le salon où M. de Margonne conviait quelques amis à qui Balzac réservait la primeur des pages qu'il venait d'écrire, s'appuyant à la cheminée ou marchant dans cette vaste pièce de dix mètres sur dix mètres. La salle à manger fut moins fréquentée par Balzac, car il travaillait tout le jour et se faisait monter quelque nourriture dans sa chambre qu'il avait choisie lui-même et qu'il qualifiait de cellule de moine. Cette chambre possède encore la table de travail, le fauteuil, le lit de bois, peint en gris, dans l'alcôve ; le massicot pour couper le papier et surtout le moulin à café pour préparer le breuvage qui enflammait son imagination. On peut remarquer encore dans le château de nombreux documents balzaciens, des portraits de l'hôte de M. de Margonne, de ses amis et des moulages des personnages de la Comédie Humaine. On comprend facilement à quel point Balzac devait se plaire en ce lieu ; il en a écrit ceci, dans Le Lys dans la Vallée : « Mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est endolorie. Aussi plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus et ce je ne sais quoi de mystérieux épandu dans son vallon solitaire. »

Un arrêt devant le château d'Azay-le-Rideau, « diamant taillé en facettes, serti par l'Indre, monté sur pilotis masqués de fleurs », permet d'évoquer d'abord cette vallée de l’Indre que Balzac aimait tant et qu'il a décrite avec tant d'amour et de rappeler la proximité du château de Rochecotte où la nièce de Talleyrand, la duchesse de Dino, a reçu, en 1836, en présence du diplomate octogénaire, l'auteur du Lys dans la Vallée. Entrevue assez froide de la part de la duchesse qui retint toutefois Balzac à dîner.

La dernière étape était la Grenadière, près de Tours, à Saint-Cyr-sur-Loire. C'est dans ce pays que Balzac fut mis en nourrice et c'est à la Grenadière qu'il vint abriter son amour avec Mme de Berny. C'est une maison qu'il a aussi envisagé d'acheter. Mais on doit y évoquer surtout un roman de Balzac qui s'appelle précisément La Grenadière, où la demeure est décrite et où se trouve racontée la promenade que l'héroïne, Mme Willemens, faisait jusqu'au pont de Tours. Grâce à l'amabilité de la famille de son propriétaire, il fut possible de visiter quelques salles aménagées avec goût dans le style 1830.

En quelques mots, M. Boudet remercia vivement M. Castex de son érudition et du plaisir qu’il nous avait fait de bien vouloir diriger cette excursion et se félicita de l'atmosphère agréable de cette journée, souhaitant qu'elle ait été aussi une invitation à relire Balzac. C'est dans ce paysage de Touraine que Balzac apprit « le sentiment du beau », il nous le dit lui-même. C'est donc là qu'il fallait aller chercher la source de l'oeuvre balzacienne.

Michel Adam