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Dimanche 8 juin 1958

Excursion :

Le Berry littéraire

Excursions littéraires
 

Le samedi soir, à la salle Hardouineau, avait lieu la présentation de la sortie du lendemain. M. BOUDET montra d'abord que le choix de nos auteurs (Alain-Fournier, Charles-Louis Philippe, Marguerite Audoux et Jean Giraudoux) s'expliquait non seulement par une unité géographique, mais par une unité vivante, car tous ces auteurs se sont connus, ils ont connu les œuvres de chacun et ont été amenés à présenter dans des revues les œuvres de l'un ou de l'autre.

M. Clément BORGAL précisa les lieux qui devaient permettre de retrouver Alain-Fournier lui-même et les descriptions qu'il a faites dans Le Grand Meaulnes.

M. Jacques BOUDET évoqua Marguerite Audoux, auteur de Marie-CIaire, bien méconnue de nos jours, qui fut un écrivain très honoré de son temps. Née en 1863 à Sancoins, fille naturelle d'un enfant trouvé qui s'appelait Don Quichotte (sic) et d'une journalière, Mme Audoux, elle fut bientôt orpheline et se placa comme bergère. Puis elle partit à Paris, s'établit couturière et retrouva Philippe qui l'introduisit dans les milieux littéraires. Toujours très pauvre, ses ?uvres sont autobiographiques. Elle introduit dans la littérature un accent nouveau, très frais, très pur. Son ?uvre est une confession, une rêverie bucolique.

Quant à Charles-Louis Philippe, c'est lui qui introduisit dans la littérature française la pauvreté, peinte par un véritable pauvre. Ce ne fut pas un autodidacte, mais un raté. Il avait horreur des mathématiques, mais ses succès scolaires le firent orienter vers la classe de mathématiques spéciales. Bien entendu, jamais les portes de Centrale, ni de Polytechnique, ne s'ouvrirent devant lui. Revenu à Cérilly, dans la maison de son père, le sabotier du pays, souffre les quolibets des envieux ravis de voir cet ancien brillant élève dans la pauvreté et la souffrance morale. Il partira à Paris, sera piqueur au service de l'Hôtel de Ville, écrira successivement Bubu de Montparnasse, Le Père Perdrix, Marie Donnadieu, La Mère et l’Enfant, et mourut à 35 ans. M. Boudet lut l'évocation de sa mort et de ses obsèques, extraite du Journal de Gide.

Enfin M. RAIMOND raconta « les enfances » Giraudoux. Et d'abord à Cérilly, puisque la maison du percepteur, M. Giraudoux père, se trouvait juste à côté de celle du sabotier Philippe. C'est là que nos deux auteurs se connurent. La jeunesse de Giraudoux fut studieuse : il se présente comme un grand travailleur, se levant à cinq heures, ne prenant jamais de récréation. Il n'en fut pas moins assez espiègle, aussi bien à l’école primaire de Pellevoisin qu'au lycée qui porte maintenant son nom, à Châteauroux, où il fut interne de 1983 à 1900. Il évoque sa jeunesse dans Adorable Clio, Simon le Pathétique, Provinciales. Mais il faut compléter ce que Giraudoux nous dit de lui-même par les souvenirs d'un de ses condisciples, Aucuy, qui cependant désire parfois se faire valoir aux dépens de Giraudoux. Celui-ci ne fut pas toujours premier : il laissa de temps à autre cette place à Aucuy. Grand sportif, Giraudoux était toujours premier aux courses à pied, buvait ensuite un peu de vinaigre pour se faire les muscles (sic) et se frictionnait de la tête aux pieds avec de l'eau de Cologne. Il ne fut pas de l'espèce des « petits saints », car il obligeait un professeur sans autorité à marcher entre deux lignes tracées à la craie sur le plancher de la classe et envoya à l'Ecole Universelle les thèmes latins de son professeur de seconde, lequel n'obtint jamais plus de 8 sur 20. M. Raimond nous lut ensuite une copie de Giraudoux faite en seconde et dont nous verrons le manuscrit le lendemain au cahier d'honneur du lycée.

Le dimanche matin, à 7 h. 30, l’autocar et sept voitures particulières prenaient le départ pour aller retrouver les auteurs sur les lieux où ils ont vécu.

*****

Le premier arrêt se fit à La Chapelle-d'Angillon, où M. Clément Borgal montra la maison natale d'Alain-Fournier, celle des grands-parents maternels Barthe et évoqua ce qui avait disparu : le régiment de pots de fleurs, le petit pont de planches. Le monument aux Morts porte le nom d'Henri Fournier (le vrai prénom). Puis, après un passage devant l'école où M. et Mme Fournier ont enseigné, devant l'église où il fut baptisé, on vit le château de Béthune que toutefois il ne vit pas beaucoup et qui n'a pas plus de raison qu'un autre d'avoir servi de modèle à celui du Grand Meaulnes.

Le second arrêt se fit à Nançay, devant un bazar que le jeune Fournier vit comme un « très grand magasin », où demeurait l'oncle Florent (le Florentin du livre). Fournier y passait ses fins de vacances.

Un arrêt ensuite au jardin de l'évêché de Bourges. C'est là que Fournier rencontra Jeanne, sa première maîtresse, qui habitait Bourges, et avec qui il partagea une admiration pour l'?uvre de Marguerite Audoux. Elle s'appellera Valentine dans le roman.

Après avoir satisfait aux contingences matérielles en déjeunant au milieu de la forêt de Tronçais, à Saint-Bonnet-de-Tronçais, mais où les intermèdes culinaires permirent d'évoquer cette forêt et son historien, le philosophe Jacques Chevalier, ce fut l'arrivée à Cérilly où eut lieu la visite de la maison de Charles-Louis Philippe sous la conduite de l'administrateur du musée qu'on y a établi. La petite chambre, décrite par Gide, l'atelier du sabotier, les lettres de Philippe pleines de sensibilité mêlée d'humour, amenèrent un vif désir de connaître davantage cet auteur trop peu apprécié. Puis ce fut le pèlerinage au cimetière où le monument familial est surmonté d'un buste de Bourdelle.

L'étape suivante fut Epineuil-le-Fleuriel, le Saint-Agathe du roman, du nom d'une colline des environs, où M. Fournier-Seurel enseigna. Il s'offrit aux regards « une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l'extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers la gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs ». Puis la lucarne où le jeune Fournier avait une vue très dégagée sur la campagne. Plus loin, le chemin de la Vieille-Planche mène aux Petits-Coins, « un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands ». C'est dans ce quartier que demeurait La Muette, la couturière de Millie. Une paysanne dit avoir bien connu celle qui servit de modèle au personnage de Fournier.

La dernière halte se fit au lycée Jean-Giraudoux de Châteauroux où nous fûmes reçus par le proviseur et le censeur. M. Raimond lut des textes très évocateurs où Giraudoux raconte ce que fut son internat à Châteauroux, textes tirés d'Admirable Clio et de Simon le Pathétique. Il rappela ce qu'y fut la vie de travail, de sport, d'espièglerie de Giraudoux dans ce lycée, tournant autour des piliers de la cour pour échapper aux regards du surveillant et pouvoir travailler même pendant les récréations... Puis le proviseur montra les copies de Giraudoux inscrites au cahier d'honneur de l'établissement, évocant aussi un auteur contemporain, René Johannet, et un grand universitaire, André Bridoux, qui eurent aussi les honneurs de ce cahier.

Journée chargée, mais enrichissante, puisque grâce à nos conférenciers, il fut possible d'améliorer la connaissance que l'on avait de deux auteurs appréciés, mais surtout d'acquérir la connaissance de deux auteurs qui méritent mieux que l'oubli ou le sommeil dans lesquels on les tient.

Michel Adam