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Dimanche 2 juin 1957

Excursion littéraire :

Au pays de Rabelais

Excursions littéraires
 

Cette excursion a été dirigée par M. Verdun-Louis Saulnier, professeur à la Sorbonne.

Le samedi soir, à 21 heures, salle Hardouineau — après que le président eut présenté les excuses de M. le Préfet et de Mme Holveck, de Mme Deschaussées, présidente des « Amis de la Bibliothèque », de M. Marmin, secrétaire général de la mairie, et du chanoine Brun, vice-président — M. Saulnier a fait une causerie préliminaire au « pèlerinage Rabelais ». Dans la présentation qu'il fit de M. Saulnier, M. Germain Martin, président, vanta en ces termes les mérites, les qualités intellectuelles et l'esprit brillant de l'enseignement de M. Saulnier : « Notre jeune section orléanaise de I'Association Guillaume-Budé achève allègrement sa troisième année, comme les précédentes, par une excursion littéraire. En juin 1955, notre sympathique vice-président, M. Jacques Boudet, nous conduisait dans le Berry, chez George Sand. L'an dernier, M. Lebègue, membre de l'Institut, nous guidait dans le Vendômois, sur les pas de Ronsard. Demain, c'est M. Verdun-Louis Saulnier, professeur à la Sorbonne, qui nous emmènera dans le Chinonais, au pays de Rabelais. Je suis heureux de constater que chaque année les bulletins de participation à ces excursions nous parviennent plus nombreux, tant de la part des membres de l'Association Guillaume-Budé que de celle des Amis de la Bibliothèque, désireux de se joindre à nous. C'est dire le très vif intérêt suscité par le dévouement, l'autorité et la compétence de nos guides. A son tour, M. Saulnier, avec une spontanéité et une gentillesse que je tiens à souligner, a bien voulu répondre à notre demande. Je l'en remercie. M. Saulnier, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, est arrivé très jeune en Sorbonne, venant de la Faculté des Lettres de Lyon. Professeur extrêmement brillant, il est spécialiste de l'humanisme et de la Renaissance. Il est, m'ont dit ses pairs, le digne successeur des Plattard, des Abel Lefranc, des Lucien Fèbvre. Voici quelques titres d'ouvrages de M. Saulnier : Maurice Scève, Du Bellay, Le Dessein de Rabelais (ce dernier sorti dernièrement au Centre de Documentation Universitaire). L'édition critique des ouvrages suivants : Pantagruel de Rabelais, les divers Jeux rustiques de Du Bellay, les Destinées de Vigny, le Discours sur les passions de l'amour de Pascal, les Elégies de Clément Marot, etc. M. Saulnier a aussi composé une anthologie poétique de Béroalde de Verville et il est en outre l'auteur de cette série de livres intelligents, neufs et agréables à lire, qui traitent de la littérature francaise des diverses époques, du Moyen Age au siècle romantique, publiés par les Presses Universitaires de France, dans la collection Que sais-je ?. »

Dans sa causerie, M. Saulnier évoque d'abord le souvenir de son maître Abel Lefranc, qui, il y a 50 ans, faisait le pèlerinage Rabelais avec 18 participants.

Puis, c'est un Rabelais selon l'histoire qui nous est présenté. Les visages de Rabelais sont en effet multiples : athée au XVIe, débraillé au XVIIe, tribun au XVIIIe, philosophe profond au XIXe, il sera présenté à travers une œuvre allégorique dans l'édition Variorum, comme auteur « naïf » par Faguet, et tour à tour comme protestant, rationaliste et philosophe, au fil des éditions d'Abel Lefranc. Mais c'est dans le courant évangéliste qu'il faut situer le vrai Rabelais. Quant au Rabelais selon la géographie, il ne pourra être question de le suivre ni pour retrouver les lieux où il a vécu (car il faudrait sillonner une bonne partie de la France, voyage pour nous irréalisable, même si on met en doute que la tournée des Universités ait été faite par Rabelais ; il faudrait même aller jusqu'à Rome... ), ni pour retrouver les lieux que son œuvre évoque, car le Quart livre nous obligerait à prendre la mer. Notre ambition sera donc moindre : retrouver quelques souvenirs rabelaisiens qui nous permettront de faire revivre une partie de son œuvre.

M. Saulnier termine en montrant que Rabelais vaut comme satirique et comme penseur. Son enseignement peut se résumer en deux consignes : devoir de charité, d'amitié (Rabelais exclura de l'abbaye de Thélème ceux qui n'aiment pas), devoir de conscience contre la contrainte et les excès de discipline. Le dernier mot sera : dévouement.

Quelques lectures terminèrent cette soirée.

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Le dimanche, à 7 h. 30 eut lieu le départ de notre caravane qui comprendra, à l'arrivée à Chinon, un autocar et dix voitures particulières.

Le premier arrêt se fit à Saint-Ay, grâce à l'amabilité de M. le général Lucas. Rabelais y fit un séjour certain en 1542. On peut voir une partie ancienne de la propriété avec deux fenêtres que Rabelais a lui-même vues. Puis la fontaine et une table sur laquelle Rabelais aurait composé le Tiers Livre, et aussi le fac-similé de la lettre écrite « A Monsieur le Baillif du Baillif des Baillifz » et datée de Saint-Ay.

La seconde étape nous mène à Chinon où le rassemblement a lieu au pied de la statue de Rabelais. M. Saulnier, repoussant quelques légendes, indique que le père de notre auteur était avocat au siège royal de Chinon. Puis il nous raconte les « enfances » Rabelais. Nous partons voir rue de la Lamproie, l'emplacement d'une des maisons du père de Rabelais. A l'entrée des « Caves peintes », nous évoquons la descente sous terre pour entrer au temple de la Dive Bouteille (V, 35), où il est dit que Chinon est la première ville du monde.

Après ce séjour trop bref à travers les vieilles rues pittoresques de ce haut lieu rabelaisien, nous partons à la campagne... C'est-à-dire que nous écouterons d'abord la prédiction de la sibylle de Panzoult. D'accès quelque peu difficile, l'agrément du site récompense les efforts. M. Saulnier nous évoque comment Panurge, cherchant à se marier sans courir le risque d'être trompé par sa femme, demande à la vieille sorcière quelles sont ses chances (III, 17). Puis lecture fut faite de ce texte célèbre.

Nous traversons l'Ile-Bouchard, près de laquelle demeurait Her-Trippa, astrologue à qui Panurge est venu poser la même question (III, 25). Et nous arrivons à Seuilly pour déjeuner. Nous nous confions à un restaurateur vigilant dans sa fonction de sommelier, qui nous servit, comme il se doit, des tripes et des fouaces de Lerné.

Des fouaces à la Guerre picrocholine, ii n'y a qu'un pas. Nous nous mettons donc en campagne sur le terrain des opérations : Lerné, capitale de Pichrocole, l'abbaye de Seuilly ou Frère Jean se défendit si bien, le château du Coudray-Montpensier, La Roche-Clermault, place-forte de Gargantua où Picrochole fut défait : tout est là sous nos yeux. Il n'y a qu'à suivre le déroulement du combat, qui d'ailleurs ne semble pas très orthodoxe à M. le général Pigeot. Mais l'imagination de Rabelais était peu embarrassée de ces détails.

Puis c'est la Devinière, maison de campagne des Rabelais, à défaut d'être la maison natale de Maître François. Cette maison du XVe siècle renferme un musée rabelaisien d'une richesse incomparable, tant par les documents que par l'iconographie et les éditions : on peut voir par exemple une édition de Rabelais illustrée par Dubout.

L'étape suivante nous mènera à Fontevrault. Avant de visiter la célèbre abbaye, M. Saulnier évoque le passage (III, 34) où Rabelais, à propos de cette abbaye féminine, parle de sa conception psychologique de la femme ; il reprend la tradition du Moyen Age et dit que la femme est un être faible, qu'il faut protéger contre lui-même et qu'il ne faut pas brusquer.

Enfin la dernière étape sera le château de la Villaumaire, près de Huismes, aux environs duquel demeurait le vieux poète Raminagrobis qui est à l'article de la mort (cejourd'huy, qui est le dernier et de may et de moy - III, 21), et qui, lui non plus, n'apprendra pas grand-chose à Panurge, quant à son mariage.

Journée bien remplie, profitable, dont les soixante-quinze participants ont fait la réussite par leur bonne humeur et dont M. Saulnier a fait le succès, grâce à son érudition toujours vivante et précise. Chacun a pu saisir d'une façon parfaite quel avait été, pour employer le titre du dernier livre de M. Saulnier, le « Dessein de Rabelais ».