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Dimanche 3 juin 1956

Excursion littéraire :

Au pays de Ronsard

Excursions littéraires
 

Cette excursion a été dirigée par M. Raymond Lebègue, membre de l'Institut, professeur à la Sorbonne.

Le samedi soir, au lycée Pothier, M. Lebègue a fait revivre Ronsard en déroulant son existence provinciale et en lisant quelques textes significatifs. Après avoir vanté le tourisme littéraire qui nous replace dans le cadre où l'auteur a vécu, M. Lebègue note que c'est une chance de pouvoir se rendre dans bon nombre de lieux et habitations où Ronsard a vécu : le temps les a épargnés.

Le dimanche matin, à 8 heures, devant l'Institut, se formait la caravane qui comprendra, à son arrivée à Vendôme, un autocar et dix voitures particulières.

Vendôme était en effet la première étape. L'arrêt a eu lieu devant le lycée Ronsard, devant le buste du poète. Lorsque Ronsard, « gentilhomme vendômois », venait dans cette ville, il descendait dans une maison située à cet emplacement. On ne peut d'ailleurs se trouver devant ce lycée sans évoquer Balzac qui y fut pensionnaire et y situa son Louis Lambert ; et aussi les du Bellay dont l'amitié valut à Ronsard quelques prébendes ecclésiastiques.

A Montoire, visite du prieuré Saint-Gilles, dont Ronsard fut prieur de 1566 à sa mort en 1585. Ce qui reste de la chapelle — l'abside et les transepts, le mur sud et un porche — nous permet de la reconstituer. Elle fut construite au début du XIIe siècle. Les fresques que l'on peut admirer à l'intérieur datent du troisième quart de ce siècle ; badigeonnées à la chaux au XVIe siècle, elles furent découvertes en 1840. Elles représentent des « Christ » en majesté, des anges, les évangélistes, de pieuses allégories. Passant devant les restes de la maison prieurale, on peut évoquer le poète se promenant entre sa demeure et le Loir tout proche.

Nous passons à Trôo, devant une maladrerie du XIIe siècle, nous longeons les « antres » creusés dans le tuf et nous arrivons à Croixval, au bord de la Cendrine ; Ronsard y fut prieur. Il y cherchait l'oubli de la vie à la Cour et se plaisait dans ce lieu retiré, près des bois, près de la source Saint-Germain. L'escalier, la cave voûtée, les crochets du toit parlent aux historiens, tandis que les poètes évoquent le poème sur la cueillette de la salade, écrit pour son ami Jamyn, ainsi que le pin planté en l'honneur d'Hélène et les flâneries du poète : « J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage ? »

Nous traversons la forêt de Gâtine et nous arrivons à Couture pour déjeuner : menu de circonstance puisque la spécialité du restaurant s'est placée sous la protection de Ronsard.

Il n'y a ensuite qu'à traverser la rue pour visiter l'église où se trouvent les statues tombales des parents de Ronsard. Sa mère, Jeanne Chaudrier, vêtue d'un costume élégant, son père, Loys de Ronsard, en cotte de mailles, sont dans une attitude de prière. C'est dans cette église que Ronsard fut baptisé. On y remarque aussi des boiseries du XVIIe siècle. A la sortie de Couture se trouve l'Ile-Verte, lieu calme et paisible s'il en est, où Ronsard voulait être inhumé ; c'est du moins le désir qu'il a exprimé en 1550. Puis c'est la Possonnière. C'est là que Ronsard est né, le 11 septembre 1524. Son père avait fait reconstruire ce château en 1515, et on y devine son état d'esprit, à la fois guerrier et lettré. C'est là que Pierre de Ronsard a rencontré les arts (violes et luths de la cheminée), l'harmonie (beauté de l'architecture), la réflexion (les devises des fenêtres et de la cheminée, morales, chrétiennes ou épicuriennes). La bibliothèque de son père lui fait faire connaissance avec la mythologie dont il peuplera les lieux qu'il chantera. Le châtelain, M. Hallopeau, nous reçoit aimablement et déchiffre pour nous les blasons de la grande cheminée, nous fait visiter les pittoresques bâtiments adossés au plateau et nous explique l'historique du château, ainsi que les efforts faits par sa famille pour sa restauration.

Nous refaisons alors le voyage de Tours, accompli plusieurs fois par Ronsard, et dont il a fait le récit. M. Lebègue nous fait remarquer la « grand tour qui de Beaumont-la-Ronce honore le village », où Philippe de Ronsard, son cousin, le reçut, et, à Langennerie, les « saules plantés le long d'une prairie », semblables à ceux sous lesquels Ronsard passa la nuit.

Puis c'est l'arrivée au prieuré de Saint-Cosme, sur le chemin duquel une procession de la Fête-Dieu nous avait devancés? Nous visitons d'abord le beau réfectoire roman avec son tour de porte en pointes de diamant, l'escalier de la chaire du lecteur, un sarcophage de pierre. Dans le cour, nous admirons les vestiges de la chapelle : le maître-autel, la nef gothique et les absidioles romanes. La tombe de Ronsard se trouve tout à côté. Mais le plus émouvant fut la visite à la maison prieurale : la chambre où Ronsard, après avoir dicté deux sonnets, mourut le 27 décembre 1585, son bureau de travail où il reçut la reine-mère et le jeune Charles IX, leur offrant des fruits de son jardin, et une curiosité, la charpente du toit en carène renversée.

Le passage à Blois nous permet d'évoquer Cassandre Salviati, rencontrée à un bal de la Cour, qui eut pour nièce Diane Salviati, l'aimée de d'Aubigné, et pour descendant Alfred de Musset. L'arrêt était inutile, car la maison de Cassandre, qui se trouvait entre le 28 de la rue Saint-Lubin et le cul-de-sac des Jacobins, fut détruite en 1940.

On ne saurait trop insister sur tout ce que le succès de cette journée doit à l'érudition à la fois profonde et vivante de M. Lebègue. « Une visite au Vendômois et à Saint-Cosme-lès-Tours est un prélude indispensable à la connaissance de l'oeuvre de Ronsard », écrit M. Lebègue dans l'excellent livre qu'il a consacré au poète. Grâce à lui, soixante-six Orléanais seront à même de mieux apprécier l'amoureux de Cassandre, d'Hélène et de Marie.