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Dimanche 5 juin 1955

Excursion littéraire : Sur les traces

de Balzac et de George Sand

Excursions littéraires
 

Dimanche 5 juin, 8 heures devant l'Institut, départ de la sortie Balzac-George Sand organisée par les Amis de la Bibliothèque et l'Association Guillaume-Budé. Le temps nous était favorable et, à part une ondée à Issoudun, il se maintiendra ainsi toute la journée. Arrivée à 10 h 15 à Issoudun, premier lieu de rassemblement : les voitures particulières se joignent au car.

Sous la direction de M. Evrard, professeur au collège et secrétaire de la section locale Guillaume-Budé, nous nous rendons au château de Frapesle. Son propriétaire actuel, M. Luneau, nous y reçoit d'une façon fort courtoise et nous rappelle d'abord pourquoi Balzac a séjourné à Frapesle. Balzac était l'ami de Zula Carraud ; celle-ci accueille d'abord Balzac, fatigué, à la poudrerie d'Angoulême. Puis, à la mort de son père, M. Tourangin, elle devient propriétaire de Frapesle. Elle invite Balzac à venir y travailler dans le calme et aussi à venir admirer ses arbres et ses fleurs. Mais Balzac n'y vint que trois fois : en avril 1834, en juillet 1835 et en février 1838. Mme Carraud est forcée d'abandonner cette propriété en 1850. Le maître de maison nous fait traverser sa demeure et nous amène dans les lieux où Balzac séjournait, dans le petit salon de travail où il écrivit, en 1834, le début de César Birotteau. Après nous avoir fait contempler le parc de la fenêtre d'où Balzac le contemplait, M. Luneau nous précise la nature des relations Balzac Zulma-Carraud qui, après avoir failli prendre feu… à la poudrière d'Augoulême, se sont établies sur le plan de relations très cordiales, où toutefois Mme Carraud aspirait à un rôle de moralisatrice. Balzac lui a dédié la Maison Nucingen : « à vous qui êtes à la fois pour moi un public judicieux et la plus indulgente des soeurs ». On retrouvera Frapesle comme une des demeures du Lys dans la Vallée.

Après avoir remercié notre hôte de son aimable accueil, nous partons, sous la conduite de M. Evrard, place Saint-Jean, où Balzac a situé l'action de la Rabouilleuse. Avec les maisons restantes, nous imaginons la demeure Rouget, celle des Cinq Hochon. Nous percevons, plus loin, l'emplacement du cabaret de la Cognette, où se réunissaient les chevaliers de la Désoeuvrance et le beffroi où ils firent « le coup de la charrette ». Nous remontons en voiture devant la gendarmerie, qui fut l'hôtel de la Cloche, et où Balzac et George Sand se sont, paraît-il, rencontrés. La liaison est faite : quittons Balzac pour George Sand.

Le premier contact avec George Sand aura lieu au château de Saint-Chartier, à trois kilomètres avant Nohant. C'est là que la petite Aurore Dupin venait au catéchisme. Elle garda de l'affection pour l'abbé qui, lorsqu'il faisait mauvais, la ramenait à Nohant sur son cheval. George Sand parla d'un pique-nique fait au pied de ce château du XVe siècle, en ruine, qui fut « restauré » en 1876. Les Maîtres sonneurs ont retenu de la forêt de Saint-Chartier un « chêne bourru… qui a poussé en épaisseur ».

Nous arrivons à Nohant pour l'heure du déjeuner, et un repas sympathique au « Bon Accueil » permit à chacun de reprendre des forces. Mais nous n'étions pas là pour nous amuser. Aussi bien, dès le café servi, M. Boudet présente George Sand, nous parle de ses origines, des caractéristiques de son oeuvre, somme toute une introduction à ce qui allait être le thème de tout l'après-midi : George Sand à travers son oeuvre.

Il n'y a qu'à traverser la petite place de Nohant pour se trouver devant le château. La visite nous mène d'abord à la salle à manger où Mme Aurore Sand a reconstitué, avec le service de sa grand-mère, une table de réception où se trouvent indiquées les places respectives de Balzac, de Tourgueniev, du prince Napoléon. Le salon recueille un ensemble de portraits de famille, depuis l'arrière-grand-père, le maréchal de Saxe, jusqu'à l'ultime descendante, Mme Aurore Sand. Puis la chambre d'amis, où couchaient Liszt et Marie D'Agoult, qui fut d’abord la chambre de Georges Sand et de son mari, puis celle de leur fils Maurice (on y a recueuilli des souvenirs, des manuscrits). Nous passons dans le boudoir où George Sand écrivit Indiana, en veillant sur le sommeil de Maurice ; dans la chambre à coucher où nous remarquons la commode offerte par Chopin et le tapis de table brodé par G. Sand elle-même ; dans le cabinet de travail, avec son bureau et la collection de pierres qu'elle fit dans son enfance (de la fenêtre, on peut contempler les deux cèdres plantés à la naissance de Maurice et de Solange, ses enfants). Répartis dans les couloirs et dans plusieurs pièces du château, il y a des tableaux de Maurice qui sont loin d'être négligeables ; ils représentent des paysages locaux ou des scènes fantastiques, sortes de transpositions de Gustave Doré. Le plus imprévu était réservé pour la fin : le petit théâtre où George Sand a joué pour la dernière fois en 1867 ; les décors y sont demeurés, et surtout le magnifique théâtre de marionnettes, avec ses 120 personnages : Maurice sculptait la tête et George faisait les costumes. Avant de quitter le domaine, une visite aux tombeau de la famille Sand s'imposait.

La suite du programme nous conviait à un circuit fort intéressant dans la campagne berrichonne. Premier arrêt au château de Sarzay, qui servit de modèle pour la résidence de Marcelle de Blanchemont : le donjon du XIIIe siècle est tel que George Sand l'a vu ; à gauche en entrant, on voit les bâtiments d'exploitation où demeuraient les fermiers Bricolin. Il s'agit de personnages du Meunier d'Angibault.

Aussi le deuxième arrêt fut-il pour le moulin d’Angibault qui tourne toujours? M. Boudet nous parle alors de ce roman et nous montre l'endroit où se passe l'action. « Quand Mme de Blanchemont pénétra dans les vastes bosquets? elle crut entrer dans une forêt vierge ». Cela lui sembla le paradis terrestre et de coeur de Mme de Blanchemont se gonfla de reconnaissance pour l'accueil du meunier : cela produisit un roman « communiste ». Au passage, nous « disons un beau bonjour au gros vieux clocher de Montipouret, qui est l'ami à tout le monde » (François le Champi).

Troisième arrêt à la mare au Diable, qui commence à se combler ; mais nous avons eu la chance de la voir avec de l'eau. Et nous imaginons le bivouac de Germain, de la petite Marie et du petit Pierre.

Passage à Corlay où un point de vue merveilleux nous découvre toute la Vallée Noire : « Une étendue de cinquante lieues carrées qu'on embrasse d'un seul regard ».

Le quatrième arrêt était pour l'église de Vicq : il fallait absolument voir les fresques du XIIe siècle, découvertes en 1849 par l'abbé Périgault et que l'action conjuguée de George Sand et de Prosper Mérimée permit de restaurer.

Sur la route de La Châtre, nous avons eu une pensée émue, « cent pas » avant le pont, car c'est là, « au pied du treizième peuplier », que le jeune colonel Dupin fit, le 17 septembre 1808, une chute de cheval qui le tua sur le coup.

La Châtre, terme du voyage, permit de faire le point de toutes les connaissances acquises dans la journée, grâce au musée George-Sand, qui est en même temps le musée de la Vallée Noire. Ce musée, où M. Gaultier voulut bien nous accueillir et nous guider, en mettant à notre service sa grande érudition sandienne, fut jadis la prison. C'est un donjon du XVe siècle, « une formidable tour carrée, noircie par les siècles et plantée dans le roc », où fut enfermé Mauprat. Mais il est vrai que « jamais paysage plus riant, plus frais et plus pastoral ne s'offrit aux regard d'un prisonnier ». Nous admirons la vallée de l'Indre, le coteau de la Rochaille dont il est question dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré. Puis c'est la visite du musée où des panneaux classent les personnages des portraits : le premier est réservé à George Sand, un autre à sa famille, un autre aux hôtes de Nohant et un à ses amis berrichons. Des vitrines montrent son collet de visite et des lettres ; puis des manuscrits de ses romans, des éditions originales… Deux vitrines sont consacrées à la révolution de 1848 dans le Berry ; puis tout un coin de la salle du premier étage et la salle du second étage contiennent des documents folkloriques. Notons enfin que le menu du repas célébrant le centenaire de la bonne dame de Nohant, le 10 juillet 1901, était tout à fait dans le ton puisqu'il offrait « cantaloupe de la Rochaille, filets de boeuf de la Vallée Noire, salmis de canetons du moulin d'Angibault ».

Mais il fallait rentrer et quitter « ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d'herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche de bois brut, ces grands ormeaux délabrés » (Histoire de ma vie). Le retour se fit à la nuit, mais aucun des participants ne se plaignit de la prolongation apportée à l'horaire. Il convient donc de féliciter M. Martin et M. Boudet de la préparation de cette excursion qui apporta à chacun les plus vives satisfactions.