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Samedi 7 juin 2008

Excursion littéraire

Découverte du Bas-Maine

Excursions littéraires

Le samedi 7 juin a eu lieu la traditionnelle excursion littéraire :  « découverte du Bas-Maine », préparée et guidée par Jean NIVET avec l’aide de Geneviève DADOU, Alain MALISSARD, Gérard LAUVERGEON et André LINGOIS

Partis de bonne heure par la beauceronne et monotone route de Chateaudun, pour rejoindre l’autoroute de l’Ouest — que nous avons eu du mal à quitter, à cause d’une barrières de péage récalcitrante ! — nous avons atteint la ville gallo-romaine de Jublains, première étape en Mayenne, la cité des Diablintes (peuplade gauloise faisant partie, avec les Cenomans et les Eburovices — autrement dit les gens du Mans et d’Evreux — de la “nation” des Aulerques). Cette cité a été romanisée après la conquête de César sous le nom — fort répandu — de Noviodunum et a gardé de cette époque florissante (c.à.d. jusqu’au début du IVe siècle de notre ère) des vestiges importants, dont les plus curieux sont ceux d’une forteresse avec tours d’angle dont la destination a intrigué les archéologues. Alain Malissard, très à l’aise dans ce domaine, malgré l’absence d’acqueducs, partage l’avis des chercheurs récents : il pense qu’il s’agit d’un entrepôt fortifié, ayant servi de relais et de défense sur la route d’Armorique, avec, à l’intérieur, deux petits thermes, dont l’un vraisemblablement à l’usage du personnel.

Un temps assez long a été consacré à la visite du Musée installé depuis 1995 par le département de la Mayenne (qui s’est intéressé au site dès 1839, site visité par Hugo trois ans auparavant), musée remarquable mettant en valeur les découvertes des fouilles depuis le sanctuaire gaulois jusqu’à la période médiévale.

De là nous sommes allés aux Grands Thermes urbains, en faisant un détour pour jeter un coup d’œil sur les restes du théâtre, où sur l’orchestra se préparait le spectacle des “Théâtrales familiales de Jublains”. Ces thermes ont été dégagés seulement vers 1970; les substructions en sont assez bien conservées, puisqu’elles ont été englobées dans l’église du bourg reconstruite à la fin du XIXe; la mise en valeur est exemplaire et l’on ne peut que féliciter les Monuments historiques et le Conseil Général, lesquels ont organisé un “Parcours archéologique”, à la sortie nord de Jublains, du forum jusqu’aux ruines d’un grand temple sans doute dédié au culte d’une déesse-mère, d’abord indigène, puis “assimilée”…

Midi le juste s’annonçant (comme aurait dit notre regretté Georges Dalgues), les budistes ont gagné le village de Moulay, sur les bords de la Mayenne, où nous attendait au restaurant bien nommé ”Beau Rivage” un repas des plus honorables. Auparavant, en traversant la cité de Mayenne, qui eut la visite de Balzac, puis de Victor Hugo, fut évoqué son homme célèbre, qui n’est pas le Duc de Mayenne, alias Charles de Lorraine, mais un professeur du XXe, connu pour ses combats pour la défense de notre langue et surtout pour son esprit critique parfois féroce : Etiemble (qui a laissé son prénom au vestiaire). On a rappelé par la suite son parcours — qui laissa çà et là un léger parfum de scandale : sa thèse intitulée “le Mythe de Rimbaud” où il dénonce “les crétineries” innombrables publiées sur ce poète dit “intouchable”, son éreintage (souvent fort justifié) de Simone de Beauvoir, à propos de la Chine, et toute sa “bibliothèque rosse”, où ses flèches visent T.E. Lawrence — traité d’imposteur — Françoise Sagan, trop connue par “le néant de son écriture”(sic!) et — horresco referens ! — Julien Gracq. On conservera en revanche son pamphlet de 1964 : “Parlez-vous franglais ?”, toujours et de plus en plus d’actualité, ainsi que ses entretiens sur France Culture publiés en 93 sous le titre parfaitement adéquat de “Propos d’un emmerdeur”.

Après la pause fort appréciée du “Beau Rivage”, nous nous sommes dirigés vers la “résidence bretonne” de Madame de Sévigné : le Château des Rochers, aux environs de Vitré, propriété de son mari, le prodigue et volage marquis Henri de Sévigné. Geneviève Dadou avait eu le temps de nous présenter la sympathique épistolière, née Marie de Rabutin-Chantal (deux patronymes bourguignons, deux fiefs, le premier près de Semur, le second aux portes d’Autun). Orpheline très jeune, veuve de bonne heure, la marquise attirait beaucoup de monde dans son salon parisien “par sa beauté, son esprit et sa culture” (le seul portrait un peu méchant était dû à son cousin Bussy-Rabutin qui l’accusait de trop “aimer l’encens”). Quelques lectures bien choisies nous ont permis de mesurer la modernité de son talent (par exemple la courte lettre du “carrosse versé” est un petit chef-d'œuvre).

Mme de Sévigné, qui avait goûté dans son jeune âge aux joies de la campagne à Livry chez son oncle Coulanges qui l’avait recueillie, appréciait beaucoup le domaine des Rochers ; elle y fit de fréquents séjours entre 1670 et 1690. Ses lettres témoignent d’un véritable sens de la nature — que l’on refuse généralement aux auteurs classiques.

Bien que le château ait été modifié et remanié au XVIIIe et au XIXe, il a encore bonne allure, au milieu de son parc dont les allées et alignements d’arbres portent encore les noms évocateurs, comme “le Cloître”, “la Solitude”, “La Royale” donnés par la marquise. Celle-ci , bien que peu encline à la dévotion, avait fait édifier à part la chapelle, récemment restaurée et que nous avons visitée en premier ; après quoi nous nous sommes recueillis dans la “chambre de la marquise”, en réalité totalement reconstituée, où elle aurait, selon la tradition, écrit sa correspondance…

En regrettant de ne pas pouvoir admirer la cité médiévale fort bien conservée de Vitré (où les Sévigné possédaient un logis aujourd’hui disparu) et compte tenu de la longueur de la route, les budistes ont regagné le car ; en récompense, ils ont écouté Gérard Lauvergeon parler de la Chouannerie : ce mouvement est né justement en 1792 dans la Mayenne. On peut prendre comme point de départ l’échauffourée qui eut lieu à Saint-Ouen-les-Toits (à 10 km au N.O. de Laval) fomentée par un certain Jean Cottereau surnommé Jean Chouan ; l’insurrection se répandit vite, en réponse à la levée des troupes décidée par la Convention ; les forêts, nombreuses dans le Maine et en Bretagne servaient à la fois de foyers de résistance et de base de repli. Pendant deux ans, les Chouans menèrent une guérilla souvent efficace, réussirent à occuper Laval, mais se heurtèrent aux “Bleus”, et après la sanglante défaite du Mans en décembre 93, se contentèrent de coups de main ponctuels. Le débarquement manqué de Quiberon en 95 (avec l’aide des Anglais !) ne mit cependant pas fin au mouvement qui durera jusqu’ à l’attentat de Cadoudal en 1801.

Jean Nivet apporta un complément à l’histoire de la Chouannerie en évoquant principalement les écrivains du XIXe, dont les œuvres les plus connues sont “Les Chouans” de Balzac, “Les Compagnons de Jéhu”, d’Alexandre Dumas et “Quatre-vingt-treize” de Victor Hugo ; il faut y ajouter un roman moins lu, mais fort intéressant : “Cadio” de George Sand. La liste reste ouverte, car encore de nos jours, la figure de Jean Chouan reste un sujet littéraire inépuisable…

On ne pouvait passer au large de Laval sans parler de ses célébrités (ce qu’a fait l’autre secrétaire). Celles-ci sont très diverses, depuis Ambroise Paré, le père de la chirurgie moderne, homme de terrain sans diplômes et premier médecin à écrire en français jusqu’à Robert Tatin (mort en 1983), “le Roi Mage de la Mayenne”, dont la demeure convertie en musée à Cossé-le-Vivien, près de Chateau-Gontier est encore plus étonnante que le Palais Idéal du facteur Cheval. Mis à part Henri Rousseau, dit (à tort) le Douanier et le navigateur Alain Gerbault, le plus connu et le plus discuté est sans conteste Alfred Jarry, le père d’Ubu, de la gidouille et de la Pataphysique — “science des solutions imaginaires qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité” ! Sans entrer dans la querelle qui oppose les inconditionnels d’Ubu Roi, “œuvre théâtrale majeure du XXe” et les détracteurs d’une “belle fumisterie”, à la suite du pamphlet d’un professeur quimpérois nommé Charles Chassé. Ce dernier a eu cependant le mérite de montrer qu’à l’origine d’Ubu, il y avait une œuvre collective de potaches brocardant leur prof. de physique et que la première version était due à deux condisciples de Jarry au Lycée de Rennes, les frères Charles et Henri Morin. Sans eux peut-être , nous ne connaîtrions pas le sens du mot (galvaudé il est vrai) d’ubuesque. Donc rendons à César.

Toutes ces interventions ont permis de faire oublier la monotonie du trajet, et, de lecture en lecture, nous avons rejoint nos pénates…