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Dimanche 21 mai 2006

Excursion littéraire

dans le Perche

Excursions littéraires
 

Le dimanche 21 mai a eu lieu l’Excursion littéraire dans le Perche sur les pas de Saint-Simon, l’Abbé de Rancé, Martin du Gard et Alain, orchestrée par Jean NIVET, aidé par les deux secrétaires, mais pas toujours par la clémence du temps !

L’objet de la première visite était le château du Tertre, près de Bellême, un château de briques et de pierres, construit sous Louis XIII et agrandi sous le 1er Empire que Roger Martin du Gard acheta a son beau-père en 1924 et que l’on atteint au bout d’un long chemin campagnard bordé de hautes frondaisons. La propriétaire actuelle, Véronique de Coppet, la petite-fille de l’écrivain, une dame aussi charmante que distinguée, nous a accueillis et après avoir retracé l’histoire de la demeure, nous a montré les lieux familiers de l’auteur des Thibault, sa bibliothèque, sa table de travail, en commentant les photographies des intimes et des hôtes du Tertre: Gaston Gallimard, Gide, Duhamel, Copeau, Jouvet, Schlumberger, Pierre Herbart, entre autres. Un rayon de soleil nous a permis d’apprécier la terrasse, la pelouse, le bassin, le dégagement sur le parc — tous ces embellissements réalisés par le romancier très attaché à son domaine et “conquis par le charme inouï du pays”. Devant le “petit temple du Philosophe”, Jean Nivet a lu les pages de l’œuvre posthume de Martin du Gard, les Mémoires du lieutenant-colonel de Maumort , où, sous le nom du Saillant, il déclare son attachement au Tertre, “à cette chère vieille bâtisse, à ces grands arbres, à cet horizon familier.”

En attendant le déjeuner à la Croix d’or — fondée en 1850 — dans le village de Le Pin-La Garenne, au-delà de Bellême, en passant les collines aux douces ondulations, la parole a été donnée à Gérard LAUVERGEON pour un commentaire historique et géographique du Perche, pays bocager, mais aussi de belles forêts, connu par son robuste — et de plus en plus mythique — percheron.

Ces qualités se retrouvent, dit-on, chez l’autochtone ; en tout cas, Emile-Auguste Chartier, né à Mortagne-au-Perche en 1868, fils d’Etienne, vétérinaire, et de Juliette, “percheronne pur sang”, a toujours revendiqué ses origines, même quand il devint un chroniqueur célèbre sous le nom d’Alain, même quand il était professeur de khagne à Henri IV. C’est ce “paysan du Perche”, mais aussi l’auteur des 8000 Propos, le “maître qui apprit à douter et à vouloir” (comme le disait son élève André Maurois au Lycée Corneille de Rouen) et l’humaniste cultivé, musicien et peintre amateur que nous avons découvert dans l’adorable petit musée que sa ville natale lui a consacré sis dans la Maison des Comtes du Perche, sous la direction d’une guide attentive qu’on aurait aimé écouter des heures, Madame Guimond, Conservatrice du Musée, venue spécialement nous accueillir.

Après quelques lieues de route forestière et quelques averses, nous avons gagné Soligny et l’Abbaye de la Grande-Trappe, où l’on a pu apercevoir, au-delà de la masse de fidèles venus s’abreuver à la source Saint-Bernard (miraculeuse ou diurétique ?) le bâtiment qu’a pu connaître Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé venu faire retraite en 1664 (avant de réformer l’ordre cistercien de manière drastique, jusqu’à interdire la lecture). Il serait peut-être resté dans l’oubli si Chateaubriand n’avait pas été invité par son directeur de conscience à rédiger en 1884 la Vie de Rancé. Dans ce but, François-René est venu à La Trappe, a reconnu que les moines “étaient parfaitement conformes à ceux qui habitaient ce désert en 1100” et avaient “l’air d’une colonie du Moyen-âge oubliée”. Sans doute a-t-il été plus sensible à l’environnement qui lui rappelait les bois et les étangs de Combourg…

De la Trappe à La Ferté-Vidame, le trajet est court et Jean Nivet a eu à peine le temps de nous parler de Louis de Saint-Simon, duc et pair de France, fils (tardif) de Claude de Rouvroy (chétif), lequel acquit en 1635 la terre de La Ferté avec le titre de vidame de Chartres et dota aussitôt le bourg d’une église dans le style de Palladio. Saint-Simon dont les Mémoires sont inépuisables a écrit des “pages furibondes”, selon le mot de son biographe attitré La Varende ; et pourtant, il avait fait part de ses scrupules à son ami Rancé qu’il visitait à La Trappe. Il était très attaché à son château — qui avait gardé son aspect médiéval — et à ses forêts. Dix ans après sa mort, le château fut vendu à un riche fermier-général et banquier, le marquis de Laborde, qui le fit raser et éleva à sa place une demeure dans le style XVIIIe siècle ; celle-ci fut vandalisée à la Révolution, puis vendue comme bien national et partiellement démolie… Sous une pluie abondante, entrecoupée d’apparitions du soleil, les courageux budistes ont pu contempler la ruine romantique du marquis (le père de Nathalie Laborde, une des égéries de Chateaubriand) au milieu d’un parc humide, presque “aquatique”…

Sur la route du retour, bien que la vallée de la Risle soit encore distante d’une trentaine de kilomètres, fut évoquée la Comtesse de Ségur née Rostopchine, fille du général qui, selon la légende, fit incendier Moscou et femme d’un sabreur napoléonien qui la regarda brûler. Cette infatigable grand-mère des Lettres s’était retirée dans son château des Nouettes, près de Laigle où elle écrivait pour ses petites-filles (modèles) ; ce qui lui valut un succès qui ne s’est jamais démenti, même de nos jours. Les budistes ont été surpris et ravis d’apprendre que dans l’immortel Général Dourakine, ce Russe décoré et colérique invitait fermement la jeune génération à l’étude du latin et du grec, nécessaire pour ne pas “rester un âne” (même doué de mémoire !)

Et pour revenir à notre première halte — tant appréciée — quelques pages de Martin du Gard furent lues : d’abord des extraits de Vieille France qui font penser au Jouhandeau de Chaminadour et à Marcel Aymé ; et pour finir, le morceau d’anthologie tiré des “Notes sur André Gide” : l’étonnante apparition de cet “homme qui se glisse à la façon d’un clochard qui vient se chauffer à l’église…” et qui deviendra quelques instant après “frémissant d’émotion et d’intelligence”… Oui, il faut relire Martin du Gard, et Alain, et Chateaubriand et, bien sûr Saint-Simon…