Logo Budé Orléans
Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 2016 et 2017

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES


[372] Jeudi 7 janvier 2016
Palmyre, vie et mort d'une cité antique
par Annie SARTRE-FAURIAT et Maurice SARTRE, professeurs émérites d’Universités en histoire ancienne.

Émue par les destructions effectuées par Daesh sur le site de Palmyre, l'Association Guillaume Budé a programmé le 7 janvier 2016 une conférence supplémentaire et a fait appel à Annie et Maurice Sartre, professeurs émérites des Universités, venus en voisins de Tours. Devant un nombreux public, ils ont présenté en duo à l'aide de diapos « La vie et la mort de la cité antique ». Auparavant, en rappel du voyage que le Président Malissard avait organisé et conduit en Syrie en 1994 pour 40 adhérents, un diaporama-souvenir est projeté sur les monuments majeurs du pays et les images de paix qu'il renvoyait.

Maurice Sartre installe d'abord Palmyre dans sa géographie, celle d'une oasis liée à une source et au confluent de deux ouadi. La situation, à mi-chemin de la Méditerranée et de la Mésopotamie, a fait sa fortune commerciale. Il l'installe aussi dans l'histoire longue puisque la ville est attestée au 24e siècle avant J-C, bientôt connue sous le nom de Tadmor. Après un millénaire de silence, la cité réapparaît riche et indépendante avec un développement urbanistique important. Les fouilles allemandes au sud de la ville romaine ont mis au jour la ville héllenistique du temps des Séleucides. Elle devient ville romaine au début du Ier siècle, sans doute avant 19. Quant aux Palmyréniens, ce sont de grands éleveurs de dromadaires nécessaires aux caravanes pour atteindre la Mésopotamie et les rives du Golfe Persique. Ils jouent un rôle majeur dans l'organisation et la maîtrise du commerce.

Annie Sartre nous convie ensuite à une visite savante de la ville romaine construite par les Palmyréniens du 1er jusqu'au milieu du 3e siècle en mettant en exergue l'utilisation et les contraintes du site.

Dans une dernière partie, les conférenciers mettent l'accent sur la profonde originalité de Palmyre qui n'est pas une cité romaine comme tant d'autres. Ainsi le panthéon palmyrénien comprend une soixantaine de divinités, reflet du cosmopolitisme de la cité. Les unes viennent de Mésopotamie comme Bol devenu Bêl et Bêlshamin D'autres viennent du monde arabe comme Allath confondue avec Athena ou de la Grèce (Heraklès). Elles sont revêtues des habits militaires des Romains, signe de la force qui protège. Les tours funéraires pour les familles illustres s'apparentent à des temples et les hypogées peintes, pour les classes moyennes, à des maisons. De même si l'extérieur des temples est conforme au modèle romain, l'intérieur s'en écarte pour des rites particuliers. Les femmes, aux riches costumes, couvertes de bijoux, se voilent la tête tandis que les hommes sont en toge dans la vie publique et dans la tenue du désert dans le privé.

Après l'aventure de Zénobie, Palmyre continue sans incendie ni destructions violentes. C'est toujours un point d'appui stratégique pour Rome, utilisé comme camp militaire par Dioclétien. Plusieurs églises y existent avant la prise de la cité en 634 par les Arabes. La population se réduit peu à peu jusqu'à la redécouverte par les voyageurs au XVIIe.

Annie et Maurice Sartre terminent leur conférence en évoquant les destructions, les pillages, les fouilles sauvages, les ventes clandestines et l'assassinat du directeur du site, devant une dernière photo montrant la dévastation d'un des joyaux de l'Humanité.

[373] Jeudi 14 janvier 2016
Un historien romain, Trogue Pompée, une vision singulière de l'histoire
par Bernard MINEO, professeur de langue et littérature latines à l’Université de Nantes

Le jeudi 14 janvier 2016, a été invité Bernard MINEO, professeur de langue et littérature latines à l’Université de Nantes, qui a présenté un auteur peu connu du public, même éclairé : TROGUE-POMPÉE : un historien gaulois.

Jean Nivet, en présentant le conférencier, a rappelé ses travaux sur Tite-Live (dont Tite-Live et l’histoire de Rome (Paris, Klincksieck, 2006) et, plus récemment, en collaboration avec T. Piel, Et Rome devint une République) ainsi que l’édition en cours de l’Abrégé des Histoires philippiques de Trogue-Pompée par Justin dont l’œuvre originale, une histoire universelle rédigée en 44 livres, fort célèbre dans l’Antiquité, avait été perdue dès l’époque de Constantin.

D’emblée, B. Mineo nous met en garde contre le témoignage de ce Marcus Junianus Justinus qui a rédigé cet abrégé vers la fin du IIIe siècle de notre ère, en donnant une image altérée de son modèle : il a, en particulier, insisté sur les scandales de l’époque d’Auguste, en passant sous silence les implications politiques et surtout en lui prêtant des sentiments de haine à l’égard de Rome, allégation fausse et, de plus, invraisemblable. Trogue-Pompée – sur lequel, il est vrai, les témoignages sont rares et souvent contradictoires – est issu du territoire des Voconces (ce qui correspond à la Drôme actuelle) promu civitas à la fin du Ier siècle av. J.-C., dont le chef-lieu était Vasio – auj. Vaison-la-Romaine. Il a vécu à l’époque d’Auguste et des premières années de Tibère. Étant le fils d’un secrétaire de César et le petit-fils d’un Gaulois fait citoyen romain par Pompée, il ne pouvait être hostile à Rome. Il était, d’autre part, nourri de culture grecque ; il avait eu l’ambition d’écrire l’histoire de la monarchie macédonienne à partir de Philippe II, ainsi que de toutes les nations ayant eu rapport avec la Macédoine, (d’où les nombreuses digressions) en prenant comme modèle les Philippiques, ouvrage de Théopompe, élève d’Isocrate.

Dans la Rome impériale, cette histoire a dû éveiller certaines résonances, l’appellation de philippique évoquant une diatribe contre la tyrannie et l’on pense aussitôt aux discours virulents de Cicéron contre Marc-Antoine. On peut noter aussi une similitude de points de vue entre Trogue-Pompée et Tite-Live: tous deux représentent une Italie morale face à un Orient corrupteur et annoncent le déclin d’une Rome ayant hérité des richesses de l’Asie, mais aussi de ses vices. Il faut également rappeler l’importance de la bataille de Philippes (- 42) en Macédoine orientale : cet événement emblématique marque non seulement la déroute des Républicains, mais surtout le début de l’écroulement du monde hellénistique qui va s’achever dix ans plus tard à la victoire navale d’Actium ( en 31 av. JC ) sur les flottes de Marc-Antoine et de Cléopâtre.

Le thème récurrent de la décadence de Rome est lié à celui de l’hégémonie croissante du royaume des Parthes ; Trogue-Pompée attribue le cours des événements à la Fortune (ou la Tyché grecque) et construit son histoire à partir de deux épisodes situés symétriquement en vis-à-vis : à l’est, en Asie Mineure, avec la victoire sur Pacorus I°, roi associé des Parthes, et à l’ouest, en Espagne, avec l’occupation du pays des Cantabres par Agrippa. Il met en lumière le partage du monde méditerranéen entre deux empires rivaux, ayant conscience qu’une nouvelle ère commence, et que Rome, sous l’impulsion d’Auguste, va retrouver sa « virtus », ses succès, sa protection divine, voire son destin exceptionnel. Notre Gaulois né au pays des Voconces est bien un incorrigible optimiste!

L’assistance a spontanément applaudi M. Bernard Mineo, le félicitant d’avoir fait revivre une figure originale d’historien, un des premiers exemples de ce qu’on appellerait aujourd’hui le métissage culturel.

[374] Jeudi 4 février 2016
Quelques femmes dans la vie de Giuseppe Verdi
par Yveline COUF, professeur de lettres classiques, membre de la Société des amis de Verdi, à Busseto

Le 4 février dernier, dans l'auditorium du musée des Beaux-Arts d'Orléans, notre amie Yveline Couf nous a présenté le sujet suivant :

Quelques femmes dans la vie de Giuseppe Verdi

Notre conférencière a choisi de mettre en lumière les femmes qui ont compté dans la vie de Giuseppe Verdi. Approche affective et sensible, très révélatrice de ce que fut et vécut le musicien italien né à Bussetto, dans l’auberge familiale de Roncole, en 1813, alors sous occupation française.

D’abord, elle évoqua sa mère Luigia Uttini de famille modeste mais instruite, dans une Italie de gens illettrés. Heureuse auprès de son époux Carlo Verdi, sa mère recevait les clients et offrit à Giuseppe une enfance choyée et ouverte, sensible à son goût pour la musique mais orientée vers la respectabilité. Ce qui pèsera sur Giuseppe au cours de sa vie vécue hors des sentiers battus.

C’est à Bussetto où Verdi commença ses études classiques et musicales qu’il devint l’ami d’un riche négociant Antonio Barezzi, amateur de musique, mécène du talentueux Giuseppe, avant d’être son beau-père. Car Verdi épousa, sa fille, Margharita Barezzi, devenue l’élève du professeur lui-même très épris. Leur vie commençait sous d’heureux auspices. Consciente de la valeur de son époux, sa compagne l’épaula dans son travail de maître de musique à Bussetto. Leurs maigres subsides la poussèrent à donner des leçons de musique. Elle le soutint dans sa détermination de faire carrière à Milan. En 1837 et 1838, la naissance de deux enfants vint combler les époux.
Bonheur de courte durée puisque Virginia et Icilio moururent l’un après l’autre dès leur plus tendre enfance. Margharita affronta courageusement cette perte terrible. À Milan, où vivait le couple, elle donnait des cours pour les faire vivre. Malgré sa douleur, elle ne cessa jamais de soutenir son époux ni de croire en lui. Quand elle mourut d’épuisement en 1840, Giuseppe, fou de douleur, se laissa dévaster par la perte de ceux qu’il avait tant aimés. Nombre de ses opéras porteront l’empreinte de cette tragédie familiale dont Rigoletto et Luisa Miller.

En mai 1841, après une période de dépression et de retrait, il commença la genèse de Nabucco. Désireux d’avoir l’avis des interprètes, il accepta de rencontrer Giuseppina Strepponi. Le rôle féminin plut à la cantatrice âgée de 26 ans. Grâce à son concours et à celui du rôle-titre joué par le ténor Ronconi, l’opéra rencontra un véritable triomphe qui rendit Verdi célèbre et fêté de mille façons. Pourtant la faiblesse vocale de la prima donna, heureusement compensée par son talent de comédienne, n’échappa à aucun amateur de bel canto.
Soutien matériel de sa famille maternelle, célibataire et mère de deux ou trois enfants, la cantatrice s’épuisait à chanter pour faire vivre ceux qui dépendaient d’elle. Elle abandonna l’un de ses nouveau-nés dans le tour de l’Ospedale degli Innocenti puis le confia plus tard à un couple rémunéré. Elle ne revit jamais cet enfant pas plus que les autres. Ce destin malheureux et la perte de son talent vocal, la menèrent non seulement à la dépression mais pesèrent lourdement sur son destin.
C’est en cet état désastreux que la chanteuse fait la rencontre de Verdi qui deviendra l’homme de sa vie après bien des tribulations. Femme dévoyée, hors du droit chemin - vue dans l’optique de l’époque - elle est aussi femme rédimée : comment ne pas penser au futur opéra de Verdi La Traviata tiré de l’œuvre de Alexandre Dumas fils, La Dame au camélia ?
La carrière de Verdi définitivement lancée, le maestro rencontrait les altesses et devint un compositeur à la mode. Pendant ce temps d’ascension pour Giuseppe, la carrière de La Strepponi agonisait. Elle aidait assidûment Verdi comme conseillère et secrétaire et courait le cachet sans succès. Enfin, elle prit la décision de s’établir à Paris et d’ouvrir une école de chant pour jeunes filles de la bonne société.
La chanteuse bien accueillie par les Parisiens fut l’objet d’un article élogieux dans la gazette musicale. Très cultivée, intelligente et sociable, elle fréquenta le monde de la noblesse à qui elle fit connaître l’œuvre de Verdi. Elle devint bientôt une célébrité parisienne. Sa nouvelle situation financière lui permit de soutenir sa famille italienne dont son seul enfant reconnu, Camillino.

Parallèlement à Giuseppina et loin d’elle, Verdi voguait donc sur les ondes du succès. Aussi beau qu’élégant, Giuseppe fit de nombreuses conquêtes féminines dans le monde de l’aristocratie milanaise, sensible aux charmes des belles signora qui le choyaient. L’une d’elles joua un rôle important dans la vie du compositeur. Clara Maffei fit non seulement son apprentissage mondain, mais lui présenta les jeunes patriotes milanais dont elle était l’égérie, tous révoltés contre l’oppresseur autrichien. Leur abondante correspondance s’étend sur 40 années et révèle l’entente de Clara et Giuseppe, sur le plan politique et intellectuel. Elle sut lui faire accepter les artistes contestataires de la jeune génération qui accompagnait le Risorgimento. Parmi la bande des Scarpigliati ou Hirsutes, nouvelle vague du mouvement artistique italien, Verdi rencontra, grâce à Clara, le musicien Arrigo Boito qui fut son dernier librettiste.

Les relations épistolaires, quoiqu’espacées, n’avaient cessé entre Giuseppe et Giuseppina, exilée à Paris. Verdi la retrouva en 1847 avant de présenter à Londres l’un de ses opéras. Puis il revint près d’elle en qui il trouvait une compagne amoureuse, entièrement dévouée, doublée d’une zélée collaboratrice, car Giuseppina, francophone, put traduire son opéra I Lombardi et l’aider de mille manières. Ils vécurent ensemble à Passy, puis rentrèrent en Italie en 1849.
La situation florissante du compositeur lui avait permis d’acheter des terres et le somptueux palazzo Cavalli à Bussetto, non loin de la casa de son beau père Barezzi. Les parents Verdi vivaient aussi tout près dans la ferme de San Agata, restaurée grâce aux subsides de leur fils. Si Giuseppina avait su se concilier les faveurs de Barezzi, le beau-père de Giuseppe, ce ne fut pas le cas des parents de Verdi. L’arrivée de la nouvelle femme fut un choc terrible pour la mère de Verdi traumatisée à jamais. La « scandaleuse » Giuseppina vit toutes les portes se fermer devant elle et vécut des années en butte à l’hostilité des habitants. Quasi cloîtrée, elle subit de cruelles avanies. Son grand homme voyageait, elle, vestale du foyer, subissait son sort comme un châtiment, jusqu’à ce que Verdi ulcéré par l’attitude de ses géniteurs ne les chasse de San Agata. Le couple alors s’y installa et Giuseppina, sans doute enceinte, fut débarrassée des « crétins » soit les Bussetains malveillants. Verdi avait retrouvé sa liberté, les difficultés s’aplanirent et la maison devint un havre de paix et de création pour le couple. Cela malgré les nombreuses absences du compositeur et le caractère atrabilaire de Verdi dont se plaignait Giuseppina. Il finit par épouser sa concubine en 1859 par souci de respectabilité, car il envisageait la députation et se devait d’avoir une vie irréprochable. Le fils de Giuseppina, Camillino, venait d’avoir 20 ans ce qui libérait les Verdi de toute responsabilité légale. Il mourut dans l’indigence peu après. Quelle fut la réaction de la mère ? Nul ne le sait.

Curieusement, une petite Maria Filomena âgée de 6 ans entra dans leur vie. Petite-cousine de Verdi, le couple l’adopta tout en tâchant de la rendre heureuse en veillant à son éducation jusqu’à son mariage. Giuseppina put ainsi donner libre cours à son sentiment maternel constamment contrarié. Les époux vécurent les saisons hivernales à Gênes mais Le goût de la terre inné chez l’enfant de Bussetto le poussait sans cesse vers sa propriété de San Agata. Giuseppina l’incita pourtant à présenter un nouvel opéra au théâtre de Saint Pétersboug qui le réclamait. La forza del destino entraîna les époux sur les chemins de Russie avant qu’ils ne regagnent leurs pénates au domaine de Sant’ Agata. Le couple semblait mener une vie paisible de riches propriétaires terriens entourés d’amis.

En apparence ! car les tribulations de Giuseppina n’étaient pas terminées. Elle dut affronter la nouvelle liaison de son époux avec Teresa Stoltz, jeune cantatrice douée dont il fut très épris. Plutôt que d’ignorer cette passion, l’épouse diplomate parvint à se faire une amie de Térésa et ils voguèrent ainsi, pendant quelques années, sur les flots agités d’un ménage à trois, jusqu’au départ de la belle Teresa. Dure épreuve pour Giuseppina profondément désillusionnée, mais elle trouva finalement une forme de sérénité auprès de son maestro adoré. Quand elle mourut en 1897, Teresa revint partager les dernières années de Verdi toujours amoureux. Ils accueillaient sa fille adoptive Filomena qui veilla tendrement sur lui jusqu’à sa mort en 1901. Le musicien en fit sa légataire universelle.

Giuseppina et Giuseppe Verdi sont ensevelis tous les deux à la Maison de Repos de Milan qu’ils avaient fait construire pour les artistes vieillissants. Teresa quitta le pays dans l’indifférence hostile des habitués de Sant’ Agata. Aujourd’hui, le nom de Teresa Stolz n’est jamais mentionné lors des visites organisées sur les terres de Verdi. Tout se passe comme si son image ternissait l’aura et la mémoire des deux épouses officielles de Verdi : Margharita et Giuseppina dont les portraits sont seuls dignes de figurer auprès de ceux du grand homme.

Tant de femmes réelles et imaginées ont donc joué un rôle dans la vie et l’œuvre du génial Verdi. Au nombre de 59, les héroïnes inoubliables de ses opéras portent en elles une part du destin des femmes qu’il a connues et aimées. « Grazie maestro », chantent-elles pour toujours !

[375] Jeudi 24 mars 2016
Danse et musique dans le théâtre au début de l'Empire romain - L'exemple des pantomimes dans Phèdre de Sénèque
par Florence DUPONT, professeur émérite de latin à l'Université Paris VII

C'est le sujet que Florence DUPONT, professeur émérite de latin à l'Université Paris Diderot, a choisi de traiter le 24 mars 2016 à l'invitation de la section locale de l'Association Guillaume Budé. Connue pour son approche nouvelle des textes et des documents de l'Antiquité gréco-romaine et leur interprétation qui combat tous les poncifs, sur le théâtre notamment, elle a choisi de nous parler d'un genre nouveau, la pantomime, apparu sous l'égide d'Auguste, au début de l'Empire. Contrairement à l'idée reçue d'une décadence du théâtre à cette époque, après les pièces de Plaute et de Térence, ce spectacle centré sur la musique et la danse a connu un énorme succès puisqu'il a perduré pendant six siècles.

La pantomime se joue dans les théâtres habituels dans le cadre de Jeux sur des sujets toujours mythologiques et à partir de livrets correspondant un peu à nos livrets d'opéra. C'est un spectacle musical chanté par un ou deux choeurs polyphoniques installés dans l'orchestra avec les musiciens jouant d'instruments à cordes et à vent, accompagnés de percussions et même parfois d'un orgue. Sur scène, un seul acteur (l'histrion) danse en mimant l'histoire avec un masque à bouche fermée différent du masque tragique à la bouche largement ouverte. Car le danseur ne parle pas. Il s'exprime seulement par le jeu du corps et le comportement sur scène. Il peut représenter plusieurs personnages en changeant de masque (ex. l'adultère d'Aphrodite avec Arès rapporté par Lucien).

La pantomime est un genre inventé à l'initiative d'Auguste et peut-être de Mécène par l'affranchi Pylade venant d'Alexandrie vers 22-23 avant J-Ch. C'est un genre à la fois grec et romain. Les sujets des premières représentations étaient tirés des tragédies grecques mais Ovide et Virgile ont aussi été utilisés et Saint Augustin raconte qu'il a pleuré à la mort de Didon. Selon le modèle grec, des concours de pantomimes ont été organisés à Rome. Mais le mime et la danse sont romains de même que les séquences codifiées et le déroulement durant les Jeux. Cela faisait partie du programme politique d'Auguste : dans d'immenses théâtres, la pantomime est intégrée dans les Jeux célébrant le culte impérial, rituel culturel réunissant les gens de tous niveaux, de tous statuts dans une démarche consensuelle. En effet, elle est accessible à tous puisqu'il n'y a pas de paroles. Ce genre aura un succès fou, représentant un nouveau système de traduction des tragédies grecques où le corps remplace la voix.

Nous savons que le jeu de l'histrion s'effectue par séquences comme la musique, allant d'une pose fixe à une autre pose fixe par un trajet chorégraphique. Sculpture ou peinture vivante, il peut se métamorphoser en un autre personnage et son manteau représenter différentes situations dont l'érotisme est parfois une composante. C'est la première fois qu'on introduit les arts plastiques sur scène.

Comme les sportifs ou les vedettes d'aujourd'hui, les acteurs sont des «superstars» et gagnent beaucoup d'argent. (Pylade lui-même a pu donner des Jeux et Sénèque a été l'un des hommes les plus riches de son temps). Protégés, ils se permettent bien des incartades et des groupes de supporters se battent parfois, obligeant l'armée à intervenir. Le pouvoir n'ose ni interdire les représentations craignant les manifestations ni baisser les gains par peur des grèves ! D'autant plus que ces histrions sont utiles au moment des élections.

Malheureusement, les livrets n'ont pas été conservés ni les musiques notées. On sait que Stace en a composé. Mais tout est jouable puisqu'un acteur peut danser sur la philosophie de Pythagore ! Pour terminer, la conférencière prend l'exemple du prologue de «Phèdre» de Sénèque où Hippolyte donne ses ordres pour la chasse dans les campagnes mythiques de l'Attique. Elle montre alors qu'il faut retrouver le contexte anthropologique du théâtre romain pour approcher les réalités historiques.

La discussion permet à la conférencière de préciser que tous les acteurs sont des affranchis et qu'en tant qu'acteurs ils sont infâmes et ne peuvent entreprendre de carrière politique (leurs enfants, oui). L'affranchi continue à donner de l'argent à son «patron». Enfin, il n'y pratiquement pas de pantomime comique.

La salle où est présente une trentaine d'élèves des lycées orléanais (ce qu'a beaucoup apprécié Florence Dupont) applaudit une prestation savante teintée d'humour.

[376] Mardi 19 avril 2016
Regard sur la Grande Guerre : Femmes de Lettres sur le front intérieur
par Nicole LAVAL-TURPIN, professeur de Lettres classiques, vice-présidente de notre association

Ce mardi soir du 19 avril 2016, Nicole Laval-Turpin, vice-présidente de notre association, nous a entretenus d’un sujet important rarement abordé : le rôle qu’ont joué les Femmes de Lettres sur le front intérieur, pendant la Grande Guerre. Elle choisit de traiter cette étude selon différents axes clairement désignés. Cette heure d’écoute sera rythmée de lectures choisies que notre conférencière mêlera adroitement à son exposé, plongeant son auditoire dans des instants précieux d’émotion partagée.

D’abord, elle évoque les hommes partis au front sur l’injonction de mobilisation générale, en présentant les témoignages écrits de « célèbres poilus ». Saisis, nous revivons l’horreur de ces quatre années d’oblation à la mère patrie et de souffrances insoutenables. On peut décliner les noms de ces auteurs ancrés dans nos mémoires : Henri Barbusse, Roland Dorgelès, Maurice Genevoix, Blaise Cendrars, Apollinaire, ceux qui survécurent à l’enfer des tranchées. Quant à Charles Péguy, Louis Pergaud, Alain- Fournier, ils furent fauchés, dès septembre 1914, en compagnie de milliers de soldats sacrifiés. L’hécatombe de ce début de guerre provoqua l’effroi général et le questionnement. Comment survivre, comment garder espoir, comment écrire encore ?

C’est au sort des femmes que s’attache alors notre conférencière. Toutes ces esseulées qui tentèrent de rester debout en inventant des formes de survie. Ce fut leur forme d’engagement. Tandis que les unes soutenaient l’économie en assurant l’effort de guerre, d’autres prirent la plume dans le même dessein. Parmi les premières, citons les poétesses. Cette génération, contemporaine de la défaite de 1870, fut nourrie à l’idée de juste vengeance réclamée par Maurice Barrès qui sommait les poètes d’être de fidèles miroirs des évènements patriotiques. Plus pragmatiques qu’on ne le croit, ces femmes de lettres vont d’abord courir à l’urgence, oublier leurs atours de bourgeoises protégées. et de muses lointaines. Les voilà dans la rue, à l’hôpital, au front, partout où l’on souffre et meurt, soudain devenues femmes de proximité. La Comtesse Anna de Noailles s’occupe de soupes populaires. Marie-Noël s’enrôle à l’hôpital d’Auxerre tout comme Lucie Delarue-Mardrus à Honfleur. Colette veille comme garde de nuit au lycée Janson de Sailly, nouvel asile ouvert aux blessés de la guerre, les « gueules cassées ».

Les Annales critiques et littéraires font paraître les écrits de femmes empreints de sensibilité, sous le titre « Bouquet de souvenirs offert aux soldats de France ». En témoigne un poème d’Hélène Picard qui évoque un soldat soucieux d’écrire à sa marraine de guerre « sœur grave du soldat ». Ainsi nomma-t-on ces femmes que la compassion poussait à correspondre avec des hommes sans soutien affectif, voués au sort le plus terrible. Leur action bénéfique laisse une empreinte sensible dans notre mémoire collective. Quant aux beaux discours hypocrites, aux hymnes cocardiers brandis pour masquer la réalité du conflit meurtrier, ils déclenchèrent des protestations indignées chez les femmes lucides.
Henriette Sauret par exemple dénonça avec force le nationalisme fanatique de certains écrivains que la guerre exaltait – Henry Bataille avait osé écrire à destination des mères « Tous vos enfants étaient aussi beaux que Jésus » ! Dès l’armistice, parurent des récits féminins réalistes dont les noms sont tombés dans l’oubli car les auteurs masculins misogynes y voyaient une vague concurrente. Ainsi Annie de Pène, chroniqueuse de guerre, dépeint crument ce qu’on veut alors occulter, l’horreur abominable des tranchées. Elle consacre à l’évolution sociale des articles documentés qui pointent les nouveaux métiers qu’endossent les femmes de l’arrière : des couturières deviennent obusières, d’autres charbonnières et même receveuses de tramway ; elle nous montre les Françaises à la tâche, habiles et courageuses. Son œuvre de qualité n’a pas survécu à sa mort, injustement. Seule son amitié avec Colette fait que nous la connaissons encore.

Séverine fut une autre grande figure du journalisme. Employée au Cri du peuple, journal du socialiste Jules Vallès, celle-ci dénonce « L’union sacrée » et commente le livre d’Henri Barbusse - Le Feu - prix Goncourt 1916 : roman dénonciateur des horreurs par les soldats « chair à canon ». Même combat chez Hélène Brion, enseignante déchue, condamnée à trois ans de prison pour propagande défaitiste.

Quant à Rachilde, surnommée la patronne du Mercure de France, l’une des créatrices du Prix Femina, elle tenait salon pour le Tout Paris. Quand éclata la guerre, elle ferma ce lieu des mondanités éditoriales par solidarité. Sa voix se fit entendre pour dénoncer la politique de Guillaume II de Prusse et demander sa tête ! Intellectuelle patriote, elle prit part à certaines réunions pacifistes chez Natalie Barney où sa parole de « tricoteuse » faisait mouche à toute volée. Autre militante notoire, Juliette Adam, romancière à succès qui s’impliqua à fond en présidant le mouvement « Croisade des Femmes françaises ». Clémenceau sut l’honorer lors de la signature du traité de paix, à Versailles, en 1919.

Colette reste bien sûr la plus célèbre de ces femmes de lettres, témoins actifs de ces années terribles. Elle a 41 ans quand éclate le conflit. Femme libre, elle est devenue l’épouse passionnée du journaliste Henry de Jouvenel, envoyé sur le front au début des hostilités. Elle le rejoindra parfois, près de Verdun, côtoiera d’intrépides infirmières dont elle parlera, devenant ainsi reporter de guerre, jusqu’en Italie. Pour témoigner de ces temps de malheur, la prosatrice fournit des articles éloquents pour plusieurs journaux (Le Matin, La Vie parisienne). Pas d’analyses politiques de sa part mais l’art de voir juste au cœur de l’instant saisi avec vivacité. Colette patriote ne donne pas dans le ton mélodramatique. Parler de guerre c’est pour elle, jeter un défi où se joue la dignité humaine. Son article « Mamans », paru dans La Baïonnette en avril 1916, met en lumière des mères aussi militantes que brûlantes d’amour pour leurs fils- soldats. Écouter la lecture d’extraits de ses romans, de ses papiers, de sa correspondance, c’est comprendre Colette au plus vif de sa plume, l’œil et l’oreille en éveil. Elle croque des silhouettes de femmes inédites, convoyeuses, capitaines de gendarmerie, officières. Elle évoque les opportunistes, ces débrouillardes sans tabous, baptisées d’un vocable spontané « les Inquiétées ». Colette perçoit aussi le décalage qui creuse l’incompréhension entre les couples séparés. La Fin de Chéri, paru en 1926, met en scène un héros revenu de l’enfer que son épouse ne saura pas sauver du suicide. Quant aux « métrottes » nouvelles usagères du métropolitain, Colette les saisit avec réalisme et finesse. Ni suffragette, ni féministe, ses antennes de sensitive ont su capter l’air de ce temps de guerre. Pour ses lecteurs, ce qu’écrit alors la fille chérie de Sido, prend force de constat, de dénonciation en toute lucidité, sans discours politiques démonstratifs.

Au cœur du pire, en 1916, Colette peint un monde animal qu’elle affectionne. Dans La Paix chez les bêtes, elle fait ce vœu : « j’ai rassemblé des bêtes dans ce livre, comme dans un enclos où je veux qu’il n’y ait plus de guerre ». Qu’il n’y ait plus de guerre… telle fut l’inlassable prière des femmes, quatre années durant. La romancière salue ainsi le quotidien combatif des femmes de l’arrière que le XXe siècle allait propulser en avant.

[378] Mardi 7 juin 2016
L’Architecture dans la France de Vichy (1940-1944)
par Jean-Louis COHEN, historien d'art et architecte, professeur au Collège de France

Historien de l’architecture, auteur de multiples travaux sur l'architecture et l’urbanisme du XXe siècle, Jean-Louis Cohen est actuellement professeur à l’Institute of Fine Arts de New York University. Il est également professeur invité au Collège de France depuis 2014. On lui doit de nombreuses expositions sur l’architecture et l’urbanisme, en France comme à l’étranger, notamment Le Corbusier : An Atlas of Modern Landscapes et L’architecture en uniforme, projeter et construire pour la Seconde guerre mondiale pour ne citer que les dernières. Cet enfant de déporté, enquête inlassablement et scientifiquement depuis de nombreuses années sur le destin de l’architecture comme pratique et sur celui des architectes dans cette période trouble de juillet 40 à août 44.
Notre conférencier nous a donc emmenés dans la France occupée à l’appui d’images commentées et d’une citation évocatrice :
(…) Ridicule et menaçant tout à la fois, le pouvoir pétainiste revient à petits coups de phrases comme un cauchemar sinistre et glacé.
Roland Barthes, in préface de Le Pousse au Jouir, Gérard Miller.

Tout d’abord, Jean-Louis Cohen a fait remarquer que malgré l’abondante documentation, notamment les travaux de Paxton en 73, sur la réalité du régime de Vichy, la vision que l’on peut avoir sur l’architecture et les architectes reste fragmentaire et assez floue.

Quelques figures d’architectes sont évoquées cependant : du criminel de guerre que fut Albert Speer à Helena Syrkus travaillant à la reconstruction dans les sous-sol de Varsovie occupée pendant que son mari, prisonnier d’Auschwitz travaille, pour survivre, à la conception du camp, Anatole Kopp, Daniel Voltman, chargés de la reconstruction des villes, Le Corbusier, qualifié à la fois de naïf et d’opportuniste qui séjourna, pour un temps, avec complaisance dans la ville d’eau, André Lurçat, Gaston Bardet sans sympathie pour le régime mais qui travaillèrent dès 40 au plan d’aménagement.
Citoyens, les architectes ont été, comme tels, mobilisés, faits prisonniers, tués ou blessés.
Dans le contexte noir de l’été 41, ils sont aussi touchés par l’article du 2e statut des juifs qui stipule que le nombre d’architectes juifs ne doit pas dépasser 2% de l’ensemble de la profession bien que l’application ait été moins violente que pour d’autres professions libérales. Ils sont également victimes des lois raciales. (Remarque est faite que certains participent à la spoliation des biens en tant qu’experts et en demandant des honoraires).

Leurs profils oscillent entre d’authentiques fascistes ou nazis (Jean Boissel, Raoul Brandon), des résistants (Jean Vog, Pierre Vago, Roger Ginzburger), ou des victimes des persécutions Emmanuel Pontremoli (architecte de la villa Kerilos à Beaulieu sur mer) et André Jacob.

Dans le contexte économique qui s’effondre, il est évident que les conditions de travail sont difficiles pour la profession mais il est vrai aussi que certains architectes exercent leur métier et que ce sont dans leurs expériences que se forgea le triomphe de la modernité après 1945.

Ces professionnels savent dessiner, construire, organiser et s’organiser et faire preuve d’imagination. Par exemple, lorsque 480 architectes et étudiants en architecture sont prisonniers en 1940 Henri Bénard (l’architecte qui construira plus tard la Maison de la radio) obtient qu’ils soient tous regroupés en Prusse orientale (Stablak) créant ainsi un atelier d’architecture, une sorte d’école des Beaux Arts en exil.
Le savoir faire des architectes va s’exercer essentiellement à l’étranger mais parfois en France et ceci dans de nombreux domaines qui ouvriront la voie au progrès et à l’innovation moderne.

Le premier aspect touche le domaine industriel qui va prendre essor en quelques années à partir de 39. Citons par exemple l’usine Chrysler Tank Arsenal à Detroit aux USA (construite par Albert Kann) ou l’extension des usines Peugeot Sochaux, en France, comme filiales de Volkswagen sur le modèle de l’usine de Basse Saxe,

Le deuxième aspect touche la construction de logements ouvriers au contact des usines (essentiellement aux USA et en Allemagne car la France ne dispose ni de ciment ni d’acier) qui induira la notion de construction à une certaine échelle de masse.

Les architectes comme Joachim Richard (adepte du béton armé) sont engagés dans la guerre aérienne et construisent des abris pour protéger les civils des bombardements ou reprennent avec des fabrications high teck les techniques de camouflage des canaux pour leurrer les aviateurs.

Le recyclage verra le jour : il faut utiliser tout ce qui peut brûler ! Jean Prouvé à Nancy travaillera à la construction d’un fourneau permettant de brûler les combustibles les plus médiocres. Et pour compenser l’acier qui manque, l’invention de la colle phénolique sera à l’origine de l’utilisation du bois lamellé-collé.

Cette période verra émerger des méga projets tels que le Pentagone à Washington DC, l’usine de séparation isotrope d’Oak Ridge dans le Tennessee.

La normalisation des dimensions (l’usine AFNOR, dans laquelle Boris Vian a travaillé, est largement évoquée dans son roman burlesque Vercoquin et le Plancton) et la préfabrication sont largement développées. Elles permettront des fabrications en série (baignoires, lavabos ou portes entre autres). Il est à noter que le débarquement en Normandie n’a pu se faire que grâce aux ports artificiels préfabriqués, précisément.
Ainsi une des conséquences des préoccupations de la France de Vichy sera le développement du modernisme en construction et Jean-Louis Cohen insiste sur sa thèse : la guerre provoque et accélère les changements dans le devenir du logement.
Après avoir resitué le régime de Vichy dans son contexte géographique et historique, le conférencier utilise, pour le qualifier, les mots « autoritarisme » (pas d’opposition aux projets, mais manque de moyens), « charismatique » (qui repose sur la figure du chef) et « technocratisme » (règne des ingénieurs sans contrôle)

Il précise que la démarche de reconstruction, dès 1940, est différente de celle qui a été mise en œuvre après la 1ère guerre mondiale. La Direction de l’architecture confiée à Louis Hautecoeur devient un véritable appareil d’état et la loi de 1943 qui donne un pouvoir direct de l’état sur l’urbanisme orientent cette politique de reconstruction.

La présence allemande sur l’architecture est très forte puisque les occupants tiennent le bâtiment par l’interdiction des chantiers et la presse par le contrôle du papier et l’utilisation de la censure.
Une collaboration s’exercera toutefois avec la politique allemande comme l’expulsion des paysans en Lorraine pour construire des bâtiments agricoles modernes et la destruction du quartier du vieux port à Marseille pour lutter contre l’entrée des étrangers en Europe.
Néanmoins, la position bucolique de Vichy ne se retrouve pas dans la politique de l’architecture : les chantiers se développent dans les vallées de la Loire et de la Seine et des travaux innovants (comme ceux de Gaston Bardet à Louviers) ou des idées de villes nouvelles adaptées aux structures sociales voient le jour.
Plusieurs études et projets seront toutefois détournés de leur destination première comme le projet d’autoroute afin de relier la France à l’Allemagne qui donnera naissance au boulevard périphérique. Le seul projet réussi sera la création de centres sportifs dans la zone de la ceinture de Paris déclarée insalubre.

Pour conclure ce très intéressant exposé, Jean-Louis Cohen nous rappelle que c’est dans cette période de grande complexité que se forme l’appareil de la reconstruction française, l’appareil des « 30 glorieuses » et la modernisation du goût architectural.

[379] Mardi 27 septembre 2016
L’Humaniste et le Prince : Guillaume Budé et François Ier
par Sylvie LE CLECH, directrice régionale des affaires culturelles de la région Centre-Val de Loire

C'est le jour de rentrée de notre section orléanaise et le Président BERTRAND HAUCHECORNE, comme il est de tradition, fait retour sur l'année écoulée et présente le programme de la saison 2016-2017 en détaillant les 7 conférences (auxquelles il faut ajouter une 8e le 4 mai avec François Noudelmann), les 2 entretiens, les 2 sorties à Paris (Les Damnés de Visconti) et en Puisaye (Colette) et le voyage en Croatie de septembre 2017. Il évoque aussi le partenariat noué avec la mairie d'Orléans pour les « Voix d'Orléans », cette année consacrées aux « Frontières ».

La parole est alors donnée à Sylvie LE CLECH, Directrice régionale des Affaires culturelles de la Région Centre-Val de Loire.

Guillaume Budé (1467-1540) connu surtout pour sa fécondité intellectuelle et son travail d'érudition, devient grâce à elle un homme de chair et de sang, au sein d'une grande famille (le père Jean Budé, conseiller royal, les nombreux frères et sœurs, ses 14 enfants), bien insérée dans le milieu de la noblesse récente et capable par sa culture d'arriver à une belle position auprès du roi. L'origine est modeste, celle d'un négociant de Tonnerre, chargé d'approvisionner la capitale en vin de Bourgogne. Le château fortifié d'Yerres (91), sa demeure, traduit une certaine aisance, mais non la fortune. En homme de son temps, à la charnière du Moyen Âge et du « Beau XVIe siècle », les solidarités familiales comptent beaucoup pour la recherche des places et des mariages avantageux et Budé s'occupe particulièrement des enfants de son frère aîné qu'il admire.

Sylvie Le Clech introduit aussi le personnage dans l'entourage royal, en laïc qui œuvre en dehors de l'Université de l'époque (il n'aurait rien appris à l'Université d'Orléans !). Il entretient une correspondance abondante avec une trentaine de personnes dont les humanistes Érasme, conseiller de Charles Quint, Thomas More, chancelier d'Henri VIII et l'Orléanais Étienne Dolet. Par ses fonctions auprès du roi, il côtoie le pouvoir au sein d'une Cour fastueuse mais peu cultivée et où les luttes d'influence sont féroces entre clientèles. Aussi milite-t-il pour la transmission du savoir et l'amélioration du niveau culturel. Il lui faut aussi suivre le roi en ses déplacements, ce qui l'épuise et l'empêche de travailler.

À partir des frontispices de cinq ouvrages, nous sommes entraînés dans l'œuvre écrite de Budé. 

« L'Epitome de Asse » (1522), premier livre édité en français et « en poche », traite des monnaies antiques et montre que le travail de présentation est très soigné (mise en page, choix des caractères, vignettes) car Budé comme les humanistes est persuadé que si la forme est bonne le fond est bon. En supprimant les gloses qui encombrent alors les textes, il veut parvenir à l'authenticité première.

Avec le « De Philologia » de 1533, nous touchons à la base du savoir humaniste, l'origine des mots, nécessaire à une expression correcte et à une pensée authentique. Budé a peu produit en français, il préfère écrire en latin ou en grec.

« De studio litterarum » de 1533 est un manuel pour pédagogues afin de leur apprendre le bon langage, le bon latin, « les belles lettres ».

Le livre « De l'institution du prince » est destiné à conseiller le roi dans la tradition des éducations royales. Autrefois, c'était le rôle des confesseurs. Toute sa vie, le roi doit apprendre, notamment de ses conseillers les plus âgés. Sous forme de dialogue, l'ouvrage eut un grand succès. Budé en faisait la lecture à François 1er et bataillait pour la création du Collège des lecteurs royaux (auj. Collège de France) où seraient enseignés le latin, le grec et l'hébreu. Il est aussi chargé de la Bibliothèque royale et travaille avec la famille Estienne pour l'édition d'un dictionnaire de grec.

Dans les « Commentaires de la langue grecque » de 1529, Budé pense que c'est « la langue la plus juste »et combat pour la reconnaissance des œuvres dites païennes par les théologiens. Il veut les mettre sur un pied d'égalité avec les sources chrétiennes. Car pour lui, le christianisme s'est nourri de la pensée grecque. Le savoir est allé d'Athènes à Rome puis vers l'Europe et Paris, de l'Orient vers l'Occident. Il peut donc construire l'image d'un savoir national et montrer François 1er comme le souverain le plus puissant d'Europe au moins égal à l'empereur Charles Quint. Il met aussi en valeur les caractères nationaux de l'art français.

En conclusion, Sylvie Le Clech fait de Guillaume Budé le père des intellectuels modernes, reconnu par le pouvoir en place, au cœur d'un microcosme de collègues et de conseillers des autres souverains. Sa politique, la transmission du savoir, est au début d'un processus qui aboutit à la création des Académies au XVIIe siècle. Ce qui n'exclut pas une forme de souffrance dans les relations avec le pouvoir et démontre la nécessité d'institutions qui protègent l'intellectuel.

La conférencière est vivement applaudie pour la clarté et la richesse de son exposé. Elle répond à quelques questions.

  • Sur Budé et la Réforme. On ne sait rien de ses sentiments sur la religion, mais il a fait allusion aux « Politiques », ces hommes qui ont choisi le protestantisme puis sont revenus dans le giron de l'Église. D'autre part, dans son testament de 1536, il désire être enterré de nuit, ce qui peut être un signe, mais aussi une forme d'humilité et la volonté d'imiter le Christ. Certaines de ses filles deviennent religieuses, mais sa veuve très lettrée (elle correspond avec Calvin) et quatre de ses enfants iront s'établir à Genève après sa mort. Sans le dire par prudence, était-il lui-même protestant ?
  • Sur la correspondance avec Érasme, malgré leur mutuelle admiration, l'entente entre les deux conseillers n'a pas été parfaite. Il y eut même une brouille liée peut-être au succès éditorial d'Érasme et donc à une certaine jalousie de Budé. Il y avait aussi toute la différence de vision entre le moine et le père de famille nombreuse. 
  • Sur la politique artistique de François 1er, Mme Le Clech prenant l'exemple de Fontainebleau montre que la peinture a les faveurs du roi qui multiplie les commandes officielles parce que cela participe de sa grandeur. Mais les hommes de lettres sont beaucoup moins considérés même s'ils constituent l'ornement d'une petite cour et ils ne reçoivent pas de commandes. Au contraire, l'art peut redresser l'image d'un royaume un temps menacé.
  • Sur les raisons qui l'ont amenée à s'intéresser à Budé, elle évoque sa thèse d'histoire concernant les secrétaires royaux : elle a trouvé beaucoup d'informations sur lui, a eu accès à sa correspondance et à ses épîtres dédicatoires. De nombreux secrétaires le connaissaient et l'admiraient. À travers cet important personnage, les relations entre les intellectuels et le pouvoir avaient une résonance très moderne et on voyait comment une élite militait pour une vulgarisation du savoir.

Le public pouvait alors quitter la salle en ayant, grâce à Mme Le Clech, une vision plus précise de l'humaniste tutélaire de notre association.

[380] Jeudi 27 octobre 2016
Démocratie : nécessités et limites
par Michel WIEVIORKA, sociologue, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Études en Sciences sociales.

Ce 27 octobre 2016, notre Association reçoit Michel WIEVIORKA, le sociologue bien connu, habitué de la radio et de la télévision. Il a choisi de nous entretenir d'un sujet qui concerne notre société actuelle en mettant le doigt sur les doutes et les difficultés de la démocratie.

Il prend comme point de départ les dissidents qui résistaient dans les années 60-70 au totalitarisme soviétique et le mouvement de Solidarnosc en Pologne (1980-81). La démocratie alors, c'était le Bien contre le Mal, elle allait de soi contre la dictature, la célèbre formule de Churchill faisait consensus. En 1989, à la chute du Mur, Fukuyama pouvait croire à la « fin de l'Histoire » par universalisation de la démocratie. On ne voulait plus de la violence ni de la révolution.

Or, il est apparu depuis que la démocratie montrait des carences face à certains problèmes que le conférencier passe en revue.

D'abord, au plan économique, la question du chômage. Le modèle des Trente Glorieuses avec le plein emploi est battu en brèche avec un cortège de violences et des problèmes de banlieue. Même dans l'ex-URSS où l'emploi mal rémunéré était cependant assuré, cela déclenche de la nostalgie envers l'ancien régime.

La question des particularismes et des minorités entraîne des revendications territoriales ou même celle d'indépendance (Écosse). En cas de référendum, qui faire voter ? Uniquement les Écossais ou tous les Anglais ? Pareil pour la Corse ou la Catalogne. Le cas était identique pour la consultation sur l'aéroport de N-D. Des Landes, ce qui induit la contestation selon les résultats. Au Canada, dans les années 60, le bilinguisme avait été demandé par les Québécois (« Vive le Québec libre ! ») mais la Commission royale avait réagi en défendant le multiculturalisme au nom des intérêts des Indiens, des Inuits, des émigrés allemands ou ukrainiens, des nouveaux migrants. Chez nous, on n'arrive pas à en parler (mouvement breton, arménien, juif, affaire du foulard, statistiques ethniques). Le problème n'est pas simple, car la reconnaissance peut faire peser une menace sur l'unité nationale : il y a un enjeu culturel et religieux. Mr Wieviorka opte pour un multiculturalisme modéré.

Nos démocraties sont aussi victimes d'un épuisement du modèle classique « droite-gauche ». Ainsi en Autriche, aux dernières élections présidentielles, se sont affrontés un écologiste et un représentant de l'extrême-droite. L'effondrement du modèle communiste et le déclin de la social-démocratie et de l'État-Providence (sauf en Allemagne où les syndicats sont forts) favorisent la montée du populisme même à l'extrême-gauche. Mais on assiste aussi au rejet pur et simple de la politique et à la poussée de l'abstention (« Il n'y a pas d'homme politique qui me convienne »). Rendre le vote obligatoire, est-ce la solution ?

Alors, y a-t-il un espoir pour résoudre ces difficultés ?

M. Wieviorka évoque le cas espagnol du Mouvement des Indignés, spontané et utilisant les réseaux sociaux, qui donne naissance en 2014 à un nouveau parti politique, Podemos, obtenant de nombreux sièges aux élections. C'est une force nouvelle à gauche, sociale et citoyenne. À droite, Ciudadanos lui fait pendant, venu aussi d'une plate-forme citoyenne. Assiste-t-on à un renouvellement de la démocratie et va-t-on vers la disparition des vieux partis ?

D'autres formes sont possibles comme la démocratie délibérative où ce sont les citoyens qui réfléchissent, aidés des experts et des politiques, par exemple sur la question des OGM. La démocratie participative a été expérimentée à Porto Alegre en 2001, une partie du budget municipal étant affecté aux projets des citoyens. Ségolène Royal en avait fait un de ses thèmes de campagne en 2007. La démocratie directe par referendum doit être considérée avec prudence, car les résultats peuvent en être pervers. Ainsi le Brexit dont le succès a été fondé sur des arguments mensongers. La votation suisse peut faire fausse route quand elle prend des verdicts contraires aux statuts du Conseil de l'Europe auquel le pays appartient. En Colombie, un référendum a rejeté l'accord de paix avec les FARC à cause de l'exigence de justice de la population envers les responsables de la guérilla.

Le conférencier en vient aux menaces qui planent sur la démocratie comme l'arrivée au pouvoir d'une force xénophobe ou comme le terrorisme. La tendance du pouvoir exécutif serait alors de s'emparer du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire. L'État de Droit pourrait être contesté au nom de l'efficacité.

La démocratie est donc peu faite pour régler certains problèmes mais y a-t-il meilleur régime ? En conclusion, Mr Wieviorka met en lumière le décalage dans l'espace entre la démocratie propre à l'État-Nation et l'économie mondialisée. Ce qui oblige à la constitution d'espaces régionaux plus larges, genre Europe. La cosmopolitisation du monde force à penser à l'échelle globale. Mais comment articuler ces niveaux ?

Questions :

  • Sur les primaires, pour lesquelles le conférencier a lancé un appel avec Cohn-Bendit, il répond qu'ils les concevaient comme des débats citoyens, ce qu'elles ne sont pas devenues.
  • Devons-nous imposer la démocratie comme en avaient l'intention les Américains en Irak ? Certes une partie du monde est en chaos ou sous régime autoritaire, mais cette démarche procède d'un mode colonial dépassé et contesté. Seul le Japon s'est vu imposer avec succès la démocratie après la fin de la guerre. Il faut plutôt réfléchir à ce qui pourrait permettre dans ces pays la démocratie dans 20 ou 30 ans.
  • La démocratie ne peut-elle pas être détournée par les hommes politiques ? Certes, mais elle a le mérite de remplacer la violence en institutionnalisant les conflits.

Les applaudissements remercient le conférencier de son engagement citoyen dans la veine de l'humanisme de Guillaume Budé.

[381] Mardi 15 novembre 2016
L'invention du ciel
par Pascal CHARVET, agrégé de Lettres classiques et Arnaud ZUCKER, professeur à l’Université de Nice.

L'invention du ciel, c'est sous ce titre qu'Arnaud ZUCKER, professeur de littérature grecque à l'université de Nice et Pascal CHARVET, agrégé de Lettres classiques et ancien inspecteur général, avaient proposé leur conférence du 15 novembre 2016 à Guillaume Budé. Cela faisait référence à leur « Encyclopédie du ciel » parue chez Robert Laffont dans la collection « Bouquins » en mai 2016. En fait, à sa grande surprise, l'auditoire, alors qu'il attendait un duo entendit deux conférences successives dont la seconde sur Alexandre le Grand n'avait rien à voir avec la première qui, elle, répondait au sujet.

En effet, le propos de M. ZUCKER était de présenter l'encyclopédie dont il avait dirigé la publication et, en partant d'ERATOSTHENE (IIIe siècle avant J-C.), de dévoiler ce que le Ciel pouvait représenter pour les Grecs et leurs successeurs sur les quatorze siècles allant d'Hésiode à Isidore de Séville (mort en 636). De nos jours, le ciel s'est banalisé et s'est concrétisé dans la météo, la circulation aérienne, les nouveaux horizons de l'espace et du cosmos. Autrefois, l'imaginaire et la poésie y plaquaient des projections mentales comme la fameuse Grande Ourse. Entre astronomie et astrologie, la séparation n'était pas nette et un savant comme Ptolémée pose une double interrogation, scientifique certes mais aussi interprétative avec de nombreuses explications. À l'époque, les phénomènes célestes ressortent donc de trois domaines : l'astrophysique (calculs de l'écliptique, tables des éclipses, météores),  la mythologie (dans les étoiles sont inscrits de nombreux récits) et l'astrologie ( prévision des saisons et des destinées humaines).

L'Encyclopédie du Ciel est un livre à base de textes souvent peu connus et dans lesquels la poésie n'est pas contradictoire avec la science. Ils décrivent un savoir en train de se mettre en place et se perpétuant jusqu'au Moyen-Age. Ainsi les « Phénomènès » d'Aratos (IIIe siècle avant J.-C.) sont le plus grand ouvrage d'astronomie avant Ptolémée et elles ont suscité une quantité de commentaires. De même pour Méton (Ve siècle avant J-Ch.) qui établit une prédiction pour chaque jour de l'année. Le premier catalogue de constellations se trouve chez Hipparque (-190 à -120 avant J-C.) mais PTOLÉMÉE (90-168) en recense 48 dont il donne pour chacune l'histoire. Pour la Lyre, il cite les 9 mythes qui lui sont rattachés. Les manuscrits médiévaux sont nombreux mais sans grand souci de précision, ainsi pour la Grande et la Petite Ourse même si l'image aide à la représentation. GRÉGOIRE DE TOURS (538-594), lui, veut christianiser le ciel en changeant le nom de la vingtaine de constellations qu'il utilise pour rythmer les prières du mois. Mais sans succès. Dans les œuvres similaires de Julius Africanus et de Fulgence, d'Hygin et de Nonnos de Panopolis, on retrouve toujours cette ambivalence parfois déconcertante entre astronomie et astrologie.

En conclusion, le conférencier pose la question : à quoi sert cette Encyclopédie ? Il emprunte la réponse à Aristote : « l'intérêt de la culture, c'est que cela ne sert à rien mais que c'est précisément pour cela que c'est essentiel ».

Pascal CHARVET nous plonge dans une autre ambiance en évoquant la construction d'un héros mythique, ALEXANDRE LE GRAND, à la fois conquérant et philosophe soldat, disciple d'Aristote, à la fois admiré et critiqué (« le despote assoiffé de sang »). Le monde n'est plus le même après Alexandre et en 13 ans les changements ont été profonds avec la création du monde hellénistique autour d'Alexandrie. Le mythe d'un souverain de nature quasi divine s'est étendu au loin puisqu'on le retrouve en Roumanie, en Iran et jusqu'en Malaisie par exemple à travers les traces des sabots de son cheval dans la montagne. Il alimente le besoin de rêve des communautés humaines et l'expédition de Bonaparte en Egypte avec sa cohorte de savants se fonde aussi sur une répétition de l'aventure d'Alexandre en ce pays.

C'est Alexandre lui-même qui conçoit sa propre ascension vers la divinité en référence avec les héros de la guerre de Troie. Il incarne en deuxième génération l'héritage sacré de l'Iliade et d'Achille. Et le conférencier pense que l'épisode de l'oasis de Siwa présenté comme une recherche de divinité est une erreur d'interprétation car, possédant la puissance, il est déjà en ces lieux considéré comme le pharaon. Le vol de sa dépouille par les Lagides et l'inhumation à Alexandrie consacrent la succession égyptienne du conquérant.

L'expédition vers l'INDE, « le bord du monde », fait partie de la construction du mythe en nourrissant son imaginaire aux dimensions du monde. Mais Alexandre doit renoncer à pousser au-delà du Gange à cause des résistances locales et surtout de la mutinerie de ses troupes. Il se retire alors trois jours sous sa tente comme Achille après la mort de Patrocle et laisse comme souvenir de son passage une mangeoire, un mors et des armes gigantesques, comme si c'était l'œuvre des dieux, associés à l'inscription « Ici s'est arrêté Alexandre ».

Il a donc organisé son immortalité dans un espace où la culture grecque a reçu un statut supérieur mais sans détruire les autres cultures. Ainsi, l'Egypte a connu une double culture sous les Lagides et en Phénicie, partagée entre la Grande Syrie des Séleucides et l'Egypte, le cosmopolitisme a triomphé (création de nombreuses villes, choix de noms grecs par les personnes, participation aux concours grecs, nombreux philosophes et poètes comme Méléagre écrivant en grec). M. Charvet souligne fortement que cela n'a rien à voir avec la colonisation comme l'ont conçue et exercée les Anglais et les Français ces derniers siècles mais qu'il s'agit ici du goût des populations pour cette culture grecque aux valeurs élevées et aux ressources culturelles variées. Il évoque l'affirmation d'un humanisme méditerranéen et il en découle pour lui la nécessité pressante d'enseigner cette période de l'histoire. Cela fait partie de notre héritage, il faut en prendre conscience mais que constate t-on ? L'amputation actuelle de l'enseignement du grec et du latin ! Il déplore avec passion cette incompréhension au moment où les dieux jaloux et les croisades menacent ce que cette période nous a légué et pour terminer, il en appelle à Camus qui se sentait porteur de toute cette culture méditerranéenne.

L'heure tardive n'a pas permis de donner la parole au public qui pouvait regretter l'absence d'une documentation visuelle auxquels les sujets se prêtaient.

[382] Jeudi 8 décembre 2016
Les chemins de la création
par Arthur NAUZYCIEL, directeur du CDN d’Orléans/Loiret/Centre et Joseph NADJ, directeur du CCN d’Orléans

Jeudi 8 novembre, l’Association Guillaume-Budé a proposé à ses adhérents une rencontre des plus originales. L’interview de deux artistes orléanais ; Josef Nadj et Arthur Nauziciel. L’un plasticien, chorégraphe, directeur du Centre Centre Chorégraphique National d'Orléans, l’autre comédien et directeur du Centre Dramatique National Orléans/Loiret/Centre-Val de Loire. Tous deux en fin de contrat et en partance sous d’autres cieux. L’entretien fut mené adroitement par Catherine Malissard. L’amitié qu’elle cultive avec ces figures de la scène contemporaine, sa connaissance approfondie de leur œuvre  a permis un échange ouvert et détendu. Une question sur l’enfance et les années d’adolescence nous a permis de comprendre leur parcours. Signe commun à ses interlocuteurs : un éveil précoce à la vie artistique, vécu comme un appel à se réaliser dans ce domaine.

Josef Nadj, Hongrois, natif de Kanidja rappelle que, dès l’école primaire, il fut « enfant prodige », en matière de dessin. Puis ce fut l’université de Budapest encore sous tutelle communiste où il s’ennuie. « Il faut que je parte » sera l’un des leitmotivs de sa vie aventureuse. Bientôt son installation à Paris et sa rencontre heureuse avec le mime Marceau lui ouvrent la voie recherchée. Adepte de la lutte sportive dans son pays, il se consacre à la danse et crée des spectacles novateurs et puissants qui l’ont fait connaître dans le monde entier. Ses influences sont multiples. Attiré par la poésie, la culture orientale et la philosophie, Josef Nadj est un grand lecteur. De tous les textes dont il se nourrit, il crée sur scène des espaces métaphysiques habités par une musique choisie qui donne rythme à des ballets qui exigent des danseurs d’entrer en osmose avec son univers de chorégraphe. Il affirme se nourrir des différentes cultures du monde. Pourtant son travail artistique le montre profondément ancré dans le terreau de son pays natal, la Voïvodine qu’il ressuscite à travers des personnages et des espaces intimes qui l’ont frappé, il explique que chacune de ces spécificités de plasticien, de photographe, sculpteur, dessinateur et chorégraphe exige un engagement total d’où des investissements successifs. Nous en avons un récent exemple avec l’exposition d’une série de beaux Cyanotypes exposés au musée d’Orléans. « Je veux inventer » est l’une de ces phrases typiques de sa géniale personnalité.

À la demande de Catherine concernant son opinion sur la ville d’Orléans après 25 ans de résidence, Josef Nadj évoque ses balades citadines de promeneur solitaire, son intérêt pour l’histoire locale, les cryptes des églises romanes, car il aime les espaces fermés et l’au-delà inconnu. Après ces années de pratique chorégraphique, Josef Nadj prépare un nouveau départ : il veut écrire et mettre en scène une pièce de théâtre sur l’impossibilité de rentrer chez soi. Il nous quitte, mais nous savons heureusement que nous pouvons le retrouver à Paris, confronté à de nouveaux défis artistiques, enrichi par cette expérience orléanaise.  

Arthur Nauzyciel se prêta au jeu de l’interview avec l’aisance d’un comédien chevronné.  Contrairement à ce que vécut J. Nadj, il se reconnaît pur produit de la démocratisation culturelle et rappelle son goût enfantin pour la manipulation des marionnettes.  Il souligne surtout le rôle éducatif du théâtre à l’école, insiste sur sa rencontre avec Antoine Vitez, metteur en scène exigeant qui lui donna le goût des textes contemporains et le poussa sur scène. Devenu acteur, Il arpenta les plateaux de Chaillot, de La Cartoucherie, des Amandiers avant de se consacrer au CDN de notre ville. Il décline ses réflexions sur le processus de création qui l’a mené au travail de mise en scène. Lui non plus n’aime pas les frontières, se sent bien partout, car il s’enrichit humainement du mélange des nationalités et des techniques utilisées sur les scènes du monde. C’est pourquoi il choisit de faire entendre des auteurs étrangers dans leur langue originale. Choix qu’il revendique parce qu’il le voit comme une promesse d‘enrichissement personnel du spectateur. Le public fait de nombreux lycéens, est ainsi poussé à faire l’effort de comprendre l’autre au fil de son idiome national. Il justifie les sous-titres car cela doit interroger le spectateur ! Il voit dans cette démarche, une forme d’engagement, une mission d’intérêt public. Il fréquente beaucoup de metteurs en scène contemporains de toute nationalité, évoque les auteurs, qui l’ont inspiré tant français qu’étrangers : de Shakespeare à Molière, de Strinberg à Tchechov, Thomas Bernhard, récemment une pièce de Fassbinder qu’il a fait jouer en langue slovène. Monde sans frontière qui le mène tous azimuts. À la demande de Catherine touchant au souvenir qu’il gardera de son séjour orléanais, Nauzyciel répond d’emblée « les gens ». Il évoque les relations de sympathie avec son équipe, avec les cercles associatifs, dont le CERCIL et « Les Budé ». Il félicite le public orléanais qu‘il a conquis peu à peu, plein de curiosité, parfois choqué, mais fidèle aux rendez-vous sur les beaux plateaux de scène de la ville johannique. Celle-ci marquera une belle étape dans son parcours exemplaire de metteur en scène imaginatif qui le met aujourd’hui aux commandes du très convoité Théâtre National de Bretagne de Rennes.

Deux hommes, deux fortes personnalités, deux créateurs que nous avons eu le plaisir d’accompagner pendant des années. L’un, Josef Nadj met à jour un univers d’une surprenante beauté née de ses songes, l’autre, Arthur Nauzyciel, fidèle gardien du temple voué à la scène, nous aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Nous avons vécu ensemble une belle aventure.

[383] Mardi 10 janvier 2017
Des études gauloises aux maîtres arabes :  parcours d'un érudit anglo-saxon du XIIe siècle, Adélard de Bath
par Emilia NDIAYE maître de conférences, Université d’Orléans et Christiane DUSSOURT agrégée de Lettres classiques

Mardi 10 janvier 2017: les deux invitées sont enseignantes à l'Université d'Orléans. Émilia Ndiaye y est maître de conférences en langues et littérature latines et Christiane Dussourt y est chargée de cours de latin classique et médiéval. Elles ont traduit pour l'ouvrage des Belles Lettres qui vient de paraître (Adelardus Bathoniensis) des textes d'Adélard de Bath et elles se proposent de faire connaître à notre public le personnage et son œuvre .

Émilia Ndiaye dit d'abord sa dette à Alain Malissard, son mentor, et à Max Lejbowicz, récemment décédé, maître d'œuvre de l'entreprise.

Et nous sommes emportés sur les traces de celui que les Anglais considèrent comme le premier scientifique de leur histoire, en ces temps particuliers de la transition entre le premier et second Moyen-Age (XI-XIIe siècle). Des cartes montrent les itinéraires de ce moine bénédictin, né à Wells dans le Somerset vers 1080. Particulièrement attiré par les territoires dominés par les Normands (Normandie, Sicile, principauté d'Antioche), il séjourne aussi à Tours et à Laon, en Espagne, emprunte la via Francigena pour atteindre Rome, parvient à Constantinople, peut-être à Tarse et Jérusalem. Ses trajets sont parfois sujets à caution, mais il évoque le tremblement de terre de Mamistra, proche d'Antioche, avéré en novembre 1114. Il meurt après 1150. Il aura eu l'occasion de fréquenter les Arabes aussi bien à Tolède qui vient d'être reconquise par les chrétiens, qu'à Palerme, dans cette Sicile multiculturelle ou que dans les États latins issus des Croisades.

En effet, Adélard est un acteur privilégié de la redécouverte et de la grande translation des textes philosophiques et scientifiques grecs vers l'Occident par l'intermédiaire des Arabes, mais aussi de toute l'importance de la science arabe, moment important pour la pensée médiévale. Parmi ses traductions de l'arabe au latin, citons Les Eléments d'Euclide (capital pour la géométrie à l'époque), les Tables astronomiques d'Al-Khwarismi, les Abréviations à l'introduction à l'astrologie d'Abu Mas'har, le Centiloquium du Pseudo-Ptolémée et le Liber prestigiorum Thebidis.

Adélard a aussi écrit deux textes philosophiques importants qui font l'objet de cette édition, le De eodem et diverso (Du même et du différent) et les Questiones naturales. Les conférencières les replacent dans le courant de l'époque, celui de la connaissance nouvelle d'Avicenne à travers du Canon enseigné à la Schola medica Salernitana, d'Averroes, commentateur d'Aristote, de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny qui fait traduire le Coran en 1142. De eodem et diverso, adressé à son neveu, relate une vision nocturne de deux figures féminines qui discutent entre elles, Philocosmie, symbolisant l'amour du monde et Philosophie, celui de la sagesse. Chacune de ces allégories est accompagnée de suivantes, cinq pour Philocosmie (Richesse, Plaisirs, Honneurs, Puissance, Renommée), sept pour Philosophie (les sept Arts libéraux, enseignés dans les écoles de haut niveau et dans les monastères et dont elle fait l'éloge). Dans la controverse, alors que Philocosmie reproche aux philosophes de n'être jamais d'accord, Philosophie triomphe en montrant qu'Aristote et Platon se complètent, sont complémentaires. Se prépare là la synthèse chrétienne (la scolastique) du XIIIe siècle qui vise à concilier l'apport de la philosophie grecque notamment aristotélicienne avec la théologie chrétienne des Pères de l’Église et qui sera enseignée dans les Universités du XIIIe siècle.

Quant aux Questiones naturales, elles prennent la forme d'un dialogue entre Adélard et son neveu. Celui-ci pose les questions sur les plantes, les animaux, la nature de l'homme, la terre, les astres et Adélard apporte les réponses, puisées chez les « maîtres arabes »et non plus chez les autorités des « Studia Gallica ». Certaines réponses nous surprennent et nous font sourire comme celle-ci donnée à titre d'exemple par les conférencières : Pourquoi l'homme marche-t-il debout ? Parce que cela éloigne l'âme de la fange ! Et ce qui est nouveau, c'est qu'Adélard, affirmant une démarche moderne, s'en tient à une philosophie naturelle, ne faisant pas appel à la révélation divine, les références à la Bible étant presque inexistantes. Le caractère autonome des lois de la nature y est fortement affirmé dans le cadre d'un Univers créé par un Dieu bon. De même, il fait appel à la raison pour démêler le vrai du faux.

En complément, est donné le Ut testatur Ergaphalau, (comme l'atteste Ergaphalau) savoureux et étonnant, d'un auteur anonyme, qui présente le panorama des savoirs de l'époque et notamment la théorie des humeurs (sang, flegme, bile jaune et bile noire) et des quatre éléments (air, feu, eau, terre). Tout en exalhant la fraîcheur des commencements, cet ouvrage permet de préciser dans quel contexte se situe la démarche intellectuelle d'Adélard.

Merci à Mmes Ndiaye et Dussourt, qui ont mis ces textes à la disposition du public et nous ont appris ainsi toute l'importance de ce moine anglo-saxon au début du XIIe siècle dans l'enrichissement de la culture occidentale par la science arabe et par l'accès à la philosophie grecque retraduite de l'arabe. Séduit par le rôle de la raison dans ce nouveau savoir, Adélard pourrait avoir comme devise « Ce que j'ai appris en arabe, je vais l'écrire en latin ».