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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 2010 et 2011

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[323] Jeudi 21 janvier 2010
Sur la lecture
entretien entre Alberto Manguel, auteur de Une Histoire de la lecture, et Thierry Bouchard, directeur de la revue Théodore Balmoral.

Thierry Bouchard a fait d'abord un rapide portrait d'Alberto Manguel, ce grand amateur de livres, singulier lecteur, polyglotte, adonné dès son enfance au “vice impuni” cher à Valery Larbaud. Il a évoqué sa vie — qu’il a menée sur quatre continents — ce qui lui a permis une profitable “mise à distance de la langue maternelle”. En effet Alberto Manguel est né en 1948 en Argentine et a passé sa jeunesse en Israël ; revenu à Buenos Aires, a été “lecteur” (au sens littéral) de Jorge Luis Borges devenu aveugle ; grand voyageur, a fait un long séjour au Canada (dont il a acquis la nationalité en 1985) ; il vit depuis 2001 en France, dans un petit village du Poitou “au milieu de 40000 livres”. Il est journaliste, essayiste, traducteur ; il obtient en 1998 le Prix Médicis-Essais pour Une histoire de la lecture qui lui apporte une large notoriété ; il occupe également les fonctions de "lecteur" (au sens professionnel) chez Gallimard. On peut le dire parfaitement implanté dans la vie intellectuelle française, sans qu’il perde aucun des avantages de son expérience cosmopolite.

Thierry Bouchard a alors posé sa première question sur l’origine de sa “vocation de lecteur”, pensant sans doute au premier livre qui marque l’enfance. A. Manguel a avoué qu’enfant il ignorait qu’il existait une littérature pour enfants et qu’il a eu la chance d’y échapper ! Mais ce dont il se souvient surtout, c’est du plaisir à reprendre le même livre, à le retrouver familièrement, comme l’adulte retrouve son “chez soi” (la lecture, en quelque sorte, donne des racines). L’enseignement reçu influe aussi sur la manière de lire : à l’école secondaire qu’Alberto Manguel a suivie en Argentine, les cours étaient dispensés par des professeurs du Supérieur, tous spécialistes d’une matière, voire d’un auteur ; il y a découvert les bienfaits du travail en profondeur et, en somme, “une façon d’apprendre à apprendre valable pour la vie”.

L’entretien a ensuite porté sur les écrivains qui l’ont marqué : d’abord Stevenson, auquel A.Manguel a consacré un livre original : Stevenson sous les palmiers, et, bien entendu, J.-L. Borgès, qui, pour lui, a joué un rôle de mentor, mais seulement en partie ; il a surtout confirmé ce sentiment  — éprouvé dans son enfance et dans son adolescence (à seize ans, après l’école, il avait trouvé un emploi à la librairie Pygmalion de Buenos Aires) — qu’on pouvait vivre avec et dans les livres. Borgès lui a sans doute fait partager ses admirations : Don Quichotte, La Divine Comédie, mais aussi, dans une moindre mesure, Kipling, en particulier L’Homme qui voulut être roi. Il lui a appris que “la lecture est cumulative et se développe selon une progression géométrique : chaque nouvelle lecture s’ajoute à ce que le lecteur a lu auparavant”. Alberto Manguel ne croit pas à une sacralisation de la lecture : “Ni le livre, ni le lecteur, ni le texte ne sont sacrés, mais, au moment de la lecture, il se produit une alchimie miraculeuse — et cela peut recommencer chaque jour…”

Il apparaît difficile de rendre compte, à cet instant de l’entretien, de toutes les questions posées par Thierry Bouchard, certaines plus personnelles, comme : “Êtes-vous un lecteur éclectique ?” — ce à quoi répondit A. Manguel par un “J’ai toujours 3 ou 4 livres très différents à côté de mon lit !”; d’autres plus générales (peut-on parler de “découverte pure” au cours de nos lectures ? Le lecteur de poésie est-il un lecteur différent ? — Oui, car il est dans un présent constant). Peut-on lire aujourd’hui dans le désordre ou le tintamarre ambiant ? On est tenté de répondre par la négative et de dire que le bruit a pour but de nous empêcher de penser. C’est oublier que la lecture silencieuse ne date que du Moyen-Age et l’on comprend l’étonnement de Saint Augustin découvrant à Milan Saint Ambroise “lisant la langue immobile”. Le lecteur a gagné le pouvoir de lire “sourd et aveugle au monde”.

La lecture — ou plutôt la curiosité des livres — peut nous mener sur des voies inattendues : celle de la bibliomancie (on ouvre la Bible ou Virgile au hasard et on peut y lire le futur !), de la bibliokleptomanie (qui ne l’a pas pratiquée, au moins une fois ?), du “fou de livres” décrit dans La Nef des fous de Sébastien Brandt, dont un lecteur, en l’occurence l’humaniste Geiler, a trouvé sept variétés de folies, depuis celle du collectionneur de livres décoratifs “pour la gloire” jusqu’à celle de l’écervelé qui se moque du contenu des livres…
L’assistance aurait aimé écouter encore longtemps Alberto Manguel, profitant de “ces moments de plaisir délicat”, persuadée que cette “folie des livres” apportait aussi une belle dose de sagesse…

[324] Jeudi 25 février 2010
L'Iliade et les femmes
lecture par Laurence Campet & Sylvie Malissard, comédiennes

Les Budistes ont eu l’impression de revivre les temps anciens quasi mythiques où les aèdes parcouraient la Grèce en déclamant l’histoire du siège d’Ilion, écrite il y a 28 siècles, selon la tradition, par un vieux poète du nom d’Homère. Il aurait sans doute fallu plusieurs veillées pour écouter les 24 chants du poème qui compte près de 16 000 vers. Nos récitantes avaient choisi “un bel échantillon” : neuf épisodes de l’Iliade particulièrement dramatiques, depuis la querelle entre Achille et Agamemnon jusqu’aux funérailles d’Hector, le vaillant fils de Priam, le roi des Troyens. Mais l’originalité fondamentale de cette lecture d’une œuvre ancrée depuis longtemps dans la culture européenne et même mondiale a été le choix du point de vue : l’Iliade, ce poème épique rempli de faits d’armes et de guerriers virils est raconté “du côté des femmes”, de celles qui disent : “Nous ne savions rien, mais nous avions l’odeur du sang, les cris des hommes, des chevaux, l’attente, la peur, juste la douleur…” Et ces femmes appartiennent le plus souvent au camp des vaincus (et même Hélène — cause réelle ou prétexte de la Guerre de Troie ? — qui trahit… pour le beau Pâris).

Nos deux récitantes qui apparurent, telles Ismène et Antigone, debout, hiératiques devant une toile de fond lumineuse, avec pour accompagnement un jeu de cymbales ponctuant la respiration du texte, ont incarné “les deux compagnes des deux héros, des champions de chaque camp” : l’une, la Troyenne Andromaque, épouse d’Hector et mère d’Astyanax, qui assiste impuissante au combat et à la mort de son époux, à la profanation de sa dépouille et à la ruine de sa cité pour finir en captivité ; l’autre, Briséis, de naissance noble et esclave d’Achille, témoin indifférente des luttes de pouvoir parmi les chefs de l’armée grecque. L’assistance, assez vite familiarisée avec tout ce monde “plein de bruit et de fureur“, où les Achéens, tels Idoménée, Diomède, Ajax, Oreste, Euryale ou Automédon vont s’affronter aux Agénor, Antiphos, Enée, Sarpédon, Scamandrios, ou Anténor de la rive asiatique, et charmée par la belle langue homérique, harmonieusement rendue par la récente traduction de Frédéric Mugler, a suivi les grands moments de l’épopée et qui font alterner les épisodes guerriers et les scènes plus humaines, voire familières. Nous en garderons quelques exemples : d’abord, en ouverture, la colère d’Achille, devenue héroïque pour l’éternité et évoquée par sa captive Briséis qui devient celle d’Agamemnon, le roi des rois ; le combat singulier de Pâris et de Ménélas au pied des remparts de Troie et sous les yeux d’Hélène ; la rencontre pathétique d’Hector avec sa mère Hécube et avec Andromaque ; la lutte ultime d’Achille et d’Hector devant les Portes Scées ; la vengeance d’Achille traînant le cadavre d’Hector autour du tombeau de Patrocle et la supplication de Priam venu demander le corps de son fils, suivie des lamentations d’Hécube, d’Andromaque… et aussi d’Hélène.

Cette lecture de l’Iliade a sans doute réduit les dimensions de la geste guerrière (qui occupe plus de la moitié de l’épopée de manière un peu répétitive) et assourdi le cliquetis des armes de même que l’intervention des dieux et déesses est restée très discrète au profit du rôle des femmes, lesquelles étaient traitées par Homère avec une grande délicatesse, chose rare dans l’épopée primitive. Elle a cependant conservé le climat belliqueux et la rudesse des combats qui se traduit souvent dans les altercations : ainsi Achille s’adresse à Hector qui lui propose une trêve : “Aucun pacte entre nous n’interviendra avant que l’un des deux n’ait, en succombant, rassasié Arès, l’indomptable guerrier !” Achille n’en restera pas là ; laissons la parole à Homère : “Alors à son char, il attelle ses chevaux rapides, et, derrière la caisse, il attache Hector, pour le traîner sur le sol et, trois fois de suite, il l’a tiré tout autour de la tombe, où gît le corps du fils de Ménoetios…”

Mais c’est peut-être dans le registre familier, voire prosaïque que nous nous sentons plus proches de personnages homériques, parfois même dans des détails de la vie quotidienne. Ainsi, en attendant l’issue du combat décisif, Andromaque quitte son tissage pour préparer un bain pour Hector. Quand Priam est venu réclamer le corps de son fils à Achille, celui-ci a acquiescé, l’a traité avec déférence et… l’a invité à un repas où l’on rôtit “une brebis blanche à la broche” et, remarque incroyable, Priam avoue être subjugué par la beauté d’Achille !

Et que dire d’Andromaque accompagnée d’une servante portant son fils Astyanax dans ses bras, qui supplie Hector en vain de renoncer à s’exposer : “Hector, tu es pour moi à la fois un père, une mère bien-aimée, un frère, un jeune époux. Aie pitié ; ne fais pas de ton fils un orphelin ni de ta femme, une veuve…” Détail touchant : quand Hector veut embrasser l’enfant, celui-ci est effrayé par le cimier du casque en crin de cheval ; sa réaction fait rire ses parents. Une très belle scène, d’une grande justesse, sans la moindre grandiloquence.

[325] Jeudi 25 mars 2010
Visions américaines de Benjamin Franklin
par Cécile Maisonneuve, co-auteur de Benjamin Franklin, Perrin, 2008.

Par quel bout prendre ce "héros transatlantique", cette figure marquante de l’histoire mondiale dont la bibliographie est immense ? Pourquoi ce Père Fondateur suscite-t-il toujours autant d’intérêt ? C’est qu’il a vécu plusieurs vies en une seule (famille pauvre, imprimeur, journaliste, notable, scientifique, diplomate), que son caractère l’a porté à bouger constamment (huit traversées de l’Atlantique, visite des pays européens), que son parcours intellectuel a revêtu une grande diversité de formes et de sujets, qu’il a été le spécialiste des pseudonymes et des travestissements (le "Bonhomme Richard") et qu’il a brouillé les pistes avec ironie et distanciation. Après sa mort, il est devenu l’icône de l’Américain par excellence (son effigie est sur les billets de 100 dollars). Il était l’homme idéal pour incarner le mythe de l’Amérique moyenne, symbole de la petite bourgeoisie qui ne fait pas rêver.

La conférencière se propose de montrer comment cette statue s’est construite avant de la déboulonner.

Benjamin Franklin est le héros démocratique par excellence, beaucoup plus que les autres Pères fondateurs, car il est de famille pauvre, qu’il fait partie des gens qui n’ont pas eu la chance de faire des études, qu’il est parti de rien pour réussir tout en améliorant par ses découvertes et son action le quotidien de ses compatriotes. Son bon sens, son pragmatisme, son aptitude à foncer en font le miroir d’une Amérique bonhomme, le stéréotype de l’Américain qui avance et ne doute pas, le "saint patron" du capitalisme américain. D’où la construction d’un folklore populaire utilisé au XIXe siècle vis-à-vis des millions d’immigrés. Franklin est le modèle à imiter et son Autobiographie a servi de Bible dans les écoles.

Aussi ne faut-il pas s’étonner du déchaînement de critiques de la part des intellectuels anglais et américains. Mark Twain dénonce le fardeau que cette image fait peser à l’école. D’autres sont hostiles à ce symbole de l’Amérique moyenne, c’est-à-dire médiocre, contre ce petit comptable, cet homme d’affaires plat et sans originalité.

En fait, le vrai a peu à voir avec ces deux visions. Le petit bourgeois près de ses sous est un philanthrope (lutte contre les incendies, éclairage des rues) qui crée la première bibliothèque publique en 1731 à l’origine du fantastique réseau actuel. C’est un notable qui travaille avec une stricte organisation, mais qui n’a pas les préjugés ni les catégories mentales des bourgeois. Son mode de vie, fait de plusieurs carrières, de séjours en plusieurs villes et pays, partagé entre plusieurs familles, n’est pas bourgeois.

Son moteur, c’est la curiosité, le questionnement, comme le démontre son approche très newtonienne de l’électricité (sans les bases scientifiques). S’il n’est pas le parfait capitaliste, il est le premier économiste américain en énonçant contre les Physiocrates que la valeur c’est le travail et non la terre. Un intérêt nouveau se manifeste pour ses talents d’écrivain au style subtil et pour son rôle précurseur en relations publiques.

Alors, Franklin est-il l’Américain par excellence ? En fait, il est devenu américain car il a failli choisir l’option britannique au cours d’une véritable crise existentielle. Il a longtemps cru qu’on pouvait reconstruire de bonnes relations entre Anglais et Américains, mais il était trop américain pour les Anglais et trop britannique pour les Américains, à la grande différence des autres Pères fondateurs plus jeunes et plus aristocrates. Aussi il lui a fallu une véritable révolution pour devenir américain, ce qu’il est à 100% quand il rentre au pays en 1775, à 70 ans.

D’où une image plus nuancée de l’homme, alors qu’en France Franklin est l’icône absolue, de façon monolithique et constante. C’est le coup de foudre immédiat dès le premier voyage à partir de Londres en 1767. Il est bien accueilli en tant qu’étranger et il est ébloui par l’urbanité de la population et par Versailles. Entre 1775 et 1782, il passe huit ans comme ambassadeur et il apparaît comme un homme simple et exotique. Sa toque de fourrure devient à la mode. Amateur de vins et de femmes, il est connu de tous, sorte de "pop-star" de l’époque avec les "produits dérivés" (médaillons, bibelots, etc.). Icône de la liberté en marche, il fait figure de nouvel héros dans la France prérévolutionnaire.

Mais derrière cette popularité et cette exposition médiatique, il y a un homme secret dont la devise était "Fais-toi connaître de tout le monde, mais préserve-toi en profondeur".

[326] Jeudi 29 avril 2010
La Grèce et la Rome antiques vues par Simone Weil
par Géraldi Leroy, professeur émérite à l’Université d’Orléans

Géraldi Leroy a pris d'abord la précaution de situer cet écrivain “fascinant mais au fond mal connu”. Née en 1909 dans une famille juive non pratiquante, Simone Weil a formé avec son frère André, mathématicien précoce, en quelque sorte “un couple génial” ; entrée en khagne à seize ans, elle reçut de son maître Alain son premier surnom : ”la Martienne” ; une fois admise à l’Ecole Normale de la rue d’Ulm, elle devint “la Vierge Rouge” à cause de ses options politiques et de son action en faveur des défavorisés.

En suivant l’itinéraire de cette brillante agrégée de philosophie, on peut distinguer une première étape : l’engagement révolutionnaire. Dès ses premiers postes (Le Puy, Auxerre), ensuite à Bourges, Roanne et Saint-Étienne, elle s’est fait remarquer par ses activités militantes, ce qui a suscité l’indignation des bourgeoisies locales bien pensantes qui ont vu en elle “une moscoutaire enragée” ! Au cours de l’été 1932, soucieuse de comprendre les raisons de la montée du nazisme, elle fait un séjour en Allemagne ; la politique des socialistes allemands ainsi que celle de l’URSS stalinienne lui fait remettre en cause l’idée d’une révolution prolétarienne ; mais elle ne renoncera jamais à ses idées généreuses. Commence alors la période où elle fait l’expérience de la réalité du travail, expérience pénible vécue chez Alsthom et Renault, dont on a un fidèle témoignage dans La condition ouvrière (qui paraîtra en 1951).

Cette expérience est suivie d’un engagement dans la lutte contre le franquisme. Après la tentation du pacifisme, attitude partagée alors par bon nombre d’intellectuels, elle se tourne vers une résistance active, participe à la lutte clandestine en France, puis réussit à s’enrôler à Londres dans les services de la France Libre. Atteinte de tuberculose et affaiblie par les privations (qu’elle s’impose le plus souvent), elle meurt au sanatorium d’Ashford le 24 août 1943.

On connaît sans doute aujourd’hui davantage son rayonnement spirituel. Au cours d’une visite à Solesmes, en 1938, elle a eu une sorte de révélation du Christ et, depuis, a recherché un mode de vie proche de la sainteté, tout en restant à l’écart de la conversion, jugeant le catholicisme intransigeant à l’égard des autres religions.

Mais c’est à la Simone Weil humaniste, persuadée que les grands textes grecs et latins éclairent l’histoire contemporaine que s’est intéressé tout particulièrement Géraldi Leroy. En 1936, alors qu’elle enseigne au lycée Marguerite de Navarre de Bourges, elle propose aux ouvriers de l’usine de Rosières de parler des mythes antiques. Peu de temps après, elle publie dans un journal syndical trois articles sur trois moments cruciaux de l’histoire de Rome : le premier sur la lutte des plébéiens au début de la République, le deuxième sur la guerre civile entre Marius et Sylla (vers -86), le troisième sur les révoltes des légions en 14 à la mort d’Auguste, apaisées par la médiation de Germanicus, montrant d’une part les dangers du totalitarisme, de l’autre la ressemblance entre ces périodes et les mouvements du Front Populaire.

En 1939, Simone Weil écrit Réflexions sur les origines de l’hitlérisme et, dans ce livre dicté par l’actualité, elle fait appel aux historiens antiques, surtout les grecs, et Polybe en particulier, lequel souligne la duplicité et la cruauté des Romains, prenant pour exemple le traitement atroce infligé à Carthage, le sac de Numance, les massacres de 40000 Germains sur l’ordre de César. Elle dénonce en bloc la politique impérialiste de Rome, l’anéantissement des civilisations autochtones, l’art de la propagande augustéenne (préfigurant celle de Staline) avec la complicité de Tite-Live et de Virgile. À cette Rome réduite un peu vite à un modèle de totalitarisme, Simone Weil présente — notamment dans La source grecque — un monde hellénique en totale opposition. L’Iliade — qu’elle intitule, dans un article paru aux Cahiers du sud, “le poème de la force” — apparaît comme une “épopée miraculeuse, un cas unique dans la littérature européenne”, un moment de “vérité sur la condition humaine”.

Simone Weil a sans doute surestimé les éléments positifs des récits homériques, et, en échange, a réagi contre la vision héroïque d’une Rome magnifiée, statufiée comme dans les pages du De Viris.

[327] Jeudi 23 septembre 2010
Le voyage de Chateaubriand en Amérique

par Marie-Hélène VIVIANI, professeur de Lettres honoraire

Notre conférencière a souligné d’emblée l’importance de ce voyage, tout compte fait assez court, puisqu’il a lieu du 7 avril 1791 au 2 janvier 1792, mais qui a marqué toute l'œuvre de Chateaubriand et dont le récit va constituer son chant du Nouveau Monde.

Dans un premier temps ont été analysées les raisons qui ont motivé ce voyage : la première est d’ordre politique. Après avoir eu quelque sympathie pour les idéaux de la Révolution, le jeune vicomte François-René est vite horrifié par les exactions de juillet 89 et songe immédiatement à l’exil. La seconde raison est d’ordre économique : obscur cadet de Bretagne sans fortune, avec sa maigre solde de sous-lieutenant et ses dettes de jeu, et en même temps fils de corsaire marqué par sa jeunesse malouine, il se sent attiré vers les pays neufs. Une rencontre sera décisive, celle avec M. de Malesherbes, l’ami de Rousseau et des Encyclopédistes qui lui parle de l’Amérique, lui fait lire Bernardin de Saint-Pierre et l’Abbé Raynal, l’encourage dans son “rêve américain” : celui de découvrir le passage du Nord-Ouest entre Atlantique et Pacifique et va même l’aider à préparer son itinéraire.

Le 8 avril 1791 Chateaubriand embarque de Saint Malo sur un brigantin de 160 tonneaux — la traversée ayant été payée par son frère Jean-Baptiste — en direction de Terre-Neuve, exactement à l’île de St Pierre qu’il atteint le 23 mai.

C’est alors que M.-H Viviani aborde le second point — crucial et sujet à controverse : comment distinguer la fiction de la réalité dans le récit du Voyage en Amérique ? A-t-il réellement vu la terre américaine qu’il décrit ? Question que posait déjà Raymond Lebègue en 1965… et qu’avaient dû déjà poser certains des lecteurs de 1830 parfois réservés sur la sincérité de l’auteur… Nous avons eu sous les yeux une carte de l’Amérique où trois itinéraires étaient indiqués : l’un certain, un autre probable, un troisième incertain. La vérité est que Chateaubriand relate ses pérégrinations 35 ans après, sans avoir tenu de journal, qu’il mêle à des souvenirs lointains des impressions subjectives et de nombreuses lectures des voyageurs qui l’ont précédé et qu’il a amplement compilées. S’il a a réellement partagé quelque temps la vie d’une tribu indienne, s’il a vu les chutes du Niagara, peut-être les rives de l’Ohio, en tout cas il n’a pas vu celles du Mississippi, ni la Louisiane. Mais il a bien ressenti la présence des “déserts américains, la nature vierge des forêts, des lacs, des fleuves et des savanes” — impressions majeures qui vont fournir “la matrice des œuvres inspirées par l’Amérique”.

M.-H. Viviani a ensuite passé en revue les souvenirs recomposés de ce voyage initiatique ; on peut, entre autres, retenir la fameuse visite de Chateaubriand à Washington : a-t-elle eu réellement lieu ? Certains témoignages l’infirment ; de toute façon, l’écrivain en montre une image symbolique, et conforme à son orgueil. Un autre exemple : son expérience de la vie sauvage chez les Indiens Onondagas. Il constate honnêtement que “l’état de nature”, même si celui-ci inspire des scènes charmantes, s’est sensiblement dégradé ; il le raconte avec humour dans l’épisode inattendu de ”Monsieur Violet, maître de danse chez les Iroquois”. Cela dit, la beauté de la nature l’emporte sur tout et c’est le message que l’écrivain veut faire passer dans les ouvrages inspirés par son séjour outre-Atlantique, d’abord dans Atala, roman sentimental qui vaut surtout par la description d’un décor édénique, et dans Les Natchez, histoire d’une tribu qu’il a effectivement rencontrée, dont il relate la vie quotidienne, dont il vante l’hospitalité, sans parler de la beauté des femmes indiennes auxquelles il ne peut rester insensible.

Notre guide se devait d’évoquer, pour conclure, la postérité de ce Voyage en Amérique. Les lecteurs de 1830 ont fait le succès d’Atala et des Natchez (intégrés au Génie du Christianisme). Cependant Chateaubriand n’est pas que le chantre de l’exotisme et du pittoresque, il est aussi le témoin de la naissance d’une nation ; il a fort bien vu la nouveauté du gouvernement démocratique des États-Unis, l’essor de leur technologie, tout en dénonçant les dangers de la colonisation et les futurs problèmes liés à l’esclavage : en somme il a annoncé Tocqueville. Et, de nos jours la reconnaissance des qualités de l’écrivain sont unanimes. “Qui n’a pas été séduit par la voix du barde exaltant la nature américaine, comme s’il avait donné naissance au premier matin du monde ? “…

S’il est vrai que l’on peut prendre Chateaubriand en flagrant délit de mensonge — et les critiques ne s’en sont pas privés — cela ne changera rien de son génie. Et pour montrer qu’il a su “mêler fiction et réalité pour nous procurer un des plus grands plaisirs de lecture qui soient”, M.H Viviani a lu in fine ”le beau spectacle d’une nuit dans les déserts du Nouveau Monde”… L’assistance écoutait dans le silence “les roulements solennels de la cataracte du Niagara”… captivée par les rythmes de la prose impeccable du Grand Sachem du Romantisme.

[328] Jeudi 25 novembre 2010
Alexandra David-Néel, la femme aux semelles de vent
par Joëlle DÉSIRÉ-MARCHAND, docteur en Géographie

La conférencière (native d’Orléans) s’intéresse depuis longtemps à cette grande voyageuse, à qui elle a consacré plusieurs ouvrages — dont Alexandra David-Néel, Vie et voyages (Arthaud - 2009). Nous avons été invités à participer, avec documents photographiques à l’appui, aux fabuleuses pérégrinations en Asie de cette Parisienne (ou presque, puisqu’elle est née le 24 octobre 1868 à Saint Mandé) partie en 1911 pour 18 mois et de retour 14 ans plus tard ! Rien ne prédisposait cette jeune fille née d’une mère belge et d’un père d’origine tourangelle, douée pour la musique et qui choisit pour un temps la carrière d’artiste lyrique à parcourir le monde, si elle n’avait connu, après plusieurs visites au Musée Guimet, la vocation de l’orientalisme. En même temps qu’elle fait ses débuts de journaliste, qu’elle entre dans le cercle d’Elisée Reclus et qu’elle fréquente les milieux contestataires, anarchistes et féministes, elle se passionne pour l’hindouisme et le bouddhisme. La voilà fermement décidée d’aller se former sur place. En 1902, elle a rencontré à Tunis un bel ingénieur français du nom de Philippe Néel qu’elle épouse deux ans plus tard ; celui-ci comprendra très vite que Louise-Eugénie-Alexandrine-Marie n’est point faite pour le mariage ; il lui gardera cependant toute sa vie une indéfectible amitié ainsi qu’un soutien financier appréciable ; et surtout, il conservera pieusement toute sa correspondance.

Nous avons alors suivi toutes les étapes de ce long voyage : en premier lieu un séjour en Inde, une rencontre à Bénarès avec son premier maître, une autre avec le 13° Dalaï-Lama. Après une halte à Calcutta, puis à Darjeeling, elle va découvrir en profondeur le bouddhisme tibétain dans des monastères où n’a pénétré encore aucun étranger (encore moins une femme !) ; après franchi des cols à plus de 5000 mètres, par des chemins muletiers, elle va découvrir aussi la fascination de la haute montagne, un “ensorcellement” qui va durer toute sa vie.

En 1914, elle engage Aphur Yongden qui deviendra son fils adoptif et, en sa compagnie, pendant de longs mois, elle va vivre en ascète recluse dans une caverne. En 1916, elle se rend à Shigatse, au monastère de Tashi-Lhunpo, véritable ville, d’une “somptuosité barbare”, où vivent 4000 moines autour du Panchen Lama, seconde personnalité du bouddhisme tibétain. Mais alors, elle est expulsée du Sikkim et part pour un nouveau périple, par le Japon — qui la déçoit profondément, par la Corée et la Chine ; à Pékin, elle se joint à une caravane, parvient au nord-est du Tibet, au monastère de Kum Bum, où elle passe trois années d'une vie vraiment heureuse. Poursuivant sa marche elle va connaître plus tard le dénuement, la maladie et après d’innombrables difficultés et des étapes épuisantes toujours en compagnie de Yongden, après avoir franchi le Mékong sur un acrobatique “pont de cordes", après avoir abandonné yaks et bagages, elle atteint, déguisée en mendiante, en février 1924 la ville sainte de Lhassa… Enfin !

Elle regagne alors l’Europe, achète une maison à Digne qu’elle appelle “Samten Dzong” et où elle s’installe avec Yongden qui disparaitra en 1955 ; elle accueillera un peu plus tard Marie-Madeleine Peyronnet dite “la Tortue” qui sera sa fidèle secrétaire. Elle y écrira la plupart de ses livres dont certains la font connaître au grand public, en particulier le Voyage d’une Parisienne à Lhassa, sans cesse réédité depuis 1927.

Elle reste cependant animée par le désir profond de reprendre et poursuivre ses recherches sur le bouddhisme tibétain. Aussi en 1937, à 69 ans, elle part pour Pékin — cette fois par le Transsibérien, et en pleine guerre russo-japonaise retourne aux marches du Tibet, puis en Inde. Cette dernière expédition durera jusqu’en 1946 ; entre temps, elle aura appris la mort de son meilleur ami, c’est-à-dire son mari… Elle garde encore la soif de l’aventure puisqu’à l’âge de cent ans et six mois, elle demandera au Préfet des Basses-Alpes le renouvellement de son passeport… Impérissable Alexandra…

[329] Jeudi 13 janvier 2011
De l'origine de la vie à la vie dans l'univers
par André BRACK, directeur de recherche honoraire au Centre de biophysique moléculaire du CNRS et spécialiste d'astrobiologie, auteur de La vie dans l'univers entre mythes et réalité

Au-delà des interrogations qui nous hantent et qui nourrissent les scénarios de la science-fiction, comme par exemple la présence dans le cosmos d'une vie parallèle à la nôtre, M. Brack a posé deux questions fondamentales : 1) qu'est-ce que la vie ? La réponse (partielle) vient de la chimie : est considéré comme vivant, tout système ouvert (c'est-à-dire qui reçoit et produit de l'énergie et de la matière) capable d'auto-reproduction et d'évolution, 2) quelle est l'origine de cette vie ? Celle-ci serait née il y a environ quatre milliards d'années dans une eau à 50 degrés qui recouvrait notre planète (notons qu'elle avait la bonne taille - plus grosse, elle aurait été essentiellement composée de gaz, plus petite elle n'aurait pas eu d'atmosphère, de plus elle était à la bonne distance de son étoile, pour la chaleur). La vie est très étroitement dépendante de la « chimie du carbone ». Cet élément proviendrait de plusieurs sources, la plus importante étant d'origine extra-terrestre. En effet, certaines météorites (la France en a deux beaux spécimens, à Rochechouart et à Ensisheim) contiennent des molécules de carbone et certains acides aminés présentent une « dissymétrie moléculaire », un des éléments permettant de distinguer le vivant de la matière inerte. Notons que ces météorites « arrivent » sur terre différemment selon leur poids. Les plus grosses (plus d'une tonne) se désintègrent en pénétrant dans l'atmosphère. Celles de l'ordre du kilogramme « passent » bien (plus de 20 000 sont recensées dans les musées de la planète). Et on trouve dans environ 4% d'entre elles des acides aminés. Celles de l'ordre du gramme, par contre, se désagrègent pour former les étoiles filantes. Enfin, les plus minuscules (les « micrométéorites » pesant de l'ordre du milligramme) arrivent au sol avec des acides aminés préservés. On les recueille principalement en Antarctique, mais on en a trouvé dans les échantillons lunaires. On estime qu'en 200 millions d'années, le carbone accumulé aurait pu former une sorte de « marée noire » de 40 m d'épaisseur sur l'ensemble de la surface de la terre. Ces météorites sont, pour la plupart, d'origine cométaire : la sonde européenne Rosetta en rapportera en 2015 d'une comète lointaine, à condition qu'elles supportent le voyage spatial retour

Sans doute par la simulation de la chimie organique interstellaire, a-t-on réussi à synthétiser 16 acides aminés, lesquels ont été analysés dans les labos du CNRS d'Orléans. Mais pour retrouver la vie, il faut une cellule, avec son ARN, et, à cette étape, « on n'a pas encore réussi », avoue modestement M. Brack. On fait alors appel à la micropaléontologie, qui étudie les sédiments anciens (le plus ancien, au Groenland, date de 3,8 milliards d'années !) ainsi que les microfossiles.
Et, là aussi, les informations sont maigres, et les vestiges de la vie primitive presque tous effacés. Ainsi la recherche s'est à nouveau tournée vers l'espace. Il y a encore de l'eau, sous forme de glace à la surface de Mars, planète à la surface de laquelle les traces d'érosion par l'eau sont évidentes. Il y a même eu un espoir plus grand : la découverte par les américains, dans une météorite d'origine martienne, de structures interprétées comme des nanobactéries martiennes. Malheureusement ce scoop n'a pas résisté à une étude plus approfondie : ces structures ont été produites par les infiltrations d'eau lors du séjour prolongé (plusieurs milliers d'années) de cette météorite à la surface de la terre. Dans l'ensemble, la quête a été peu concluante, que ce soit sur le satellite Europe de Jupiter, sur Titan visité par la sonde Huygens, ou sur Encelade, le satellite de Saturne - qui nous a valu une photo surréaliste d'un geyser de glace.
Faudra-t-il donc aller au-delà du système solaire ?

À ce moment, nous autres pauvres terriens, nous avons éprouvé quelque vertige. Notre guide interplanétaire nous a assuré qu'on a dénombré 519 planètes hors du système solaires (ou exoplanètes), et encore, on ne voit que les plus grosses (qui sont faites de gaz). En 2006 la France a lancé le télescope spatial Corot pour observer les exoplanètes dites « rocheuses », et en 2010 on en a découvert une, 3 à 4 fois plus volumineuse que la Terre, mais pourra-t-on déceler si elle est habitable, c'est-à-dire avec de l'oxygène, du CO2 et de la vapeur d'eau ? La Mission Darwin de l'Agence Spatiale Européenne prévue pour 2020 nous le dira peut-être… Les esprits terre à terre répondront qu'il est inutile de chercher à savoir et qu'il y a bien assez à faire sur notre globe terraqué. Mais c'est certainement Einstein qui, une fois de plus, a raison : il ne faut jamais cesser de poser des questions !

[330] Jeudi 27 janvier 2011
La foule parisienne et ses évènements au XVIIIe siècle
par Arlette FARGE, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’EHESS

Arlette Farge a consacré sa vie à l’histoire des femmes et à l’histoire des classes populaires du XVIIIe siècle. Elle est l'auteur d’une vingtaine de livres (dont le dernier est un Essai pour une histoire des voix).

Arlette Farge nous informe d’abord de sa "façon singulière de travailler". Proche de Michel Foucault et de Jacques Revel, elle doit aussi beaucoup aux romanciers contemporains comme Pierre Michon et ses "Vies minuscules" ou Pascal Quignard. Ses sources sont avant tout les archives de la police, détenues par les Archives nationales et la Bibliothèque de l’Arsenal. Il s’agit de plaintes devant la justice, d’interrogatoires de police, de témoignages qui concernent de minuscules évènements, des incidents, des petites infractions, des désordres habituels mais pas la grande criminalité. Ce sont donc des gens de peu qui sont venus devant la police pour une rixe ou une plainte ordinaire. Ce type d’archive exige un travail minutieux et un protocole de recherche.

L’historien y est confronté à des êtres de chair que l’histoire n’a pas retenu, à des anonymes qui ont réellement existé. Ils sont présents par des fragments de paroles, des bribes de phrases mais jamais de longs textes, ni d’anecdotes. Ce sont des gens qui se sont heurtés au pouvoir et la lumière sur eux vient du haut. Il faut savoir interpréter en historienne ces archives belles, émouvantes, pathétiques, en triant entre le vraisemblable et l’invraisemblable, entre les mensonges tactiques et la spontanéité franche.

Les foules parisiennes au XVIIIe siècle sont semblables à celles des grandes villes comme Marseille et Lyon et Arlette Farge nous introduit dans l’essentiel de son développement par la lecture d’une description par les odeurs faite par Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris. Chaque quartier est une personne morale avec une personnalité particulière et l’on y vit sous le regard des autres car à l’époque, on vit dehors. Il n’y a pas de portes et les ateliers sont dans la rue. Il y a beaucoup de marchands ambulants. Espace public et espace privé sont confondus. Tout arrive par la Seine et notamment le bois du Morvan. Les carrefours sont lieux d’échanges et d’embauche, les ponts sont très animés. L’eau provient de la Seine, de la fontaine ou des porteurs d’eau. Montreurs d’ours et petits vendeurs de nouvelles et de pamphlets à un sou se côtoient. S’il y a solidarité entre voisins et compagnons de travail, la violence physique se frotte à une police bien organisée depuis le règne de Louis XIV et à l’incarcération dans l’une des 25 prisons.

Aussi la foule est omniprésente dans les rues, les églises, sur les bords de Seine, dans les faubourgs où le vin est moins cher. Les voyageurs, comme Arthur Young, éprouvent de l’effroi devant cette marée humaine désordonnée. Ce qui frappe, ce sont les bruits, les voix et les gestes. Le peuple, aux deux tiers analphabète, est bouche ouverte. Il s’exprime avec son corps dans la promiscuité mais avec une grande pudeur. C’est une société orale, sans écrit. Chaque marchand a son cri pour être entendu dans la cacophonie.

Les aristocrates comme la bourgeoisie marchande et intellectuelle vivent à Paris dans les hôtels du Marais ou dans les étages nobles des immeubles. Leurs domestiques traduisent à leurs maîtres tous ces cris très différents des conversations de salon et émis par des voix rauques et grossières. C’est une langue étrangère qui est au sens premier du terme « inepte » et les domestiques font fonction d’interprètes. S’ajoutent à cela les migrants venus de toutes les provinces du royaume pour trouver du travail. Population flottante utilisant tous les patois, tous les accents, toutes les prononciations à tel point qu’il faut des interprètes devant le tribunal de police.

Pour le roi, la foule est "l’inconnue des inconnues". Perçue comme « étrangère », elle fait peur. Partout, on colle très haut des affiches, des placards, aujourd’hui conservés sur plusieurs épaisseurs. On les lit à haute voix, les réactions fusent. Aussi Paris auquel le pouvoir porte grande attention est-il très surveillé par des inspecteurs de police et par des mouchards payés pour écouter ce qui se dit, notamment dans les cabarets. Les mauvais propos, même peu graves, peuvent conduire à la Bastille. Les blasphèmes et les sacrilèges sont les plus grands forfaits. Parler du roi est interdit car le lien roi- sujets doit être fusionnel mais des changements apparaissent. Dans l’émeute, la cabale, le peuple est immédiatement confronté à la monarchie. Son seul rempart est son corps. Mais les foules ne sont pas irrationnelles, leurs mouvements s’appuient sur des réalités sociales. Elles sont capables de ferveur, d’enthousiasme, de solidarité en plein siècle des Lumières.

Les questions ont permis à Arlette Farge de préciser certains points:
– Elle ne croit pas à la continuité de l’histoire et elle travaille comme si la Révolution n’avait pas existé et sans penser que le 14 juillet allait arriver; qui pouvait en 1720 prévoir 1789 ? La faiblesse de l’historien est qu’il connaît ce qui va arriver aux temps passés. Aussi doit-il être modeste.
– À propos des grandes villes de province, elle souligne le rôle très important des octrois, lieux de passage, de mendicité, de prostitution avec une sociabilité particulière liée à la présence des soldats.
– Comment la Révolution désirant une seule voix pour la nation souveraine a-t-elle résolu le problème de la langue ? Une grande enquête initiée par l’abbé Grégoire a été faite par 64 personnes envoyées dans les villages pour décrire tous les patois et toutes les prononciations. La volonté était d’éradiquer les patois. Pour commencer, la Déclaration de l’homme et du citoyen devait être prononcée en bon français.
– A propos de la série télévisée Nicolas le Floch, Arlette Farge répond que tout y est vrai et que les auteurs, très malins, n’ont pas vraiment plagié ses recherches. Elle pense que si les découvertes des historiens sont utilisées par d’autres, cela doit les inciter à mieux faire passer leur travail auprès du public.

[331] Jeudi 10 février 2011
Peut-on encore vivre heureux dans la société numérique ?
par Yann PADOVA, secrétaire général de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés

À une telle question, quelque peu provocatrice, certains esprits chagrins répondront par la négative, mais à l’inverse beaucoup considéreront que cette société numérique apporte le bonheur. Internet n’est-il pas une promesse de partage, de croyance en une convergence entre progrès moral et progrès technique ? Le droit au bonheur, inscrit déjà dans la Déclaration de 1789 n’est-il pas de nos jours imprescriptible ? C’est en effet sur cette notion de valorisation du bonheur que notre conférencier a commencé son analyse de la société contemporaine, caractérisée par la conjonction de trois phénomènes :
– le besoin primordial de sécurité (conséquence immédiate de l’Attentat du 11 septembre 2001) avec une multiplicité des garanties,
– le développement très rapide des technologies, lequel a créé une “société de surveillance”, avec une multiplicité de contrôles officiels et privés,
– la présence d’une menace réelle, proliférante sur le bonheur individuel — ou tout au moins sur notre domaine personnel.

Et c’est bien pour protéger la vie privée des personnes, laquelle risquerait de devenir “un espace en voie de disparition” — qu’a été créée la CNIL, par la Loi du 6 janvier 1978 relative à l’informatique et aux fichiers. Cet organisme de régulation est, du point de vue juridique, une A.A.I, c’est-à-dire une autorité administrative indépendante. Il a vu le jour à la suite d’une levée de boucliers causée en 1974 par le projet SAFARI (Système automatisé pour les fichiers administratifs et le répertoire des individus), où, à l’aide du simple numéro de Sécurité Sociale, interconnecté à toutes sortes de dossiers, il était possible de “ficher” tous les Français. On a cru voir le spectre de Big Brother se profiler à l’horizon…

Yann Padova nous propose alors une analyse des risques. Le premier est contenu dans l’allégorie de George Orwell qui évoque à la fois un État omnipotent qui contrôle tout et un État inquisiteur qui veut tout savoir du citoyen, lequel devient totalement transparent dans les régimes totalitaires. On pense aussitôt à la création récente (le 20 juillet 2008) du fichier “Edwige” ou “exploitation documentaire et valorisation de l’information générale”, qui a soulevé un véritable scandale, faisant écho à celui causé par le décret de 1990 réorganisant le service des Renseignements Généraux. Un autre risque consiste en ce qu’on peut appeler l’“irrationnel irrécupérable” : le meilleur exemple est l’existence du STIC (système de traitement des infractions constatées) qui est une base de données interconnectant tous les fichiers de police que la Préfecture a le droit de consulter lors du recrutement de personnel ; étant donné que l’informatique conserve la mémoire de toute affaire, même classée depuis longtemps, elle fonctionne comme “un mécanisme à produire de l’exclusion”.

Yann Padova, abordant un second point de son propos, nous montre que Big Brother n’est pas seul. Il y a un autre danger, plus insidieux appelé “Little Sister” : ce terme désigne “le développement et la multiplication non coordonnés des systèmes d’information collectant des données sur des personnes dont la synergie pourrait conduire à une certaine forme de surveillance, donc de restriction des libertés individuelles. ”Il faut prendre en compte, en plus des données objectives des papiers d’identité, de celles circulant sur les multiples réseaux sociaux tissés sur le web, lesquelles créent parallèlement une société de “sous-veillance”.

Il passe ensuite en revue les principales techniques : la vidéo-surveillance (sur la voie publique comme dans l’usage privé), la géo-localisation (qui va du GPS à la filature policière), la biométrie ou l’identification d’un individu par une partie du corps (la plus “pointue” étant la reconnaissance faciale). Certains aspects du progrès technologique ne laissent pas d’être inquiétants, comme la vidéo-surveillance dite comportementale (capable de débusquer dans un groupe les attitudes bizarres ou “comportements erratiques”) Notre conférencier dénombre trois phénomènes préoccupants : la concentration (par exemple dans les aéroports où l’on multiplie les caméras et scanners), la “dilation” (en quelque sorte une expansion incontrôlée, du fait que, les serveurs étant “externalisés”, les informations sont non localisables et irréparables), la miniaturisation, phénomène le plus dangereux, car avec les nanotechnologies, se profile à plus ou moins long terme le risque du “clonage mental”, nous privant de la pensée originale et du secret…

Mais il y a un risque immédiat presque aussi grave, celui du “traçage” de la personne : peut-on être heureux quand on est “tracé” ? (La “traçabilité” a été inventée pour les poulets, pas pour les hommes !”) Si le traçage dans l’espace peut avoir une certaine utilité, en revanche le traçage dans le temps pose actuellement un problème extrêmement grave : toute information, une fois livrée, est irrécupérable ; la durée de conservation est illimitée. Aussi l’individu est-il sclérosé, figé, sinon pour l’éternité, au moins pour la vie. Or il se construit grâce à l’oubli ; il a donc le droit à l’oubli, un droit aujourd’hui menacé.

Yann Padova aborde alors la conclusion en reposant la question initiale sous une forme plus positive (et plus cinématographique !) : comment “sauver le soldat bonheur “dans cette société numérique ?

À l’échelle du citoyen, tout simplement en faisant connaître le rôle de la CNIL, et en faisant appel à elle, lorsqu’il y a atteinte évidente aux libertés. Son rôle est d’ailleurs de plus en plus reconnu, ne serait-ce que par le nombre de dossiers traités. Le travail pédagogique est développé, notamment par un partenariat avec la presse spécialisée à destination des jeunes ; récemment a été édité un Guide pour les enseignants du second degré. Dans un autre domaine, la CNIL a obtenu que dans tout document filmé ou vidéo, les visages soient floutés. Elle a l’ambition de jouer un rôle préventif et curatif, et à ce sujet d’être le “nettoyeur du net”. À la différence des USA, où les données sur la personne sont considérées comme un bien marchand, en France, la protection est liée à la dignité de la personne ; à la société de contrats, nous opposons une société de valeurs.

Ces dernières constatations, après les inquiétudes réelles devant le futur des techniques de pointe au service non du Grand Frère mais des Petites Sœurs nous donne quelque espoir…

[332] Jeudi 17 mars 2011
"Explorer l'incertain"
par Marie-Claire BANCQUART, professeur émérite à la Sorbonne. Entretien avec Franck Collin, enseignant à la faculté des Lettres d'Orléans.

Marie-Claire Bancquart a travaillé particulièrement sur Maupassant, Anatole France, Jules Vallès et les surréalistes. Elle est aussi l’auteur de six romans. Mais, consciente des insuffisances de la prose rhétorique et de la prose romanesque, elle s’est investie essentiellement dans l’écriture poétique. C’est à ce titre qu’elle a été invitée par notre association, dans le cadre des rencontres avec des poètes que nous organisons depuis quelques années. Et Marie-Claire Bancquart a réagi de bonne grâce, et avec un remarquable dynamisme, aux questions que Franck Collin s’est chargé de lui poser au nom d’un auditoire nombreux et sympathiquement plus juvénile que nos auditoires habituels.

Invitée d’abord à commenter le titre de son dernier ouvrage (Explorer l’incertain) Marie-Claire Bancquart a présenté le langage poétique comme un instrument par lequel nous tentons de dévoiler ce qui reste mystérieux en nous et pour nous, un instrument par lequel nous explorons ce que nous nous sommes pas capables de discerner clairement soit dans notre vie (par exemple un amour naissant), soit dans notre corps (par exemple une maladie sourdement présente).

Plus proche de Plotin que de Platon, Marie-Claire Bancquart dit ne pas faire de différence entre l'âme et le corps, entre le raisonnement et la sensation. Elle perçoit l'univers comme quelque chose de continu dans quoi on doit se placer pour arriver à une véritable sensibilité poétique, permettant de retrouver la qualité même du vivant. D'où, pour elle, l'importance du corps, par lequel nous nous trouvons en communauté et en communication avec l'ensemble du monde vivant. D’où cette "poésie de l’intérieur du corps" et ces "petites choses" extérieures (arbres, bêtes, brins d’herbe ou détails d’une ville) ressenties comme de véritables "puits de mystère" qu’elle soumet à son examen et qu’elle s’efforce de mettre en relation avec l’ensemble de l’univers. Assez proche en cela de Spinoza, Marie-Claire Bancquart dit sentir en elle comme un "appel de l’organisme", un mouvement personnel qui la porte vers un mouvement universel.  Sa poésie est une poésie qui s’interroge sur la vie,  sur la mort, sur la mémoire, s’efforçant toujours d’aller "au plus profond du puits".

Marie-Claire Bancquart explique cette sensibilité particulière en partie par son enfance qui s'est développée dans la guerre et dans la maladie (victime d'une tuberculose osseuse, elle est restée, dans son enfance, immobilisée dans un plâtre pendant près de cinq années). Avoir la mort en regard lui a permis de donner à la vie ce prix dont beaucoup d'entre nous semblent ne pas avoir conscience.

En revanche, Marie-Claire Bancquart refuse l'idée qu'il y aurait une sensibilité particulière de la femme : lorsqu'elle écrit sur l'amour, la mort, le partage, elle n'a pas l'impression d'écrire "comme une femme". Certes, dans l'ordre ancien, les femmes se trouvaient reléguées au second rôle de muse, de confidente ou d'intendante ; mais les femmes de plume modernes s'affirment "poètes tout simplement", comme cela est apparu lors du 12e Printemps des poètes et dans la sélection de poèmes publiée à cette occasion sous le titre Couleurs Femmes.

Marie-Claire Bancquart revient ensuite sur ce qu’a été sa découverte de la poésie. Comme ce fut le cas pour la plupart des adolescents de sa génération, ses études secondaires ne lui ont présenté aucun poète postérieur à Apollinaire, sinon les "poètes de la Résistance" qui, pour être accessibles au plus grand nombre, pratiquaient une poésie assez traditionnelle, souvent médiocre. Après la guerre, alors qu’on assistait à un inquiétant déclin de la poésie, le structuralisme s’est engouffré dans ce vide, imposant une poésie jouant uniquement sur le langage, une poésie de pure recherche où l'écriture est seule avec l'écriture ; mais cette poésie stérilisée dans l’abstraction ne convenait en rien à la jeune adolescente de dix-huit ans qui a dû son ouverture à la poésie essentiellement à trois poètes : Michaux, Bonnefoy et Frénaud.

S'attardant sur ce dernier, Marie-Claire Bancquart explique pourquoi ses Rois Mages l'ont séduite : ce texte, écrit en 1941, prend certes place parmi les poèmes de la Résistance, mais d’une manière originale, avec une arrière-pensée, car André Frénaud se doutait que, même après la victoire souhaitée, il y aurait de grandes tristesses et de grands dangers; c'est pourquoi ses rois mages, en marchant vers l'Étoile, sentent qu'il vont échouer dans leur mission ; et pourtant quelque chose les pousse, le besoin vital de sentir les autres, la nature et les hommes.

Marie-Claire Bancquart se dit consciente que la véritable poésie, aujourd'hui, continue de susciter une certaine méfiance. Il suffit de rappeler quelle fut réaction de nombreux enseignants lorsque les Planches courbes de Bonnefoy ont été inscrites au programme de la classe terminale littéraire : ils jugèrent presque impossible de présenter ce recueil à des élèves pour lesquels la poésie n'est qu'évocation d'un objet extérieur ou simple expression lyrique. Cette remarque offre l’occasion à  Marie-Claire Bancquart d’insister sur le fait que l'ennemi de la poésie est la facilité, l'épanchement des états d'âme, la "bibine sentimentale", la "dégoulinade des bons et mauvais sentiments" et même la "poésie psychologique". Sans chercher la difficulté ou l'obscurité pour elle-même, elle conçoit la poésie avant tout comme un travail rigoureux sur le texte, sur la langue, sur les mots, sur leur étymologie (n'est-il pas fascinant que le mot "mot" et le mot "muet" se greffent sur une même racine "mu" désignant le son inarticulé ?). Ainsi le langage poétique procède-t-il par décalages volontaires par rapport à la langue commune, ce que Marie-Claire Bancquart appelle des "désobéissances".

Et notre invitée nous donne un exemple de son travail sur le langage avec le mot "énergumène", qu’elle a utilisé dans le titre de son recueil de l’année 2009 (Terre énergumène) :  étymologiquement l’énergumène est "celui qui est sous l'influence d'un esprit mauvais" ; c'est aussi, au XIIIe siècle, l'hérétique ; mais, aujourd'hui, on peut appeler ainsi celui qui pense à côté de la pensée admise, celui qui a assez de force, d'énergie, pour donner l'exemple de la liberté de pensée. Et Franck Collin de faire remarquer que tout enseignant, aujourd'hui, se devrait d'être, en ce sens du moins, un énergumène…

Pour nourrir sa poésie, Marie-Claire Bancquart s'efforce de remonter aux origines non seulement des mots, mais aussi des idées et des thèmes. D'où son intérêt pour les mythologies grecque, latine ou chrétienne, où se trouve enfermée toute l'aventure humaine. Elle cite en exemple Virgile et sa sixième églogue, le livre premier des Métamorphoses d'Ovide avec la très belle légende de Phébus qui, devant Daphné métamorphosée en abrisseau, pose sa main sur le tronc et sent le coeur qui palpite encore sous l'écorce (positaque in stipite dextra / sentit adhuc trepidare nouo sub cortice pectus) ; elle cite aussi le dernier livre des mêmes Métamorphoses où s'expose la doctrine pythagoricienne et enfin, dans l'Odyssée, le passage où Ulysse reçoit de Tirésias l'ordre de partir vers l'inconnu, jusqu'à ce qu'il arrive dans une contrée dont les habitants ne sauront pas ce qu'est une rame : c'est cet Ulysse devenu malgré lui explorateur de l'incertain, cet Ulysse image de l’homme jeté malgré lui dans l’aventure de la vie, qui a inspiré aussi Jean-Pierre Siméon dans son Odyssée dernier chant.

Partant du titre Anamorphoses qu’elle a choisi pour l’un de ses recueils (celui de l’année 2002), Marie-Claire Bancquart va préciser encore ses idées sur la poésie. La poésie, dit-elle, c’est un "regard biaisant" que l’on porte sur les choses, de même qu’il faut regarder de biais les Ambassadeurs d’Holbein pour percevoir la tête de mort anamorphosée qui donne tout son sens au tableau. Et, en exemple, elle lit les vers qu’elle a écrits à partir du premier panneau de la Bataille de San Romano par Paolo Uccello, tableau sur lequel elle porte un regard très personnel et dans lequel elle s’autorise – parce que, dit-elle, elle en avait besoin – à introduire un lapin, animal qui, en fait, n’apparaît que dans le troisième panneau de la Bataille, celui qui est conservé à Florence).

Bien que Marie-Claire Bancquart ne se rattache à aucune philosophie, à aucune religion, elle reconnaît que sa poésie est du domaine du sacré par les questions qu'elle pose : vers quoi allons-nous ? qu'est-ce que la mort ? quelle est cette énergie qui traverse l'univers ? L'essentiel, dans ce domaine, est, dit-elle, de ne jamais avoir le sentiment que l'on possède une vérité une fois pour toutes, mais d’être conscient que ces problèmes ne trouveront jamais leur solution, du moins dans notre état de vie actuel.

Une lecture par Marie-Claire Bancquart d’extraits de son poème Babel a clos ces échanges, auxquels s’est ajoutée pour finir une remarque du mari de notre invitée, le musicien Alain Bancquart, qui a esquissé une comparaison entre le travail d’écriture du poète et le travail du compositeur, soulignant malicieusement combien la composition musicale est plus longue et plus astreignante encore que la composition poétique…

[333] Jeudi 5 avril 2011
Alessandro VALIGNANO, S.J. un humaniste italien dans le Japon du XVI° siècle
par Sylvie MORISHITA, doctorante à l’Ecole de Théologie de Strasbourg

Avant de faire le portrait de Valignano, qui joua un rôle très important et qui reste encore méconnu, alors que son disciple Matteo Ricci, évangélisateur de la Chine, a été l’objet l’an dernier d’une célébration officielle en France comme en Italie, Sylvie Morishita a tenu à situer le contexte historique du Japon du XVI° siècle. Au cours de cette période tumultueuse, le clan des guerriers - des seigneurs féodaux ou “daïmio” ne respectait plus le pouvoir du “Shogoun” (le chef militaire à qui l’Empereur délègue en réalité son autorité). C’est dans ce climat troublé que le Japon est entré en contact avec l’Occident : les “Barbares du Sud”, c’est-à-dire les Portugais (par opposition aux Hollandais surnommés les “poils rouges”) grands navigateurs venus par le Cap de Bonne-espérance, après avoir fait halte dans leurs comptoirs de Goa, Malacca et Macao ont abordé à l’ïle de Kiû-Shû pour des raisons commerciales. Chacun se souvient des Conquérants de Hérédia et du “fabuleux métal que Cipango mûrit dans ses mines lointaines”, mais ignore que le métal en question était l’argent, qui représentait alors à peu près le tiers de la production mondiale. La ville de Nagasaki a été fondée pour les besoins du négoce entre Portugais et Japonais par l’intermédiaire des Jésuites : elle sera à l’époque en quelque sorte à la fois un port international et une cité chrétienne. Notre conférencière insiste sur le rôle de la Compagnie de Jésus, laquelle travaille dans l’orbite du “patronage” portugais, où le roi représente la refondation de la religion, mais contrôle les finances — le spirituel et le politique étant toujours mêlés ; elle a participé à ce fructueux commerce, en principe interdit. Valignano fut justement un des premiers à le soutenir ; il s’opposera plus tard à la venue des Ordres mendiants déjà installés aux Philippines, ayant suivi, depuis Acapulco au Mexique la fameuse “route du galion de Manille” ouverte par le frère augustinien Andrès Urdaneta. Il essaiera même d’obtenir, en vain, une interdiction papale. Ces ordres vont alors proliférer, se quereller entre eux ; il en résultera des persécutions dès la fin du XVIe, et finalement, en 1639 tous les missionnaires seront expulsés.

À la suite de cette mise au point fort utile, Mme Morishita s’est attachée à cerner la personnalité originale de Valignano. Cet italien, né en 1539 à Chieti dans les Abruzzes, c’est-à-dire dans le Royaume de Naples, étudiant à l’Université de Padoue, fut admis chez les Jésuites en 1566, ordonné prêtre en 1570 ; dès 1573, il est nommé “visiteur des missions en Inde et Extrême-Orient” — charge très importante — et s’embarque pour Goa avec 41 Jésuites qu’il a recrutés lui-même. Après Malacca et Macao, il atteint Nagasaki en 1579 pour son premier séjour (il en fera deux autres). En 1592, il repart à Macao où il fonde le Collège St Paul, centre de formation des missionnaires en Asie et y meurt en 1606.

Pour apprécier l’œuvre de notre Jésuite, nous possédons un document essentiel, écrit en castillan, le “Sumario de las cosas del Japon” ou Inventaire des choses du Japon paru en 1583. Il y note, entre autres, la “grande patience et la grande endurance dans l’adversité“ ainsi que le haut niveau intellectuel des Japonais. Au nom de l’acculturation, il demande que les missionnaires s’adaptent au pays étranger (et non le contraire !) ; il explique la nécessité de former un clergé local et pense même qu’on peut admettre des Nippons dans la Société de Jésus ! Il a organisé des écoles de deux niveaux : le “seminario” (où l’on apprend le japonais et le latin), le “collegio” : un enseignement supérieur avec cursus des humanités européennes et japonaises. Dans son désir de rapprochement entre l’Orient et l’Occident, il a organisé la première ambassade japonaise en Europe (qui dura de 1582 à 1590) : quatre jeunes vont faire la connaissance de la culture chrétienne et des nations européennes tout en montrant le rôle bénéfique des missions (avec en plus, l’obligation de rapporter d’Anvers une presse d’imprimerie). Ce détail va nous conduire à un chapitre non négligeable du travail des Jésuites au Japon — sur lequel on ne peut s’étendre — ce sont leurs publications nombreuses et variées comme les œuvres de Cicéron, les traités de théologie, les dictionnaires, les livres de piété (le “best seller” étant L’Imitation de notre Seigneur sous le titre Comptentus mundi). Le premier livre sorti au Japon de la fameuse presse, installée dans le village de Katsuza, était une “Vie des Saints”, avec une gravure sur cuivre, copie d’un original imprimé à Anvers par Christophe Plantin (originaire de Montlouis !). Bel exemple de mondialisation... au XVIe siècle! Et c’est bien à Valignano — qui a jeté un pont entre l’Orient et l’Occident — que nous devons cet échange pacifique.

[334] Jeudi 12 mai 2011
Théophile Gautier ou la consolation par les arts
Lecture de textes pour le bicentenaire de sa naissance par Jean NIVET et des membres du bureau de l'association

Tarbais de naissance, mais finalement écrivain très parisien, Gautier est entré dans son siècle en adoptant l'attitude des "Jeunes-France" et en se faisant remarquer par ses cheveux "mérovingiens" et son fameux "gilet rouge" lors de la bataille d'Hernani. Mais, très vite, les circonstances l'ont amené, malgré lui, à vivre bourgeoisement dans sa maison de Neuilly, entouré de ses deux soeurs, de sa femme Ernesta Grisi et de ses deux filles Estelle et Judith. Et, ruiné par la révolution de 1830, il a dû, pendant toute sa vie, tirer ses ressources de sa plume, dans des productions souvent "alimentaires" (vaudevilles, arlequinades, ballets, feuilletons, etc.), dont les meilleures sont sans doute ses articles de critique d'art.

Très vite, soucieux "d'arranger" sa vie, Gautier a accepté d'être considéré comme un notable, tant sous la monarchie de Louis-Philippe que sous le Second Empire. Mais cet embourgeoisement n'allait pas sans remords intimes. Aussi se fit-il délibérément remarquer par "son manque de respect à tout, sa philosophie du scepticisme pur, son matérialisme brut, son épicurisme vert" (cette formule est des Goncourt). Il se complut à dénoncer l'hypocrisie de son époque et à jouer au provocateur, dans des poèmes comme Albertus ou dans un roman comme Mademoiselle de Maupin.

Ecrivain de profession par nécessité, il offrit au public ce que celui-ci demandait : des récits de voyages, des récits romanesques, fantastiques, exotiques. Dans ce vaste ensemble, la postérité a retenu quelques nouvelles fantastiques et surtout Le Capitaine Fracasse, que Gautier a produit comme un véritable pensum entre 1861 et 1863.

Mais le vrai Gautier n'est pas là. Le vrai Gautier était un homme mélancolique qui aspirait, comme Baudelaire, à un monde idéal, un monde de luxe, de beauté et de volupté. Ce monde, inaccessible, il a essayé de l'entrevoir par le biais du fantastique, lors d'expérience au cours desquelles le présent, en quelque sorte, se fissure pour laisser entrevoir, fugitivement, des moments du passé : Égypte des Pharaons, Pompéi de l'époque romaine, Venise au temps de sa splendeur. Ainsi Gautier tentait-il de se persuader que la mort n'est pas définitive et que des femmes qui furent divinement belles peuvent revivre ne serait-ce qu'un instant. Mais, conscient qu'il n'y avait là qu'illusion, Gautier retombait vite dans sa "mélancolie noire" qui lui dictait les vers atroces de la Comédie de la mort.

Finalement, par dignité, et aussi parce que la mode des effusions romantiques était passée, Gautier cessa de mettre son coeur à nu et décida de n'être plus que le "poète impeccable" que salua Baudelaire et de ne pratiquer la poésie que pour elle-même, de pratiquer "l'art pour l'art", se consacrant à la "célébration du monde visible" et en donnant le primat à la musique. Aussi les plus grands compositeurs du XIXe siècle ont-ils adaptés des poèmes de Gautier, tel Berlioz dont, pour clore cette évocation, on écouta Le spectre de la rose, chanté par Régine Crespin.

[335] Jeudi 29 septembre 2011
Promenade linguistique dans le jardin des mots
par Jean NIVET et des membres du Bureau

Sur une idée de notre vice-présidente Geneviève Dadou et en hommage à Jacqueline de Romilly – décédée cette année et venue dans notre section orléanaise, à deux reprises, nous parler de la Grèce antique – notre séance de rentrée laissait la bride sur le cou à cinq orateurs-maison. Les budistes orléanais aiment jouer. Ils aiment jouer dans les jardins. Ils avaient choisi les jardins des mots, lieux où ils cueillent volontiers les fleurs de rhétorique et rencontrent les auteurs branchés. 

Ce jour-là, certains préféraient creuser pour examiner les racines. D’entrée, le président Malissard allait très profond en exhumant une racine indo-européenne MON/MEN-MIN/MN, en MONtrant et en MENtionnant en bon MONiteur et sans moyens MNémotechniques ni meMENto une foule de rejets, parfois MONstrueux.  Geneviève Dadou avait dû renoncer à l’imiter, s’en tenant aux terminaisons d’un feuillage sans doute urticant si l’on en juge par ses nombreux « ouille » et ses « aïe » répétés. La trouille lui empoignait-elle les entrailles ? En fait, elle nous assaisonna une tambouille de suffixes un peu canailles, proposant des boustifailles de citrouille et de grenouilles au grand plaisir de la piétaille. Ensuite, Marie-Hélène Viviani explorait son petit parterre en forme de botte et y découvrait tout un cortège de plantes en pleine Renaissance exhalant des parfums mélodieux et précieux. Elles avaient migré, allegro, d’au-delà des monts. 

Comme dans tout bon jardin botanique, André Lingois étiqueta avec méthode et compétence les surgeons de l’environnement géographique, citant les sources pour les rivières, rangeant par strates successives les villages, s’arrêtant pile Poil pour laisser Jean Nivet lancer un quiz. Malgré les termes savants et les pièges astucieux, les Budistes orléanais montrèrent que leur culture n’avait pas besoin d’un jardinage intensif, que leurs racines, bien qu’antiques, avaient été entretenues et portaient avec allégresse une bien belle végétation.

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[336] Vendredi 30 septembre 2011
La mort d'Agrippine, histoire ou fiction ?
par Alain MALISSARD, président de la section orléanaise

Les circonstances de l’assassinat d’Agrippine ne sont connues que par le récit qu’en a donné l’historien Tacite dans ses Annales (14, 1-13).
Une lecture, même rapide, permet cependant de voir qu’il s’agit moins d’un récit historique que d’un récit littéraire qui utilise le suspense, les coups de théâtre, la connotation morale, les effets rhétoriques et l'omniscience de l’écrivain pour montrer, sans démontrer ni dénoncer, la totale culpabilité de Néron.
C’est que, selon la définition qu’en a donnée Cicéron, le récit historique romain ne peut se contenter d’une simple narration et doit toujours recourir à l’esthétique littéraire ; c’est alors la fiction d’un événement, d’une rencontre ou d’un discours inventé qui exprime le mieux la réalité et, peut être, la vérité historique.

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[337] Mardi 11 octobre 2011
Cavour et la France, affinités et complexité
par Hilaire MULTON, agrégé d'histoire, conseiller auprès du ministre de la Culture

Le conférencier signale tout de suite qu’il n’existe pas encore de grande biographie de Cavour en français (une est tout de même en préparation) malgré la publication des vingt-sept volumes de sa correspondance.

Cavour (1810-1861), tout en étant enraciné dans le Piémont, a été fortement influencé par ses racines françaises et par son ouverture à l’Europe connue par ses nombreux voyages. Son père avait suivi une carrière napoléonienne en étant aide de camp du maréchal Berthier et sa mère, arrière-arrière-petite-nièce de Saint-François-de-Sales, était d’une famille genevoise, protestante et philanthrope. Par l’une de ses tantes maternelles, il était allié aux Clermont-Tonnerre et par une autre à un fonctionnaire impérial.

Son éducation a été toute française et au départ, il ne parlait pas un mot d’italien. Entré à l’Académie militaire de Turin, son esprit indépendant et indiscipliné le conduit à démissionner. Il préfère la carrière de journaliste. Tout jeune, il s’est forgé une armature intellectuelle : il est libéral et royaliste comme son père, ouvert à l’humanitaire comme sa famille maternelle.

Mais ses voyages ont beaucoup compté dans son apprentissage. Attiré par le prestige de Paris, Cavour réalise de nombreux séjours en France. Il aime les mondanités, fréquente le Jockey-Club, mais rencontre aussi tous ceux qui comptent dans la vie politique et intellectuelle de la Monarchie de Juillet (Michelet, Quinet, Jules Simon, Sainte-Beuve, Dumas, des saints-simoniens). Il assiste aux séances de la Chambre des Députés et de la Chambre des Pairs, manifestant une grande passion pour la vie parlementaire. De même, il s’intéresse beaucoup aux chemins de fer, car il pense que, pour remplir les objectifs du Risorgimento, la modernisation matérielle doit précéder la révolution politique. Le chemin de fer est donc indispensable à l’unification de l’Italie comme à l’ouverture sur l’Europe en perçant les Alpes. Il va aussi souvent à Londres où il s’initie au modèle anglais et notamment aux questions douanières. 

Devenu en 1852 chef du gouvernement du Piémont, moteur de l’unité italienne, il recherche l’alliance de la France. Par l’engagement de son pays dans la guerre de Crimée, il peut participer au Congrès de Paris, où il gagne la confiance de Napoléon III qu’il a déjà rencontré à Compiègne l’année d’avant. Il entre en amitié avec la famille impériale et notamment avec le docteur Conneau qui devient son intermédiaire auprès d’elle. Il n’est pas exclu qu’il ait usé de la diplomatie parallèle en la personne de la superbe duchesse de Castiglione. Malgré l’hostilité des catholiques français inquiets pour les États Pontificaux, l’alliance est scellée par les accords secrets de Plombières. Elle fonctionne bien jusqu’à l’armistice de Villafranca (juillet 1859) qui met fin prématurément aux opérations militaires en Lombardie et ne permet pas d’obtenir des Autrichiens tout ce qui était prévu. C’est la rupture de la francophilie, la rue devient hostile à la France, exhibe les portraits d’Orsini. Le nom de la bataille de Solferino est effacé et Cavour, furieux, démissionne momentanément. L’Italie centrale révoltée qui plébiscite son rattachement au Piémont conduit en compensation à la signature du Traité de Turin (mars 1860) dans lequel la Savoie et Nice sont cédées à la France. C’est un traumatisme, parce que c’est le fief de la famille royale et parce que ces provinces tiennent la chaîne alpine. Le processus de détachement de l’alliance française est donc déjà fortement entamé. 

En conclusion, le conférencier souligne le tournant des années 1859-1861 dans les relations avec la France. Aussi Cavour est-il peu apprécié dans la France de l’époque. Le Moniteur écrit qu’il n’a été grand que grâce à la France et Veuillot voit en lui l’oppresseur de l’Église. Seuls les Orléanistes et les tenants de la gauche modérée lui portent considération. La reconnaissance de l’œuvre de Cavour viendra à la fin du XIXe siècle, mais, chez nous, c’est surtout Garibaldi qui symbolise l’unité italienne grâce à une légende dorée préparée par la littérature.

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[338] Mardi 22 novembre 2011
Les séries télévisées historiques
par Marjolaine BOUTET, maître de conférences à l'Université de Picardie

Notre invitée, spécialiste de la question, et auteur de Les séries télévisées pour les Nuls (ouvrage qui s’adresse  autant aux connaisseurs qu’aux profanes) a rappelé  d’emblée le très grand succès, outre-Atlantique, depuis plus d’un demi-siècle,  de ce genre nouveau et qui se répand sur nos écrans domestiques en prenant la place du feuilleton du XIXe siècle. Il s’agit donc bien d’un phénomène social et culturel qu’on ne saurait minimiser.

Et parmi ces séries — œuvres de fiction découpées en épisodes — celles qui s’appuient sur des  événements ayant eu lieu figurent parmi les plus populaires, ce qui traduit le besoin du public de revisiter l’Histoire et de la mettre en rapport avec l’époque contemporaine.

Mme Boutet a montré ensuite l’évolution de ces séries au cours du XXe siècle : d’abord  aux U.S.A. les "classiques" (par exemple  le thème inusable de la conquête de l’Ouest), tandis qu’en France les émissions du genre "la caméra explore le temps" ont les faveurs du public. Le but est l’édification du spectateur ; aux USA, les intentions moralisantes sont évidentes ; en France, ces intentions sont plus discrètes, laissant cependant transparaître un culte du sentiment national. Dès le début du XXIe siècle, s’opère un net changement : l’Amérique  porte un regard neuf et sans concession sur son passé ; l’anti-héros est désormais son emblème. Dans les séries françaises, le récit  devient distancié et critique et la vérité historique une notion relative, variant selon l’époque et les sources. Il ne faut pas oublier que la démarche de l’historien se différencie nettement de celle du scénariste : le premier vise l’objectivité en multipliant les points de vue, le second revendique sa subjectivité et son point de vue unique.

Notre conférencière a cherché à définir les éléments d’une "bonne série historique" : celle-ci peut montrer, entre autres, des tranches de vie quotidienne, avec ses désordres, ses violences et ses laideurs ; elle doit éviter le plus possible tout discours moralisateur comme tout manichéisme. Et de prendre des exemples de ces séries télévisées — pour la plupart américaines. La première, Rome en 24 épisodes (sur la chaîne H.B.O) a intéressé un large public. C’était une réalisation grandiose tournée à Cinecitta, avec  un  énorme budget, plus de 4000  figurants et une reconstitution extrêmement soignée ; elle a cependant évité les "scènes à faire", ainsi que les clichés inhérents aux peplums, obligeant le spectateur à questionner l’histoire ; d’autre part le recours aux personnages fictifs a suscité des éclairages nouveaux sur la  société et donné la voix aux  petites gens. Une telle vision de la Rome antique a offert une réflexion sur le pouvoir et sur l’opinion publique — deux sujets très actuels.

Mme Boutet a passé en revue d’autres séries comme celles qu’elle qualifie de nostalgiques, telle Happy Days (une rétrospective idéalisée des années 50) ou celles, nettement plus irrévérencieuses, comme Mad Men, qui  va à l’encontre de la nostalgie optimiste et souligne la violence des rapports sociaux, mettant en évidence une critique du fameux "rêve américain". D’autres séries (comme Les Têtes brûlées ou Papa Schulz ou encore The Pacific) ont révélé un regard plus objectif et plus libre sur certains aspects de la dernière guerre mondiale, avec une recherche  permanente de l’authenticité et du témoignage vécu, même au détriment de l’image traditionnelle du grand peuple libérateur.

Nous avons retrouvé un monde plus familier avec Un village français, diffusé à partir de juin 2001 sur FR 3. Cette série avait pour ambition d’évoquer les années d’occupation dans une petite ville imaginaire du Jura : un microcosme centré sur des personnages qui n’échappent pas toujours aux stéréotypes, mais restent dans une vraisemblance crédible ; leurs auteurs ont réussi à créer une histoire attachante  inscrite dans la durée. Et les conflits qu’ils présentent, entre valeurs et idéologie, entre devoir et confort, se retrouvent dans notre actualité.

Les auditeurs, même s’ils n’étaient pas tous connaisseurs en séries américaines, ont écouté avec intérêt et plaisir Marjolaine Boutet, qui, dans sa conclusion, a précisé qu’il fallait regarder ces productions  dans une perspective critique : ainsi celles-ci nous apprendraient autant sur l’époque de leur production que sur le passé, si soigneusement reconstitué soit-il.

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[339] Mardi 6 décembre 2011
L'helléniste orléanais Anatole Bailly (1833-1911)
par Jean NIVET, vice-président de la section orléanaise

Fils du directeur des messageries L'Orléanaise et d'une modeste commerçante, Anatole Bailly est né en 1833 à Orléans, rue Bannier, dans une maison qui existe toujours. Après avoir été élève du Collège royal de cette ville puis du lycée Charlemagne à Paris, il est entré à l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Agrégé, il a été bientôt nommé au lycée impérial de sa ville natale, où devait enseigner en classe de quatrième jusqu'à sa retraite.

Il avait décidé de se spécialiser en grammaire et philologie, sous l'influence de son professeur Emile Egger, qui s'efforçait d'introduire en France la "grammaire comparée" telle que la pratiquaient, en Allemagne, le linguiste Franz Bopp et son élève Max Müller. Et il eut la chance de rencontrer au lycée d’Orléans trois collègues, Georges Harris, Jules Leflocq et Georges Perrot, qui, en liaison avec leur camarade parisien Michel Bréal, travaillaient à diffuser et à prolonger les travaux des linguistes allemands.

Bailly, lui, consacra ses efforts au renouvellement de l'enseignement des langues anciennes, alors en butte à de nombreuses critiques. Pour cela il publia en 1869 un Manuel pour l'étude des racines grecques et latines puis une Grammaire grecque, deux ouvrages qui reçurent l’approbation du ministre Duruy. Ainsi la grammaire comparée put-elle faire son entrée dans l'enseignement secondaire.

Bailly développa ensuite une collaboration avec Michel Bréal, alors professeur de grammaire comparée au Collège de France. Cela commença par une réflexion critique sur l'ensemble du système éducatif, publiée par Bréal sous le titre de Quelques mots sur l'Instruction publique en France. L'ouvrage proposait un certain nombre de réformes, en particulier dans la pédagogie des langues anciennes. Ces idées séduisirent le nouveau ministre, Jules Simon, mais elles se heurtèrent à l'hostilité de l'évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup.

Plus tard, le ministre Jules Ferry retint quelques-unes des propositions de Bailly. Dans ce contexte parurent chez Hachette, entre 1881 et 1885, quatre manuels très novateurs sous le titre de Leçons de Mots. Désormais, grâce à Bailly et à Bréal, l'étude des textes pouvait se fonder sur un examen minutieux du langage.

A cause de son engagement dans les polémiques de son temps et de sa notoriété, à cause des honneurs qu'il recevait, Bailly aurait pu aspirer à de belles promotions. Mais il préféra continuer d'enseigner à Orléans dans sa classe de quatrième. Son projet était de mener à bien la rédaction d'un Dictionnaire grec-français, qui, après un travail de vingt années, parut en 1895, remplissant de fierté les Orléanais : "C’est, à côté des Pandectes de Pothier, l’œuvre d’érudition la plus considérable qu’Orléans ait vu naître sous la main d’un de ses enfants", dit même l’un de ses collègues, Louis Guerrier.

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