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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 2006 et 2007

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[288] Jeudi 12 janvier 2006
Mais qui est donc SAINTE-BEUVE ?
par Jean NIVET et des membres du Bureau de l'Association

Notre association a tenu à participer à la réhabilitation d’un grand témoin du XIXe siècle longtemps cantonné dans le seul rôle de critique et dont le bicentenaire de la naissance a été marqué de manière trop discrète. La séance — sous la forme d’une présentation illustrée de documents photographiques et de lectures — n’avait d’autre ambition que de corriger, sinon d’effacer les images plutôt négatives de cet écrivain souvent caricaturé, petit bourgeois d’apparence médiocre, devenu la cible de Proust dans son Contre Sainte-Beuve, et qui a laissé dans les mémoires scolaires le souvenir d’un auteur d’innombrables pensées à commenter. Or nous avons un peu oublié que ce personnage raillé par les Goncourt pour sa “petite calotte de soie noire” et son “aspect de portier podagre”, fut un des causeurs les plus brillants de son temps, recherché dans les salons parisiens, apprécié tout particulièrement par la princesse Mathilde Bonaparte.

Mais ce n’est là qu’une facette de l’homme dont la vie a été faite, selon ses propres termes, de “campagnes” successives : d’abord celle du jeune romantique, intégré au Cénacle qui s’était constitué autour de Hugo dont il devient un familier et dont il courtise l’épouse Adèle, époque féconde, puisqu’il publie, entre autres Les Poésies de Joseph Delorme et un roman Volupté. Après 1837, il se transforme en docte professeur de littérature, traitant, entre autres, du jansénisme et de Chateaubriand. Il en sortira un gros ouvrage, étalé sur 20 ans Port-Royal, où il étudie les individualités bien plus que la doctrine, ainsi qu’un remarquable Chateaubriand et son groupe littéraire. Cette carrière professorale dura peu, et l’essentiel de ses revenus provenait des chroniques qu’il envoyait régulièrement aux journaux, principalement dans Le Moniteur et dans Le Temps. On pourrait dire que Sainte-Beuve est devenu critique malgré lui, alors qu’il aurait préféré être reconnu comme l’inventeur de deux genres littéraires (dans lesquels il a excellé) : la “causerie” et le portrait. Sans doute il n’a pas toujours été clairvoyant en jugeant ses contemporains (d’où son surnom — d’ailleurs immérité — de “Sainte-Bévue” de la part de Musset) ; il a toujours conservé des goûts classiques (on le sent bien dans son morceau de bravoure “aimer Molière !”) Cependant il n’a pas systématiquement refusé les nouveautés : pour preuve sa défense du réalisme de Courbet et son analyse bienveillante de Baudelaire.

La partie la plus importante de ce panorama a été bien entendu consacrée à l’œuvre critique. Loin de tout dogmatisme, il avait pour mission de guider ses lecteurs, de les aider à repérer le durable au milieu de la mode éphémère, Il a parlé sans doute de faire “une histoire naturelle des esprits”, mais c’était pour se conformer aux prétentions scientifiques de son temps. En réalité, il se contentait d’observer les cas particuliers (Nicole plutôt que l’espèce janséniste), de faire ce que Lanson appellera des “biographies d’âmes”. Pour lui, la critique littéraire ne saurait être une science, “elle restera un art, un art très délicat, dans la main de ceux qui sauront s’en servir...”. Ce qui compte, c’est “l’épicurisme du goût”, menacé par la pesante érudition. On pourrait parler d’humanisme à son propos, d’autant plus qu’il a toujours cherché à connaître au plus près l’homme, ”c’est-à-dire autre chose qu’un pur esprit”. Et c’est ce qu’on lui a reproché : vouloir remonter de l’œuvre à l’auteur, puis de l’auteur à l’homme, et finalement se focaliser sur l’homme (et on a envie de dire avec Malraux : ”et ses misérables petits tas de secrets”). Il est bien évident qu’on ne pouvait pas ne pas citer Proust : ”le moi de l’écrivain ne se montre que dans ses livres”. Le débat n’est certes pas clos, mais rendons justice à l’auteur des Causeries du Lundi d’avoir rendu à la critique son vrai rôle : redonner le plaisir de la lecture.

La dernière séquence nous a montré un homme lucide, acceptant les nouveauté de son époque et les évolutions nécessaires dans une société devenue industrielle, mais sans perdre de vue un certain nombre de repères traditionnels. Il souhaite que cette société conserve des “esprits fermes et généreux”, rappelant sans cesse les valeurs supérieures de l’humanisme, comme la leçon de Pascal : “Tous les corps, le firmament et les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits”.

 

[289] Mercredi 8 février 2006
Paroles de Poètes
par Jean-Marie BARNAUD et Jean-Pierre SIMÉON, poètes

Jean-Marie BARNAUD a pris le premier la parole, pour préciser leur situation par rapport à l’activité poétique contemporaine, « étant donné qu’aucun poète ne peut parler hors de son temps, même s’il existe — selon le mot de Nietzsche — une parole intempestive ». Une constatation s’impose : il y a, dans la poésie actuelle, une très grande vitalité ainsi qu’une très grande diversité, avec des manifestations multiples, aussi bien dans les librairies, fêtes ou salons que sur les sites internet ; on peut donc parler d’un foisonnement, et qui renforce la puissance du questionnement de la poésie, en particulier sur les rapports à la langue et au monde.

Jean-Pierre SIMÉON — connu par ailleurs par ses fonctions de directeur artistique du Printemps des Poètes — ajoute que cette effervescence poétique a été longtemps méconnue du grand public, qui reste attaché à un certain nombre de préjugés. Par exemple, celui-ci considère la poésie vivante comme un genre marginal, du fait qu’elle est éliminée du champ médiatique. Il est vrai que, dès les années soixante, elle avait disparu des journaux et magazines littéraires, puis, peu à peu, du domaine de la grande édition, pour des raisons économiques. On assiste heureusement à une évolution, du fait d’un travail incessant et discret de la part des poètes eux-mêmes, aidés par des enseignants, des éditeurs de dimension modeste et même des « micro-éditeurs », parfois éphémères, mais toujours dynamiques, et de plus en plus implantés en province. Ce qui tend à corriger singulièrement l’image simpliste d’une poésie qui serait « ou ringarde ou élitiste » ; ou encore la conception d’une poésie comme objet inaccessible, écrit dans un style obscur et réservé à des spécialistes. Or, déclare avec un optimisme convaincu J.-P. Siméon, le nombre des lecteurs de poésie augmente sensiblement et, d’autre part, la poésie contemporaine offre toutes sortes de pistes avec toutes sortes de cheminements possibles, qu’elle soit engagée, spiritualiste, métaphysique, ou simplement humoristique. La même variété se retrouve dans la forme : les « modernistes », qui déstructurent le poème, côtoient les « néo-lyriques ». Il en est ainsi de la lisibilité, qui va de la « lecture directe » à la lecture « différée ». Et, pour donner un exemple concret de cette abondance, de citer quelques poètes étrangers francophones : Adonis (Ali Ahmed Said), Kenneth White et Jean Métellus.

Ce foisonnement, selon J.-M. BARNAUD, n’est nullement incompatible avec une attitude critique. Depuis quelques décennies on assiste à une remise en question, non seulement des formes poétiques, mais des valeurs, des modèles et des références, si bien qu’on peut parler —  pour reprendre un terme que Nathalie Sarraute employait à propos du roman des années soixante— d’une « ère du soupçon ». Le poids de l’histoire — et en particulier des traumatismes de la dernière guerre mondiale — se fait sentir au point que l’écriture, plus d’un demi-siècle après, n’en a pas fini avec ce que Blanchot nommait « le ressassement ». Et de proposer trois exemples significatifs : les Leçons de Francfort de la poétesse allemande Ingeborg Bachmann, les interrogations tragiques de Paul Celan (superbement évoquées dans Béliers de J. Derrida) et, plus récemment, le poème Dis pas ça de Lydie Salvayre sur la catastrophe du 11 septembre — trois exemples de poésies qui font écho au monde.

J.-M. BARNAUD, soucieux d’offrir une perspective historique, a montré ensuite le rôle important tenu par deux revues dont les premiers numéros ont paru dans les années soixante : Tel Quel (publié par le Seuil) et L’Ephémère (chez Maeght). La première, influencée par les sciences humaines et notamment le structuralisme, abolissant l’image traditionnelle du poète ainsi que la subjectivité, affirmant la primauté du message linguistique, a introduit en quelque sorte un courant formaliste, dont le représentant le plus marquant est sans doute Jean-Marie Gleize, exégète de René Char et de sa « poésie hermétiquement oraculaire ». La seconde, animée par les jeunes poètes du moment (René-Louis des Forêts, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Jacques Dupin), d’une esthétique et d’une éthique presque opposées, privilégiait la création individuelle, « la quête d’absolu, l’engagement personnel de la parole ». Ces deux courants vont nourrir la recherche poétique contemporaine ; au-delà de leurs différences évidentes, tous deux vont mettre en lumière le travail incessant sur la langue.

J.-P. SIMÉON revient alors sur le problème de l’attitude critique du poète vis-à-vis de la poésie. Il rappelle qu’il y a eu, à différentes périodes de notre histoire littéraire, un débat entre une veine formelle, depuis les Grands-Rhétoriqueurs, et une tradition « ontologique » ; le dernier avatar serait le combat mené par le courant dit de « l’auto-poésie » (en partie suscité par le Parti pris des choses de Ponge), qui a causé un véritable séisme — à vrai dire annoncé dès 1930 par le mouvement Dada. Et cette remise en cause de toute valeur a causé la rupture du lien avec le public, déconcerté par ces représentants de l’anti-poésie (dont certains vont jusqu’à revendiquer l’illisible !). Mais, par bonheur, ont continué à écrire des traditionalistes, des lyriques, des fantaisistes, qu’ils soient continuateurs d’Aragon, Queneau ou Prévert, ou « écoliers de Rochefort », comme René-Guy Cadou ; et, au milieu de ces deux grands courants — sans doute un peu schématisés — il y a des variantes, des dissidences, des « hors-classement », par exemple Christian Prigent, au carrefour du formalisme et du lyrisme.

Pour conclure, J.-M. BARNAUD, évitant tout didactisme, a choisi de lire L’Orée du Bois d’Yves Bonnefoy, poème dédié à sa fille Mathilde, et un extrait de Parking de François Bon, deux poètes en apparence dissemblables, mais qui « mettent leur confiance dans la parole poétique ».

À la suite de cet entretien si riche en aperçus et d’une grande spontanéité, une discussion s’est élevée, qui aurait pu se résumer dans le mot de Pierre-Jean Jouve : « Tout poème, s’il est vrai, demeure mystère ».

 

[290] Jeudi 16 mars 2006
Peut-on être laïque aujourd'hui ?
débat avec le Père Christophe PANIS et Jean BAUBÉROT

Au lendemain de la commémoration du centenaire de la loi de 1905, nous avons voulu réfléchir sur ce thème d’actualité à partir d’un débat dirigé par le président Alain Malissard avec le Père Christophe Panis, délégué diocésain pour le dialogue interreligieux et Jean Baubérot, professeur d’histoire et de sociologie de la laïcité à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

D’entrée de jeu, le président souligne qu’il ne s’agit pas de revenir sur la loi de 1905 mais de se poser des questions sur ce qui a changé depuis l’affaire du voile en 1989 jusqu’à celle, toute récente, des caricatures de Mahomet en passant par les travaux de la Commission Stasi et la loi sur les signes ostentatoires de 2004. Quelle attitude adopter, en tant que citoyen, devant la montée du fait religieux et surtout des intégrismes, notamment vis-à-vis de l’Islam ? Faut-il rester neutre ou doit-on combattre pour maintenir les grands principes de la laïcité en interdisant ou en légiférant ?

Jean Baubérot part de la situation du tournant des XIX°-XX° où , comme aujourd’hui, la laïcité était menacée après l’Affaire Dreyfus et où deux réponses étaient apportées : celle du combat de Waldeck-Rousseau et de Combes par la loi de 1901 sur les associations et celles de 1904 contre les congrégations, en retrait d’ailleurs par rapport aux partisans de la laïcité intégrale et celle de la loi de 1905, en conformité avec la démocratie libérale et la liberté de conscience. Aujourd’hui, doit-on procéder à un toilettage de cette loi ou la défendre telle quelle ? D’abord,il ne faut pas céder à l’émotion que, trop souvent, la communication, notamment la télévision, privilégie. La mondialisation augmente la xénophobie et le découpage des hommes en catégories contribue à créer le communautarisme. Comme l’individu est de plus en plus responsable de sa vie, l’école ne peut rester ce qu’elle était, c’est-à-dire un lieu de légitimation des connaissances et un outil de promotion sociale. Il y a pléthore de bacs + 5 et peu de possibilités d’ascension sociale, ce qui explique la perte de prestige de l’école et une crise de la réussite.

Aussi la contestation religieuse doit être considérée comme la contestation politique. Ainsi le P.C.F. avec sa doctrine révolutionnaire soutenue par l’U.R.S.S. n’a pas engendré de panique après la guerre ; il a même permis d’intégrer des étrangers fraîchement arrivés. De même l’U.O.I.F. représente une possibilité de contestation mais aussi une possibilité de médiation, comme, avant guerre, la J.A.C. et la J.O.C. étaient des médiateurs entre chrétiens et laïques. Donc, bien penser que l’évolution n’est pas linéaire, qu’elle se fait en zigzag. Le pari de Briand semblait perdu au départ, catholicisme et laïcité apparaissant incompatibles, mais, dès 1924, il était gagné grâce aux accords avec le Saint-Siège, puis à la condamnation de l’Action française en 1926. En 1946, le M.R.P., c’est-à-dire les chrétiens sociaux, constitutionnalise la laïcité. Aussi, sans être naïf ou idyllique, il est nécessaire de faire des paris volontaristes et optimistes : l’avenir est forcément différent du passé.

Enfin, en prenant l’exemple de Briand qui avait regardé ce qui se passait ailleurs, notamment dans les états américains pour l’article 4 de sa loi, concernant les associations cultuelles, J. Baubérot démontre que la France n’a pas de modèle rigide à opposer aux autres ( La France se croit Astérix mais n’a pas de potion magique, dit-il ). Il prône l’accommodement raisonnable, c’est-à-dire sortir du tout ou rien, sans mettre en péril l’ensemble et favoriser la démarche où chacun doit tenir compte de l’autre. La laïcité  est la solution qui permet la liberté de conscience de chacun sans crispation  et un pluralisme apaisé et dynamique. D’autre part, il souligne que, sociologiquement, il existe, sur les plans religieux, politiques ou culturels, des noyaux actifs et militants, fonctionnant comme foyers d’attraction et qu’il existe aussi des périphéries plus ou moins intéressés ou attirées. Donc, il faut considérer les individus, les respecter dans leur appartenance et ne pas avoir un regard communautaire.

Le Père Panis en se demandant si la laïcité est impossible aujourd’hui,  s’exprime alors sur les caricatures de Mahomet  dans lesquelles il voit une affaire d’abord politique. Le journal danois, proche de l’extrême- droite, voulait discréditer la minorité musulmane et la réponse des pays arabes a été évidemment manipulée. Mais on a vu la liberté d’expression, celle de la presse, en concurrence avec la liberté de conscience. Celle-là doit-elle être sans limite ou doit-elle respecter les croyances ? La position des religieux est de dire que la liberté d’expression est fondamentale mais qu’elle ne doit pas aller jusqu’au blasphème et attaquer ce qui est considéré comme sacré aux yeux des croyants. La laïcité doit permettre de vivre ensemble dans une société multiculturelle et polyreligieuse. La liberté d’expression est un droit imprescriptible mais non absolu.

Ensuite, le Père Panis définit la pensée de l’Eglise à partir de la lettre de Jean-Paul II aux évêques de février 2003 et de la position des évêques de France. Ainsi, Jean-Paul II admet la valeur positive de la loi de 1905 (« légitime et saine laïcité ») pour l’Eglise de France et les chrétiens français, parce qu’elle reconnaît le fait religieux. Elle permet aux chrétiens de travailler à l’amélioration de la société et de participer à la vie publique selon leur compétence. Quant aux évêques, ils admettent l’autonomie de la religion et de l’Etat, mais sans ignorance mutuelle. 1905 est l’expression d’un équilibre satisfaisant.

La laïcité couvre aussi la manière dont les religions et donc les Eglises s’insèrent dans la société. L’Eglise ne peut imposer ses conceptions mais ne peut toujours se taire. Elle intervient sur les grandes questions qui engagent l’avenir de l’homme et encourage les catholiques à être présents dans tous les domaines de la vie sociale. Elle veut privilégier le dialogue, la rencontre, le partage, de manière sereine et respectueuse.

En conclusion, pour le Père Panis, la laïcité est une nécessité car c’est un cadre permettant de travailler ensemble à l’édification d’une société plus humaine. Elle favorise le «  vivre ensemble ». Enjeu essentiel pour le XXIe siècle, elle a besoin d’être toujours renouvelée et construite en fonction de contextes toujours nouveaux.

Le président ayant donné la parole à la salle, la première question porte sur les passerelles entre les groupes religieux pour une meilleure connaissance réciproque. Pour J. Baubérot, il faut donner du temps au temps car la présence des musulmans est un fait récent. Des lieux de dialogue existent comme dans cette mosquée du XVIII° arrondissement de Paris mais il faut aussi des médiateurs professionnels  car la langue nécessite une traduction exacte pour ne pas commettre d’impair. Il faut aussi une bonne connaissance des cultures. Le Père Panis évoque ses réunions maintenant trimestrielles à Orléans avec les protestants, un religieux orthodoxe, des représentants de deux mosquées, d’un moine Zen et d’un soufi. Mais au niveau des fidèles les répercussions sont lentes. Il ne faut pas laisser les quartiers devenir des ghettos mais encourager la mixité sociale pour éviter le communautarisme.

Une interlocutrice demande alors si l’accommodement raisonnable suppose l’abandon des grands principes. J. Baubérot répond que déjà la laïcité est à géométrie variable en prenant l’exemple de la condamnation de la France par la Cour européenne des Droits de l’Homme, à deux reprises, en fin d’année dernière, pour atteinte à la liberté d’expression. Or, France-Soir a fait silence sur cette condamnation, mais a choisi de publier les caricatures de Mahomet. Le dispositif judiciaire permet de trancher mais l’Etat français n’a plus le dernier mot ; il y a maintenant un droit supérieur à celui de la France. Pour lui, l’accommodement raisonnable, c’est faire la part de ce qui est réversible et de ce qui est imprescriptible comme l’excision par exemple. La laïcité n’est pas une contre-religion mais doit proposer des pratiques pour gérer du bon sens face aux diverses religions. 

La dernière intervention porte sur l’enseignement du fait religieux dans les collèges et les lycées, comme passerelle entre les religions. On constate aujourd’hui un manque très fort de culture religieuse chez les élèves et une formation des maîtres insuffisante en ce domaine, voire une réticence chez des enseignants habitués à une longue pratique de la laïcité. Ne serait-il pas utile de développer cet enseignement ? J. Baubérot acquiesce en précisant que la formation des maîtres fait partie du cahier des charges de l’Institut spécialisé créé en 2002 après le rapport Debray et dirigé par Dominique Borne au sein des Hautes Eudes en Sciences Sociales. Il y a une volonté au niveau du secondaire mais les moyens ne sont pas à la hauteur de l’objectif et il faudrait de meilleurs relais entre la recherche et le secondaire. Cet enseignement serait bien mieux qu’un enseignement purement confessionnel comme celui dispensé en Allemagne. D’autre part, les aumôneries sont cantonnées à la catéchèse. Le Père Panis abonde dans ce sens, fort de son expérience personnelle. L’aumônerie permet la discussion des jeunes sur les problèmes de leur âge et l’aumônier n’est qu’un interlocuteur pour guider la réflexion.

En conclusion, le président Malissard, constatant la convergence d’idées des deux intervenants, espère que la laïcité, cadre pour les rencontres et les passerelles entre les religions, puisse être riche d’avenir. 

 

[291] Mardi 4 avril 2006
Les Thermes de Caracalla et leur galerie d’art
par Alain MALISSARD, professeur émérite à l'Université d'Orléans

L’auteur de L’eau à Rome a rappelé l’existence, à coté des balnea privés et de petite dimension, des thermes, énormes constructions comprenant des installations balnéaires (frigidarium, tepidarium, caldarium), mais aussi des palestres, des bibliothèques, des salles de réunion ou de concert, véritables Maisons de la Culture de l’Urbs. L’essor de ces établissements datant des débuts de l’époque impériale ne s’est pas démenti ; il est dû à la conjonction de quatre facteurs : les progrès de la construction, ceux du chauffage, l’amélioration de l’adduction de l’eau et surtout la volonté politique.

Ces thermes, mieux conservés que ceux de Dioclétien édifiés un siècle après et de nos jours noyés dans la ville, avaient été conçus par Septime Sévère et entrepris par son fils Caracalla. Inaugurés en 216 de notre ère, ils sont situés au pied de l’Aventin et au débouché de la Via Appia, formant une entrée monumentale.

Ce monument, fait pour accueillir 8000 Romains par jour — qui fut admiré “de son vivant” et comme ruine — est d’abord le fruit d’une véritable révolution architecturale (l’utilisation de la voûte d’arêtes et de l’arc alvéolaire a résolu le problème de l’équilibre et de la couverture de vastes espaces). Il présente trois caractéristiques essentielles :

  • il fait partie d’un projet urbanistique énorme, visant à l’aménagement de toute la partie sud de Rome ; il a nécessité des travaux gigantesques : un terrassement sur une superficie de deux fois la Place de la Concorde avec un dénivelé de 14 mètres; des contraintes de chauffage (50 fours consommant 10 tonnes de bois par jour), d’approvisionnement et d’évacuation des eaux.
  • il est bâti selon un plan rigoureux et harmonieux, le plan “canonique” des Thermes de Trajan: sur un quadrilatère de 320 sur 330m, avec au sud deux grandes bibliothèques encadrant les citernes sur deux étages dissimulées sous des fontaines monumentales, au milieu un vaste jardin ou “xystus”, de part et d’autre des salles de réunion et des gymnases. Les thermes proprement dits occupent la partie centrale, bâtie sur deux niveaux, avec à droite et à gauche, symétriquement, vestiaires ou apodyteria et palestres; le frigidarium dont les voûtes reposent sur 8 colonnes immenses, est éclairé par de hautes fenêtres ; au-delà du tepidarium, le grand caldarium circulaire a reçu une coupole de 36 mètres de diamètre, aussi ample que celle du Panthéon d’Agrippa.
  • la somptuosité du décor n’avait rien à envier à celle des demeures patriciennes les plus riches, que ce soit dans les revêtements de marbre jouant sur les couleurs ou les mosaïques des pavements. Mais ce qui faisait la richesse de ces thermes, outre les ressources intellectuelles offertes par les bibliothèques, salles de réunion, lieux d’échanges, c’était la galerie d’art constituée par quantité de statues placées à l’intérieur, dans les niches des murs ou des portiques, et même à ciel ouvert.

Les fouilles, commencées au XVIe siècle, ont permis de retrouver de nombreux trésors, comme ces têtes d’Hermès et d’Asclépios que nous avons admirées. Certaines de ces statues se sont révélées être des copies de modèles grecs célèbres : ainsi l’Héraklès de Polyclète, une Aphrodite de Praxitèle, et même une Aphrodite anadyomène, (hélas ! mutilée) copie hellénistique d’un bronze réalisé d’après un tableau d’Apelle. Le Musée de Naples conserve de la fameuse collection Farnèse deux œuvres majeures : le plus grand groupe connu de l’antiquité — copie tardive de deux sculpteurs rhodiens — dit “le taureau Farnèse” et la statue géante d’Hercule.

C’est là, devant cette œuvre à la fois hellénistique et baroque inspirée de Lysippe que M. Alain Malissard a achevé sa promenade dans les Thermes de Caracalla en reconnaissant que la sculpture romaine n’avait rien produit d’original depuis la période archaïque et qu’il y avait un contraste entre l’audace architecturale de ces bâtisseurs et le traditionalisme — voire le conservatisme — de l’art officiel de l’Empire.

 

[292] Jeudi 21 septembre 2006
La collection des “Belles Lettres”, un patrimoine éditorial
par Jacques JOUANNA, président de l'association nationale Guillaume-Budé, professeur de littérature grecque à Paris-IV et membre de l’Institut

M. Jouanna s’est d’abord félicité que les liens restent étroits entre “Budé Paris” et la province, en particulier avec les sections les plus vivantes (dont la nôtre), avant d’évoquer l’histoire de l’Association née en juillet 1917 en un temps où les valeurs humanistes étaient quelque peu oubliées, mais non la fierté nationale (puisque l’ambition était de rivaliser avec le fleuron de la philologie germanique, l’austère collection Teubner)

C’est en effet en 1919 que fut créée la maison d’édition, appelée “Société des Belles Lettres” dont le maître d’œuvre fut le grand helléniste Paul Mazon. Son projet était de publier 100 volumes en moins de 10 ans, avec un rythme de 10 à 12 par an. Ce programme fut respecté et ses successeurs (dont Alphonse Dain et J. Irigoin) ont toujours maintenu la cadence des publications. Le champ des textes a été régulièrement agrandi : par exemple, en grec l’édition de Denys d’Halicarnasse et de Diodore de Sicile est achevée, et les ouvrages techniques, de médecine en particulier — domaine d’élection de notre Président national — ont fait leur apparition dès 1970. L’activité éditoriale s’est également élargie; d’autres collections ont vu le jour, comme la collection des Universités de France, la collection byzantine, la collection Alma pour le latin médiéval, dont le fleuron est l’édition internationale d’Isidore de Séville, sans parler de la collection des Classiques de l’Humanisme (née en 1964) où sont publiées les œuvres de Pétrarque… et de Guillaume Budé.

Pour illustrer la vitalité des “Belles Lettres”, M. Jouanna a rappelé la prompte reconstitution du stock après l’incendie qui a réduit en cendres plus de trois millions de livres et a donné un chiffre concernant la seule collection des Études anciennes : il y a actuellement au catalogue 827 titres dont 448 pour le grec ; les “best-sellers” étant Les Travaux et les Jours d’Hésiode (traduit par Paul Mazon en 1928 !), et pour le latin, L’art d’aimer d’Ovide (traduit par Henri Bornecque en 1924 !)

Les deux emblèmes chers aux budistes : la chouette sur fond ocre et la louve sur fond brique ne sont pas près de disparaître des bibliothèques... toujours grâce à la fidèle collaboration entre l’Association Guillaume-Budé et la Société d’édition des Belles Lettres.

À la suite de cet exposé un peu sévère, M. Jouanna a tenu à nous présenter “en primeur” la première version de la communication qu’il destine à la séance de rentrée de l’Institut (le 24 octobre) qui a pour thème l’Homme et la Nature, communication qu’il a intitulée Aux racines de la nature de l’Homme, inspirée par deux fresques du XIIIe siècle de la crypte du Duomo d’Anagni — voir ci-dessous — (l’ancienne capitale des Herniques, à 40 km au sud de Rome). Celles-ci illustrent parfaitement la place de l’Homme dans le Monde selon la conception médiévale. La première montre, au milieu de cercles concentriques représentant le Cosmos, le microcosme de l’Homme, avec ses quatre âges et ses quatre humeurs et en totale correspondance avec le macrocosme. On peut y lire la théorie des 4 tempéraments (sanguin, bilieux, mélancolique, flegmatique) qui influença l’Occident pendant des siècles jusqu’à Lavater. Sur la seconde fresque, deux personnages sont représentés et nommés : Hippocrate enseignant Galien.

M. Jouanna décrit alors les grandes étapes de la pensée médicale de l’Antiquité : le corpus hippocratique et ses grands principes, les traités de Galien (six siècles après) qui voit dans le médecin aussi un philosophe, et, à partir du IIIe siècle, l’éclosion d’une abondante littérature dont une grande partie est apocryphe, mais non dépourvue d’intérêt: plus de soixante traités dont certains ont été retrouvés récemment, tous faisant référence à Hippocrate qui a imprimé sa marque sur la culture médiévale. M. Jouanna a raconté - en conclusion et lors de l’échange qui a suivi son enquête sur les ouvrages médicaux qui l’a conduit jusque dans les archives des monastères du Mont Athos. Ce qui prouve qu’il reste encore des découvertes à faire dans les textes anciens… à publier plus tard bien entendu aux “Belles Lettres” ! …

 

[293] Mardi 24 octobre 2006
Charles LASSAILLY, un « romantique frénétique »
par Jean NIVET, professeur de Lettres, vice-président de la section orléanaise Guillaume-Budé

Il s'agissait de commémorer le bicentenaire de la naissance d’un orléanais fort peu connu, Charles Lassailly. On peut longtemps chercher ce nom dans les dictionnaires ou les manuels ; il ne se trouve — et par raccroc — que dans la Littérature publiée chez Larousse sous la plume d’Antoine Adam. On peut donc dire que cet écrivain est tombé dans l’oubli et pourtant il s’était acquis très tôt une véritable célébrité : il était devenu le parfait représentant des modes de la grande époque romantique.

Dans un premier temps, le propos de Jean Nivet fut d’éclairer l’homme. Charles Lassailly, né le 3 septembre 1706 au 16 de la rue Royale, ce fils de courtier travailla à la Pharmacie Montagné, près des Halles, tout en s’abreuvant de poésie lamartinienne. Après avoir entrevu Hugo et Nodier de passage à Orléans en 1825, il décide de tenter sa chance à Paris où il connaît la vie de bohème. Cependant, ce qui paraît inexplicable, c’est que cet inconnu a pu établir des contacts avec des gens célèbres, comme Cousin, Dumas et Vigny, qu’il a été admis aux samedis de Gavarni et au salon de la Duchesse d’Abrantès. Sans doute a-t-il suscité la sympathie par son caractère original et extravagant, son côté dandy, aspect qui contrastait avec le sérieux qu’il manifestait dans son métier de journaliste. Après avoir tenté à plusieurs reprises de fonder des revues au destin éphémère, tirant le diable par la queue, il finit par accepter des emplois de secrétaire, parfois sans lendemain, comme auprès de Balzac. Peu à peu son caractère s’est aigri, et les premiers symptômes d’une maladie mentale le conduisirent à un internement. « En somme une vie assez banale qui ne justifie guère l’intérêt que lui portèrent ses contemporains ». En apparence seulement, car, avec beaucoup d’habileté, Lassailly avait su se créer un personnage, et même plusieurs au cours de l’évolution des modes. Jean Nivet en dénombre six : d’abord le personnage de « Jeune France », défenseur inconditionnel de Hugo à la Bataille d’Hernani, se donnant avec ses pairs Petrus Borel, Philothée O’Neddy et Xavier Forneret, comme mot d’ordre de choquer pour alerter les consciences ; ensuite le « bousingot », nettement plus politisé, cultivant avant la lettre la poésie engagée; puis le « grotesque » (au sens où l’entend Théophile Gautier), un rôle qui lui va comme un gant, lui “qui a eu la chance d’être très laid” surtout à cause de son nez “fabuleux”. Les avatars qui ont suivi nous renvoient encore à la littérature : Lassailly a joué au poète maudit, au sosie du Neveu de Rameau, au « ver de terre amoureux d’une étoile » (en mai 1836, il s’éprend brusquement de la Comtesse de Mayencourt entrevue dans une loge des Italiens, mais n’osera jamais lui adresser la parole).

Après avoir montré les facettes de ce curieux personnage qui a incarné à lui tout seul toutes les postures du Romantisme, Jean Nivet a abordé l’œuvre, dont la majeure partie est aujourd’hui inconnue du fait qu’elle est enfouie dans des revues difficilement accessibles. On y trouverait des « lisettes » — petits textes d’une prose assez originale — des articles de critique littéraire (Lassailly a tenu longtemps la rubrique des spectacles dans l’Indépendant, où il maniait volontiers l’éreintement), des poésies, souvent conventionnelles,sauf dans le genre satirique.

Mais le plus intéressant est sans aucun doute son roman de 1833, écrit à la première personne, intitulé Les roueries de Trialph. Le héros, double de l’auteur, qui croit à son génie et ne connaît que des échecs, jette un regard à la fois désabusé et féroce sur la société de son temps ; après une tentative de suicide par le poison, en proie à des hallucinations, il devient l’incarnation du mal et exerce son pouvoir maléfique sur les êtres qu’il rencontre, pour finir, après d’horribles visions, par une noyade volontaire. Ce roman étrange — pour ne pas dire délirant — et cependant admiré par Vigny qui en favorisa l’édition — s’inscrit parfaitement dans le courant dit « frénétique », illustré à la même date, entre autres par Jules Janin et Petrus Borel, figures pittoresques du dandysme. Camus a remarquablement analysé cette attitude dans L’Homme révolté, où il cite d’ailleurs Charles Lassailly, pour qui « la révolte se pare de deuil et se fait admirer sur les planches » ; il le place dans la lignée des dandys, « ceux qui jouent leur vie faute de pouvoir la vivre », ces dandys qui vont de Byron à Lautréamont, et même jusqu’à Dada…

Jean Nivet qui voit en Lassailly, avec la caution de Camus, un précurseur, s’est alors interrogé sur son drame intérieur qui l’a conduit à la folie. S’est-il épuisé, comme le pensait Vigny qui a transposé son histoire dans Chatterton, à tenter de concrétiser dans ses oeuvres les richesses qu’il sentait en lui ? Ou bien a-t-il ressenti douloureusement l’impossibilité de mettre sa vie en accord avec ses idées et son idéal de « mission messianique du poète » ? Ses extravagances et ses excentricités n‘avaient-elles pas au fond pour but d’« éveiller les consciences » ?

La conclusion a posé le problème de la survie de Charles Lassailly : l’écrivain est certes oublié, mais non le personnage qui a fécondé l’imagination au-delà du Romantisme et que l’on retrouve dans des créations littéraires aussi variées que le Don César de Bazan de Hugo, Michel Chrétien et Lucien de Rubempré dans Balzac, Ferrante Palla dans Stendhal, Chatterton de Vigny, Jérôme Paturot de Reybaud, Samuel Cramer dans La Fanfarlo de Baudelaire… et bien sûr dans le Cyrano de Rostand… Belle destinée pour cet obscur orléanais que de revivre en littérature par personnages interposés !

Il est possible de télécharger la première édition des Roueries de Trialph sur le site de la BNF : Gallica.

 

[294] Mercredi 6 décembre 2006
Répéter, redire, ressasser à propos de trois courtes pièces de Samuel Beckett (Comédie, Catastrophe, Pas)
par Bruno CLÉMENT, président du collège international de philosophie, professeur à Paris-VIII

Cette conférence a été donnée à l’occasion de la représentation à Orléans, par la "Scène Nationale" des courtes pièces de Beckett mises en scène et jouées par Michaël Lonsdale.

Le projet de Bruno Clément n’était pas de commenter la pensée de l’auteur de Molloy dans une perspective didactique — d’autant plus que son œuvre est aux antipodes d’un message à délivrer — mais de donner au futur spectateur de pièces qui s’apparentent plutôt à des essais, quelques points d’ancrage ou quelques balises. On est donc parti d’éléments déjà connus : le décor d’En attendant Godot, paysage schématique, devient dans Fin de partie un lieu clos, sorte de cube à peu près fermé ; aux quatre héros ”mobiles” de Godot succèdent un aveugle paralysé, deux vieillards-troncs émergeant de poubelles, et un seul serviteur valide. La communication avec l’extérieur s’est considérablement réduite ; désormais tout va se passer dans un monde clos: à l’intérieur d’un crâne. C’est là une rupture capitale et Bruno Clément insiste : “le théâtre assume alors sa démission politique” ; il entre dans “la logique de l’intériorité”. La scène devient “l’espace du dedans”, selon l’expression d’Henri Michaux, ou “l’espace du crâne” et l’on peut s’interroger sur ce que Beckett peut explorer dans cet espace qui se confond avec l’espace théâtral.

Bruno Clément a proposé ensuite l’exploration des trois petites pièces choisies par Michaël Lonsdale, dissemblables en apparence, mais qui obéissent à une logique interne.

— Comédie, la plus ancienne (elle date de 1963), montre l’importance de l’image — qui tient à cœur à celui qui écrivit à la même époque le scénario d’un film avec Buster Keaton — et de la voix (lui qui réalisa des pièces pour la BBC). Le rideau se lève sur trois jarres d’où émergent trois têtes qui libèrent leur parole mécanique dès qu’elles sont frappées par la lumière ; le schéma est fort simple : il s’agit d’une relation triangulaire entre un homme H et deux personnages féminins, F1 et F2, c’est-à-dire la femme et la maîtresse, comme dans le bon vaudeville bourgeois. En réalité ces trois voix n’en font qu’une : celle de l’homme qui est une remémoration avec redites et reprises ; il s’agit peut-être des fantasmes d’une seule conscience.

— Pas, écrit en 1976, met en scène une femme d’une quarantaine d’années prénommée May qui fait méthodiquement les cent pas sur les planches (façon de parler, elle en fait sept ! — Beckett le méticuleux a tout compté et tout minuté) s’entretient avec sa mère invisible, seulement présente par la voix. Ce “dialogue intérieur” est peut-être inventé ; le personnage qu’on voit est peut-être lui-même “inventé par la voix.”… la voix reste, scandée par l’obsession des pas, ressassant indéfiniment la vie, imaginaire ou vécue qu’elle résume par “tout ça”.

— Catastrophe, la pièce la plus récente (1986), est à part, contredisant la “démission politique” : elle a été écrite pour soutenir Vaclav Havel alors emprisonné par les tenants de la dictature prosoviétique qu’on retrouve dans le personnage du metteur en scène (à gueule d’apparatchik) manipulant et humiliant le protagoniste muet. Nous sommes en effet dans l’univers de la tragédie, dans la tradition du théâtre baroque et le terme de catastrophe signifie d’abord le dénouement, lequel n’était pas prévu, puisque le “héros” trouve la force de relever la tête. (le dramaturge, soucieux des éclairages, a voulu que l’attention du spectateur se focalise sur l’acteur, puis sur le corps et enfin sur le visage)

M. Clément a alors montré les liens entre ces trois pièces : d’abord ce qu’on pourrait appeler l’unité de lieu : “l’espace intérieur ou l’espace du crâne” ; ensuite la part de réflexion sur le théâtre, par exemple sur l’espace scénique (dans Pas, il reproduit la mise en scène intérieure d’un personnage en proie au doute) ou sur la volonté systématique de faire un théâtre “performatif” et surtout le phénomène de “va et vient”, de ressassement, caractéristique de toute son œuvre. Et de citer En attendant Godot où “il ne se passe rien, deux fois” ! Pour avancer, il faut revenir en arrière : ce schéma se répète dans Oh! les beaux jours ainsi que dans La dernière bande. Dans Comédie on entend deux fois la même chose, mais avec variations ; dans Pas, on assiste à ces allers et retours, et le changement n’est sensible qu’à la fin, puisque May disparaît ; la toute dernière séquence de Catastrophe est immédiatement reproduite. Ces répétitions, ces retours en arrière se retrouvent dans l’écriture de Beckett, qui conserve ses corrections et ses hésitations dans son texte définitif — et en particulier dans la structure de ses romans (et même dans le mouvement de certains de ses personnages — dans Molloy par exemple — qu’on pourrait assimiler à une reptation) De ces avancées et reculs successifs, Beckett en fait à la fois une poétique et une “machine à impressionner”

Lors de la conclusion et en réponse aux questions posées au cours de l’échange qui suivit, Bruno Clément a tenu à rectifier quelques idées reçues : le théâtre de Beckett ne peut se réduire à une illustration de l’absurde, ni à quelques principes philosophiques : s’il est effectivement nourri des grands philosophes et s’il fascine ceux de son temps, il ne théorise jamais, étant avant tout “un créateur et un inlassable inventeur de formes” ; sa célèbre “métaphysique de la condition humaine” se place essentiellement au niveau du langage. “Ce fils de Racine” — selon le mot de son ami et exégète Ludovic Janvier — a tout sacrifié à la rigueur.

 

[295] Jeudi 11 janvier 2007
Louis XIV et la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans
par Olivier CHALINE, professeur d'histoire moderne à Paris-IV, auteur de Le règne de Louis XIV, Flammarion, 2005

Notre cathédrale a été dénigrée par Hugo et Proust et elle est largement méconnue. Pourtant elle possède un transept étonnant avec rosaces en forme de soleil, le portrait de Louis XIV au centre et autour, la célèbre formule Nec pluribus ipmpar datée de 1679. Pour comprendre cette intrusion du Roi-Soleil dans une façade gothique, il faut remonter en 1568 et à l’action des protestants faisant sauter les piliers de la croisée, ce qui entraîna la ruine du transept et des travées voisines de la nef. Devenu roi, Henri IV prit la décision de la reconstruction de ce qui avait été détruit, engageant les Bourbons dans un effort qui ne s’achèvera que sous la Restauration.

Le conférencier part de deux documents d’archives figurés, connus grâce à la thèse du chanoine Chenesseau, car ils ont disparu dans les incendies de 1940 : l’état des lieux après l’explosion et celui de 1638. À cette date, si le chœur est réparé et livré au culte, la croisée du transept est inachevée, comme les deux travées de la nef  reliant les deux restées en place et qui servent de modèle. Deux tours romanes sont détachées en avant.

La reconstruction implique un long chantier dirigé par un bureau orléanais où siègent l’évêque, deux bourgeois et un officier de finances et qui  surveille techniquement les travaux tout en réglant l’emploi des fonds. Ceux-ci affluent avec une belle régularité jamais démentie, soit, chaque année, 13600 livres prélevées sur le revenu des gabelles, plus 3000 livres de don personnel du roi. Le bureau aura d’ailleurs un rôle important en concevant non pas une simple restauration du préexistant mais en voulant un allongement de la nef et des tours de façade très hautes, contre l’avis du roi qui finit par céder après 1706. Mais, c’est lui qui impose l’ordre gothique de façon à préserver l’unité de ton de l’édifice. Il intervient aussi personnellement (il est venu sur place en 1684)  pour faire détruire, après consultation de son architecte Jules-Hardouin Mansart, puis plus tard celle de Robert de Cotte, le clocher de transept de Le Mercier,  pour le remplacer par une construction elle aussi gothique.

Étudiant l’ornementation, O. Chaline montre le contrôle monarchique quasi complet du programme. Un doute subsiste en ce qui concerne les transepts à la gloire de Louis XIV et qui sont sans équivalents ailleurs. Est-ce une demande du roi lui-même au lendemain de la Paix de Nimègue (1678), tout auréolé de ses victoires ? Ou est-ce une initiative du bureau pour exalter la grandeur royale et pour mieux attacher le souverain à la cathédrale ? Pour le reste, les photographies présentées des vitraux ou des portes déclinent abondamment les symboles royaux, fleurs de lys, croix du Saint-Esprit, armes de France, "L" entrecroisés, soleil.

Quant au mobilier intérieur, le conférencier souligne le rôle, à partir de 1655, de l’évêque Cambout de Coislin, évêque résident et rigoriste, Grand Aumônier de France et ami proche du roi. En effet, pour la construction du jubé, (1690-1699) — aujourd’hui détruit —, par Tuby, lié à Lebrun, et à laquelle participe Mansart qui y fait ajouter des marbres de couleur, des chérubins, des artistes proches du roi arrivent à Orléans. C’est sans doute plus remarquable encore pour les stalles achevées en 1706. Les dessins en circulaient comme le montrent les parentés avec ceux de la chapelle royale de Versailles et ceux du chœur rénové de Notre-Dame de Paris. Jacques Gabriel et le sculpteur Degoullons sont intervenus. La marque du roi et de l’évêque est partout présente et de grandes guirlandes verticales manifestent l’intrusion des décors des appartements à la mode. Ainsi, nous avons à Orléans, à Notre-Dame de Paris et à la chapelle royale les mêmes idées, les mêmes modèles (voir l’Adoration des mages, la Pentecôte), les mêmes artistes.

En conclusion, le conférencier montre les liens complexes et étroits entre le souverain et ses sujets, ce qui permet de nuancer la personnalité du monarque. Il apparaît ici comme un maillon dans la construction de l’édifice par fidélité à la promesse de son grand-père mais la cathédrale n’est pas exactement conforme au projet initial entériné par le roi tout-puissant. Les Orléanais ont fini par imposer l’agrandissement et Louis XIV a su accepter des compromis quitte à les masquer de sa magnificence. En ne cédant pas sur la poursuite des travaux en gothique, il a montré que ses goûts artistiques n’allaient pas totalement au classique, marque profonde de son règne. 

 

[295b] Mardi 13 février 2007
Poésie et Vie quotidienne
entretien entre deux poètes : Philippe LONGCHAMP et Patricia CASTEX-MENIER

Le Président Alain MALISSARD a présenté ses invités en citant Michel Deguy à propos du rôle du poète qui consiste « à rendre compte du fait de vivre ; ce qui peut recouvrir des aspects différents du quotidien, du plus intime de soi au regard porté sur les événements du monde, avec un dénominateur commun : une langue qui transcende ce quotidien ».

Sans préambule, les deux poètes illustrant chacun à leur manière les deux facettes du quotidien, ont lu, chacun à leur tour, de larges extraits de leurs œuvres. Le premier, Philippe LONGCHAMP a choisi dans Et dessous le sang bouscule (paru en 2003) d’écrire chaque jour du mois d’août 2001 un sixain, plus un vers décalé, qu’il met en parallèle avec le même jour de l’année antérieure, pour évoquer un événement rapporté dans les colonnes du journal « Le Monde », qu’il soit anecdotique, saugrenu ou en rapport avec l’actualité tragique — comme la traque des clandestins à Calais ou le massacre de Szebrenitza. Jouant sur les contrastes ou sur l’effet kaléidoscopique, le poète porte un témoignage durable sur l’éphémère de notre temps. Dans un recueil plus récent Des pas de crabe sur du jaune, il dessine, dit-il, « des personnages qu’il essaie de faire passer sur scène sans trop les déranger », comme ce Majnoun « qui marche comme un fou », ou cette « grande buveuse avec des cachotteries au fond de ses yeux gris bleu et ses mains pleines de silence », nous faisant sentir ce passage imperceptible de la vision au souvenir et du souvenir à l’apparition fantomatique, la poésie se glissant dans les interstices entre le réel et l’imaginaire. Philippe Longchamp a donné un dernier exemple, tiré de Malfaçons, qui relève du même principe que le premier recueil : dans la forme contraignante du décasyllabe, le poète dit, en respectant la chronologie de l’été 2006, les horreurs, le chaos, les champs de mines au Liban, la litanie des corps meurtris, « de nos corps qui ont les traces de ta vieille guerre », et celle de « nos âmes recousues 100 000 fois. »

Le registre de Patricia CASTEX-MENIER est d’un ordre différent, au moins jusqu’à son avant-dernier recueil : le sujet de Bouge tranquille est tiré de son expérience intime, de ses rapports difficiles avec sa fille adolescente; et cette révolte lui inspire de très beaux vers, comme :

  « ta frénésie à te jeter toi-même de la poudre aux yeux » ou :
« tu montes dans les gréements de l’insolence… » ou :
« Ne confonds pas le vrai avec son double ! … »

Dans L’Éloignée, poème autobiographique, P. Castex-Menier relate l’agonie et la mort de sa mère ; elle ouvre « la grande Armoire » pour un dernier inventaire des choses, « des draps pliés, des mouchoirs brodés » et des souvenirs qu’elle appelle superbement « les cailloux du Petit Poucet de ma mémoire. » Elle aligne le « menu peuple des jouets qui attend », les ours en peluche « qui n‘ont pas fermé leurs yeux de porcelaine », tous ces bons génies en miniature, « effigies de l’affection ».

X fois la Nuit, sa dernière œuvre traduit un élargissement très sensible du registre poétique : la deuxième partie notamment « la Nuit du Chant » évoque l’Iliade :

  « ..un jeu terrible de cache-cache
où mieux que les hommes trichent les dieux… »
… Dehors dans le fracas des armes
L’ubris des héros du jour… »

Le quotidien n’est cependant pas absent, car l’épopée antique est lue en résonance constante avec le monde actuel. Le chant suivant porte même en exergue un vers d’un poète irakien contemporain…

À la suite de ces lectures alternées, le thème annoncé a été l’objet d’un échange entre les deux poètes. Ph. Longchamp a d’abord écarté l’assimilation entre quotidien et réalité, se référant au mot célèbre de Boris Vian : « Tout est vrai, puisque je l’ai inventé », puis il a reformulé le problème en précisant les questions : la poésie est-elle présente dans la vie quotidienne ? dans les « choses de la vie quotidienne qu’on dit conventionnellement poétiques » ? La poésie doit-elle parler de cette vie quotidienne ? Pour P. Castex-Menier, le quotidien, c’est d’abord l’expérience personnelle, aussi bien présente dans l’œuvre autobiographique que dans celle qui parle de la vie quotidienne des autres, » des gens qu’on ne connaît pas et qui meurent sous les bombes ». Et de rappeler que cette poésie qui a tant de mal à trouver sa place dans la vie actuelle, a été la première parole, celle des origines, mais dont il est difficile de dire si elle était en phase avec le quotidien. Les intervenants, sans masquer leurs divergences, ont trouvé un terrain d’entente : s’il est vrai que le quotidien se nourrit du concret, la poésie se doit d’en faire autre chose, par le biais de la forme — ou du regard. Le poète, dit P. Castex-Menier, voit le quotidien d’une certaine manière, avec sa vision originale, qui change notre propre regard et cette vision doit se traduire dans les mots. Ph. Longchamp insiste sur le travail de l’écriture (« le rôle de la poésie, c’est de forcer la langue à dire ») tout en reconnaissant l’importance primordiale du rythme et du son parfois en contradiction avec le sens des mots. Et ces mots, le poète peut les trouver « dans la rue, dans le ruisseau… matériau sans transcendance ni référence », comme l’écrivait Georges Perros.

La conclusion a été laissée — poétiquement — à Patricia Castex-Menier ; évoquant la « simplicité » du poète qui fait partie des « gens ordinaires », a lu un poème — son viatique ou son talisman — de Fernando Pessoa, extrait du Gardeur de Troupeaux (« Mon âme est comme un berger. »), magnifique exemple de cette poésie où le quotidien de la nature est transcendé par un souffle d’une grande pureté.

 

 

[296] Samedi 17 mars 2007
Peut-on se fier à l’école ?
Débat entre Jean-Paul BRIGHELLI et Philippe WATRELOT

Le Président Alain Malissa présenta d'abord les deux invités, Jean-Paul Brighelli, agrégé de lettres classiques (dont le livre récent La fabrique du crétin avait fait quelque bruit dans le Landerneau enseignant) et Philippe Watrelot, professeur de sciences économiques et secrétaire général du Cercle de Recherches et d’Action pédagogiques. Il avait pour tâche de diriger la discussion qu’on imaginait d’avance animée, étant donné les positions notoirement opposées des deux invités. Après un constat de départ plutôt pessimiste, d’ailleurs étalé avec complaisance dans les médias : les connaissances s’amenuisent, les moyens d’expression se dégradent, l’école n’inspire plus confiance, elle est mal adaptée, pire, elle n’accomplit plus sa mission, M. Malissard a adressé à ses deux collègues la première question : Quel est le problème essentiel qui se pose à notre enseignement et dont le traitement devrait être prioritaire ?

J.-P. Brighelli s’empresse de confirmer le diagnostic alarmant, en mettant en avant un chiffre (tristement) éloquent : 50% des étudiants — forcément bacheliers — échouent à la première année de Faculté (97% des titulaires du “bac pro”). La faute en incombe-t-elle au Lycée qui affiche 83% de réussite au bac ? Au collège, accusé d’être le “maillon faible” de l’ensemble d’où sortent chaque année 160 000 élèves sans rien : c’est-à-dire sans même la maîtrise de la lecture courante ? Faut-il chercher plus en amont, à l’école primaire ? De toute façon, “tout est maillon faible “ dans notre système éducatif…

Ph. Watrelot — qui ne doit pas être compté parmi les “déclinologues” reconnaît cependant les points noirs de notre enseignement : d'abord les 750 000 élèves qui quittent le système à tous les niveaux chaque année, en cinq vagues à peu près égales, le plus grave étant le départ des 150 000 en situation d'échec à la fin du premier cycle (ce chiffre est constant depuis une bonne dizaine d'années). Sans doute, nous avons assisté à un phénomène de massification, mais y-a-t-il eu pour autant une véritable démocratisation ? Si elle existe, elle reste ségrégative. La vraie question, c’est de savoir comment l’école est capable de “dépasser la panne de l’ascenseur social”, et la réponse est éminemment pédagogique. Assurément l’école aurait dû, au moment de l’afflux des années soixante, aurait dû se transformer en profondeur, alors qu’elle est restée identique et frileuse. Que faire aujourd’hui ? Éliminer les 20% d’exclus ? P. Watrelot se refuse à cautionner “cette maladie nosocomiale de l’Éducation nationale”. Quels moyens peut-on se donner pour échapper à “l’École des héritiers” ?

M. Malissard, après avoir résumé à grands traits les positions des intervenants, a tendu le micro à l’assistance, attentive et soucieuse d’intervenir dans le débat. La première question a porté sur l’abondance et le fétichisme des diplômes en France et elle a donné lieu à un second débat. M. Brighelli a répondu “à chaud” et sans ambages que, l’orientation scolaire étant particulièrement nulle, on a négligé quantité de voies autres — comme l’artisanat revenu récemment à la mode — que la “voie royale” de l’enseignement général, ce qui provoque un engorgement de certaines sections à l’Université (exemple: la psychologie ou l’éducation physique et sportive) Il paraît difficile, à l’entrée en Faculté, d’échapper au tri qui se pratique d’ailleurs déjà. Vouloir amener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat (comme le clamait un de nos ministres) ”relève de l’escroquerie”, ce qui fait que le diplôme n’est plus qu’”une coquille creuse”. Selon M. Watrelot, s’il y a effectivement un hiatus entre la qualification de l’emploi et le diplôme, celui-ci reste la meilleure protection contre le chômage. Renforcer la sélection n’est pas forcément la bonne solution. Depuis trop longtemps on a négligé l’hétérogénéité des élèves et on a oublié la “promesse démocratique“ : donner des chances égales à tous, ce qui va bien au-delà de ce qu’on appelle aujourd’hui “l’égalité des chances”, tarte à la crème de nos politiques.

Plusieurs questions ont été posées sur l’enseignement supérieur, ses difficultés actuelles et en particulier la concurrence avec les classes préparatoires. Pour M. Watrelot, la solution est à rechercher en amont avec, à tous les niveaux, une pédagogie plus active, plus individualisée, à condition qu’on s’en donne les moyens au lieu de miser sur la force d’inertie. M. Brighelli répond d’abord en comptable : l’État investit deux fois plus sur un lycéen que sur un étudiant (alors que ce devrait être le contraire) ; un rééquilibrage des budgets est donc nécessaire, ainsi qu’une véritable autonomie des Universités — qui ont intérêt à favoriser des filières “pointues” et à décourager les hordes de psychosociologues promis inéluctablement au chômage. Il en profite pour rappeler qu’une des grandes raisons de l’échec des étudiants, c’est qu’ils n’arrivent pas à prendre conscience de l’ampleur de leur tâche dont les classes terminales S ne donnent qu’une pâle image.

De nombreuse interventions ont suivi, — souvent ponctuelles. En voici quelques exemples : 1) l’évaluation des élèves à l’entrée en 6e, 2) l’inévitable redoublement — que M. Watrelot juge contre-productif et auquel on peut opposer avec bénéfice une pédagogie de soutien —, 3) le délicat problème de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture au cours préparatoire, 4) la dégradation inquiétante de l’orthographe et de la grammaire (“Si on ne revoit pas tout de suite les méthodes à l’école primaire, on court à la catastrophe !” dit M. Brighelli), 5) la valeur des formation par alternance. Parmi les interventions placées sur un plan plus général, l'une au sujet de l'école en tant que lieu de socialisation a provoqué un nouvel échange, fort animé et qu’il est impossible de résumer sans trahir.

Pour M. Watrelot, l’école a des fonctions multiples et, entre autres, doit transmettre des valeurs et des normes régissant le “vivre ensemble”, mais où l’acquisition du savoir est inséparable de tout le reste. M. Brighelli, opposant les notions de République et de démocratie, postule que l’apprentissage du savoir “est l’apprentissage d’une culture une et indivisible…” ; il affirme que ce sont les grands textes des grands auteurs qui sont dépositaires de ces valeurs républicaines, et non la pseudo-littérature prônée par certains démagogues.

Nous retiendrons en conclusion les derniers propos de M. Watrelot désireux de nuancer l’impression pessimiste que nous pouvions garder de ce tableau de l’école (un tableau noir évidemment !) en même temps qu’il voulait nous mettre en garde contre une nostalgie facile. L’école française doit se refonder, mais elle n’est pas délabrée. Les enseignants, dans leur majorité, ne désarment pas, ils ont le courage de se remettre en question, ils avancent, ils font progresser les élèves, sans chercher toujours à reproduire les recettes du passé…

 

[297] Jeudi 31 mai 2007
Vauban, l’illustre morvandiau, à l'occasion du tricentenaire de sa mort
par Gérard LAUVERGEON, professeur d'histoire, secrétaire de la section orléanaise

Séduit par la forte personnalité de Vauban dont il est le compatriote, Gérard Lauvergeon a rappelé d’emblée l’importance de cette célébration à l’occasion de laquelle la France a sollicité le classement au Patrimoine Mondial de l’Unesco de 14 sites majeurs, pour la plupart, connus du grand public. Mais si l’on admire l’ingénieur militaire, le constructeur infatigable, on ne peut ignorer le penseur et l’écrivain qui s’impose par sa curiosité, son esprit pragmatique, et en même temps par son souci des hommes et, en particulier, des humbles — aussi bien les soldats que les paysans de l’Élection de Vezelay — , son courage aussi, puisqu’il n’a pas craint de s’opposer au Roi — témoin son dernier ouvrage le Projet d’une dixme royale. On connaît sans doute moins ses Oisiveté ou Ramas de plusieurs mémoires de sa façon sur différents sujets, ce qui représente 12 volumes manuscrits, sans compter 10 000 lettres.

Après avoir rappelé devant un beau portrait de 1703 peint à l’occasion de sa remise du bâton de maréchal, celui écrit par Saint-Simon signalant le contraste entre l’extérieur un peu rustre, voire grossier, et le contact doux et avenant d’un homme qui n’avait pourtant rien d’un officier de salon, notre historien a tracé à grands traits la vie de Sébastien Le Preste né en 1633 à Saint-Léger-de-Foucheret dans une famille de petits hobereaux nivernais qu’on imagine mal avoir vécu dans la chaumière qui a longtemps passé pour la maison natale. Il a dû recevoir l’éducation d’un jeune noble; il a fait des études au Collège des Carmes de Semer; en 1651, il s’engage comme cadet dans le régiment du Grand Condé, Gouverneur de Bourgogne et Frondeur notoire. Fait prisonnier, il rencontre Mazarin et entre alors au service du Roi. Il se révélera vite un officier doué et courageux, notamment au siège de Douai où il recevra un blessure indélébile au visage. Sa carrière se confond ensuite avec ses succès et son ascension dans la hiérarchie militaire : 1676, Maréchal de camp, 1678 Commissaire général des fortifications, 1688 lieutenant général des Armées pour finir en 1703 Maréchal de France…

G. Lauvergeon a ensuite abordé l’œuvre militaire de Vauban et d’abord en quelque sorte son génie réunissant deux aptitudes généralement séparées: celle de l’ingénieur “de tranchée” (l’attaquant) et celle de l’ingénieur” de place” (le constructeur qui ne peut plus se contenter, du fait des progrès de l’artillerie, du rempart traditionnel). En 20 années de guerre, Vauban a dirigé 49 sièges, tous victorieux. Quelques exemples nous ont été donnés : en particulier celui de Maastricht, avec ses trois cercles concentriques d’ouvrages, réalisés en 12 jours par 2000 ouvriers, au nom du principe maintes fois énoncé par notre pionnier de la poliorcétique : “la sueur épargne le sang”, principe que les foudres de guerre de tous les temps auraient bien dû méditer… Nous avons admiré, preuves visuelles à l’appui, le talent du constructeur: à Rocroi, à Bitche, à Lille où les bastions sont cachés dans la forêt, à Neuf-Brisach, si bien conservé, et “beau comme une épure”, car Vauban est aussi un grand urbaniste qui “a pensé la ville nouvelle”, et qui a su faire beau, comme en témoigne la célèbre porte de Phalsbourg, que franchirent en 1871 les héros du Tour de France de deux enfants. Vauban avait vu encore plus loin: il avait songé à la protection des frontières, surtout au nord et à l’est, en mettant en place la “ceinture de fer”, soit deux lignes parallèles de forteresses espacées de 25 kilomètres environ. Il se montre d’une activité incroyable: il a parcouru sur les routes de France plus de 180 000 kilomètres, dans la “bastarne” — sorte de litière à 2 places tirée par 2 chevaux, qu’il a lui-même aménagée.

Voici une vie exténuante, qui lui laisse peu de place pour l’espace privé. Vauban cependant a eu le temps de se marier en 1660 avec une petite cousine, Jeanne d’Osnay qui lui apporte en dot le château d’Epiry (au sud de Corbigny). À partir de là, il va édifier son “pré carré” en Morvan (auquel il sera fidèle toute sa vie, à défaut de l’être à son épouse) ; il édifiera une véritable fortune qu’il fera habilement fructifier ; en 1679, il achète le Château de Bazoches, puis rachète le manoir de Vauban, tout près, d’où la famille a tiré son nom et son titre de noblesse (toute fraîche), puis Epiry, Cervon Pierre-Perthuis et d’autres seigneuries qui vont faire de lui un “grand propriétaire”; il marie sa fille aînée Charlotte à Louis de Mesgrigny, sa fille cadette au Marquis d’Ussé, très en cour

L’ascension sociale de Vauban est évidente; il est devenu un personnage important et il peut désormais parler librement au Roi; il le fait, mais toujours dans l’intérêt de l’État. Ses propositions sont parfois dérangeantes, comme quand il propose le rappel des Huguenots, ou quand il s’intéresse à l’impôt qu’il souhaiterait unique pour toutes les classes, s’appuyant sur des enquêtes, ainsi la Description de l’élection de Vézelay, où il apparaît comme l’inventeur de la statistique moderne. Ces travaux vont aboutir à son “Projet d’une disme royale” qui supprimerait tous les autres impôts ainsi que les “traitants”,livre qui a fait considérer Vauban comme un annonciateur de la Révolution. Dans sa conclusion, G. Lauvergeon remet les choses au point : Vauban reste un homme de l’Ancien Régime, mais surtout un esprit pragmatique. S’il est un précurseur, c’est des Physiocrates, et, en cela, il annonce le Siècle des Lumières.

 

[298] Jeudi 13 septembre 2007
Eugène LE ROY romancier du terroir
par André LINGOIS, professeur de Lettres, secrétaire de la section orléanaise Guillaume-Budé

Il s'agissait de marquer le centenaire de la mort d’Eugène Le Roy, un écrivain qui fut longtemps populaire avant d’être délaissé et dont la popularité a été quelque peu relancée par le succès cinématographique de Jacquou le Croquant.

L'intention du conférencier était de parcourir un itinéraire à travers le pays et l’œuvre d’un auteur dont on connaît assez peu la personnalité sauf dans son fief du Périgord auquel il est resté très fidèle. Né en 1836 dans les communs du château de Hautefort en Dordogne, il ne quittera son département qu’à de très rares occasions, puisqu’il il terminera sa carrière de percepteur à Montignac, près de Lascaux (où il mourra en 1907), tout en menant de front une carrière de romancier. De son œuvre abondante, se détachent « Le moulin du Frau », paru en 1889, le charmant « Carnet de notes d’un voyage en Périgord », « Jacquou le Croquant » (I900) ainsi qu’un roman posthume « L’ennemi de la mort » : quatre œuvres dont la réédition récente a eu pour effet une réhabilitation de l’auteur souvent étiqueté « régionaliste », avec une connotation plutôt dépréciative.

Aussi le conférencier s’est-il efforcé, d’abord de valoriser la notion de terroir qui fait partie de notre patrimoine, ensuite de relever les traits distinctifs de ces romans, où la ruralité est au premier plan, avec son cadre local, ses travaux, ses usages, ses aspects quotidiens, ses caractères linguistiques.

Ces traits distinctifs se retrouvent dans les trois romans cités ; le plus visible est la localisation géographique, dans un espace restreint, de l’ordre du canton : l’action de « Jacquou » ne dépasse guère les limites de la « Forêt Barade » (c’était d’ailleurs le titre primitif du roman) autour du Château de l’Herm, propriété de l’odieux Comte de Nansac ; la vallée de l’Isle et de ses affluents au sud d’Excideuil est le fief d’Hélie Nogaret, le meunier dont on suit toutes les déambulations comme dans une chronique villageoise ; la région marécageuse et malsaine de la Double, entre Mussidan et Ribérac est le cadre du dernier roman qui décrit les combats d’un jeune médecin protestant devenu athée — à l’image de l’anticlérical et fervent républicain qu’était Eugène Le Roy — contre la misère et la superstition.

Parallèlement, ces romans sont situés dans le temps : ainsi le « Moulin du Frau » va de 1844 à 1890 et l’on perçoit les remous de l’Histoire jusqu’au fond des hameaux, surtout lors de la Révolution de 1848. « Jacquou le Croquant » recouvre même tout le XIXe, mais l’essentiel est focalisé sur la période Restauration, avec une date symbolique: le 29 juillet 1830, le dernier jour des « Trois Glorieuses », et le premier jour du procès de Jacquou le meneur accusé d’avoir incendié le château de l’Herm. Le personnage a lui aussi valeur de symbole et, de ce fait, il échappe — partiellement — au roman de terroir. En revanche ce dernier est bien présent dans l’évocation de la vie paysanne et des travaux de la terre. Le conférencier a tenu à lire quelques belles pages — que d’aucuns trouveront un peu trop « léchées », comme chez tous les romanciers descriptifs de l’époque — mais qui témoignent d’une connaissance authentique de la ruralité. L’on peut y ajouter un intérêt incontesté d’ordre, disons, ethnographique, sur l’habitat (même si Le Roy a quelquefois forcé le trait ), la nourriture, les us et coutumes, les pratiques religieuses, les rites souvent encore païens, les fêtes et « frairies ». Et puis, « tout roman de terroir doit parler du boire et du manger et du plaisir qu’on y éprouve… même en période de vaches maigres » Il y a quelques scènes de repas (avec quelques jolies recettes) qui pourraient figurer dans une Anthologie littéraire et gourmande en dépit de la précaution qu’avait pris l’auteur au début du « Moulin du Frau » : « ce livre est purement périgordin, celui qui n’aime pas l’ail, le chabrol et l’huile de noix n’y comprendrait rien ! »

Ce qui nous plaît encore aujourd’hui, c’est l’attrait d’une langue qui a conservé, non seulement les mots de la réalité paysanne, les expressions savoureuses et pittoresques, mais aussi les tournures propres au parler du parler du Sud-Ouest, avec un clin d’oeil du côté de La Mothe-Montravel (« Que le gascon y aille »…)

Au terme d’un agréable vagabondage dans l’œuvre d’Eugène Le Roy, nous avons été facilement convaincus que le « roman de terroir », loin d’être relégué au « second rayon », était bien un roman à part entière, au même titre que certains vins de pays méritent l’A.O.C.

 

[299] Mardi 2 octobre 2007
Le silphium, une plante libyenne disparue
par Alain DAVESNE, professeur d'histoire ancienne à l’Université d’Orléans

En tant qu'archéologue, M. Danesne a participé à des fouilles en Libye et en Turquie ; à ce titre il a mis à jour en 1980 un très beau trésor de plus de 5 000 pièces d'argent de l'époque d'Alexandre le Grand et de ses successeurs.

La numismatique va d'ailleurs venir au secours de tous les chercheurs partis sur les traces du silphium, cette plante très célèbre dans le monde antique et qu'on ne trouvait — au moins dans sa forme parfaite — qu'en Cyrénaïque. Sa disparition, sans doute dès les premiers siècles de notre ère, pose une énigme qui est loin d'être résolue.

Dans un premier temps M. Davesne a décrit l'environnement géographique et historique de Cyrène : cette cité, située à l'intérieur des terres, dans une zone relativement verdoyante au milieu d'un relief désertique, a été, selon la tradition fondée en 631 par des habitants de Théra (Santorin) en même temps que son port Apollonia. Assez vite d'autres villes se sont développées autour, comme Taucheira, Barca et Euhesperides ('aujourd'hui Benghazi). Cyrène était le centre du royaume du mythique Battos, qui dura plus de deux siècles, puis subit la tutelle des Ptolémée avant de devenir en 74 province romaine, mais Cyrène était avant tout le centre d'un commerce extrêmement florissant autour de ce désormais mythique silphium. Une coupe en céramique du Vle siècle montrant la pesée de cette précieuse denrée devant le roi Arcésilas témoigne de son rôle essentiel dans l'économie du pays.

Pour approcher la connaissance de cette plante — que l'on considère en général comme une ombellifère — nous possédons quelques sources écrites : un grec, Théophraste, philosophe, élève et successeur d'Aristote, l'auteur des Caractères, mais aussi le premier botaniste et un latin, Pline l'Ancien, qui s'est beaucoup inspiré du précédent. On y apprend que le « silphium de Battos » était d'une qualité exceptionnelle par rapport à ses « concurrents » d'Orient et de Perse et qu'il était considéré en médecine comme une panacée (il avait, dit-on, le pouvoir de soigner les cors et de purger le bétail !) Mais sa plus large utilisation était d'ordre alimentaire : la tige rôtie servait de condiment (on pouvait la râper, comme on le voit dans une scène des Oiseaux d'Aristophane). On pouvait également préparer tige et feuilles dans la saumure, les mélanger avec miel, huile et fromage pour en faire une sauce ; on en conservait le suc dans des vases, de manière à former une résine ou une pâte (appelée en latin "laser"); en un mot, un produit quasiment « incontournable »…

La dernière partie de l'exposé — fort bien illustré — a posé le problème du point de vue botanique, en mettant en parallèle la représentation schématique du silphium sur les monnaies de Cyrène (dont le célèbre didrachme du IIIe siècle avant J.-C.) et les plantes actuelles qui pourraient l'évoquer, dont la candidate la mieux placée est sans doute la férule au port majestueux et qu'on rencontre dans tout le pourtour méditerranéen. Cependant il reste bien des points obscurs, en particulier celui du fruit « déhiscent » dessiné sur les monnaies et qui ne peut appartenir à la famille des ombellifères. Les botanistes se trouvent dans une impasse : finalement de quelle plante s'agit-il ? Comment a-t-elle pu disparaître ? Broutée à mort par les dromadaires ? détruite par les Cyrénéens eux-mêmes pour échapper au fisc ou par les nomades en révolte ? épuisée par la surconsommation ? Ou encore — comme cela a été suggéré dans la discussion qui a suivi — victime d'un changement climatique ?

De toute façon, l'énigme est insoluble, et le silphium gardera un parfum — ou plutôt un goût mythique…

 

[300] Jeudi 8 novembre 2007
D’un Brutus à l’autre, mythe et histoire
par Paul M. MARTIN, professeur émérite à l'Université de Montpellier

Paul Martin, d’emblée fidèle à Tite-Live, entame le récit de la chute des Tarquins causée par le pari fou de trois officiers désœuvrés lors du siège d’Ardées : Arruns, Sextus Tarquin — les deux fils du tyran — et Tarquin Collatin. La folle équipée aboutira au célèbre « viol de Lucrèce » ; cette dame vertueuse (épouse de T. Collatin) et déshonorée, se donne la mort, devant toute la famille accourue. C’est alors qu’intervient le premier Brutus: il est le neveu de Tarquin le Superbe, fils d’une sœur qui a épousé un Junius et passe pour un demeuré, un « abruti » ; mais c’est lui qui arrache le couteau du ventre de Lucrèce et qui alerte la foule : l’émeute populaire va chasser les rois étrusques et ce Lucius Junius Brutus assumer le rôle de libérateur. Dès -509, il inaugure la première magistrature, le consulat ; il est amené à réprimer un complot destiné à rétablir la royauté, où — comble d’ironie — ont participé ses deux fils qu’il enverra sans sourciller au supplice ; peu de temps après il mourra au combat contre les armées royalistes. Quelle vie exemplaire pour celui qui deviendra l’instigateur de la Rome républicaine !

P. Martin s’interroge alors sur la véracité du récit livien. Assurément les Romains du 1er siècle y voyaient un récit historique et même un acte fondateur de la liberté romaine. C’est aussi un mythe dont on peut mesurer les étapes: la première chez un obscur annaliste qui atteste par un détail dérisoire l’ « imbécillité » du héros; la seconde dans la « fabula praetexta » d’Accius intitulée Brutus et dédiée à un certain Decius Junius Brutus « Galaïcus », où l’on voit affirmé le lien génétique entre le personnage et la gens Junia. Le mythe de Brutus prend une dimension nationale, alors que la pression se fait plus forte sur les institutions républicaines, que s’opposent « optimates et populares » et que le théâtre fait écho (comme en -57 au retour d’exil de Cicéron) aux remous politiques.

C’est à ce moment qu’entre en scène l’autre Brutus (celui des ides de mars -44). Il est le fils de Servilia, qui fut la maîtresse de César et le neveu de Caton le Jeune (le futur Caton d’Utique). Il a suivi — après bien des réticences — Pompée avant de se rallier à César qui le comble d’honneurs. Cet idéologue décline sur tous les tons la haine de la dictature (alors que son beau-frère Cassius clame la haine du dictateur) Il exalte le premier Brutus qu’il vénère comme son ancêtre ; mais l’idée de tuer César lui est venue surtout à la suite de ce que Paul Martin appelle « un matraquage psychologique », dont Cicéron est en partie responsable, notamment par les allusions contenues dans le traité oratoire de -46, le « Brutus ». Accédant aux instances de Cassius, notre stoïcien va prendre la tête de la conjuration... On connaît la suite (et on peut la relire dans le « Tuer César » de Paul Martin) C’est encore Cicéron qui va renchérir sur la filiation des deux Brutus et, pour la première fois dans l’histoire, un senatus-consulte de -43 va officialiser cette descendance.

Après quoi, la République (républicaine) s’écroule ; Auguste la restaure — en apparence tout au moins — et s’il peut authentifier le culte du tyrannicide, il est fort embarrassé du second Brutus, le « tueur du Père ». Bien qu’il n’y ait pas, à proprement parler, de « littérature officielle » à cette époque, ni de censure, on assiste à une « étrange surimpression des deux Brutus ». P. Martin en donne plusieurs exemples, dans Tite-Live, où le premier Brutus a droit aux épithètes républicaines, dans la Satire I d’Horace, au chant VI de l’Enéide de Virgile. « Tout se passe comme si l’image négative du second déteignait sur le premier, à tel point que les deux Brutus sont liés ensemble, comme on le voit chez Lucain, Tacite et même Juvénal. »

La confusion entre les deux Brutus n’apparaîtra qu’à l’époque romantique, dans le « Lorenzaccio » de Musset. Le héros, qui répète inlassablement : « Il faut que je sois un Brutus », qui avoue à Philippe Strozzi : « Tous les Césars du monde me faisaient penser à Brutus », confond systématiquement les deux personnages, sans jamais croire à la portée, ni à l’efficacité de son crime.

Et Paul Martin de résumer le drame intime de Lorenzo dans une formule mémorable : «  un Brutus n°2 qui aurait rêvé de réussir comme le Brutus n°1 et qui, malgré le meurtre du tyran, sait d’avance qu’il va échouer, comme le Brutus n°2, à restaurer la liberté ! » Ce qui appelait une conclusion pessimiste, en accord avec la désillusion des adversaires de César et la pensée politique de Musset : « On ne réussit qu’une fois à fonder la liberté ».

 

[301] Mercredi 5 décembre 2007
La mythologie en filigrane
par Maryline DESBIOLLES, romancière, prix Fémina 1999

Il ne s’agissait pas d’une conférence à proprement parler, mais d’un échange entre notre invitée et le président Alain Malissard au sujet d’œuvres romanesques ayant un rapport — plus ou moins implicite — avec l’Antiquité et ses mythes. Après avoir présenté l’ensemble des travaux de Maryline Desbiolles — qui comprend aussi des recueils poétiques, des pièces radiophoniques, des essais sur la peinture — et rappelé quelques titres connus (« Une femme de rien », paru en 1987, « La Seiche », « Anchise », « Le petit col des Loups »), Alain Malissard s’est arrêté sur les deux dernières œuvres : « Aizan », histoire d’une jeune tchétchène échouée avec sa mère dans une H.L.M. du quartier de l’Ariane à Nice, et « C’est pourtant pas la guerre », dix récits, dix « voix » des habitants de cet îlot défavorisé et délabré dont le nom évoque le labyrinthe légendaire, mais où se sont croisés « ces gens de peu » et les héros antiques.

Maryline Desbiolles, qui se souvient de son émerveillement de jeune élève découvrant la mythologie, un monde totalement étranger à sa culture familiale, se dit persuadée que ce monde n’est nullement réservé à une élite et qu’il nous concerne tous. Le mythe « parle de notre obscurité fondamentale » le vrai Minotaure ! et c’est aussi « une manière de saisir le réel », à travers un certain nombre de détours dont l’écriture cherche à retrouver le cheminement. L’Ariane réelle — quartier mal famé et qui est, plus prosaïquement, la Riane (c’est-à-dire la ravine)  — s’est dégagée de tous les lieux communs ressassés, grâce justement à la présence du mythe, lequel n’est jamais univoque. Par exemple, dans « C’est pourtant pas la guerre », si les femmes abandonnées ou livrées à la violence, peuvent rappeler « Ariane à Naxos », en revanche les hommes, adultes ou jeunes — qui sont en bandes, mais ont seulement l’air d’être ensemble — manifestent un abandon ; le mythe apparaît alors comme inversé : à Thésée esseulé et perdu au milieu des flots, répond une Ariane « magnifique endormie et non victime ». En traversant le quartier qui porte le nom de l’héroïne, Maryline Desbiolles jette un autre regard sur les hommes qui, à l’image de Thésée, après son combat dans le labyrinthe, a finalement connu la défaite en causant la mort de son père Égée et « n’a pu aller jusqu’à Ariane, jusqu’à la lumière retrouvée »…

A. Malissard pose alors une question sur les personnages réels qui animent le roman, remarquant que l’un d’eux, qui se retrouve d’ailleurs dans un autre livre, occupe une place prépondérante, jouant le rôle de l’aède antique. Il s’agit de Monsieur M’boup, un africain curieux, amoureux de la langue française et de la grammaire, tellement présent qu’il est resté dans le récit avec son vrai nom au milieu des dix autres cependant très impliqués. Maryline Desbiolles rappelle les rencontres qui sont à l’origine de « C’est pourtant pas la guerre » : « les gens de l’Ariane avaient conscience qu’ils écrivaient un livre avec moi, tandis que moi je refusais à écrire un livre pour eux. » Comme le disait si justement un critique : on ne choisit pas la parole des autres…

Bien entendu, on ne pouvait pas, dans cette quête mythologique, passer sous silence un livre comme « Anchise ». L’histoire est née, nous dit Maryline Desbiolles, d’une rencontre entre un nom réel, un fait-divers authentique (le suicide par le feu d’un apiculteur) et le nom du héros troyen, si bien que c’est la mythologie qui « sourd de la réalité quotidienne ». À première vue, il y a loin entre le vieil homme qui habite une maison délabrée dans un trou au bord de la route qui monte au col de Nice et le héros qui conçut Enée avec Aphrodite et que Zeus rendit boiteux par jalousie. Et pourtant, leurs rêves se ressemblent ; le vieux paysan solitaire songe à sa jeune femme disparue, si blonde qu’on l’appelle la Blanche « menue et saisissante comme une ablette avec son ventre d’argent qui troue les eaux les plus noires », et qu’il compare aussi à une renarde au pelage clair : autant de comparaisons animales qui font partie des métamorphoses, donc de l’univers mythologique.

A. Malissard note au passage l’aspect labyrinthique de tous ces récits, des rapports entre les différents personnages et aussi de l’écriture elle-même ; Mme Desbiolles le reconnaît, ainsi que la présence du Minotaure, c’est-à-dire l’obscurité en nous-mêmes et dans les choses qui nous fait peur et qu’on veut éviter, mais aussi tout ce qu’on ignore.

« Dans toute écriture, il y a un point aveugle. Et on peut s’y perdre… ». Paradoxalement, le fil d’Ariane, c’est bien l’écriture qui véhicule des savoirs, des mythes, parfois venus de loin et qui dépassent celui qui écrit.

Il est à peu près impossible de rendre la densité et la richesse de l’échange qui a eu lieu, avec même des interventions des participants. Alain Malissard a insisté à juste titre sur la poésie toujours présente dans l’œuvre de Maryline Desbiolles (il a lu un très beau passage d’« Anchise » où les deux héros marchent dans le lit asséché d’un torrent ; le livre lui a fait penser à la fois à René Char, à Giono, et au Camus de « Noces ») Il faut laisser à l’auteur — interrogée sur « Primo » — roman lié à un souvenir familial — la conclusion : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de chercher un secret, mais d’entrer en intimité avec l’obscurité, pas non plus de l’expliquer ; il faut essayer d’être de plain-pied avec le Minotaure, voire de le frôler… »