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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 2004 et 2005

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

[273] Jeudi 8 janvier 2004
Céramiques et potiers de la Gaule romaine
par Gérard COULON, conservateur en chef du patrimoine, ancien conservateur du musée d'Argentomagus

En introduction à sa conférence, M. Coulon a limité son sujet à quelques points essentiels, étant donné l’abondance de la matière… et du matériau, car, dit-il, "faire une fouille, c’est amasser des milliers et des milliers de tessons de terre cuite".

D’abord la production de la céramique gauloise est d’une incroyable variété, depuis les amphores — dont la plus belle réserve a été découverte à Chateaumeillant — , les poteries communes, lampes à huile, pesons pour métiers à tisser, jusqu’aux terres cuites architecturales. Les plus belles pièces sont les céramiques sigillées, ornées de motifs ou à couverte métalescente, comme le vase dionysiaque d’Alésia ; les plus curieuses sont des figurines, objets de culte ou jouets … émouvants comme ce petit cheval à roulettes. L’utilisation de ces poteries – dont le matériel culinaire constitue la plus grande part — , est évidente ; ainsi ces énormes dolia contenant jusqu’à 1500 litres, réservés au vin, sont généralement groupés comme ceux de la ferme vinicole du Molard, près de Bollène, qui pouvaient contenir au total 300000 litres. Dans les nécropoles, on a trouvé des vases funéraires, mais aussi des biberons qui devaient servir de tire-lait.

Tous ces objets étaient fabriqués dans des ateliers de potiers de dimension variable, de la modeste officine à l’usine pour production standardisée et de masse. Ces ateliers étaient installés près d’un lieu argileux, avec de l’eau et surtout énormément de bois. On y retrouve assez souvent les fonds de bassin où l’argile était foulée, quelquefois les vestiges des fours ; en revanche on a peu de documents sur le tournage, à part quelques dessins sur des vases grecs.

M. Coulon a abordé ensuite la question des artisans potiers. Si l’on connaît le nom de certains d’entre eux et si l’on a inventorié leurs sceaux, en revanche on sait peu de choses sur eux, et encore moins sur leur statut social. Après la découverte de deux squelettes dans le dépotoir des « ratés de cuisson », certains archéologues en ont déduit un peu vite que le « fictiliarius « était en quelque sorte un paria ; or, d’après les recherches récentes, il semblerait que les potiers des premiers siècles aient été des artisans indépendants, appartenant à la classe moyenne, et patrons d’esclaves occupés à des tâches subalternes.

M. Coulon a achevé son tour de Gaule par le cas du plus grand centre de céramique connu : le site de la Graufesenque près de Condatomagos (Millau aujourd'hui), où 500 artisans ont travaillé et expédié plus de 300 000 pièces par an dans tout le monde romain, par terre et par mer, jusqu’aux confins de la Baltique. Et de conclure par la lecture d’un passage de Marcus Aper chez les Rutènes, dans lequel Anne de Leseleuc imagine l’activité de la ruche industrielle de la Graufesenque. Bel hommage à nos potiers gallo-romains !

 

[274] Mardi 3 février 2004
Peut-on parler d'un retour des mythes ?
Débat avec Olivier PY, metteur en scène, le frère Noël RATH et Bertrand VERGELY, philosophe

Le président Alain Malissard, après avoir rappelé quelques définitions essentielles du « mythos grec » aux symboles actuels, a présenté les trois intervenants : le frère Noël Rath, servite de Marie et historien des religions, Olivier Py, acteur, metteur en scène et directeur du Centre dramatique national d’Orléans, et Bertrand Vergely, professeur de philosophie en classes préparatoires du lycée Pothier et à l’Institut d’Etudes politiques de Paris. Ils ont été invités à définir chacun leur position par rapport aux mythes.

M. Rath a reconnu qu’il y avait actuellement une résurgence des mythes, ne serait-ce que d’une manière superficielle, comme dans certains films de science-fiction. Or depuis plus de 30 ans, historiens et sociologues constatent qu’il y a dans nos mentalités le passage obligé d’une confrontation avec le mythe, celui qui fonde les valeurs d’une société, autrement dit avec le sacré. La science et l’histoire, traditionnellement opposées au mythe, le font au contraire ressurgir. D’où une nouvelle écoute : il ne faut plus juger les mythes avec nos critères positivistes, mais les laisser parler. M. Rath prend comme exemple une légende hittite : celle de la lutte des Dieux et de la révolte de Kum-Arbi, illustrant la naissance de l’univers et l’établissement difficile de l’ordre du monde. La source écrite de ce mythe – que Mircea Eliade a rapproché de la légende de Chronos – un texte vieux de 3500 ans dévoile la complexité du réel dont nous percevons l’écho dans notre civilisation moderne, voire dans la science. Et le mythe, présent dans toutes les cultures, loin d’être élucidé en dépit de multiples exégèses, nous parle encore, nous met en communication avec le transcendant, le divin, mais aussi avec l’inconnu et l’avenir. Tous les mythes n’ont sans doute pas la même valeur ; chaque culture engendre ses mythes et chacun d’entre eux, porteur de valeurs-symboles, joue un rôle irremplaçable.

M. Vergely, d’emblée, refuse de croire à un retour des mythes pour la simple raison qu’ils ne nous ont jamais quittés. «  Nous ne les vivons plus comme les Grecs du temps d’Hésiode, mais nous vivons les nôtres ! ». Ces récits d’origine divine et qui racontent l’épopée de l’Humanité ont une fonction fondamentale, celle d’extrapolation. Avant de connaître le monde, nous le rêvons, disait Bachelard. Le mythe a aussi une fonction pratique de valorisation ; il investit largement trois domaines : l’enfance, l’art et l’individu. Paradoxalement, il est à la fois le contraire du réel et le meilleur moyen d’accéder au réel et de le comprendre, et cela davantage par l’émotion que par la raison. Tous les domaines de l’art sont les lieux mêmes de l’expression du mythe en même temps que les lieux d’apprentissage du réel. Et les sociétés fonctionnent comme des machines à fabriquer des mythes : on le voit aussi bien dans le sport, la politique que dans les divertissements populaires. A l’intérieur même de notre culture, il y a une présence profonde du mythe : il est à la base des sciences humaines chez Freud comme chez Lévi-Strauss ; il est un moyen d’exploration, mais également fiction pure, voire mensonge. Comme c’est la raison qui donne du sens au mythe, celle-ci peut fléchir et se laisser entièrement captiver par une ivresse «  mythomane » . M. Vergely a rappelé alors le débat posé par Ernest Cassirer à propos de la genèse du nazisme et par le «  Viol des foules » de Tchakotine et évoqué les analyses critiques de René Girard ( le mythe du bouc émissaire où la victime se sent responsable, apparaît comme l’exemple parfait du mensonge qui masque la violence ) ; il nous met en garde contre les dérives du mythe et celles de l’aveuglement de la passion.

M. Olivier Py, en contrepoint, a déridé l’assistance en dénonçant ce que la presse à sensation a qualifié de « mythe Loana », c’est-à-dire «  le degré zéro du mythe » ou le mythe sans contenu, tout en admettant un effet de catharsis (toute une part de la jeunesse s’est reconnue dans l’éphémère vedette ). Peut-on même parler de récit, alors qu’il n’y a que des éléments de réalité, à peine mués en fiction ? Aujourd’hui on peut produire du «  mythique », mais vide de substance comme de pouvoir, simple objet de consommation. O. Py, parlant de son domaine propre, a insisté sur le fait que la pensée au théâtre, à l’opposé du discours philosophique, s’exprimait surtout par l’allégorie, souvent à l’insu de l’auteur, du metteur en scène et même du spectateur, désormais livré à sa lecture personnelle. Quant à la question du retour des mythes, O. Py pense qu’il existe dans le théâtre actuel – ne serait-ce que du fait de l’héritage de la génération des Giraudoux et Sartre – et que ce retour correspond à la mort des idéologies et à celle de la croyance au progrès continu. Comme le monde de l’écrit régresse, on peut se demander s’il survivra dans celui de l’image. Une autre difficulté réside dans le fait que le Mal – qu’on évite et qu’on rejette – se réfugie dans les récits mythiques, avec une grande part de violence. O. Py conclut en reprenant les pensées de René Girard : au centre des mythes, il y a toujours un sacrifice, et, dans les sociétés, celui du bouc émissaire n’en finit pas de fonctionner. Mais quand le théâtre donne à représenter des formes mythiques, il se doit de le faire en montrant clairement qu’il s’agit bien de fiction.

Au cours du débat qui a suivi, le public a d’abord réagi sur la question du Mal et sur le rôle de la culture, ce qui a donné lieu à une vive discussion entre nos trois intervenants. Pour O. Py, la culture échoue totalement à lutter contre la barbarie. « Tout document de culture est aussi un témoignage de barbarie ». B. Vergely répond qu’il faut distinguer entre sauvagerie et barbarie. Le sauvage, dit-il, est extérieur à la civilisation, tandis que le barbare vient de la civilisation et utilise toutes ses armes pour la détruire. Il affirme que le langage n’est pas un fait social, mais d’ordre métaphysique et ontologique. M. Rath rappelle que les mythologies ne sont pas exemptes de retour à la sauvagerie, de même qu’il existe «  au fond de l’humain une dimension qui n’est pas maîtrisable ».

De nombreuses questions sont ensuite posées, sur la création des mythes politiques, sur les rapports entre mythe et rumeur, sur la difficulté de notre monde moderne à créer des mythes visibles, significatifs, en dehors des «  légendes vivantes » qui vont de Fausto Coppi à Che Guevara, sur l’incapacité de la télévision à montrer autre chose que son propre miroir. Olivier Py insiste sur la différence entre le cinéma qui utilise un « mode fictionnel » et la télé qui n’apporte que redondance en modélisant nos comportements ; B. Vergely multiplie les exemples de « la perversion du mythe » .

Les dernières interrogations ont porté sur la relation entre mythe et mystère, entre mythe et religion. Comme on pouvait s’y attendre, cette heure d’échanges n’a pas épuisé la complexité du mythe, «  tellement riche de sens qu’il libère la parole et suscite le nécessaire dialogue avec soi-même » .

 

[275] Mardi 9 mars 2004
Publier les lettres de fusillés ?
par François MARCOT, conseiller historique du musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon

François Marcot, professeur d’histoire à l’Université de Besançon, conservateur du Musée de la Résistance de cette ville, spécialiste de la France occupée et préfacier de l'ouvrage La vie à en mourir (éd. Taillandier 2003), était accompagné de Sylvie Malissard, qui lut les lettres les plus représentatives et les plus émouvantes de ces Résistants.

Ces lettres qui sont bouleversantes et représentent quelque chose de sacré, avait-on le droit de les publier ? La réponse est dans les lettres même car elles donnent les raisons du combat contre l’occupant et un certain nombre ont circulé pour mobiliser au nom des valeurs exprimées. Profondément, elles s’adressent aux Français de la Patrie occupée car elles sont aussi une méditation sur le sens de la vie et de la mort de leurs auteurs et elles ont une portée universelle.

Comment nous sont-elles parvenues ? Par l’Association nationale des familles de fusillés et par le réseau de 11 musées de la Résistance. De 350 condamnés, nous possédons 500 lettres environ dont 120 ont été retenues selon les critères de représentativité, d’époque, d’origine sociale, de position politique ou religieuse. Et Guy Krivipissko a joint à chacune une courte biographie pour personnaliser et comprendre les itinéraires.

Le conférencier pose le contexte historique en montrant l’importance de l’été 1941 lorsque les communistes exécutent des officiers allemands et que les autorités d’occupation prennent des otages surtout chez les communistes et les juifs. La donne change brutalement et 3000 personnes seront passées par les armes avant la Libération (14 auparavant), ce qui renforce la mobilisation des résistants et contribue à rendre l’occupant insupportable de même que la politique de collaboration de Vichy.

Les lettres sont d’une extraordinaire simplicité. Toutes expriment l’amour des proches et l’amour de la patrie. On y reconnaît les grandes valeurs éternelles : la fidélité, l’honneur, le devoir, la fierté. Leurs auteurs, qu’ils soient chrétiens, communistes, libres penseurs, veulent qu’on comprenne le sens de leur engagement et refusent d’être morts banalement. Tous exposent leur courage et quelques uns nous disent qu’ils partent heureux, sans regrets quant à leur choix patriotique et dans l’espérance d’un monde meilleur qu’ils auront contribué, par leur sacrifice, à bâtir. Pour eux, c’est un dernier combat face à l’ennemi : mourir dans la dignité et faire que leur mort soit une dernière arme. Paradoxalement, c’est un sentiment de bonheur qui se dégage de leurs lettres.

Pour François Marcot, l’histoire a été longtemps injuste vis-à-vis de la Résistance et à sa mémoire, parfois jusqu’à l’oubli. L’intérêt pour les affaires au sein de cette Résistance a souvent occulté la défense des valeurs au nom desquelles certains se sont engagé et ont donné leur vie. Il faut donc prêter l’oreille à ces témoignages qui sont aussi des documents historiques. Pour les citoyens d’aujourd’hui, ces lettres font partie de notre patrimoine au même titre que les œuvres d’art. Elles dégagent une intense émotion et une immense tristesse et elles révèlent l’incroyable grandeur de l’espèce humaine. Question fondamentale : qu’avons-nous fait de leur espérance ?

Pour terminer Sylvie Malissard lit quelques lettres qui tirent les larmes des yeux : celles de Guy Mocquet, de Robert Beck, de France Bloch-Sérazin, de Marcel Langer, de Jean Nicoli, d’Henri Fertey, de Jean-Paul Grappin et de Joseph Epstein.

 

[276] Mardi 13 avril 2004
Richard II, histoire et tragédie
par Tom PUGHE, professeur à la faculté des Lettres d’Orléans

Cette conférence a été donnée à l’occasion des représentations de la pièce de Shakespeare au Carré Saint Vincent dans une nouvelle mise en scène de Thierry de Peretti.

En évoquant le classement des œuvres de Shakespeare, dès la première grande édition en folio de 1623, M. Thomas Pughe associe Richard II à la catégorie des pièces historiques, laquelle comprend entre autres, le Roi Jean, Henri IV, Henri VI, et Richard III, distinctes des tragédies proprement dites, comme Hamlet ou Macbeth, bien que les frontières entre « history » et « tragedy » soient parfois floues. Le genre historique qui est lié intimement au règne d’Elisabeth I, caractérisé par une forte poussée de nationalisme et de fierté patriotique, apparaît comme une des pièces maîtresses de l’idéologie — ou du mythe — des Tudor, dispensateurs de paix après une longue période troublée et sanglante. Cependant Shakespeare dépasse son rôle de propagandiste en éclairant cette « période charnière entre le crépuscule du Moyen-Age et le seuil de l’époque moderne » : nous sommes au début du règne de Richard II, le dernier des Plantagenet qui assoit son autorité en commanditant un assassinat politique, celui de son oncle le Duc de Gloster, puis en conduisant les affaires du royaume d’une manière maladroite et impopulaire, va précipiter l’Angleterre dans le chaos et causer sa propre perte. Richard II sera lui-même assassiné en 1399 par son cousin Henri Bullingbrooke (lequel montera sur le trône sous le nom d’Henri IV), ce qui amènera une crise profonde de légitimité. Le dramaturge a condensé l’action dans les deux dernières du règne, soulignant l’aspect cyclique des événements : l’histoire se répètera au siècle suivant avec la Guerre des Deux Roses.

M. Pughe a insisté sur l’aspect éminemment politique de la pièce en particulier sur l’importance des enjeux nationaux : témoin la scène où Jean de Gand (cousin du roi et père de Bullingbrooke) sur son lit de mort annonce prophétiquement et pathétiquement la chute du roi et du royaume. La fonction essentielle de la pièce historique est de montrer des « exempla », parfois de manière indirecte, de sorte qu’elle peut apparaître comme « un miroir pour les princes ». Mais en évoquant leur ascension et leur chute, le dramaturge retrouve le schéma-type de la tragédie, ce modèle que les théoriciens appelaient à la Renaissance « de casibus virorum illustrium ».

Dans la seconde partie de son exposé, M. Pughe a montré comment Shakespeare avait creusé le modèle traditionnel, un peu simpliste, de la tragédie pour en faire un spectacle qui touche tout le monde et en même temps lui donner une portée poétique et philosophique. Contrairement à une opinion courante, Richard II n’est pas un texte à lire, mais une oeuvre composée pour le théâtre, avec des symboles scéniques, destinés à illustrer le basculement du pouvoir, ou la solitude du roi abandonné de tous et qui se complaît dans l’humiliation. Nous sommes invités à une lecture symbolique de la pièce, comme par exemple dans la scène des jardiniers, où le jardin figure la métaphore de la politique, ou dans la première scène de l’acte IV, du « découronnement », moment pathétique où Richard II dépose sa souveraineté au profit de Bullingbroke, l’homme du pouvoir temporel. Mais sous le nom d’Henri IV, ce nouveau roi n’en sera pas grandi pour autant. Shakespeare qui nous invite à regarder d’un ?il critique les souverains au pouvoir, dirige notre sympathie vers le roi déchu qui meurt en héros, rachetant sa faiblesse passée, et en même temps gagne en humanité. Son rival devant le cercueil de Richard II annonce les jours sombres de l’Angleterre et les crimes futurs :

J’ai l’âme emplie d’un chagrin oppressant
D’avoir à croître aspergé par le sang…

 

[277] Mardi 14 octobre 2004
Humanisme et barbarie, de Cicéron à Guillaume Budé
par Émilia NDIAYE, maître de conférences à la faculté des Lettres d’Orléans

Dès l’introduction, Mme Ndiaye a précisé la notion d’humanisme face à celle de barbarie, tout en reconnaissant l’anachronisme des termes. En effet le mot d’humanisme au sens large d’accomplissement de l’homme, ne date que du XIXe siècle, tandis que celui de barbarie n’avait dans l’Antiquité, guère qu’une valeur géographique.

Le point de départ de ces réflexions a été la lecture de Cicéron, car c’est lui qui a donné une valeur précise à ces notions, plus exactement en opposant l’humanus au barbarus. On sait que ce dernier terme est la transcription du grec barbaros désignant celui qui bafouille ou qui parle mal le grec, c’est-à-dire l’étranger. L’opposition sera binaire : Grec / non Grec, esprit clair d’une part, doué de logos qui désigne à la fois parole et raison, obscurantisme de l’autre, si bien que le Grec devient le « non barbare ». On passe insensiblement d’un concept géographique au concept linguistique, puis à un concept d’ordre moral, lequel s’est construit a posteriori, donnant une dimension politique : le sentiment de l’unité du monde hellénique s’est constitué par réaction contre la foule des autres peuples jugés non civilisés. Mme Ndiaye fait remarquer au passage, d’abord que la langue grecque n’a pas de vocable spécifique pour designer la notion d’humanisme, mais seulement des termes approchants, ensuite que les Romains étaient des Barbares aux yeux des Grecs. La première rupture a donc été la conquête de la Grèce par Rome : fallait-il y voir le signe — improbable — d’une défaite de la civilisation ? Le travail de Cicéron consistera donc à moduler cette opposition binaire et à la remplacer par une opposition ternaire : c’est-à-dire les Grecs et les Romains ensemble face aux Barbares. Son effort visera d’abord à accentuer l’opposition entre Rome et les peuples barbares et surtout à se démarquer de ceux-ci. Les Gaulois en sont des exemples symboliques.

Dans le discours cicéronien se construit une nouvelle antithèse entre le Romain humanus et le Barbare inhumanus ou ferox, toujours considéré comme un « sous-homme ». L’humanitas, c’est le fait de se comporter en civilisé, ce qui inclut la politesse, la dignité, la culture. En même temps, Cicéron a voulu revendiquer l’existence d’une civilisation romaine à côté de celle de la Grèce ; il a cherché à promouvoir face à l’hellénisme une latinitas en rien inférieure, avec son éthique des virtutes où la gravitas l’emporte sur la frivolité grecque, comme en témoigne un passage du Pro Archia où il est question des artes ad humanitatem : du savoir qui conduit à un comportement d’homme. L’effort de Cicéron va porter également sur la langue latine qui obtient une légitimité, voire un certain prestige, grâce surtout à la renommée de son éloquence. Cela dit, l’examen de l’antithèse entre civilisé et barbare demande quelque prudence : la frontière entre ces deux notions est poreuse et l’on a de nombreux cas d’assimilation desdits Barbares (à ce sujet il faut rappeler que les Latins n’ont jamais connu dans leur histoire le racisme). En revanche il a existé un danger de contamination par la barbarie ; ce problème a été justement posé par Cicéron dans les Tusculanes, à propos des spectacles de gladiateurs : sans doute ceux-ci ont un côté indiscutablement inhumain, mais ils ont aussi une fonction d’ordre cathartique, car la barbarie est circonscrite dans l’arène, et de ce fait exclue de la cité.

Dans un large panorama historique, Mme Ndiaye montre que ce schéma antithétique va se modifier avec l’extension de l’empire romain, d’abord de l’intérieur et ensuite avec les progrès du christianisme. D’une part certains écrivains, comme Juvénal ou Sénèque, vont dénoncer une sorte de « barbarie interne », tandis que d’autres (comme Martial) tendent à valoriser le naturel de « barbare / bon sauvage ». Avec l’arrivée des « Africains », tels Apulée et plus tard Saint-Augustin, l’opposition traditionnelle s’estompe et laisse la place à une opposition sur le plan religieux ; le Barbare devient le paganus, l’incroyant par rapport au Chrétien qui représente l’humanus. Et ce qui complique les choses, c’est le fait que les Barbares peuvent être eux-mêmes des Chrétiens et éventuellement se comporter en « vrais Barbares » (ainsi les Vandales). Dans cette situation, que deviennent les auteurs anciens « païens » ? C’est alors qu’intervient une redéfinition de l’humanisme antique. Pour montrer l’« humanité » de ces écrivains — aussi bien grecs que latins — on a pu dire qu’ils étaient « chrétiens sans le savoir », ou montrer qu’ils avaient défendu des valeurs d’« humanité », les mêmes qu’on retrouve dans l’univers chrétien ; on a parlé de la lutte permanente contre les Barbares, quels qu’ils soient, extérieurs ou intérieurs, forts de leurs conquêtes ou de leur ignorance, de la continuité d’une pensée propre à l’Homme, de ce que Pétrarque appelait « la sagesse commune des hommes ».

Cette référence a donné l’occasion à Mme Ndiaye de faire la liaison avec l’humanisme du XVIe siècle, en prenant comme exemples deux textes, le premier dû à Erasme, le second à Budé. Le premier est un écrit de jeunesse, intitulé Liber antibarbarorum, véritable dénonciation des théologiens et scolastiques, sévère à l’égard des faux savants, des « théologastres » cantonnés dans les abstractions et les arguties, et traitant de barbares tous les humanistes non-italiens (et bien sûr les Français !). Erasme, avec un talent réel de polémiste leur renvoie le compliment en discréditant ces « jargonneurs qui écorchent le latin » et refusent de retourner aux sources antiques. Mme Ndiaye insiste sur la portée morale du texte érasmien, et en même temps sur la leçon de l’humanisme de la Renaissance : apprendre à bien parler, c’est apprendre à bien penser, et par conséquent à bien vivre ; le savoir doit nous conduire à une « vie plus humaine » (l’adjectif humanus trouve enfin ses deux acceptions fondamentales). Cependant Erasme nous met en garde : le savoir peut engendrer l’orgueil, avec des conséquences plus graves ; l’idéal serait de lier la connaissance antique à la « caritas » chrétienne. À l’opposition entre chrétiens et païens, Erasme substitue une opposition entre chrétiens humanistes et pseudo-savants.

Guillaume Budé lui fera écho dans un dernier texte, une sorte de testament sur Le passage de l’hellénisme au christianisme, jetant un regard critique sur l’Antiquité qui peut être porteuse de fausses valeurs. Budé insiste sur la responsabilité des humanistes dans les excès de la Réforme, reconnaissant qu’ils n’étaient pas à l’abri de la barbarie — et ce, avec un pressentiment lucide, dès l’Affaire des Placards.

Mme Ndiaye a résumé dans sa conclusion le chemin parcouru : de l’antithèse parfaite entre le barbare bafouilleur, cruel, ignorant et l’humaniste digne d’admiration, on arrive à l’idée que ledit barbare peut très bien parler latin et grec et de masque en masque se révéler « notre semblable, notre frère ».

Après avoir cité Lévi-Strauss et Bernard-Henri Lévy, dont La barbarie à visage humain reste vingt cinq ans après cruellement actuelle, Mme Ndiaye a terminé sa conférence (qui fut chaleureusement applaudie) par une très belle phrase de Léopold Sedar Senghor sur la négritude — autre visage de l’humanisme — et sur le « rôle ingrat de métis culturel » rôle nécessaire en face des innombrables dangers, du totalitarisme à toutes les formes d’intégrisme.

 

[278] Mardi 9 novembre 2004
Tant qu'il y aura des élèves
par Hervé Hamon, écrivain

Le mardi 9 novembre, l’association a accueilli M. Hervé HAMON pour une rencontre-débat à propos de son récent ouvrage : "Tant qu’il y aura des élèves"

D’emblée l’auteur de Tant qu'il y aura des élèves a refusé l’étiquette de sociologue que la presse lui attribue parfois (justement le Président Alain Malissard, dans son propos de présentation, avait décrit le livre comme “un roman à la fois attachant, documenté et tonique”). Il reconnaît modestement avoir travaillé “sans compétence particulière, de manière irresponsable, comme un simple citoyen qui se contente d’observer les faits”. Sa méthode est simple : il s’agit d’abord d’une enquête menée dans soixante établissements d’enseignement secondaire divers, les mêmes qu’il avait visités avec Patrick Rothman il y a vingt ans, en vue de rédiger Tant qu’il y aura des profs, enquête doublée de trois cents entretiens non directifs émanant uniquement de volontaires. Ce “libre parcours” dans les lycées et collèges a duré trois ans.

Hervé Hamon livre alors quelques remarques essentielles, surtout par comparaison avec le constat fait en 1984 :
— A cette époque un certain nombre de collèges étaient à l’abandon, dans tous les sens du terme, en général situés en zone suburbaine, avec des phénomènes constants de violence dont on ne parlait jamais. Aujourd’hui “la banlieue, c’est pire, mais le collège, c’est nettement mieux - et c’est sans doute là un des effets heureux de la décentralisation".
— Autre point positif : l’évolution réconfortante des Lycées d’enseignement professionnel, autrefois parkings à chômeurs aux formations souvent désuètes, ce sont actuellement des établissements performants, notamment dans le domaine industriel où le personnel enseignant s’est montré capable de bouger.

Cependant ces constatations optimistes doivent être relativisées par une vue d’ensemble.

S’il est vrai que, comme on l’a répété, “le niveau monte”, que le nombre de bacheliers a doublé en 20 ans, qu’il y a eu un gros effort d’investissement de la part des collectivités, mais aussi des familles et des élèves (dont le métier est plus dur qu’autrefois !), en revanche notre système scolaire n’est pas exempt de critiques et par comparaison avec ceux des autres pays européens, nous ne sommes pas les meilleurs — loin de là. Certes “le peloton roule plus vite, mais les écarts se creusent“.

Selon Hervé Hamon, notre école présente trois défauts majeurs : d’abord elle est injuste socialement (depuis longtemps on dénonce le nombre insuffisant d’étudiants issus de milieux modestes) ; le “collège unique” des années soixante n’a jamais été qu’une utopie ; en réalité nous avons “une école à 40 vitesses” et qui répond à une”vision monolithique de la réussite”, sur un modèle hiérarchique avec au sommet “le futur X-Mines-Ponts” ; la répartition des filières et l’orientation des élèves trahissent un système hypocrite, totalement insatisfaisant, dans lequel règne une sorte d’“omerta”.

En second lieu cette école apparaît fortement sexiste ; ce qui est regrettable, car les filles “s’adossent à l’institution, mais ne touchent pas les dividendes de leurs efforts”.

Hervé Hamon salue au passage la réussite scolaire actuelle des jeunes filles, de plus en plus accrocheuses, et reprend sa métaphore familière pour montrer l’inégalité des filières offertes : “les garçons ont droit à la carte,mais les filles au menu” !

Troisième point : notre école n’est pas exempte de discrimination ethnique. Deux exemples frappants : d’établissements antithétiques, Janson de Sailly et Clichy-sous-Bois, le premier pur jus XVIIIe, le second patchwork black/beur. Hervé Hamon s’interroge sur le comportement des usagers de l’école et constate qu’un tiers de ceux-ci contournent la carte scolaire, soit légalement par le jeu des options, soit en trichant, ce qui pose un problème d’ordre républicain par rapport aux pays voisins. Or la mixité scolaire — et donc sociale — devrait être un des grands enjeux.

Dans un dernier temps, Hervé Hamon s’est demandé ce qui pouvait faire bouger l’école ; sans entrer dans l’inutile querelle entre savants et pédagogues, l’urgence lui parait de mettre au premier plan la transmission du savoir-faire au lieu de valorise le”savoir académique”. Plusieurs obstacles bloquent le système : d’abord la gestion inefficace des ressources humaines dans l’Education Nationale, qui considère à tort que les fonctionnaires sont interchangeables, ensuite la liberté illusoire de l’enseignant (il était le roi dans sa classe, aujourd’hui “le roi est nu et il souffre”) ; enfin le fait que les enseignants, comme tous les usagers de l’école, manquent d’instruments d’appréciation et d’analyse. “Une culture professionnelle est aujourd’hui à réinventer.”

Un débat s’est alors instauré, avec plusieurs question, sur l’enseignement des I.U.F.M., sur l’encadrement des collèges, la comparaison avec le système anglais qui donne au chef d’établissement le droit d’embaucher son personnel, sur la redéfinition des obligations de service des professeurs, sur la difficulté du dialogue entre enseignants, syndicats et ministère (Si en majorité et à titre individuel, l’enseignant serait prêt à accepter le changement, ses représentants s’accrochent farouchement au statut de fonctionnaire). “Il est certes très difficile, dit en substance Hervé Hamon dans sa conclusion, de bouleverser d’en haut les habitudes et les mentalités. L’arrivée des jeunes générations de professeurs mériterait une mise à plat au grand jour de tous les problèmes ; le projet Thélot, avec se propositions de contrats était sans doute une avancée, mais les grandes décisions sont d’ordre politique. Or l’instant présent incite à la prudence, une prudence timorée ; la réforme Fillon risque d’accoucher d’une souris.”

Conclusion provisoirement pessimiste de la part d’un témoin qui a trouvé dans ses rencontres avec les élèves et les professeurs de solides raisons d’espérer.

 

[279] Mardi 23 novembre 2004
CINQUANTENAIRE de la section orléanaise Guillaume-Budé

Il s'est agi d'un retour sur cinquante années de présence de "Guillaume-Budé" dans la vie culturelle orléanaise. Étaient invités à cette séance exceptionnelle M. Jacques Jouanna, président de l’Association Guillaume-Budé nationale et M. Michel Adam, l’un des « pères fondateurs » de la section.

INTERVENTION DE JEAN NIVET, VICE-PRÉSIDENT

L’association Guillaume-Budé Nationale

La petite histoire veut que le linguiste Joseph Vendryès — qui, en 1914, venait de recevoir son ordre de mobilisation — n’avait pu trouver d’édition savante d’Homère qui tînt dans son paquetage hormis l’édition allemande Teubner… ce qui était pour le moins vexant pour un patriote français !

Et, de fait, il n’existait alors en France aucune collection développée qui rassemblât des éditions de textes grecs et latins pouvant répondre aux exigences de la philologie. C’est la raison pour laquelle on avait pris l’habitude d’utiliser les éditions allemandes, en particulier celles de la célèbre collection Teubner, qui paraissait à Leipzig depuis 1850.

C’est à cause de ce constat de carence que, dès 1918, vit le jour — sous la présidence de Maurice Croiset — une association qui se donnait pour mission de combler cette lacune de l’édition française en publiant une collection complète d’auteurs grecs et latins, en texte et traduction. On envisageait même d’éditer aussi des classiques byzantins, néo-latins, français, arabes, chinois, etc.

Comme cette association avait également pour vocation de remettre à l’honneur les valeurs de l’humanisme, elle se donna le nom de Guillaume Budé, ce fils d’une famille bourgeoise parisienne, né en 1467, qui avait été touché par la grâce de l’humanisme et qui avait décidé de consacrer sa vie à l’érudition philologique. C’est Budé qui avait convaincu François Ier d’instituer des "lecteurs royaux", chargés d’enseigner les langues et les sciences dans un "Collège de France" qui a été créé en 1530.

En prenant ce personnage comme porte-drapeau, les fondateurs de la nouvelle association entendaient aussi signifier qu’il s’agissait pour eux de faire revivre une tradition philologique typiquement française, où l’appréciation littéraire des textes devait s’appuyer d’abord sur les ressources de l’érudition la plus exacte. Les objectifs de "Guillaume-Bud" étaient donc — et sont toujours restés — purement intellectuels.

Les principaux moyens d’action de l’association étaient l’organisation de conférences et la publication d’un bulletin.

Pendant longtemps aussi, des navires ont été affrétés pour des voyages en Méditerranée, la première croisière « Budé », en 1930, ayant eu pour destination la Grèce, à bord de l’Iphigenia.

Et puis, un peu plus de dix ans après sa fondation, l’association décida d’organiser des congrès quinquennaux, afin de réunir — autour d’un grand thème lié à l’humanisme — les meilleurs spécialistes du moment. Le premier congrès s’est tenu à Nîmes en 1933 ; le quinzième a été organisé à Orléans en 2003.

La société d’édition « Les Belles-Lettres »

Mais l’objectif initial et essentiel était de publier, en éditions savantes, des grands textes de l’Antiquité. Et, pour cela, il fallait bien sûr trouver d’importants moyens financiers.

Alors, plutôt que de s'agréger à un grand éditeur, l’association "Guillaume-Budé" décida de chercher des investisseurs qui apporteraient les capitaux nécessaires pour fonder une maison d'édition indépendante. C’est ainsi que 300 industriels français, amis des lettres classiques, aidèrent à la création, en 1919, d’une société anonyme, qui s’appela "Les Belles-Lettres".

Son premier président fut l’helléniste Paul Mazon et son siège se trouvait à Paris, boulevard Saint-Germain.

Très tôt, la gestion a été confiée à Jean Malye, un angliciste, celtisant et spécialiste de l’Irlande. Jean Malye fut un homme efficace, car il souhaita toujours conserver un juste équilibre entre l’érudition pour spécialistes et la conquête d’un public plus large. C’est lui, par exemple, qui encouragea, tant que cela fut possible, l’organisation des croisières humanistes en Méditerranée.

A sa mort, en 1973, Jean Malye fut remplacé par son gendre, Pierre de Mijolla, un ancien officier de marine qui était expert maritime auprès des Nations-Unies.

Celui-ci — continuant la politique d’ouverture de son beau-père — lança en 1983 la collection Realia, qui marquait la volonté des "Belles-Lettres" de s'ouvrir à un public plus vaste, avec des ouvrages de vulgarisation intelligente. Le premier succès de cette collection fut Les plaisirs à Rome, dont l'auteur, Jean-Noël Robert, devait faire une intervention remarquée à la télévision dans l’émission Apostrophes. D’autres titres suivirent, parmi lesquels une étude de Florence Dupont sur le Théâtre à Rome, une autre de Jean-Pierre Néraudau sur l’Enfance à Rome et, il y a dix ans, en 1994, Les Romains et l’eau de notre président Alain Malissa

Les ouvrages de la collection des Universités de France

Les ouvrages publiés par les « Belles-Lettres » — sous le patronage de l’association « Guillaume-Budé » —sont groupés en plusieurs collections: « Études anciennes », « Auteurs latins du Moyen Age », « Classiques de l’humanisme », « Science et humanisme », « Théâtre anglais de la Renaissance ». Mais la collection la plus célèbre reste la « Collection des Universités de France ».

Le premier volume de cette collection d'auteurs antiques parut en 1920. C’était l'Hippias Mineur de Platon ; et la presse salua cette publication comme une seconde victoire contre l’Allemagne ! Aussitôt après, paraissait le premier volume de la série latine, le De Natura rerum de Lucrèce.

Destinée d'abord à accueillir les grandes œuvres de la littérature classique gréco-latine, sous la forme d'éditions bilingues, la « Collection des Universités de France » s'est rapidement ouverte à tous les textes grecs et latins — littéraires ou techniques — jusqu'au VIe siècle après J.-C.

Actuellement il y a environ 750 titres parus.

Les choix initiaux ont été conservés. Par l'apparence, un « Budé » de 2004 ne diffère pas d'un « Budé » de 1920. Sur la page de droite, le texte grec ou latin avec un apparat critique ; sur la page de gauche, une traduction française, accompagnée de notes. Pour la série latine, une couverture orangée, ornée de la célèbre louve romaine, mais débarrassée de ses jumeaux apocryphes. Pour la série grecque, une couverture chamois avec la chouette d'Athéna ; cette chouette, qui est devenue l’emblème de l’Association, est la reproduction d'un petit vase à parfum du VIIe siècle avant J.-C, conservé au musée du Louvre.

Les ouvrages des éditions « Budé » parus dans les dernières décennies obéissent à une plus forte exigence d'érudition que les premiers volumes qui paraissaient dans les années 1920, sous la direction de Paul Mazon et d’Alfred Ernout. Cette évolution doit beaucoup à Alphonse Dain, le grand spécialiste des manuscrits grecs, qui dirigea la « Collection des Universités de France » de 1954 à 1964, et qui imposa à ses collaborateurs une approche véritablement scientifique du travail d'édition. Et cette politique a été poursuivie par ses successeurs : Jean Irigoin, Jacques Jouanna pour la série grecque ; Jacques André, Paul Jal, Jean-Louis Ferrary, pour la série latine.

Depuis 1920, six millions de livres ont été vendus. On a consommé pour cela 11.000 tonnes d’un papier spécialement fabriqué pour ces éditions, un « vélin crème de Guyenne de 80 grammes ».

Accidentellement incendié dans sa totalité en mai 2002, le stock d’ouvrages a été entièrement réimprimé.

Ces volumes — qu’on appelle familièrement les « Budé » — sont connus dans le monde entier. De l'Italie au Japon, des États-Unis à l'Argentine, nombreuses sont les Universités qui ont acquis la collection complète. Et de nombreux amateurs leur ont fait une large place dans leur bibliothèque.

Entre autres, Robert Sabatier, de l’académie Goncourt, se dit un fidèle lecteur de ces volumes : « Lisant les Anciens, je ne recherche pas l’exotisme ou quelque promotion de l’esprit, mais le plaisir, le plaisir du texte cher à Roland Barthes. Le trésor se trouve aux éditions Les Belles Lettres. Heureux qui dispose des œuvres de la célèbre collection ! Il peut vivre à la fois en passé, en présent et en avenir dans la compagnie d’auteurs de tous les temps – donc d’aujourd’hui. »

Une situation paradoxale à Orléans au milieu du XXe siècle

Ce succès de l’association nationale « Guillaume-Budé » explique que de nombreuses « filiales » se soient rapidement créées en province pour y porter la voix de l’humanisme.

Dans les années cinquante, on en trouvait plus d’une vingtaine : à Angoulême, à Bergerac, à Bordeaux, à Bourges, à Confolens, à Issoudun, à Laval, à Lille, à Marseille, à Nancy, à Nantes, à Nîmes, à Poitiers, à Rennes, à Saint-Hippolyte-du-Fort, à Strasbourg, à Toulon, à Toulouse, à Vierzon, et même, au-delà de nos frontières, en Belgique, en Algérie, au Maroc…

Pourtant Orléans laissa passer toute la première moitié du XXe siècle sans manifester d’intérêt particulier pour l’association « Guillaume-Budé » parisienne ! Il y avait là — sinon un scandale — du moins, un paradoxe, car Orléans avait un passé qui appelait, dans cette ville, la présence d’une section « Budé » :
— D’abord, Orléans avait été, au XVIe siècle, un important foyer d’humanisme ; et c’était un Orléanais, Pierre Daniel, qui avait sauvé une bonne partie des manuscrits anciens de la bibliothèque de Saint-Benoît-sur-Loire, ces manuscrits qui ont servi à l’établissement de certains textes publiés par les Belles-Lettres.
— Et puis l’Université d’Orléans avait accueilli le jeune Guillaume Budé parmi ses élèves ; certes il quitta notre ville totalement dégoûté des études, mais ce ne fut qu’une crise passagère, et, quelques années plus tard, il se remit au travail avec le bonheur que l’on sait.
— Et puis c’est à Orléans, rue Bannier, qu’est né le principal et irremplacé instrument de tous les hellénistes, le dictionnaire d’Anatole Bailly.
— Enfin, c’est au musée d’Orléans que se trouve la figure casquée qui, à côté de la chouette et de la louve, orne les volumes de la série des « Textes français », publiée aux « Belles-Lettres ».

Les Destins voulaient donc qu’Orléans possédât dans ses murs une section de l’association « Guillaume-Budé ». Pourtant, celle-ci n’apparut qu’en 1954.

Comment est née la section orléanaise

C’est dans une petite commune du Loiret, précisément dans la cour de l’école de Tavers, que — le 28 juin 1953 — naquit l’idée de fonder à Orléans une section locale. On y célébrait ce jour-là le centenaire de Jules Lemaître et, à cette occasion, M. Jacques Boudet — alors professeur de Première supérieure au lycée d’Orléans — avait fait une communication sur Jules Lemaître et l’Antiquité.

Parmi les auditeurs se trouvait le nouveau directeur régional de la Régie Renault, M. Germain Martin. Celui-ci prit contact avec le conférencier et exprima son étonnement que les Orléanais n’aient pas encore fondé de section locale « Guillaume-Budé ». Lui-même, qui venait de Nantes, y avait fondé une section et en avait assumé la présidence. Ce projet de transposer à Orléans ce qui s’était fait à Nantes séduisit, et devait prendre corps dix-huit mois plus tard.

Jacques Boudet, en effet, s’était mis aussitôt en mouvement et avait réussi à intéresser au projet quelques professeurs du lycée Pothier, qui constituèrent avec lui le premier noyau : M. Gaulon, qui avait été secrétaire de la section de Nantes ; M. Francis Pruner, tout nouveau docteur ès lettres ; et aussi « les trois Michel », Michel Adam, Michel Grau et Michel Raimond. On avait également recruté l’archiprêtre de la cathédrale, Mgr Pierre-Marie Brun, docteur en théologie orientale.

Le journal local, La République du Centre, par l’intermédiaire de son rédacteur en chef Roger Secrétain, avait décidé de soutenir l’entreprise et un journaliste, Jack Chargelègue, reçut mission de rendre compte des premiers pas du nouveau-né.

Bien sûr, un échange de lettres eut lieu avec Jean Malye, le délégué général de l’Association. Celui-ci, dès le 19 novembre, félicitait Germain Martin de son initiative : « C’est avec un extrême plaisir que j’ai appris que votre projet de création d’une section de l’Association Guillaume-Budé à Orléans se réalisait… Nous vous adressons les voeux que forme l’Association pour la pleine réussite de votre entreprise qui nous tient fort à coeur. » Et, dans une « note » annexée à sa lettre, Jean Malye donnait en quelque sorte sa définition de l’humanisme, en rappelant aux Orléanais que l’association Guillaume-Budé appelle à se grouper tous ceux qui « sont convaincus de la nécessité d’une culture générale d’esprit universel, basée sur la connaissance de la culture classique gréco-latine, culture qui doit à la fois servir l’homme, l’individu et en même temps inspirer et animer les hommes entre eux, vivant en société. »

La conférence inaugurale du 23 novembre 1954

Encouragé par ces belles paroles, Michel Adam retint la modeste salle de conférences que la municipalité d’Orléans avait fait installer dans le vieil hôtel d’Hardouineau. La date du 23 novembre qui figure sur l’attestation de location de la salle est comme la date de naissance de notre section.

La République du Centre annonça l’événement : « Une section de l’association Guillaume-Budé va être créée à Orléans ; une première réunion aura lieu le 23 novembre salle Hardouineau ».

C’est, bien sûr, le président Germain Martin qui ouvrit la séance. Puis Jacques Boudet, vice-président, argumenta en faveur de la création d’une section orléanaise. Ensuite M. Gaulon, fort de son expérience nantaise, expliqua comment « fonctionnait » une section Budé.

Alors, sans plus tarder, on passa aux travaux pratiques, et Michel Adam donna ce qui devait être la première d’une longue suite de conférences, en parlant de Pascal et son Dieu, la nuit du 23 novembre 1654. Et Michel Adam eut même l’idée élégante d’arrêter son propos à 10 heures et demie, c’est-à-dire à l’heure précisément où commença, pour Pascal, sa fameuse nuit d’extase.

Ainsi donc, on peut dire que c’est le 23 novembre 1954 à 22 heures 30 précises qu’est née la section orléanaise Guillaume-Budé, naissance dont la République du Centre a rendu compte dans son édition du 26 novembre : « Une section de l’Association Guillaume-Budé à Orléans. Au cours de la première réunion, M. Adam donne conférence sur Pascal et son Dieu. »


Des débuts difficiles

Mais, après cette conférence inaugurale, il fallait enchaîner sur d’autres conférences. Les professeurs de lettres du lycée Pothier se mirent donc à l’ouvrage : Michel Grau parla de Giraudoux, Francis Pruner du théâtre d’Antoine, Michel Raimond de la crise du roman et Jacques Boudet du culte de la terre dans la Grèce antique.

La consécration officielle et parisienne n’avait pas tardé à venir : le 8 mars 1955, Jean Malye était venu saluer les membres de la toute nouvelle section ; et il en profita pour leur parler de son sujet favori, la Grèce et l’Irlande.

La Sorbonne, pendant cinq ans, envoya ses membres les plus éminents : Fernand Robert, Pierre Boyancé, Robert Flacelière, Jacques Heurgon, Pierre-Georges Castex, Pierre Grimal, Pierre Moreau, qui vinrent d’autant plus facilement qu’Orléans n’est pas loin de Paris et qu’il pouvaient regagner la capitale par le train du soir.

Pourtant les sept premières années ne furent pas faciles. On crut même un moment que la jeune association n’allait pas survivre. La saison 1961-1962 avorta : on ne fit, cette année-là, qu’une courte promenade dans le Valois. Puis deux des trois « Michel », Michel Adam et Michel Raimond — accaparés par d’autres tâches — quittèrent l’association.

La suite de l’histoire de la section orléanaise

En 1962, avec l’arrivée d’un professeur de Lettres du lycée Benjamin-Franklin, M. André Lingois — qui prit tout à la fois les fonctions de secrétaire et de trésorier — un nouveau souffle vint ranimer l’association orléanaise, qui, depuis, n’a pas cessé de prospérer, et cela, avant tout, grâce au dévouement de ses présidents.

Trois présidents seulement se sont succédé à la tête de l’association orléanaise en un demi-siècle. Après M. Germain Martin, directeur régional de la Régie Renault, président-fondateur, M. Lionel Marmin, secrétaire-général de la mairie d’Orléans, assuma la présidence pendant 22 ans, de 1965 à 1987, ce qui lui valut de recevoir, en 1992, des mains du président Jacques Bompaire, la médaille de l’Association « Guillaume-Budé ». Enfin, M. Alain Malissard, alors maître de conférences de langue et littérature latines, prit la barre en 1987 et, depuis dix-sept ans, c’est lui qui dirige le navire orléanais « Guillaume-Budé »

Deux vice-présidents, maintenant disparus, ont fait partie des « pères-fondateurs » et ont mené longue carrière dans l’Association. Mgr Pierre-Marie Brun, qui, après avoir été aumônier du lycée Pothier, puis curé-doyen de Briare, a été archiprêtre de la cathédrale Sainte-Croix de 1952 à 1975 ; et Jacques Boudet qui « vice-présida » d’abord comme professeur de Lettres supérieures au lycée Pothier, ensuite comme Inspecteur pédagogique régional, enfin comme Inspecteur général, d’abord en activité, puis honoraire, jusqu’en 1998. Tous deux ont été remplacés à la vice-présidence par Geneviève Dadou et Jean Nivet.

Pour le secrétariat, après Michel Adam et depuis plus de quarante ans, André Lingois assume la fonction avec une efficacité que tous reconnaissent. Ses petits cahiers conservent tous les détails de la vie de notre section et ses comptes rendus frappent par leur pertinence et leur exactitude. Mais le secrétariat est une véritable charge ; c’est pourquoi Gérard Lauvergeon est venu en renfort, le littéraire ayant bien besoin, parfois, des lumières du géographe-historien.

La trésorerie, elle non plus, n’est pas une sinécure et c’est sans doute la raison pour laquelle on y perdure moins longtemps : Michel Raimond, Jacques Durandeau, Gilbert Pierre, Roger Kaufmann, Henriette Valadon, Geneviève Dadou ont successivement « tenu la caisse ». Celle-ci est maintenant entre les mains expertes de Pierre Navier, secondé efficacement par Pierrette Madère.

Les conférences

La vocation essentielle de « Guillaume-Budé » est d’organiser des conférences.

Pour cela, l’association Budé orléanaise a été hébergée dans quatre salles successives : les dix premières années, jusqu’en 1964, dans la salle Hardouineau, contiguë à l’hôtel Groslot ; pendant une vingtaine d’années ensuite, dans la salle de conférences du centre Charles-Péguy ; pendant cinq ans, entre 1987 et 1992, dans la salle de conférences de la Caisse d’Épargne, rue d’Escures ; enfin, depuis plus de vingt ans, dans l’auditorium du musée des Beaux-Arts.

Des personnalités de premier plan assistaient souvent à nos conférences, comme le recteur Gérald Antoine ou la maire Roger Secrétain. Chaque fois, un photographe de la République du Centre venait immortaliser l’événement.

Au début, les invitations aux conférences ou aux excursions étaient polycopiées sur une Gestetner un peu poussive, ce qui leur donnait une pauvre allure. Ensuite, dans la période 1975-1985, un net progrès a été fait, puisque les invitations étaient composées par un imprimeur professionnel, dans une présentation qui allait devenir familière aux Orléanais.

Plus de 280 conférences ont été organisées depuis 1954. Beaucoup de professeurs certes y ont pris la parole, mais aussi des conférenciers plus «médiatiques» comme Régine Pernoud, Pierre-Aimé Touchard, Jacques Lacarrière, Michel Tournier, Max Gallo, Sylvie Giono, Vassilis Alexakis, Jean-Yves Empereur, Yves Bonnefoy, André Kaspi, Michel Déon, Elisabeth Badinter…

Quant aux sujets traités, ils sont d’une telle variété qu’il serait vain d’essayer d’en rendre compte. On a certes beaucoup parlé des littératures grecque, latine et française, mais aussi d’archéologie, de musique, de danse, de peinture, de muséographie, de religion, d’oenologie, de cinéma, de mathématiques…

Depuis l’origine — à côté des conférences traditionnelles ex cathedra — on a organisé des conférences « à plusieurs voix », des « débats » ou des « lectures ».

Dans la première décennie de l’association, Michel Adam et Michel Raimond y participaient régulièrement, en même temps que Jacques Boudet:
— en 1957, ce fut un débat sur la vie intellectuelle à Orléans,
— en 1958, on débattit de Françoise Sagan, alors jeune auteur de Bonjour Tristesse et de Un certain sourire.
— en 1959, on donna une conférence à quatre voix sur le thème littéraire du chat (« son mystère le Chat », comme l’écrivit Michel Adam dans son compte rendu).
— en 1962, le 250ème anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau fut l’occasion d’une conférence à trois voix (avec Jacques Boudet).

Il fallut attendre le siècle suivant pour que l’on revienne à cette pratique avec un débat sur le mythe ou bien des lectures de textes de Dumas et de George Sand; sans parler de cette chouette qui, en décembre 1999, à la surprise de tous, «vola sur les millénaires».

Quelques activités « annexes »

A ces activités essentielles de notre association se sont ajoutées d’autres activités annexes.

L’une d’elle, il y a une quarantaine d’années, consista à chercher à attirer les jeunes élèves et les étudiants. Certes, nous n’avons jamais eu de section de «jeunes Budé». Pourtant, en 1964, on a fait un effort pour intéresser les étudiants : dans sa réunion du 26 février, le Bureau décida d’attribuer un prix (sous forme de livres) à l’élève de chacun des établissements de second cycle d’Orléans qui s’était le plus distingué en latin et en grec. Mais la chose a tourné court. On peut maintenant en sourire : en pleine tourmente de mai 68, le Bureau « Budé » continuait imperturbablement à chercher l’élève le plus méritant dans chaque établissement scolaire… sans se douter que les « distributions solennelles de prix » allaient bientôt disparaître et, avec elles, les « prix Budé ». Signalons pour mémoire qu’en bénéficia, pour le lycée Benjamin-Franklin, en juin 1969, l’élève William Marois, qui, depuis, est devenu recteur d’Université.

Tout comme elle a fait des efforts en direction des jeunes, notre association a voulu également avoir des activités en commun avec les autres Sociétés culturelles de la ville. En effet, une vieille pratique orléanaise, interrompue depuis 1908, consistait à organiser de temps en temps une séance commune à plusieurs sociétés savantes. En 1965, on tenta de faire revivre cette pratique et « Guillaume-Budé » y prit sa part. Sous la présidence de Roger Secrétain, le thème de cette première séance commune fut le domaine de la Source et sa vie au siècle des Lumières. On réédita l’expérience en 1967, avec comme thème Orléans au XVIIIe siècle, en insistant particulièrement sur le jansénisme. En octobre 1970, la séance étant présidée par le préfet de région M. Francis Graëve, le thème choisi fut Orléans sous le Premier Empire ; pour « Guillaume-Budé », M. Jacques Boudet parla de l’Académie d’Orléans au début du XIXe siècle.

Par ces séances communes, on souhaitait, bien sûr, ne pas rester entre soi et s’ouvrir à un public plus large. Et c’est dans le même but qu’on organisa parfois quelques modestes expositions de documents : en octobre 1974, une exposition sur l’architecte baroque Conrad Schlaun (avec l’appui de l’école des Beaux-Arts) ; en décembre 1975, une exposition sur le grand éditeur de la Patrologie, Jacques-Paul Migne (avec l’appui des Archives du Loiret) ; en mars 1991, enfin, dans la salle de lecture de la vieille bibliothèque municipale, on présenta quelques panneaux sur le thème « De l’écriture antique aux éditions modernes » (avec l’aide matérielle de l’Association Budé nationale).

Ces expositions, il faut le dire, n’attirèrent jamais de grandes foules; en revanche nous avons eu plus de succès lorsqu’on voulut aider les Orléanais à découvrir leur patrimoine monumental.

L’initiative en revient à notre vice-président Mgr Pierre-Marie Brun qui avait proposé d’organiser une série de conférences-promenades dans les rues d’Orléans pour expliquer aux budistes le passé de leur ville. Dans les premières années surtout, chaque sortie des « Budistes » était un petit événement local : la République du Centre en rendait compte aussitôt, dans un article accompagné d’un cliché où l’on voyait l’archiprêtre initiant doctement ses auditeurs et auditrices au passé monumental d’Orléans. Un cycle de visites s’étendait sur cinq ans : d’abord « Orléans préroman », puis « Orléans gothique », puis « Orléans à la Renaissance », puis « Orléans à l’époque classique », enfin, pour faire la synthèse, « La cathédrale Sainte-Croix à travers les siècles ». Mgr Brun renouvela ce cycle quatre fois et dirigea donc vingt « promenades » entre 1955 et 1977.

A partir de 1991, nos membres nous demandèrent d’organiser pour eux des sorties à Paris afin de visiter des expositions ou d’assister à des représentations théâtrales :
— en décembre 1991, on vit représenter Agamemnon et Les Choéphores d’Eschyle au théâtre de la Cartoucherie de Vincennes.
— en décembre 1992, on visita l’exposition « Les Étrusques et l’Europe » et on assista, dans le même théâtre, à la suite de la trilogie d’Eschyle avec Les Euménides.
— en octobre 1994, on choisit l’exposition « Voltaire et l’Europe » et une représentation de Thyeste de Sénèque au théâtre des Amandiers.
— en février 1996, la visite de l’exposition « A l’ombre du Vésuve » fut suivie d’une découverte des orgues de la Madeleine sous la direction de Jean-François Houbart, suivie elle-même d’une visite du Musée de la Vie romantique.
— enfin, en mars 1999, visite de l’exposition « Le Liban l’autre rive », puis représentation de Oedipe à Colone et d’Antigone de Sophocle au théâtre du Lierre.

Pour faire connaître au public toutes les activités de notre section, nous disposons en fait de deux moyens. D’abord, depuis l’origine, les activités de la section orléanaise sont présentés sous forme de comptes rendus annuels aux abonnés du Bulletin national ; il ont été rédigés par Michel Adam jusqu’en 1962, ensuite par notre secrétaire André Lingois. Puis, grâce à M. Claude Viviani, notre association se trouve dotée d’un site internet qui rend compte de la totalité de nos activités depuis 1954 et annonce toutes nos activités programmées.

Les excursions littéraires

En un demi-siècle, les Budistes orléanais ont exploré tous les recoins de la France littéraire dans un large rayon autour d’Orléans. Le premier essai eut lieu dès l’année 1955 : cette année-là, ils partirent à la découverte du pays de George Sand. Les deux années suivantes, ils appelèrent en renfort deux universitaires parisiens : Raymond Lebègue qui les pilota dans le pays de Ronsard ; puis, en 1957, Verdun-Louis Saulnier qui les promena dans le pays de Rabelais.

Les plus anciens de notre section se souviennent peut-être avec nostalgie de quelques aspects disparus de ces promenades littéraires. La veille au soir, les participants étaient conviés à une « causerie préparatoire » à l’excursion ; cette habitude — qui obligeait à se coucher tard ceux qui devraient se lever tôt — ne fut abandonnée qu’en 1964. Avant le départ, au petit matin, Mgr Brun disait une messe pour attirer la grâce divine sur nos explorateurs de la France littéraire. Et puis, dans ces temps anciens, le car de l’excursion était accompagné de tout un lot de voitures particulières ; c’est pourquoi une « sortie Budé » ne passait pas inaperçue : c’était un impressionnant cortège dont le passage apportait quelque émoi dans la France profonde.

Dernier charme de ces promenades amicales et culturelles : le compte rendu qu’en faisait notre ami Georges Dalgues qui, pendant 25 ans, de 1961 à 1986, mit tous les raffinements de sa plume au service de la chronique de ces explorations littéraires.
— Voici un exemple de « départ » : « En ce sémillant matin passait comme un frisson d’appareillage. Les embarqués humaient l’air mou du Val avec des narines de conquistadors. Fortes de leur nombre, les dames pépiaient à qui mieux mieux, causant culture comme de vrais hommes. Budistes et autres Lettrés de même farine entreprenaient la sinueuse croisière littéraire qui devait les mener au pays des verts vallons, ponctués de blancs bovins et de blanches communiantes… »
— Voici maintenant une « pause méridienne » : « Midi le Juste depuis longtemps déchu, vint le gîte d’étape et de restauration : un petit village aux tuiles déjà de Bourgogne, serré autour de son exquise église du douzième siècle, avec partout de l’herbe, avec partout de l’eau. Halte donc de réconfort, de reprise de soi ; il y fut longtemps devisé, bien bu — l’Irancy coule à flots non loin de là — et démesurément devisé. »
— Et, pour finir, un exemple de « retour » : « Le soir tombait de plus en plus; la pluie aussi. Des couchers de soleil délavés se défaisaient au-dessus de la Loire. Et, retrouvée Orléans, il ne nous restait plus, recrus de roulement et de littérature, que de regagner nos maisons dans la nuit. »

Au cours de ces « expéditions » littéraires, il nous est arrivé de faire des rencontres mémorables.
— En 1965, à La Chapelle-d’Angillon, alors que nous rendions hommage à Alain-Fournier, nous avons été reçus par sa soeur, Isabelle Rivière, une dame respectable de 76 ans. Depuis plusieurs années, elle était en conflit ouvert avec notre collègue Clément — Clément Borgal — parce que celui-ci contestait, dans ses articles et ouvrages, l’angélisme d’Alain-Fournier. Isabelle Rivière invita donc chez elle les groupe des Budistes… mais à la condition que Clément Borgal ne fût pas présent… Et c’est ce jour-là aussi que l’on rencontra le cinéaste Gabriel Albicocco, qui préparait son adaptation du Grand Meaulnes.
— Une autre rencontre mémorable, ce fut, en 1974, celle de Maurice Genevoix qui, depuis les origines, était président d’honneur de notre section. Maurice Genevoix nous invita chez lui aux Vernelles, et il accepta de nous parler longuement de son passé, de son pays et du paysage de Loire que nous avions sous les yeux.

En juin 1998, on inaugura la nouvelle formule d’une excursion en deux journées pour aller rencontrer Lamartine sur ses terres. Et c’est ainsi qu’on s’arrêta devant la maison de Milly, puis devant le château de Saint-Point. Au château de Pierreclos, on s’intéressa peut-être moins à Jocelyn qu’à la cave, car il ne faut jamais oublier que le grand Lamartine se voulut avant tout vigneron. Cette sortie au pays de Lamartine fut un modèle du genre, puisque c’est par la découverte de son terroir qu’elle nous a fait entrer dans l’intimité de l’écrivain et du poète. Et, ce jour-là — inspiré sans doute par les effluves bourguignons — notre président A. Malissard a su exprimer en une formule particulièrement heureuse l’essence même du tourisme littéraire : « Nous étions, a-t-il dit, partis avec Lamartine, et nous sommes revenus avec Alphonse ».

Les voyages culturels

C’est le président Alain Malissard, qui, en 1990, osa se lancer dans l’aventure des voyages autour de la Méditerranée, l’organisation matérielle étant confiée, pendant plusieurs années, à la « Compagnie des Voyageurs » de Besançon.

— On explora l’ancienne Gaule, d’abord en suivant la vallée du Rhône, depuis le pays des Helvètes jusqu’à Massilia (en 1992 et 2000), puis, en suivant l’ancienne via Domitia à travers la Narbonnaise, depuis le Perthus jusqu’au pont du Gard (en 2002).
— On revint à quatre reprises en Italie pour des promenades dans Rome, dans le Latium, dans la Campanie et la Sicile (en 1990, 1991, 1995, 2004).
— On découvrit le Proche-Orient avec le Liban, la Jordanie, la Syrie (en 1994 et1998).
— On s’intéressa, en Espagne, à la Catalogne non seulement romaine, mais aussi romane et contemporaine (en 1996).
— En Tunisie, on chercha les restes de l’Afrique punique et romaine (en 1997).
— En Égypte on se limita aux deux grandes cités que furent le Caire et Alexandrie (en 2000).
— Enfin, on attendit le nouveau siècle pour explorer la Grèce avec l’Attique, le Péloponnèse et la Crête (en 2001 et 2003).

INTERVENTION DE M. ALAIN MALISSARD, PRÉSIDENT

Il y a cinquante ans, Michel Adam s’apprêtait à prononcer la première conférence donnée par notre association. Le sujet en était Pascal et son dieu : la nuit du 23 novembre 1654, et c’est aussi à l’occasion du centenaire de Jules Lemaître qu’était née l’idée de créer une section orléanaise. La date du 23 novembre n’avait manifestement pas été choisie au hasard et l’on sait que Michel Adam avait même pris soin d’arrêter son propos au moment où commençait, à 10 heures 30, la célèbre et décisive nuit de Blaise Pascal.

Ainsi, notre section est née sous le signe des anniversaires, et, dès le premier soir, une ligne symbolique s’est tracée entre une date porteuse de sens et le désir d’agir et de créer dans le présent. Le fait n’est pas sans signification, car c’est l’existence de cette ligne idéale qui permet sans doute le mieux de définir cet humanisme auquel nous nous référons.

La permanence et l’universalité d'une culture dont nous sommes les héritiers laisse en effet dans les esprits comme une marque invisible ; elle installe en fait dans l’individu comme une sorte de socle ou, si l’on autorise cette image, de disque dur, qui lui permet à la fois de conduire sa vie et de rester stable en participant aux activités d’une société toujours sujette aux mouvements les plus complexes. Faite de science et de littérature, de réflexion et d’invention, la culture humaniste permet de comprendre le monde en dépassant l’événementiel qui souvent nous accable : au théâtre bien sûr, au concert évidemment, dans les expositions d’art contemporain, dans les films qu’on nous propose, dans les pubs qu’on nous impose, l’humanisme sait reconnaître la part d’héritage, c’est-à-dire la part d’éternité, qui naît d’une culture commune et qui est en fait comme le point central par lequel s’établissent, en deçà même du langage, la compréhension fondamentale et l’essentiel du dialogue. C’est pourquoi par exemple nous défendons, autant que faire se peut, l’apprentissage des langues anciennes, non pas en tant que pur savoir linguistique, mais en tant que moyen de percevoir le monde au delà des apparences modernes ou faussement modernes.

Savoir ainsi reconnaître l’éternel sous l’éphémère, ce n’est pas cependant demeurer figé dans une admiration béate et sans limites du passé ; c’est suivre, en y participant toujours, les changements du monde. Il y a un esprit humaniste comme il y a un esprit olympique : nées de l’inévitable évolution des choses, les nouvelles disciplines, ski, art moderne, football, musique ou littérature contemporaines, demandent évidemment les mêmes qualités fondamentales que les disciplines traditionnelles. C’est à nous de le reconnaître et de le faire comprendre.

Si, en un demi-siècle, notre association a changé tout en restant la même, c’est qu’elle demeure fidèle à un esprit dont les modes d’expression se transforment. Aux conférences traditionnelles — et nous célébrerons en décembre le 700ème anniversaire de la naissance de Pétrarque — se sont ajoutés les films, les sciences, le contact avec l’adaptation moderne des oeuvres classiques, des lectures, des débats qui permettent d’approcher des questions d’actualité, et nous aurons, à partir de cette année, des rencontres avec la poésie la plus contemporaine. C’est dans cet esprit aussi que nous ferons lire, par des comédiens, des extraits de l’historien latin Tacite.

Tacite justement rapporte que les Espagnols voulurent un jour offrir un temple à Tibère, mais l’empereur refusa et leur répondit que l’éternité n’est pas dans la pierre, mais dans la mémoire et dans la pensée. C’est à cette éternité, avec les qualités de tolérance et de compréhension qu’elle suppose, que nous croyons ; c’est parce qu’ils y croyaient aussi que nos « pères fondateurs » nous ont introduits, il y a cinquante ans, dans ce développement durable que nous fêtons aujourd’hui.

Que soient encore une fois remerciés la municipalité pour son accueil, les adhérents pour leur fidélité, les membres du bureau et leurs conjoints ou conjointes pour leur inlassable activité.

INTERVENTION DE M. MICHEL ADAM, UN DES MEMBRES FONDATEURS

Oui, c’est bien le même, cinquante ans après…

J’ai en effet quitté le secrétariat de l’association orléanaise en 1962. Je rejoignais, en 1963, le Lycée International de Fontainebleau. En 1971, après un détour par Rennes, je rejoignais l’Université Michel de Montaigne-Bordeaux-III. J’y suis actuellement professeur émérite de philosophie.

Dès que j’ai su que j’étais invité à cette réunion commémorative, les souvenirs sont venus en masse. Bien entendu, je n’ai pas oublié la réunion inaugurale, la salle Hardouineau et l’évocation de la nuit pascalienne du Mémorial, à partir de 10 h 30, trois cents ans après. Je me souviens également des soirées à plusieurs voix, la soirée Sagan, la soirée évoquant le Chat dans la littérature : j’entends encore Michel Raimond annoncer que « le petit chat est mort », tandis qu’avec Baudelaire je rappelais que « les amoureux fervents et les savants austères » aimaient également les chats. Au premier rang se trouvait Mme Holveck, femme du préfet régional.

Je me souviens des préparations des sorties, en compagnie de M. Germain Martin et de M. et Mme Boudet. Des images me restent de la Devinière ; et je me souviens d’avoir lu les ultimes poèmes de Ronsard au prieuré de Saint-Cosme, dans la salle où Ronsard est mort…

Je veux dire la fidélité de M. et Mme Holveck envers l’association, tant à nos conférences qu’à nos sorties. M. Holveck était de formation littéraire. Il a accepté de loger à la préfecture tel de nos conférenciers prestigieux. Nous avons visité ensemble la maison de Balzac rue Raynouard à Paris. Nous avons alors quitté Orléans tous les deux ; mais nous évoquions les activités passées de l’association.

Grâce aux excellents comptes rendus d’André Lingois, nous suivons à Bordeaux les activités de l’association orléanaise. La brillante activité de la section d’Orléans suscite admiration et, peut-être, un peu de jalousie. Je vous transmets cependant les amitiés de la section bordelaise.

Mais nous sommes le 23 novembre 2004. C’est donc le 350e anniversaire de la nuit religieuse de Pascal. Une célébration aura lieu ce soir à l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas à Paris et, à Clermont-Ferrand, le vendredi 26 novembre.

Grâce aux travaux de deux bordelais, Jean Mesnard et André Bord, je peux apporter quelques compléments à ce que je vous avais dit… la dernière fois.

Cela ne s’est pas passé à Port-Royal, où Pascal a relativement peu séjourné. Il s’est installé, depuis le 1er octobre 1654, rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, se rapprochant du Port-Royal de Paris où est sa soeur Jacqueline. La maison a une sortie sur le jardin du Luxembourg. Jean Ménard l’a localisée au 54 de l’actuelle rue Monsieur-le-Prince. On assure que les voies du Seigneur sont secrètes : son propriétaire est le poète Pierre Patrix, un familier de Gaston d’Orléans, dans un milieu donc assez peu favorable à la pratique de la piété religieuse ! Il faut rappeler que Pascal resta toute sa vie en rapports avec la vie sociale active, comme en témoignent, à cette époque, ses relations avec les milieux scientifiques. On le sait soucieux de ses biens financiers et bientôt les Provinciales décriront les perversions de la vie sociale.

Pour terminer, on peut évoquer un Pascal inattendu. Dans l’édition des Oeuvres complètes procurée par Jean Mesnard, au tome 2, après une poésie de sa soeur Jacqueline (p. 308-309), on trouve deux poésies attribuées à Pascal (p. 311-312), dans lesquelles il ne parle pas moins de mourir d’amour, sans qu’il s’agisse de Jésus-Christ : « Mourons, mon coeur, sans résistance / Philis l’ordonne, c’est assez ».

Comme on le voit, Pascal reste un auteur inépuisable… »

 

[280] Vendredi 26 novembre 2004
Images de la Rome impériale, l'année des quatre empereurs
Lecture mise en scène des Histoires de Tacite
par des comédiens du Centre Dramatique National

Les trois premiers livres des Histoires de Tacite relatent la terrible année 69 qui a vu quatre empereurs (Galba, Othon, Vitellius et Vespasien) se succéder à Rome. Dans le cadre de la soirée organisée par la section orléanaise en collaboration avec le Centre Dramatique National d’Orléans, que dirige Olivier Py, et avec l’aide de la Scène Nationale d’Orléans, trois comédiens, Benoît Guibert, Christophe Maltot et Thomas Matalou, ont lu de larges extraits du début du livre I et de la fin du livre III.

Dans une première partie, pleine de mouvements et de vie, ils ont fait entendre la préface et fait revivre comme en direct la prise de pouvoir d’Othon et l’assassinat en plein forum de l’empereur Galba (janvier 69, début du livre I) ; dans une seconde partie, rassemblés autour d’une table, ils se sont comme raconté à eux-mêmes la prise de Rome par les troupes de Vespasien, l’incendie du Capitole et la chute de l’empereur Vitellius pendant les fêtes populaires des Saturnales en décembre 69 (fin du livre III).

Les spectateurs, fort nombreux, ont unanimement apprécié cette lecture impressionnante qui a su magnifiquement mettre en relief  les qualités dramatiques d’un texte haut en couleur et riche de résonances modernes. La traduction du texte était celle des « Belles Lettres », légèrement revue et adaptée pour une prestation orale.

 

[281] Mardi 14 décembre 2004
Pétrarque et la Pléiade
par M. Michel LAGRANGE, professeur honoraire, agrégé de lettres classiques, écrivain


Mme Marie-Hélène Viviani, en présentant le conférencier, a évoqué ses débuts en poésie salués par Pierre Emmanuel, René Char et Yves Bonnefoy, son œuvre actuelle, en particulier les “illustrations” de ses peintres préférés comme Soulages ainsi que l’artiste orléanais Bernard Foucher, sans oublier sa passion pour la poésie italienne, qui l'amène à parler de Pétrarque pour le 700e anniversaire de sa naissance.

Le conférencier, dans la première partie de son exposé a situé la Renaissance française dans le domaine littéraire, caractérisée à la fois par une référence constante à l’Antiquité et un rejet radical du Moyen-Age, « une insolite ardeur à refuser le génie national », disait Gérard de Nerval. Un seul poète échappera à cet ostracisme : Marot, qui passe pour avoir rapporté le sonnet d’Italie. Mais c’est sans doute Jacques Pelletier du Mans, humaniste et poète, premier imitateur de Pétrarque, qui, après avoir rencontré Du Bellay, puis Ronsard, donnera l’impulsion à ce mouvement appelé d’abord la Brigade, avant d’être consacré sous le nom de Pléiade, en référence aux sept poètes alexandrins. M.Lagrange rappelle l’enthousiasme des « Collégiens » de Coqueret et de Boncourt, la bataille en faveur du français contre le latin, le manifeste de 1549, la célèbre « Défense et illustration de la langue française », ouvrage commun signé du seul Du Bellay et souvent calqué sur une défense de la langue toscane d’un certain Speroni. Cette défense est aussi un plaidoyer en faveur de l’imitation, laquelle n'est pas incompatible avec la création et à laquelle Faguet donnera le joli nom d’innutrition.

Tous ces jeunes talents n’ont d’yeux que pour l’Italie, qui a un siècle d’avance sur la France et qui a déjà produit des chefs-d’œuvre reconnus comme la Vita nuova de Dante. Mais leur modèle — on peut même dire : leur référence sacrée — c’est Pétrarque (né en 1304) qui fut à la fois un grand humaniste, auteur de nombreux ouvrages en latin, et le premier poète lyrique moderne, ayant choisi de promouvoir la langue toscane. Son recueil desCanzoniere, des sonnets pour la plupart, s’articule autour de la figure emblématique de Laure (Laure de Noves rencontrée à Avignon en 1327) en deux parties : avant et après la mort de la dame. M.Lagrange fait remarquer que, si ce chant d’amour platonique a eu tant d’écho en France à cette époque, c’est qu’il y retrouvait ses racines, le temps des troubadours et de la « fine amors ». Pétrarque, qui relie angélisme et érotisme, passion et souffrance, va alimenter le lyrisme pour des siècles, et Laure va inspirer pour longtemps les rêveries idéalistes, à commencer par la Délie de Maurice Scève.

Dans la France d’Henri II et jusqu’en 1553, c’est le culte triomphant du pétrarquisme, et qui passe obligatoirement par l’imitation, de Pétrarque, mais aussi de ses imitateurs (dont le plus imité est Bembo). On peut parler d’un code avec ses impératifs : le dévouement à la maîtresse imaginaire, les contraintes formelles, les figures de style obligatoires, mais aussi une recherche de la distinction et une conception nouvelle de l’amour et de la beauté. M.Lagrange a passé en revue l’attitude des principaux poètes de la Pléiade pendant cette période du « pétrarquisme conquérant ». Ronsard l’a parfaitement acclimaté: il a rencontré à la cour de Blois en 1545 sa Laure, c’est-à-dire Cassandre Salviati, au prénom qui fleure bon l’Antiquité ; sept ans plus tard, il compose Les Amours de Cassandre où se fondent l’érudition et la préciosité avec une certaine grâce. Du Bellay avait devancé Ronsard en publiant en 1550 L’Olive — adressé à une fictive Melle de Viole — dont une vingtaine de sonnets suivent Pétrarque de près. Les autres membres de la Pléiade partagent la même attitude : Baïf, né à Venise, écrit certains poèmes en italien, Rémi Belleau, qui séjourna à Naples, imite Sannazar, Pontus de Tyard, qui finira évêque de Chalon s/Saône, compose dès 1549 Les Erreurs amoureuses, poème baigné de néo-platonisme. Etienne Jodelle, connu surtout par ses expériences théâtrales, dédia un recueil de sonnets à l’objet d’un amour impossible.
Après l’âge d’or du pétrarquisme, ce fut l’âge d’airain, où les poètes français du XVIème siècle manifestèrent une certaine défiance, voire un rejet. Ce fut le cas de Ronsard, au nom de la sincérité, de la primauté accordée au tempérament, au nom d’une inspiration plus familière, puisée entre autres dans Anacréon ou dans Horace et de la conception d’un amour moins désincarné, plus proche de la sensualité, comme on le voit dans Les Folastries. M. Lagrange cite un vers extrait du Voyage à Tours et qui apparait comme un symbole de l’Anti-Petrarque :
                    “La rose à la parfin devient un gratte-cul” (!)
Du Bellay avait dès 1553 marqué ses distances :
                    “J’ai oublié l’art de pétrarquiser,
                    Je veux d’amour franchement deviser,
                    Sans vous flatter et sans me déguiser…”
Les adorateurs du chantre de Laure ont brûlé ce qu’ils avaient adoré et se sont rapprochés de Boccace et de son climat sensuel, plus adapté à notre sensibilité et à notre esprit gaulois...

Dans sa conclusion, M. Lagrange, nous invitant à réfléchir sur les rapports complexes entre création et imitation, rappelle quelques principes : d’abord au XVIème siècle, le poète vit dans la culture antique ; le problème de la vérité individuelle ou du « je » ne se pose pas, seul compte le poème ; l’imitation n’est qu’un moyen pour acquérir une maîtrise, c’est-à-dire une étape nécessaire ; le seul objectif, c’est de dépasser ses modèles.
« Pétrarque a été pour les poètes de la Pléiade l’image du Père, une image forcément reniée, mais il a permis à notre Renaissance de renaître plus vite ; en un mot, il a été notre éclaireur. »

 

[282] Mardi 14 décembre 2004
La guerre des Gaules et l'archéologie
par M. Christian GOUDINEAU, professeur au Collège de France

Christian Goudineau, ainsi que l’a rappelé le président Alain Malissard, est l’auteur de nombreux ouvrages sur la Gaule, à la fois érudits et fort accessibles, comme le Dossier Vercingétorix ou Par Toutatis, que reste-t-il de la Gaule ? sans parler de la toute récente Enquête de Lucius Valerius Priscus, véritable roman d’aventures écrit sur de solides bases historiques et archéologiques

M. Goudineau a commencé par faire au premier siècle avant notre ère un tableau de la Gaule indépendante (c’est-à-dire en dehors de la Narbonnaise déjà romanisée) dont le Rhin marque la frontière septentrionale et qui comprend la Belgique, la Celtique et l’Aquitaine. Sur ce vaste territoire se sont installés des peuples nombreux, différents, parfois rivaux à tel point qu’on peut parler d’une « mosaïque d’une soixantaine de tribus » ; Cependant quatre peuples dominent : les Rèmes, les Arvernes, les Séquanes et les Eduens ; ces derniers ont une grande influence, car ils ont constitué avec leurs voisins (dont les Carnutes) une fédération et contracté une alliance avec Rome ; le Sénat va jusqu’à les saluer du titre rarissime de « frères du même sang » ; les relations sont si étroites que, lors d’une incursion du Germain Arioviste en Franche-Comté, le chef éduen Divitiac ira directement négocier à Rome.

M. Goudineau a consacré la première partie de son exposé à la stratégie de César. Au sortir de son consulat, en 59 av. J.-C., il devient gouverneur de la Cisalpine et de la Transalpine. Il n’avait pas, semble-t-il, de vues sur la Gaule dite Chevelue ; son projet était plutôt de se lancer sur le Danube. Or, au printemps de 58 av. J.-C., il apprend que les Helvètes conduits par Orgétorix, ont décidé d’émigrer vers la Saintonge. César leur barre la route en terre éduenne, non loin de Bibracte (exactement à Montmort, près de Toulon sur Arroux). Les chefs gaulois le prient alors de régler le cas d’Arioviste, toujours menaçant. César aussitôt marche sur Besançon (Vesontio, capitale des Séquanes), bat Arioviste près de Mulhouse et repousse les Germains outre Rhin. Il aurait pu s’en tenir là ; il va au contraire enchaîner campagne sur campagne : la première année (c’est-à-dire en 57 av. J.-C.) contre les Belges, tandis qu’un de ses lieutenants va en Normandie ; en 56 av. J.-C., outre une seconde expédition en Belgique, César est accroché plus sérieusement par les Armoricains, plus particulièrement les Vénètes (où se livre une grande bataille navale) tandis que son lieutenant Crassus réduit l’Aquitaine. En 55 av. J.-C., a lieu une grande campagne en Belgique et sur le Rhin, puis une expédition en Grande-Bretagne (qui d’ailleurs tourne mal, et qui sera effacée par le succès de l’année suivante). Jusqu’au début de l’année 52 av. J.-C., en dépit de la révolte d’Ambiorix, chef des Eburons (aujourd’hui en pays wallon), César entreprend une grande campagne de pacification, mais ne voit pas venir la grande insurrection gauloise, animée par Vercingétorix, et qui débute par le célèbre « massacre de Genabum ».

Pendant cinq ans, César a dirigé les opérations : à partir d’une large région au centre de la Gaule, il a lancé des expéditions rayonnantes. L’année 52 av. J.-C. va l’obliger à se contenter de réagir face à la stratégie de Vercingétorix. Il ne reprendra la main qu’au siège d’Alésia — dont le site se trouve bien à Alise-Sainte-Reine en dépit des controverses.

C’est alors que M. Goudineau fait intervenir l’archéologie : il nous montre comment celle-ci, avec ses disciplines annexes peut éclairer, éventuellement corroborer ou infirmer les déclarations de César. Il prend comme premier exemple l’archéologie sous-marine, qui a exploré plus de 400 épaves, dont les plus anciennes remontent au VIIIe siècle av. J.-C. Le plus grand nombre de ces épaves se situe entre 150 et 50 av. J.-C., autrement dit cent ans avant la conquête de la Gaule, ce qui révèle un commerce considérable ; on estime qu’il a pu y avoir entre 300 000 et 600 000 amphores italiques importées chez nos ancêtres grands consommateurs de vin. Les fouilles de Bibracte (c’est-à-dire au Mont Beuvray) réalisées au XIXe siècle par Bulliot ont exhumé une quantité énorme de débris de vases et coupes campaniennes.

La numismatique se révèle également d’un grand intérêt ; un changement notable a dû se produire aux environs de 120 av. J.-C., et d’abord chez les Eduens : les pièces en or de dessin spécifiquement celtique ont été remplacées par des pièces d’argent présentant une iconographie réaliste ; il s’est créé une zone d’échange avec « monnaie unique », car le denier gaulois a été aligné sur le denier romain et la drachme grecque. D’autres indications précieuses ont été fournies : certaines pièces présentent des dessins d’entraves ; il s’agit bien d’un témoignage sur l’esclavage, un des pôles du commerce entre Italie et Gaule.

L’étude des traces au sol livrées par la photographie aérienne indique que, dès le IIe siècle avant notre ère, les fermes avec leur enclos et leurs champs avaient adopté un plan réguler, ce qui implique un certain niveau de développement agricole et qui est confirmé par les sciences annexes moins connues, comme la carpologie (l’étude des fruits de la terre et de leurs graines)ou la paléozoologie. En examinant les ossements des animaux, les spécialistes ont modifié notre image du Gaulois : il n’est pas chasseur, mais éleveur (plutôt le porc que le sanglier !) ; il avait dans son cheptel des chevaux de deux races, autochtone et italique: preuve qu’il y a eu, bien avant César, une sorte de pré-colonisation du fait des échanges.

Il ne faudrait pas oublier l’apport de l’archéologie traditionnelle : les fouilles de Bibracte ont mis en lumière l’ampleur de l’oppidum éduen (sur plus de 220 hectares), une urbanisation déjà moderne et une technologie « de pointe » dont l’exemple le plus visible est le « murus gallicus » inexpugnable, l’ensemble représentant un effort économique énorme

M. Goudineau, abordant sa conclusion, nous a invités à comparer, cartes à l’appui, les opérations militaires de César et la zone centrale de la Gaule, celle qui correspond à la concentration des amphores, des monnaies et des agglomérations urbaines : on se rend compte alors que César a organisé, en grande partie sa conquête sur des bases économiques. Mais de cela, il n’en dit rien dans le De Bello Gallico, où les allusions à l’économie sont fort rares ; son ambition était de créer une forme personnelle de récit dont l’épisode majeur était fondé sur l’antagonisme avec Vercingétorix (à ce sujet, M. Goudineau avance le mot de « western »). Un chef de guerre, aristocrate descendant d’une illustre famille ne parle pas d’intendance, mais de gloire.

 

[283] Jeudi 17 mars 2005
Débat : peut-on parler d'une décadence de la langue française ?
avec M. Marc BACONNET, doyen honoraire de l’Inspection générale, M. Gabriel BERGOUNIOUX, professeur de linguistique à la faculté des Lettres d’Orléans et Mme Yveline COUF, professeur de lettres classiques dans un collège de Saint-Etienne

Dans son propos d’introduction, le Président Alain Malissard a souligné d’abord l’actualité du sujet, lequel coïncidait avec la semaine de la Francophonie, puis rappelant l’intérêt pour le film l’Esquive, s’est interrogé sur ce nouveau langage métissé, ce “volapük très tendance”, ou au contraire “ce français abâtardi” selon certains : s’agit-il d’une mode, d’une décadence irrémédiable, d’une protestation récurrente (on signalait le phénomène déjà en 1803!), ou au contraire d’un renouvellement, signe de bonne santé ? La parole fut donnée aussitôt aux trois intervenants.

"La notion de décadence est difficile à cerner et trop souvent sujette à polémiques stériles, rappelle M. Baconnet ; il y a dans l’évolution de toute langue trois situations en parallèle : une situation de décadence — qui peut être réelle, une situation de déclin, et une situation d’explosion et d’enrichissement, les trois pouvant cohabiter”. La première notion implique un jugement moral ; on peut effectivement s’en inquiéter, quand il y a déperdition sans contrepartie, par exemple dans le cas de relâchement abusif, de perte de la correction avec “incivilités linguistiques”, envahissement de langages parallèles codés, avec, en fin de compte, le flou et l’incompréhension, chacun restant enfermé dans sa bulle de sabir. Toutes ces transgressions, on a essayé bien sûr, de les prévenir et de les contenir, mais actuellement, on assiste à une accélération incroyable de l’envahissement de termes anglo-saxons, surtout dans le domaine technologique et scientifique, phénomène amplifié par la médiatisation. La notion de déclin est un simple constat, le fait venant de l’extérieur : une langue décline et perd de son influence, parce que le pays perd de sa puissance, politique et économique. Parallèlement coexiste une situation de renouvellement linguistique, plus ou moins maîtrisée et qui se distingue avec difficulté de la situation de décadence. Pour juger le plus objectivement possible, M. Baconnet propose de retenir deux critères simples : il y a détérioration de la langue dans les échanges avec une autre langue, quand on ne met rien à la place ou bien quand on rencontre un terme étranger, on ne l’adapte pas, ou l’on se contente de jargonner. C’est justement le rôle de la Commision de Terminologie de contrôler le flux migratoire des termes étrangers, en proposant, soit l’accueil, la traduction, l’équivalence... ou le refus. (Et là M. Baconnet avoue humblement l’échec de ladite Commission dans le cas récent de l’entrée du mot “flash ball”ou “pistolet non létal”, selon l’Académie, appelé “gomme-cogne” par les jeunes de banlieue, et ... fabriqué par Verney-Carron, "faiseur de fusils" à  Saint-Etienne depuis 1650.

M. Bergounioux commence par un constat d’évidence : les langues changent.. heureusement ; et une évolution de la langue ne peut être ni positive, ni négative ; le linguiste se contentera d’une évaluation faite sur certains critères. Quand on parle de décadence, on met en cause d’abord la prononciation, or on fait intervenir un jugement social. S’il ya une évolution phonologique, celle-ci est réduite, le changement étant surtout d’ordre prosodique, avec l’apparition récente, sous l’influence de la radio et de la télévision d’un accent tonique qui donne “une nouvelle musique à la langue française”. Quant aux emprunts massifs à l’anglais, ils sont inévitables (les refuser, ce serait un réflexe protectionniste et chauvin) et surtout ils sont sans gravité (il ne faut pas oublier que 50% du lexique anglo-saxon est à base romane). En revanche, le danger est réel, quand le système du français est attaqué, mais là aussi, il faut relativiser, car la morphosyntaxe de notre langue est à peu près stable. Quant aux changements lexicaux, la grande nouveauté pour le chercheur, c’est qu’il possède aujourd’hui, grâce au Web (pardon à la toile !) un moyen de repérage infaillible : chaque néologisme est noté et daté, et de plus, dans son contexte. Il faut ajouter que la vitesse de propagation de ces mots nouveaux apparaît comme décuplée. Grâce aux machines, le linguiste dispose désormais d’un corpus immense, il peut mesurer tout changement, mais en aucun cas, il ne saurait parler de décadence de la langue.

Madame Couf a apporté le point de vue réaliste et concret d’un professeur de lettres riche d’une expérience dans plusieurs établissements, de la 6e aux classes de BTS et qui a pu mesurer in situ ce que devenait la langue française maniée par nos élèves. Pour elle, il ne s’agit pas de décadence, mais certes de déclin, ou plus exactement de déperditions liées à la perte de l’habitude de la lecture et à l’influence grandissante des medias. Sans catastrophisme, elle a énuméré son “florilège des pertes” : le vocabulaire lié à l’environnement quotidien, celui de la nature, celui des métiers disparus, et, à Saint-Etienne, celui de la mine. Et de citer ce commentaire étonnant en classe de première d’un passage d’Après Trois ans, de Verlaine : "Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin / Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle” : "Le vieux jardinier, perclus de rhumatismes se plaint tout le temps" (sic !). Dans les classes du premier cycle, les textes les plus courants demandent une explication de chaque terme, même très usuel ; dès qu’il y a la moindre référence à un passé pourtant connu, l’ignorance est abyssale ; ce qui provient, selon Madame Couf, de l’absence totale de la culture du conte lors de l’enfance. Le langage est d’une très grande pauvreté, même si on assiste à un métissage, lequel sans doute pose un certain nombre d’interrogations. Impossible de ne pas citer cet exemple étonnant de mélange arabo-italo-verlan, avec en supplément une création métaphorique, phrase surprise dans la bouche de potaches stéphanois : ”Chouf le step eau chaude - eau froide dans la mac” (Traduction française : regarde le poste (de radio) à deux boutons dans la voiture !) Ce néo-français sera-t-il considéré comme un signe de décadence ou de renouvellement ? Cela dit, en dépit de sa foi en la vitalité assimilatrice de notre langue, Madame Couf a conclu par une remarque qui a mis du baume au coeur de tous, à commencer par ces vieux humanistes irréductibles : les élèves capables de maîtriser la langue littéraire, aidés en cela par l’apprentissage des langues anciennes possèdent un avantage incomparable, quoi qu’on en dise.

De nombreuses questions ont été posées dans la foulée et assez variées, sur l’usure du vocabulaire familier, sur les modes et les tics de langage, sur la féminisation des noms dans les professions (certaines appellations sont ridicules, comme celle d’”écrivaine”), sur les anglicismes et la place des adjectifs (à propos de la “positive attitude” du Premier Ministre), sur le récent livre — La mort du français — de Claude Duneton (avec qui collabore Madame Couf), sur la question du code qui unit une communauté et en même temps la différencie, sur la difficulté de communiquer avec un instrument mal maîtrisé, et — ultime inquiétude — sur les moyens actuels de freiner une évolution qui pourrait être à la longue préjudiciable.

Il revenait à M. Baconnet de répondre à ces deux dernières questions. Le danger présent, dit-il en substance, c’est avant tout l’accélération (déjà signalée) de l’évolution linguistique du fait de la puissance niveleuse des médias qui déversent tous les jours des termes que la majorité du public ne comprend pas et qu'il croit comprendre — ce qui est plus grave. C’est justement le rôle primordial de l’école qui doit faire apprendre le sens précis des mots pour que le futur citoyen ne se laisse pas berner par l’illusion du savoir. En ce qui concerne la régulation de la langue par les “autorités”, il est bien évident qu’on ne peut légiférer sur tout, mais on peut donner des “coups d’arrêt” (“ordinateur” et “courriel” sont des réussites lexicales, à nous de lutter contre l’horrible “coaching” !) Reconnaissons que le français acclimate bien mal les termes anglo-saxons. Une fois de plus, la solution tient en deux mots : éducation et persuasion ; une langue vivante n’est jamais une langue figée ; la qualité première à préserver, c’est la clarté.

 

[284] Vendredi 29 avril 2005
La poésie aujourd'hui, écriture et traduction
avec Michel DEGUY, poète et rédacteur en chef de la revue Po&sie, LI JINJIA, jeune poète chinois, et Claude MOUCHARD, poète et membre du comité de la revue Po&sie.

Michel Deguy a pris le premier la parole, en tant, dit-il, qu’« homme de revue » ; il a résumé l’évolution de Po&sie, née en 1977, parlé des contraintes de l’édition, de l’ouverture de la revue aux littératures étrangères (le numéro 100 était consacré à la poésie japonaise actuelle, les numéros 109 et 110, à la poésie italienne contemporaine) puis il en a donné les raisons et les buts : d’abord le souci primordial de la traduction, avec le principe que « tout texte en toute langue exige une traduction », et, paradoxalement, que « tout est intraduisible (surtout en poésie) et, en même temps que tout est traductible — au sens premier de l’adjectif verbal : à traduire ». Entre deux langues il y a parfois un abîme et c’est au traducteur d’accomplir le saut, tâche sans cesse recommencée, car « toute oeuvre demande à être retraduite à chaque génération ». La revue Po&sie, sans parler de l’accueil qu’elle réserve aux jeunes poètes français et à leurs premières publications, est ouverte à toute réflexion théorique sur la poésie en général, sur la poétique, mais aussi et surtout, sur l’époque, sur l’actualité, sur « ce qui est témoignable », selon le mot de Paul Célan.

Claude Mouchard intervient pour apporter quelques exemples tirés des numéros sur la Chine, la Corée, le Japon et l’Italie (dont la poésie des 30 dernières années est considérée comme la plus vivante de l’Europe) montrant que la revue est d’une part, de plus en plus en rapport avec les problèmes de notre temps, et que, d’autre part la traduction est sentie de plus en plus comme une nécessité et un besoin. Nous avons appris que les poètes coréens souhaitaient ardemment que leur poésie soit lue et reconnue en France — tout particulièrement.

Ce fut au tour du jeune poète chinois Li Jinjia, dont la maîtrise du français (il est sur le point de passer sa thèse dans notre langue) n’a d’égal que son enthousiasme communicatif, de parler de son compatriote, le poète Yu Jian, né en 1954 au Yunnan, qui a connu la Révolution culturelle, exerça pendant dix ans le métier de soudeur avant d’entrer à l’Université et de publier des poèmes à ses frais dans des revues parfois clandestines. Celui-ci est aujourd'hui rédacteur de la Revue de l’Association des écrivains, a des activités de dramaturge et participe à la réalisation d’un film documentaire (La Gare Émeraude) qu’on pourra voir bientôt en France. Claude Mouchard ajoute au passage qu’il a rencontré Yu Jian lors de sa venue à Orléans et qu’il lui a laissé l’impression d’un homme plein d’énergie, d’une attention toujours aux aguets, soucieux de défendre l’apport de son parler provincial contre l’uniformisation de la langue officielle. Ce que confirme, avec quelques nuances, Li Jinjia, en précisant que Yu Jian a cherché à instaurer une poésie plus proche de l’oral et du quotidien, donc une langue plus accessible ; son mérite, c’est d’absorber tous les langages, y compris l’héritage de la poésie chinoise classique, et de faire naître en quelque sorte une nouvelle langue poétique, qui corresponde à une nouvelle société plus libérale et plus ouverte au monde. Devinant l’attente du public impatient, Li Jinjia a livré un exemple de la poésie de son compatriote, d’abord dans sa langue maternelle — pour nous si étrangement exotique ! — puis en français. Il s’agissait d’une parodie du « dossier secret » qui accompagne chaque individu à chaque moment de sa vie, découpée en fiches comme dans les archives de KGB. Ce qui nous paraissait a priori antipoétique s’est révélé d’une étonnante variété de tons, que ce soit la fiche n°5 qui clame la révolte avec une violence inouïe, ou la fiche n°3 intitulée « l’âge de l’amour » où la description technique et aussi millimétrée qu’une page de Robbe-Grillet laisse place tout à coup à des images délicates : « un rire furtif, des paroles étouffées, un bel automne… » ou « le plus beau est gravé dans le cœur, inoubliable, irremplaçable… »

Claude Mouchard enchaîne sur de nouveaux exemples tirés de la poésie japonaise « de témoignage » : d’abord celui d’un poète inconnu en France, (et qui sera bientôt publié dans Po&sie) Toge Sankichi, témoin d’Hiroshima, irradié et mort peu après, puis celui de la poétesse (née vers 1930) Takarabe Toriko, marquée par les souvenirs de son enfance dans la Mandchourie occupée par l’armée japonaise et qui a pris conscience que ses parents et grands-parents s’étaient conduits en véritables criminels de guerre et en a conservé une angoisse mêlée à un remords inscrit dans sa chair que nous avons ressenti à la lecture d’un extrait du poème Hommes du néant, dont la traduction française a fait passer l’émotion en principe intraduisible…

Les questions qui ont suivi ont porté naturellement sur toutes les difficultés de la traduction des œuvres poétiques, et d’abord sur la méthode. Les trois intervenants se sont entendus sur le principe que la traduction est un lieu d’échanges incessants et de critique mutuelle ; c’est « une occasion rare de travailler à deux, à trois et même davantage ». Claude Mouchard ajoute que « traduire à deux (de langue maternelle différente) — ce qui est le cas le plus fréquent — est un exercice d’une grande richesse ».

Li Jinjia assure que « la présence de l’autre et le passage à l’oralité sont essentiels avant l’écriture ». Interrogé sur son travail et ses goûts de poète, il a déclaré que la poésie chinoise d’aujourd’hui avait un peu trop tendance à oublier la technique et les règles ; « elle a besoin, dit-il, comme les arts martiaux, de contraintes que l’on doit utiliser à son avantage : il faut profiter de la force de la langue. »

La discussion a rebondi sur une interrogation à propos de la traduction d’un mot précis, ayant dans une langue soit une valeur propre, soit une foule de connotations. Michel Deguy a répondu que les difficultés ne venaient jamais d’un vocable isolé, mais du « phrasé » ou des nuances contenues dans un contexte — d’ailleurs le rôle du traducteur n’est pas d’effacer les différences, mais bien de garder l’écart. Et de conclure par la solution la meilleure : la traduction collective, où chacun se corrige, se critique et se complète, mais qui demande un travail long, minutieux et… épuisant.

 

[285] Mardi 17 mai 2005
L’Antiquité dans Les Trophées de José-Maria de HEREDIA
par Jean NIVET, avec Geneviève DADOU, André LINGOIS et Marie-Hélène VIVIANI

Le 3 octobre 1905 est la date de la mort de José-Maria de Heredia, poète quelque peu oublié des historiens et critiques modernes, mais pas encore des manuels scolaires et dont le goût pour la culture gréco-latine fait partie des options budistes. En lieu et place d’une conférence attendue, le Bureau a préféré une lecture de poèmes, avec, en regard, des reproductions photographiques de peintures allant de la Renaissance à l’aube du XXe siècle.

Ce fidèle Parnassien dont nous avons admiré le portrait en conquistador peint d’après l’émail fait par son ami le médailliste Claudius Popelin, et dont les alexandrins impeccablement ouvragés sonnent encore dans nos mémoires avec une vibration nostalgique et… un peu surannée, représente un cas unique dans l’histoire de la poésie française : la première édition de son (mince) recueil de 152 sonnets — totalement à contre-courant — a été épuisée en quelques heures et a valu à son auteur une gloire fulgurante qui lui a ouvert illico les portes de l’Académie française. Verhaeren, pourtant si différent, louera « une œuvre aristocratique, faite lentement à l’écart de la réclame et du tapage, avec un net dédain de la hâte et un insouci permanent du public et des disputes littéraires. »

Notre choix s’est arrêté aux deux premières parties du recueil consacrées au monde antique (Grèce et Rome), lequel s’ouvre sur le thème déjà présent chez Lamartine et Nerval, de la lutte contre l’oubli (c’est d’ailleurs le titre du poème liminaire, qui commence par la vision du « temple en ruine » et se clôt sur "La Mer qui se lamente en pleurant les Sirènes".

Il faut rappeler l’influence de Louis Ménard, l’historien du Polythéisme hellénique, également poète de talent, qui a inspiré à Hérédia le désir de faire revivre « une Antiquité foisonnante », avec d’abord ses dieux et ses héros. Sans aucun doute , le poète s’est plu à illustrer les légendes connues (Jason et la Toison d’or, les Travaux d’Hercule, Persée et Andromède, Bacchus et Ariane) qu’on peut comparer avec les illustrations picturales, notamment celles de Gustave Moreau ; il vise toujours l’agrandissement épique et, comme Leconte de Lisle, renchérit sur l’aspect sauvage de ces héros, comme dans la lutte d’Hercule avec le lion de Némée, où "Seul un rugissement a trahi leur étreinte".

Et même les dieux révèlent leur cruauté foncière : telle Artémis qui, dans sa chasse effrénée veut mêler voluptueusement son sang "au sang horrible et noir des monstres égorgés".

Aux grands dieux de la mythologie, Hérédia a manifestement préféré les divinités secondaires, rustiques, ou celle qui ont donné lieu à de nombreuses représentations artistiques, comme les Centaures, et en particulier Nessus écartelé par sa double origine qui a mêlé dans son sang « au rut de l’étalon l’amour qui dompte l’homme »

Le poète a une tendresse particulière pour les divinités honorées par les paysans : Hermès, qui se contente d’un sacrifice modeste, ou Pan, « gardien des troupeaux » ou les Satyres, pleins de lubricité, dont l’un est qualifié de « divin chasseur de Nymphes nues », ou encore Priape, « hortorum deus », symbole de fécondité et aussi de protection contre les voleurs. Leur image, souvent réaliste, (et nous en avons eu quelques exemples, qui bravent l’honnêteté) relève d’un art primitif, "…emblème équarri dans un coeur de tilleul" ou "…taillé dans le tron d'un dur figuier d'Égine".

Après les thèmes mythologiques, Hérédia a fait une petite place aux personnages illustres de l’histoire romaine, mais en choisissant deux épisodes qui ne sont pas particulièrement à la gloire de Rome. Le premier est archi-connu : c’est la campagne victorieuse d’Hannibal, marquée par La Trebbia, où nous entendons encore, comme lui "le piétinnement sourd des légions en marche" et par la panique à Rome après la bataille « apud Cannas », où devait surgir "le chef borgne monté sur l'éléphant Gétule". Le second épisode est l’histoire de Marc-Antoine, d’abord grand général romain vainqueur des Mèdes,puis amant de Cléopâtre et finalement grand vaincu à Actium.

En réalité Hérédia s’est davantage intéressé à l’évocation des petites gens, comme ce Gallus, se contentant de sa « villula » et de « son destin borné », ou comme ce vieux laboureur qui depuis près d’un siècle "a poussé le coutre au travers de la friche". Une exception (souvent citée) : « la belle Asiate » parfumée de myrrhe, la sœur de celle qui s’étire voluptueusement dans le « Tepidarium » de Théodore Chasseriau.

Le dernier thème abordé dans notre anthologie pouvait s’intituler : « Mort et survie de l’Antiquité ». Celle-ci perdure en effet dans les vestiges de certains monuments, témoin cet arc de triomphe, « gloire en ruine par l’herbe étouffée » ou dans les inscriptions gravées que les archéologues exhument et qui révèlent et ressuscitent tout un monde oublié. C’est ce qu’Hérédia a voulu suggérer dans ce sonnet curieux et peu connu intitulé « le vœu », inspiré par une plaque trouvée au XIXe à Bagnères de Luchon portant une dédicace au dieu local Iscitt, faite par un certain Hunnu, fils d’Ulohox — noms barbares qui enchantèrent Leconte de Lisle, les qualifiant (avec d’autres fort exotiques), « d’hirsutes, d’hispides, hypersulfureux, tatoués et idiosyncrasiques au suprême degré » !

Malgré cela, la loi de la nature est inexorable: "Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s'use…"

Cependant la note finale n’est pas pessimiste. Le recueil, ouvert sur des ruines oubliées, se clôt (dans « Sur un marbre brisé ») aussi sur des ruines, mais vivantes et animées à la fois par un jeu de lumière et surtout par le prestige de l’art : dernier hommage d’un artiste qui a eu toute sa vie le culte d’une civilisation dont nous sommes encore aujourd’hui les héritiers.

 

[286] Mardi 22 novembre 2005
L’Atlantide de Platon à nos jours
par Pierre VIDAL-NAQUET, auteur de L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien (Belles-Lettres éd.)

Dans le Timée et le Critias, Platon évoque ce continent révélé à Solon par un sage égyptien et existant 9000 ans auparavant, récit d’aspect canularesque se présentant comme une histoire vraie. Constituée de cercles concentriques de terre et d’eaux, située au-delà des Colonnes d’Hercule, l’Atlantide est une thalassocratie sous l’égide de Poséidon dont la flotte se lance à la conquête de la Méditerranée en se heurtant à la résistance de l’Athènes d’Athéna et d’Héphaistos. Dans une sorte de guerre médique à rebours, Athènes, la terrienne, l’emporte et un gigantesque tremblement de terre fait disparaître l’Atlantide sous les eaux. En fait, il faut interpréter ce récit de Platon comme une guerre entre Athènes, devenue puissance maritime après Salamine, et l’Athènes idéale rêvée par le philosophe. Aristote ne s’y est pas trompé et l’Antiquité grecque ne s’est pas passionnée pour cette histoire.

Le démarrage du mythe est lié à la conversion de l’Empire romain au christianisme et à l’expansion du néo-platonicisme : l’Atlantide devient la Palestine selon Cosmas Indicoplastes et l’Empire du mal une idée positive. D’où l’ambiguïté d’un lieu dont on ne sait s’il est symbolique ou réel. Après un long silence, la résurrection de Platon à Florence par Marsile Ficin (1485) et la découverte de l’Amérique relancent le mythe. L’Atlantide est vraie puisque Platon le dit et les Indiens ne seraient-ils pas les descendants des Atlantes ? Contrairement aux Espagnols, Montaigne et Bacon sont sceptiques.

Curieusement, un national-atlantisme se développe pour se prévaloir de descendre des Atlantes. Le cas le plus étonnant est celui d’un savant suédois du XVIIe siècle, Rudbeck, par ailleurs fort sérieux, qui place l’Atlantide en Suède. Au XVIIIe siècle, une revue publiée à Londres, affirme que c’est l’Angleterre qui est l’Atlantide tandis que certains, en Allemagne, soutiennent que les Atlantes sont les pères des Aryens. Les Nazis s’emparent du mythe et Rosenberg et Himmler font de Jésus un Atlante et non un descendant d’Abraham et de Jacob. Contrairement à Platon, l’utopie est devenue positive, mais un déporté du camp de Thérésienstadt, dans un opéra clandestin, y voit l’empire du mal comme Georges Pérec dans W ou le souvenir d’enfance, récit d’un continent (W) au delà des côtes du Chili, qui se découvre comme identique à Auschwitz et dont la fête principale s’appelle les Atlantides .

Pierre Vidal-Naquet termine sa conférence par l’éloge de ceux qui n’ont pas cru au mythe platonicien : Montaigne et son traducteur italien, Bartoli, Chateaubriand et un professeur rennais du XIXe siècle, Thomas-Henri Martin.

 

[287] Mardi 13 décembre 2005
Elfriede Jelinek ou l'écriture de la modernité
par Yasmin HOFFMANN, professeur d’allemand à la faculté des lettres d’Orléans, traductrice d’Elfdriede Jelinek, prix Nobel de littérature en 2004.

Madame Y. Hoffmann, dont la notoriété dépasse la sphère orléanaise — comme l’a rappelé dans son introduction le président Alain Malissard qui fut naguère son collègue à l’Université — est connue par sa participation à des émissions de France Culture et d’Arte et ses nombreuses traductions, notamment celles de Hugo von Hoffmanstall, Peter Handke, Alfred Döblin, Thomas Bernhardt, et d’Elfriede Jelinek à laquelle elle a consacré en 1993 une thèse et, tout récemment, une biographie. Elle n’a pas caché qu’en dépit du succès de La Pianiste, à cause du film de Michael Haneke, Elfriede Jelinek reste un auteur difficile; mais grâce à sa présence et son enthousiasme, elle a sans aucun doute contribué à rendre un peu plus lisible une œuvre sans concession et qui transgresse nos habitudes de lecture.

Les auditeurs ont ressenti un premier choc en entendant en guise d’avant-propos un extrait de Fledermaus (La Chauve-souris) de Richard Strauss pour montrer l’ambiance « typiquement autrichienne » qu’Elfriede Jelinek met en question, cette musique viennoise symbolisant l’époque de l’Empire austro-hongrois, qu’Hermann Broch qualifiait d’« apocalypse joyeuse ». Le bonheur résidait alors dans l’illusion, dans l’oubli de « ce qu’on ne peut changer » ou même dans la négation de ce qui a existé. L’histoire s’est répétée dans l’Autriche d’après 1945, où Elfriede Jelinek a joué le rôle de trouble-fête du consensus. Son pays souffre d’une amnésie partielle ; comme il a refusé, à la différence de l’Allemagne, le travail de deuil collectif, il essaie sans cesse de se refaire une virginité.

Elfriede Jelinek n’a jamais pu s’accomoder de cette amnésie et a inlassablement dénoncé le mensonge historique. L’ouvrage qu’il faut lire en premier, selon Mme Hoffmann est Les Exclus (dont elle lit le début), car il contient la matrice narrative la plus signifiante (à savoir « le couple victime coupable/ coupable innocenté »). Le sujet repose sur un fait-divers réel, d’ailleurs horrible ; pour l’auteur le fait-divers a une grande importance (et on pense à Camus) : « il est une soupape d’où s’échappe la vapeur brûlante de la violence sociale » (on pense aussi à une actualité… brûlante)

Mme Hoffmann fait ensuite rapidement l’inventaire de l’œuvre d’Elfriede Jelinek, dont le public français a pu mesurer la variété (six romans dont Lust et Les Amantes dont l’adaptation théâtrale par Joël Jouanneau vient d’être donnée à Orléans, trois pièces de théâtre) en même temps qu’il a découvert son engagement politique. De texte en texte, elle a construit une « œuvre complexe et protéiforme qui ausculte et démonte le présent dans des formes esthétiques diverses ». Passionnée d’expérimentation, elle fait de chaque livre un « laboratoire de langues » ; s’il est vrai que la critique de la société et des medias est son domaine privilégié d’investigation, ce qui la caractérise, c’est son travail sur la langue, ou plutôt « contre la langue », car il s’agit bien d’un « travail iconoclaste : casser le moule du prêt-à-penser et à parler ». Le jury du Nobel ne s’y est pas trompé: il n’a pas récompensé un écrivain autrichien, mais une voix singulière de la littérature.

Il y a eu alors — si l’on peut dire — arrêt sur image, à propos du seul roman vraiment connu en France, c’est-à-dire La Pianiste, et qui a « figé l’auteur dans un rôle autobiographique et quelque peu sulfureux ». Cela dit, il y a bien deux éléments réels : la musique et le personnage autoritaire de la mère, contre qui elle s’est révoltée par l’écriture (« les mots m’ont sauvé de ma mère », dira-t-elle), mais on ne peut assimiler l’héroïne Erika Kohut à l’auteur Jelinek dans sa jeunesse, ce serait nier la dimension symbolique du personnage « qui se décompose, comme Vienne, mythe qui meurt sous sa panse boursouflée de culture ».

La Pianiste s’inscrit également dans une grande tradition germanique du Bildungsroman (ou roman de formation), mais dans ce cas, le héros ou plutôt l’héroïne n’est plus qu’une voix sans identité, où ses errances la conduisent en des lieux « où la scène a cédé la place à l’obscène ». Et Mme Yasmin Hoffmann de nous lire le passage où Erika devient spectatrice d’un peep-show, tout en précisant que ce voyeurisme relève non de la sexualité, mais de la « représentation qui abolit le réel en même temps que l’imaginaire » ( ce que Bourdieu appelait la « sur-représentation »)

A propos de Lust, œuvre noire et jugée parfois d’une noirceur excessive, elle nous rappelle que l’écriture compte autant, sinon plus, que le contenu, et que le roman doit être lu comme un palimpseste, une ré-écriture des poèmes de Hôlderlin, qui conduit le lecteur à une réflexion sur le discours (on pense aux réflexions sur le langage de Wittgenstein).

Madame Yasmin Hoffmann emprunte les éléments de sa conclusion à un entretien — qu’elle a réalisé elle-même — avec l’auteur qui affirme avoir voulu rompre avec la tradition du sujet qui dit : je, mouvement déjà amorcé avec Beckett. Ce langage atypique, dans la bouche d’un « nous » collectif, joue de toute la gamme des lieux communs, y compris le jargon publicitaire, et intègre les jeux de mots ; de ce fait il démasque l’idéologie en cours et, à la manière de Roland Barthes détruit les mythes ou les démythifie. Ce qui n’est pas, avouons-le, de tout repos pour nous, car «  Elfriede Jelinek demande beaucoup à ses lecteurs... et même un effort physique... »