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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 2002 et 2003

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

[259] Vendredi 25 janvier 2002
Vercingétorix, le météore
par Paul M. Martin, professeur à l'Université de Montpellier

Parcourant rapidement les principaux épisodes de la guerre des Gaules, depuis la révolte des Carnutes jusqu’à la répression qui suivit la défaite d’Alésia, M. Martin s’interroge sur ce Vercingétorix qui  a pu tenir tête à César pendant plusieurs mois, et qui aurait peut-être pu le vaincre, mais sans espérer pour autant pouvoir vaincre Rome, qui ne se serait jamais résignée à un échec dans la Gaule.

Il serait anachronique de voir en Vercingétorix un personnage charismatique entraînant le sursaut d’une nation opprimée : la Gaule, faite d’une juxtaposition de peuples disparates, n’avait alors aucune unité. Plus certainement, Vercingétorix voulut d’abord, contre l’avis des notables de sa cité, reprendre un projet de son père Celtillos, qui avait tenté de s’imposer comme roi afin d’élargir la domination des Arvernes sur les peuples voisins.

Pourtant Vercingétorix n’agissait certainement pas seul. M. Martin pense qu’il était le bras armé du druidisme. Certes, les druides s’étaient d’abord ralliés à César ; mais sa double invasion de la Grande-Bretagne les avaient retournés contre lui ; et c’est alors qu’ils avaient remarqué le jeune Arverne, à la disposition duquel ils avaient mis ces richesses qu’il put distribuer généreusement pour rallier des peuples entiers à sa cause.

Contre la guérilla, César employa des méthodes radicales : massacre systématique des populations civiles en Gaule belgique, destruction de Cenabum, ordre de couper les mains des combattants d’Uxellodunum (Le Puy-d’Issolu). Les succès de Vercingétorix, eux, s’expliquent surtout par sa science de la guerre, qu’il avait apprise cinq ou six ans plus tôt lorsqu’il combattait aux côtés des Romains. Très vite, il comprit qu’il devait éviter surtout les affrontements en rase campagne, se défier des cavaliers germains recrutés par César et que son intérêt était de fixer le plus gros des forces romaines en s’enfermant dans une place très difficile à prendre. La manoeuvre échoua à Gorgobina (César s’étant dérobé pour marcher sur Cenabum) et à Avaricum (César ayant pu prendre la ville) ; mais elle réussit à Gergovie, où les Gaulois, par ruse, purent faire tomber César dans un piège (ce que les Commentaires s’efforcent bien sûr de dissimuler). A Alésia, enfin, où les Romains devaient être pris entre deux feux, Vercingétorix aurait pu réussir, si les peuples de Gaule étaient venus à la rescousse plus vite et en plus grand nombre, si leur armée s’était retrouvée sous un commandement unique, s’ils avaient su lancer une autre vague d’assaut contre les assiégeants au moment où ceux-ci avaient été mis dans une posture difficile.

Alors M. Paul Martin évoque la scène finale du siège, que les Commentaires racontent avec sobriété : « on amène les chefs, on livre Vercingétorix, on dépose les armes », ce qui est plus conforme, sans doute, à la vérité historique que les récits postérieurs d’une imaginaire « reddition » de Vercingétorix caracolant par défi autour de César.

Après avoir été longtemps oublié, Vercingétorix va susciter un nouvel intérêt au XIXe siècle, où il deviendra un personnage mythique, incarnant la « nation » française dressée contre toute forme d’oppression. C’est l’usage qu’en avaient déjà fait l’abbé Siéyès (qui soutenait que le tiers-état descendait des Gaulois et la noblesse des Francs) ou le général Monge qui s’écria, lors des guerres d’Italie : « Mânes révérées de Vercingétorix, vous êtes bien vengées ! ». C’est l’idée qui présida à l’érection par Napoléon III d’une statue de Vercingétorix sur le mont Auxois, avec cette inscription : « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’univers ». Et l’on redonna vie au mythe de Vercingétorix pendant les deux guerres mondiales, où il fut successivement « héros souffrant » et « premier résistant de France ». On retrouve enfin le jeune chef arverne dans la bande dessinée Astérix, où il est chargé, avec les Gaulois du dernier « réduit breton », d’incarner le refus de se soumettre à un « nouvel ordre » que chacun, pourtant, sait inéluctable. Dans l’attitude de Vercingétorix, il y eut la beauté des batailles perdues d’avance, les plus belles à raconter, parce que les plus douloureuses.

 

[260] Jeudi 28 février 2002
Tibulle, poète de l'amour ?
par Albert Foulon, professeur à l'Université de Rennes

Comme tous les élégiaques, Tibulle a chanté le sentiment amoureux, dans une tradition où l’originalité n’est pas de mise et où la sincérité se distingue malaisément de l’artifice. Plutôt que de chercher la part cachée d’autobiographie dans l’oeuvre, M. Foulon a analysé l’expression littéraire de l’amour, laquelle n’échappe pas à un certain nombre de conventions. En dressant un inventaire des termes en vigueur dans la poésie élégiaque, il a montré que tous les noms, à commencer par celui d’amor, sont abstraits et d’une grand ambiguïté. Il est rare d’y trouver une marque personnelle, de même qu’il est difficile de reconstruire la vie — fort peu connue au demeurant — de Tibulle, qualifié de « doux » ou de « chantre de Délie », à l’instar de Catulle, esclave de Lesbie, ou de Gallus, dévoué à Lycoris. Cela dit, il est sûr que ce genre de poésie repose sur une rhétorique amoureuse, établie elle-même sur des lieux communs : le plus utilisé est celui de la militia amoris, où la carrière militaire est transposée dans la quête amoureuse, auquel est lié le corollaire du servitium amoris, l’esclavage amoureux, cher aux Précieuses, où l’on retrouve la panoplie des métaphores galantes — liens, chaînes, blessures, tortures — déjà présentes dans la poésie alexandrine. A cette rhétorique correspondent des thèmes obligatoires, comme la condamnation de l’argent et de la vénalité. Le doux Tibulle se fâche contre les riches vieillards, fait l’éloge de l’amant pauvre, flétrit l’entremetteuse. Plutôt que d’épancher son coeur, le poète élégiaque se montre davantage soucieux de généralisation ; quand il donne des conseils aux amants pour éviter les déboires, précurseur d’Ovide dans l’Art d’aimer, il joue le rôle de praeceptor amoris.

M. Foulon a montré dans la seconde partie de son exposé qu’il existait néanmoins une « spécificité tibullienne » autour de notions modernes, comme l’érotisme, relativement discret (notamment quand il parle de son penchant pour le jeune Marathus), la recherche du bonheur, conçu dans une sorte de rêverie, où le sentiment pour Délie est lié à un idéal de vie rustique, vision patriarcale nourrie de réminiscences virgiliennes. Un autre thème favori de Tibulle est la fidélité : les mots de fides, fidelis reviennent si souvent qu’on peut se demander s’il ne cherche pas à conjurer la fatalité qui l’a empêché de connaître la sérénité, voire le bonheur de l’amour partagé.

Avant de conclure, notre conférencier a évoqué l’oeuvre de Lygdamus, frère aîné d’Ovide, selon la tradition, qui, victime de l’infidélité de Néère, se rapproche davantage de Properce que de Tibulle, et celle de Sulpicia, la seule poétesse connue de la latinité, dont il ne reste qu’une quarantaine de vers. Il s’agit de pièces très courtes, sortes d’épigrammes, véritables chants d’amour passionnés d’une jeune femme follement éprise d’un jeune homme de condition inférieure. On peut ainsi mesurer la différence entre Tibulle et ses disciples ; même si l’on donne, à la suite de Quintilien, la première place au « chef de choeur », on doit considérer que le cercle de Messala, avec ses trois variations sur l’amour, constitue un cas unique dans la littérature latine.

 

[261] Mardi 26 mars 2002
Le poète et le prophète dans la littérature médiévale
par Michel Zink, professeur au Collège de France

L’association des mots poète et prophète, qui nous est familière depuis Hugo, Baudelaire et Rimbaud, semble plutôt anachronique quand on se réfère au Moyen Âge, « car elle suppose que le langage poétique, seul capable de manifester la présence de l’être, est en lui-même une présence réelle ». M. Zink montre les dangers de cette association : le premier est de supposer « un lien intrinsèque entre poésie et révélation du sacré, lien qui existait dans le paganisme antique et qui a été détruit par le christianisme, la Révélation n’ayant nul besoin de ressources poétiques pour se manifester. Le second danger consiste à valoriser à l’excès la poésie ; d’ailleurs l’Église l’a très souvent condamnée comme une fausse valeur ; dans la Consolation de Boèce, le premier soin de Philosophie a été de chasser les Muses. L’histoire de la poésie médiévale est l’histoire de la réappropriation de la légitimité de celle-ci. Or les débats médiévaux montrent bien à l’origine une opposition entre le poète, souvent assimilé au prêtre et au devin de l’Antiquité païenne, générateur de mensonges, et d’autre part le prophète, issu du monde biblique et porteur de vérité. Le dernier danger, c’est qu’à l’époque médiévale la poésie reste une notion indistincte, aux contours mal dessinés.

Le problème fondamental, posé dès saint Augustin et saint Jérôme, est celui de la légitimité des belles-lettres au regard de la foi ; il ne cessera d’être repris et se résoudra finalement par « la reconnaissance de la valeur propédeutique de la littérature ». Mais le christianisme antique puis médiéval n’y voit qu’un « réceptacle de savoir », plutôt que matière à réflexion sur une fonction poétique. Et c’est à cette réflexion que s’est attaché notre conférencier, en étudiant la relation entre l’inspiration (le mot vient de Tertullien) poétique et l’inspiration « spirituelle », ou, autrement dit, la relation entre poète et prophète. Jusqu’à la fin du XIVe siècle, le mot de poète a une connotation religieuse : le poète est considéré comme « le prêtre du paganisme ». Mais il est aussi l’homme de fiction, du mensonge ; Isidore de Séville l’a rangé parmi les philosophes, les mages et les Sybilles ; en cherchant l’étymologie de vates, il propose : videre (voir) et viere  (lier), hésitant entre la révélation et la « mise en forme », le meilleur exemple de cette double appartenance étant la figure médiévale d’Orphée. Dans cette longue discussion sur la poésie et le mensonge poétique, le caractère fictif domine, auquel s’oppose la vérité des faits. Or, contre cette attitude rigide s’insurge Chrétien de Troyes, qui revendique la vérité profonde du sens. De même l’école poétique dite « chartraine » recherche dans la poésie une lecture « voilée », à la suite de Boèce, de Macrobe, des rhétoriciens chrétiens, usant de discours figurés et d’analogies, qui vont se retrouver dans la veine hermétique des troubadours.

M. Zink insiste sur la réhabilitation de la poésie qui dure tout au long du Moyen Âge, la lente reconquête de l’espace du sacré ; et il nous invite à discerner un courant qui met la poésie au service d’une vérité prophétique, qui admet enfin que la poésie parle de Dieu, et cela par le biais de la musique, liée fondamentalement depuis Pythagore à la poésie par le rythme et le nombre. Après avoir donné de nombreux exemples de ces liens, comme les Psaumes de David entre autres, M. Zink emprunte une anecdote significative à Bède le Vénérable : c’est l’histoire du berger saxon Caedmon, être fruste et illettré, qui chante en rêve la Genèse, retrouve à son réveil l’inspiration et transcrit des poèmes d’une réelle beauté. Moralité toute simple : le don poétique est un don divin…

Malgré la condamnation chrétienne des premiers temps, le Moyen Âge a peu à peu redécouvert l’importance de la fiction poétique, laquelle conduit à un approfondissement de la vérité humaine et même à une affirmation de la vérité prophétique.

 

[262] Jeudi 25 avril 2002
L'adaptation de Quo Vadis ? au cinéma par Jerzy Kawalerowicz (2001)
par Yves Avril, professeur honoraire au lycée Saint-Charles d'Orléans

M. Avril a rappelé que cet écrivain, né en 1846, prix Nobel 1905, demeure en Pologne le romancier de l’histoire nationale. Même dans cette oeuvre présentée comme un « roman des temps néroniens », reconstitution soignée à la mode antique, il a placé une allusion non dissimulée au destin de son pays occupé. Il a fait de son héroïne — une Lygienne originaire des bords de la Vistule, captive convertie à Rome au christianisme — l’image de la patrie malheureuse. Les Polonais voient encore de nos jours dans Quo vadis ? un livre-culte, et ils ont dû attendre un siècle avant de le voir porté à l’écran par un metteur en scène autochtone. En effet, si l’époque de Néron a suscité de nombreux films, dès Méliès, les grandes réalisations restaient étrangères : celle, allemande, de 1929 avec Emil Jannings et la version hollywoodienne de Melvin le Roy en 1951. Kawalerowicz, cinéaste chevronné né en 1922, avait depuis longtemps l’ambition de mettre en scène le plus fidèlement possible Quo Vadis ?, dont il admirait l’exactitude historique.

D’après les séquences que nous avons pu voir, il nous est difficile de porter un jugement objectif sur cette oeuvre qui souffre de la comparaison avec les péplums américains réalisés avec de grands moyens ; par exemple, l’incendie de Rome en maquettes rate son effet ; en revanche, la grande scène des jeux du cirque, traitée avec réalisme, est réussie. On n’oubliera pas la belle Lygie attachée sur son buffle et sauvée par l’impressionnant et dévoué Ursus, tandis que, de l’autre côté de l’arène, un lion farouche dévore un enfant sous les yeux de sa mère. Cependant, si nous éprouvons une certaine émotion devant ce genre de scène à grand spectacle ou devant des tableaux plus esthétiques — comme la réunion secrète des chrétiens à l’Ostrianum ou le cortège des invités du prince à Antium dans un décor à la manière d’Alma Thademma, nous sommes certainement plus sensibles aux personnages qui peuplent le film ainsi que le roman. Personnages imaginaires, tels Marcus Vinicius, l’amoureux de Lygie, et le Grec à toutes mains Chilon Chilonidès, ou historiques comme Pétrone, le Petronius Arbiter elegantiarum de la tradition, ou Néron incarné par un acteur à l’oeil malicieux et rusé, sans parler de la cohorte des Romains ou des étrangers sortis tout droit de l’histoire, qu’ils se nomment Tigellin, Pison, Vatinius… ou l’apôtre Pierre, qui posa au Christ la fameuse question près de la porte Capène…

 

[263] Mardi 22 octobre 2002
Avec sainte Geneviève, de Clovis à Péguy
par Geneviève DADOU, vice-présidente de la section Orléanaise de l'Association G. Budé

En réalité, le cheminement a été inverse, car c’est notre grand poète orléanais qui a conduit la conférencière à l’aube de l’ère mérovingienne ; c’est la lecture de la Tapisserie de Sainte Geneviève ou de Jeanne d’Arc — où « se tisse le lien mystique entre la protectrice de la France et la patronne de Paris » — qui est au départ de ses recherches. Le destin assez exceptionnel de cette jeune fille qui « avait gardé les moutons à Nanterre », dont la réputation de piété parvint jusqu’en Syrie, auprès de Siméon le Stylite, et que le roi-fondateur Clovis tint dans la plus grande vénération, avait de quoi séduire. Nous avons parcouru les terres mal connues, au marges de l’histoire, de mythe et de l’hagiographie, celle-ci étant rendue encore plus semsible par le biais des illustrations tirées de l’iconographie médiévale, de la peinture du XIXe siècle, Puvis de Chavannes en tête, ou de l’imagerie pieuse et naïve. Il est difficile de séparer l’aura de légende autour de « l’antique bergère » — que la vox populi a sanctifiée peu de temps après sa mort, vers 503, et dont on vantait déjà les miracles de son vivant — de l’existence réelle d’une jeune gallo-romaine qui devient « vierge consacrée » après avoir rencontré l’évêque Germain d’Auxerre et qui va mener à Lutèce une vie exemplaire.

Mme Dadou a renoué avec l’histoire en évoquant l’époque charnière du milieu du Ve siècle, lorsque la cité des Parisii fait partie du royaume de Syagrius, assiégée par les hordes d’Attila, puis convoitée par Childéric, roi des Francs Saliens. C’est au cours de ces sièges que va s’illustrer Geneviève, devenue un véritable symbole de résistance. Douée d’un grand sens politique, elle va jouer en quelque sorte un rôle de magistrat. Lorsqu’en 481 Childéric meurt, à Tournai, son successeur, le jeune roi des Francs Chlodowig (ou Clovis), âgé de quinze ans, met le siège devant Lutèce et se heurte à la détermination de ses habitants encouragés par Geneviève, hostile à l’idolâtrie du « fier Sicambre ». Il faudra attendre la chute de Syagrius, puis la victoire de Tolbiac sur les Alamans, pour que Clovis, sous l’influence de son épouse Clotilde et de Geneviève, se fasse baptiser. S’ouvrent alors les portes de la ville qui devient la capitale du royaume, définitivement et légalement chrétien. Notre future sainte va reposer aux côtés de Clovis et de Clotilde, dont le sanctuaire deviendra l’abbaye Sainte-Geneviève, dont il reste de nos jours la tour dite de Clovis, au milieu du lycée Henri-IV.

Mme Dadou a conclu par l’histoire du culte de la sainte, qui fut un objet d’adoration pendant tout le Moyen Age, culte qui va se perpétuer jusqu’au XVIIIe siècle et même au-delà : le Panthéon devait être, selon le voeu de Louis XV — lui aussi guéri miraculeusement — la nouvelle basilique en l’honneur de celle qui « mit sous sa houlette… le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire ».

 

[264] Jeudi 28 novembre 2002
Les passions intellectuelles au siècle des Lumières
par Mme Élisabeth BADINTER, philosophe et historienne

Il ne s’agissait pas, à vrai dire, d’une conférence traditionnelle, mais plutôt d’un entretien à partir d’interrogations émanant du public, véritablement sous le charme de cette grande dame.

La première question fut posée par le président A. Malissard, à propos de l’étonnement provoqué par le fait que cet ouvrage magistral classe et organise ces « passions intellectuelles ». Mme Badinter a répondu que, au moment de donner un titre, elle avait hésité, en choisissant d’abord le mot de « tourment », suggéré par la lecture de Condorcet. Au milieu du XVIIIe siècle, pendant trente ou quarante ans, les philosophes ont été à l’origine des passions qui tourmentent les intellectuels d’aujourd’hui. Mme Badinter insiste sur le changement du comportement de ces philosophes du fait de l’apparition d’un élément inconnu jusqu’alors : l’opinion publique. Au XVIIe siècle, le penseur ou l’écrivain a pour seule ambition de convaincre ses pairs ; au XVIIIe siècle, il veut faire parler de soi, animé par le « désir de gloire », passion primordiale. Et de prendre pour exemple Maupertuis, pionnier des expéditions polaires, savant authentique et écrivain de talent : il voulait être reconnu du public, et l’on peut dire qu’il a été un des premiers à « organiser sa médiatisation ». N’oublions pas que, dès l’aube du siècle, un philosophe est considéré comme un savant et que le terme moderne d’intellectuel correspond parfaitement au profil d’un Montesquieu ou d’un Voltaire.

En 1751, quand paraît le premier volume de l’Encyclopédie, « le désir de gloire est devenu une passion commune ». Dans la décennie qui a suivi, de nouvelles passions se sont manifestées : d’abord l’exigence de dignité, mais aussi la volonté d’indépendance vis-à-vis du pouvoir. Mme Badinter cite le mot de d’Alembert qui met fin au statut ambigu de l’écrivain pensionné : « On ne peut être à la fois philosophe et courtisan » ; d’où la devise implicite — plus conforme sans doute à Rousseau qu’à Voltaire — liberté, vérité, pauvreté. Cette exigence de dignité sera un impératif que les encyclopédistes respecteront, malgré leurs rivalités et leurs coups de griffe, exigence difficile à l’époque face aux deux grands pouvoirs, la royauté et l’Église. Le philosophe était guetté au tournant de la mort et, tout compte fait, assez rares sont ceux qui l’ont affrontée, comme La Mettrie, en bons philosophes.

A certains historiens qui trouvent que ces philosophes se sont plus attachés aux querelles d’idées qu’aux vrais scandales du monde, Mme Badinter a répondu que, s’il est vrai que seul La Condamine s’est ému du supplice de Damiens, en réalité, à partir de 1761, les choses ont changé, sous l’impulsion du patriarche de Ferney : « Ayant eu la conviction de l’innocence de Calas, Voltaire, par une sorte de transfert émotionnel, prend la plume, et cet acte de militant, en même temps qu’il témoigne d’une sensibilité toute moderne, devient le véritable fondement de la Déclaration des Droits de l’Homme ».

Des nombreuses questions qui ont suivi, à propos de Voltaire, du mot « intellectuel », de l’engagement, de la filiation avec les libertins du XVIIe siècle, sur les passions moins intellectuelles et plus humaines, nous n’en retiendrons que trois.

La première a porté sur les femmes. L’auteur d’Émilie Émilie n’a pas manqué d’évoquer les intellectuelles du temps, tout en reconnaissant la difficulté de la tâche, du fait de la disparition de la plus grande partie de leurs correspondances… et de la condition reléguant la femme dans l’orbite des grands hommes. Mme Badinter a cité, outre Mme du Châtelet, qui introduisit en France la physique de Leibniz, l’astronome Reine Lepaute, qui travailla dans l’ombre du grand Clairaut, Mme de Graffigny, auteur de théâtre, personnage étonnant dont on vient de retrouver plus de 20.000 lettres écrites à un ami, témoignage précieux sur la vie parisienne entre 1738 et 1758.

Le second débat porta sur les rapports des philosophes avec Dieu. La réponse fut simple : les philosophes, à une ou deux exceptions près, ne sont pas franchement athées, mais ils sont irrémédiablement hostiles au pouvoir religieux.

Quant à leurs rivalités au sujet de la paternité de leurs idées — l’idée de la statue aurait été empruntée par Diderot à Condillac… qui fut ensuite accusé de plagiat ! — il ne faut pas perdre de vue que ces « intellectuels » formaient au départ un groupe d’amis qui, lors de leurs rendez-vous au Palais-Royal, avaient « tricoté ensemble leurs pensées », lesquelles appartiennent désormais à l’esprit des Lumières qui ont éclairé toute l’Europe.

Mme Badinter, à l’écoute du passé, nous en a montré la modernité, pour notre plus grand plaisir.

 

[265] Jeudi 12 décembre
L’Afghanistan, un patrimoine en péril
par M. Osmund BOPEARACHCHI, directeur de recherche au CNRS

Ce fut une évocation émouvante, car, si nous connaissions le calvaire subi par un pays devant trois oppressions successives et vingt-cinq ans de guerre, si nous gardons l’image de la destruction des Bouddhas géants de Bâmyân, nous ignorions l’étendue du désastre, vu la richesse énorme de cette terre conquise par Alexandre. Malheureusement, cet acte iconoclaste n’est qu’un épisode spectaculaire qui fait suite à un pillage général, à commencer par celui du musée de Kaboul, l’un des plus riches de l’Asie. Bien avant la fureur des Talibans — qui obéissaient à l’ordre du mollah Omar de détruire tout bien culturel — la mise en coupe réglée a été systématique, et elle dure encore. Les trois-quarts des collections d’État ont été la proie des convoitises, dans un marché international organisé exactement comme le cambriolage de nos châteaux.

Notre conférencier a multiplié les exemples, en nous montrant des bijoux dilapidés, des chefs-d’oeuvre disparus, des statues réduites en poussière (on en a dénombré 2750 !). Nous avons été révulsés à la pensée que les Talibans entrèrent un jour en force au Musée et détruisirent à coups de hache les plus belles oeuvres, devant les conservateurs horrifiés, qui en recueillirent ensuite pieusement les débris. Les sites archéologiques ont subi le même sort. Celui d’Haï-Kanoun, fouillé par les Français entre 1965 et 1978, n’est plus qu’un sol lunaire, ravagé par les pillards clandestins ; or c’était un site extrêmement riche. M. Bopearachchi a retrouvé au Pakistan la trace de certains objets comme des bracelets en or rappelant le trésor des Scythes, des bagues avec intaille de cornaline, des bouches d’oreille, des plaques en ivoire, le tête d’un roi de Bactriane portant diadème, une curieuse statue « acolyte » (avec des éléments de bois), plusieurs effigies d’Héraklès, dont une version indienne, témoignage d’un culte local qui a assimilé le héros grec à un dieu autochtone.

A la suite de cet inventaire — désormais, hélas!, virtuel — M. Bopearachchi a abordé le problème délicat de la destination de ces objets d’art provenant de fouilles clandestines et qui encombrent les marchés. Privés de toute identification, ils perdent leur valeur historique et privent les chercheurs d’un matériau essentiel. Le plus grave c’est qu’ils pourront finir dans une vente officielle, blanchis de tout soupçon, comme ces trois tonnes de monnaies antiques originaires d’Haï-Kanoun, passées au Pakistan, puis à Londres, pour finir à Bâle. M. Bopearachchi avoue, avec quelque amertume, que son seul pouvoir consiste à les répertorier, mais il ne désespère pas de les voir un jour retrouver les vitrines de Kaboul avec une partie des richesses restaurées.

« Sans doute, nous dit-il dans sa conclusion aux accents pathétiques, la réhabilitation du patrimoine afghan est liée à la situation économique et politique ; pour l’instant, c’est la lutte contre la misère et l’ignorance qui est primordiale. Ne laissons par les forces du Mal détruire notre dignité. Dans ce pays pour nous lointain, vieux carrefour des cultures, c’est l’avenir de l’humanité qui est en jeu… »

 

[266] Mardi 14 janvier
Que nous apprend la linguistique ?
par Gabriel BERGOUNIOUX, directeur du département des sciences du langage à la Faculté des Lettres d’Orléans

D’emblée, M. Bergounioux a fait la distinction entre le philologue, qui s’appuie sur des textes, et le linguiste, qui travaille sur l’oralité, son domaine favori étant celui des langues non écrites comme le palicur, parler guyanais. Il lui faudra réaliser ce que Meillet appelait une « opération magique » : partir de quelque chose qui n’existe pas à l’écrit et le rendre visible, c’est-à-dire propre à l’étude. Il faut dire que l’écriture n’est pas un processus naturel : l’humanité a mis plus de 130.000 ans pour y parvenir. Cette découverte va changer radicalement le monde, car l’homme va inventer les listes, d’abord d’objets, puis de dieux et de rois, pour arriver aux listes de mots présentant tous la même marque ; autrement dit, il a inventé la morphologie et la syntaxe.

Mais, si les savoirs sur le langage sont anciens, la linguistique est une science récente, et qui se fonde d’abord sur l’analyse des sons. La phonétique y est primordiale ; ainsi l’étude du sanskrit, où l’oral est strictement codifié, a été précieuse par rapport à celle du grec et du latin qui ignorent l’analyse des phonèmes.

M. Bergounioux a rappelé ensuite les débuts de la linguistique au XIXe siècle, avec l’apparition de la « grammaire comparée » ou « grammaire historique ». Ce problème de la comparaison entre les langues reste difficile et complexe : les ressemblances peuvent provenir du hasard et surtout des emprunts ; mais avec une réserve de taille, car une langue peut tout emprunter à une autre, sauf les terminaisons grammaticales. Par exemple, le basque emprunte les deux-tiers de son vocabulaire à l’indo-européen et, pourtant, il n’appartient pas à cette famille.

La linguistique nous apprend — et c’est là son titre de gloire — que toutes les langues se valent, toutes aussi compliquées les une que les autres, et qu’elle présentent un certain nombre de caractères identiques.

M. Bergounioux insiste ensuite sur les découvertes de la linguistique et, en premier lieu, sur l’invention de la phonétique dite instrumentale, dont le précurseur fut, à la fin du XIXe siècle, l’abbé Jean-Pierre Rousselot, qui construisit une véritable machine phonographique. Son expérience a révélé qu’il n’y a jamais, dans le langage, deux sons rigoureusement semblables, d’où la difficulté de les transcrire de manière fidèle. Les voyelles, en particulier, ont été analysées en tenant compte de toutes les modifications possibles, depuis la vibration des cordes vocales jusqu’aux mouvements du voile palatal. Tâche délicate, puisqu’on a recensé 127 combinaisons de sons, ou possibilités articulatoires.

Dans la dernière partie de son exposé, M. Bergounioux a montré les applications de la linguistique dans la technique, après le bouleversement causé par les ordinateurs : le traitement de la parole par la machine, la compréhension automatique des textes (il existe, ô miracle, des logiciels pour résumés instantanés de textes !), les systèmes de repérage automatique (fournissant une documentation en toutes langues), la génération automatique de textes ; autant de défis qui posent aux linguistes des problèmes passionnants.

Un dernier point a été abordé : celui de la « langue idéale », qui n’a rien à voir avec la fabrication d’une langue universelle. Il s’agit de la recherche des phénomènes identiques à toutes les langues parlées, du bengali au zoulou, parmi les 800 langues dites « documentées » à côté des 4000 restant à découvrir. Ces repères communs sont appelés « universaux » : ainsi l’alternance voyelle/consonne, l’opposition verbes/noms, la présence d’un principe de négation, d’interrogation, de pronominalisation…

Et le français dans tout cela ? Son système consonantique est structuralement impeccable, mais son système vocalique très compliqué, à côté de l’arabe et du persan qui n’ont que trois voyelles. Mais nous restons dans la norme avec nos six pronoms personnels, comme dans la moitié des langues. Ainsi la linguistique nous donne des leçons de relativité ?

 

[267] Jeudi 6 février 2003
Deux heures avec Alexandre Dumas
par Jean NIVET et des membres du Bureau de l'association

Dès l’introduction a été souligné le caractère ambitieux du jeune Alexandre, fils d’un général républicain méprisé par Napoléon, petit-fils d’une esclave noire, et pauvre par surcroît. Il n’a eu de cesse — comme il le dit par l’intermédiaire d’un de ses personnages — d’« égaler les ressources de la richesse, de la puissance et de l’aristocratie avec les seules ressources de la jeunesse, de la vigueur et de l’intelligence ».

La première partie de l’évocation a été centrée sur l’idée de conquête : conquête de la gloire par le théâtre, de la richesse par le roman — ce qui représente un travail de Titan : 700 lignes par jour pendant plus de quarante ans ! — conquête du monde par les voyages, enfin conquête du pouvoir par la politique : on connaît certes le rôle que Dumas a joué en Italie auprès de Garibaldi — ce qui correspondait à son tempérament d’aventurier — ou son action révolutionnaire en 1830 et 1848, plus théâtrale que réelle ; on connaît moins son attachement nostalgique aux princes et à la vieille noblesse, sentiment tout à fait compréhensible chez celui qui portait le patronyme de Davy de la Pailleterie.

La seconde partie a approfondi la connaissance de l’homme aux diverses facettes : l’homme qui aimait la vie (le chasseur, le gourmet, l’auteur du Dictionnaire de cuisine), l’homme qui aimait les femmes, entre autres les actrices, fort prisées chez les écrivains romantiques, le séducteur qui a eu de nombreux enfants illégitimes (il prétendait en avoir eu 500 !). Ce portrait — souvent mis en lumière par les biographes — a été complété par deux aspects, tout à l’honneur de Dumas : d’une part l’altruiste, qui avouait avoir « la prétention d’appartenir par tempérament à cette classe d’imbéciles qui ne sait pas refuser » (à ce sujet, l’épisode qui met en scène le poète et critique famélique, de plus orléanais, Charles Lassailly est un régal d’humour) et le Dumas amateur du beau, voire esthète, dont certaines pages peuvent rivaliser avec celles des grands stylistes du XIXe siècle.

Notre Alexandre Dumas a, sans aucun doute, mérité son destin glorieux — même s’il fut ignoré longtemps des manuels scolaires — pour une œuvre énorme (au prix de deux fois trente cinq heures de travail par semaine !), pour la création d’innombrables personnages dont certains sont devenus, à l’égal de ceux de Hugo romancier, de véritables mythes. Et un chapitre de son roman La Comtesse de Charny montre que Dumas considérait comme un honneur véritable d’être admis à reposer dans l’ancienne église Sainte-Geneviève transformée en Panthéon, sans oser imaginer que cela lui arriverait un jour.

Ne regrettons donc pas qu’il ait eu droit enfin à cette apothéose dont il rêvait.

[268] Jeudi 6 mars 2003
Le saint-simonisme et sa modernité
par le Dr Bernard JOUVE, président des Amis des Musées de l’Indre et auteur de L’Épopée saint-simonienne

Le conférencier a d’abord rappelé les grands principes de la doctrine : l’avènement de la société industrielle annonciatrice d’un monde meilleur, l’inutilité des classes dirigeantes héritées de l’Ancien Régime — les oisifs ou « frelons » (et principalement la noblesse et le clergé) — la promotion de la classe des producteurs : entrepreneurs, banquiers, savants et même artistes, avec également les ouvriers, qui sont destinés à former une classe à part, le prolétariat, dont les conditions seront améliorées par la technique. Cependant, la croyance au progrès, moteur d’une économie rationnelle, devra s’accompagner d’une véritable philosophie ou plutôt d’un « nouveau christianisme ».

Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, arrière-petit-neveu du célèbre mémorialiste, a eu une vie mouvementée, a connu bien des déboires et imaginé bien des utopies. Capitaine à dix-neuf ans, combattant de la guerre d’Indépendance, il projette le percement de l’isthme de Panama, puis dresse le plan de canaux en Espagne et en Hollande. Après un séjour en prison sous la Terreur, il fait fortune en spéculant sur les biens nationaux.

Dans sa période d’études, en compagnie de Dupuytren, Bernardin de Saint-Pierre et Valentin Haüy, il jette les fondements du positivisme. Dans sa période mondaine, il tient salon pendant deux ans, s’éprend de Mme de Staël et, en 1802, publie les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, préfiguration d’un gouvernement idéal. Entre 1802 et 1825, date de sa mort, Saint-Simon a beaucoup écrit, lancé plusieurs journaux et dissipé sa fortune au point d’être totalement ruiné et de tenter un suicide.

S’il est vrai que ses écrits n’ont eu de son vivant qu’une diffusion restreinte, il a cependant influencé des esprits aussi différents qu’Augustin Thierry et le banquier Lafitte, sa grande idée étant de mettre en rapport industriels, savants, ingénieurs et gens de finance.

Dans la deuxième partie de son exposé, M. le Dr Jouve a montré l’évolution du saint-simonisme et le rôle des disciples, tout particulièrement Prosper Enfantin, personnage curieux, grand séducteur, et qui deviendra chef spirituel sous le nom de « Père Enfantin », lequel décide de poursuivre l’aventure énoncée dans le Catéchisme des industriels de 1824, avec quelques fidèles dont Blanqui, Louis Halévy, Olinde Rodriguès, Armand Carrel et Bazard, carbonaro et babouviste, auxquels se joignirent un peu plus tard Henri Fournel et Michel Chevalier. Le groupe fait du prosélytisme, fonde un premier journal (Le Producteur), un second en 1829 (L’Organisateur) pour acheter en 1830 Le Globe, dirigé alors par Pierre Leroux. C’est l’apogée du saint-simonisme ; on compte environ 250.000 sympathisants, 40.000 disciples organisés et hiérarchisés, avec, au sommet, les « Pères » (Enfantin et Bazard, qui fera vite sécession). Les « églises » essaiment en province et en Belgique. À Ménilmontant se crée une communauté modèle, où le caractère messianique se manifeste d’abord dans une liturgie (due au musicien Félicien David) et dans un costume — dont le fameux gilet boutonné dans le dos, symbole de la Fraternité — puis dans l’aventure de Constantinople où les « douze compagnons » vont à la recherche de la « Mère universelle »… D’autres aventures furent dictées par des soucis plus réalistes, comme celle qui conduisit Enfantin (ingénieur de formation) en Égypte, avec un premier projet de canal de Suez, lequel sera repris plus tard sous Napoléon III, mais refusé au profit de celui de Lesseps.

Ne perdant pas de vue l’idée de la nécessité de mettre en valeur le monde et celle, novatrice, de créer des réseaux de circulation — de l’argent comme des marchandises — les saint-simoniens fondent le Crédit Immobilier et, avec l’aide des frères Péreire, banquiers juifs portugais, le Crédit Foncier, puis, avec Paulin Talabot, le Crédit Mutuel et le C.I.C. Les mêmes ont joué un grand rôle dans la construction des réseaux de chemin de fer (dont la Compagnie de l’Ouest et le futur P.L.M.), dans le développement des lignes maritimes (la C.G.M.), des industries lourdes (les Chantiers de Penhoët et la Société des Batignolles, entre autres), dans la construction de grands immeubles et des premiers grands hôtels. Les saint-simoniens avaient également prévu l’essor des réseaux d’information en créant des périodiques destinés à vulgariser la culture, comme le Magasin pittoresque, la Bibliothèque des Merveilles et L’Illustration.

M. le Dr Jouve conclut en résumant les éléments de modernité de l’entreprise saint-simonienne, dont la postérité ne retient souvent que l’aspect philosophico-religieux, voire sectaire, ou simplement folklorique.

Il y a, en réalité, tout un côté visionnaire : par exemple, la création d’une société pour le creusement d’un tunnel sous la Manche, ou celle d’un Parlement européen à deux Chambres, ou encore la proposition de lois sur l’égalité effective des sexes et sur la suppression de l’héritage, sans parler de la théorie des réseaux chère à nos penseurs modernes.

Il faut bien mettre l’accent sur le rôle social de ce mouvement, sur sa volonté de moraliser le capitalisme, tout en reconnaissant la primauté de l’économie dans le monde. L’intérêt que portèrent aux disciples de Saint-Simon des personnalités aussi variées qu’Auguste Comte, Casimir Périer, les frères Péreire, Henri Fournel le maître de forges, Michel Chevalier, le père du libre-échangisme, mais également George Sand, Lamennais ou Berlioz, montre bien le sérieux de ces utopistes, dont l’esprit souffle toujours à l’aube du XXIe siècle.

 

[269] Jeudi 27 mars 2003
L’homme interprète passionné du monde
par Jean-Didier VINCENT, membre de l’Académie de Médecine

Notre invité a été présenté par M. Marc Baconnet, inspecteur général honoraire, son collègue au Conseil national des programmes, qui retraça sa carrière : « scientifique de haut niveau, neurobiologiste et endocrinologue, directeur de recherche au CNRS, Jean-Didier Vincent, qui réconcilie dans ses ouvrages science, philosophie et humour, mérite bien le nom d’humaniste. »

D’emblée, l’auteur de la Biologie des passions nous a ramenés à la question fondamentale, celle de la définition de l’homme. Cet être vivant, tout proche de l’animal, se différencie de lui par la passion ou, plus exactement, par l’émotion — sa « perversion spectaculaire » — et surtout par la faculté de la faire partager. C’est d’ailleurs sur ce luxe d’émotions qu’il va construire son intelligence. L’homme est anthropotrophe, c’est-à-dire qu’il se nourrit des autres hommes, tandis que le reste des êtres vivants se partage entre « autotrophes » et « hétérotrophes », tels les champignons, dont nous partageons 60 % du génotype…

L’homme ressent l’influence du monde qui se manifeste par nos sens, et c’est à partir de cette manifestation sensorielle que nous nous construisons, à la fois spectateurs et acteurs. J.-D. Vincent parle de « représentaction ». L’art en est le meilleur exemple et, par cette activité, l’homme échappe à l’animalité. A travers les structures du désir, il interprète le monde ; l’art est justement une de ces interprétations — d’ordre émotionnel — qu’un homme propose aux autres. Mais l’art n’existe pas en soi ; sans regard, l’oeuvre d’art disparaît ; en allant plus loin, c’est notre cerveau qui la crée, de même qu’il donne la couleur aux objets. « C’est nous qui faisons la rose rose » ! J.-D. Vincent insiste sur le rôle du cerveau, en rappelant le mot de Matisse : « Voir, c’est déjà une opération créatrice ». Celle-ci s’effectue dans des aires du cortex cérébral, situées à l’arrière, et que les physiologistes ont numérotées de V1 à V5 : en gros, la première fournit une « vision rudimentaire », la deuxième la notion de forme, la quatrième la couleur et la cinquième le mouvement. Le cerveau se livre à une interprétation du monde toujours associée à une action sur le monde, et cette interprétation est toujours passionnée, ce qui distingue le cerveau humain de l’ordinateur, incapable d’échanger des émotions.

Pour montrer la dualité de notre cerveau, avec un hémisphère gauche responsable notamment du langage, de la logique et de la motricité, est un hémisphère droit contrôlant la perception globale et l’intuition, chacun régissant la partie inverse de notre corps. J.-D. Vincent a pris un exemple tiré de la peinture du quattrocento. Il s’agissait du tableau de la Vierge de l’Annonciation d’Antonello da Messina : « la rencontre passionnée de l’être avec le monde originaire » ; un visage épuré, des mains, un livre, au milieu d’une apaisante lumière bleue. Sur la partie droite, le livre ouvert, symbole du Verbe, s’adresse à notre cortex gauche ; à l’inverse, au bas du tableau, une main, magnifiquement peinte, à la fois représentative d’action ; au-dessus, un regard qui s’adresse à notre cortex droit et qui annonce le devenir de l’être, l’ineffable, c’est-à-dire Dieu.

La contemplation de ce tableau, d’une beauté absolue, nous a conduits à l’expression des émotions, qui se traduisent physiologiquement par la libération d’hormones ou la dilatation de vaisseaux sanguins ; notre visage fait connaître à l’autre notre état intérieur — base même de la communication que nous partageons avec les animaux supérieurs. La représentation des émotions qui permet l’échange participe au fondement même de la société, l’homme « se construisant sur un noeud de relations et d’interprétations ». J.-D. Vincent nous entraîne alors à l’intérieur de notre cerveau, où des systèmes conditionnent nos états intimes, des « systèmes désirants », gérés par des neuro-transmetteurs, comme la dopamine réglant notre désir et notre plaisir. Il insiste sur le rôle de la passion, sur les « processus opposants », le couplage obligatoire plaisir-souffrance, ou la compassion se transformant en « contre-passion », autrement dit en haine de l’autre, haine qui n’est que la résultante d’un ressentiment envers soi-même.

Après un long exemple — tiré d’expériences animales — sur l’étude de la douleur, des phénomènes d’accoutumance, de tolérance et d’effets secondaires, J.-D. Vincent est revenu sur la notion de « représentaction » et à son importance dans la formation de l’individu. Au moment où celui-ci construit le monde, il est exposé à des affects parfois violents et met en place « des stratégies d’opposition ou de réparation », très dommageables à l’âge adulte.

Se refusant à conclure sur un constat trop pessimiste, notre conférencier, toujours attentif à piquer notre curiosité et à rendre la science accessible et chaleureuse, a évoqué la capacité de notre cerveau, pourvu de « neurones-miroir », de se mettre à la place de celui de l’autre, selon un processus d’empathie. La pitié, bien plus que le rire, est assurément le propre de l’homme ?

 

[270] Jeudi 9 octobre 2003
Le cardinal Charles de Lorraine, prélat humaniste de la Renaissance
par Daniel CUISIAT, professeur de lettres honoraire au lycée Pothier d'Orléans

M. Cuisiat — qui a édité chez Droz en 1998 la correspondance du cardinal — a d'abord situé le personnage, représentant d'une famille illustre, les Guise, laquelle occupe le devant de la scène au XVIe siècle. Charles naît le 17 février 1525 au château de Joinville ; il est le fils de Claude de Lorraine, le futur premier duc de Guise, et d'Antoinette de Bourbon ; il est le frère cadet de François de Guise, lequel périra de mort violente à Saint-Hilaire-Saint-Mesmin.

Comme cadet, il sera, selon la tradition, homme d'Église. Charles fait alors une carrière fulgurante : archevêque de Reims désigné à sept ans, en titre à treize ans, installé à vingt ans, il obtient son chapeau de cardinal à vingt-deux ans. Selon le concordat de Bologne, le roi de France a le pouvoir de distribuer évêchés et abbayes, et Charles, sur ce dernier plan, sera un « cumulard », avec une dizaine d'abbayes, dont Saint-Remi de Reims, Saint-Denis et Marmoutiers. Ses bénéfices lui procurent le revenu annuel le plus élevé des évêques de son temps, ce qui lui permet de mener le train de vie d'un grand seigneur, dans de somptueuses résidences comme le château de Dampierre ou, à Paris, l'hôtel de Cluny.

M. Cuisiat a entrepris, dans un second temps, de cerner le caractère et la personnalité de Charles de Guise, qui portera le titre de cardinal de Lorraine en 1550, à la mort du duc Jean. Sans doute ne méritait-il pas totalement les accusations de « paillard, bougre et incestueux » portées par les protestants, qui voyaient en lui le principal responsable de la répression ; en revanche, le reproche de « mondain » fait par Brantôme était davantage justifié.

Toutefois, il serait injuste de ne voir en lui qu'un prélat de cour : il a une activité de prédicateur ; il fonde un séminaire et crée une université ; en 1564, il tient un concile provincial. Soucieux de développer l’enseignement, il favorise l'introduction des Jésuites en France, dont il estime la valeur pédagogique. Il faut mentionner également son rôle politique, en particulier lors de la négociation du traité de Cateau-Cambrésis.

La grande question pour nous est de savoir si notre Cardinal mérite le qualificatif d'humaniste. Si l'on prend le mot au sens moderne, la réponse est évidemment négative, Charles de Lorraine ignorant la vertu de tolérance en cette époque de fanatisme, même s'il n'a pas pris part aux grands massacres, comme Vassy (situé dans son diocèse) ou la Saint-Barthélémy. Mais il a été incontestablement un humaniste au sens où on l'entend à la Renaissance, c'est-à-dire un homme de culture, nourri de l'Antiquité et des langues anciennes, qui écrit un latin cicéronien et parle couramment l'italien. Il n'apparaît pas non plus comme un esprit borné et sectaire : il a animé la discussion au colloque de Poissy, protégé le huguenot Ramus, invité Michel de l'Hospital à la Cour, en même temps qu'il a encouragé les catholiques modérés, comme Jean de Monluc, le frère du soudard auteur des Commentaires. Sur le plan des belles-lettres et de l'art, le cardinal de Lorraine apparaît comme le type même de l'amateur d'antiquités : il collectionne statues et tableaux ; instrumentaliste de talent, il ramène de Rome des musiciens.

M. Cuisiat a conclu l'évocation de ce parfait représentant de la seconde Renaissance en signalant son rayonnement, à l'avènement d'Henri II, en tant que mécène : on peut dire que le roi s'est déchargé sur lui de cette fonction. Aussi, on lui pardonnera ses faiblesses humaines, par exemple sa poltronnerie légendaire, pour prêter l'oreille aux louanges que lui ont adressées unanimement les poètes de la Pléiade.

 

[271] Jeudi 13 novembre 2003
Les cinq noms des Étrusques
par Jean-Paul THUILLIER, directeur de département des Sciences de l’Antiquité à l’ E.N.S.

Ces différentes appellations des Étrusques, dont certaines ont été données par les peuples voisins, ont servi de fil conducteur à une promenade archéologique, abondamment illustrée, à travers le territoire de l’Étrurie antique au cours du premier millénaire avant notre ère.

Les grandes questions que l’on se pose au sujet de ce « peuple mystérieux et fascinant » concernent l’origine et le déchiffrement de la langue. Le premier document écrit, la « table de Cortone », belle inscription gravée sur bronze – un texte juridique de 200 mots transcrit avec l’alphabet grec, datant environ de 200 ans avant J-C . – est lisible sans trop de difficultés, mais reste à peu près énigmatique. La civilisation étrusque, la première qu’ait connu l’Italie et dont l’apogée a eu lieu vers –700, nous a été révélée surtout par les peintures murales des tombes dans les nécropoles, en particulier celles de Tarquinia, dont nous avons admiré quelques remarquables exemples.

M. Thuillier a rappelé les deux premiers noms, d’origine latine : Etrusci et Tusci, qui a donné Toscane. C’est en effet dans cette province que l’on a fait au XVI° siècle, sous les Médicis, les découvertes qui ont révélé la civilisation étrusque, notamment en 1553, celle de la Chimère d’Arezzo, et en 1566, celle de la statue de l’Orator (en réalité un orant plutôt qu’un avocat), car l’exploration des tombes ne remonte qu’au XIX° siècle. L’Étrurie antique comprenait la Toscane actuelle, mais aussi le Latium septentrional, plus une partie de l’Ombrie ; elle ne formait pas un bloc homogène ; c’était plutôt un rassemblement de plusieurs cités. M. Thuillier a passé en revue les centres les plus importants avec leurs richesses archéologiques : Véies, tout au Sud, et son Apollon ainsi que la belle tête d’Hermès et « son sourire ionique », Caere, l’actuelle Cerveteri, connue par ses tumuli et le sarcophage dit « des époux », Tarquinia, Vulci et ses milliers de vases attiques, Populonia, la seule cité au bord de la mer, Cortona, Orvieto, qui garde au pied de sa citadelle le Fanum de la Ligue étrusque. L’aire de l’influence de ce peuple bâtisseur s’est étendue aux régions limitrophes, dans la plaine du Pô jusqu’à Mantoue, comme on peut le voir sur le site de Marzabotto, un modèle d’urbanisme, et d’après cet étonnant témoignage de leur science de la divination qu’est « le foie de Plaisance », véritable guide de l’haruspice.

Après cette évocation de la religion étrusque, M. Thuillier a livré les derniers noms : d’abord le mot – contesté d’ailleurs dès l’Antiquité – par lequel ce peuple se définissait lui-même, Razena, puis le mot grec « Turennoi » (dont nous avons fait l’adjectif tyrrhénien). Ce mot renvoie à une civilisation de la mer, à une thalassocratie, car ce sont bien les Étrusques, maîtres des trafics commerciaux, qui ont fait connaître le vin aux Gaulois La dernière appellation : « Lydiens », du nom d’une province d’Asie Mineure, nous ramène à la vieille théorie de l’origine orientale des Etrusques. Or, conclut notre conférencier, cette questions a moins d’intérêt que celle de la formation du peuple étrusque, lequel n’est pas tombé du ciel comme un météore. Quant au problème de la langue, le fait qu’elle soit un cas isolé, laisse simplement supposer qu’il y avait sur cette terre toscane une population qui préexistait aux Indo- Européens.

 

[272] Jeudi 9 décembre 2003
Une soirée avec George Sand
par Jean NIVET et des membres du Bureau de l’association orléanaise

Il s'agissait de marquer, avec quelques semaines d’avance, l’Année George Sand en lui consacrant une soirée de lectures, soirée animée par les membres du Bureau de la section et orchestrée par Jean Nivet, à la manière de la récente célébration d’Alexandre Dumas père.

C’était évidemment une gageure que d’offrir en un temps si court un panorama fidèle et complet d’un écrivain à l’œuvre abondante, dont le rôle a été primordial dans le domaine des lettres, des idées et de la société, qui a été admiré sans partage par des personnalités aussi différentes que Balzac et Dostoïevski, qui a séduit entre autres Musset et Chopin, tout en suscitant des inimitiés farouches comme celle de Baudelaire.

Dans un premier temps, les textes – tirés pour la plupart de l’Histoire de ma vie ou de la Correspondance – ont illustré le thème de la liberté. George Sand a eu le courage de vivre très tôt en femme libre dans son domaine de Nohant hérité de sa grand-mère paternelle, Marie-Aurore Dupin de Francueil, et qu’elle transforma en un foyer culturel et artistique, tout en révélant à ses illustres hôtes les beautés de la « Vallée Noire ». tout en veillant sur le domaine, elle gagna sa liberté matérielle en rédigeant inlassablement, comme Dumas, romans, pièces et articles. Cette liberté, elle l’a manifestée également par ses prises de position contre les servitudes du mariage et par son refus des conventions, ne dissimulant en rien sa vie privée qui fit scandale.

La séquence qui a suivi a montré un autre aspect de George Sand : l’idéaliste aux prises avec le réel. À l’épreuve de l’amour, elle a dû renoncer à un idéal impossible ; à l’épreuve de la politique, ses illusions révolutionnaires, son rêve d’un communisme utopique ont fait place à une vision désabusée, mais lucide, de la société. La désillusion a été semblable dans le domaine religieux : tentée dans sa jeunesse par le mysticisme, elle a rejeté le catholicisme pour essayer de bâtir sa propre foi.

Après l’intermède photographique qui a illustré l’ascendance et la famille de George Sand, les personnages qui ont influencé sa vie, aussi bien amants qu’amis, ses lieux familiers, la seconde partie de la séance a mis en lumière l’artiste au confluent de tous les arts.Intimement liée à la poésie par Musset, à la musique grâce à Chopin, Liszt et Pauline Viardot, au monde du théâtre par les Dumas et Marie Dorval, à la littérature par Balzac, Gautier et Flaubert, elle a transformé le salon de Nohant en un cénacle aussi célèbre que celui de Madame de Staël à Coppet. Le jugement d’Henri Heine qui voyait en elle « le plus grand poète français en prose « a été vérifié à la lecture de pages de registres variés.

La dernière séquence a laissé l’image de la « Bonne Dame de Nohant », adorant ses petites-filles, surveillant ses confitures, animant avec son fils Maurice son théâtre de marionnettes, en un mot assumant sa vieillesse avec sérénité et bonheur, en affichant une morale résolument optimiste.