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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 2000 et 2001

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[243] Mardi 18 janvier 2000
D'Homère à Elytis ou la poésie grecque dans sa continuité
par Jacques Lacarrière, écrivain

Le premier propos de Jacques Lacarrière a été de montrer la continuité de la langue grecque, phénomène unique en Europe, dont il a eu une expérience en comparant, au cours de ses études et de sa vie, le grec ancien, le grec byzantin et le grec moderne, en particulier celui des chants populaires. Et de rappeler cette anecdote rapportée dans l’Été grec : un enfant, sur une plage au pied du Cithéron, voyant un crabe en train de mourir sur la grève prononça devant lui un mot qui venait du fond des âges : Charopalévi (il lutte contre Charon) ; et ce fut pour lui pour lui la révélation de la survie de cette langue, que des enfants quasi analphabètes avaient conservée intacte depuis l’Iliade.

Jacques Lacarrière a tracé ensuite à grands traits l’histoire de la langue grecque, « ce fleuve inépuisable qui coule depuis quarante siècles », perpétuellement enrichi, et qui a formé nos civilisations : « C’est une langue fondatrice rationnelle, et la Grèce nous a apporté une méthode pour former l’Homme accompli ».

Une continuité semblable à celle de la langue se retrouve en poésie, que notre amoureux de la Grèce a soulignée sous la forme d’une promenade à travers les oeuvres de trente siècles, promenade ponctuée de pauses et de lectures, chacune constituant une étape marquante. Aux épopées, trop connues, il a préféré des textes orphiques, tel celui trouvé sur une feuille d’or dans une tombe du VIe siècle avant notre ère, message de l’au-delà, « source d’eau fraîche et qui jaillit du lac de mémoire », ou cet hymne à la Nuit « génitrice des dieux et des hommes ». Une fois de plus, la permanence est évidente : en changeant de religion, les Grecs n’ont pas changé de langue et saint Luc, racontant la naissance de Jésus, parle comme Hésiode ; le grec byzantin paraît même tout proche, comme tel hymne à la Vierge du VIIe siècle ap. J.-C., un des plus beaux chants de la chrétienté.

Avant d’aborder la dernière étape, celle de la poésie contemporaine, Jacques Lacarrière rappelle l’effacement de la Grèce pendant quatre siècles, l’exil des intellectuels dépositaires de la culture, conservateurs épris de classicisme. Durant longtemps, de la naissance de l’État grec en 1832, il y a eu concomitance entre la catharévousa, langue savante écrite, et la langue populaire parlée (démotiki), véritable langue vivante, enfin reconnue en 1976. Ce sont justement les poètes qu’ils l’ont imposée et notre guide nous a présenté ceux qu’il considère comme les plus grands, quatre poètes qui ont repris les mythes antiques pour les intégrer à la réalité de leur temps.

D’abord Cavafis et son poème d’Ithaque, où il inverse le rôle traditionnel d’Ulysse, puis Séféris qui, dans Astyanax, transforme l’épisode homérique et fait parler ainsi Andromaque :

        Prends avec toi l’enfant qui vit le jour sous ce platane
        Le jour où résonnaient les trompettes où étincelaient les armes
        Où les chevaux épuisés se penchaient sur la vasque
        Effleurant de leurs naseaux humides la verte surface de l’eau
        Les oliviers avec les rides de nos pères
        Les rochers avec la sagesse de nos père
        Et le sang de notre frère vif sur notre terre.

Jacques Lacarrière a terminé son parcours par deux écrivains qu’il a traduits et fait connaître en France : Iannis Ritsos, qui a passé douze ans dans les prisons du régime des Colonels, et Ulysse Elytis, le chantre de la terre hellène (ne disait-il pas « Décomposez la Grèce et il en restera à la fin une vigne, un olivier et un bateau »). Nous avons écouté Racines (de Ritsos) et Petite mère verte de treize ans (d’Elytis), poèmes pleins d’émotion et rendus encore plus émouvants dans leur langue originelle, dont la musique a quelque chose d’envoûtant.

 

[244] Mardi 8 février 2000
Tanis, une réplique de Thèbes dans le delta du Nil
par Philippe Brissaud, directeur de la mission française des fouilles de Tanis

Les pharaons de la XXIe dynastie (fin du deuxième millénaire av. J.-C.) qui avaient fait de Tanis leur capitale avaient voulu qu’elle fût la Thèbes du nord, avec les mêmes dieux (Amon, Mout, Khonsou) et la même disposition des sanctuaires qu’à Karnak, ce qui a permis aux archéologues de repérer, à partir des deux premiers temples découverts, l’emplacement du troisième. Mais, dans les platitudes du delta, il n’y a pas de Vallée des Rois, il n’y a pas d’Occident funéraire. Aussi les tombes royales sont-elles installées dans un angle du sanctuaire d’Amon, la fonction de nécropole se superposant à celle de culte.

Tanis avait été fondée sur la branche orientale du Nil, aux confins du Proche-Orient, pour des raisons géopolitiques qui nous échappent, les sources écrites étant rarissimes. Contrairement à une historiographie ancienne, elle ne peut être assimilée à Pi-Ramsès, ni à l’Avaris des Hyksôs. Disparaissant à la fin du VIe siècle de notre ère, elle a fonctionné comme ville durant 1500 ans environ.

Les diapositives commentées ont montré le site comme une île blonde au milieu des rizières et des cultures maraîchères. C’est aujourd’hui un tell classique qui s’élève à 32 m et constitue le point culminant du delta. Constitué de débris surtout anthropiques, il a été fouillé par Mariette en 1860 et par Montet dans l’entre-deux-guerres et a livré des statues qui sont au musée du Caire ou ornent les jardins de la capitale. La tombe de Psousennès Ier (XXIe dynastie) contenait un trésor et notamment un masque en or digne de celui Toutankhamon. Le grand public avait découvert ces chefs d’oeuvre lors de l’exposition « Tanis, l’or des Pharaons » à Paris en 1987.

Mais ces fouilles, menées à l’ancienne mode, de même que l’exploitation des ruines comme carrière par les habitants (le calcaire a presque disparu au contraire du granit) ont beaucoup compliqué la tâche des archéologues actuels.

Pour ceux-ci, il s’agit surtout d’un travail de dégagement des grands sanctuaires dont les fondations étaient enfouies sous des dizaines de milliers de mètres-cubes de terre et sont jonchées de fragments d’obélisques, de colonnes, de statues, de stèles. Mais la disposition aléatoire de ces éléments, pour lesquels n’existe aucun indice précis de situation, donne aujourd’hui au site de Tanis l’aspect d’un musée de plein air.

M. Brissaud fait état, photos à l’appui, de trouvailles fort intéressantes : quatre beaux puits accessibles par des marches et destinés au culte dans un temple, un trésor monétaire ptolémaïque, des ostraka, des lots d’oushebti, des stèles aux titulatures pharaoniques, une « petite sirène volontairement cassée et dont il ne subsiste que les jambes repliées », la statue d’un personnage à tête « grecque » et à corps « égyptien », des papyri carbonisés.

La photo aérienne, pratiquée avec un cerf-volant, permet de percevoir les traces du noyau urbain et donc d’esquisser un début de cartographie.

Les campagnes de fouille présentes et à venir s’attaquent au flanc du massif raviné culminant à 32 m pour mettre au jour le temple de l’est, derrière la première muraille en briques crues de Psousennès. Les colonnes mises au jour devraient permettre de reconstituer et de remonter la colonnade coiffée de chapiteaux en forme de lotus.

Ainsi, à partir d’un site initial complexe et bouleversé, le travail souvent difficile des archéologues de la mission française est en voie d’organiser le chaos, de faire surgir les grands ensembles de la cité et de lever les mystères de son histoire. Il y a encore beaucoup à faire, mais si, dans l’esprit des souverains de la XXIe dynastie, Tanis devait être une réplique de Thèbes, les contraintes de son site et son évolution (rôle de plus en plus important dévolu à Horus et à son sanctuaire) ont entraîné des différences sensibles. Elle n’a surtout pas conservé le côté spectaculaire et grandiose de Karnak. Elle doit cependant être rétablie dans sa dignité de capitale pharaonique.

 

[245] Mardi 7 mars 2000
François d'Assise ou le pouvoir en question
par Jacques Dalarun, directeur de l'Institut de Recherche et d'Histoire des Textes

Le conférencier a souhaité restaurer l’image authentique du saint le plus connu du Moyen Âge, qui a réincarné l’idéal évangélique, alors que cette image a été édulcorée par des mièvreries bucoliques.

M. Dalarun a opposé en préambule deux citations, la première J. le Goff sur « la puissance, ce mal social par excellence » et la seconde d’un chroniqueur franciscain du XIIIe siècle qui parle du fondateur « qui tenait l’ordre en son pouvoir » pour poser la question cruciale : François d’Assise fut-il un autocrate incontesté ou a-t-il introduit la démocratie chez les Franciscains, se réglant sur les plus humbles et les plus démunis ? Sans doute il a manifesté son aversion pour toute forme de pouvoir, mais il a accepté « l’institutionnalisation de son intuition » et on peut se demander si sa position extrême a influé sur les formes de gouvernement de son ordre.

Examinant la question d’abord au nom des principes, en multipliant les citations de François lui-même ou de son biographe Thomas de Celano, M. Dalarun insiste sur son refus de toute domination, sa volonté d’être sujet, sa joie de l’humilité, sa « jubilation de l’humiliation », application radicale du message évangélique. On assiste de même à un processus de dépouillement total de soi : François va refuser sa charge de prieur et la remettre à « frère Pierre ». Mais ce refus s’accompagnera de l’acceptation d’un cadre institutionnel, fixé définitivement vers 1220. Ce que confirme le Testament de François, où il justifie la fondation de son ordre, avec une certaine dose d’orgueil… ou de naïveté, en tout cas avec la bénédiction de la papauté, contrairement à une idée habituellement reçue.

Son drame réside dans la contradiction entre le refus absolu du pouvoir et le choix d’accepter un ordre, car l’institution procure la garantie dans la durée. François met donc en place des principes de gouvernement : un chef élu, « vicaire de Jésus-Christ » (comme le pape) ; vraisemblablement un certain nombre de « formes de vie », alors qu’il refuse catégoriquement de se glisser dans un moule préexistant, sur un ton véhément, loin du dialogue fraternel avec les brebis et les oiseaux... Prenant appui sur « la règle des ermitages », le conférencier souligne l’audace de François par rapport à la mentalité médiévale, prêchant une « ouverture à une humanité sans distinction, sans catégorie ». Il a montré ensuite comment le saint d’Assise a appliqué ses principes.

Dans sa règle franciscaine, d’abord en 1221 puis en 1223, il a institué une organisation en pyramide, avec, au sommet, le « Ministre général serviteur de toutes les fraternités » qui doit être élu par les « Ministres provinciaux » (prêtres ou laïcs) et les « custodes », ensemble de couvents ayant chacun un « gardien ». Dans les assemblées (chapitre généraux ou provinciaux), on nomme les ministres et l’on complète la règle. Ce système hiérarchisé et parlementariste s’est révélé fragile et le fondateur n’a pas pris réellement conscience du fonctionnement ; il intervient sans cesse au nom de son autorité spirituelle, ce que corrobore le témoignage de la légende : malgré sa démission, François reste aux commandes et impose sa volonté ; il restera jusqu’au bout l’interlocuteur favori du Saint-Siège. On peut donc s’interroger sur le sens de ce retrait volontaire, en 1220 : s’agit-il de « chantage affectif », ou du désir d’intervenir directement, d’autant plus que cette position marginale lui conférait une autorité morale, et bien au-delà de la mort ? La chronique de Giano conforte cette impression de pouvoir absolu de François exercé sur l’ordre, en même temps qu’elle ruine l’image du saint naïf coupé des réalités ou de l’idéaliste ingénu manipulé par un pape politique.

Le conférencier a abordé la conclusion par un portrait synthétique de notre saint dont l’autoritarisme n’est qu’une facette, ainsi que l’humilité qu’un discours convenu, encore en vogue de nos jours, a considérablement exagérée. Les contradictions existent : il est ennemi de l’institution, et il a édicté une règle, incomplète certes, mais d’une subtile souplesse, où la négligence devient une méthode de gouvernement. Mais il est indéniable que ces contradictions ont été vécues par François comme un drame déchirant.

M. Dalarun reconnaît qu’il a insisté sur son caractère dominateur, quitte à apparaître iconoclaste à certains, qu’il s’est écarté des historiens modernes, fidèles du « culte de l’idole des origines », mais qu’il a pris en considération l’histoire de la congrégation — la plus nombreuse encore à la fin du XXe siècle — au-delà de la mort du saint, les frères ayant, après bien des crises, réalisé la résolution des contradictions et apories originelles, car les intuitions les plus fulgurantes ne résistent à l’usure du temps que par les institutions. « Le message franciscain, c’est une vivante parabole sur le pouvoir et le gouvernement — et qui ne paraît pas dépourvue d’actualité. »

 

[246] Mardi 21 mars 2000
La presse entre abus de pouvoir et excès du pouvoir
par Jacques Camus, président-directeur général du quotidien régional la République du Centre

D’emblée, M. Camus a dénoncé d’une part la situation inconfortable des journalistes qui doivent concilier deux libertés fondamentales qui s’opposent, la liberté d’informer et le respect de la vie privée des individus, d’autre part la contradiction des Français qui aiment l’information, mais pas les journalistes. Il reconnaît que la presse, comme le pouvoir, commet des excès, qui sont plutôt des manifestations d’impuissance, souvent dus à la relative précarité des entreprises de presse quotidienne, phénomène propre à la France, médiocre lectrice par rapport aux pays anglo-saxons. Des 200 titres de quotidiens de l’après-guerre, il en subsiste à peine 80, et ce mouvement de concentration va s’accentuer encore, du fait de l’insuffisance des recettes publicitaires. Or un tel apport est absolument nécessaire (le prix de revient du numéro de la République du Centre serait de 8,50 F, tandis qu’il est vendu 4,80 F). De fait, la presse quotidienne devient de plus en plus dépendante des aides de l’État, mais ce n’est que justice, puisque, depuis Théophraste Renaudot, elle remplit une mission de service public.

Dans un deuxième temps, M. Camus a abordé la question de la responsabilité des journalistes : si ceux-ci ont tendance à faire du sensationnel, notamment dans la presse « people », c’est que la situation est aujourd’hui menacée par la précarité ; d’où la course à la pige, au cachet, à l’information insuffisamment vérifiée, à la photo-choc et à toutes les dérives. D’où l’accusation la plus grave, celle de violation de la vie privée, qui peut entraîner la réaction du pouvoir la plus discutée, c’est-à-dire la mise sous surveillance de la presse. Et l’on nous rappelle qu’à défaut d’une déontologie contrôlée par un ordre supérieur, un journaliste digne de ce nom a sa propre éthique. Et sans éthique professionnelle, pas d’exercice de la responsabilité. Mais, en échange, l’État doit garantir la liberté d’expression, et ne pas brimer celle-ci. C’est ce qui se produit actuellement, selon M. Camus, à propos de la « surprotection » du droit à l’image, qui connaît un développement sans précédent, depuis la condamnation de Paris-Match en 1985 à propos d’une photo des victimes de l’attentat du R.E.R. Cette interdiction — inconnue dans tous les autres pays — paraît franchement liberticide ; or il existe un arsenal juridique suffisant pour protéger les citoyens des abus.

À vrai dire, le législateur visait surtout la télévision, la radio, les magazines et la presse à sensation. La presse quotidienne, elle, se nourrit moins de l’immédiat et de l’affectif ; elle doit garder la supériorité sur les autres médias que lui reconnaissait P.-H. Simon en mai 1968 dans un article célèbre ; elle doit rester un moyen d’explication, « un catalyseur d’information » et refuser de se placer sur le plan de « l’actualité chaude » pour jouer un rôle de médiation.

Jacques Camus conclut sur le difficile problème des libertés dans la presse : « Il faut respecter la liberté individuelle et la liberté d’expression, et faire en sorte qu’aucune ne prenne le pas sur l’autre ».

 

[247] Vendredi 28 avril 2000
D'Alembert, un destin exceptionnel
par John Pappas, professeur émérite à l'Université de Forham (USA)

M. Pappas a rappelé, dans un premier temps, les débuts de cet enfant abandonné un soir de novembre 1717 sur les marches de l’église Saint-Jean-le-Rond, et qui restera toute sa vie marqué par sa naissance bâtarde. Fils naturel de Madame de Tencin, il a eu cependant la chance d’être suivi par un père qui le fit entrer au collège des Quatre-Nations.

Élève brillant, il s’enthousiasme pour les mathématiques auquel il se consacre dès 1738. Il se fait connaître par deux savants mémoires et, à 24 ans, il entre comme adjoint à l’Académie des Sciences et publie un Traité de dynamique où est énoncé le « principe de d’Alembert », qui suffirait à sa gloire. Une belle carrière de savant incontesté et honoré s’offre à lui, mais son entrée dans la lutte philosophique va stopper son ascension. À partir de 1744, il fréquente le salon de Madame Du Deffand ; en 1745, il est pressenti pour traduire la Cyclopaedia de Chambers, projet qui va aboutir en 1751 à la naissance de l’Encyclopédie sous l’impulsion de Diderot.

Si le personnage connaît des succès mondains, il souffre profondément de l’humiliation que l’orgueil des grands fait subir aux écrivains et intellectuels. Dans son Essai sur la société des gens de lettres et les grands, il manifeste haut et fort le refus du rôle habituel de courtisan et proclame sa fière devise : « liberté, vérité et pauvreté », attitude qui va lui causer un grand tort.

M. Pappas insiste sur le rôle primordial de notre mathématicien que les historiens de la littérature ont assez souvent minimisé. D’Alembert a participé avec Diderot à la genèse du projet encyclopédique, auquel se sont joints des collaborateurs de la première heure, dont Condillac et Rousseau. Il va exprimer avec vigueur et clarté dans le Discours préliminaire les principes de la nouvelle philosophie des Lumières dans l’esprit de l’empirisme de Locke : nos connaissances viennent des sens ; les premières sciences sont nées de nos besoins ; les facultés de l’esprit humain au nombre de trois (mémoire, raison, imagination) permettent de classer les activités humaines.

M. Pappas a résumé ensuite la périlleuse entreprise que fut la réalisation de l’Encyclopédie et le combat toujours recommencé contre la censure royale et la puissance des Jésuites : d’abord l’emprisonnement de Diderot en 1749 à la suite de la Lettre sur les Aveugles, puis la polémique avec le père Berthier, l’âme du journal de Trévoux, l’affaire de l’abbé de Prades, la brouille avec Rousseau à cause l’article Genève, les pamphlets de Fréron et de sa clique, enfin la condamnation de l’ouvrage qui va provoquer la démission de d’Alembert. À ce sujet, notre conférencier a réfuté l’opinion communément admise, qui blâme le « lâche abandon », pour louer le courage de Diderot.

Et de montrer dans la dernière partie de l’exposé l’originalité et l’intérêt de la position de d’Alembert. Celui-ci demeurera toujours soucieux de donner une image positive du philosophe, se présentant nom comme un idéologue, mais comme un scientifique impartial. Fidèle à son idéal de liberté et de probité, il briguera l’Académie française, mais en refusant de faire les visites protocolaires, si bien qu’il devra attendre son élection jusqu’en 1754 ; il sera élu secrétaire perpétuel en 1772 et, en cette qualité, il prononcera les éloges obligés des membres disparus : ce fut pour lui l’occasion de révéler un talent d’orateur et de poursuivre la propagande philosophique. En réalité, le monde intellectuel, à l’étranger peut-être encore plus Paris, avait reconnu la valeur du mathématicien et du philosophe, « élite de la société, plus recherché que le prince », selon les mots du comte de Ségur dans ses Mémoires. On peut donc parler à juste titre d’une réussite exceptionnelle, car c’est grâce aux Encyclopédistes que l’écrivain a trouvé sa place dans la société, pour au moins deux siècles.

 

[248] Mardi 17 octobre 2000
Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques
par Gérard Lauvergeon, professeur honoraire au lycée Pothier d'Orléans

Pour le conférencier, il s’agissait surtout de montrer que, derrière l’écrivain si connu, il y avait un homme qui, pendant trente-six ans, avait consacré l’essentiel de sa vie à sauver de la ruine une grande partie de l’héritage roman et gothique de la France. Nommé inspecteur général des Monuments historiques en 1834, à 31 ans, Mérimée prend un poste créé par Guizot en 1830, alors que la notion de patrimoine collectif national, si familière aujourd’hui, est encore floue et mal acceptée.

Si l’idée en émerge au XVIIIe siècle, ce sont les destructions de la Révolution et les conséquences de la vente des biens nationaux et de la déchristianisation qui contribuent à poser le problème. En effet, le « vandalisme » a horrifié l’abbé Grégoire et les membres de la Commission des Monuments, des Arts et de l’Instruction publique. Pour eux, ce qui vient de l’Ancien Régime est un superbe héritage, une richesse commune et inaliénable qu’il faut préserver en fonction de sa valeur culturelle et de son intérêt pour l’histoire et pour l’instruction. Mais il faut attendre, sous la Restauration, la mutation de sensibilité représentée par le romantisme et le nouvel élan de foi pour que l’attention portée à l’histoire et au patrimoine, surtout médiéval, permette à Guizot de mettre sur pied les structures officielles adéquates, toujours vivantes aujourd’hui (École des Chartes, Société d’Histoire de France et Inspection des Monuments historiques).

Après le rapide passage de Ludovic Vitet (1830-1834), Mérimée a donc presque tout à inventer et à créer pour répondre à la mission qui lui incombe : dresser un catalogue complet et exact des édifices qui méritent une protection ; proposer les restaurations nécessaires et en être le maître d’œuvre.

Rien ne semblait désigner le jeune Mérimée à cette énorme tâche, auquel il a pourtant attaché son nom. Dandy amoureux de la vie mondaine de Paris, il n’a aucune formation en architecture, ni en histoire de l’art ; il n’a encore manifesté que peu d’intérêt pour les monuments, notamment pour les églises (il est athée convaincu). Cependant, outre ses talents récents de haut fonctionnaire, il a pour lui le goût de l’histoire (Chronique du règne de Charles IX) et le sens du beau. Et il adopte tout de suite un point de vue professionnel en acquérant les connaissances nécessaires, notamment grâce aux travaux d’Arcisse de Caumont, créateur des sociétés archéologiques. La pratique du terrain et la fréquentation des architectes les plus doués de son temps feront le reste, ainsi que son tempérament : intelligence lucide et critique, mémoire exceptionnelle, culture vaste et variée, goût pour l’étude précise et rigoureuse, capacité à imposer ses vues. Le dilettante s’est pris au jeu.

Chaque année, il part en tournée d’inspection et passe la France au peigne fin (cf. ses Notes de voyage), secondé par les préfets et par tout un réseau de correspondants bénévoles et d’érudits locaux. A lui de choisir ce qu’il faut sauver et restaurer, selon l’urgence (Vézelay) ou la valeur architecturale (Carcassonne, Saint-Savin-sur-Gartempe). Il doit combattre aussi bien les démolisseurs sans scrupules que les restaurateurs abusifs et, à partir de 1841, il leur oppose la première loi de protection des monuments historiques, permettant le classement des édifices (il en est l’initiateur). Cependant Mérimée s’en tient aux monuments allant de l’Antiquité à la Renaissance, car, par hostilité à la monarchie de droit divin, il ne porte aucune considération aux œuvres des XVIIe et XVIIIe siècles.

Quant aux restaurations, il milite pour la prudence. Il ne peut être question pour l’architecte d’inventer et d’agir sans études préalables et compréhension intime de l’édifice. C’est donc une position différente de celle de son grand ami Viollet-le-Duc, avec qui il travaille en harmonie à Vézelay (1839-1846) et qu’il soutiendra toujours, malgré les dérives des années 1860 (Pierrefonds, cathédrale de Clermont-Ferrand). On peut cependant regretter des restaurations trop radicales, liées aux nouvelles techniques : sciage des pierres, joints trop réguliers, aspect trop froid.

Malgré ces réserves, l’action de Mérimée a été capitale : il a posé les bases du service, il a défini les principes et les méthodes de la préservation, il a classé plusieurs milliers d’édifices, qu’il a souvent sauvés, et cela sans beaucoup de crédits et devant une opinion publique largement indifférente et des responsables souvent peu respectueux des monuments.

Son œuvre littéraire en a pâti et apparaît comme seconde, aussi brillante et originale qu’elle ait été. Après 1834, sa production (en dehors de la Vénus d’Ille, de Colomba, de Carmen et de Lokis) est surtout constituée de notes de voyage, de reportages pour les journaux, de rapports officiels et d’ouvrages techniques. Mais on peut dire que cette mission l’a révélé à lui-même, en donnant à la vie du dandy parisien un but élevé et en lui permettant d’exprimer des capacités et des talents qu’il avait très grands.

 

[249] Mardi 14 novembre 2000
Les jardins de Diderot dans les lettres à Sophie Volland
par Odile Pauchet-Richard, professeur à l'I.U.T. du Havre

Mme Odile Pauchet-Richard a rappelé dans son préambule l’intérêt de la correspondance de Diderot à son amie, qui constitue à la fois un journal de bord et un laboratoire de réflexions philosophiques, parallèle à l’œuvre théâtrale, à l’Encyclopédie et à la rédactions des Salons. Son projet était de montrer que ces lettres, « récit des promenades d’un philosophe amoureux », ont participé à l’éveil d’une réflexion esthétique sur la nature, mais aussi d’un véritable sentiment de la nature, né au sein des grands jardins policés de l’Ile-de-France — au Grandval chez d’Holbach, à la Chevrette chez Madame d’Épinay, à Marly ou à Meudon — et, plus tard, dans des lieux plus sauvages comme la campagne champenoise, à Isle-sur-Marne où, pendant la belle saison, séjournait Louise-Henriette dite Sophie.

Cette jeune femme, d’apparence effacée, que Diderot rencontra en 1756, était d’une vaste culture et aimait la libre discussion. Ils échangèrent pendant vingt ans une correspondance abondante ; on sait que Diderot écrivit plus de 500 lettres (il en reste 187), d’un intérêt sociologique indéniable, mais aussi très révélatrices de son imaginaire. Certaines décrivent des promenades, selon une lointaine tradition philosophique qui remonte à Sénèque. Diderot, dont la curiosité est inépuisable, porte souvent sur les jardins un regard de technicien, mais il laisse parler sa sensibilité en suivant les pas de Rousseau ; la promenade suscite la pensée et mène aux « espaces intérieurs où l’on explore son moi » ; la description est le reflet des sentiments ; les lieux deviennent associés aux réflexions et aux émotions ; le philosophe est à l’origine du grand principe romantique selon lequel « un paysage est un état d’âme ».

Mme Pauchet-Richard, dans la deuxième partie de son exposé, s’est demandée où allaient les préférences de Diderot : était-il un tenant du classicisme ou un partisan du jardin à l’anglaise ? Il est difficile de répondre catégoriquement, car, s’il admire le parfait ordonnancement du parc à la française, il déclare préférer habiter dans ces espaces imprégnés en apparence de naturel et de liberté, où tout est fait pour susciter la rêverie. Mais il reconnaît qu’il y a là « une construction savante de l’émotion ». Il n’est pas insensible à l’art d’un Lenôtre à Marly, où les jeux d’eau créent une sorte de magie qui joue des effets de surprise, contrastant avec les cabinets de verdure au charme agreste.

Notre conférencière a conclu sur la notion d’harmonie : au XVIIIe siècle, on ne tranche pas entre classique et baroque, ni  entre nature et culture. L’amateur éclectique qui révéla Fragonard et Chardin se défie des modes et de leurs excès, reste sceptique devant l’engouement pour les jardins  anglais qui affectent d’imiter la nature. Il cherche à saisir le point d’équilibre entre l’homme, l’architecture et le paysage. Son modèle de référence était le château de Maisons-Laffitte au milieu de son parc, dont il admirait justement la relation d’harmonie entre le constructeur, le jardinier et le propriétaire, affirmant ainsi le principe moral de la conformité de l’homme avec son milieu.

 

[250] Jeudi 14 décembre 2000
Le mystère Pétrone et l'énigme du Satyricon
par René Martin, professeur émérite à Paris-III, secrétaire général de l'association Guillaume-Budé

M. René Martin a précisé d’emblée qu’il faut écrire Satyricon et non Satiricon : le titre fait référence aux satyres (c’est un génitif pluriel séparé du substantif dont il devait dépendre) et non à la satura, qui est étymologiquement un mélange ou pot-pourri. C’est un vestige de roman dont l’auteur, Petronius, est inconnu. Comme Tacite (Annales, XVI, 18) parle d’un Petronius, gouverneur de Bithynie, ami de Néron, « jouisseur noctambule et juge du bon goût », beaucoup ont pensé que les deux Pétrone ne faisaient qu’un.

Aujourd’hui, séparatistes et unitaristes s’affrontent sur deux questions majeures : la date de composition de l’œuvre et les motifs de l’écriture.

Les séparatistes ont raisonné comme si l’époque des événements racontés et l’époque de la narration se confondaient : ce serait l’autobiographie d’un certain Encolpius, qu’on pourrait sous-titrer « mémoires d’un jeune homme pas très rangé » ! L’écart serait en gros de trente ans ; le roman daterait alors des années 90 de notre ère. On a avancé que l’action pourrait se dérouler au plus tôt sous Néron, car plusieurs personnages secondaires, chanteurs, musiciens, gladiateurs, sont nommés. Mais rien n’est sûr, étant donné que les dits personnages ont été mentionnées par des senes qui admirent les contemporains de leur jeunesse. De ce fait, le présent des événements racontés — ce que la critique moderne appelle la diégèse — a de fortes chances de se dérouler à la fin du Ier siècle, ce qui repousse la date d’écriture vers l’époque de Trajan ou d’Hadrien, c’est-à-dire vers 110 ou même 120.

M. René Martin, dans sa rigoureuse démonstration, aux parfums d’enquête policière, appuie cette hypothèse sur des comparaisons avec d’autres textes de la même époque. Et de noter des similitudes frappantes avec quatre auteurs, non des moindres : Silius Italicus, Martial, Tacite et Pline le Jeune. Tout laisse à croire que c’est Pétrone qui pastiche ou parodie les auteurs en question, car, si c’était le contraire, cela voudrait dire que ces grands écrivains auraient imité un classique ; or, sous Néron, Pétrone est totalement inconnu.

M. Martin pense que notre auteur, qui écrivait vraisemblablement après 106, a trouvé justement son pseudonyme dans Tacite. Cela dit, il reste à déterminer son identité.

Les écrivains de l’Antiquité tardive, comme Macrobe, nous apprennent que ce Petronius n’était pas un amateur ; ils le plaçaient, au contraire, en compagnie de Plaute, Virgile, Ovide et Sénèque. Et l’on arrive à la dernière étape de l’enquête : qui se cache sous le masque de Pétrone ? Qui a pu écrire entre 110 et 120 le Satyricon sous un pseudonyme ? M. Martin donne alors un « portrait-robot » de l’homme. Trois traits sont à retenir : il s’agit d’un litteratissimus vir, un homme d’une immense culture ; il a une profonde connaissance des milieux serviles et d’affranchis ; il parle leur argot, et il est capable de la réflexion la plus sérieuse comme du plus franc comique ; il passe de la poésie épique au récit picaresque… Or, on tient le suspect idéal ; il figure même dans la première lettre du livre VIII de Pline le Jeune ; il s’agit de son propre lector, qui fit partie de sa familia urbana et qui a droit à un éloge sans mesure. De plus, ô miracle, il se nomme… Encolpius ! Alors, avons-nous pensé unanimement, l’énigme est résolue ! Mais M. René Martin, aussi modeste que fin limier, nous rappelle à la prudence : « Cette hypothèse est sans doute condamnée à le rester. Cependant, ce serait déjà un progrès que de sortir du dogmatisme unitariste de bien des universitaires accrochés à leurs certitudes… »

 

[251] Mardi 16 janvier 2001
La forme brève en poésie : le Japon et l'Europe
par Yves Bonnefoy, professeur honoraire au Collège de France, poète

Yves Bonnefoy a d’abord voulu donner sa propre définition de la poésie : une forme essentiellement associée au rythme, qui « désacralise » les concepts liés aux mots dans la « parole ordinaire ». A la pensée scientifique qui vise à la généralisation et à la permanence s’oppose la poésie qui veut changer notre regard sur les choses. « Le monde sensible est rendu à celui qui ressent les rythmes ». La parole poétique nous ouvre « l’infini sensoriel » et nous rend la mesure du temps. Toutefois cette parole, qui restitue l’immédiateté et la continuité, ne se substitue pas à la pensée conceptuelle.

Yves Bonnefoy a montré ensuite les différences entre Orient et Occident : les langues occidentales utilisent des signes, c’est-à-dire des représentations arbitraires, et la poésie est l’expression d’une personne qui parle avec son imaginaire. Or la Chine et le Japon ne possèdent pas cette faculté d’abstraction ; le poète se sert d’idéogrammes, signes graphiques qui retiennent une part de l’apparence de la chose et, par le vide entre les traits dessinés par le pinceau, en restituent la présence, en même temps que le sujet parlant s’est effacé.

Depuis le XVIIe siècle, les Orientaux cultivent le haïku, poème bref par excellence : un groupe de 17 syllabes disposées en trois segments 5/7/5, que l’on regarde plus qu’on ne le lit. Les haïkus parlent de relation avec un aspect de la nature ou de la vie ordinaire, suggérant un instant d’unité ou de connivence entre l’homme et le monde. Les exemples cités (« Le vent tombe, les montagnes sont dégagées, chantent les grenouilles » ou « Il est midi, les loriots sifflent, la rivière coule en silence » ou « La luciole éclaire son poursuivant ») ont surpris par leur apparente banalité. Or Yves Bonnefoy nous a rappelé que, si les haïkus sont souvent intraduisibles dans notre langue, c’est que nous ne pouvons nous défaire de nos réflexes européens et que nous les lisons comme des textes, alors que les Japonais y voient l’effacement du texte au sein du Tout.

Après avoir signalé que le haïku n’a été connu en Europe qu’au XXe siècle et, en France, assez récemment, avec la traduction, en 1970, du plus célèbre auteur, le moine zen Bashô (XVIIe siècle), notre poète s’est demandé si la poésie française n’avait pas tenté d’expériences semblables. Il a nettement distingué la brièveté poétique de la forme brève traditionnelle ancienne comme le rondeau ou l’épigramme. « Il faut au contraire chercher la brièveté dans des moments privilégiés au milieu de poèmes longs, parfois au détour d’un vers ». Ces moments, on peut les trouver dans Verlaine (la première strophe de Le ciel est par-dessus le toit peut passer pour un haïku), dans Rimbaud ou dans les Contre-rimes de P.-J. Toulet (admiré par Borgès). Ce sont des moments de brièveté, en relation avec la subjectivité, « où le poétique trouve sa force, où le moi du sujet se dissipe, où le regard saisit la réalité du monde… »

 

[252] Mardi 6 février 2001
Brantôme et le crépuscule des Valois
par Anne-Marie Cocula, professeur à l'Université de Bordeaux-III

Par rapport à l’embryon de Cour existant jusqu’au milieu du XVe siècle, la Cour, dès Louis XII, puis avec les Valois, s’étoffe en se féminisant, en raison du rôle des reines et des princesses du sang, voire des maîtresses royales (Diane de Poitiers). Lieu où réside le roi, elle est encore nomade, passant du Louvre à Fontainebleau et aux grands châteaux du Val de Loire. Mme Cocula met en exergue l’extraordinaire « tour de France » de Charles IX (1564-1566), dix-huit mois à parcourir le royaume au milieu d’une caravane de 8 à 10.000 personnes qu’il faut loger et nourrir. Lieu du pouvoir, creuset des ambitions, moyen de gouvernement (avec Catherine de Médicis), cette Cour est codifiée à partir d’Henri II (cérémonies de mariage, funérailles) et l’étiquette se met en place en 1578 autour de l’emploi du temps du roi, devenu moins accessible.

La carrière de courtisan est une carrière qui ne va guère au-delà de la quarantaine d’années et qui commence jeune par l’apprentissage des pages (12/13 ans) et des demoiselles d’honneur, issus des familles les plus nobles et les plus riches, car il faut les moyens de paraître, de s’équiper, de jouer. Certes, la faveur d’un bon protecteur fait bénéficier de pensions, de dons en nature ou de fonctions bien rémunérées ; mais les risques de disgrâce sont nombreux, dans une période aussi agitée et dans un milieu favorable aux intrigues. Ainsi Brantôme, page à la Cour de Marguerite de Navarre à Nérac, sert ensuite les Guise, devient familier de la Cour de Charles IX, fait l’espion en Espagne pour Catherine de Médicis ; mais le futur Henri III ne veut pas de lui pour l’accompagner en Pologne et lui refuse ensuite la charge de sénéchal de Périgord détenue par son frère décédé. Il est alors prêt à se donner au roi d’Espagne en lui livrant les plans de ports du sud-ouest, quand il tombe de cheval.

La Cour est donc un lieu de tensions, de jalousies, de règlements de comptes. Avec les fêtes de mieux en mieux mises en scène alternent drames, complots, assassinats. Luxe, dépenses excessives et débauche attirent les critiques de Pierre de l’Estoile et de Brantôme.

Avec l’arrivée au trône d’Henri IV, cette Cour disparaît au profit d’une autre, moins nombreuse, plus familiale, de type italien. Mais celle-ci, avec le retour en force de la religion catholique, se transforme peu à peu, sous Louis XIII, en une Cour espagnole, imitée du cérémonial de Charles-Quint et de Philippe II, en fait celui de la Cour de Bourgogne passé aux Habsbourg. Le roi, intouchable, prisonnier de l’étiquette, est sacralisé, Versailles, sous Louis XIV, se situant en profonde rupture avec l’époque des Valois.

Et Brantôme écrivain dans tout cela ? Mme Cocula montre qu’il se comporte comme les courtisans touchés par la « limite d’âge » (40 ans). Il cherche alors à succéder à la charge de son frère et à se marier (sans succès). Il rentre au pays. Et, s’il écrit avec frénésie jusqu’en 1606-1607, il est loin d’être un cas isolé. Beaucoup de courtisans s’essaient à l’écriture, imprégnés qu’ils sont de poésie et de littérature, car la Cour est aussi un creuset culturel où les poètes ont grand succès.

Peut-on ajouter foi à ce que raconte Brantôme ? Il idéalise les personnages qu’il aime, comme Marguerite de Valois (la reine Margot) et, bien qu’il ne le mérite pas, le duc de Nemours (modèle du futur héros de la Princesse de Clèves). S’il règle aussi ses comptes (avec Antoine de Bourbon, par exemple), comme il a décidé de ne pas publier ses œuvres, il corrige ses textes, devenant, au fil du temps, moins dur et moins amer.

 

[253] Jeudi 8 mars 2001
La culture américaine nous envahit-elle ?
par André Kaspi, professeur à l'Université de Paris-I

M. Kaspi nous a invités d’abord à réfléchir sur une opinion trop répandue : les États-Unis n’ont pas de culture ou une culture trop « fraîche » ; ensuite sur l’histoire de la civilisation américaine. Les premiers colons d’origine puritaine considéraient la culture comme un passe-temps dangereux et inutile ; ils ne lisaient que la Bible et n’admettaient que le modèle culturel anglais. Du fait de l’immigration, venue de tous les pays d’Europe, une évolution va avoir lieu ; mais la culture américaine reste encore timide. On pourrait dire au contraire que la culture européenne menaçait les États-Unis au XIXe siècle, tandis qu’on recopiait les monuments du classicisme français et que les collectionneurs entassaient les chefs-d’œuvre de la peinture européenne.

M. Kaspi note le début du grand changement opéré au XXe siècle, avec l’essor des écrivains américains, d’Upton Sinclair à Hemingway, et celui des peintres, comme Pollock, qui refusent l’influence de l’Europe. Une culture américaine authentique s’est constituée : elle n’exerce aucune menace sur le Vieux Monde. Mais le véritable changement sera l’avènement de la consommation de masse, à laquelle correspond le loisir de masse. L’exemple le plus visible est le cinéma : né en France, le septième art devient aux U.S.A., dès 1920, une industrie florissante qui va envahir, à partir de 1945, nos écrans ; et les accords Blum-Byrnes vont en quelque sorte officialiser la prédominance de la production américaine en France.

L’Amérique pragmatique et dépourvue de préjugés, avait depuis longtemps compris et admis que toute activité culturelle devait être lucrative et, par conséquent, toucher le public le plus large. Le développement de l’économie des loisirs oblige à une recherche de débouchés, c’est-à-dire de nouveaux marchés. Ce « produit » doit s’adresser à une population très diversifiée ; il doit avoir « un retentissement planétaire ». Notre conférencier met tout de suite de côté la littérature, qui échappe au phénomène de masse ; il prend deux exemples de films à succès : Titanic et le Prince d’Égypte. Le premier raconte un épisode de l’histoire de l’immigration, où deux thèmes principaux se croisent : celui de l’immigration qui va régénérer les U.S.A. et celui, très classique, de l’amour qui abolit les barrières sociales, ce qui signifie qu’aux valeurs proprement américaines s’ajoutent des valeurs universelles, d’où une large audience dans tous les continents.

M. Kaspi reprend pour conclure la question initiale : sommes-nous menacés ? Il est évident que nous entrons dans une période où les frontières culturelles disparaissent et que la « globalisation » favorise l’expansion de « produits non spécifiques ». Pour résister, il faut entrer dans le même système, comme le font certains cinéastes français comme J.-J. Annaud ou Luc Besson. La menace ne vient pas des États-Unis en particulier, mais d’un phénomène beaucoup plus général et inéluctable, celui de la mondialisation de la culture.

 

[254] Jeudi 5 avril 2001
A l'aube du symbolisme : Maurice Rollinat poète et musicien
par Régis Miannay, professeur à l'Université de Nantes

Maurice Rollinat,  qui eut un certain renom dans les cabarets parisiens de la fin du XIXe siècle, est encore connu de nos jours par ses œuvres qu’on qualifie un peu hâtivement de régionalistes. Il est vrai que son nom est attaché à une région, plus exactement à un « pays », la vallée de la Creuse, cette « petite Suisse » comme l’appela George Sand qui y séjourna et entretint des relations amicales avec la famille Rollinat.

M. Miannay, qui s’est consacré à la réhabilitation du poète-musicien, a reconstitué la lignée : l’ancêtre Sylvain, avocat à Châteauroux, épicurien et panier-percé, eut une douzaine d’enfants, dont l’un, François, avocat lui aussi, fut l’ami intime (l’amant ?) de George Sand et le père de Maurice, né en 1846. Celui-ci eut une enfance parfaitement heureuse, avec de fréquents séjours dans la propriété de campagne, Bel-Air, et des visites à Gargilesse dans la maison que George Sand a achetée avec Manceau. Après la mort du père, Maurice, doué pour les lettres et la musique, se voit contraint de travailler : on le trouve à Orléans clerc d’avoué (il fera dans une de ses lettres un portrait peu flatteur des bourgeois orléanais, grippe-sous et xénophobes). En 1871, il réalise son rêve : vivre à Paris et vivre de sa poésie. George Sand, à qui il adresse ses premiers essais, lui donne ce salutaire conseil : « Faites sortir ce qui est en vous ». Sans doute trouvait-elle l’inspiration du jeune homme un peu trop morbide et trop proche de son modèle, Baudelaire. Mais si Rollinat sera tenté plus tard de pasticher la veine macabre des Fleurs du Mal, il ne faut pas oublier qu’il s’est servi de son talent de compositeur pour mettre en musique plusieurs poèmes de Baudelaire et obtenir ainsi une certaine audience.

M. Miannay a insisté sur l’itinéraire parisien de Rollinat, l’habitué des cafés, des nombreux cercles et cénacles poétiques qui fleurissaient aux lisières des mouvements parnassien et symboliste, ceux qu’on a nommés alors décadents. Le voici avec Verlaine, , Mérat, Valade et le club des « Vilains Bonshommes » ; le voici avec Rimbaud, Charles Cros et les « Hydropathes » ; plus tard, avec Germain Nouveau, Richepin et le Cercle de la Renaissance. Mais ce n’est qu’en 1878 qu’il publie son premier recueil, Dans les Brandes, inspiré par son Berry, dédié à la mémoire de George Sand. La plupart de ces poèmes sont pleins d’une fraîcheur naïve ; cependant les derniers témoignent d’une tristesse assez poignante, voire d’une tonalité quelque peu macabre, comme celle qu’on va trouver dans le recueil des Névroses (1883) qui fera sa « réputation bruyante », avec des jugements contrastés. En effet, la critique universitaire de l’époque qualifiera le livre de « bric-à-brac de la décadence ».

Notre conférencier, tout en reconnaissant les facilités et la part de déchet dans l’œuvre, nous en montre la caractère moderne, ne serait-ce que par les thèmes, celui de la solitude urbaine et, en contrepoint, les refuges (la Nature et la Musique), la part d’ombre et de folie dans l’Homme, le pessimisme et le sentiment de l’absurde. Rollinat, en interprétant lui-même ses œuvres dont il avait composé la musique, s’est taillé un réel succès auprès du public du Quartier latin ou du Chat-Noir ; il a inauguré la longue lignée des « chanteurs-poètes », créant son propre mythe, au point qu’on a mis en doute sa sincérité.

D’ailleurs Rollinat, blessé par les critiques, rompt brusquement avec la vie parisienne, se retire avec sa maîtresse à Fresselines, dans une modeste demeure au bord de la Creuse, recevant tout de même la visite de fidèles, Lucien Descaves, Gustave Geffroy, et aussi d’artistes, et non des moindres, comme Rodin et Monet. Peu de temps avant la mort du poète, survenue en 1903, Barbey d’Aurevilly, plutôt avare de compliments, lui rend hommage en le plaçant tout à côté de son maître, « l’immense Baudelaire ».

 

[255] Mardi 15 mai 2001
Un chef-d'oeuvre méconnu du cinéma johannique, La merveilleuse vie de Jeanne d'Arc (1929)
par Philippe d'Hugues, ancien administrateur de la Cinémathèque française

A la suite de la projection de trois extraits du film (l’enfance de Jeanne, une scène du procès, le bûcher) — qui ont étonné par leur qualité technique et esthétique — M. d’Hugues a rappelé la richesse de la filmographie de notre héroïne, qui a inspiré plus de vingt films, presque autant que Napoléon. Entre la Jeanne d’Arc de Méliès (qui n’est pas la première) en 1900, et la Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, qui précède de peu La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc de Marco de Gastyne, huit films ont été tournés, dont un en 1916 par Cécil B. de Mille. Sur les seize films recensés depuis 1935, quelques oeuvres s’imposent : la Jeanne d’Arc de Victor Fleming en 1948, celle de Rossellini (les deux avec Ingrid Bergman), le Procès de Jeanne d’Arc de Bresson en 1962 et, en 1993, Jeanne la Pucelle de Jacques Rivette (avec Sandrine Bonnaire). Seuls les amateurs de batailles retiendront le film de Luc Besson, le dernier, joyeusement éreinté par la critique.

Comparant les différentes actrices qui ont incarné Jeanne, M. d’Hugues avoue sa prédilection pour Simone Genevois, que découvrit Marco de Gastyne, parce qu’elle avait l’âge du rôle, seize ans — alors que la célèbre Falconetti en avait trente-sept — et surtout pour « son regard limpide et son visage lumineux et inspiré ». Cependant le choix judicieux de cette jeune actrice (dont la carrière fut volontairement brève) ainsi que le soin apporté à la reconstitution des scènes historiques n’ont pas suffi à faire le succès du film, qui sortit trop tard, à un moment où le ciméma parlant pointait à l’horizon, et après le film de Dreyer, qui l’éclipsa complètement. Marco de Gastyne — un peintre et décorateur d’un certain renom à l’époque — avait adopté un parti pris esthétique opposé, multipliant les scènes à grand spectacle et dirigeant habilement de bons acteurs comme Jean Debucourt, Gaston Modot et Philippe Hériat (qui fit, lui, une carrière d’écrivain).

M. Philippe d’Hugues, en conclusion, présenta Marco de Gastyne non pas comme un génie, mais comme un metteur en scène scrupuleux, dont la Jeanne d’Arc reste « une illustration pleine de qualités d’un certain cinéma historique à la française ». Et ses auditeurs ont été convaincus que ce film méritait effectivement d’être redécouvert.

 

[256] Mardi 9 octobre 2001
Entre Colette et Carco, Hélène Picard, une femme poète
par Nicole Laval-Turpin, professeur au lycée d'Ingré (Loiret)

Ce personnage attachant, vite occulté en dépit du grand succès de son premier recueil poétique, n’est pas un cas isolé dans le monde des lettres à l’aube du XXe siècle. Mme Laval-Turpin nous rappelle qu’entre 1890 et 1900, il y a eu une génération de femmes d’une grande activité littéraire, à tel point qu’on a pu parler de « fait social » ; après 1900, des poétesses se font un nom : Gérard d’Houville, Renée Vivien, Lucie Delarue-Mardrus et, bien sûr, Anna de Noailles.

Rien ne prédisposait apparemment cette jeune fille timide, née à Toulouse en 1873 d’une famille ariégeoise, à devenir la correspondante et l’amie de la grande Colette, si ce n’est une certaine ressemblance de caractère, un goût pour la nature végétale et une sensibilité toujours en éveil. Elle aurait pu mener une vie sans histoire ; ses premiers essais sont encouragés par son mari Jean Picard, qu’elle a épousé en mars 1898, puis récompensés en 1904 par un prix littéraire du jury Femina ; et, en 1907, c’est la consécration avec L’Instant éternel. Entre temps, la mésentente s’est installée dans le couple ; Hélène Picard se réfugie dans l’écriture, puis décide de rompre avec « la province et ses sacs de feuilles mortes ». En 1919, elle « monte à Paris, commence une seconde vie », avec des jours difficiles. La visite à Colette, alors directrice littéraire au journal Le Matin, sera décisive : Hélène deviendra pendant trois ans sa collaboratrice, rôle qu’elle remplira avec une grande rigueur. Elle entrera dans le cercle des intimes que Colette invite dans sa maison de vacances en Bretagne, à Rozven : Germaine Beaumont, Léopold Marchand, Francis Carco, surnommé son « voyou littéraire », célèbre depuis la parution de Jésus-la-Caille. Hélène va concevoir une passion violente et sans espoir pour le « bel indifférent » ; elle en sortira blessée et déprimée, mêlant plus ou moins consciemment à l’image du poète fasciné par les bas-fonds le souvenir du père attiré par l’exotisme et la crapule.

Mme Laval-Turpin montre, à travers la correspondance entre Colette et Hélène Picard, les échanges de ce « trésor d’amitié » qui n’exclut pas la critique lucide ni l’humour, mais aussi leur cheminement différent : Colette écrit avec peine et multiplie ses activités, tandis qu’Hélène se livre « à sa poétique abandonnée », tout en s’isolant de plus en plus ; elle ne voit plus le monde que par les yeux de son amie, dont elle entasse inlassablement lettres et billets. A partir de 1933, minée à la fois par l’anorexie et une maladie osseuse, elle ne quitte plus sa chambre, s’enfermant dans une folie misanthrope jusqu’à sa mort le 1er février 1945.

Ce portrait d’Hélène Picard aurait été incomplet sans le regard sur l’oeuvre. En dehors des poèmes du début — comme la Bonne Joie, un hymne à l’amour et à la sensualité — Mme Laval-Turpin a insisté sur deux oeuvres injustement oubliées : Sabbat, paru en 1923, prose poétique, récit d’une expérience mystique où l’héroïne revendique sa marginalité et, plus tard, le recueil intitulé Pour un mauvais garçon, complainte de la mal-aimée, inspirée une fois de plus par l’auteur de La Bohème et mon coeur, poèmes admirés par Colette, à qui elle voua une totale vénération, et qualifiés par Germaine Beaumont « d’une sauvage et déchirante beauté ».

 

[257] Mardi 13 novembre 2001
Le savoir d'Érasme et de Montaigne en Hollande au XVIIIe siècle
par Wilhelmus J.A. Bots, professeur à l'Université de Leyde (Pays-Bas)

Notre conférencier a abordé son propos par une citation de Marguerite Yourcenar sur la relativité du savoir. La définition qu’elle en donne, inspirée de la sagesse confucéenne, s’applique parfaitement à Montaigne, beaucoup moins bien à Érasme. En comparant les Essais ou le Journal de Voyage avec les Lettres ou les Adages, le lecteur perçoit la différence : Montaigne met en pratique une philosophie du savoir, ironisant sur « l’ignorance doctorale », tandis qu’Érasme, toujours respectueux de la science, reste un savant aux prises avec les événements politiques et religieux. Sans doute il y a des similitudes entre les deux hommes : ils s’insurgent contre l’absurdité de la guerre ; ils estiment que l’oeuvre révèle indiscutablement la personnalité de l’écrivain ; à plusieurs reprises, ils insistent sur la faculté expressive de la langue, mais avec des nuances. Pour Érasme, seule la philologie mène au mot juste ; Montaigne se méfie du langage, qui trahit notre pensée. Cela dit, c’est en nous invitant à relire l’Apologie de Raimond de Sebonde que M. Bots révèle leur désaccord profond : « C’est par l’entremise de notre ignorance, plutôt que par celle de notre savoir, que par celle de notre science que nous sommes savants du divin savoir ».

M. Bots a montré ensuite comment ces deux formes de savoir ont été transmises en Hollande, rappelant que l’influence française remonte au temps de la domination des ducs de Bourgogne. La Renaissance — plus précisément le XVIe siècle français — va trouver un accueil enthousiaste, et Montaigne, en particulier, sert de modèle aux écrivains néerlandais. Trois ont été choisis, à vrai dire connus des seuls spécialistes. Le premier est J. Coornaert, auteur d’un traité de morale (ou Art de vivre) ; ce personnage à la vie tourmentée, graveur de formation, autodidacte qui apprend le latin sur le tard, devient notaire puis, après un exil en Allemagne, secrétaire au Conseil général de la province de Halle, nommé par le prince d’Orange. Cet humaniste chrétien, « d’un humanisme fondé sur un rationalisme bien compris », est très proche de Montaigne, et les réminiscences des Essais affleurent souvent dans son oeuvre.

Le second, Spiegel d’Amsterdam, d’une génération antérieure à celle de Coornaert, est connu par un ouvrage posthume : le Miroir de mon coeur ; il y note ses problèmes personnels, ses remarques sur la vie, la nature, ses lectures, ses échanges avec ses contemporains : « Mes réflexions peuvent servir à autrui », dit-il. L’écriture l’aide à garder sa raison au milieu des tourments de l’époque. Prudence, conservatisme : n’est-ce pas la leçon du sage périgourdin ?

Le troisième écrivain cité s’appelle Cornelius Hoft, historien et auteur dramatique, une sorte de Corneille batave, qui a correspondu avec Descartes et a parcouru l’Europe entre 1598 et 1601. Il a fait l’éloge de ses deux grands hommes : Tacite et Montaigne, le « divin gascon ». Et M. Bots de souligner les points de ressemblance entre Hoft et l’auteur des Essais, à tel point que certaines formules apparaissent comme interchangeables, témoin celle-ci : « Le bonheur n’est stable que dans l’instabilité ».

En conclusion, M. Bots est revenu sur la définition initiale empruntée aux Analecta de Marguerite Yourcenar : « La vraie connaissance consiste à se rendre compte de la relativité de toute connaissance », ou, autrement dit : « Le vrai savoir, c’est la sage acceptation de notre ignorance ».

 

[258] Lundi 3 décembre 2001
Pourquoi lire des romans ?
par Michel Déon, de l'Académie française

Le romancier s’est entretenu avec M. Lakis Proguidis, romancier grec et directeur de la revue L’Atelier du roman.

M. Lakis Proguidis entame le débat en citant les premières lignes du Pantagruel : c’est là, dit-il, que commence l’aventure romanesque de l’Europe. Rabelais a saisi l’importance, au moment où le livre imprimé se répand, de transmettre tout un savoir populaire d’essence orale et d’amener ainsi la survie d’une communauté. Rabelais, répond en écho M. Déon, est le père de notre littérature, c’est-à-dire des fictions pleines de sagesse, mais aussi de férocité et de drôlerie. La référence à Rabelais sera récurrente au cours de l’entretien : la lecture est pour lui l’exercice de notre liberté, ce que dira et redira un Milan Kundera quatre siècles plus tard.

Michel Déon et son "interviewer" ont passé en revue, au hasard des questions du public, les apports de la littérature romanesque : le pouvoir de franchir l’espace et le temps, de vivre par procuration plusieurs vies à la fois, ou tout simplement le dépaysement, provisoire ou durable, une échappatoire aux misères de l’époque.

A quelqu’un qui objecte que la littérature considérée comme un refuge se voit refuser son rôle essentiel qui est de « penser le monde », M. Déon répond que le roman sait aussi parler de métaphysique et de politique (le meilleur exemple du XXe siècle étant la Condition humaine). Le roman, même non engagé, n’est jamais détaché du monde. Et, même s’il fait des entorses à l’histoire, il reste un auxiliaire précieux ; il est nécessaire à l’historien, dit Philippe Ariès, car l’oeuvre d’imagination permet d’entrevoir l’avenir. D’ailleurs la question du roman historique a suscité de nombreuses réactions, d’abord au sujet de sa spécificité. M. Déon pense que la différence entre roman en général et roman historique est arbitraire et, prenant appui sur le Hussard sur le toit, il ajoute : "Il n’y a pas de genre romanesque, seule la qualité fait la distinction".

M. Proguidis, répondant à des questions sur l’avenir de la littérature romanesque devant les tentations du monde moderne, reconnaît qu’il y a là des sources d’inquiétude. « Cet acte, ajoute M. Déon, a besoin d’un certain silence, comme la prière. Mais c’est un excellent remède contre la dispersion, à condition de l’administrer à haute dose ». Comment créer le premier élan vers la lecture ? Voilà la difficulté fondamentale pour les enfants d’aujourd’hui, habitués à rentabiliser la connaissance. Or il faut les éduquer à l’inutilité.

Un participant ayant parlé d’une "tendance à l’américanisation" à propos d’oeuvres de romanciers français contemporains (Éric Neuhoff, Stephen Denis, Benoît Duteurtre), Michel Déon a rappelé que, depuis le bouleversement causé par 42ème Parallèle de Dos Passos, la littérature d’aujourd’hui ne peut que déborder du cadre français. Après cette parenthèse a été posée la question importante du plaisir de la lecture, et surtout du plaisir des mots. Et c’est bien la supériorité du livre ; c’est là que réside le pouvoir du signe écrit.

Michel Déon conclut en reconnaissant que, si la fiction est un instrument de recherche et de connaissance, elle n’est rien sans un style, une musique, une voix, comme celle de Patrick Modiano, qui raconte inlassablement la même histoire… pour notre plaisir.