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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1996 et 1997

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[216] Jeudi 8 février 1996
Jean Giono ou le goût du bonheur
Sylvie Durbet-Giono, fille de Jean Giono

D’emblée, la fille de Jean Giono a limité son dessein, en toute modestie : ce n’est pas l’écrivain, depuis longtemps étudié et savamment commenté, mais le père, dans son cadre familial et quotidien, qu’elle a évoqué, cet homme « totalement, égoïstement heureux ».

Il a d’abord été question des origines. L’aïeul est né en 1795 — c’est-à-dire cent ans exactement avant l’écrivain — dans un village italien du Val Chiusella, près d’Ivrea ; gendarme du roi de Piémont-Sardaigne, il s’est enfui en France à cause de ses relations avec les Carbonari. On le retrouve plus tard à la Légion étrangère, en Afrique, puis en Provence où il fait souche. Son fils Jean-Antoine, cordonnier itinérant, se fixe sur le tard à Manosque, où il épouse une repasseuse d’origine picarde. De l’union inattendue entre la catholique, autoritaire et travailleuse, et le romantique anarchiste va naître Jean Giono. De sa mère il hérite son œil bleu et son teint clair, de son père quelques traits caractéristiques comme l’inaptitude aux affaires, le penchant pour l’affabulation, mais aussi la générosité (« une générosité hémorragique »), ainsi que la passion de l’ouvrage bien fait.

Son goût du bonheur n’a bien sûr rien à voir avec l’aisance : son enfance et son adolescence furent pauvres. Après un bref passage au collège, sans éclat, il entra à seize ans dans le monde du travail, heureux de son emploi modeste au Comptoir d’Escompte, heureux de lire Homère et Virgile au flanc des collines plantées d’antiques oliviers, heureux de griffonner des pages en toute innocence, car il n’avait jamais imaginé, au départ, selon sa fille, qu’il serait un écrivain connu, vivant de sa plume : il écrivait égoïstement pour lui-même.

C’est à la rencontre avec le peintre et graveur Lucien Jacques — « l’ami qu’il attendait » — que l’on doit son entrée en littérature, une entrée remarquée puisqu’il s’agissait de Colline. Sylvie Giono raconte avec humour la première « montée à Paris » de son père, la longue attente chez l’éditeur Grasset. Elle évoque ensuite la carrière qui commence avec l’installation à la maison de Paraïs, le succès du « Giono première manière », l’expérience du Contadour, « où l’on refaisait le monde entre deux discours pacifistes ». Puis ce furent les heures noires : l’emprisonnement en 1939 pour défaitisme, la déception devant les abandons et surtout les neuf mois d’incarcération à Saint-Vincent-des-Forts au lendemain de la Libération, sa réputation imméritée de « collabo » (qu’on lise à ce sujet la mise au point définitive de Pierre Citron) et sa « vengeance littéraire » du Hussard, qui s’est traduite par la description réaliste du choléra où tous les Manosquins meurent de vilaine façon.

La conférencière parla ensuite de pouvoir d’imagination de Giono, de l’invention de ses personnages, comme l’apparition dans les rues de Marseille d’Angelo, « un épi d’or sur son cheval noir », ou de ses merveilleux « voyages immobiles ». Son bonheur, en dehors de l’amour sensuel de la vie, c’est avant tout le bonheur d’écrire. Le travail littéraire représente sa joie d’exister, son état de grâce. Après la publication de l’Iris de Suse, il s’est éteint, parce qu’il n’avait plus la possibilité d’écrire.

 

[217] Lundi 11 mars 1996
Le métier d'astrologue à Rome
Françoise GURY, chargée de recherche au C.N.R.S.

L’astrologue, omniprésent dans l’Antiquité, est une figure ambiguë ; il peut obtenir richesses, considération et pouvoir, mais sa puissance en fait un homme dangereux. En général, il n’a pas bonne presse et la profession est encombrée d’aventuriers, de charlatans et d’escrocs, comme Regulus, le captateur le testaments épinglé par Pline le Jeune. Certains ont acquis leur réputation auprès des empereurs, comme Ptolémée, le mentor d’Othon, ou le fameux Thrasylle invité par Tibère. Leur art est assez mal connu, car les témoignages des écrivains (Lucain, Properce,Ovide notamment) sont seulement allusifs ; cependant, tous se moquent de leur faconde ou de leur jargon.

« Il est difficile de classer les astrologues à Rome, dit Mme Gury, car ils forment un goupe très hétérogène : ceux qu’on appelle communément les Chaldéens viennent de tous les coins de l’Empire ». On peut bien sûr les ranger en deux grandes catégories : les astrologues « de plein air » et les praticiens « à huis clos ». Les premiers, comme ce Diophane que met en scène Apulée, racolent sur la voie publique, fournissant des amulettes, des talismans, des tablettes de défixion. Les seconds, astrologues prudents et discrets, se rendent à domicile ; ils consultent même, comme nos voyantes, par correspondance. Certains ont avec eux une « équipe technique », pour satisfaire une belle clientèle ; ils sont parfois pensionnés à l’année par leurs consultants. Du fait de leur familiarité avec les puissants du régime, ils ont passé pour conspirateurs.

La conférencière a ensuite étudié les différentes stratégies des astrologues. Ceux-ci peuvent inquiéter le client — tel Horus qui accoste Properce au forum en lui annonçant une foule de malheurs — ou au contraire le rassurer en lui prédisant ce qu’il désire entendre ; les uns affichent une conduite vertueuse, d’autres étalent le luxe de la réussite, d’autres mènent une existence errante. D’une manière générale, on peut dire que « la crédulité constitue le fonds de commerce de l’astrologie ». Mais la concurrence est souvent rude entre devins de toutes sortes, les nécromants et les oracles. Les astrologues sont aussi un peu médecins, ils prescrivent des régimes alimentaires et vendent des herbes ou des drogues ; ils sont également magiciens et les empereurs font appel à leurs services, comme Marc-Aurèle pour guérir sa femme Faustine d’une funeste passion. Les plus méfiants ne se fient pas à la flatteuse réputation de ces « mages » ; ainsi Tibère fit passer un « examen probatoire » à la Villa Jovis au célèbre Thrasylle. Ce dernier sauva sa vie en jouant la comédie, mais grâce à des qualités sans rapport avec la connaissance des astres…

La dernière partie de l’exposé a montré la difficulté que l’on a aujourd’hui à définir la science astrologique des Romains, qui perdura au Moyen Age. L’un de leurs astrologues, Firmicus Maternus, reconnaît que l’astrologie se fonde sur la « connaissance de l’âme humaine grâce au jugement personnel » (autrement dit la psychologie). Elle se nourrit des émotions, des passions, même des moindres rumeurs ; elle repose aussi sur son ancienneté, souvent sur une vaste culture. Elle frappe surtout l’imagination : la prédiction de l’avenir a besoin d’un lieu particulier, d’un décorum concourant à inspirer le respect, en somme d’une mise en scène. Les astrologues de renom, conclut Mme Gury, ont consciemment usé de la révélation théâtralisée et ont exercé un pouvoir exorbitant, en dépit de 1a condamnation unanime des historiens et écrivains latins. Les astrologues sont-ils des imposteurs ? Le débat reste ouvert. « Entre science et charlatanisme, ils apparaissent surtout comme détenteurs d’un savoir-faire ». Mais ils ont été destinés a une postérité littéraire : l’astrologue fait figure d’âme damnée au service du Mal.

 

[218] Jeudi 25 avril 1996
Cinéma et roman, l'exemple du Colonel Chabert
Yves Angelo, metteur en scène

La conférence s’est déroulée en deux temps : le premier consacré à une étude générale des rapports entre la littérature et l’art cinématographique, le second point — axé sur l’exemple du film Le Colonel Chabert, d’après Balzac, que notre conférencier a réalisé en 1993 — a été suivi d’un échange assez long avec le public.

Yves Angelo a rappelé d’abord la primauté de l’écrit (« au commencement était le texte, même sous la forme d’un synopsis très concis ») et en particilier de l’œuvre littéraire, puisque neuf films sur dix proviennent d’une adaptation. Les rapports entre cinéma et roman sont évidents, que ce soit de ressemblance ou de différence. Ainsi, devant l’écran, on partage une émotion collective, alors que la lecture demande un acte personnel et solitaire où la part d’imaginaire se révèle bien plus intensément. Le cinéma se nourrit de l’éphémère et du mouvement, tandis que la littérature s’enracine et s’enrichit dans la durée. L’œuvre écrite garde toujours sa supériorité, du fait que le lecteur se fait sa propre image du décor et des personnages ; le cinéma nous confine dans des lieux, propose une action et impose un regard. Mais cinéma et roman devraient se rejoindre, non dans une représentation du réel et de 1a vie dans sa superficialité — ce qui est hélas le cas le plus fréquent — mais dans 1a recherche d’une réflexion profonde et intime. C’est dans ce sens que ces arts peuvent être complémentaires. Yves Angelo en profite pour indiquer des voies : l’adaptateur récupère une part de liberté en suggérant des sensations, même ténues, voire impalpables, tâche difficile puisque les images de la caméra possèdent un fort cœfficient de réalité ; il faut, dit-il, « faire un sort à la sacro-sainte fidélité du film qui voudrait suivre le roman pas à pas ». Il faut provoquer chez le spectateur quelque chose de comparable à l’impression qu’il a eue pendant la lecture. Le respect de ce principe rend la traduction cinématographique d’œuvres comme A la Recherche du Temps perdu à peu près impossible : dans ce cas le film n’est qu’une simple et plate illustration. Le but du cinéma est de provoquer notre imaginaire et de nous ramener à l’intérieur de nous-même ; en quelque sorte, il a atteint sa fonction lorsqu’il nous tend un miroir.

Y. Angelo a abordé son second point : pourquoi avoir adapté Le Colonel Chabert ? Ce roman ne fait pas partie, à ses yeux, des grands romans balzaciens, que la perfection rend intouchables. Le Colonel Chabert est une longue nouvelle, apparemment simple, et qui, par sa mouvance et sa fragilité, permet plusieurs lectures, ou des éclairages différents, autrement dit, « une appropriation ». Ce qui a intéressé notre metteur en scène, c’est la possibilité d’enrichir le récit en se servant de l’œuvre tout entière de Balzac, et y souligner, sans changer l’approche historique, les éléments propres à toucher le spectateur moderne. Il insista ensuite sur la transformation qu’il a fait subir au héros, en partie à cause du choix de son interprète : le roman montre un être maltraité par la vie, usé, fini, alors que le Chabert du film a encore beaucoup de santé et d’appétit. Ce changement donne, selon lui, plus de profondeur au personnage : puisque celui-ci reste capable de profiter de la vie, son renoncement prend alors une plus grande valeur.

Ce dernier propos a servi de transition vers une ample discussion sur des sujets variés : une comparaison avec la « version » de 1942, un parallèle entre la fin du roman et celle du film de 1993, laissant, selon son réalisateur, une « ouverture plus large », un échange de vues sur la composition, en particulier le rapport entre les morts du champ de bataille et les « morts métaphoriques » de l’étude de Me Derville où s’entassent les dossiers de succession, rapport que souligne du même coup l’opposition entre les grands espaces épiques, colorés, et le monde clos, monochrome du notaire qui collectionne les drames humains. Yves Angelo a tenté également de réhabiliter le film historique, qui met en scène une aventure finalement intemporelle ; paradoxalement, en projetant l’événement dans le passé, la résonance de l’actualité s’en trouve accentuée. Le revenant de la tuerie d’Eylau se montre, tout compte fait, plus proche de nous que le rescapé de l’enfer du Viet-Nam…

 

[219] Lundi 20 mai 1996
Littérature et médecine en France à l'époque classique
Pierre Naudin, professeur à la Faculté des Lettres d'Orléans

D’emblée, M. Naudin limita son sujet : il ne s’agit pas des médecins en tant que personnages littéraires, ni des médecins écrivains (ils furent en général bien obscurs, sauf peut-être La Mettrie au XVIIIème siècle). Content de piquer notre curiosité, le conférencier nous invita à feuilleter — en imagination — les 1500 pages d’un bel in-folio de 1631, soit la seconde édition de l’œuvre de Nicolas-Abraham de la Framboisière, composée de quatre traités : la principauté, le gouvernement, les lois, les ordonnances. On pourrait aussitôt penser qu’il s’agit d’un ouvrage juridique. Or il s’agit bien de médecine et Monsieur de la Framboisière fut un clinicien de valeur, comptant parmi ses patients le jeune roi Louis XIII et l’archevêque de Reims. Ses observationss médicales méritent l’intérêt, compte tenu des connaissances du temps, surtout dans le domaine de la diététique (les vins d’Orléans, dit-il, sont caractérisés par leur force et leur bonté et profitent à l’estomac ; ils ont, en outre, une saveur de… framboise).

Pour retrouver la littérature, un détour s’avère nécessaire par la politique, ou plus exactement par le politique… Car il ne faut pas méconnaître le rôle dévolu par la société au médecin : celui-ci remplit une fonction proprement politique ; il préside au gouvernement des corps et de la vie humaine ; il est donc l’auxiliaire du Roi… et même de Dieu, car il perpétue à sa manière la création divine. De telles conceptions seront partagées pendant l’âge classique et une bonne moitié du XVIIIème siècle, comme en témoigne le livre de Louis de Santeul paru en 1739, Des propriétés de la médecine par rapport à la vie civile. M. Naudin n’a pas résisté au plaisir des devinettes en nous faisant le portrait d’un autre grand médecin de l’époque, spécialiste des fièvres, qui connut une vogue étonnante, considéré par ses pairs comme « réformateur, dynamique, ambitieux et un peu brouillon » : cette sommité médicale se nommait Pierre Chirac !

La question primordiale fut alors posée : le discours médical, déjà caractérisé au Grand Siècle par sa technicité, appartient-il à la littérature ? La réponse positive ne fait guère de doute, surtout si l’on en croit les dernière pages de l’œuvre de La Framboisière, toutes empreintes de rhétorique. M. Naudin se propose de mettre au jour les présupposés idéologiques de ces écrits médicaux, dont le dernier témoignage serait les Mélanges de physique et de morale du docteur Louis de la Caze (1763) où l’auteur compare le « corps animal » au corps politique. Cette assimilation entre le corps social et le corps biologique visant à légitimer le régime monarchique, le seul conforme aux lois naturelles, est évidemment fort contestable ; cette confusion réapparaîtra au XIXème siècle avec le darwinime social.

Cela dit, la médecine entretient parfois de bons rapports avec la littérature et peut même lui apporter quelques lumières. M. Naudin prend comme exemple le personnage de Panurge, intelligent et plein de ressources, mais au comportement déroutant. Serait-ce un pur produit de la fantaisie rabelaisienne ? La clef se trouverait plutôt au chapitre 7 de l’Introduction à la chirurgie du très célèbre Ambroise Paré : portrait du mélancolique, selon la théorie non moins célèbre des humeurs. Cette grille hippocratique s’applique très bien aux personnages de Molière, à condition d’y apporter les nuances… médicales (Alceste serait en réalité « un colérique devenu atrabilaire par adustion »).

Après avoir montré d’autres exemples de l’apport de la médecine dans l’approche des textes littéraires, notre conférencier conclut malicieusement par une boutade : « Littérature et médecine ont formé de tout temps un couple indissociable ; la littérature est à la fois une maladie (incurable) et une médecine efficace, puisqu’elle rend (parfois) immortel ».

 

[220] Mercredi 16 octobre 1996
Alain-René Lesage, un classique méconnu
Geneviève Dadou, professeur honoraire de Première supérieure au lycée Pothier d'Orléans

Le romancier Alain-René Lesage a eu un joli succès avec Gil Blas de Santillane, succès qui s’est prolongé jusqu’au XIXe siècle. Il est, depuis, entré au purgatoire. L’homme de théâtre, après le demi-échec de Turcaret, n’a plus écrit que pour les tréteaux de la Foire. Il y a un signe qui ne trompe pas : de nos jours on n’édite plus ses œuvres, aucune étude ne lui est consacrée. Aussi notre conférencière a-t-elle entrepris de réhabiliter ce Breton de Sarzeau, d’abord en nous montrant, à l’aide d’images, sa maison, son clos, son terroir — qu’on appelait alors l’« île » de Rhuys — puis en évoquant son enfance dans une famille bourgeoise, honorable et aisée, son éducation, après la mort prématurée de ses parents, chez les Jésuites de Vannes et son départ pour la capitale. Ses compatriotes lui ont dressé une statue sur le port où il ne reviendra jamais. Il ne retrouvera la mer que dans sa vieillesse, à Boulogne, près de l’un de ses fils. En réalité il l’a déjà retrouvée dans un de ses derniers ouvrages, trop oublié, Les Aventures de M. Robert Chevalier, dit de Beauchêne, capitaine de flibustiers dans la Nouvelle-France, un livre qui apporte à la fois le vent marin et l’exotisme.

Lesage, à vingt ans, après quelques études de droit, se lance dans l’aventure littéraire. Il tombe en pleine querelle des Anciens et des Modernes ; il admire La Bruyère, et, résolument, prend le parti des Classiques. Classique, il le restera en dépit de ses fictions espagnoles. En effet, à première vue, on pourrait penser que l’œuvre romanesque de l’auteur tourne le dos au classicisme français, que celui-ci a exploité à fond le filon hispanique, très à la mode entre 1700 et 1715, qu’il s’est contenté de profiter de la vogue de Luiz de Guévara en adaptant le Diable boiteux, de chic, sans jamais avoir vu l’Espagne. En réalité, encore une fois, Lesage suit les préceptes de l’école de Boileau concernant l’imitation, avouant dans sa préface qu’il a fait un ouvrage nouveau avec la matière de son devancier. Ses personnages à l’habit castillan sont bien français ; les contemporains ne s’y sont pas trompés en livrant des clefs comme pour les Caractères. Mme Dadou pense qu’on peut même aller plus loin et trouver, surtout dans le Gil Blas, sous l’impassibilité du récit, des pensées intimes que l’on doit décrypter. Le personnage central, ce picaro policé, cultivé, humaniste, ne serait-il pas un double d’Alain-René Lesage ?

La dernière partie de la causerie a été consacrée à la destinée de l’œuvre et à son influence. Montesquieu reprend dans les Lettres Persanes la galerie de portraits commencée dans le Diable boiteux et dans la première édition de Gil Blas. Ce qu’on sait moins, c’est que, dans Le Chevalier de Beauchêne, Lesage a déjà esquissé le personnage du bon sauvage qu’on retrouvera dans l’Ingénu et, plus tard, dans Atala. Le Figaro de Beaumarchais empruntera des traits à Crispin, à Frontin et, une fois de plus, à Gil Blas, « impatient, libre, conscient de sa valeur, qualités que l’on retrouve dans le caractère breton ».

Lesage, conclut Mme Dadou, n’est sans doute pas un auteur de premier plan, ni un précurseur, ni un créateur. Il représente une sorte de perfection classique avec la marque du XVIIIe siècle. Il annonce Voltaire, non par ses idées, ni par son audace, mais par la qualité de sa prose légère, claire et allègre, et peut-être aussi par son regard malicieux et sans complaisance.

 

[221] Jeudi 7 novembre 1996
Vie et mort des esclaves en Grèce et à Rome
Jean-Claude Carrière, professeur à l'Université de Besançon

Le conférencier a insisté dans sa première partie sur les réflexions générales qu’a suscitées l’esclavage. Celui-ci remonte aux civilisations les plus anciennes, Sumer par exemple, et les Anciens ont toujours voulu justifier cet usage en toute bonne conscience, même les chrétiens comme saint Paul et saint Augustin (qui trouveront un écho au XVIIe siècle, chez Bossuet entre autres). Or nous avons du mal à admettre que nos maîtres et nos modèles étaient « d’horribles esclavagistes ».

Chez les Grecs, comme chez les Latins, l’esclave est un instrument, un bien que l’on peut louer ou vendre, « un outil animé de l’économie », selon Aristote. IL appartient à un groupe qui s’oppose à celui des hommes libres, mais ne constitue pas une classe au sens social ou économique, comme l’ont cru les marxistes. L’esclavage apparaît comme un phénomène naturel, sans aucun préjugé racial. Le maître a tous les droits sur l’esclave qui, lui, n’en a aucun et ne possède ni personnalité civile, ni morale. Il n’est protégé qu’en tant que bien et un certain contrôle s’exerce sur les propriétaires, à Athènes et à Rome, notamment avec la lex Petronia. Les actes de cruauté sont condamnés, mais la violence physique est admise sans discussion. Considérés comme moyens de production, les esclaves obéissent à la loi de la rentabilité, car ils coûtent de plus en plus cher ; rien d’étonnant à ce que Caton l’Ancien conseille de vendre « le vieux serviteur comme la vieille ferraille ».Ils proviennent de sources intérieures (comme l’élevage à la maison, long et onéreux, où l’on a favorisé les croisements eugéniques que pratiqueront les Américains sudistes au XIXe siècle) ou, le plus souvent, extérieures, c’est-à-dire la piraterie — quasi institutionnelle comme en Crète — et la guerre (César aurait mis en esclavage un million de Gaulois).

Dans la seconde partie de son exposé, M. J.-Cl. Carrière a rappelé quelques jalons historiques.

En Grèce, à l’époque homérique, période de chevalerie guerrière, le rapt est courant, mais le nombre des esclaves est relativement peu élevé dans chaque famille (Ulysse n’en avait que quinze à Ithaque). La Grèce classique révèle un monde différent : on compte 80.000 esclaves, dans l’Athènes de Périclès, en majorité importés, dont le prix moyen est de 170 drachmes (3400 F actuels environ) ; ils exercent les métiers les plus divers : ouvriers agricoles, artisans, mais aussi secrétaires, médecins, sans oublier les femmes servantes, nourrices ou prostituées.

A Rome, à partir de son expansion, ce fut un énorme flot d’esclaves : les indigènes, nés dans la maison (vernae), les prisonniers de guerre (mancipia), les prisonniers pour dettes (qui vont perdre leur nom pour devenir par exemple « le Syrien », « le Fidèle » ou « l’Heureux »). Dans les latifundia, il y a eu des concentrations énormes d’esclaves, ce qui explique — en partie — les révoltes, fréquentes aux IIème et Ier siècles av. J.-C., dont la plus meurtrière fut celle du célèbre Thrace Spartacus. La situation des esclaves romains varie suivant leur emploi : si le servus rusticus vit en général misérablement, en revanche, dans les villes, les conditions semblent meilleures et certains exercent même des fonctions d’hommes libres, du pédagogue au cuisinier, parfois acheté à prix d’or, comme celui de Lucullus ! Ils peuvent d’ailleurs connaître une certaine ascension sociale par la pratique de l’affranchissement (manumissio) qui se développa à l’époque impériale au point qu’il fallut en limiter le nombre.

Dans sa conclusion, M. J.-Cl. Carrière est allé bien au-delà de la chute de l’Empire romain, car l’esclavage a perduré chez les Mérovingiens, puis au Moyen Age, sous la forme atténuée du servage, lequel subsista en France jusqu’au XVIIIe siècle. Certes on peut dire que l’esclavage n’existe plus de nos jours sous des formes aussi brutales, mais les nouvelles du monde actuel, venues de toutes parts, laissent à penser qu’il renaît sous d’autres aspects

 

[222] Vendredi 6 décembre 1996
Les Romains devant l'athlétisme grec
Jean-Marie André, président du Conseil national des Universités et professeur en Sorbonne

Le conférencier a souligné tout d’abord l’opposition radicale, aux premiers siècles, entre les habitudes sportives des Grecs et la tradition nationale romaine, qui ne connaissait que la lutte, prélude à l’entraînement militaire. Tandis que Rome est occupée à ses guerres territoriales, le monde hellénistique, fidèle à ses quatre grands Jeux Olympiques, Pythiques, Isthmiques et Néméens, par émulation, crée ses jeux propres comme les Sebasta de Pergame, les Ptolemaïa d’Alexandrie ou les Eumenaïa de Sardes. Ces nouvelles panégyries accueillent des athlètes professionnels, formés dans des écoles, qui font le tour des stades pour collectionner palmes et couronnes. Les souverains hellénistiques jouent souvent le rôle de « supporter », avec une partialité évidente.

M. J.-M. André étudie ensuite le comportement des Romains en terre grecque. Dans une première période, jusqu’en 167 av. J.-C., selon le témoignage croisé de Polybe et de Tite-Live, Rome s’intéresse fort peu à l’athlétisme. En 196, Flamininus proclame l’indépendance des cités grecques aux Jeux Isthmiques, mais il a choisi ce lieu pour son audience, non pour son intérêt sportif. En 167, Paul-Emile visite Delphes et Corinthe, mais sans aucune référence aux Jeux, si bien que l’on peut parler d’une relative incuriosité de la part de Rome vis-à-vis de l’athlétisme grec. Cette attitude n’est cependant pas partagée par le public populaire latin, qui préfère les manifestations des champions grecs aux représentations théâtrales. Il faut dire aussi qu’il y a à Rome une tradition utilitaire du sport, à des fins militaires.

La fin de la République marque un tournant : on observe à la fois « une continuité et des ruptures, aussi bien dans les esprits que dans l’organisation des jeux ». Chez les intellectuels, une certaine réticence se fait assez souvent sentir. Par exemple Cicéron, de naturel peu sportif, évoquant les arts de la Grèce dans le De Officiis, ne cite jamais les athlètes, mais il reconnaît à la longue — en particulier dans les Tusculanes — que le sport est « école de patience et de fermeté », louant « la résignation tranquille des pugilistes qui encaissent des coups ». Même si Vitruve parle avec condescendance de la construction des palestres et gymnases, même s’il oppose la gloire éphémère et le culte insensé des champions à la vraie considération pour les philosophes et les écrivains, on assiste à l’époque augustéenne à une intégration de l’athlétisme noble, devenu un élément culturel, dans les mentalités. Horace, malgré ses préjugés romains, fait l’éloge des sports. Virgile, en décrivant les Jeux funèbres d’Anchise (Enéide, chant V) fait en réalité la synthèse de la tradition grecque et celle de l’art militaire autochtone, avec le decursus ou carrousel, typiquement latin.

Dans ce contexte mouvant, dit très justement M. J.-M. André, se situe la politique du prince. Auguste se flatte d’avoir fait venir à ses Jeux des athlètes de tous les pays et d’avoir donné un lustre particulier au sport hippique. La politique sportive des empereurs du Ier siècle, de Néron à Domitien, a été une politique de soutien indéfectible aux associations gymniques. Vespasien, au synode des athlètes, a confirmé les privilèges accordés aux athlètes, comme le droit aux imagines dans les lieux publics, droit jadis réservé aux dieux et aux héros. Cette politique n’était pas toujours désintéressée, car, en encadrant juridiquement les professions du sport, en garantissant titres et médailles, l’empereur contrôlait tout, y compris le culte impérial. Parfois même il participait en personne aux compétitions, comme Néron qui concourut aux quatre grands Jeux traditionnels et reçut des récompenses… décernées à l’avance ! Celui-ci institua d’ailleurs en 60 les Jeux Néroniens, sur le modèle grec, avec, en plus, des épreuves hippiques. Domitien créa le certamen capitolium, lequel perdurera. Tous ces faits prouvent que les Romains, à l’aube du IIème siècle de notre ère, avaient dans l’ensemble intégré la pratique grecque de l’athlétisme, mais gardaient tout de même une préférence, outre les jeux des gladiateurs, pour les courses de char, où les cochers, plus célèbres que les consuls, portaient les couleurs des factions (blanche, verte, bleue, rouge), objet de paris extrêmement populaires.

Avant de conclure son exposé par une série de diapositives, allant des ruines d’Olympie aux mosaïques de Piazza Armerina, M. J.-M. André a fait la part des opposants au sport, grec ou latin. L’accusation d’« école de mauvaises mœurs » est fréquente, comme chez Tacite ; cette hostilité peut être aussi une forme d’opposition politique ; plus tard les orateurs chrétiens engloberont le sport dans la condamnation générale du spectacle, émanation diabolique.

 

[223] Lundi 20 janvier 1997
Les peintres devant saint Augustin ou la peinture peut-elle convertir ?
Bruno Clément, professeur à l'Université de Saint-Denis

Le dessein du conférencier était d’explorer, à partir du récit augustinien, un certain nombre de représentations picturales, célèbres ou anonymes, puis de poser deux grandes questions, d’abord sur la nature de la conversion, ensuite sur la mise en parallèle de la peinture et de l’écriture.

Dans un premier temps, M. B. Clément a situé la scène en lisant un extrait des Confessions (VIII, 29) : le futur évêque d’Hippone, dans la solitude d’un jardin de Milan, se recueille au pied d’un figuier et entend une voix enfantine lui dicter cette injonction célèbre : « Tolle, lege ! ». Il comprend alors qu’il s’agit d’un ordre divin et la lecture d’un passage de l’Épître aux Romains de saint Paul l’illumine : son aventure mystique va commencer.

Autour de cette conversion religieuse — au sens propre — le conférencier nous invite à réfléchir sur une autre conversion : celle de l’écrit en images, et sur ses multiples difficultés, d’abord celle qui consiste à rendre compte de la succession temporelle. Les peintres ont fait des tentatives diverses, en évoquant le futur, comme Benozzo Gozzoli, ou en juxtaposant plusieurs scènes dans le même tableau. D’autres problèmes se posent : celui des rapports du peintre avec l’écrivain, la tradition picturale imposant certains schémas, ainsi le paon, symbole de la résurrection (?) chez le Flamand Bollsvaert, sort tout droit de Fra Angelico. Mais la grande difficulté pour le peintre demeure la représentation de l’invisible, et en particulier de la voix énigmatique, déterminante de la vocation de saint Augustin. M. B. Clément étudie plusieurs tableaux, du Quattrocento italien au XVIIe siècle français avec Philippe de Champaigne (dont le Saint-Augustin de trouve à l’église de Clermont-de-l’Oise). A notre grande satisfaction, il s’est arrêté sur un tableau de modestes dimensions — qu’on peut contempler au Musée de Cherbourg —, un Fra Angelico qui ne comporte ni voix, ni livre, ni la moindre trace de transcendance, mais où, à sa façon, le prieur de Fiesole se révèle le plus fidèle à la conversio augustinienne.

On est alors amené à poser la dernière question majeure énoncée dans le titre de la conférence : les peintres s’imaginent-ils qu’ils vont influencer le spectateur, de même que les écrivains comptent faire des émules ? Il est difficile de résumer les analyses extrêmement fines qu’a proposées M. B. Clément des représentations picturales et de leurs symboles, ou des inscriptions contenues dans les tableaux. Les amateurs contemporains, qui ont tendance à considérer cette peinture comme un genre conventionnel et édifiant, ont du mal à imaginer son effet exemplaire. Or il y en a eu. A notre grand étonnement, M. B. Clément nous donne le récit de la « conversion » de la jeune Aurore Dupin, alors pensionnaire d’un couvent, en contemplation devant un tableau anonyme de la scène augustinienne. Dans l’Histoire de ma vie (III, 13) George Sand décrit son émotion, son vertige à l’annonce du Tolle, lege ! Mais, au lieu de lire le Livre, elle a lu tous les livres, à commencer par le Génie du Christianisme. Elle a été « convertie », par la peinture, à la lecture puis à l’écriture.

M. B. Clément conclut en se référant à Jacques Derrida commentant le mot de Cézanne sur la vérité en peinture. La conversion consiste, au sens propre, à se sentir autre, à devenir autre. Elle agit comme une ouverture. Tout système peut laisser apercevoir un passage, à l’aide d’une analogie ou d’une « figure », vers un autre système ou vers un au-dehors. Et il arrive parfois que la conversion vienne trop tard, comme celle de Bergotte devant le petit pan de mur jaune de Vermeer.

 

[224] Mercredi 2 avril 1997
Quinze siècles de littérature éthiopienne
Alain Rouaud, directeur d'études au C.N.R.S. et chargé de cours à l'I.N.A.L.C.O.

En premier lieu, le conférencier a situé le cadre géographique et linguistique : l’Ethiopie — l’ancien pays de Koush selon les Egyptiens antiques, nommé ensuite Abyssinie — est, dans sa plus grande partie, constituée par de hauts plateaux d’une hauteur moyenne de 1000 mètres (avec des sommets à plus de 4000 mètres). Les tribus couchitiques primitives ont reçu pendant longtemps l’apport des migrations d’Arabie du sud, du Yémen notamment, avant et après l’introduction du christianisme par les communautés gréco-romaines des ports de la Mer Rouge. On peut dire, en schématisant quelque peu, que l’unité de ce haut pays s’est faite principalement par les langues et la religion, avant le déclin qui va durer du VIème au XIIème siècle.

Ces langues sémitiques d’Ethiopie, héritées des émigrants sudarabiques, et pour nous à peu près inconnues, sont principalement le guèze (ou éthiopien classique, aujourd’hui langue morte), le tigré, le tigrigna (ces deux langues parlées surtout en Erythrée), l’amharique, le harari (langue de la cité de Harar, dont Rimbaud apprit les rudiments), plus quelques dialectes du sud. M. A. Rouaud s’est intéressé tout particulièrement à deux d’entre elles, et d’abord à la langue guèze. Celle-ci était la langue du royaume d’Axoum, fondé un peu avant notre ère. Elle a dû disparaltre de l’usage parlé autour du Xème siècle, mais s’est maintenue, telle la langue latine dans l’Europe médiévale et renaissante, comme langue savante et littéraire, jusque vers 1850. Elle est encore, de nos jours, la langue liturgique de l’église copte d’Ethiopie ; elle a été enseignée en France à la fin du XIXe siècle, à l’École des Hautes Études puis à l’Institut catholique de Paris où cet enseignement perdure. Aujourd’hui, la langue vivante qui présente la plus grande extension en Ethiopie est l’amharique, langue officielle de l’empire, parlée par plus de 10 millions d’Ethiopiens et largement diffusée, puisque la littérature moderne du pays est à 80% de langue amharique.

Dans la seconde partie de son exposé, M. Rouaud fait l’inventaire du patrimoine littéraire éthiopien.

Il explore d’abord le fonds guèze, que l’on peut classer historiquement en deux parts : celle du royaume d’Axoum, jusqu’au VIIe siècle, et celle du Renouveau, c’est-à-dire du XIIIe au XVe siècle. La première période se caractérise par l’influence de la culture du Proche-Orient hellénistique et par le développement du christianisme, apparu vers 330. Les œuvres les plus anciennes sont des traductions des livres saints ; mais on dispose également d’un corpus d’inscriptions (souvent bilingues grec-guèze) qui donnent de précieux renseignements sur l’implantation du christianisme des origines, en particulier sur la conversion du roi Ézanas. Ces traductions en guèze ont permis de conserver des textes considérés comme apocryphes par les autres Églises, comme le Livre d’Énoch, les Paralipomènes de Baruch, l’Ascension d’Isaïe. On peut y ajouter des ouvrages comme le Kérillos (ou Cyrille) , les Règles monastiques de saint Pacôme, une version christianisée de Physiologus, cette description des mœurs des animaux, source des stéréotypes actuels, qui eut un grand succès au Moyen Age. Il faudra attendre le XIIIe siècle, et surtout les XIVe et XVe siècles, pour retrouver une activité littéraire, avec des traductions d’œuvres arabes, mais aussi des actes de martyrs, des vies de saints (l’ouvrage le plus connu est le calendrier des saints ou synaxaire), des récits de miracles, dont le plus apprécié est celui des Miracles de la Vierge, des poèmes religieux comme les malke, comparables au blasons de la poésie courtoise et les quene, courtes pièces chantées à la messe. Au XVIe siècle, on trouve un texte apologétique écrit par un musulman converti du nom d’Enbagom, devenu père abbé : la Porte de la Foi, éloge du christianisme en forme d’argumentaire destiné aux Musulmans. La littérature de langue guèze ne cessera de décliner, jusqu’à sa fin au milieu du XIXe siècle ; cependant il faut mettre à part les Chroniques Royales qui appartiennent au genre conventionnel de l’historiographie, qui s’est prolongé jusqu’à nos jours, puisque l’empereur Haïlé Sélassié l’a pratiqué, en prenant lui-même la plume.

La littérature de langue amharique va prendre aussitôt la relève, puisqu’elle naît en 1855, au moment où le Négus Théodoros arrive au pouvoir. Désireux de moderniser son pays, il favorise la diffusion de textes bilingues et encourage le développement de l’imprimerie. A la génération suivante, apparaît un type nouveau d’écrivain : éthiopien de culture classique, mais jugeant cette littérature de clercs austère et fermée, s’ouvrant au contraire à l’Europe et au monde moderne ; tels deux auteurs : Afä Wäq (ou Afework), italophile, auteur d’ouvrages didactiques et du premier roman africain (1909), et Herouy Waldä Séllassé, romancier et grand voyageur. Pour conclure sur une note pittoresque, M. Rouaud a lu une page du premier roman écrit en amharique (Tobia) et dont le style fleuri fait penser à notre litttérature 1900 ainsi qu’aux Vies de Saints écrites par les descendants de la Reine de Saba.

 

[225] Mercredi 14 mai 1997
Thomas de Quincey et le poème en prose
Robert Smadja, professeur de littérature comparée à l'Université d'Orléans

Le dessein du conférencier était de montrer — à partir de deux œuvres de l’écrivain anglais, l’une fort célèbre, Les Confessions d’un mangeur d’opium, l’autre plus tardive et moins connue, conçue comme une suite des Confessions et intitulée Suspiria de profundis — l’évolution du simple récit poétique vers le véritable poème en prose, ainsi que d’établir une comparaison avec le genre cultivé en France, notamment par Aloysius Bertrand et Baudelaire, lequel s’inspira beaucoup de Quincey.

Les Confessions d’un mangeur d’opium, écrites en 1821 par le familier des poètes lakistes, qui fut par ailleurs un grand helléniste, se présentent d’abord comme un récit véridique et autobiographique, une relation de la vie et de l’aventure intérieure. De Quincey a inséré une étude des effets de la drogue entre deux éléments : un récit à la première personne et une exploration de l’imaginaire, c’est-à-dire une nouvelle voie poétique. Cela explique une double postérité de l’auteur à l’étranger : littéraire, avec Baudelaire, Michaux, Jünger, et scientifique avec des écrits médicaux, comme ceux de Joseph Moreau de Tours, alors qu’en Angleterre on note, à part William Blake, une grande pauvreté du poème en prose. Les Confessions constituent une triple quête, celle de l’émancipation du narrateur vis-à-vis de la dépendance de l’opium, celle de la vérité psychologique, et surtout une quête perpétuelle du souvenir, que le conférencier qualifie savamment d’« immense anamnèse », en quelque sorte un retour obligé à « l’inguérissable enfance », selon le mot de Sartre. Cette œuvre contient tous les traits caractéristiques du récit poétique, selon la classification de Jean-Yves Tadié : une relation autobiographique, relativement brève, à l’intrigue linéaire, avec des effets stylistiques, des personnages schématisés évoluant dans un espace urbain, sans description naturaliste. Il faut y ajouter un certain nombre de thèmes : celui, récurrent, de la coupure ou de la séparation (la mort de la sœur étant liée à la perte de l’enfance, ce qui autorise une lecture psychanalytique de l’œuvre), celui de la misère et de l’errance, celui de la ville, repris par Edgar Poe et Baudelaire, celui de la prostituée sublime et secourable, avatar de la sœur disparue. A signaler aussi un aspect propre de la temporalité, voisin de la vision proustienne, où le temps du récit reste toujours décalé par rapport au temps de l’histoire. M. Smadja insiste sur le lien poétique entre ces thèmes : un halo affectif, un traitement élégiaque, des éléments stylistiques, une certaine composition musicale, et surtout les visions oniriques provoquées par la drogue ; dont nous avons eu deux exemples remarquables évoquant Lautréamont et Michaux. « Il y a dans les Confessions des moments d’incandescence poétique qui illuminent l’œuvre, mais il ne faut pas les détacher de l’ensemble, ni de la totalité stylistique et thématique, ni de la vision globale d’une vie ».

M. Samdja aborde alors le second point de son étude, consacré à la suite des Confessions, les Suspiria de profundis, écrite en 1846 et contenant plusieurs nouvelles, dont Levana et Savannah La Mar, d’une authentique poésie. Sans doute on pouvait extraire des Confessions de véritables poèmes, mais en effaçant l’aspect philosophique ou psychologique, qui apparentait cette œuvre à un essai. Dans les Suspiria, la démarche descriptive de la vie intérieure est toujours présente et interrompue par des réflexions, mais on y relève des éléments poétiques originaux : d’une part, une conception nouvelle de la métaphore, qui annonce les correspondances baudelairiennes et préfigure la théorie du Symbolisme, d’autre part la prolifération d’images de plus en plus élaborées, créant une sorte de structure mythique. « Il s’agit là, dit M. Smadja, d’un des plus beaux textes poétiques de langue anglaise du XIXe siècle, alors que la production contemporaine reste prolixe, discursive et conventionnelle. »

Le conférencier a étudié ensuite les rapports de l’œuvre de Thomas de Quincey avec notre littérature. De 1822 à 1860, on compte en France plusieurs éditions des Confessions, dont une adaptation de Musset qui impressionnera Balzac, Gautier et que connut peut-être Nerval. A partir de 1840, les artistes s’intéressent aux excitants, au haschich et à l’opium ; Baudelaire entreprend un ouvrage sur Thomas de Quincey, avec lequel il partage de nombreuses affinités, en particulier le goût du voyage, réel ou imaginaire, de la musique et de l’angoisse existentielle. Mais, en dépit des emprunts de l’auteur des Fleurs du Mal à l’œuvre anglaise, les différences éclatent : les écrits de Quincey s’avèrent beaucoup plus profonds — au sens psychanalytique — que ceux de Baudelaire, plus proches de l’investigation phénoménologique. M. Smadja conclut en montrant l’opposition entre les deux poètes, du fait de la finalité différente de leur enquête. Cependant, ils restent indissociables, car le « mangeur d’opium », nouveau lotophage, a apporté une meilleure compréhension de Baudelaire et l’a aidé à donner naissance et statut au poème en prose.

 

[226] Jeudi 12 juin 1997
Jean de Léry et le siège de Sancerre (1573)
Géralde Nakam, professeur de littérature à l'Université de Nanterre

« Plus voir qu’avoir », telle était la devise de Jean de Léry (1534-1613) que Claude Levi-Strauss tient pour le premier des ethnologues. De ce Bourguignon calviniste militant, formé à Genève, nous savons peu de choses, si ce n’est que sa vie, presque toute inscrite dans les guerres de Religion, a connu bien des tribulations. Pasteur à Belleville-sur-Saône, puis à Nevers, peut-être à Orléans, puis à La Charité, à Couches (en Autunois), il est contraint, après 1586, à l’exil en Suisse, où il meurt. Mais il nous laisse deux ouvrages sur les deux grandes expériences de son existence. L’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, autrement dite l’Amérique (1578) relate sa participation, à l’âge de 23 ans (1557-1558) à l’expédition de Villegaignon, commanditée par Coligny, en partie pour préparer une terre d’asile aux huguenots persécutés. Après la Saint-Barthélémy, de La Charité il se réfugie, comme d’autres — Mathieu Béroalde, par exemple, ancien principal du collège de Montargis et un des maîtres d’Agrippa d’Aubigné, le père de l’auteur du Moyen de Parvenir —, à Sancerre, petite place-forte protestante, pour fuir les massacres et leur « tour de France » (13000 morts, dont 3000 à Paris). Il y subit alors les sept mois (janvier-août 1573) d’un siège mené par les troupes royales de Claude de La Châtre et marqué par une terrible famine. D’où son Histoire mémorable du siège de Sancerre, publiée en 1774 à La Rochelle.

Dans ce témoignage, pas de rhétorique ni d’ornements ampoulés selon la mode du temps, pas de préjugés ni de haine, mais, souligne Mme Nakam, « une nouvelle perception du monde, une révolution du regard », qui classe et ordonne, et un grand souci de l’exactitude. Jean de Léry dénombre les blessés et les tués, dont il dresse des listes nominatives ; il compte les coups de canon, il enregistre le prix des vivres, il note aussi bien le quotidien des humbles que les faits extraordinaires. Il procède de manière chronologique, mais, en fonction du déroulement du siège, il rythme son récit : alerte au début, avec les actes de bravoure de jeunes héros, il devient lent et pesant lorsque se répand la famine, qui est ainsi rendue encore plus tragique. Les assiégés consomment des cuirs bouillis, de la paille, des excréments. Cinq cents personnes meurent de faim, surtout des enfants de moins de douze ans. Il y a même un cas d’anthropophagie : un couple dévore son enfant mort et est condamné de ce fait au bûcher. Et Jean de Léry revit alors son aventure au Brésil, où il avait étudié les mœurs des Indiens Tupis. Eux mangeaient leurs ennemis prisonniers pour en capter l’énergie, ce qui lui inspire moins d’horreur que l’acte de Sancerre. Lui vient alors le regret de ne plus être, comme en 1557, au milieu d’eux, si fraternels, si amicaux, si rieurs. Où est la civilisation ? Où est la barbarie ? Autre interrogation à la vue de la destruction de la ville et du nombre des morts : comment accepter le problème du mal ? comment admettre le martyr des justes ? Jean de Léry y répond par le « symbolisme du centre ». Comme il a placé la famine au centre du siège, il identifie Sancerre à Jérusalem, centre biblique du monde, et le siège de 1573 répète celui de 70 (références à Flavius Josèphe), les catholiques jouant le rôle des Romains de Titus et les protestants étant le peuple élu auquel Dieu envoie des épreuves.

Si Jean de Léry touche un assez vaste public, à la fin du XVIe siècle, surtout dans l’Europe protestante, au point que son texte est souvent réutilisé, Mme Nakam montre que son titre de gloire est aussi d’avoir trouvé de l’écho chez Montaigne et chez Agrippa d’Aubigné.

Montaigne a probablement lu l’Histoire mémorable…, qui a pu conforter son horreur de la guerre civile. Mais c’est le Voyage au Brésil qui a directement inspiré et nourri le chapitre XXX (« Des Cannibales ») du premier livre des Essais. Les grandes questions (qu’entend-on par « sauvages » ? qui sont les vrais « barbares » ? en quel lieu peut-on combler la nostalgie d’une humanité harmonieuse ?) sont déjà chez Jean de Léry.

De même, d’Aubigné, en protestant sincère et irréductible, marqué à jamais par la menace de malédiction de son père s’il oubliait les pendus d’Amboise, utilise la chronique de notre pasteur assiégé dans le premier chant des Tragiques intitulé « Misères ». Mais, avec toute sa tension baroque, il la transforme en une vision insoutenable et expressionniste des souffrances du peuple pendant les guerres de Religion. Et quand, dans le cinquième chant (« Fers »), résonne le rire de Coligny qui, du haut du ciel, voit son propre cadavre profané et les horreurs perpétrées sur la terre, c’est dans la certitude de la revanche des élus sur les bourreaux vaincus et du bonheur ineffable promis dans la Jérusalem céleste. Pour d’Aubigné, c’est aussi un hommage aux victimes de Sancerre.

Mme Nakam, pour conclure, esquisse un parallèle entre le siège de Sancerre et les tragédies contemporaines et, notamment, entre Jean de Léry et Primo Lévi.

 

[227] Jeudi 16 octobre 1997
Un grand vigneron, Lamartine
André Lingois, professeur honoraire, secrétaire de la section orléanaise

Grâce à des oncles célibataires et à cinq sœurs mariées — dont il faut cependant racheter les parts — quatre beaux domaines avec château (Milly, Saint-Point, Monceau, plus Montculot près de Dijon) tombent entre les mains de Lamartine. Certes, le Mâconnais, si accidenté et si divers par ses terroirs, n’est pas partout propice à la vigne (par exemple SaintPoint), mais le conférencier — suivant en cela Claudius Grillet (un lamartinien injustement oublié) — estime à une centaine d’hectares la superficie des vignobles de Milly et de Monceau. Produisant en moyenne 7 000 hl par an, soit un million de bouteilles, Lamartine était effectivement un grand propriétaire vigneron. Il n’était d’ailleurs pas le premier de sa famille, son père ayant longtemps joué le rôle de gentleman farmer et son grand-père, François-Louis, ayant vraisemblablement, à la fin du XVIlle siècle, développé cette spécialisation. Ainsi, notre poète a-t-il baigné, pendant toute son enfance, dans cette atmosphère viticole, notamment au moment des vendanges à Milly, où se retrouve alors toute la maisonnée. Il est aussi à bonne école auprès de l’abbé Dumont, homme de confiance du châtelain de Pierreclos, curé sans foi mais fort convenable, qui farcit de notations vigneronnes les registres religieux.

Mais est-ce suffisant pour faire de Lamartine un grand vigneron, au sens que ces termes impliquent aujourd’hui ? En fait, le poète, happé d’abord par ses succès littéraires, puis par ses missions de secrétaire d’ambassade, ne s’intéresse vraiment à la vigne que dans les années 1840. « C’est une occupation plus noble que la littérature », écrit-il alors, d’autant plus que, l’obligeant à une résidence plus continue, elle lui permet de se faire élire député à Mâcon et d’accomplir la carrière politique — brève — que l’on sait.

Les vignes sont cultivées selon le système en vigueur encore en Beaujolais voisin, le vigneronnage, sorte métayage en parts de 4 hectares environ, avec partage de la récolte. Mais Lamartine n’est pas un gestionnaire rigoureux, car il est dépourvu de sens pratique et sa naïveté lui fait toujours espérer des réussites jamais confirmées. Ainsi se lance-t-il dans l’exportation de vin en Amérique, ce qui fut un véritable fiasco. Les difficultés financières viennent vite, ce qui le contraint à s’endetter et à se livrer à des pratiques peu légales vis-à-vis de ses métayers.

Après avoir « laissé sa lyre au vestiaire de la Chambre des députés » (C. Grillet), Lamartine, revenu à Saint-Point en octobre 1848, après son échec politique, essaie de renflouer son exploitation par des « travaux forcés littéraires », mais sans résultat. En 1859, il est obligé de vendre Milly, « la moelle de ses os », et c’est la curée des créanciers, le ballet des huissiers avec leurs commandements et les pressions à la baisse des acheteurs de vin. Jusqu’à la veille de sa mort, en 1869, il ne cesse de répéter ses plaintes devant ce désastre financier : « La terre m’a tué ! », gémit-il. Il laisse un passif de 2.214.000 francs-or, contraignant sa jeune veuve, Valentine de Cessiat, à tout vendre pour rembourser ses créanciers. La déconfiture est totale.

L’incompétence de Lamartine est facile à démontrer : il fut un piètre goûteur de vin, un mauvais vendeur, et sa gestion fut celle d’un poète et d’un « joueur invétéré » (« les vignes comme terrain de jeu, le soleil et la pluie comme croupiers »). Toutefois A. Lingois met en balance son attachement à la vigne et aux domaines, ainsi que sa générosité envers les paysans, qui furent plus nombreux à son enterrement que les gens de lettres.

Aujourd’hui, les vignes de la région sont entres les mains de nombreux propriétaires qui utilisent souvent le nom du poète pour désigner leurs parcelles ou leurs cuvées. Un « caveau Lamartine » s’est même ouvert pour la vente de Mâcon blanc. Cette reconnaissance posthume, n’est-ce pas la vraie gloire du vigneron malheureux ?

 

[228] Jeudi 13 novembre 1997
Paris-Athènes ou le voyage entre deux langues et deux cultures
Vassilis Alexakis, romancier et cinéaste, Prix Médicis 1995

Il ne s’agissait pas à vrai dire d’une conférence, mais d’un entretien conduit par Mme Doron, présidente des Amis de la Grèce, et d’un dialogue avec le public sur le thème : thème qui fut d’ailleurs l’objet d’un livre en 1985, récemment réédité.

Mme Doron a d’abord demandé à l’écrivain les raisons de l’ordre du voyage : pourquoi Paris-Athènes et non Athènes-Paris ? « Il s’agissait pour moi, répond M. Alexakis, de montrer la nostalgie de ma terre natale quand j’étais d’abord un étranger à Paris. » Et d’évoquer ses souvenirs lorsqu’il est arrivé en France à 17 ans, avec un bagage linguistique fort réduit. Plus tard, après avoir suivi les cours de fEcole de journalisme de Lille — où il apprit vite à maîtriser notre langue (au point de perdre son accent hellénique qu’il met aujourd’hui un point d’honneur à retrouver, pour ne pas être totalement francisé) — et après s’être installé à Paris, il a éprouvé le besoin de reprendre contact avec la Grèce, alors encore sous le régime des Colonels. Il avoue avoir été contraint à un effort pour mieux connaître son pays ; mais M. Alexakis précise bien qu’il ne s’agissait pas en premier lieu de la Grèce antique, présente de manière trop artificielle et officielle, la mythologie, par exemple, ayant été revue, moralisée et censurée par le christianisme

A un auteur qui connaît en France un succès plus qu’estimable, à un écrivain doté d’une « double identité », une seconde question était inévitable : comment se situer par rapport à ces deux langues et à ces deux pays ? M. Alexakis a répondu qu’il s’agissait là d’un faux problème et qu’il ne fallait pas s’apitoyer sur les personnes « déchirées entre deux cultures ». Cette situation n’est pas forcément inconfortable, dit-il, surtout si l’émigration a été volontaire. La difficulté n’est pas de changer de langue, mais de garder intactes les deux langues. Cette coexistence offre même des avantages, chaque langue ayant ses facilités ; la « seconde langue » permet l’humour, lequel se nourrit de distance. M. Alexakis reconnaît que certains de ses livres lui ont imposé la langue grecque, en particulier ceux qui révèlent « la part intime de soi ». Ainsi Talgo — où s’imbriquent les images de trois villes, Paris, Athènes et Barcelone — a été rédigé en grec, puis traduit en français ; et la traduction permet de saisir les imperfections du texte original…

Dans la conclusion de l’entretien, l’écrivain a justifié une fois de plus son projet initial : le retour à Athènes a pour but une vision plus claire en soi-même. « Mais, dit-il en souriant, je n’ai pas clarifié les choses ; j’écris pour connaître la fin de l’histoire. L’identité est plus intéressante comme question que comme réponse. »

Un échange s’est ensuite instauré avec le public qui a interrogé M. Alexakis sur ses goûts en poésie, sur ses auteurs français préférés (d’une part ceux de la jeunesse comme Alexandre Dumas, Jules Verne, Edmond Rostand, Zola, d’autre part ceux qui ont donné le choc de la modernité comme Ionesco et Beckett — encore des étrangers! —), sur les auteurs grecs qui ont marqué sa formation (les présocratiques, Aristophane, Séféris, Tsirkas), sur ses autres activités (le journalisme, le dessin, le cinéma).

La séance a été prolongée par la projection de la première partie d’un des films récents de V. Alexakis, Les Athéniens. Le titre désigne à la fois les personnages (un groupe d’Athéniens sortis tout droit d’un roman picaresque, filmé dans une Athènes laide et polluée) et la tragédie jouée à l’Odéon d’Hérode Atticus, un pastiche bourré de grandiloquence. On retrouve là un des thèmes chers à Vassilis Alexakis : les héros antiques font de l’ombre aux « Grecs d’aujourd’hui ».

 

[229] Jeudi 11 décembre 1997
Autour du viol et de la mort de Lucrèce
Pierre Pouthier, professeur honoraire à l'Université de Limoges

Le sujet de la conférence ramenait apparemment à la Rome archaïque. On aurait pu considérer cet épisode de la légende comme un récit romanesque mineur, malgré son influence sur la destin de la Cité. Mais la solide démonstration de M. Pouthier en a montré l’importance, en soulignant les aspects historique, politique et sociologique.

L’aventure tragique de la vertueuse épouse de Tarquin Collatin, déshonorée par le plus jeune fils du roi Tarquin le Superbe, est devenue, au cours des âges — et surtout par l’intercession de Tite-Live à l’époque augustéenne — un véritable fait national pour les Latins, au même titre que, chez nous, la « geste » de Vercingétorix, Clovis, saint Louis ou... Jeanne d’Arc.

Le récit de cette aventure, connue par les dernières pages du livre I de l’Histoire livienne, doit être replacé d’emblée dans son cadre légendaire : cette tragédie sanglante, à l’intérieur d’une même « gens », évoquant les crimes des dynasties grecques, donne aux Romains une « garantie hellénique » ainsi qu’une aura mythologique.

Le cadre politique doit être pris en compte : la mort de Lucrèce est liée à la naissance de la République, à la condamnation du regnum privé de virtus. Cependant la chute des Tarquins ne donne pas lieu, d’après Tite-Live, à une violence révolutionnaire ; l’histoire projette dans le passé les mythes républicains du Ile siècle avant notre ère. En revanche, l’écrivain latin a fort bien vu un aspect important de la dimension historique de l’événement, c’est-à-dire le reflux de la puissance étrusque. Cela dit, il faut contrôler le récit livien en le confrontant aux trouvailles archéologiques. Il apparaît alors que les Étrusques ont dû vraisemblablement abandonner le pouvoir en 509, mais que, pendant un demi-siècle, ils ont laissé dans l’Urbs leurs bâtisseurs et leurs artisans.

Le conférencier insiste alors sur la portée de l’événement en tant que « ressort national ». D’un point de vue sociologique, le viol et le suicide de Lucrèce appartiennent à la mentalité primitive : ces actes font appel à la « violence fondatrice » analysée par G. Dumézil ; ils créent la « dette de sang », qui va se traduire de manière adoucie par la punition collective de la famille royale. Tite-Live replace tout cela dans un cadre social cohérent, qui correspond à la naissance du droit romain. Cependant le suicide en question semble répondre davantage aux préoccupations des Stoïciens, par l’entremise de Cicéron, c’est-à-dire les tenants d’une philosophie modérée, dépouvue de toute métaphysique.

L’historien, dit en conclusion M. Pouthier, écrit l’histoire que son temps exige, ce « lieu de mémoire », lieu virtuel où un peuple a l’impression de retrouver les éléments de son thème national.