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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1992 et 1993

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[187] Mercredi 22 janvier 1992
Images de Rome dans La Modification de Michel Butor
par Geneviève Dadou, ancien professeur de khâgne au lycée Pothier d'Orléans

Cette œuvre de 1956, aujourd’hui classique, se présente, dit la conférencière en préambule, comme « un kaléidoscope d’images déformées par le souvenir ou par le rêve, et transformées par la magie du romancier ». Le héros, Léon Delmond, pris entre deux femmes et deux vies part pour son douzième voyage à la recherche d’une ville fascinante en même temps qu’à l’investigation d’un Moi difficile à cerner. C’est au cours des vingt-deux heures (!) passées dans un wagon du Paris-Rome que va se produire la « modification ».

Dans un premier temps, G. Dadou a passé en revue quatre voyages significatifs du héros, épars dans le roman placé sous le signe de « l’achronologie systématique » : deux sont faits avec l’épouse, les autres avec la maîtresse, Cécile, qui fait connaître à Léon la Rome baroque et d’autre part, circonscrit son territoire : du Palais Farnèse jusqu’à Saint-Jean de Latran avec un lieu privilégié : la Piazza Navona et son célèbre café Tre Scalini. A cette période de découverte romaine, enthousiaste et heureuse, notre guide a opposé en second point la visite incomplète qui aboutit à une frustration : tout le passé religieux de Rome est refusé par Cécile l’anticléricale si bien que Léon visite seul Saint-Pierre, le Musée du Vatican et surtout la Chapelle Sixtine avec sa fresque du Jugement dernier, visite d’ailleurs préparée par la lecture du VIe livre de l’Enéide (Enée aux enfers) qui marque fortement l’imaginaire du héros.

Plein de réminiscences culturelles, mais aussi d’angoisses personnelles, Léon Delmont, dans son compartiment surchauffé, est en proie à un véritable cauchemar. Cette dernière approche du roman évoque sa descente aux enfers, où se déconstruit le mythe de Rome. Le délire devient si violent que les voyageurs du train se confondent avec les personnages de Virgile et Michel-Ange, auxquels se joint comme guide la louve fondatrice. G. Dadou voit dans ce délire une confrontation entre la tradition antique et la tradition chrétienne, entre la mythologie la plus ancienne et tous les personnages de l’Histoire, mais aussi comme une interrogation sur l’homme, le héros et le lecteur, — le « vous » adopté par Butor faisant entrer chacun de nous dans l’histoire.

Au fond, le vrai sujet, n’est pas tant l’évolution psychologique du personnage central que les multiples visages de la Ville, matière même de l’œuvre d’art. La Modification apparaît comme une méditation sur le mythe romain et les paysages urbains, à la manière de Chateaubriand.

 

[188] Mercredi 12 février 1992
La Bible a l'épreuve des citations
par Pierre Monat, professeur à l'Université de Besançon

M. Monat a rappelé d’abord la valeur fondamentale de la citation chez les Anciens, qui lui attribuaient un rôle de testimonium indiscutable, mais aussi ses dangers, car la citation, sortie du contexte, est détournée de son sens, ou mal comprise, voire l’objet d’un total contresens. Le grand livre sacré n’a pas été à l’abri de ces mésaventures. Le but du conférencier était de montrer comment la Bible avait été utilisée de façon sérieuse par des gens qui la considéraient comme une auctoritas, mais aussi de façon arbitraire, en toute bonne foi, tous ces extraits ayant constitué en quelque sorte des anthologies ou des dossiers servant d’argumentaires.

En premier lieu, M. Monat a fait un rappel du monde de la Bible et de sa transmission à travers les âges. Il ne faut pas perdre de vue que la Bible est une collection de livres d’époques différentes, liés à l’histoire d’un peuple pendant quatorze siècles, écrits peu homogènes, de styles parfois opposés. A cela s’ajoute un problème de traduction : au départ, l’oeuvre est écrite pour la plus grande part en hébreu, le Nouveau Testament en grec ; la seconde étape est la traduction en grec à Alexandrie dite des Septante ; vient ensuite la traduction latine, artisanale et maladroite dite des Veteres Latinae, suivie au IVe siècle de la version de saint Jérôme appelée Vulgate et officialisée par le Concile de Trente… si bien qu’il y a aujourd’hui de sérieuses différences entre la vieille Bible de nos grands-parents et celle d’Elie Chouraqui… M. Monat a étudié ensuite les conditions de l’utilisation des textes sacrés dans le dialogue entre juifs et chrétiens d’une part, entre chrétiens et païens de l’autre — dialogue parfois difficile, autour de l’héritage commun, ou autour d’un texte de base ou « canon ». Certains textes ont entraîné d’interminables discussions.

Pour renforcer l’autorité de la Bible, les auteurs chrétiens ont confectionné des excerpta (morceaux choisis) ou testimonia (témoignages), dont M. Monat a donné plusieurs exemples, regroupés autour d’un thème, de manière à constituer de véritables dossiers. Ceux-ci étaient parfois des centons hétéroclites et certaines lectures allaient à l’encontre radicale de la version primitive.

Le conférencier s’est ensuite interrogé sur la fonction de ces recueils de testimonia : ils ont été abondamment utilisés dans les polémiques avec les Juifs et avec les païens, où leur valeur prophétique était mise en évidence. On se pose encore des questions sur la provenance de ces dossiers, sans aller jusqu’à affirmer comme cet Anglais qu’il s’agissait d’une sorte de pré-évangile. Il y a eu sans doute deux étapes, et la première remonte peut-être aux Esséniens ; « de toute façon, ce sont des témoignages authentiques qui peuvent recouper, ou éclairer la grande tradition ».

 

[189] Mercredi 25 mars 1992
L'Antiquité dans le cinéma des origines de 1900 à 1925
par Claude Aziza, professeur à l'Université de Paris-III et critique cinématographique

Le conférencier a d’abord fixé ses limites : la période étudiée va du premier film "à l’antique" (Néron essayant du poison sur des esclaves, de l’Italien Promio), réalisé un an seulement après l’invention des Frères Lumière, jusqu’au début du parlant. Le mot de peplum n’était pas employé, car il date des années soixante. Par commodité, M. Aziza propose la dénomination d’archaïo-peplum pour désigner la production antérieure à 1918. Ce cinéma, très abondant, est l’héritier de certaines formes littéraires et artistiques où l’Antiquité a une place de choix. Les exemples les plus marquants se trouvent dans le roman du XIXe siècle, Les Martyrs, Salammbô, mais aussi Les Derniers Jours de Pompéi, Fabiola, Ben-Hur ou Quo Vadis?. Mais il faut ajouter l’influence de l’opéra, de la peinture — en effet les peintres dits "pompiers" sont de gros consommateurs d’Antiquité — du mystère médiéval, et même du cirque. Les films de cette période sont de courtes bandes muettes, des tableaux vivants ; assez vite vont se multiplier les adaptations d’œuvres littéraires ; ainsi on va compter dix-huit versions en dix ans des Derniers Jours de Pompéi ; en 1910, quatre Messaline sont réalisées. Ces films qui parfois prêtent à sourire ont fait avancer la technique : ainsi dans le premier grand film à peplum, la Cabiria de Giovanni Pastrone apparaissent pour la première fois le travelling et les trucages.

Les sujets peuvent être rangés en quatre groupes : la Bible, le christianisme et ses martyrs, la mythologie et ses légendes, et Rome, une Rome mythique et fantasmagorique, centrée autour de César et de l’Empire, avec ses « monstres », comme Néron, Poppée et Messaline. Mais il ne faut pas s’y tromper, le pittoresque n’est pas gratuit. Aucun de ces films — en majorité italiens - n’est innocent : chacun fait passer une image de la Romania, une image de l’unité que seul le passé pouvait donner. Ce cinéma de divertissement est en quelque sorte un cinéma orienté.

De cette immense production, où l’on compte plus d’un millier de films, il ne reste bien souvent que des titres. Les oeuvres qui ont été sauvées en revanche sont de grands films, ou qui contiennent des séquences remarquables, comme la course de chars du Ben-Hur de Fred Niblo (1925) que nous avons eu la chance de voir. « Ces films, conclut M. Aziza, ont préparé notre vision actuelle de l’Antiquité et ont fait rêver des millions d’hommes du monde entier… »

 

[190] Mercredi 15 avril 1992
Le sacrifice chez les Aztèques
par Jean Rose, agrégé des Lettres, enseignant à Chartres, après avoir été professeur et conseiller culturel au Mexique et en Amérique du Sud

Le but du conférencier était de mettre fin à un certain nombre d’idées reçues et de faire comprendre les raisons profondes de ce rite jugé barbare et en contradiction avec une civilisation aussi raffinée.

L’offrande à Cortès d’une jarre de sang humain et le tzompantli ou chevalet de crânes empalés font encore frémir au point que ce rite est souvent présenté comme un « accident » ou un phénomène marginal. Or c’est là une grossière erreur, dit M. Rose ; le sacrifice humain est au centre de tout pour ce peuple qui a imposé sa domination pendant deux siècles. Selon leurs croyances, l’univers en perpétuel mouvement reçoit son énergie du sang humain ; ce sont les dieux qui, les premiers, ont donné leur sang et les hommes doivent les imiter. Le sacrifice est un devoir qui assure la continuité des dieux et du cosmos ; il est également lié à un lieu doué de vertus particulières : le centre de l’Univers — d’où le choix de Tenochtitlan-Mexico désigné par les dieux, Quetzalcoatl (le célèbre « serpent à plumes ») en tête. Dans ce lieu privilégié de la communication avec le divin, où l’équilibre du cosmos ne peut être maintenu que par le don du sang, les sacrifices humains ont lieu sur une grande échelle. Mais à ce sujet M. Rose pense qu’il faut sans doute ramener le chiffre avancé de 80.000 victimes annuelles à un millier. Ces sacrifices sont faits selon des rites divers : mort par les flèches, par le feu, par la décapitation, par la noyade, lorsqu ‘il s’agit d’enfants, et même au cours d’un jeu qui rappelle celui des gladiateurs (un guerrier sans armes, les mains attachées, subit les assauts de cinq adversaires armés). A tous ces rites, qui ont été empruntés à d’autres pays, les Aztèques ont imprimé leur marque personnelle — pour nous insoutenable — : l’arrachement du cœur de la victime et la présentation de ce cœur tout palpitant au Soleil. Laissons de côté notre sensibilité occidentale : après l’exécution rituelle, le cannibalisme ; la chair du supplicié est consommée avec du maïs, la cuisson ayant transformé ces deux éléments en nourriture qui donne aux membres de la communauté les deux formes d’énergie, en tant qu’êtres vivants et en tant qu’éléments du cosmos.

Avant de conclure, M. Rose a passé en revue les différentes explications habituellement données à ce rite. Celles qui sont d’ordre matériel, comme l’excédent démographique, sont à rejeter ; parler d’une stratégie de la terreur ou d’un rituel qui renforcerait l’image de la hiérarchie sociale n’est pas satisfaisant non plus. Pour les Aztèques il n’y a pas de séparation entre le profane et le sacré, la terreur était acceptée par tous, y compris les victimes associées à l’œuvre de préservation du Cosmos. Le sacrifice était le moteur de cette mission sacrée, non l’instrument. « Enseigné par les dieux, il est imposé par l’ordre des choses. Comme le disait Jacques Soustelle, il n’est inspiré ni par la cruauté, ni par la haine… »

 

[191] Jeudi 21 mai 1992
Faut-il commémorer Arthur Rimbaud ?
par Jean-Marie Barnaud, professeur au Lycée de Grasse, poète et romancier

J.-M. Barnaud a tout d’abord reconnu sa dette envers son ami Alain Freix, lui-même poète et spécialiste de Joë Bousquet, et avoué ensuite qu’il était difficile d’associer l’idée de commémoration avec le nom de Rimbaud, car celui-ci est avant tout l’homme du refus : refus de la littérature, refus de la mère « au bleu regard qui ment ». De plus, commémorer, c’est sacraliser l’événement, en effacer la singularité… « L’enfant de Charleville a troué d’une balle l’horizon de la poésie », disait René Char. Commémorer, c’est aussi faire la part belle à la légende. Pour y échapper, pour retrouver le regard naïf sur le « passant considérable » selon Mallarmé, notre conférencier nous propose trois lectures exemplaires de Rimbaud, trois lectures de poètes : André Suares, Joë Bousquet et René Char.

Le premier, un grand esprit trop méconnu de nos jours, avait dès 1912 — l’année où Paterne Berrichon publie son hagiographie — en chantier un livre sur Rimbaud que Gide voulait publier, après avoir demandé à Claudel d’écrire aussi « son Rimbaud », dans l’espoir d’une belle empoignade. Suarès avait vu juste : « Rimbaud est trahi par le culte qu’on lui rend ». Ce qui nous intéresse davantage aujourd’hui, selon J.-M. Barnaud, c’est l’étude de la poétique de l’auteur des Illuminations. Suarès a bien vu les deux grands traits d’écriture, « entrée dans la modernité » : d’abord la disjonction, c’est-à-dire la réaction contre la tyrannie du langage, grâce à une écriture « éclatée et hallucinée », en second lieu, l’ellipse, une écriture de combat, laconique, « figure du solitaire ou de l’homme pressé ».

Le deuxième lecteur, Joë Bousquet, pourtant assez fidèle au Surréalisme, n’a pas suivi André Breton dans son jugement sur Rimbaud. Il ne distingue pas l’admirable poète du trafiquant d’Abyssinie : il existe une secrète fidélité de Rimbaud à lui-même dans son abdication. La poésie, c’est « l’arme de vérité qui permet l’exploration de la vie ». Ecrire n’est ni une consolation ni une fuite, ce n’est pas traquer l’absolu, c’est « briser la chambre au miroir ». Pour Bousquet, le rapport essentiel entre la poésie et la vie n’a pas été interrompu par le silence de Rimbaud au Harrar, « Un poète ne peut quitter la poésie », écrivait-il à Lucien Becker.

René Char reconnaissait trois maîtres : Héraclite, Lautréamont et Rimbaud. Comme chez Suarès et Bousquet, le regard poétique de Char sur Rimbaud protège la poésie, mais aussi la réactive et en révèle le sens. Char refuse la lecture universitaire : « un poème exige la participation, la rencontre d’un regard. Lire la poésie, c’est un acte physique, même un acte amoureux… »

Après un développement sur Char lecteur de Rimbaud J.-M. Barnaud a conclu sur quelques vérités simples : il n’y a pas de Rimbaud définitif ; trois lecteurs lui ont rendu sa liberté, sans « réduction idéologique » ; la vraie lecture rend le texte à sa différence. Après Rimbaud, la poésie est vouée à l’éclair ; le poète est voué, comme le dit si bien René Char, « à vivre dans l’entr’ouvert, sur la ligne de partage entre ombre et lumière… ».

 

[192] Mercredi 18 novembre 1992
Urbanisme et pensée romaine
par Louis Valensi, Inspecteur général de l'Education nationale

M. Valensi a d’abord défini le mot d’urbanisme, né au XIXème siècle : celui-ci désigne à la fois une organisation de l’espace, une répartition équilibrée des surfaces et une maîtrise des problèmes de la vie communautaire. Pour le Romain comme pour le Grec, dont il a recueilli l’héritage, la ville est le lieu de la civilisation en même temps qu’elle apparaît comme « la traduction au sol d’un ordre cosmique ».

Le conférencier a construit son exposé sur trois points majeurs qui correspondent aux trois grandes fonctions de la ville antique qui était un espace sacré, un sanctuaire du droit, un lieu de mémoire. Il s’est appuyé sur des textes latins — textes des poètes le plus souvent — et a illustré son propos de diapositives évocatrices, du Forum de César aux provinces lointaines.

Fonder une ville est un acte religieux : le tracé du premier sillon ou « sulcus primigenus » par Romulus, rite d’origine étrusque, a été un symbole maintes fois représenté ; d’autres actes religieux suivront, comme les rites de purification. Cette conception aura une triple conséquence : Rome se conçoit comme une ville close régie par Jupiter, comme le siège de la paix des dieux, enfin comme un reflet de l’ordre cosmique. L’urbanisme serait en somme « né de la vision surnaturelle des choses ». Dans l’Urbs, sanctuaire du droit, l’espace est hiérarchisé, en quelque sorte par cercles concentriques : le pomoerium, siège de « l’imperium domi », l’Ager Romanus, lieu des innombrables cultes chantés dans les Fastes d’Ovide, et l’Ager publicus. La ville est également le lieu d’application du droit qui délimite les prétentions de chaque groupe social, et le lieu où s’exerce le métier de citoyen. L’Urbs est aussi le lieu privilégié de la mémoire, d’abord la mémoire du sol (les terres des colonies les plus lointaines ont été cadastrées dans un quadrillage parfait et le double envoyé à Rome), mais surtout la mémoire de la bienveillance divine et des hauts faits des hommes ou de leurs bienfaits. La ville est marquée par la volonté de structurer géométriquement l’espace, comme à Timgad (superbement photographié du haut du ciel) ; cet espace devient monumental et théâtral, jusqu’aux confins de l’Empire comme à Palmyre. Héritée de la Grèce, l’architecture romaine a changé les proportions et s’est vouée au grandiose.

Dans sa conclusion, d’un raccourci remarquable, de Milet dessiné par Hippodamos à l’Urbs codifiée par Vitruve, M. Valensi nous a montré que l’urbanisme n’est pas une science de technocrate, mais une synthèse entre réalité, politique, économie, droit, religion… et mythe.

 

[193] Mercredi 9 décembre 1992
De la Préhistoire à l'Atlantide des mégalithes, les leçons du radiocarbone
Jean Deruelle, ingénieur, ancien élève de l'Ecole Polytechnique

M. Deruelle a publié en 1990, aux éditions France-Empire, un ouvrage portant le même titre qui s’inscrit délibérément dans la ligne d’une « Nouvelle Préhistoire », laquelle ne fait pas encore l’unanimité chez les archéologues actuels.

Il a surpris d’emblée en prenant au pied de la lettre le mythe platonicien de l’Atlantide. Si l’on en croit le Critias et le Timée, cette île immense, au-delà des colonnes d’Hercule, avait constitué un vaste et riche empire, qui s’est étendu jusqu’au Bassin méditerranéen. Mais les rois de ce pays, devenus des conquérants belliqueux, ont vu leur île engloutie sous les flots, par punition des dieux.

La seconde surprise a été la relecture de l’Histoire, et surtout de la Préhistoire, à la lumière du mythe en premier lieu, et ensuite du radiocarbone. Selon notre conférencier, l’effondrement des royaumes crétois, mycéniens, hittites était dû au déferlement des « Peuples de la Mer », qui ont failli ruiner l’Egypte à deux reprises. Cette vaste opération attestée par les historiens impliquerait l’existence d’une grande puissance, la fameuse Atlantide. Dans le Timée, Platon — à qui nous devons faire confiance — règle d’un coup le débat sur l’origine de ces envahisseurs « venus du fond de la mer Atlantique, il y a neuf mille ans » et qui ont conquis des bases en mer Tyrrhénienne (en Sicile, en Sardaigne et en Corse) d’une part, en Afrique du Nord et en Libye de l’autre. C’est alors qu’il faut parler de la « révolution copernicienne » du radiocarbone ou « carbone 14 ». On sait que la radioactivité permet de dater, avec une marge relativement étroite (un à deux siècles), les vestiges d’origine végétale ou animale. Cette méthode a ouvert en archéologie « plusieurs millénaires inconnus ». L’Europe centrale et du Nord apparaît dès le 6ème millénaire comme un foyer de civilisation avancée ; il faut donc reculer de 1 000 ans au moins toutes les dates traditionnelles de la Préhistoire et — nouvelle surprise! — il faut inverser les mouvements des peuples : ce sont les « Nordiques » qui sont allés vers l’ouest et non les Indo-Européens qui ont déferlé vers l’est. Le radiocarbone a également révolutionné notre connaissance de la civilisation des mégalithes : la plupart d’entre eux auraient été érigés entre 4 500 et 3 000, bien avant qu’il fût question des Mycéniens et des Minoens, qui passent couramment pour être les inspirateurs de ces monuments. Or ces « barbares constructeurs » connaissaient, selon M. Deruelle, l’astronomie et même le théorème de Pythagore !

Etonnés par ces révélations, nous attendions le dernier mystère : où faut-il chercher l’Atlantide engloutie ? Ni à Santorin, ni dans les sables du royaume d’Antinéa, ni au large de l’Armorique, mais sur un large plateau marin entre Angleterre et Pays-Bas, que M. Deruelle a assimilé au Dogger Bank. Par suite d’un réchauffement du climat provoquant une montée du niveau de la mer, l’île aurait été submergée, comme la ville d’Ys ou le Zuydersee au Moyen Age…

 

[194] Mercredi 6 janvier 1993
Le pouvoir poétique des mots
Georges Dalgues, instituteur honoraire, trésorier-adjoint de la section

S’autorisant de la phrase célèbre de Mallarmé : « Ce n’est pas avec des idées que l’on fait des vers, c’est avec des mots » et prenant appui sur ce fait que l’usage commercial que nous faisons du langage nous aveugle sur la réalité objective des éléments qui la composent et nous rend insensibles les pouvoirs physiques des mots, G. Dalgues a montré, preuves en main et à l’oreille, que le poète se sert de ces mots « non pas selon leur sens, mais selon leur pouvoir ».

Après avoir insisté sur l’ambiguïté fondamentale du mot-en-soi, du mot-objet, matière impure qui mêle inséparablement son et sens, et de plus matière commune et usée, à travers les noms de personnes (Minos et Pasiphaé, Isabelle et Claire, Verlaine et Nerval), à travers les noms de lieux, exotiques, comme Chandernagor et Samarcande, ou familiers, comme Orléans, Beaugency ou la litanie du Conscrit des Cent Villages d’Aragon, à travers les mots répandus dans les glossaires, les dictionnaires, les encyclopédies, les précis techniques, les manuels et les catalogues, le conférencier nous a donné à entendre ce que tels mots peuvent comporter de sensualité sensible, et combien la matière verbale — d’essence magique — peut parfois l’emporter sur la matière mentale — de nature logique. Matière verbale qui suppose, pour qu’en soient accueillies en profondeur les vertus d’enchantement, une certaine forme de sensibilité formelle, parallèle à la sensibilité musicale.

Mais si un seul mot peut être poésie, c’est au poète d’assembler les mots pour en faire le vers — et le poème. Qu’est-ce qu’un beau vers (et nous en avons eu de rayonnants exemples), sinon la combinaison miraculeuse de mots qui allient en perfection l’idée et l’image, le sens et le son, l’énoncé et son rythme.

Les lois de cet alliage restent à définir, et tout beau vers porte en soi son propre secret, puisqu’un beau vers peut naître même d’une idée ou d’une image fausses. Sans doute, l’allitération, par exemple, a-t-elle des pouvoirs éprouvés. Mais il est bien d’autres combinaisons poétiques, que c’est au poète de gouverner, et selon un code qui lui est personnel. Il résulte de tout cela que le vers est unique, intouchable (« Dignité du vers : un seul mot qui manque empêche tout », dit Valéry) et donc essentiellement intraduisible. Et preuves faciles en sont abondamment données.

Passant ensuite à un essai de définition de la poésie verbale, G. Dalgues rappelle la querelle qui, dans les années 25, opposa l’abbé Bremond et Paul Valéry sur la « poésie pure ». Pour l’abbé Brémond, est poète celui qui, naturellement, enregistre en vers l’injonction intérieure qui le soulève (cf. Lamartine et les surréalistes). Pour Valéry, est poète celui qui, lucidement, compose ses vers « avec des mots entre tous élus, d’abord, pour leur matérialité… ».

Non qu’il faille nier « l’inspiration », ni que les dieux « gracieusement nous donnent pour rien le premier vers », à la hauteur duquel le poète s’efforcera de porter tous les autres. Mais tout poème est d’abord travail d’ouvrier de la langue et, contrairement à une idée reçue, tout poète est d’abord un versificateur.

En tout état de cause, force nous est de constater que, si nous savons où réside la poésie (c’est-à-dire dans le langage des hommes…), son essence nous reste mystérieuse, et que le problème de ses origines, de sa nature et de ses cheminements en nous n’est pas près d’être résolu.

Elle n’en existe pas moins, et il n’est que de l’entendre. Ce dont, pour finir, G. Dalgues ne veut pour preuve que « cette grappe de Chanaan » qu’est la fin de La Maison du Berger de Vigny, qui s’achève sur le plus beau vers peut-être de la langue française :

« Ton amour taciturne et toujours menacé ».

 

[195] Mercredi 27 janvier 1993
Le thème "matricidaire" d'Oreste, du tragique grec à la psychanalyse
Jean Gillibert, metteur en scène, acteur, directeur de troupe, écrivain et psychanalyste

Le premier propos a été une référence à Freud et au complexe d’Oedipe, c’est-à-dire au désir de tuer le père et de s’unir à la mère, complexe qui est en quelque sorte une interprétation du mythe. Il y a une différence notable entre l’analyse freudienne et le mythe tragique, car la tragédie antique repose sur la nécessité de la croyance en l’oraculaire : dès la naissance de son fils, Laïos sait qu’il sera tué par lui.

M. Gillibert a ensuite étudié le mythe d’Oreste dans la trilogie eschylienne. La première pièce, Agamemnon, raconte le retour du chef argien et son assassinat par Clytemnestre et Egisthe, meurtre rituel, sauvage, avec émasculation. Oreste doit revenir comme vengeur de son père ; il apparaît au début des Choéphores devant le tombeau d’Agamemnon, où aura lieu la reconnaissance avec Electre. Le choeur des Choéphores, ou porteuses d’offrandes funèbres, joue un rôle essentiel. Leur chant rituel va pousser Oreste à la réalisation du meurtre, le lyrisme conduisant progressivement à l’exaltation et à la vengeance. Cependant la décision du vengeur est prise dès le départ. Comme chez Corneille (et on pense aux stances du Cid) la tragédie grecque n’est pas — contrairement à ce qu’on croit — une illustration du Fatum ou de la Moïra, mais bien l’aboutissement d’une volonté. Sans doute Oreste a besoin d’affermir sa nécessité de vengeance, il a besoin des imprécations d’Electre, de la ritualisation de la mort du père par l’intermédiaire du choeur. Il commettra alors le « matricide », et c’est justement la psychanalyse qui a nommé cet acte, alors que les Anciens utilisaient indifféremment le terme de parricide.

M. Gillibert a longuement insisté sur la violence de ce théâtre, en distinguant les scènes de présentation et d’exhibition des « représentations » où le langage sert de médiation, selon la distinction germanique entre Vorstellung et Darstellung. La projection des cadavres de Clytemnestre et d’Egisthe dans l’orchestra par la machinerie de « l’ekkyklèma » fait partie des premières.

Après deux digressions passionnantes sur la comparaison entre Oreste et Hamlet d’une part, et sur la tragédie grecque et le drame wagnérien de l’autre, le conférencier a abordé la troisième pièce de la trilogie, Les Euménides, où interviennent les dieux, où Apollon donne sa voix à Oreste. Tuer devient un acte autant théologique que psychologique, jamais mythique. A ce sujet, l’analyse rationnelle de Freud est particulièrement éclairante. M. Gillibert aborde enfin la pièce d’Alfieri, cet aristocrate italien qui vivait en France à la Révolution. Les données sont les mêmes que dans Eschyle, mais certains personnages ont été modifiés, comme Clytemnestre qui apparaît hantée par le remords. Le grand changement réside surtout dans la scène ou Oreste et Pylade échangent leur identité : il y a là un ton nouveau, une impression d’étrangeté très moderne.

M. Gillibert conclut alors sur le personnage d’Oreste qui, selon lui, n’est pas un vrai mythe, au sens profond que lui donne Dumézil, mais une légende. « Les Grecs ont eu cette particularité d’avoir gardé les grands mythes indo-européens, mais en choisissant les risques et les chances de l’observation humaine, d’où est née la sagesse, la sophia que nous admirons ».

 

[196] Mercredi 10 février 1993
Sur les traces d'Hippocrate de Cos, père de la médecine
Jacques Jouanna, professeur à la Sorbonne

D’emblée M. Jouanna a tenu à décaper la légende du personnage resté pour la plupart d’entre nous le symbole de la pratique médicale, connu par son fameux serment et ses Aphorismes, légende soigneusement entretenue par les habitants de Cos, fiers de leur sanctuaire d’Asklépios et de leur immortel platane au pied duquel le maître enseignait ses disciples. Or l’archéologie reste muette, car la cité que l’on visite n’existait pas au temps d’Hippocrate ; seuls les témoignages littéraires offrent une caution sérieuse, en particulier le Protagoras de Platon. On y apprend qu’Hippocrate fut de son vivant, au Vème siècle, aussi célèbre que Périclès ; qu’originaire de Cos, il appartenait à la famille des Asclépiades, et qu’il faisait payer ses élèves. On apprend aussi que cette famille — ou plutôt ce « génos » — qui remonterait au mythique Asklépios, divisée en trois branches, selon les lieux (Cos, Cnide et Rhodes), avait hérité d’un savoir médical transmis de père en fils, ce qui remet en cause le lieu commun qui veut qu’Hippocrate soit « le père de la médecine ». La chose sûre est que le savoir médical, à partir de lui, n’est plus réservé à des membres de la famille, mais enseigné à des étudiants liés en quelque sorte par contrat. Le Serment n’apparaît pas uniquement comme un code de déontologie, mais comme un texte historique destiné aux disciples recrutés par association.

M. Jouanna a abordé ensuite la carrière d’Hippocrate. Celui-ci n’aurait pas eu une si grande renommée s’il était resté à Cos, où il passa la première partie de son existence. Son activité s’est exercée dans des lieux divers : à Athènes, à Corinthe, à Délos, à Abdère, à Thasos, en Macédoine, en Thrace et en Thessalie où il mourut, après avoir légué sa « chaire de médecine » à son gendre Polybe. C’est vraisemblablement à celui-ci que l’on doit une bonne partie des traités dits « hippocratiques », et en particulier la théorie bien connue des quatre humeurs.

M. Jouanna, dans la dernière partie de son exposé, a étudié ces oeuvres qu’il faut classer avec la plus grande prudence. C’est en effet une collection d’écrits divers d’auteurs variés et de dates différentes, dont beaucoup proviennent vraisemblablement de l’Ecole de Cos, mais certains aussi de la rivale Cnide, sans parler des textes d’origine inconnue que forment les traités philosophiques (d’ailleurs fragmentaires). On peut remarquer également que ces écrits avaient sans doute des destinations diverses. Ce n’est pas tout à fait à tort qu’ils ont été considérés comme l’oeuvre d’un seul homme, car on y trouve une « certaine unité de pensée hippocratique », révélée par plusieurs aspects : la faculté d’observation minutieuse des maladies (avec une description systématique des symptômes), une observation déjà « écologique » des rapports entre l’Homme et son milieu, une explication rationnelle des phénomènes (refusant nettement toute intervention divine et de toute pratique magique), enfin une véritable réflexion sur l’activité médicale et la mission du médecin.

Ces dernières réflexions, dit M. Jouanna en conclusion, constituent pour nous la partie la plus originale de la pensée hippocratique, élément du vaste mouvement intellectuel de l’époque de Périclès, où la science et l’art s’unissent dans le mot de « technè », où la sagesse s’allie à la modestie, comme dans cette maxime : « C’est le malade qui lutte contre la maladie ; le médecin n’apporte qu’une aide ».

 

[197] Vendredi 19 mars 1993
Quand l'Antiquité gréco-romaine inventait les mathématiques
Jean-Yves Guillaumin, professeur à l'Université de Saint-Etienne

D’emblée, le conférencier a souligné, d’une part, l’extrême dispersion des mathématiciens antiques dans l’espace, depuis l’Ionie, patrie de Thalès et de Pythagore, jusqu’à Alexandrie, fief d’Euclide, et, d’autre part, la concentration dans le temps : trois siècles, en gros de 600 à 300 av. J.-C. L’époque la plus ancienne est celle de Thalès, qui ébauche une théorie de la géométrie ; vers 450, les Pythagoriciens jettent les bases d’une théorie des proportions ; en 290 règne Euclide, qui met en forme les connaissances de ses prédécesseurs ; ce sera enfin le temps d’Archimède, de ses découvertes et des premières applications pratiques.

M. Guillaumin a résumé dans une première partie l’histoire des origines des mathématiques. Les Babyloniens ont sans doute utilisé des notions élémentaires, à la fois pour l’arpentage et les premiers calculs astronomiques. En Egypte, selon Hérodote, serait née la géométrie, de manière tout empirique et utilitaire. Les Grecs ont récupéré ces notions, mais c’est à eux que revient l’honneur d’avoir inventé la démonstration. On doit aux philosophes éléates les notions fondamentales de postulat et d’axiome. C’est là un fait d’une extrême importance : la géométrie n’est pas née de vérités d’évidence ou de « notions communes », comme le pensaient les Stoïciens, mais d’une philosophie qui emploie un outil nouveau et spécifique : la dialectique. Ce qui n’empêche pas les mathématiciens antiques de rester dans le concret, comme en témoignent des termes actuels : le trapèze évoque la table à quatre pieds (trapezion) ; le centre, la piqûre laissée par le compas (centrum). Ce double aspect va sa retrouver dans la classification des sciences (1- arithmétique, 2- géométrie, 3- astronomie, 4- musique), à côté d’une distinction plus tardive entre science spéculative et technique. Pythagore donnait déjà la première place aux mathématiques : « mathèma », c’est la connaissance par excellence, le « savoir pur ». Pour Platon, c’est une « propédeutique à la philosophie ». Cet idéal va traverser toute l’Antiquité jusqu’à l’humanisme du XVIème siècle.

Le conférencier a abordé ensuite la question des textes mathématiques transmis par l’Antiquité. Les œuvres sont variées, souvent très techniques ou purement utilitaires. Les plus intéressants et les plus curieux sont les textes pythagoriciens et il faut les réhabiliter, même si certains, comme ceux qui portent sur la valeur symbolique des nombres, nous paraissent farfelus. Ces spéculations sur le nombre trouvent leur parallèle en géométrie et vont influencer l’architecture et l’art antiques. Le principe de beauté réside dans le nombre, « arithmos », qui a donné « harmonie ». Pour les Pythagoriciens, tous les arts relèvent de cette science des nombres. Cette conception est présente dans l’enseignement médiéval par l’intermédiaire de Boèce (VIe siècle ap. J.-C.). L’inventeur du quadrivium déclare qu’il y a quatre voies menant à la philosophie, correspondant aux quatre sciences classées par Pythagore, en accord avec quatre vertus fondamentales, la justice faisant un couple indissoluble avec la géométrie… Les leçons de Boèce se poursuivront dans les écoles monastiques ; la mise en application des principes pythagoriciens se retrouvera par exemple dans le domaine de l’architecture, comme en témoignent les carnets des maîtres d’oeuvre des églises cisterciennes.

Une telle influence durera jusqu’à la Renaissance, dit en conclusion M. Guillaumin, qui en donne deux exemples : l’un, concret (le succès du jeu pythagoricien de l’ « arithmomachie »), l’autre littéraire (la célèbre lettre du chapitre VIII du Pantagruel). L’idée généreuse de Rabelais selon laquelle le progrès intellectuel s’accompagne d’un progrès moral était déjà dans Boèce, pour qui la mathématique « purifie l’esprit » et reste « la seule lumière qui permette d’aller à la poursuite de la vérité ».

 

[198] Mercredi 7 avril 1993
Les douze Napoléons vus par le cinéma
Jean Tulard, professeur à l'Université de Paris-IV Sorbonne

Jean Tulard a choisi douze images de notre héros, sans doute le seul personnage historique à avoir franchi l’étape du mythe parmi la masse énorme de films (plus de deux cents) qui lui sont consacrés. Le septième art, dès sa naissance, s’est emparé de cette figure emblématique : les frères Lumière, d’abord, puis Zecca dans des oeuvres courtes, aujourd’hui perdues. Mais l’épopée napoléonienne cinématographique commence véritablement avec l’un des plus célèbres films, le Napoléon d’Abel Gance (1927), lequel vient de réaliser J’accuse, sur triple écran, où l’acteur Albert Dieudonné finit par se prendre lui-même… pour Napoléon. A ce film de victoire qui flatte l’orgueil national, J. Tulard met en parallèle le Waterloo de l’Allemand Karl Grün, qui montre, à peu près à la même époque, avec un évident souci de revanche, un Blücher triomphateur.

Le film historique est rarement innocent et pendant la guerre il peut servir la propagande. Staline l’avait bien compris en engageant le réalisateur Petrov à tourner un Koutousov, le général qui força la Grande Armée à battre en retraite ; l’allusion était claire : il fallait voir, en Koutousov, Joukov et, en Napoléon, Hitler. Parallèlement en 1945, dans le même esprit, le Führer avait commandé un film sur la résistance de Kolberg (devant les Russes en 1807) ; ce film, où Napoléon incarnait le péril judéo-démocratique, fut le dernier du IIIème Reich.

L’URSS a été longtemps fascinée par Napoléon : Bondardchouk, qui n’est pas un cinéaste négligeable, adapta Guerre et Paix, où la bataille de la Moskowa fut magistralement reconstituée ; il signa aussi un Waterloo avec Dino de Laurentis. Les U.S.A. n’étaient pas en reste : dès l’avant-guerre, La Vie de Marie Waleska avait mis face à face un Napoléon romantique (Charles Boyer) et une héroïne mythique (Garbo). En 1954, Henry Coster tourna une Désirée Clary, avec Marlon Brando ; c’était un pâle remake d’un bon Sacha Guitry de 1942, Le Destin fabuleux de Désirée Clary, avec un inattendu Jean-Louis Barrault en Bonaparte.

Après la guerre, en France, Napoléon reprit du service ; Sacha Guitry le met encore en scène, d’abord dans Le Diable boiteux, où il se sert de Talleyrand pour justifier sa « collaboration », puis, dans un Napoléon de 1954, il érige une statue qui se veut prestigieuse, sans conviction véritable, malgré Daniel Gélin en Bonaparte et Raymond Pellegrin en Napoléon. Le public, en revanche, va plébisciter Pierre Mondy dans le grand rôle de l’Austerlitz d’un Abel Gance vieillissant (1960). La dernière incarnation du personnage date de 1985, à la fois dérisoire et prophétique : c’est l’Adieu Bonaparte de l’Egyptien Youssef Chahine, qui a voulu donner sa version (hostile, bien entendu) de la Campagne d’Egypte ; la séquence que nous avons vue, où Patrice Chéreau-Bonaparte danse dans les souks du Caire aux accents d’Oum Khalsoum, est tout simplement affligeante…

Au moins cette scène nous avertit que le mythe napoléonien est entré en récession.

 

[199] Mercredi 12 mai 1993
Erechthéïon et Parthénon, trésor d'Athènes ou trésor d'Athéna ?
François Vannier, professeur à l'Université d'Orléans

Quand on parle de trésor dans le monde grec, on pense d’abord à Delphes et au Trésor des Athéniens, superbement situé à un détour de la Voie Sacrée. Ce temple en miniature avait deux fonctions précises : contenir, protéger les offrandes de la Cité et, en même temps, témoigner de sa valeur passée et présente. Le pèlerin en contemplant ce monument érigé après la victoire de Marathon y voyait là la marque de la puissance athénienne, sans doute encore plus sensible sur l’Acropole du Vème siècle.

Vers 450, Athènes entreprend un vaste et ambitieux programme de construction, dont la pièce centrale est le Parthénon, temple « surdimensionné » pour l’époque, destiné à contenir la statue géante d’Athéna sculptée par Phidias. M. Vannier pose alors la question attendue : ce Parthénon a-t-il été construit à la gloire d’Athéna ou à la gloire d’Athènes ? Et de mettre en doute la finalité religieuse de l’édifice. On ne possède aucun texte de fondation, aucune « charte religieuse » ; Démosthène évoquant le renom de la ville cite les Propylées, l’Arsenal, le Parthénon, mais aucun autre temple. Ce chef-d’oeuvre ne serait-il qu’un monument profane ? Thucydide considérait la fameuse statue chryséléphantine comme un bien d’échange, un « trésor de guerre ». M. Vannier a cherché ensuite un témoignage dans l’étude des sculptures, et en particulier la frise des Panathénées, censée reproduire le cortège de la « fête nationale ». Or on se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une oeuvre réaliste, mais d’une célébration symbolique. Ces cavaliers tant admirés représentent la jeunesse et la beauté ; de même les autres sculptures, Géants, Centaures ou Amazones, figurent la lutte de l’ordre contre le chaos.

Sans doute les Athéniens du Vème siècle avait dû déjà remarquer cette ambiguïté — voulue et calculée par Périclès — entre le religieux et le profane, où le culte de la Cité se confond avec celui de la divinité tutélaire, l’Athéna Polias.

Avec l’Erechtéïon, la différence est énorme : il est en quelque sorte le négatif du Parthénon. Véritable temple-sanctuaire, il est de dimensions modestes et de plan hétérogène, agrémenté d’un portique avec des statues-colonnes (les Caryatides ou « Koraï ») qui lui ont donné sa célébrité. Alors qu’on le croit antérieur, sa construction date des années 420-405, après la mort de Périclès, sous l’impulsion de Nicias le pieux. Son aspect irrégulier s’explique par des contraintes topographiques et religieuses. Ce temple apparaît comme le vrai sanctuaire d’Athéna, avec un « xoanon », c’est-à-dire une statue cultuelle d’aspect plutôt grossier, mais il accueille également d’autres dieux et héros du passé religieux de la Cité, comme Héphaïstos ou Boutès, le frère d’Erechtée ; on trouve à l’intérieur des autels, ainsi que dans les temples archaïques. L’Erechthéïon apparaît donc à la fois comme le conservatoire du patrimoine religieux d’Athènes et le signe d’une restauration des valeurs traditionnelles, en réaction contre la politique « moderne » d’un Périclès promoteur du « temple de la Raison d’Etat »…

 

[200] Mardi 16 novembre 1993
La Rome antique d'Étienne Du Pérac (1525-1604)
Francis Deguilly, conservateur en chef des bibliothèques d'Orléans,
et Alain Malissard, professeur à l'Université d'Orléans

Il s’agissait de la présentation d’un plan de Rome du XVIe siècle, retrouvé à la bibliothèque d’Orléans. La première partie, assurée par M. Deguilly, a eu pour objet le récit de la découverte du document, tandis que M. Malissard s’est intéressé à l’étude du plan en question par rapport à nos connaissances historiques et archéologiques.

C’est pendant l’hiver 1992 — à l’occasion de rangements préliminaires au déménagement des bâtiments de l’ancien Évêché vers la future médiathèque — que furent découverts, sous les combles, enroulés, le plan de Rome du XVIe siècle, avec un autre du XVIIe, ainsi qu’un plan de Paris du XIXe et des tableaux synoptiques. Le plan le plus ancien, et le plus rare, trouvé en très mauvais état, vient d’être soigneusement restauré, et le public budiste a pu l’admirer sur place à l’issue de la conférence. Ce document ne figurait pas dans les catalogues de la Bibliothèque et M. Deguilly pense qu’il provient du Grand Séminaire (l’actuel collège Jeanne d’Arc) et qu’il a dû servir à des fins pédagogiques.

Ce plan n’est pas un « plan zénithal », ni une vue cavalière, mais un plan en trois dimensions, tel qu’il apparaîtrait à un observateur placé au sommet d’un mât planté sur le Janicule. Il s’agit d’une reconstitution imaginaire, selon une orientation inhabituelle est-ouest. L’auteur (qui a réalisé le dessin comme la gravure), Étienne Du Pérac, parisien de naissance, a séjourné à Rome de 1654 à 1682 ; architecte du conclave à Rome, il a exécuté une peinture murale au Vatican ; revenu en France, il exercera ses talents au château de Fontainebleau et dressera le plan du pavillon de Flore. Passionné d’archéologie, il exécuta ce plan en 1574, comme en témoigne la date inscrite dans le cartouche. En examinant l’oeuvre de plus près, M. Deguilly a trouvé une autre date : 1650. Il s’agissait donc d’une réimpression, les mêmes planches ayant servi à une autre édition… ce qui serait impossible de nos jours. On suppose que c’est un Orléanais fortuné du XVIIe siècle qui a acheté à Rome les deux plans pour en faire don à l’Évêché…

M. Alain Malissard, afin de plonger son auditoire dans l’ambiance de la Rome du XVIe siècle, a d’abord lu un sonnet des Antiquités de Rome de Du Bellay, puis la page du Journal de Voyage de Montaigne, où celui-ci déclare « qu’on ne voit plus rien de l’ancienne Rome et que l’essentiel est plutôt dessous ». Cela s’explique par trois causes : l’usure naturelle, les travaux entrepris par le pape Sixte Quint (en 1471, le Forum est mis en adjudication), et surtout le sac de Rome (6 juin 1527) par les lansquenets de Charles Quint.

Il est très difficile, en 1574, de faire le plan de la Rome antique ; les artistes et graveurs de l’époque, épris de grandiose et de culture humaniste, veulent « restituer tous les anciens monuments avec leurs noms ». En cela, ils sont aidés par les travaux de leurs prédécesseurs comme Le Pogge, mais aussi par une série d’ouvrages documentaires, sortes de « Guides bleus », héritage des travaux de Raphaël, lequel avait commencé d’établir un relevé exhaustif des vestiges romains. C’est à ces sources que puisent Du Pérac et son « rééditeur » de 1650, ainsi qu’à un plan de Septime Sévère, une forma urbis inscrite dans le marbre, mais sérieusement mutilée…

Au cours du second point de son exposé, M. Malissard a cherché dans le plan « imagé » de Du Pérac ce que Montaigne appelait la « verisimilitude », autrement dit la part d’exactitude, confirmée soit par les textes latins, soit par les traces archéologiques encore visibles à la Renaissance — comme c’était le cas des aqueducs et des termes. En revanche, on y relève des erreurs manifestes (par exemple la Porte Majeure a été confondue avec la Porte Aequilina), des oublis (l’Ara Pacis, découvert au début du XVIe siècle, n’est pas mentionné), des « inventions littéraires » (la maison de Pétrone, nulle part attestée, y figure), des modifications d’aspect (le Mausolée d’Hadrien est gratifié d’une statue imaginaire), des erreurs d’orientation (le Forum a varié de 90° !). Du Pérac, en voulant ne rien omettre de l’histoire romaine, a superposé les siècles : ainsi, au Capitole exigu, il a placé dix-neuf temples, juxtaposant des édifices d’époque différente… Mais comment ne pas pardonner à cet amoureux (méconnu) de la Rome antique, nourri de Frontin, de Pline l’Ancien et d’Ovide ?

 

[201] Jeudi 9 décembre 1993
Renan et la fin d'un règne
Geneviève Dadou, professeur honoraire de Première supérieure au lycée d'Orléans

Mme Dadou a rappelé que c’est un passage de Claudel qui lui a donné l’idée du titre : « Dans ces tristes années 80, à l’époque du plein épanouissement du naturalisme, jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, dans la science et la littérature était irréligieux. Renan régnait… ».

L’objet de la conférence a donc été de montrer comment « l’humble fils de Tréguier était devenu le pontife du Collège de France », et aussi de mesurer le scandale provoqué par la Vie de Jésus, au point de faire passer son auteur pour l’Antéchrist aux yeux des bien-pensants.

Mme Dadou fait d’abord un portrait de ce jeune Breton dont l’exceptionnelle intelligence est remarquée par les prêtres au Petit Séminaire de Tréguier et qui, en 1846, après son passage à Saint-Nicolas du Chardonnet (où il fut l’élève de Mgr Dupanloup) rompt avec l’Église. L’influence de la Bretagne sur Renan est capitale ; il lui attribue son caractère chimérique et sa dualité : ses oppositions entre passion et scepticisme, entre rationalisme et poésie. Mais c’est à Paris, dans les milieux universitaires et mondains, que notre défenseur de la littérature celtique va régner pendant trente ans. Le jeune agrégé de philosophie se consacre alors à l’étude des langues sémitiques et devient très vite une autorité en philologie. Cependant, c’est dans le domaine de l’histoire des religions qu’il va connaître la célébrité, laquelle s’accroît de ses étroites relations avec le monde scientifique dont l’importance grandit à partir de 1860, et dont le représentant le plus connu est justement son ami intime Marcellin Berthelot. Il règne aussi sur l’opinion publique en tant que collaborateur du Journal des Débats, au milieu de personnalités comme Taine ou Ernest Lavisse. Pour simplifier, disons qu’il fait figure de maître à penser de l’époque 1880 et qu’il incarne l’idéologie des milieux intellectuels et bourgeois.

Dans la deuxième partie de sa conférence, Mme Dadou a justifié l’expression « fin de règne », fin qu’avait prévue Renan lui-même dans la péroraison de la Prière sur l’Acropole avec son « immense fleuve d’oubli ». Les dernières décennies du XIXe siècle voient disparaître successivement Victor Hugo, Fustel de Coulanges, Renan lui-même, puis Taine et Leconte de Lisle. La littérature « fin de siècle » ou décadente sombre dans le désespoir ; le roman naturaliste — d’après l’enquête de Jules Huret en 1891 — est en train de mourir. Renan apparaît alors comme le porte-drapeau de cette tristesse désabusée. Mais il faut corriger cette impression, d’abord parce que Renan, par son tempérament de poète, n’a jamais connu le dogmatisme étroit des scientistes, ni leur rigidité intellectuelle, ensuite parce qu’il a prévu lui-même la contestation et pressenti la naissance d’un monde nouveau à travers les premières manifestations du symbolisme. Même s’il affirmait par devant sa croyance en « la part virile de notre raison cultivée par la science », il la démentait par son scepticisme, au point que ses contemporains ont eu grand mal à porter un jugement sur une personnalité « si complexe et si fuyante », selon l’expression de Sainte-Beuve.

Mme Dadou s’est demandé en conclusion si l’on avait, cent ans après, une meilleure perspective pour juger… et s’est refusée à répondre. Mais, si l’on a des doutes sur la pensée de Renan ou sur la pérennité des ses travaux philologiques en cette fin du XXe siècle — qui ressemble étrangement à celle du XIXe — « il faut n’en avoir aucun sur la qualité littéraire de l’oeuvre ».