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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1988 et 1989

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[157] Mercredi 20 janvier 1988
Marcel Proust et la comédie mondaine
Michel Raimond, professeur à Paris-Sorbonne

M. Raimond a limité d’emblée son sujet en le distinguant du comique proustien, sujet traité d’ailleurs par Léon-Pierre Quint, tout en signalant que les scènes mondaines occupaient un bon tiers de l’œuvre du romancier. Au lieu d’étudier dans le détail les pages les plus caractéristiques, le conférencier a préféré en démonter le mécanisme et en montrer les « composantes fixes ».

Proust, dans la Recherche, se révèle comme un ethnologue qui étudie les comportements ; il a même lu des ouvrages scientifiques, comme la théorie de l’imitation de Tarde. Il y a en effet dans l’œuvre de grands numéros d’imitateurs, comme à la fin d’Un Amour de Swann. Proust a également observé cette loi qui veut que tout groupe social suive spontanément un double principe d’admission et d’exclusion ; ainsi Madame Verdurin admet Swann dans son cercle ; dès que celui-ci déroge, il en est exclus.

Parmi les « composantes fixes » de la comédie mondaine, certaines sont aisément repérables, comme la présentation : le cérémonial initial — parfois déconcertant, tel le salut méprisant du duc de Guermantes, avec son cas particulier : l’entrée dans les salons donnant lieu à des scènes de vaudeville, comme l’entrée de M. Legrandin ou de M. de Norpois — ou les « numéros », dont certains sont restés célèbres (le même M. de Norpois jugeant l’affaire Dreyfus ou les tirades du duc de Guermantes, d’une inculture et d’une sottise éclatantes).

Le rite de la conversation salonarde est, pour Proust, un sujet d’élite où il manifeste son goût pour la caricature : le docteur Cottard fait des plaisanteries dignes du Vermot, la duchesse joue dans le style « Meillac et Halévy ». La conversation à table est une variante de la précédente : elle est rarement primesautière, chacun préparant sa tirade, comme Brichot, l’universitaire « cocardier et péremptoire ». Les mondains sont souvent maltraités : comme les Forcheville, ils n’admirent que les performances de la mémoire ou la virtuosité, incapables d’apprécier la véritable pensée. L’inventaire de ce rituel mondain serait incomplet si l’on omettait l’esprit de coterie caractérisé par le dénigrement, comme Madame Verdurin fustigeant ceux qu’elle qualifie d’« ennuyeux ». L’élément purement comique est introduit par la gaffe, laquelle est causée par la méconnaissance du code mondain.

Pour conclure, M. Raimond rappelle que cette étude ethnographique des conduites humaines n’a chez Proust aucune froideur scientifique ni aucun didactisme, mais est toujours présentée avec un sourire et de l’humour : « le génie allie toujours le rire à la gravité et le pathétique au grotesque ».

 

[158] Mardi 16 février 1988
Jouvet avant Jouvet
Clément Borgal, professeur honoraire de Lettres supérieures au lycée d'Orléans
et critique littéraire

Le sous-titre aurait pu être : les trente-cinq années d’apprentissage avant la gloire d’un grand homme de théâtre. La première étape de cette carrière encore obscure aurait pu s’intituler : du Finistère au Château d’eau… Le jeune Louis Jouvet, né à Noël 1887 à Crozon, d’un père corrézien, entreprit très jeune son tour de France : Brive, Aurillac, Toulouse, Vorey, Le Puy, Lyon, et, à quatorze ans, le voilà pensionnaire à Reims où il joue Corneille, Molière, Plaute, Térence. On a décidé pour lui de sa « vocation » de pharmacien, mais le démon du théâtre le tente. Après trois échecs au concours d’entrée au Conservatoire, il fonde, avec l’appui d’une université populaire, un théâtre où il joue un peu de tout : du Molière, du Ronsard, des adaptations de Balzac, du Jules Renard ; en province, il est le Coryphée d’Œdipe-Roi, l’Alceste du Misanthrope et… quantité de personnages médiocres. Il est ensuite remarqué par Léon Noël, acteur réputé et professeur d’art dramatique ; il fait la connaissance de Dullin, se marie en 1912 avec une amie de la femme de Jacques Copeau, qui lui confie un rôle dans l’adaptation des Frères Karamazov qu’il monte au Théâtre des Arts. C’est alors que Jouvet décide de fonder son propre théâtre (de professionnels cette fois) au Château d’eau : échec cuisant, et notre chef de troupe éphémère retourne — provisoirement — à son officine.

La seconde étape, de 1913 à 1917, est marquée par la collaboration — et l’amitié — entre Copeau et Jouvet (son nom, jusqu’alors, s’écrivait « Jouvey »). Copeau lui donne des rôles importants dans son théâtre du Vieux-Colombier, mais il l’initie aussi à la mise en scène.

La troisième étape concerne les Etats-Unis où se rendent, à partir de juin 1917, Copeau, Dullin et Jouvet, démobilisés sur la demande de Clémenceau. Copeau aménage le Vieux-Colombier de New-York et Jouvet y réalise le dispositif scénique, d’après Appia, ainsi que les décors et éclairages de quarante-cinq pièces, tout en assurant une foule de rôles secondaires, tous de composition. Il fait d’énormes progrès, à tel point qu’à son retour d’Amérique il s’impose comme acteur de premier plan et se fait remarquer par sa « silhouette à la Daumier », selon les termes de Pierre Brisson.

La dernière étape est celle que M. Clément Borgal appelle si justement celle de l’émancipation. Dans le Vieux-Colombier, rouvert depuis le 10 février 1920, règne apparemment une entente parfaite entre Copeau et Jouvet, régisseur général. Celle-ci ne va durer que deux ans ; puis de graves divergences se font jour, notamment sur le fait que Copeau accorde plus d’importance à son école qu’au théâtre, et qu’au fond il méprise le succès, sans parler de son caractère tyrannique. Au début de 1922, Jouvet accepte la proposition de Jacques Hébertot de fonder un théâtre d’essai : ce sera la Comédie des Champs-Elysées. A partir de ce moment, Jouvet est devenu vraiment Louis Jouvet.

 

[159] Lundi 21 mars 1988
L'Iconographie antique des maladies
Danièle Gourevitch, professeur à l'Université de Paris-X,
auteur de La femme et la médecine dans la Rome antique (éd. des Belles-Lettres, 1984)

La première partie de l’exposé a répondu à la question : en quoi l’iconographie des maladies dans l’Antiquité peut-elle apporter un profit à l’histoire de la médecine ? Mme Gourevitch a distingué trois cas : l’image en tant qu’illustration des textes médicaux anciens, en tant que contrôle des dits textes, enfin en tant que compléments.

Dans le premier cas, à titre d’exemple, nous avons vu un malade atteint du mal de Pott, illustrant une page d’un traité hippocratique. Mais, dans ce domaine, l’historien doit se méfier des pièges, en l’occurrence des faux iconographiques : ainsi une sculpture représentant une scène d’accouchement avec la présence de trois médecins dont l’un use d’un forceps devant une assistance nombreuse contient trois faits totalement anachroniques et contredisant les indications de Soranos d’Ephèse, gynécologue avant la lettre.

L’iconographie permet aussi le contrôle des récits anciens : le poète comique Ménandre aurait souffert de troubles moteurs et présenté un certain strabisme. La statue de marbre qui le représente, conservée au Musée de Philadelphie, accuse une anomalie faciale et confirme donc le diagnostic de l’époque.

L’image apporte également aux textes médicaux de précieux compléments : par exemple les ex-voto du Ve siècle du Musée d’Athènes évoquent les moyens thérapeutiques du temps et l’on peut suivre les différentes étapes de la cure. Certains ex-voto constituent de véritables planches anatomiques, comme la très belle collection du Musée archéologique de Dijon. Dans certains cas, l’iconographie permet la confirmation d’un raisonnement médical ; ainsi l’hypothèse d’une maladie ayant sévi dans les pays méditerranéens dans l’Antiquité, une sorte d’anémie héréditaire appelée « thalassémie », a été vérifiée par la découverte de statuettes représentant des têtes d’idiots au visage gonflé.

La seconde partie de la conférence, consacrée aux illustrations, aurait pu s’intituler : petit musée des horreurs! Car, malgré la caution littéraire — les blessés, les bossus, les bancals portent parfois des noms célèbres : Patrocle, Philoctète, Esope… — l’accent est porté sur les anomalies, les malformations ou les lésions ; Héphaïstos sur l’Olympe ne peut cacher son pied bot, Philippe de Macédoine son œil abîmé, ni ce magistrat romain anonyme son gros ventre, sans parler des innombrables cas de rachitisme, de nanisme, d’acromégalie, de microcéphalie, de rétinoblastome… à tel point qu’on a eu envie de changer le fameux proverbe : « mens sana in corpore… insano! »

 

[160] Lundi 25 avril 1988
La colonne Trajane
Alain Malissard, maître de conférences aux Universités de Besançon et d'Orléans

La colonne Trajane, œuvre probable de l’architecte Apollodore de Damas, apparaît comme un bon témoignage historique sur le début de la dynastie des Antonins.

L’empereur Trajan prend le pouvoir à Rome en 103, dans un contexte de crise économique grave. Pour redresser la situation, il recherche de l’or et de l’argent et se tourne pour cela vers le royaume de Dacie, réputé pour la richesse de ses mines. A l’issue de deux guerres, entre 101 et 107, Rome s’empare de la Dacie et dispose des mines. Cela permet à Trajan de lancer une politique de grands travaux, parmi lesquels la construction du « forum de Trajan », où s’élève, entre les bibliothèques grecque et latine, la « colonne Trajane » qui symbolise la politique de conquête de l’Empereur en Dacie et qui lui servira de tombeau (l’urne funéraire est déposée dans la base de la colonne).

Ce monument exceptionnel est le premier du genre à combiner le récit sculpté à caractère historique, d’inspiration romaine, et la forme de la colonne, d’inspiration asiatique. Le fût de la colonne, composé de dix-sept tambours en marbre de Paros, mesure 27 mètres ; le monument tout entier, avec la statue de Trajan, 40 mètres. Les scènes sculptées occupent une longueur de 200 mètres et plus de 2000 personnages y sont représentés. A l’origine, l’ensemble était peint avec des couleurs vives. Le monument fut souvent imité : colonne aurélienne, colonne Vendôme…

Il est très difficile d’examiner les scènes directement sur la colonne. C’est pourquoi sont précieux les moulages effectués sur l’ordre de Napoléon III (actuellement à Saint-Germain-en-Laye) ou par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale (au musée de Bucarest). Mais on utilise surtout les dessins faits sur l’ordre de Louis XIV par Bartoldi, élève de Poussin : c’est grâce à eux que l’on peut suivre le fil chronologique des guerres daces.

Les scènes principales de la première guerre sont le passage de l’armée romaine sur le Danube, protégé par le dieu du Fleuve, la bataille de Tapa, victoire indécise qui conduit à l’envoi de délégations daces auprès des Romains, la contre-attaque dace en territoire romain, la nouvelle intervention de Trajan qui aboutit à la victoire romaine de Nicopolis en 102, la répression romaine en Dacie, les combats autour de la capitale Sarmizegethusa, la prise de la ville et l’ouverture de négociations qui aboutissent à la signature de la paix. Sur la frise, cette première série de scènes s’achève sur l’image d’une Victoire.

La suite de la frise représente les moments essentiels de la seconde guerre qui a repris en 105, le roi Décébale n’ayant pas respecté les accords et les Romains n’ayant pu, semble-t-il, utiliser les mines d’or et d’argent convoitées. Trajan part d’Ancône, dont on voit l’arc de triomphe (qui n’existait pas au moment du départ de l’Empereur et qui n’était qu’en projet au moment de la construction de la colonne). Le trajet vers la Dacie est représenté : on passe du paysage somptueux des villes romaines au paysage des provinces plus barbares. Trajan arrive au Danube, qu’il passe sur le pont de pierre nouvellement construit par les Romains ; puis l’armée romaine s’organise. Sarmizegethusa est assiégée : devant l’imminence du danger, certains Daces se suicident. Les Romains prennent la ville, la pillent et récupèrent le trésor du roi Décébale qui, poursuivi par la cavalerie romaine et sur le point d’être capturé, se suicide. Sa tête est apportée à Trajan (cette scène est restituée par Bartoldi, car elle a été martelée sur la colonne, peut-être à cause de sa violence).

Les derniers tableaux montrent la répression romaine en Dacie et l’exil des populations, sur le sort desquelles l’auteur semble s’apitoyer.

La colonne Trajane est une source capitale pour l’historien de l’Empire romain : ce véritable film permet, avec les œuvres des historiens comme Tacite, de mieux connaître les guerres entre Rome et la Dacie. C’est aussi une source importante pour l’étude de l’armée romaine et pour celle de la propagande impériale.

 

[161] Vendredi 30 septembre 1988
Enquête policière sur le meurtre de César
Paul Martin, professeur à l'Université de Montpellier

M. Paul Martin nous met d’abord en garde contre l’anachronisme facile : la police de la Rome républicaine ne sert qu’au maintien de l’ordre et il n’y a jamais eu d’enquête menée contre les meurtriers de César, en dépit de la stature de la victime.

Et de poser la question essentielle : pourquoi a-t-on assassiné le grand vainqueur des Gaules qui a passé dans l’histoire pour un homme de clémence ? Il faut interroger la vie de ce personnage étrange, neveu par alliance de Marius, chef des « populares », qui fait sa carrière politique en misant sur un parti sans avenir et se lance assez tard (à plus de trente-trois ans) dans l’aventure militaire que l’on sait. Il en revient chargé de gloire, d’honneurs… et de pouvoir. Au début de 44, il obtient la dictature à titre perpétuel et se comporte comme un monarque ; cette attitude attise les haines — les Romains étant très chatouilleux sur tout ce qui rappelle le comportement monarchique — suscite les complots et la catastrophe a lieu le 15 mars 44 av. J.-C. : Jules César est tué dans la Curie de Pompée, vaste construction dont il ne reste aucun vestige.

M. P. Martin rappelle les circonstances et les hésitations du destin : César a bien failli échapper à la mort, à la fois parce qu’il était souffrant et parce qu’il aurait été prévenu par un billet envoyé par un rhéteur ami du nom d’Artémidore. Il arrive devant les 900 sénateurs avec trois heures de retard ; une foule se précipite sur lui ; tout va alors se passer très vite, dans la confusion, de sorte que les témoins ne verront rien ou n’oseront pas intervenir.

En recoupant les témoignages historiques, on peut arriver à reconstituer la scène : un premier homme — sans doute Cimber — donne le signal ; Casca intervient par derrière, mais rate son coup ; ensuite c’est la boucherie ; César se débat, hurle, se défend même avec son style, mais finit par tomber, sous vingt-trois coups de poignard, dont un seul mortel.

A un certain moment, il aurait reconnu Brutus et prononcé le mot fameux, en grec, la langue de son enfance.

Les conjurés, qui avaient prévu de traîner son corps au Tibre, l’abandonnent pour courir rassurer les sénateurs épouvantés ; trois esclaves fidèles vont ramener la dépouille de César chez lui.

Brutus et Cassius sont connus comme les responsables de cette énorme conjuration qui a réuni les adversaires de toujours, mais aussi des Césariens effrayés de voir l’évolution de l’ancien partisan de Marius.

La leçon sera entendue par Auguste et ses successeurs : jamais l’Empire n’avouera son titre royal.

 

[162] Jeudi 24 novembre 1988
Les guerres de Troie, histoire et épopée
Michel Woronoff, professeur à l'Université de Besançon

Le conférencier a d’abord rappelé l’aventure de l’allemand Schliemann qui, à l’âge où d’habitude on se retire des affaires, consacré toute sa fortune à réaliser son rêve de jeunesse : rechercher les lieux décrits par Homère dans l’Iliade. L’archéologue amateur entreprit ses investigations là où tous les savants hellénistes étaient persuadés qu’elle n’était point, c’est-à-dire dans une localité nommée — tout simplement! — Ilia Nova. Il fit procéder à une tranchée dans le site (aujourd’hui Issarlik) qui révéla par la suite l’existence de neuf cités superposées dont la toute première, d’origine anatolienne, peut être datée approximativement vers 3000 avant notre ère.

Selon la tradition, la destruction de Troie par les Grecs (en réalité la sixième destruction) remonterait aux années 1250. Or la composition de l’Iliade date de 750 environ av. J.-C., ce qui fait cinq siècles d’écart pendant lesquels la légende s’installe et prolifère.

Mais Schliemann avait décidé de faire crédit aux poètes, à Homère et aussi à Hésiode, lequel attribue à Apollon et à Poséïdon la construction des remparts de la ville.

La « grande Troie » est une cité de haute civilisation et de haute technologie (ces Troyens connaissaient les murs anti-sismiques), de grande religion aussi, puisqu’elle partage les mêmes dieux avec la terre grecque. Elle est invincible derrière ses murailles d’architecture divine, elle ne pourra être détruite qu’avec la complicité ou la volonté des dieux : Homère dit-il autre chose ?

Les archéologues du XXe siècle ont remarqué que cette Troie (la sixième) a été détruite par un tremblement de terre avec des traces visibles, vers 1250. C’est grâce à cela que l’on s’est aperçu de l’erreur de Schliemann : la Troie que les Achéens ont conquise n’est pas cette cité puissante chantée par les aèdes, mais une ville rebâtie à la va-vite, un amas de gourbis et de masures édifiés sur les ruines des maisons patriciennes, vingt fois moins importante que la précédente.

Cette opposition entre les deux Troie (la n°6 et la n°7) nous a été parfaitement montrée par la série de diapositives prises sur le site par M. Woronoff : aux belles portes de ville aux bastions impressionnants, aux demeures imposantes de plan trapézoïdal s’opposent les modestes cabanes, bâties de bric et de broc.

A partir de là, ce sera le déclin : la Troie du temps de la domination romaine ne sera plus qu’une petite bourgade de province avec son théâtre minuscule adossé aux murailles géantes de l’Ilion légendaire.

 

[163] Jeudi 1er décembre 1988
Les influences antiques sur la notion d'Etat et de Bien public chez Robespierre d'Arras
Charles-Marie Ternes, professeur d'histoire à l'Université de Luxembourg

L’ambition du conférencier était de dessiner un portrait plus juste et plus nuancé de Robespierre, qui est resté dans le souvenir des Français le symbole de la rigueur implacable et qui porte à lui tout seul la responsabilité de la Terreur. Or cet orateur à l’éloquence violente avait horreur de la violence ; il est pétri de contradictions, il offre un mélange curieux de buts élevés et de préoccupations terre-à-terre, d’égocentrisme forcené et d’une conscience aiguë du Bien commun.

Les références constantes qu’il fait à l’Antiquité viennent sans doute et d’abord de son éducation traditionnelle : Maximilien Robespierre fut un bon élève de Louis-le-Grand, appliqué, sérieux, renfermé et, serait-on tenté de dire, sans génie.

Aux premiers jours de la Révolution, rien ne semble annoncer le grand rôle qu’il jouera dans le bouillonnement des idées nouvelles : le jeune avocat d’Arras reste très effacé, très modéré. N’affirmera-t-il pas qu’il abhorre la peine de mort ? On le considère même généralement comme un mauvais orateur ; seul Mirabeau sera bon prophète : « Robespierre ira loin, car il croit tout ce qu’il dit ».

M. Ternes pense que l’être profond de notre révolutionnaire sera justement révélé par son contact permanent avec l’Antiquité, ses penseurs et ses écrivains, modèles de référence. Robespierre partage visiblement certaines idées de Platon sur les rapports entre la force et la justice, sur la peur du désordre. Son dévouement à l’Etat, valeur suprême, mais « monstre froid », vient directement de Rome, et en particulier de Cicéron, homme politique et théoricien, qui, dans le De Republica, fait de l’idée d’utilité commune l’une des bases de l’Etat idéal. Robespierre trouve également dans ce livre la définition du chef d’Etat : « un maître, un guide, un conducteur » ; il rêve de devenir gubernator cicéronien en oubliant que la réalité échappe parfois aux politiciens, même épris de pragmatisme.

Robespierre n’a pas eu le temps de réaliser quelque chose de constructif ; les excès de Thermidor ont causé sa perte. Il n’a pas eu le temps non plus d’élaborer des théories avant les événements de la Révolution. Confronté à ceux-ci, il a besoin de modèles et il les trouve dans la culture antique dont il est pétri, bien plus qu’un Gracchus Babœuf par exemple.

M. Ternes conclut en remarquant avec un certain étonnement que ce personnage célèbre, jugé très sévèrement par le public et la très grande majorité des historiens, bien qu’il fût d’une honnêteté foncière, n’a suscité aucune biographie, ni inspiré aucune œuvre, au contraire de son rival Danton.

 

[164] Vendredi 20 janvier 1989
Une orléanaise méconnue, Thérèse Levasseur, compagne de Jean-Jacques Rousseau
Jacques Boudet, inspecteur général honoraire de l'Education nationale

J.-J. Rousseau, dont les amitiés furent souvent tumultueuses, a gardé toute sa vie près de lui une humble fille fidèle, et pourtant décriée, passant pour une sorte de mégère ou de harpie.

Cette Thérèse Levasseur, née le 21 septembre 1721 à Orléans, baptisée à la paroisse Saint-Michel (à l’emplacement de l’ancien théâtre devenu mairie) est la fille cadette d’un officier de la Monnaie d’Orléans. Les parents se retirent avec elle à Paris : c’est là que Rousseau fait la connaissance de Thérèse, alors servante d’auberge, qui subvient aux besoins de sa famille, « terrible famille », d’où se détache la mère, « le lieutenant criminel », cordialement détestée de Jean-Jacques. Ce qui est sûr, c’est que tout ce petit monde vit à ses crochets, en réclamant de l’argent ou en volant (le « beau-frère » aurait subtilisé à l’auteur du Discours sur l’Inégalité quarante-deux chemises de belle qualité!). La mère Levasseur aurait participé au fameux complot, mais il est difficile de faire la part du réel et celle de l’imaginaire.

Bien entendu, quand on évoque la compagne de Rousseau, on ne peut pas passer sous silence l’histoire des cinq enfants abandonnés. Rousseau a raconté la naissance du premier, alors que le couple se trouve à Chenonceau, et le premier abandon, suivi des quatre autres, sur lesquels il reviendra plusieurs fois dans les Confessions. On connaît la thèse de Jules Lemaître, qui reprend certaines accusations faites du vivant de Rousseau : celui-ci, atteint d’une infirmité, aurait préféré passer pour criminel plutôt que pour impuissant. Le doute persiste encore…

M. J. Boudet s’est interrogé sur les sentiments réels qui ont uni Thérèse à Jean-Jacques. Celui-ci déclare catégoriquement : « Je n’ai jamais senti la moindre étincelle d’amour ». Mais il en profite pour expliquer les raisons de son mariage, car il l’a épousée secrètement à Bourgoin en 1768.

Elle fut pour lui dans les derniers mois une infirmière dévouée. La postérité ne l’a cependant pas ménagée, rappelant ses liaisons et sa triste fin en 1801 : selon la légende, elle mendiait à la porte de la Comédie française.

M. Boudet propose en conclusion sa réhabilitation dans une belle formule : « N’a-t-elle pas été pendant trente-trois ans la compagne fidèle de l’être le plus insociable ? »

 

[165] Samedi 18 février 1989
Rabelais à table
Gabriel Spillebout, professeur émérite à l'Université de Tours,
ancien président des " Amis de Rabelais et de la Devinière "

Il faut être prudent avec les idées reçues. On a souvent dit, après Ronsard, après de Thou, que Rabelais était un ivrogne et un goinfre : dans les Bigarrures du seigneur des Accords, on le voit à table avec le cardinal Jean du Bellay, s’appropriant un plat de lamproie par un subterfuge habile. Pourtant les portraits que nous avons de lui le montrent plutôt comme un homme de mœurs sages et régulières.

Rabelais lui-même est sans doute responsable de cette réputation, lui qui écrit dans le prologue de Gargantua qu’il composa son livre pendant le temps qu’il prenait à « sa réfection corporelle, savoir est buvant et mangeant ».

Et l’œuvre, également, car on y parle souvent de manger et de boire. Qui ne se souvient de la ripaille qui précéda la naissance de Gargantua où l’on engloutit les abats de 367.014 bœufs, du festin qui suivit la victoire du gué de Vède au cours duquel furent servies plusieurs milliers de pièces de gibier et de volailles ? Qui n’a encore dans l’oreille le menu du dîner offert par l’évêque des Papimanes, celui du souper chez la reine de Quintessence ou l’énumération des offrandes faites par les Gastrolâtres à Messer Gaster ?

Pourtant, ne nous méprenons pas, Rabelais connaît aussi les vertus de la frugalité : dans le banquet du Tiers Livre, inspiré par le Banquet des Sophistes d’Athénée, il n’est nulle question de ripaille et Rabelais ne mentionne rien d’autre que les propos échangés ; dans le Gargantua, Ponocrates blâme les excès de table de son jeune élève qui, au saut du lit, engloutissait « belles tripes frites, belles charbonnades, beaux jambons, belles cabirotades et force soupes de prime » ; enfin, à Thélème, Rabelais ne cite les « offices » qu’au détour d’une phrase, sans insister. Et l’on peut supposer qu’il aurait approuvé la belle formule de l’humaniste italien Gerolamo Cardano : « Seul le sage sait manger ; le commun des hommes ne fait que se nourrir ».

Il faut replacer les ripailles de l’œuvre de Rabelais dans le contexte de l’époque. Plusieurs documents nous ont conservé le détail des multiples services de certains grands banquets et Rabelais lui-même, dans une plaquette de 1550 (La Sciomachie), donne des indications sur le festin qui suivit les fêtes données à Rome pour célébrer les naissance du second fils de Henri II : on y servit 1000 pièces de poisson, 1500 pièces de four, 30 poinçons de vin et 150 douzaines de pain de bouche. Mais il ne faut pas oublier qu’il y avait 1500 convives, que la maison du cardinal était alors « ouverte à tous venants » et que les restes, en ces occasions, servaient à nourrir les serviteurs de second rang. Ne parlons donc pas d’orgie, mais seulement d’un bon repas.

Ce qui caractérisait le vie quotidienne au XVIe siècle, dans toutes les classes de la société, c’était plutôt la sous-alimentation. Mais comme, dans cette époque d’insécurité, on ne faisait pas de réserves, il pouvait arriver que, à l’occasion de quelque fête, une ripaille serve de revanche contre la précarité de l’existence. C’est à cette pratique que Rabelais se réfère. Et encore fait-il un clin d’œil au lecteur en signalant que les seize ou dix-sept mille pièces de viande du banquet de la Devinière furent « honnêtement » apprêtées par seulement trois cuisiniers, Fripesauce, Hoschepot et Pilleverjus.

Toutes ces ripailles de géants, c’est évidemment « pour de rire » ; elles n’expriment en rien la réalité du temps, mais plutôt les fantasmes de gens mal nourris.

 

[166] Jeudi 20 avril 1989
Les voyages dans le monde romain
Raymond Chevallier, professeur à l'Université de Tours

Le conférencier s’est donné comme but de faire une typologie des voyageurs dans l’Empire romain, c’est-à-dire dans un monde d’une très grande mobilité.

En premier lieu, il place les « voyageurs par force » : les déportés, les nombreux prisonniers de guerre (on dit que César fit emmener d’Alésia près de 80.000 personnes), les otages, les exilés (comme Ovide chez les Gètes à Tomes sur la mer Noire), les colons, fondateurs de villes nouvelles ; puis les administrateurs de l’empire (tels Pline le Jeune ou Agricola), voire les empereurs eux-mêmes (on connaît les voyages d’Hadrien grâce au Panégyrique de Trajan), les ambassadeurs, les militaires (très mobiles et, somme toute, assez peu nombreux, car l’Empire a tenu avec un nombre restreint d’hommes au total).

Une autre catégorie est fournie par les négociants et marchands, sur lesquels on sait assez peu de choses, une autre par les métiers itinérants (professeurs, médecins et artistes).

Le tourisme culturel existait déjà : on allait à la recherche des monuments ou des merveilles de la nature. Le thermalisme avait également ses adeptes. L’Antiquité romaine connaissait aussi les voyages gastronomiques, comme celui d’Apicius en Egypte pour goûter des crustacés inconnus.

Les voyages d’exploration étaient pratiqués, et parfois pour des motifs intéressés : Néron aurait envoyé des émissaires sur le Nil à la recherche de l’ambre.

Une dernières catégorie — non des moindres — concerne les voyages dits « de formation », comme le tour des villes universitaires (Athènes, Alexandrie, Pergame) et les voyages pour motif religieux, par exemple les pèlerinages païens aux grands oracles, dont les plus fréquenté reste celui de Delphes.

La seconde partie de la causerie a consisté en un commentaire de photographies variées représentant des moyens de transport, terrestres et marins, des auberges ou thermopolia, la mansio de Thésée, de belles demeures (la villa de Catulle à Sirmio, la Villa Adriana, le site de Baïes), des statues de dieux et de nombreuses stèles funéraires aux inscriptions touchantes comme celle-ci : « Voyageur, arrête-toi pour me faire un brin de causette… »

 

[167] Jeudi 18 mai 1989
Pourquoi écrire un roman aujourd'hui ?
Marc Baconnet, I.P.R. de Lettres, directeur du C.P.R. d'Orléans-Tours,
président du Centre d'Action culturelle d'Orléans et romancier

M. Baconnet, dans une belle improvisation, — en réalité aussi soigneusement préparée que les « savants labyrinthes » de son dernier roman, Les Flocons noirs, paru chez Gallimard — a livré ses réflexions sur son art et ses « secrets de fabrication ».

Il faut, avoua-t-il, de l’audace et même de l’inconscience pour écrire des œuvres romanesques, surtout depuis la mise en question du roman, dans l’Ere du soupçon de Nathalie Sarraute, et, plus récemment, dans le Livre des fuites de J.M.G. Le Clézio. Il y a un certain nombre d’obstacles à surmonter, d’abord d’ordre intérieur, comme la peur de ne pas aller au bout de ce qu’on a commencé : faire naître des histoires demande du courage et du souffle ; c’est « une épreuve ». Les obstacles extérieurs se révèlent plus insidieux : il y a d’abord celui de l’édition, car il faut savoir que 80 % environ des manuscrits ne sont pas publiés, et, parmi les restants, il y a une déperdition phénoménale. De plus, le roman n’est pas considéré comme la tâche la plus noble (écrire des textes sur des textes est aujourd’hui le summum de la littérature) ; le roman n’est pas pris au sérieux parce qu’il est écrit surtout par des non-écrivains ; la place du roman français a diminué de moitié en quelques années. Cela vient certes de la prééminence actuelle du roman étranger (sud-américain notamment) et de la concurrence des autres supports comme le film ou la B.D.

M. Baconnet de poser alors la question de fond : qu’est-ce qui fait la spécificité du roman ? Est-ce que le romancier a encore quelque chose à dire devant une pareille concurrence ? Une réponse se trouve dans le premier roman de Julien Gracq, où il définit la lecture : « une heure encore pour savourer l’angoisse du hasard », ce que corrobore la définition de Gilles Deleuze : « le roman, une machine branchée sur le hasard ». On peut trouver une autre réponse chez Milan Kundera : « le roman, c’est ce qui crée de l’existence avec de l’écriture, et non ce qui rend compte de la réalité » — ce qui témoigne de la mort définitive du « réalisme ».

Pour M. Baconnet, le roman ne survivra que s’il arrive à « tisser toute la trame des possibles », à multiplier les points de vue différents, à « faire entendre la voix qui dit sa quête », tout en invitant le lecteur à « prendre le relais ». La forme du roman est imposée par l’écriture même, « déambulatoire et labyrinthique », — la légende de Thésée et d’Ariane étant la scène fondatrice de tout roman.

Dans la dernière partie de son exposé, M. Baconnet a défini le rôle du romancier de notre temps : il écrit pour produire des mythes, pour conduire le lecteur à des interrogations fondamentales et angoissées. Et l’atout majeur du genre romanesque, c’est qu’il permet la digression — au sens astronomique du terme — c’est-à-dire l’éloignement apparent avec ses changements de rythme et de tempo. Le roman est bien le dernier refuge de la liberté.

 

[168] Vendredi 20 octobre 1989
Rome et la Révolution française
Paul Martin, professeur à l'Université de Montpellier

M. P. Martin a rappelé d’entrée de jeu le mot célèbre de Marx : « La Révolution s’est drapée alternativement dans la chlamyde grecque et dans la toge romaine ». Mais l’ »anticomanie » n’est pas, comme d’aucuns auraient tendance à le croire, une coquetterie ornementale, mais bien une des clefs pour expliquer la démarche du processus révolutionnaire.

Pour les hommes de 89, les références à l’Antiquité sont d’ordre historique ; ce goût pour l’histoire vient de l’enseignement des Jésuites et des Oratoriens, et, avant tout, des manuels scolaires. Le Traité des Etudes de Rollin, la bible pédagogique, est un tissu de déclamations contre rois et tyrans dont se souviendront les Danton et Robespierre ! Dans l’histoire romaine, les révolutionnaires retiendront surtout deux périodes de la République : les débuts et les derniers moments, séparés par cinq siècles, en jouant sans cesse sur les comparaisons. Un exemple : la mort de Louis XVI sera ressentie en référence et par rapport à la chute des Tarquins et, à la fin de l’ère républicaine, Saint-Just retrouvera les accents d’un Cicéron fustigeant Catilina.

La Révolution française fut aussi une révolution culturelle ; elle chercha d’autres exemples antiques, quelquefois ridicules, comme le changement des noms de pays (Saint-Tropez devenant Héraclée!) ou le culte de Brutus le régicide, dont le buste devait figurer dans toute les mairies de France. Mais il existe un point de convergence plus profond et plus intéressant : les Français de l’époque ont eu l’impression de revivre des événements de l’histoire romaine ou d’incarner véritablement des idées antiques. Ainsi la haine des rois, qui est un des points forts de l’idéologie romaine, va être cultivée comme un sentiment national ; de même la France d’alors, comme la Rome éternelle, va se sentir dépositaire d’une mission civilisatrice et pacificatrice. De même que la République romaine a toujours eu l’impression d’être confrontée à des adversaires en monarchie, de même la France de 1790 se considérait comme seule faisant face à une coalition de monarques hostiles. On comprend alors que les discours de Saint-Just, Robespierre, Couton, etc. soient remplis de références, voire d’emprunts aux historiens latins, Tite-Live en tête.

Après avoir multiplié les exemples mettant en lumière les parallélismes frappants entre Rome et la Révolution française, M. Paul Martin s’est interrogé sur les explications possibles : ou bien les révolutionnaires pétris de latinité ont rejoué l’Histoire, ou bien il faut reconnaître que celle-ci balbutie, faute de se répéter. Mais ne faut-il pas plutôt admettre que la pensée européenne (y compris la pensée révolutionnaire) a été façonnée par des schémas mentaux — analogues aux schémas mythiques analysés par Dumézil — qui datent de l’Antiquité la plus lointaine ?

 

[169] Mardi 21 novembre 1989
La foi, les femmes et la folie dans Shakespeare
André Bordeaux, professeur honoraire à la Faculté des Lettres de Tours

M. Bordeaux a d’abord rappelé comment lui était venue l’idée de cette conférence et a justifié le titre de celle-ci en s’appuyant sur les quatre tragédies les plus connues de Shakespeare : Hamlet, Othello, King Lear, Macbeth. Dans ces quatre pièces, pour les quatre héros, la foi déçue laisse la place à la folie.

Dans un premier temps, le conférencier a étudié le premier terme de sa proposition : la foi, ou, plus exactement, ce qu’il a appelé « la fission de la foi », c’est-à-dire « la découverte de l’image de l’être aimé qui ne correspond plus à son identité », ce qui provoque chez le héros un dégoût et une blessure ; le héros blesse à son tour d’autres êtres et perd sa foi en la vie. Il arrive parfois que cette image soit le pur produit de l’imagination : c’est le cas d’Othello dont la propension à la jalousie est soigneusement entretenue par Iago. Hamlet reconnaît lucidement qu’il se trompe : « Il n’est rien de bon ni de mauvais que la pensée ne rende tel… »

La femme, comme le rappelle M. Bordeaux, est « le point de contact le plus intime que l’Homme ait avec le Monde ». Dans Shakespeare, l’image de la femme est triple : d’abord tentatrice, car « tout ce qui est au-dessous de la ceinture appartient au démon », mais en même temps marquée du sceau indélébile du sacré, et enfin génitrice. Mais elle reste fondamentalement ambivalente, tiraillée entre la pureté divine et le pouvoir démoniaque.

La folie — ce chaos intérieur — a été traitée par Shakespeare de manière très moderne, en particulier la folie obsessionnelle. A ce sujet, M. Bordeaux prend comme exemple le personnage du Roi Lear (le fou se fait centre du monde et réclame à grands cris la destruction de la race) et celui d’Hamlet, qui pose le problème de la relativité de la folie (Hamlet est devenu le mythe du « fou responsable »).

M. Bordeaux déclare pour conclure qu’il faudrait en contrepartie examiner les aspects positifs de la foi dans les pièces en question : tous les méchants, et même Iago, ont le sens du sacré ; de nombreux personnages invoquent le pardon et la pitié ; toutes les figures féminines sont rédemptrices : « la grâce de la femme est le signe le plus sensible en ce monde d’une autre grâce, signe ambigu certes, mais indélébile… ».

 

[170] Mercredi 20 décembre 1989
L'image du Monde au Moyen Age : réalité et imaginaire
Bernard Ribémont, maître de conférences à la Faculté des Sciences
et animateur du Centre d'Etudes Médiévales d'Orléans

Dans la première partie de sa conférence, M. Ribémont a précisé la question du statut de l’image au Moyen Age : elle est un compromis entre réalité et imaginaire, à la fois observation de l’Univers et modèle idéal — ou déformé — de celui-ci. A cette époque, l’homme a conscience d’appartenir à une totalité et le rassemblement des connaissances paraît possible.

La deuxième partie de la conférence passe en revue les différents regards portés sur cette imago mundi :

  • en tant que forme floue, cette image imprègne toute la pensée médiévale, en poésie comme en morale, dans le Roman de la Rose (aussi bien celui de Guillaume de Lorris que celui de Jean de Meung) ou le Chemin de longue étude de Christine de Pizan : l’Homme en tant que microcosme sent qu’il est régi par des mécanisme cosmiques ;
  • l’image du Monde est aussi le support d’un imaginaire, voire d’une herméneutique : témoin la panthère considérée comme un animal fantastique, quasi divin, avec son pouvoir de résurrection ;
  • l’image du monde est un modèle, hérité du modèle cosmographique d’Aristote, adapté par Albert le Grand, puis par saint Thomas d’Aquin ;
  • l’image du monde est un vaste réservoir d’images, ce qui pose le problème du cheminement de la simple illustration à la démonstration ;
  • l’image du monde existe en tant que livre, c’est-à-dire reflet du savoir « moyen » ; l’historien va y trouver un document de choix.

Dans la dernière partie, le conférencier a montré la richesse et l’originalité de la pensée médiévale, tout en insistant sur les différences avec notre temps. L’homme du Moyen Age vit dans une union intime avec la nature ; la perception du temps est uniquement liée aux travaux de la terre. L’Homme — microcosme — participe à l’Univers — macrocosme — tout en s’interrogeant sur celui-ci, mais son interrogation a pour but de le rapprocher de son Créateur. C’est là une des idées-forces de la grande période médiévale, les XIIe et XIIIe siècles. Le XIIe est celui du rayonnement de la cosmologie platonicienne dans le cadre du dogme chrétien ; il est marqué par la stabilité de la société féodale, le progrès technique, l’apogée de la littérature avec Chrétien de Troyes. Le siècle suivant voit l’apogée de l’aristotélisme, la floraison des grandes Sommes, des encyclopédies, le foisonnement des images du monde, avec prédominance de l’histoire naturelle, où une réelle observation voisine avec le fantastique le plus bizarre, comme l’ont montré les étonnants animaux des enluminures.

« L’image du monde au Moyen Age, a conclu M. Ribémont, est d’un accès parfois difficile : il ne faut pas rester au niveau de l’anecdote, mais remonter à la philosophie et à la théologie. Mais c’est un domaine vivant, varié, gai et merveilleux, où la richesse naïve de l’imagination fait oublier que les théories scientifiques sont vite dépassées. »