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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1978 et 1979

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[97] Samedi 28 janvier 1978
Les villas gallo-romaines en Berry
Alain Leday, professeur à Bourges

Grâce à la technique de la photographie aérienne, dont un archéologue de Lille, M. Agache, a donné depuis longtemps de remarquables applications, nous sommes à même de voir se révéler des vestiges de constructions antiques qui n’apparaissent pas au regard de celui qui demeure sur le sol, quand ces vestiges n’ont pas laissé des superstructures visibles. On connaît les découvertes faites à ce sujet non seulement dans le nord, mais dans nos régions, en particulier en Beauce, ou le nombre des « villas » (d’où le mot de -ville, qui termine les noms de tant de localités) était particulièrement important. C’est le résultat de ses propres recherches en Berry que M. Alain Leday a exposé dans sa conférence. Élève du professeur Chevallier, de Tours, bien connu pour ses travaux de recherche d’archéologie aérienne, M. Leday prépare une thèse de doctorat sur le thème même de son exposé.

Accompagné de la projection de photographies aériennes prises par un aviateur passionné de cette recherche, M. Holmgren, M. Leday fit dérouler les multiples découvertes auxquelles il a abouti, en particulier en 1971, où la sécheresse a fait beaucoup mieux apparaître dans des sites très variés les tracés de nombreuses « villas », c’est-à-dire des exploitations agricoles dont les fouilles permettent effectivement de trouver les fondations. Images saisissantes qui, appuyées des commentaires de M. Leday, expliquent l’organisation de ces constructions, parfois de grande importance, en même temps que le conférencier confrontait l’état de celles-ci avec les indications que les agronomes latins, Varron, Columelle, Pline l’Ancien, et même le poète tardif Sidoine Apollinaire, nous ont laissées.

 

[98] Mardi 28 février 1978
Un voyageur érudit dans la Grèce antique, Pausanias
François Chamoux, professeur de littérature grecque à l'Université de Paris-Sorbonne

Pausanias consacra sa vie à de nombreux voyages et a laissé une « Descrition » (perihghsiV) de la Grèce, d’où son surnom : le Périégète. C’est, nous dit le grand helléniste Maurice Croiset, un « écrit précieux pour la connaissance de la Grèce antique, de sa mythologie, de sa topographie et de ses monuments… Il a vu quantité de choses que nous ne pouvons plus voir. Son ouvrage est demeuré comme une sorte de manuel à l’usage de ceux qui étudient la Grèce ancienne. » En somme, un « Guide bleu » pour son temps.

Ce Pausanias le Périégète est quelque peu ignoré du grand public, et même des hellénistes. En effet, celui-ci ne figure pas dans le catalogue de la docte collection des Belles-Lettres. On sait peu de choses sur lui. C’est sans doute un Grec d’Asie Mineure, de Lydie vraisemblablement. Grand voyageur, il a parcouru toute l’Italie, l’Égypte, la Libye, la Syrie ; il vécut au IIe siècle de notre ère, sous les Antonins, et il a laissé un témoignage capital sur la Grèce de son temps, sur les monuments et sur l’histoire, aussi bien politique et religieuse qu’anecdotique. Il est d’ailleurs le seul représentant venu jusqu’à nous de la « littérature périégétique ».

M. Chamoux nous montre d’abord l’importance grandissante de cette forme de littérature qui est due à la vogue des voyages. Dès l’époque hellénistique fleurissent les « périégèse » sur les sites célèbres — comme le Guide de l’Acropole en quinze livres — les temples, les monuments funéraires, les ex-voto. A partir du IIe siècle, période privilégiée où tous les arts sont cultivés, un nouveau public s’est formé, épris de curiosité et de culture. C’est à son intention que le rhéteur Pausanias a rédigé son ouvrage. Comme ses prédécesseurs, il y a mêlé connaissances livresques et observation directe, compilation et témoignage personnel.

Son guide est une description de la Grèce selon un plan géographique divisé en dix livres. Ce guide fut (et il est encore) la Bible des archéologues, car ses descriptions sont tellement précises qu’on a pu identifier les moindres vestiges et même reconstituer les sites. Mais son intérêt ne s’arrête pas là : il s’agit d’un livre d’histoire sur une base topographique. Un monument, une inscription est toujours prétexte à un « logos », à une digression, et de nombreux renseignements historiques ont été ainsi précisés. Pausanias, comme Hérodote qu’il rappelle parfois, est curieux de géographie et d’ethnologie ; il est attentif à toutes les fables et légendes. Son livre est une mine de documents pour qui veut s’intéresser à l’histoire de la religion grecque et des faits culturels.

La dernière partie de l’exposé de M. Chamoux a été consacrée à une « promenade sur les pas du Periégète », illustrée par des photographies, en trois étapes : Athènes, Olympie et Delphes. M. Chamoux pense que l’on a toujours intérêt à suivre fidèlement le guide Pausanias, même à la lettre. Ainsi on peut attribuer au sculpteur Païonos, l’auteur de la célèbre Nikè, les frontons du grand temple d’Olympie (cette opinion n’est d’ailleurs pas partagée par tout le monde). Pausanias ne s’est trompé qu’une seule fois — mais on s’en doutait un peu — à propos de l’Hermès de Praxitèle, aujourd’hui dans le nouveau Musée d’Olympie : si l’inscription qu’a vue le voyageur du IIe siècle était exacte, la statue avait déjà été remplacée par une copie, en marbre…

Assurément Pausanias le Périégète n’a pas eu le talent d’un Hérodote ; il ne fut qu’un modeste intercesseur, mais, grâce à lui, tout un aspect de l’histoire a été éclairé, et surtout, grâce à lui, les belles ruines de la Grèce ont gagné en clarté et en prestige. Il a donc droit à notre reconnaissance.

 

[99] Mercredi 29 mars 1978
Péguy et Alain
André Devaux, professeur de philosophie à l'Université de Paris-Sorbonne

La première partie, historique, de l’exposé, répondait à une triple question : ces deux hommes se sont-ils vus, lus et appréciés réciproquement ?

Emile Chartier, dit Alain, est né le 3 mars 1868 à Mortagne-au-Perche et entra à l’Ecole normale supérieure en 1889 ; Péguy, plus jeune de cinq ans, est né dans notre ville en 1873, et il entre à Normale en 1894… Premier rendez-vous manqué.

Alain écrit dans la Revue de Métaphysique et de Morale dès 1900, signe ses premiers Propos dès 1903, à Rouen. Péguy n’en parle pas. Alain, en revanche, parlera de Péguy. Dans un « Propos » de 1910, sur le Second mystère de la charité de Jeanne d’Arc, Alain semble peu favorable à notre poète, mais il reconnaît que le lecteur est porté « par le majestueux navire du verbe ». En 1913, on lit un jugement sévère et curieux ; Alain trouve chez Péguy un raffinement, une élégance qu’il oppose au « courage laboureur ». Visiblement l’auteur des Propos a manqué de perspicacité. Second rendez-vous manqué.

Mais ces deux hommes ont un point commun : le courage. Alain le pacifiste veut « faire le plus possible » et s’engage en dépit de son âge. Péguy, officier de réserve, s’est préparé depuis longtemps avec enthousiasme pour la dernière des guerres. Cependant, avec le temps, la défiance d’Alain vis-à-vis de Péguy ne s’atténue guère. Alain ne comprend pas la conversion de Péguy au socialisme. « Je n’aime pas un normalien socialiste… Je n’aime pas l’homme qui maudit les hérétiques… », dira-t-il vers 1925. Il ajoutera plus tard, en 1936, ce mot énigmatique et cruel : « Péguy est trop bon pour être bon ». Son jugement se nuancera heureusement parfois : en louant la vraie pensée, la pensée solitaire, celle qu’il attribue à Romain Rolland, à Suarès, à Benda, il fera allusion à Péguy. Vers la fin de sa vie, il reconnaîtra l’importance du rayonnement des Cahiers de la Quinzaine, « foyer de lutte contre l’idéologie, grande ennemie de la vraie pensée ».

Il ne faudrait pas rester sur cette apparente opposition. « Ce qui frappe, dit M. Devaux, quand on compare Alain et Péguy, c’est une convergence divergente, un accord jusqu’à un certain point seulement. » Et d’entreprendre une étude parallèle des deux hommes. Tous deux de naissance plutôt modeste, boursiers, ils restent « peuple », tout en gardant de grandes différences physiques. Tous deux sont intellectuels, humanistes, normaliens, mais Alain seul a fait carrière dans l’Université. Tous deux cultivent la vertu d’admiration, louant Descartes, Corneille, Hugo, mais ils sont en désaccord sur les philosophes : Hegel, Auguste Comte, Bergson, que Péguy appelle « Le sorcier du spirituel », tandis qu’Alain, fidèle disciple de Jules Lagneau, lui manifestera une méfiance durable. Leur opposition se montre mieux à propos de Pascal. Pour Péguy, il est « le maître de l’invincible inquiétude », pour Alain, il est « le maître de l’obéissance ».

En revanche, leur tempérament et leur démarche les rapprochent : on trouve chez ces deux hommes la même vibrante émotivité, la même ardeur, la même horreur du pouvoir bureaucratique, le même sens de la fidélité, la même défiance à l’égard de l’histoire érudite, la même critique des sorbonnards ; l’un a le génie du pamphlet, l’autre le grand talent journalistique (Alain ne voulait-il pas « relever l’entrefilet au niveau de la métaphysique ?). Mais les différences sont de taille, ne serait-ce que du point de vue de l’écriture : c’est devenu un point commun que de parler du style Alain, elliptique, plein d’obscurité volontaire, avec ses phrases courtes, sans ciment, auquel on oppose la lenteur, la pesanteur d’un homme qui « n’écrit jamais entre les lignes et met longuement les points sur les i ». M. Devaux insiste sur deux points capitaux : la politique et la religion. En politique, les positions sont claires et antinomiques : Alain représente l’esprit radical, Péguy le socialisme militant. Alain propose l’égalité jacobine, Péguy, la fraternité. Alain considère Péguy comme un utopiste, Péguy taxe le radical de « traître à la cause humanitaire ». S’ils sont tous les deux d’accord sur les rapports entre le citoyen et le pouvoir (Alain dit que le citoyen doit obéissance au pouvoir, mais non respect), Péguy ne pardonne pas à Alain son anticléricalisme. Cependant, par-delà ces oppositions, ces deux hommes furent d’énergiques dreyfusards, des hommes de gauche, désireux de moraliser la politique, indignés par le régime des puissances d’argent.

Sur le plan religieux, les oppositions sont inversées. Alain, qui reste fasciné devant le phénomène religieux — ce serait un contresens majeur que de faire de cet anticlérical un athée — déclare qu’il respecte l’esprit de la religion sans obéir à la lettre. Pour lui, la vérité de l’Évangile vient de ce qu’il est un beau poème. Péguy, au contraire, adhère tout simplement à la lettre de l’Évangile ; il a cette magnifique parabole pour définir les vertus théologales : « La Foi est une épouse fidèle, la Charité une mère ardente, mais l’Espérance est une toute petite fille ».

Dans la troisième partie de son exposé, M. Devaux a entrepris d’éclairer les raisons de cette « demi-convergence ». La réponse est chez Péguy : « Cherchez la métaphysique ! » En effet, ces deux hommes appartiennent à deux familles d’esprit et, pour schématiser un peu, disons qu’Alain est un idéaliste et Péguy un réaliste. Alain croit à la fonction législatrice de l’intelligence, au « volontarisme kantien », pour lui vouloir, c’est faire par la pensée ; avoir une âme, c’est penser par une liberté à la Descartes, Péguy, lui. distingue le vrai du réel, l’acte de croire, c’est-à-dire de reconnaître Dieu, de l’acte de vouloir. « A l’optimisme laïc d’Alain s’oppose l’inspiration chrétienne de Péguy, qui n’évacue rien du tragique humain ».

En abordant sa conclusion, M. Devaux, sans vouloir aplanir les arêtes vives ni émousser les points de friction entre les deux hommes, a cherché à les rapprocher en reprenant une formule qu’Alain avait employée à propos de Pascal : tous deux sont des « hérétiques orthodoxes ». Hérétiques, parce qu’ils sont indépendants, réfractaires à tout endoctrinement, parce qu’ils haïssent l’esprit de système, le mensonge, parce qu’ils sont engagés et de parti-pris, mais personnellement. Orthodoxes, parce qu’ils ont pratiqué les vertus de l’obéissance et de la fidélité, parce qu’ils ont le sens de l’ordre — et d’abord de l’ordre intérieur. La vérité d’Alain et de Péguy était justement dans ce paradoxe.

 

[100] Jeudi 27 avril 1978
André Gide et la musique
Roger Delage, professeur au Conservatoire de Strasbourg

« Les joies musicales sont restées pour moi parmi les plus grandes » disait Gide vers la fin de sa vie à son biographe Jean Delay. Cette passion pour la musique est, en réalité, celle de toute une époque. Et M. Delage de citer, dans son préambule, tous les écrivains marquants de la première moitié du XXe siècle qui ont pratiqué cet art, ou écrit à son sujet : Proust, André Suarès — que Gide admira et qui se brouilla avec lui à propos de Chopin — Romain Rolland, musicologue autant que romancier, Jacques Rivière, Alain-Fournier (l’atmosphère du Grand Meaulnes ne doit-elle pas quelque chose à Pelléas et Mélisande de Debussy ?), Thomas Mann, James Joyce, Paul Valéry, Henri Ghéon, Duhamel qui ne se sépara jamais de sa flûte, Valéry Larbaud, Charles Du Bos, et même Francis Jammes, qui fut l’ami d’Henri Duparc.

La première question que se pose M. Delage, c’est de savoir comment Gide a abordé la musique. Ce qui est surprenant, c’est qu’il ne l’a jamais abordée en littérateur. « Je me préoccupe fort peu de la signification d’un morceau », dit-il, ou bien : « La musique échappe au monde matériel et me permet d’y échapper… » On ne peut que penser à Proust qui affirmait que l’essence de la musique était de réveiller dans l’âme le mystérieux et l’inexprimable. Gide ne s’intéresse pas aux rapports entre le texte et la musique ; la seule fois où il collabora jusqu’au bout avec un compositeur, ce fut avec Stravinsky, pour Perséphone, et sans enthousiasme ; il resta toujours rebelle au genre lyrique. Il ne s’intéresse au fond qu’à la musique instrumentale, avec une prédilection pour le piano : il dit que celui-ci doit l’emporter sur l’orchestre comme l’individu sur la masse. Cet amateur joue avec une grande application, parfois six ou sept heures par jour, comme un professionnel. Au moment où il écrit L’Immoraliste, il déclare jouer jusqu’à l’extrême fatigue, au point de ne plus pouvoir écrire (il avait fait venir à grands frais un piano à Biskra !). Il ira même jusqu’à avouer, dans son Journal du 10 avril 1938, qu’il s’est peut-être trompé de voie. L’homme de lettres serait-il un virtuose manqué ?

Il semble intéressant de connaître la formation musicale d’André Gide — et c’est le second point de l’exposé. Le milieu familial de Gide n’était à vrai dire ni favorable ni hostile à la musique. Le père, comme tout universitaire, montre de la méfiance ; la mère est une musicienne timide et modeste qui confie son fils, à sept ans, à une demoiselle sans grâce ni pédagogie. Gide racontera avec humour ses débuts dans Si le grain ne meurt. Il découvre un peu plus tard la musique en fréquentant les concerts parisiens et ressent sa première impression musicale en écoutant un morceau bien oublié de nos jours : le Désert de Félicien David (ne serait-ce pas la première source de son « orientalisme » ?). Mais la grande révélation sera, pendant l’adolescence, avec un grand professeur, le compositeur Marc de Lanux, qu’il vénéra avec passion et qu’il comparaît à Mallarmé. Avec un tel maître et encouragé par sa cousine Madeleine Rondeaux — sa future femme — André Gide serait peut-être devenu artiste, sans les réticences de sa mère et sans une invincible timidité. En effet, rares sont ceux qui eurent le privilège d’entendre jouer l’écrivain. C’est pourquoi le témoignage de la « petite dame » (Mme Théo Van Rysselberghe) est précieux. « Gide, dit-elle en substance, joue avec une extraordinaire exaltation qui se peint sur son visage. A le voir, on ne soupçonnerait pas la sobriété de son style. »

Quels furent les goûts de Gide en musique ? Ils sont classiques et, somme toute, assez limités : J.-S. Bach, dont il sait par cœur le Clavecin bien tempéré, Mozart qu’il déchiffre « de tête », Schubert, dont il ne retient que les pièces courtes, comme les Impromptus, Schumann, qui fut le dieu de sa jeunesse, et qu’il abandonne petit à petit. Ses refus sont significatifs : il déteste tout ce qui sent le pathos ; c’est ce qui lui gâte Beethoven qui veut « nous prendre aux entrailles ». Il dira de Liszt : « J’ai horreur de son côté faire-valoir ». De même, il refuse Wagner, ce « génie qui écrase », malgré un bref amour de jeunesse et en dépit des thuriféraires de la Revue wagnérienne. Il faut dire, et c’est à son honneur, qu’il a toujours refusé de sacrifier aux modes et ses jugements sur les musiciens plus récents sont très libres, parfois tranchés. Il est imperméable à Richard Strauss, il taxe Saint-Saëns de pauvreté insigne ; il est réservé sur Debussy, dont il remarquera le premier les influences des Russes : Moussorgsky, Tchaikovsky, Borodine ; en revanche, il est plus accueillant à César Franck, à Vincent d’Indy (grâce à Ghéon, sans doute) ; il admire Albeniz, Granados, Paul Dukas. Mais, en réalité, il reste peu attiré par la musique de ses contemporains ; il pense qu’elle s’achemine vers la barbarie. D’ailleurs, rien n’est plus contraire à l’esprit gidien que l’avant-gardisme, au contraire d’un Cocteau qui saisit au vol toutes les nouveautés. Gide a toujours peur de s’en laisser accroire.

Ce tableau serait incomplet, dit M. Delage, si l’on passait sous silence la grande passion musicale de Gide, à laquelle il a consacré un livre, c’est-à-dire Chopin. On peut être surpris à première vue, car l’auteur des Polonaises passe pour être le chantre des grandes effusions lyriques. Aux yeux de Gide, au contraire, Chopin représente la réduction au classicisme de l’esprit romantique. Mais ne disait-il pas déjà, à propos de Berlioz : « Ce qui me plaît en lui, c’est le romantisme dompté ». M. Delage nous invite à y regarder de près : Chopin est pour Gide un miroir. Quand l’écrivain dit que « Chopin propose, insinue, persuade, mais n’affirme jamais », ne vient-il pas de définir sa propre manière d’écrire, qui hait la rhétorique et la redondance ?

Dans sa conclusion. M. Delage suggère un dernier thème : quelle fut l’influence de la musique sur l’art de Gide ? Ses écrits auraient-ils été différents si l’auteur des Nourritures terrestres avait donné tout son temps à la littérature ? Il semble que non, déclare le conférencier, mais Gide a bien compris l’essentiel, que la musique appartient au monde de l’ineffable.

 

[101] Mercredi 25 octobre 1978
Les Manuscrits de la Mer Morte
Pierre Dornier, ancien supérieur du Séminaire de Versailles, docteur en théologie, diplômé en langues orientales

Dans un premier temps, le conférencier a rappelé la plus grande découverte archéologique du monde chrétien. Au printemps 1947 dans le désert de Judas, sur une terrasse marneuse dominant la mer Morte, elle-même dominée par une haute falaise calcaire, le bédouin Mohammed el Dib découvre une grotte, et à l’intérieur de celle-ci huit jarres de 70 centimètres de haut, intactes, contenant presque toutes des manuscrits dont le plus grand — le manuscrit d’Isaïe — est un rouleau de 7 mètres de long formé de peaux cousues. L’enquête commence sur le terrain : on a fouillé plus de 350 grottes ou excavations ; onze seulement contenaient des jarres avec des manuscrits, dont certains en piètre état : on a compté jusqu’à 1500 fragments. Ces documents ont été classés en trois catégories : les livres bibliques (tous y figurent, sauf le Livre d’Esther) ; les livres apocryphes (dont certains sont des paraphrases) ; les livres propres à une secte religieuse, qu’on identifiera vite (il s’agit de la secte des Esséniens, que l’on connaissait par les historiens, notamment Philon d’Alexandrie, Flavius Josèphe et Pline l’Ancien).

La dernière découverte est celle du rouleau dit « du Temple » : c’est le plus long (8,60 mètres) ; il comporte 66 colonnes en hébreu ; il date approximativement de 125 à 100 avant J.-C. Il contient successivement : une collection de règles (analogues à celles d’un ordre monastique), une évocation du temple futur, le statut du roi (qui doit être monogame) et des prescriptions d’ordre social. Ces règles font preuve d’un très grand rigorisme : dans la cité future, les relations sexuelles sont interdites et la souillure évitée, les toilettes étant situées à 1,5 kilomètres des habitations !

En 1951 commence une deuxième campagne de fouilles sur le site de Qûmran. Il s’agit des ruines d’un habitat communautaire avec des ateliers, des réserves d’une part, une cuisine (avec 1000 pièces de vaisselle), une poterie et une étable de l’autre ; au milieu des salles de réunions, une salle d’écriture ou scriptorium (on y a même retrouvé l’encre – séchée – qui a servi aux manuscrits) ; et partout des piscines pour les ablutions rituelles. Les archéologues – et, parmi eux, un Français, le père Devaux, qui dirigea les fouilles de 1954 à 1956 – ont assez facilement daté la période d’occupation de Qûmran : d’abord de 130 à 31 avant J.-C. ; en 31 il y eut un tremblement de terre dont les traces sont encore visibles ; ensuite une deuxième période d’occupation qui va le l’an 4 avant J.-C. jusqu’à 68 de notre ère, date de la répression ordonnée par Titus. La dixième légion romaine commandée par le futur Vespasien détruit la communauté et c’est la fin de Qûmran.

M. le chanoine Dornier aborde alors le second point de son exposé : quelle est l’importance de cette découverte ? D’emblée elle apparaît comme capitale pour l’étude du texte biblique. Les manuscrits de l’Ancien testament que l’on possédait jusqu’alors dataient du IXème siècle après J.-C. ; or, ceux-ci sont du IIème ou du Ier siècle avant notre ère. On fait donc un bond de mille ans en arrière pour se rapprocher des originaux. Les manuscrits de la Mer Morte sont antérieurs à la fixation des textes par la tradition juive dite « massorétique » (en 80 après J.-C.) et l’on s’aperçoit que les variations sont minimes.

Cette découverte est également importante pour la connaissance du judaïsme, et de l’essénisme en particulier. Il ne fait plus aucun doute aujourd’hui que Qûmran a été un centre essénien, dont l’organisation est claire : un responsable (qui est un prêtre), un conseil de communauté de quinze membres, des laïques, les « nombreux » (qui vivent sans doute dans les cellules des grottes), regroupés par équipes de dix, commandée chacune par un prêtre. N’y entre pas qui veut : il faut passer par un postulat d’un an, puis un noviciat de deux ans avant d’être admis au repas rituel. La vie se partage entre le travail manuel (artisanat ou agriculture) et la vie contemplative. Les ablutions sont fréquentes ; le soir on assiste à la prière et au repas sacré de pain et de vin qui remplace le sacrifice autrefois réservé au temple de Jérusalem. L’enseignement de Qûmran est empreint de spiritualité ; il pourrait se résumer à ces mots : amitié fraternelle, pauvreté, chasteté, obéissance et souci d’accomplissement de la loi. Certains préceptes comme le « aimer son frère comme soi-même » font penser immédiatement à l’Evangile. Mais, dans l’ensemble, les commandements sont d’une sévérité qu’on ne trouve ni dans le judaïsme ni dans le christianisme.

La doctrine essénienne parle souvent du « Maître ou du Docteur de Justice », personnage mystérieux, sans doute prêtre, interprète inspiré de la loi, qu’il invoque dans toute sa rigueur. Il est en butte aux persécutions d’un autre personnage mystérieux, appelé le « prêtre impie ». S’agit-il de personnages historiques ? de symboles ? Les chercheurs ont proposé des dates et des noms… sans aller au-delà d’hypothèses… Mais cette belle figure du « Maître de Justice », véritable saint du judaïsme, a naturellement fait penser à un prédécesseur de Jésus. Ce qui amène le chanoine Dornier au troisième et dernier point de son étude : la comparaison entre l’essénisme et le christianisme.

Il faut d’abord récuser la trop belle et célèbre formule de Renan : « Le christianisme est un essénisme qui a réussi ». Car les différences sont trop flagrantes. Le Maître de Justice n’est qu’un médiateur qui transmet la parole de Dieu. le message chrétien ne peut être évoqué sans que la personne du Christ soit présente. Quand les Esséniens parlent de la « Nouvelle Alliance », c’est d’un retour aux sources, de l’Ancienne Alliance retrouvée qu’ils parlent. Or, Jésus n’est pas le restaurateur de la loi de Moïse ; bien au contraire, il se pose en dissident. Le Maître de Justice se reconnaît pécheur, et ignore la Rédemption : il est bien le contraire du Christ. Beaucoup ont voulu voir dans les rites d’ablution et dans le repas sacré des fidèles de Qûmran une préfiguration et du baptême et de la communion. La ressemblance est superficielle et formelle : un rite quotidien, un repas communautaire n’ont rien à voir avec des sacrements. Néanmoins il y a eu des ressemblances en ce qui concerne la morale, par exemple la recherche de la justice, de la pureté, de la pauvreté. Mais l’esprit général de charité qui anime l’Evangile est inconnu des Esséniens qui vouent une haine éternelle aux « êtres de perdition ».

Pour conclure, M. le chanoine Dornier pose la question attendue : pourquoi les Evangiles n’ont-ils rien dit sur les Esséniens ? Parce qu’ils étaient trop proches du Christ, comme le pensait le père Daniélou ? Ou peut-être tout simplement parce que Jésus n’a jamais prêché dans le désert de Juda, car on ne s’oppose qu’à ceux qu’on rencontre. En revanche, il est fort vraisemblable que Jean-Baptiste ait été disciple des Esséniens.

Des photographies ont montré le site de Qûmran : un paysage désolé, aride, plus impressionnant que le désert, les traces d’un oued desséché ; au loin les vagues lourdes de la Mer Morte ; quelques murets de pierre sèche ; tout ce qui reste matériellement de cette communauté qui compta jusqu’à trois mille membres à la recherche d’un absolu. Personne, même s’il est incroyant, ne peut rester insensible au témoignage de cette foi anonyme qui a traversé les siècles.

 

[102] Mercredi 20 décembre 1978
L'image de la Grèce antique d'après la céramique
M.-J. Perdereau, professeur agrégé d'histoire au lycée Benjamin-Franklin d'Orléans

Présentation de la conférence

Professeur agrégée d’histoire au lycée Benjamin-Franklin, Mlle Perdereau, qui a consacré son mémoire de maîtrise au « Commerce en Gaule à l’arrivée de César », est une spécialiste de l’histoire ancienne. Elle a collaboré, avec son collègue M. Zanghellini, également professeur à Orléans, aux manuels scolaires d’histoire édités à la librairie Belin (collection « Prévôt et Lebrun ») et a édité deux séries de diapositives sur « La céramique grecque » et sur « Les rites et cultes antiques ». Animatrice des « Voyages Athéna », que les milieux universitaires connaissent bien, elle garde un contact vivant et actif avec la Grèce.

Compte rendu

La céramique, dit la conférencière en introduction, a été longtemps la parente pauvre de l’archéologie ; la Grèce a été révélée par la littérature, les monuments et la statuaire. Or cet art mineur est un prodigieux répertoire des rites, de l’univers religieux, de l’activité sociale ou individuelle, de la vie quotidienne, voire des préoccupations philosophiques. Mlle Perdereau a choisi, dans ce vaste sujet, trois aspects de la Grèce révélés par l’étude de la céramique : la représentation des dieux, le monde des héros, leurs prouesses, leurs distractions comparables à celles des simples mortels, et, pour finir, la vision de la mort.

Les œuvres des potiers offrent parfois un éclairage différent sur les rites et la religion. Parmi les divinités, l’une est difficile à cerner, elle n’a pas de sanctuaire, elle est restée hors des cultes traditionnels de la cité : c’est Dionysos. C’est à lui que s’est intéressée Mlle Perdereau qui a choisi quatre images différentes de ce dieu, phrygien d’origine. Sur le « Vase François », ce merveilleux cratère attique du VIe siècle, vase dit « à figures noires », le dieu apparaît, hiératique, vêtu de la longue robe ionienne. Entouré de Déméter, d’Hestia, des trois « Hôrai », il est vraisemblablement assimilé aux divinités locales agraires. Sur l’amphore d’Amasis, on retrouve cette association avec la vie végétale ; Dionysos est accompagné de Ménades ou Bacchantes, car il est bien le dieu de l’enthousiasme, le dieu "eleutherios", le libérateur. La joie lui est associée et elle se manifeste dans le « Thalia » ou banquet, acte religieux, comme on le voit sur l’amphore dite « d’Euthymidès ». Mais Dionysos reste un dieu mystérieux, venu d’ailleurs. En témoigne la coupe ou kylix d’Exekias (car les grands potiers ont en général signé leurs œuvres) vers 540, à fond rouge orangé, œuvre étonnante où l’artiste a représenté une scène tirée des hymnes homériques : un navire flottant entre ciel et mer, parmi des dauphins sautillant, porte le dieu auréolé de sarments de vigne. Ce remarquable styliste, tout en restant fidèle à la légende et au culte, a su évoquer la figure du dieu venu d’au-delà des mers et qui était l’émissaire de l’au-delà.

Des dieux aux demi-dieux : la céramique peint la geste des héros et de leurs vertus ; force, courage et souci de la gloire. Athènes, dans le premier tiers du VIe siècle, affectionne les scènes de combat, les assemblées de l’épopée homérique. Le vase François, déjà cité, illustrant dans ses bandeaux supérieurs l’histoire de Pélée, le père d’Achille, montre bien les deux occupations majeures, outre la guerre, c’est-à-dire la chasse et les jeux athlétiques. Avec le cratère d’Euphronios, c’est Héraklès, autre héros populaire que nous découvrons. Mais ce n’est pas le sauvage meurtrier et pillard du monde achéen que nous montrent les poteries ; c’est la figure du héros civilisateur, du médiateur qui apparaît. A côté de cette époque héroïque, la céramique, dès le VIIe siècle, offre, parallèle les scènes de la vie quotidienne, comme la chasse au lion et au lièvre, ou la guerre. L’on y voit le reflet de l’évolution historique : aux aristocrates épris de combats singuliers de l’Iliade succède le démos en arme ; l’hoplite-citoyen devient le sujet des potiers au même titre qu’Achille ou Patrocle. Une autre source d’inspiration est fournie par les jeux et les exercices variés — survivance des épreuves d’initiation et de probation – la course à pied, le lancement de disque, où le potier rivalise avec le sculpteur pour suggérer la souplesse du mouvement. La céramique reflète également l’évolution du goût : témoin ce vase de la fin du Ve qui a pour sujet la course de char de Pélops, vainqueur d’Oenomaos. L’accent héroïque a fait place à un style fleuri, voisin de notre « Kitsch ».

Mlle Perdereau a consacré la dernière partie de son exposé au culte funéraire. La première vue est celle de l’immense amphore du Musée d’Athènes, dite « amphore du Dipylon », au célèbre décor géométrique. Au centre, des personnages stylisés encadrent un lit où repose le mort : c’est la « prothesis » ou exposition, traitée de manière très abstraite. Cette idéalisation de la mort, cette « immortalité impersonnelle » (J.-P. Vernant) se retrouve dans la statuaire archaïque, dont les jumeaux du Musée de Delphes, Cléobis et Biton, sont les meilleurs exemples. A partir du Ve siècle, avec les vases funéraires ou lécythes, en général polychromes sur fond blanc – dont les sujets sont semblables à ceux des stèles, la céramique rivalise avec la statuaire, et surtout avec la peinture. Le sentiment de la mort, aussi, a changé. Les artistes, avec une grande économie de moyens, suggèrent la douleur retenue de ces jeunes morts qui viennent de quitter le monde des vivants. La plus touchante de ces œuvres représente une jeune femme à l’opulente chevelure qui s’apprête à descendre chez Hadès et qu’un Hermès accompagnateur d’âmes effleure de la main.

« La céramique, conclut Mlle Perdereau, est donc le complément de l’histoire et de la sculpture. Ses créations sont sans doute plus discrètes, mais elles ont eu une large diffusion. C’est un art plus populaire, plus près des préoccupations quotidiennes et du culte, plus représentatif de l’évolution des mœurs. »

 

[103] Mercredi 24 janvier 1979
Les lieux et les noms de lieux dans l'œuvre de Marcel Proust
Guy Villette, ancien maître de conférences à l'Institut catholique de Paris

En préambule, le conférencier déclara que s’il s’était intéressé à Proust c’était d’abord par le « caractère universel de sa manière de voir qu’il est permis d’appeler sa philosophie », ensuite pour des raisons personnelles et profondes, c’est-à-dire la certitude d’appartenir à une même race paysanne que celles des figures évoquées dans la Recherche, d’avoir mené dans son enfance la même « petite vie quiète et recluse de Combray ».

Aborder l’œuvre de Marcel Proust, c’est-à-dire un monde immense, par le biais des noms de lieux, alors qu’on a écrit sur lui tant de commentaires, doctes ou philosophiques, peut paraître quelque peu vain, futile, ou réservé à des spécialistes à la vue courte. Or, chez un tel créateur, aucun détail n’est insignifiant, aucun nom propre n’est pris au hasard, aucune piste n’est négligeable, mais en revanche aucune identification n’est parfaitement sûre. Proust n’écrivait-il pas à Jacques de Lacretelle « Il n’y a pas de clés » ? Le nom de Guermantes, par exemple, n’a rien à voir avec le château de ce nom en Seine-et-Marne. Il s’agit d’une contamination : le site est emprunté à Villebon, au nord d’Illiers ; le nom, authentique, à Saint-Simon et il est choisi surtout pour la « sonorité mordorée » de sa finale.

M. l’abbé Villette fonde l’essentiel de son étude sur trois points : d’abord une géographie réelle — et bouleversée — ensuite une géographie poétique, enfin une géographie intellectuelle, étymologique qui est proprement la toponymie qui, parfois, dépoétise, mais qui souvent peut ajouter au rêve.

Sur le premier point, chacun sait que ce Parisien d’Auteuil n’a pas été un très grand voyageur. S’il connaît Venise, l’Allemagne rhénane, un peu la Belgique et les Pays-Bas, la seule région de France qu’il a longuement visitée est la Normandie, à cause de ses séjours fréquents à Cabourg (qui deviendra Balbec). Quant à Illiers, patrie de son père, il n’y allait qu’au temps de son enfance, pour les vacances de Pâques et de la Pentecôte. Et c’est là que commence « le miracle ». C’est de ce lieu, connu seulement entre 1878 et 1886, entre la septième et la quinzième année, que Proust a fait Combray, pays de toutes les enfances. Et l’auteur aura passé les quinze dernières années de sa vie à recréer « un monde contenu en germe dans les quinze premières ». M. l’abbé Villette insiste avec raison sur l’importance de l’expérience intérieure et rappelle le mot oublié de Baudelaire qui qualifie l’œuvre de « palimpseste », où les impressions de l’âge mûr ne font que recouvrir et raviver celles de l’enfance.

Sans doute la réalité est là : la maison de tante Léonie, l’église Saint-Hilaire au fin clocher, le sentier des aubépines, Vieuxvicq, Méréglise à peine rhabillé en Méséglise, les noms de rues, les personnages, le curé et sa manie de l’érudition. Et, comme consécration suprême, fait unique en France, le bourgade d’Illiers a pris, en 1971, son nom en littérature. Mais il ne faut pas s’abuser, car les transpositions sont innombrables. Le topographie est bouleversée : Tansonville (où Swann ne mettra jamais les pieds – dans la réalité) se place au jardin des Amiots : le Pré-Catelan ; le Montjouvin de Vinteuil correspond à Mirougrain. La scène des aubépines a été vécue par Robert, le frère aîné de Marcel. N’en déplaise au bon M. Larcher, à qui nous devons la sauvegarde des lieux proustiens, l’escalier « des larmes » n’est pas celui de la maison de tante Léonie, mais celui d’Auteuil, de même que le fameux grelot « au son ovale et doré ». Même la fameuse madeleine relève de l’imaginaire, partiellement tout au moins : elle combine la biscotte du grand oncle, les déjeuners parisiens et sans doute le tilleul de la tante grabataire. Une transformation semblable se produit pour d’autres lieux : où est le train d’une heure vingt-deux qui fait le tour de la Bretagne, dans un charmant désordre, passant par Quimperlé, Questembert et Bénodet ? Combray tout entier a été recréé par l’imagination de Proust. Son nom — qui a heureusement remplacé l’Etreuilles de Jean Santeuil — vient sûrement de Combray du Calvados, les échanges de noms ayant été fréquents avec la Normandie. Le romancier en fait le lieu des oppositions fondamentales : le « côté de chez Swann », avec son paysage de plaine, et le « côté de Guermantes », paysage de rivière, au-delà des sources du Loir. C’est aussi l’opposition du père et de la mère, celle de la bourgeoisie et de l’aristocratie. Mais cette opposition n’est-elle pas illusoire, puisque le narrateur découvre à la fin que les deux directions sont moins opposées qu’elles ne le paraissaient, que le côté de chez Swann n’est pas inconciliable avec le côté de Guermantes ? Faut-il alors revenir à la réalité et s’apercevoir que l’un est au nord et l’autre seulement à l’ouest ?

La modeste étude des lieux nous rappelle que Proust n’est pas un romancier ordinaire. La Recherche ne nous fournit jamais des souvenirs à l’état pur, mais des réminiscences mêlées, une superposition de toutes les expériences antérieures et qui peuvent être celles de chacun de nous.

Le second point de l’étude : le caractère poétique, évocateur, subjectif des noms de lieux est tellement évident qu’il n’est pas besoin d’insister. Proust en donne de nombreux exemples : « Guermantes évoque une lumière orangée qui a quelque chose de mérovingien » ; la « lourde syllabe de Parme » contient « douceur stendhalienne et reflet des violettes » ; Balbec apparaît comme « une vieille poterie normande ». Il faut relire la page déjà citée sur les stations du train de Bretagne où les noms sont d’abord des noms de rêve : Lamballe, Lannion, Pontorson, Bénodet, « nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues… ». Par la magie évocatrice des noms propres, Proust est un véritable poète symboliste.

M. l’abbé Villette aborde alors le dernier point de son étude, le plus austère sans doute, celui de l’origine des noms de lieux. Ce goût de l’étymologie que Proust prête à l’un de ses personnages, le professeur Brichot, il le doit sans aucun doute au curé d’Illiers, le chanoine Marquis, et aussi aux lectures des ouvrages du grand toponymiste de l’époque, le professeur Longnon. Non seulement Proust a le goût de la toponymie, mais il a des connaissances solides ; il le montre d’ailleurs quand il invente un nom propre. Le Loir devient dans son œuvre la Vivonne : l’eau vive. Il savait certainement que Vivonne, dans la Vienne, est un vicus sur la Vonne (nom que Balzac a utilisé dans Les Paysans), un ancien nom celtique. Les étymologies de Proust — par Brichot interposé — sont en général correctes. Bien sûr, la toponymie dépoétise parfois ou du moins déroute l’imagination première ; mais Proust veut montrer qu’après avoir rêvé sur les mots, on peut aussi s’interroger sur eux et l’on trouve dans toutes ces pages une double leçon : d’une part « l’erreur corrigée donne un sens de plus et l’explication intellectuelle ajoute quelque chose au rêve, d’autre part l’étymologie n’est pas une science exacte et il faut attirer l’attention sur les risques et la précarité de l’intelligence ».

« Le choix, l’intervention et l’explication des noms de lieux, conclut M. l’abbé Villette, montrent en Proust un grand psychologue, un grand poète et un grand penseur. Ce n’est pas le toponymiste qui déniera à Proust la vérité de son analyse. La recherche de l’étymologie des noms de lieux procure à l’imagination non moins qu’à la raison de grands plaisirs et de grands rêves. »

 

[104] Mercredi 7 mars 1979
Comment Rome est devenue ville éternelle
Jean Beaujeu, professeur à l'Université de Paris-Sorbonne et secrétaire général de l'Association Guillaume-Budé

Le dernier chantre de Rome, le poète gaulois Rutilius Namatianus, assimilait au Ve siècle Rome à « une divinité siégeant parmi les astres », chantait son rôle civilisateur : Urbem fecisti quod prius orbis erat, « Tu as fait une ville de ce qui était auparavant le Monde ». Mais il ne prononça jamais le mot attendu : ciuitas aeterna, la cité éternelle. Faut-il en déduire que le dogme de l’éternité de Rome était déjà ébranlé ? Il est vrai que, cinq ans plus tôt, en 410 après J.-C., la ville avait été pillée par les Goths conduits par Alaric. Au siècle précédent, l’empereur Constance, selon Ammien Marcellin, vint de Byzance la rivale faire visite à Rome : cette visite fut une véritable consécration, une reconnaissance de l’aeternitas.

Après avoir souligné les vicissitudes du mythe, M. Beaujeu en recherche l’origine, en nous montrant les vestiges les plus anciens : un fond de cabane. La tradition veut qu’on y voie la « casa Romuli », la cabane de Romulus, le roi de la légendaire fondation de 753 avant notre ère. S’il est vrai que cette fondation a été faite selon le rite sacré, avec la prise des auspices et la délimitation symbolique du tracé de la ville future (acte qui coûta la vie à Rémus !), rien ne nous autorise à affirmer que Romulus ait songé à placer son acte sous le signe de l’éternité. Il faudra attendre huit siècles, sous Tibère, pour que Valère Maxime déclare que l’éternité de Rome provient de la volonté du fondateur. Explication un peu trop simpliste ! En réalité, le premier texte qui contienne cette notion est de Cicéron. Il écrit dans le Pro Rabirio : « Si vous voulez que cette cité soit éternelle, que sa gloire dure toujours, il faut réaliser la concorde entre les citoyens, et prendre modèle sur les lois de l’harmonie du Monde ». On voit qu’il s’agit là non d’une attitude religieuse ou mystique, mais d’une conception philosophique, volontariste : le mythe n’est pas encore né. On pourrait penser que le culte de Vesta et de son feu sacré symbolise cette éternité de la cité ; or il n’est question dans les formules rituelles que de continuité et de durée. Les interprétations des mages, des astrologues nous laissent également sceptiques : les douze vautours des auspices de Romulus auraient signifié une vie de douze siècles pour Rome. Un occultiste, ami de Cicéron, Nigidius Figulus, identifia le dieu romain Janus au symbole gréco-égyptien du dieu Aiôn, le dieu de la durée illimitée, du temps qui ne s’arrête pas, du Monde qui se renouvelle sans cesse. Cette conception qui fut en vogue à l’époque augustéenne, illustrée aux Jeux Séculaires de 17 avant J.-C., se retrouve dans le Carmen Saeculare d’Horace et dans la quatrième Bucolique de Virgile, qui chante les espérances d’un nouvel âge d’or après l’horreur des guerres civiles.

C’est, en effet, chez les poètes qu’il faut chercher le point de départ de la ciuitas aeterna. Dans l’Enéide, Jupiter promet à Enée, et à sa future cité, un imperium sine fine, un empire sans limite. Par le biais de la puissance romaine, garantie par les dieux, on arrive au concept de la ville éternelle, Urbs aeterna, expression employée pour la première fois par Tibulle. Lucain évoque la « puissance surnaturelle » de la cité, fusionnant en quelque sorte le concept d’éternité avec celui de Rome divinisée. Les historiens ne sont pas en reste ; Tite-Live définit le dogme : l’immortalité de la ville est inscrite dans le Destin du Monde. Mais c’est à l’empereur Hadrien que revient le mérite d’avoir donné un lustre particulier à ce dogme ; il va réaliser la synthèse entre toutes les tendances, entre autres celles qui sont venues d’Orient, pour les greffer sur une souche purement romaine. Il va créer le culte de la Rome éternelle en instituant la fête de l’anniversaire de la naissance de Rome, et en décidant la construction d’un temple à la double dédicace : à Vénus et à Rome. Ce temple monumental, réalisé à l’imitation des temples grecs par un homme épris d’hellénisme, ne fut consacré qu’en 138, quelques mois avant sa mort. Nous pouvons imaginer la statue culturelle de la cella, grâce à une monnaie de l’époque ; la déesse Roma, représentée à l’instar d’Athéna, tient dans sa main une statuette archaïque : le palladium, cadeau de Diomède à Enée, gage de salut devenu gage d’éternité. Alliée à Vénus, promue symbole de la Felicitas et de la vie, désormais déesse officielle et protectrice du régime, la Roma des Antonins s’affirme alors comme une divinité commune à tous les peuples dominés par les Romains, qui préside au renouvellement constant du Temps, c’est-à-dire de l’Aiôn éternel.

M. Beaujeu, qui illustra son exposé de documents tirés pour la plupart de la numismatique, conclut en insistant sur l’importance du rôle d’Hadrien dans la création du mythe. « Ce fut, dit-il, une des plus grandes entreprises du paganisme : dans un décor néo-classique grandiose, il a combiné des thèmes traditionnels romains et des élans mystiques venus de très loin, au profit d’un idéal politique, ce qui a accru considérablement le prestige de l’Empire. Ce fut sans conteste une réussite, car le nouveau sanctuaire oublia Vénus pour devenir le Templum Urbis, si bien que Rome, malgré son déclin, est restée à travers les siècles "la Ville éternelle". »

 

[105] Mardi 30 octobre 1979
La connaissance des côtes et de l'intérieur de l'Afrique de l'Antiquité aux grandes découvertes
Raymond Mauny, professeur honoraire à l'Université de Paris-Sorbonne

Présentation de la conférence

Docteur en droit (il a commencé sa carrière comme administrateur de la France d’Outre-Mer) puis docteur ès lettres, le professeur R. Mauny a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels Les navigations médiévales sur les côtes africaines au Moyen Age (1961) et Les siècles obscurs de l’Afrique noire (1970), ainsi que de nombreux articles dans des revues spécialisées. Il est membre titulaire de l’Académie des Sciences d’Outre-mer. Il est président de l’Association « Connaissance de Jeanne d’Arc », il réside à Chinon où il préside l’Association des Amis du Vieux Chinon, et est vice-président des « Amis de Rabelais et de la Devinière ».

Compte rendu

L’exposé du conférencier va comporter trois volets : une très brève présentation de l’Afrique ; un récit circonstancié de sa découverte par la voie maritime, une évocation rapide de sa pénétration par l’intérieur.

Enorme continent, l’Afrique offre une très grande variété de zones climatiques que l’on peut classer en trois grandes catégories : les zones presque totalement privées d’eau, les zones modérément humides, les zones abondant d’eau jusqu’à l’excès. La partie sèche septentrionale (l’actuel Sahara) va longtemps présenter aux peuples du Proche-Orient et d’Europe un barrage difficile à traverser qui gênera considérablement la pénétration vers le sud qui eût permis la connaissance ancienne des zones centrales. Il n’y avait qu’à l’est que la vallée du Nil autorisait cette pénétration. C’est donc par mer et par les côtes que l’exploration de l’Afrique fut originellement tentée.

La navigation a commencé tôt en Méditerranée, à la fin de l’époque glaciaire où, quoique le niveau général des mers fût plus bas de 120 mètres que de nos jours, les détroits de Gibraltar et entre la Sicile et la Tunisie interdisaient le passage à pied sec. Les recherches archéologiques pratiquées dans les îles méditerranéennes y datent la venue des premières populations entre 7000 et 5000 avant J.-C. (ce qui implique la navigation ; ces îles étaient auparavant inhabitées). Des textes antiques et les fouilles nous font savoir que les côtes méditerranéennes et atlantiques de l’Afrique étaient connues des Phéniciens 1000 ans avant J.-C., mais jusqu’à Mogador seulement, tandis que les marins de Salomon, à l’est, avaient parcouru la mer Rouge jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb.

Dans l’Atlantique, il était difficile de naviguer plus au sud, du fait, d’une part, de la nature des bateaux (à voile carrée et sans gouvernail, à simple rame de gouverne) et, d’autre part, du régime des vents qui soufflent continuellement vers le sud. Certes la descente jusqu’au Cap Vert (Dakar) aurait pu être aisée, mais la remontée était quasi impossible faute de pouvoir tirer des bordées : les voiliers, du XVe au XIXe siècle, pour le voyage de retour en Europe, allaient jusqu’aux Antilles ou tout au moins à l’ouest des Açores retrouver des vents favorables.

Les Anciens ne descendront donc pas plus bas que les îles Canaries, du moins si l’on considère (comme M. Mauny, et contrairement à M. Gilbert Picard) que le récit conservé du périple d’Hannon (milieu du Ve siècle avant J.-C.) est un faux dont les assertions sont fort sujettes à caution. Mais on peut ajouter foi aux dires d’Hérodote (vers 450 avant J.-C.), lequel raconte entre autres choses, dans son Histoire (IV, 196), le troc muet pratiqué sur les côtes du sud marocain (marchandises contre or), puis de Pline parlant des Canaries, et du géographe Ptolémée (141 après J.-C.) portant cet archipel sur sa carte. L’or. Voilà ce que recherchaient les peuples méditerranéens en un temps où l’Europe ignorait encore les mines américaines, sudafricaines, australiennes et sibériennes, et ne trouvait ce précieux métal qu’en Irlande, Gaule, Germanie et Transylvanie, ainsi qu’en Nubie et Ethiopie de l’Ouest. L’or était indispensable à l’économie antique. On sait que les Anciens allaient jusqu’aux Indes (les vents soufflant tantôt nord-sud, tantôt sud-nord, favorisaient la navigation) ; l’or romain s’y est perdu à payer les marchandises qu’on y achetait (soie et épices en particulier). On a là une des causes de la décadence, puis de la fin de l’empire romain : les « Barbares » qu’on ne pouvait plus payer de ce métal se payèrent en s’installant sur place et en pillant le reste du pays.

Mais revenons à l’exploration des côtes occidentales. Les Arabes vont y apparaître à partir du VIIe siècle, mais ne dépasseront pas le sud du Maroc. A la fin du XIVe siècle, les Gênois vont occuper les Canaries jusqu’à ce que Jean de Bethencourt s’en empare (1402-1404) pour le compte du roi d’Espagne. Puis ce va être la découverte des Portugais d’Henri le navigateur qui profitent des énormes progrès que constituent le gouvernail d’étambot, la voile latine et surtout la boussole. Leur progression est rapide : cap Vert (1444), fond du golfe de Guinée (1470), cap de Bonne-Espérance (1488) que Vasco de Gama doublera en 1498 pour gagner Calicut dans les Indes, renseigné et mené par un Arabe. C’est la route ouverte pour gagner ultérieurement Singapour, Macao et le Japon. Notons plus particulièrement l’arrivée des Portugais à la Côte de l’Or (l’actuel Ghana, qui est resté un gros producteur d’or). Conséquence directe de ces explorations : les expéditions de Christophe Colomb (à partir de 1492) qui, quoique financées par l’Espagne, sont suscitées par l’exemple portugais et la découverte des conditions de navigation dans l’Atlantique tropical.

Venons-en au dernier volet : quand et comment les Anciens ont-ils fait connaissance avec l’Afrique intérieure ?

Le Sahara qui, jusqu’en 3000 avant J.-C. environ, fut un pays de savanes où la vie régnait partout et qu’on pouvait aisément traverser, commence à se dessécher de plus en plus dès avant 1500 avant J.-C. et devient de ce fait de traversée quasi impossible, l’âne étant alors le seul animal de bât utilisable, outre le lent bœuf porteur. Mais voilà que les Hyksos introduisent le cheval en Égypte vers 1500 avant J.-C. Il ne sera pas monté, mais servira à tirer des chars : il n’est que de voir les gravures rupestres (char et cheval) retrouvées en grand nombre (quelques 500) sur deux lignes qui joignent, d’une part, le Maroc à Tombouctou, d’autre part, Tripoli à Gao. Mais le char était très léger et le cheval de petite taille : il semble donc qu’on ne les utilisait pas pour le transport des marchandises, mais seulement pour la chasse, la guerre et pour éblouir les femmes...

Les Romains ne tenteront que de rares expéditions vers le sud, surtout au Ier siècle après J.-C. ; vers la Nubie à partir de l’Égypte et vers le Sahara à partir de Tripoli et du Fezzan.

Il faut attendre les Arabes et le VIIe siècle pour une réelle pénétration dans l’intérieur. Après avoir conquis sans peine l’Egypte (639), et plus difficilement le Maghreb, ils passèrent en 711 en Espagne et ne furent arrêtés qu’à Poitiers (732). Partant du Maghreb, les Arabes traversent facilement le Sahara avec leurs chameaux et s’installeront sur une ligne approximative Tombouctou-Gao-Agadès sur laquelle ils créent des villes où se pratiquent les échanges entre les marchandises et le sel du désert qu’ils apportent contre l’or que les Noirs animistes extraient d’innombrables petites mines du Sénégal, du Mali, de la Guinée et de la Côte de l’Or, sans compter une foule d’esclaves. L’or ainsi acheté (quelque neuf tonnes par an) prend le chemin du Maghreb, où il est frappé en dinars, très appréciés en Europe. Cet or africain (Mali, Guinée, Zimbawé), en attendant à partir de 1492 l’or américain, va être le moteur de l’économie mondiale.

Et M. Mauny termine cet exposé par une digression sur la traite des esclaves dont, dit-il à juste titre, sont coupables aussi bien les Arabes que les Européens et les Noirs eux-mêmes (auxquels les précédents venaient tout bonnement les acheter), rappelant en passant l’enrichissement qui en est résulté pour tous les ports européens grâce au « commerce triangulaire » du XVIe au XIXe siècle.

 

[106] Vendredi 30 novembre 1979
Georges Dumézil et Rome
Robert Schilling, professeur à l'Université de Strasbourg et directeur d'études à Paris

Présentation de la conférence

L’élection, bien tardive, de Georges Dumézil à l’Académie française, sa réception en juin dernier, quai Conti, par le seul sans doute de la compagnie qui fut à même de dialoguer au niveau du récipiendaire, l’ethnologue et écrivain Claude Lévi-Strauss, ont fini par populariser le nom de l’un des plus grands savants de notre temps et d’un grand écrivain. L’érudition de Georges Dumézil (« Vous maniez trente ou quarante langues, les unes mortes, les autres vivantes ») n’a d’égale que l’originalité et la capacité de renouvellement dans la découverte, et la puissance de synthèse.

M. Robert Schilling, ancien élève de l’École normale supérieure et ancien membre de l’Ecole française de Rome, est professeur à l’Université, directeur de l’Institut de latin de Strasbourg et directeur d’études à l’École des hautes études (section sciences religieuses, religions de Rome). Il a consacré sa thèse de doctorat, restée classique, à « La religion romaine de Vénus, depuis les origines jusqu’au temps d’Auguste ». Parmi ses publications et travaux d’édition, citons son très récent Rites, cultes, dieux de Rome, qui rassemble, en un hommage à Georges Dumézil, une trentaine d’articles et études qui font ressortir, en particulier, la fidélité de la religion de Rome, à la fois traditionaliste et ouverte, au legs indo-européen.

Voir : Georges Dumézil à la découverte des indo-européens, recueil d’études publié sous la direction de M. J.-C. Rivière, éditions Copernic, auquel a collaboré M. R. Schilling.

Compte rendu

M. Schilling a, non pas la vaine prétention de saisir l’œuvre de Dumézil dans toutes ses dimensions, mais seulement le désir de la situer vis-à-vis du domaine romain.

Pour Dumézil, le véritable comparatiste va au-delà des rapprochements superficiels, travaille en profondeur pour détecter, dans les civilisations dispersées qui se réclament d’une commune origine indo-européenne, les structures homologues qui peuvent se référer à une même idéologie.

Rapprochant les données du Véda de l’Inde des structures religieuses romaines préservées par le conservatisme des pontifes, Dumézil a fait sa découverte fondamentale : la société indo-européenne est fondée sur une idéologie trifonctionnelle qui implique la nécessaire concertation de trois fonctions : la première consiste en la souveraineté dans ses aspects magique et juridique ; la deuxième en la force, particulièrement sous la forme guerrière ; la troisième en la fécondité sous ses diverses formes.

Après avoir rappelé les trois attitudes successives suscitées par la lecture de l’histoire romaine selon Tite-Live : le doute (Louis de Beaufort, 1738), la négation hypercritique (Ettore Pais, 1913) et l’interprétation-reconstitution (A. Piganiol, 1916), cette dernière battue en brèche par les découvertes archéologiques sur lesquelles comptaient ses tenants pour la renforcer, M. Schilling donne en quatre domaines des exemples du nouvel éclairage dumézilien : religion (les trois prêtres hiérarchisés : flamen dialis, flamen martialis, flamen quirinalis, rappelant la triade archaïque Jupiter, Mars, Quirinus) ; institutions (les trois tribus : Ramnenses, Luceres, Titienses, symbolisant la souveraineté de Romulus, la force étrusque de Lucumon et la fécondité sabine de Titus Tatius) ; « histoire » (l’histoire romaine s’est construite à partir de faits significatifs hérités de la mythologie indo-européenne : il n’est que de rapprocher les Horatius Coclès et Mucius Scaevola romains des dieux scandinaves Odinn et Tyr) ; droit (les trois types de mariage : confarreatio, usus et coemptio, rappelant respectivement la souveraineté, la force et l’économie).

Cet esprit novateur a modifié les perspectives de l’interprétation dans le domaine romain : est dissipée l’illusion majeure de croire que les origines de Rome étaient assimilables à un monde larvaire de formes indistinctes où se seraient progressivement distinguées des divinités personnelles ; la civilisation romaine n’est plus un commencement ex nihilo, mais une portion de l’héritage indo-européen. Il est possible désormais d’éclairer des rites archaïques dont la signification échappait : ainsi la fête des Matralia du 11 juin. On se doit dorénavant de constater que les divinités romaines se présentent sous un aspect essentiellement fonctionnel : tel Mars dont les cérémonies mal interprétées faisaient un dieu plus agraire que guerrier, alors qu’il est essentiellement guerrier.

L’éclairage comparatiste permet de définir avec plus de justesse l’originalité de Rome par rapport aux autres civilisations héritières du legs indo-européen. Alors que, dès le VIIIe siècle avant Jésus-Christ, la Grèce des poètes et des philosophes s’est livrée à une vaste entreprise de rénovation, qui a laissé néanmoins des traces de l’idéologie trifonctionnelle indo-européenne (tel le Jugement de Pâris), alors que l’Inde a figé cette idéologie dans ses castes fermées et héréditaires, Rome, après s’être montrée conservatrice à ses débuts, s’est engagée bientôt dans une évolution égalitaire.

Poursuivant sa quête de pionnier commencée vers 1938, Dumézil est amené à l’occasion à renier certaines affirmations passées, à rectifier certaines assertions précédentes. Mais ces repentirs n’affaiblissent en rien sa thèse comme quoi l’idéologie tripartite indo-européenne est la seule qui puisse expliquer la plupart des faits de la civilisation romaine.

 

[107] Vendredi 14 décembre 1979
La Rome antique : traditions historiques et découvertes archéologiques récentes
Jean-Louis Ferrary, ancien membre de l'Ecole française de Rome, assistant de latin à l'Université de Paris-Sorbonne

Le but de M. Ferrary était de montrer l’apport important des récentes découvertes archéologiques à la connaissance de la Rome archaïque, c’est-à-dire avant sa fondation jusqu’aux débuts de la République, et de confronter ces découvertes aux traditions historiques et légendaires. Ces travaux — qui ne sont pas terminés, puisque l’inventaire des fouilles, rendues difficiles par l’urbanisation croissante, n’a pas encore été publié — ont bouleversé notre vision de la Rome primitive ; paradoxalement, ils confirment les données littéraires trop vite mises en doute par les historiens du XIXe et du début du XXe siècle. « Il faut, dit le conférencier, lier d’emblée le destin de la ville de Rome à celui du Latium tout entier, et distinguer quatre phases dans son évolution. »

La première période va, en gros, de l’an 1000 à 875 avant notre ère. Elle est révélée par les fouilles des nécropoles : Lavinium, Antium, les tombes à puits du Forum, le groupe des Monts Albains (Villa Cavaletti entre autres). Le matériel comprend surtout des urnes funéraires en forme de cabanes rustiques, avec des statuettes et des objets de bronze ; ces urnes contiennent les cendres d’un mort, ces nécropoles étant caractérisées par le rite de la crémation. La tradition légendaire qui donne la primauté dans le temps à Albe sur Rome semble donc confirmée. Au cours de cette période, il y a eu évolution dans les rites : l’inhumation a succédé à la crémation, sauf pour Albe, qui est restée fidèle au rite primitif.

La seconde phase coïncide justement avec le recul d’Albe. C’est vers cette époque que le Forum cesse d’être un cimetière pour devenir habitat ; la nécropole émigre sur l’Esquilin ; l’abondance des sépultures permet d’affirmer que déjà l’habitat romain connaissait une grande extension.

La troisième période est la plus riche, elle marque une mutation profonde qui correspond à l’âge de Romulus. La date de la naissance légendaire de l’Urbs avait déjà été confirmée par la découverte au siècle dernier des fonds de cabane du Palatin. Cet âge de Romulus coïncide avec l’apparition des céramiques grecques sans aucun doute en rapport avec les ateliers d’Eubée installés à Ischia, puis à Cumes (la Campanie était une terre de colonisation grecque). C’est là une découverte capitale : on connaissait bien l’hellénisation du continent latin par l’expansion de ce que l’on a appelé « la Grande Grèce », mais il faut parler d’une première hellénisation. Rome est entrée en contact avec la Grèce dès sa naissance, et ce fut pour le Latium une période de très riche civilisation. L’archéologie du siècle précédent nous aide : les grandes tombes de Palestrina, mises à jour à partir de 1855, apparemment semblables à celles de Cerveteri, avec leur mobilier somptueux, n’étaient pas, comme on l’avait cru, des tombes de princes étrusques, mais de notables autochtones, latins, ayant vraisemblablement des liens avec l’aristocratie étrusque. C’est là d’ailleurs qu’on a retrouvé la plus ancienne inscription latine, bien connue des archéologues et des linguistes, la « fibule de Préneste », où l’on peut lire : « Manius m’a fait faire pour Numérius ». L’inventaire des tombes de Satricon (à cinquante kilomètres au sud-est de Rome) montre la même influence grecque, témoins ces vases en forme de Sirène, peut-être d’origine syrienne.

Les deux sites les plus importants sont Lavinium et Castel di Decima. Le premier est bien connu dans l’histoire : c’est la capitale des Laurentes, la cité du roi Latinus. On y trouve, outre une acropole et un autel dédié aux Dioscures, le monument dit « l’Heroon » d’ Enée, le héros fondateur, élevé sur un tumulus du VIIe siècle, tel que Denys d’Halicarnasse l’avait décrit. Les fouilles récentes ont montré les deux états du monument : d’abord un tumulus avec sarcophage des années 660 environ ; dans la deuxième moitié du IVe siècle, cette tombe a été transformée en un petit temple avec cella. C’est à cette époque que Lavinium est devenu une partie de la communauté romaine : c’est alors qu’on a développé le culte de l’ancêtre, celui qui a amené la tradition troyenne.

Castel di Decima, village à 18 kilomètres au sud de Rome, est une vaste nécropole, découverte en 1970, où l’on a fouillé 240 tombes, qui date de la même période. Le mobilier en est d’une très grande richesse, et certaines pièces sont exceptionnelles, dont un pectoral d’or et une pièce de harnachement avec deux figurines.

Cette richesse et cette somptuosité n’a pas eu de lendemain ; il faut vraisemblablement supposer que Rome, une fois à la tête du Latium, a imposé une certaine austérité, à moins que ce phénomène de restriction du luxe funéraire ait été naturel.

La dernière phase correspond au règne de Tarquin l’Ancien, c’est-à-dire le dernier quart du VIIe siècle et le premier quart du VIe. Rome devient une ville avec les éléments essentiels de la vie politique. Le Forum est alors un centre d’activité autour de la regia, du comitium et de la Curie, reliés par la Via Sacra. La Regia, qui, dans sa forme primitive, ne comprenait qu’un bâtiment très simple, s’enrichit sous Tarquin d’une décoration de terre cuite, et notamment d’une frise de style orientalisant. C’est sous le règne de Servius Tullius que cette décoration dénote le plus l’influence hellénique, comme en témoignent les statues d’acrothère, le torse d’Héraklès ou le buste d’Athéna casquée, dont la facture rappelle celle du célèbre Apollon de Véies. On peut donc affirmer sans exagération que cette civilisation est plus grecque qu’étrusque.

L’expulsion des Tarquins vers 509 marque la fin de la période royale : l’archéologie, une fois de plus, confirme cette crise. A cette date, la Regia en est à son cinquième état : elle sera reconstruite telle quelle indéfiniment, car elle n’est plus que la demeure du rex sacrificiorum, tout ce qui reste de la fonction royale. S’agit-il de la disparition de l’influence étrusque ? En réalité, il n’y a pas eu conquête, comme l’affirme l’histoire officielle de Rome, mais seulement contrôle militaire et commercial. D’ailleurs, le changement politique ne s’est pas accompagné d’une mutation artistique.

En conclusion de cette démonstration savante et solide, M. Ferrary avoue qu’il est difficile de trancher le problème des influences grecques ou étrusques sur la Rome archaïque. L’habitude est de considérer une Rome soumise à l’Etrurie. Les archéologues italiens modernes penchent pour la prépondérance de la civilisation grecque. En fait, Rome fait partie d’un ensemble culturel qui est le Latium ; l’influence de la Campanie hellénisée y atteint son apogée au VIe et dans le courant du Ve siècle ; elle est partiellement interrompue par la poussée des peuples montagnards. « Le monde latin, dit l’historien contemporain Massimo Pallottino, sort d’un état primitif pour entrer dans l’ensemble historico-culturel archaïque du VIe siècle, où Rome, poussée vers l’hégémonie sous la dynastie des Tarquins, occupe une situation de premier plan. »