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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1970 et 1971

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[60] Mercredi 28 janvier 1970
Jacques Vallée des Barreaux, poète libertin orléanais du XVIIIe siècle
Jacques Durandeau

Présentation de la conférence

La publication (1964) par M. Antoine Adam d’un florilège des libertins au XVIIe siècle, le tricentenaire du Dom Juan de Molière (1965), le troisième centenaire (1970) de l’édition de Port-Royal des Pensées de Pascal (qu’on a pu, sans forcer le paradoxe, dire « chrétien et libertin »), ont incité le conférencier à se replonger dans le mouvement libertin du XVIIe siècle. Plutôt que de présenter une analyse complète de ce mouvement, que d’autres ont faite avant lui et qui demanderait des heures, il a préféré brosser le portrait d’un libertin. S’il a écarté les plus grands ou les plus connus, comme Théophile de Viau, La Mothe le Vayer, Cyrano de Bergerac ou Saint-Evremond, c’est que, parlant à Orléans et devant des Orléanais de souche ou d’adoption, il lui a paru amusant de quasi ressusciter une figure locale, célèbre de son temps, oubliée à tort de nos jours.

Né à Châteauneuf-sur-Loire dans une vieille et influente famille de la région, celui que ses contemporains appelaient le « très philosophe des Barreaux », mais aussi « l’illustre débauché », a été le plus intime ami de Théophile de Viau, le premier amant de Marion de l’Orme, le commensal et l’ami de Molière et de Boileau : c’est là un signe indiscutable de sa valeur intellectuelle et une preuve de son bon goût (quoi qu’on en pense). Certes sa tendance aux débauches les plus grossières a de quoi choquer ; mais sa poésie (du moins les pièces qu’on peut lui attribuer en toute certitude) en fait, sinon un grand poète, du moins un penseur cohérent, attiré par les grands problèmes, anxieux d’y trouver une solution. Matérialiste lorsqu’il est en bonne santé, réconcilié avec Dieu lors de ses maladies, il nous oblige à mettre en question (sinon en doute) la sincérité de sa conversion finale.

Compte rendu

M. Durandeau a su évoquer avec tact, mais sans fausse pudeur, les beuveries et coucheries de Jacques Vallée et de ses compagnons habituels. Bien curieuse famille en vérité que celle des Vallée, seigneurs pendant plusieurs générations du château de Chenailles où le Vert Galant et la volcanique Gabrielle d’Estrées abritèrent un temps leurs tumultueuses amours. Cette famille, qui exerça à plusieurs reprises de hautes fonctions à la Cour, produisit un hérétique, Geoffroy, pendu et brûlé en 1572 pour un pamphlet antipapiste, un intendant général, Jacques, mort athée et enterré « dans un jardin plein d’immondices » (1614), un maître d’hôtel du roi, François, Huguenot et paillard, mort en 1647, un traître d’État, Claude, banni puis amnistié (1659).

Notre des Barreaux, né en novembre 1599 à Châteauneuf-sur-Loire, a des débuts édifiants. Élève des Jésuites au collège de La Flèche (où il rencontre Descartes), peut-être entré au noviciat, il en est retiré par son père qui le confie (o naïveté !) à Théophile de Viau. Ce dernier entraîne son nouvel ami dans le milieu de joyeux viveurs qui cultivent Bacchus et Cupidon. Les deux compères multiplient les scandales. Théophile arrêté, des Barreaux, de crainte d’être compromis, « lâche » son ami, réussit à faire retirer des dossiers les pièces qui auraient prouvé qu’il y eut entre lui et Théophile autre chose qu’une « amitié chaste et fidèle » (apparentés à trois évêques d’Orléans, les Vallée ont quelque influence…), se réconcilie avec son ami qui meurt dans ses bras un an plus tard (1626).

Des Barreaux reprend sa vie de débauches. Une étrange aventure le guette : en 1633, il tombe amoureux (comme un collégien) d’une jeune fille de vingt ans, Marie, qu’il comble de poèmes délirants. D’amant passionné et respectueux, il devient amant comblé (et passe pour cela huit jours dans le cabinet à bois jouxtant la chambre de sa belle), avant d’être amant désillusionné, car bien vite Marie est devenue… Marion de L’Orme. Des Barreaux tombe malade des chagrins causés par les infidélités de Marion. Reniant son libertinage, il « baise les reliques » et guérit. Et il revient aussitôt à sa vie hédoniste, voyageant à travers la France pour en « écrémer les délices », se vautrant dans la débauche et trouvant plaisir à se faire assommer dans les rixes. Après la Fronde, il s’assagit un peu. Celui que Tallemant des Réaux peint alors à tort comme un gâteux qui crache dans les plats et se fait vomir à table, fréquente les milieux libertins érudits où l’on remet en question l’existence de Dieu, la spiritualité de l’âme, la vérité des dogmes religieux et la valeur des règles morales traditionnelles. C’est là qu’il rencontre Ninon de Lenclos, Marion (à qui il a pardonné), le Grand Condé, Gassendi, Vauquelin des Yveteaux, et peut-être Pascal, qui le prendra plus tard comme exemple de ceux qui « ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes ». Désormais des Barreaux vit en bon épicurien : l’hiver, il est en Provence ; Paris le reçoit au printemps où, avec ses compagnons les Epulons, dont Molière, il court les cabarets ; il passe le reste de l’année à Châlon-sur-Saône où, entre autres plaisirs, il cultive l’art de « se paillarder la langue » (accompagner chaque bouchée d’une gorgée de bourgogne).

Mais, en 1666, la maladie revient et, avec elle, le repentir. Et c’est finalement « bien pénitent » que des Barreaux meurt, le 9 mai 1673. Le « Sonnet du Pénitent » vient illustrer cette conversion finale de des Barreaux ; Voltaire, pour en nier la sincérité, lui contestera la paternité de ce sonnet qu’il attribue, contre toute vraisemblance, à l’abbé de Lavau. Mais on sait combien le seigneur de Ferney était indisposé par ces esprits forts qui, comme le Grand Condé, revenaient à la fin de leur vie dans le giron de l’Église. Le « Sonnet du Pénitent » fait un étrange contraste avec d’autres sonnets qui révèlent la pensée du « très philosophe des Barreaux ». Ses idées (influencées par les leçons de Cremonini que notre poète entendit à Padoue en 1628) sont celles d’un matérialiste et d’un athée. Pour lui, la Nature est une puissance aveugle et cruelle ; la vie est malheureuse ; elle aboutit à la mort qui est le retour au néant ; l’âme disparaît avec le corps ; l’intelligence enfin, nous faisant prendre conscience de notre misère, augmente notre souffrance. Philosophie très pessimiste pour laquelle le divertissement est une nécessité et la débauche une abdication : « Étudions-nous plus à jouir qu’à connaître ; / Et servons-nous des sens plus que de la raison. »

Tel fut Jacques Vallée, seigneur des Barreaux : un homme malheureux malgré ses fanfaronnades, un vieillard usé et ballotté entre des sentiments contraires, cherchant la vérité, peut-être en gémissant.

 

[61] Mercredi 11 mars 1970
Saint Jean Chrysostome face à la cour de Byzance
Pierre-Marie Brun, archiprêtre de la cathédrale et vice-président de la section orléanaise

Présentation de la conférence

Le sujet fait revivre une période riche en événements, fort agitée, secouée par des mouvements politiques et religieux : les derniers temps de l’Empire d’Orient. Le règne d’Arcadius, empereur de Byzance de 395 à 408, faible et réputé stupide par la tradition, est marqué par des troubles suscités notamment par les grands propriétaires romains d’une part, par les chrétiens de l’autre, dont le chef était l’évêque de Constantinople, Jean, dit « Bouche d’Or » à cause de son éloquence. Ce personnage passionné, d’une grande austérité qui contrastait avec la débauche de la Cour, était un fils d’officier, ordonné prêtre à Antioche en 386 et élevé à la dignité épiscopale en 397.

Après la chute du protégé de l’empereur, l’eunuque Eutrope, un conflit violent éclata entre l’évêque Jean et l’impératrice Eudoxie, hostile à la réforme morale qu’il prêchait avec conviction et hardiesse. En même temps, dit l’historien André Piganiol, « sévissaient les querelles théologiques, envenimées par la rivalité inexpiable qui opposa le patriarche de Constantinople et l’évêque d’Alexandrie Théophile ». Celui-ci fait déposer Jean par un concile en 403 ; il est exilé en Bithynie ; la pression populaire le rappelle. Le concile suivant (404), tenu à Constantinople, conteste la légitimité de sa restauration. Jean est à nouveau exilé dans le Pont et il meurt en cours de route.

Jean Chrysostome, ardent, combatif, prêt à la contestation, qualifié par certains historiens modernes de « chrétien extrémiste », est un homme proche de nous. La période où il a vécu, remplie de troubles politiques, d’inquiétudes, de disputes théologiques, a quelques points communs avec la nôtre. Mgr Brun ressuscitera devant nous le Père de l’Église qui a tenu, il y a seize siècles, les traits du prêtre dans son dialogue Du Sacerdoce.

Compte rendu

C’est le 15 décembre 397, à Sainte-Sophie de Constantinople, que fut sacré évêque Jean d’Antioche, plus connu sous le nom de Jean Chrysostome, ou « Bouche d’or ». Jean était né d’un père d’origine latine et d’une mère de pure race hellénique. Il avait aussi une tante diaconesse. De sa mère, il hérita de qualités subtiles et de son père la fermeté. Bientôt la mère demeura seule. Elle se montra une éducatrice admirable. Jean fut baptisé à 18 ans, en 367. Il avait reçu l’empreinte d’une profonde instruction religieuse. Il bénéficia à Antioche, « où l’hellénisme dardait ses derniers rayons », d’une non moins brillante formation de lettré, dispensée par un maître éminent. Ce dernier pensait qu’il serait son successeur, « si les chrétiens ne le lui avaient volé ». Mais le mot est-il authentique ? se demande Mgr Brun.

Jean, si ses sermons révèlent un magnifique don d’orateur, avait senti tout le vide de la culture antique. Grâce à sa mère, il fut aussi gardé des égarements de jeunesse, auxquels certains saints n’ont pas échappé. Mgr Brun évoqua ensuite la vie à Antioche, avec les jeux du cirque, les exhibitions de toutes sortes, les charmes des bords de l’Oronte. Antioche, avec ses restes de paganisme, était pourtant la plus ancienne église de la chrétienté après Jérusalem. L’évangéliste Luc en était sorti, ainsi que l’illustre martyr Ignace. On s’y livrait à des discussions sur la subtilité intime du Christ. Des excommunications étaient de temps à autre prononcées et on envoyait en exil au petit bonheur.

Devant cet état de chose, Jean qui est un esprit supérieur, cherche à s’isoler, à s’enfermer. Trois ans après son baptême, il accède à l’ordre de lecteur, mais sa vie érémitique ruine sa santé jusque là florissante. Il est diacre en 381, puis prêtre en 386 à 37 ans. C’est un homme au visage ascétique, au zèle intransigeant, parfois emporté, d’un dévouement total au bien des âmes, un champion sans peur de la vérité. Ses écrits reflètent un verbe impeccable, de la truculence parfois, mais avec des épanchements de tendresse.

Mgr Brun en cite des exemples, et dit incidemment : « Je ne sais pas ce qui arriverait si je prêchais comme cela ! ». Il poursuit en rappelant une révolte d’Antioche, frappée d’un impôt extraordinaire par Théodore et c’est l’occasion pour lui de montrer l’ascendant de Jean Chrysostome sur les foules. « On n’en finirait pas de citer des traits de son caractère et de son éloquence », dit-il encore. Puis il en vient à l’évêque de Constantinople. L’Occident était à Honorius et l’Orient à Arcadius, « d’ailleurs peu fait pour régner ». Le Gascon Rufin, né à Eauze, devient ministre en 394. Venu d’Occident, il était lié à Ambroise de Milan. Il s’était fait baptiser, et il devint le tuteur d’Arcadius. Mais il y a aussi Eutrope, l’eunuque. Il veut marier Arcadius à Eudoxie, fille d’un général. Ce singulier personnage d’Eutrope va bientôt avoir toute liberté d’action. Il se fait nommer grand chambellan et devient patrice. Il est aussi cupide que Rufin, supplanté, l’avait été. L’impératrice lui doit son trône et le jeune évêque son siège.

Mgr Brun trace ensuite un portrait d’Eudoxie, une lionne, belle, ambitieuse, avec des qualités aussi. Elle ressent toutefois au paroxysme, la moindre figure d’amour-propre. C’est une grande sentimentale, mais une chrétienne « mal finie », transplantée en Orient et sentant monter en elle le sang barbare dont elle est issue. A la cour, c’est un grouillement de courtisans « illustrissimes et clarissimes ». L’élégance est partout, la licence aussi. Théodose avait pour tant décrété le christianisme religion officielle, mais une réforme morale ne se fait pas à coups de décrets.

Si encore ce christianisme était pur, mais il y a une contrepartie. Elle est représentée en Orient par Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, tandis qu’en Occident, l’univers chrétien brille de l’éclat des noms de Jérôme, d’Ambroise de Milan, d’Augustin d’Hippone. C’est à ces « pères de l’Église » que, de nos jours, encore, il faut souvent se référer.

Jean veut, de son côté, la réforme de son clergé auquel il arrive de se signaler par l’avarice, l’intempérance et la luxure. Les « gyrovagues », c’est-à-dire les vagabonds du monachisme, sont priés de s’intéresser d’un peu moins près aux veuves et aux vierges… Jean vitupère les abus de toutes sortes, et ils sont multiples ! Il ne craint pas d’affronter riches et puissants. « On fait tout pour le luxe et rien pour l’âme », constate-t-il, avec amertume, donnant, pour antidote, cette magnifique recette : « Embellissons notre âme si nous voulons être riches ». Hélas ! ces diatribes ne sont pas sans danger. Le ménage impérial lui-même se sent visé, mais Jean se récrie : « Quand je rendrai des comptes au tribunal du Christ, serez-vous là pour me défendre ? » En août 399, Eutrope, lui aussi, a des ennuis. Il doit chercher asile à sainte Sophie, entendant user d’un droit qu’il a pourtant refusé à d’autres. C’est l’occasion d’une des plus belles apostrophes de Chrysostome.

De trop nombreuses lignes nous seraient indispensables pour suivre dans le détail le conférencier. Il nous faudrait ainsi parler de Sévérien, d’Epiphane de Chypre, de l’Origénisme, etc. Arrivons-en aux préliminaires de la « déposition » de Jean. On sollicite les textes, on achète les consciences, tous les moyens sont bons. Deux diacres chassés par leur évêque pour crime et adultère dressent le recueil des chefs d’accusation. Vingt-neuf articles sont ainsi rassemblés, que l’historien Socrate qualifiera d’idiots. Mais cela prend, et l’on songe à juger jean Chrysostome loin de Constantinople, à cause du peuple. Le bruit court qu’il sera décapité, mais ce ne sera que le bannissement. Eudoxie est résolue, sous la pression, à rappeler l’exilé. Arcadius surtout ne demande pas mieux, mais Jean ne veut pas rentrer avant qu’un concile n’ait cassé l’injuste sentence. Il rentre finalement. De nombreux et pénibles incidents se produisent. Le sang rougit les piscines et catéchumènes… Puis un nouvel ordre d’exil est promulgué. C’est le cruel acheminement vers Cucuse. On s’ingénie à contrarier l’évêque, on le fait gîter dans des auberges remplies de prostituées. Rien ne lui est épargné. Le pape Innocent, à qui il avait écrit, finit par rompre toute communication avec les ennemis de l’évêque persécuté. L’ombre de Jean, grandie par l’injustice, devient de plus en plus gênante… On le transfère à marches forcées au pied du Caucase… Le 13 septembre, il s’arrête à la petite chapelle de Basilisque. Il est à bout de forces, et son biographe Palladius l’a narré. Quelques milles après avoir dépassé la petite chapelle, il sent que vient la mort. Alors, on le ramène et il y expire, en disant : « Gloire à Dieu, en toutes choses ».

En 428, l’Église de Constantinople lui rend hommage. En 438, on le fait revenir et la sainte relique traverse le Bosphore embrasé de cierges. Théodose Il se prosterne, implorant pardon pour ses parents. En 451, a Chalcédoine, il est déclaré docteur de l’Église, puis un Latin lui confère le nom de Chrysostome et il est, en 1908, l’objet d’un nouvel hommage.

Au moment de conclure, Mgr Brun rappelle son œuvre qui remplit les tomes 47 à 64 de la Patrologie de Migne, dont on sait la typographie compacte. Une édition critique reste toutefois à faire, car la pensée chrétienne n’a cessé de s’intéresser à Chrysostome et à son œuvre. Autant dire qu’il reste d’actualité. On a pu se demander s’il était en son temps l’homme de la situation. On ne peut toutefois lui dénier la conscience qu’il eut de son rôle de pasteur et de chef. « En face de toutes sortes de pressions, conclut Mgr Brun, il est bon que cet homme, à l’âme claire, se soit levé pour crier au monde la vérité, dut-il en mourir. »

 

[62] Vendredi 16 octobre 1970
L'Académie d'Orléans de 1808 à 1819
Jacques Boudet, inspecteur pédagogique régional, vice-président de la section orléanaise.

On entendit parler de ces « écoles centrales » que revendiquait aussi Montargis, ville ulcérée de n’être pas devenue le chef-lieu du département du Loing. La situation géographique d’Orléans plaidait en sa faveur. Il y eut un département du Loiret et c’est Orléans qui l’emporta pour devenir siège d’une Académie.

Il y avait un important collège à Orléans et un petit séminaire. Il y avait le collège épiscopal de Meung-sur-Loire, et Montargis n’opposait que son collège des Barnabites. Le 16 floréal an IX fut décidée la suppression des écoles centrales. Orléans eut son lycée. Blois et Tours n’eurent qu’un collège.

En 1806, on songea à la création d’une Académie à Orléans. C’était aussi un souhait du conseil municipal. Ce n’est qu’en 1808 que fut décidée l’instauration d’une Académie avec Faculté de Lettres. Le premier recteur fut en 1809 M. de Champeraux. La ville fit tout pour lui choisir des bâtiments dignes, au chevet de l’église Saint-Aignan. M. Boudet évoqua ensuite ce que fut cette Académie, le rôle du recteur, celui du secrétaire selon M. de Fontanes. La Faculté des lettres fut elle-même un établissement plutôt modeste : une classe, trois grands bureaux, un poêle et une estrade.

Le maire de l’époque fit un excellent plaidoyer devant les menaces de suppression. Il invoqua la prospérité de l’enseignement, l’état satisfaisant de la comptabilité qui accusait des recettes supérieures aux dépenses ; il souligna que la Ville avait fait des frais et qu’Orléans demeurait tout indiqué pour rester le siège d’une Académie. La Faculté fut supprimée fin octobre 1815, mais l’Académie ne le fut qu’en 1847. Son dernier recteur fut M. Lecomte.

Voir J. Boudet, « L’Académie d’Orléans sous le Premier empire (1808-1815) », dans le Bulletin de la Société archéologique et historique de l’Orléanais, n°43, 1973, p. 95-101.

 

[63] Mercredi 4 novembre 1970
Un architecte de la Renaissance, Philibert Delorme
Robert-J. Boitel, architecte des Bâtiments de France et vice-président de l'Académie d'architecture.

Présentation de la conférence

Le nom de Philibert Delorme ou de l’Orme est lié à celui de Jacques Androuet du Cerceau, à qui l’on attribue quelques façades de cœur d’Orléans. Ces bâtisseurs sont tous deux nés l’année de Marignan. Le Lyonnais Philibert Delorme n’est pas seulement un connaisseur de l’architecture et de l’art antiques, un technicien fertile en trouvailles comme du Cerceau ; il s’impose d’abord comme praticien. Véritable « enfant de la balle », puisqu’il est le fils d’un maître d’œuvre, il commande à 15 ans, dit-on, à cent cinquante ouvriers. Très vite, comme les humanistes de son temps, il est tenté par l’aventure du passé. Le voilà à Rome, près du cardinal Jean du Bellay, côtoyant sans doute le futur auteur des Regrets, en tout cas déjà féru d’archéologie et des fouilles. A son retour en France, il construit pour le cardinal du Bellay, devenu son protecteur, le château de Saint-Maur, dont la décoration s’inspire de l’art romain. Le roi Henri II, à son avènement, lui confie l’exécution de deux projets chers à son cœur : le tombeau de son père Louis XII et le château de Diane à Anet (au nord de Dreux). Il reçoit en échange… une abbaye en commande et la direction de tous les Bâtiments royaux, à l’exception du Louvre, fief de Pierre Lescot, un autre grand bâtisseur.

Philibert Delorme imposa, dit un de ses biographes, « une sorte de dictature sur l’architecture qui dura onze ans, de 1548 à 1559 ». C’est à cette époque qu’il bâtit non seulement la merveille d’Anet, mais Monceau, Limours et Chenonceaux. Son chef-d’œuvre reste, aux dires des spécialistes, le château édifié pour Diane de Poitiers : son goût pour l’antique se marie à une tradition française et son génie créateur se révèle dans des constructions audacieuses, comme la coupole sphérique de la chapelle et dans la trompe, merveille de stéréotomie, aussi célèbre que la vis de Saint-Gilles.

Les Livres de Delorme, Nouvelles inventions pour bien bâtir et à petits frais, et surtout L’Architecture sont les véritables et vivants mémoires d’un homme épris d’art et de nouveauté, soucieux également de faire du « fonctionnel ». Ne déclara-t-il pas qu’il « vaut mieux faillir aux ornements et dessins qu’aux règles de la nature concernant la commodité et le profit des habitants » ?

Compte rendu

M. Boitel commença par évoquer la journée du 15 janvier 1570, date de la mort du Surintendant des Bâtiments royaux, à qui l’on fit des obsèques nationales… mais en tant que chanoine de Notre-Dame de Paris.

Philibert Delorme appartient à la seconde génération de la Renaissance, où fleurit l’architecture : avec lui, on peut citer Jean Bulland, Pierre Lescot, Jacques Androuet du Cerceau (qui laisse des traces à Orléans), hommes rompus à l’étude des monuments anciens, grands lecteurs de Vitruve, et riches aussi de l’expérience italienne. Delorme cependant ne fut pas un admirateur inconditionnel de l’Italie, car il garda toujours un attachement pour la maison française de la fin du XVe siècle ; il fut l’homme d’une double influence ; il appartient déjà à l’époque nouvelle. L’architecte renaissant se différencie du maître-maçon du Moyen Age, souvent illettré, connaissant le métier par la seul tradition familiale. Il est bien le fils d’un riche maître-maçon lyonnais, mais il se refuse à être un simple exécutant : il est aussi le « deviseur de plans » et gère la partie financière – c’est déjà un architecte au sens moderne du mot. Au XVIe siècle, les bâtisseurs, assimilés aux artistes, deviennent gens de Cour et sont gratifiés de charges et de bénéfices ; c’est ainsi que le roi les paye ! Cependant, François Ier va créer une Surintendance des Bâtiments royaux : cette charge – pas seulement honorifique ! – est partagée entre Pierre Lescot pour le Louvre et Philibert Delorme pour Fontainebleau et les autres résidences.

Dans la seconde partie de son exposé, M. Boitel résume la vie de l’architecte, en insistant sur le séjour à Rome, de 1533 à 1536, où il se passionne pour l’archéologie avec François Rabelais. Tous deux sont protégés du futur cardinal du Bellay, ancien évêque de Paris, ambassadeur, doyen du Sacré Collège. Rabelais citera son ami dans tous ses ouvrages à partir du Tiers-Livre ; il l’appelle « un vrai disciple de Vitruve ». Dès son retour, Delorme se fait connaître en travaillant à l’édification d’une galerie à l’italienne à la maison lyonnaise des Billioud, puis se voit confier par jean du Bellay la construction du château de Saint-Maur (que l’on connaît par les dessins de du Cerceau). Nommé en 1545 inspecteur des fortifications de Bretagne, il exerce cette charge avec un soin méticuleux. A partir de 1547, l’histoire de Delorme se confond avec celle de ses monuments : le tombeau de François Ier à Saint-Denis, le pont de Chenonceaux, la demeure de Monceau en Brie, et surtout le château de Diane à Anet, dont il reste l’aile ouest, l’étonnant pavillon d’entrée et la chapelle, constructions qui inspirèrent sans aucun doute l’architecte italien Palladio.

Entré en disgrâce à la mort d’Henri II et avant d’être rappelé par Catherine de Médicis pour construire les Tuileries, il profite de son inaction relative pour rédiger son œuvre. En 1561 il fait paraître Les nouvelles inventions pour bien bâtir et à petit frais, où il décrit avec une rigoureuse précision un système nouveau de charpentes en bois, que M. Boitel trouve très en avance sur son temps et qui annonce la construction actuelle des charpentes en bois lamellé et collé. En 1567, Philibert Delorme rédige le premier tome de L’Architecture, véritable somme d’un art qui s’apprend plus par l’expérience que dans les livres.

M. Boitel prolongea ensuite son exposé clair et précis par une projection commentée de diapositives, notamment sur le château d’Anet et ses trouvailles architecturales : la voûte de la chapelle, la trompe sinusoïdale, hélas détruite, les curieuses cheminées. Les auditeurs eurent ensuite l’occasion d’échanger leurs impressions sur l’art novateur de Philibert Delorme, dont Viollet-le-Duc a dit : « Plus qu’aucun de ses contemporains, Philibert Delorme est peut-être l’artiste dont le goût était le plus sûr, le sentiment le plus vrai et les principes les plus sincères. »

 

[64] Mercredi 13 janvier 1971
Les manuscrits de la mer Morte
Pierre Dornier, ancien supérieur du Séminaire de Versailles, chargé de cours au Centre d'Etudes et de Réflexion chrétienne du diocèse d'Orléans, docteur en théologie, diplômé en langues orientales.

Présentation de la conférence

M. le chanoine Dornier s’est intéressé depuis longtemps aux célèbres manuscrits de la Mer Morte, dont la découverte, par pur hasard, remonte au début de l’année 1947. Un berger palestinien, à la recherche d’une chèvre égarée sur les hauteurs désertiques du Qûmran, au nord de la Mer Morte, découvre dans une grotte des jarres qui contiennent des manuscrits anciens. Le monde savant est alerté ; une prospection systématique de la région s’organise, à laquelle participe notamment l’École biblique de Jérusalem, que dirigent les Dominicains français. Le résultat est la mise au jour d’une masse de textes du plus haut intérêt : les uns bibliques (deux rouleaux, entre autres, contenant le texte d’Isaïe, le premier datant sans doute du Ier ou du IIe siècle avant notre ère, l’autre du IIIe siècle après J.-C.), les autres formant la bibliothèque d’un couvent essénien : règles, hymnes, livre des Jubilés, etc. Le tout représentant environ 600 manuscrits du plus haut intérêt.

Compte rendu

Vers l’automne 1947, quelques savants furent intrigués par un commerce plus ou moins clandestin de fragments de manuscrits entre bédouins et antiquaires juifs à Jérusalem. On remonta assez vite à la source : il s’agissait d’une partie de la trouvaille fortuite d’un berger appelé Mohamed el Dib qui recherchait une chèvre sur les hauteurs de Qûmran, à l’angle N.-O. de la Mer Morte, à 10 kilomètres environ de l’oasis de Jéricho. Des rouleaux — dont nous vîmes la reproduction en miniature — dormaient au fond de jarres en poterie d’une soixantaine de centimètres de hauteur, scellées avec le bitume de la mer voisine. On pensa très vite qu’if s’agissait de documents relatifs à la secte des Esséniens et aussitôt le monde savant se livra à des hypothèses hasardeuses faisant écho au mot de Renan : « Le christianisme, un essénisme qui a réussi… ». Les découvertes suivantes détruisirent petit à petit ces fragiles hypothèses : en 1940 on trouva d’autres grottes à manuscrits et l’on se mit à passer la région au peigne fin : sur les 250 grottes explorées, 11 seulement se révélèrent riches en documents écrits ; la onzième fut mise au jour en 1956. Du coup, l’attention fut attirée sur la falaise marneuse où se trouvaient les ruines de Qûmran. En 1951 commencèrent les fouilles méthodiques de ces ruines (dirigées notamment par un Français, le père Devaux), on se rendit compte qu’il y avait là un établissement très important, où vivait une communauté nombreuse sans doute de plusieurs milliers de personnes, à partir du Ier siècle avant notre ère. Le rapprochement fut fait aussitôt avec le contenu des grottes, rapprochement confirmé de manière indiscutable par deux indices : la datation des poteries provenant justement des ateliers de Qûmran et l’analyse de l’encre retrouvée dans le scriptorium du monastère.

Les manuscrits sont de trois sortes. Il y a d’abord les livres bibliques, livres du canon palestinien de l’Ancien Testament, de longueurs très diverses : à côté d’un manuscrit complet du Livre d’Isaïe, on recense près de 10.000 fragments dont certains ont 2 cm sur 8 mm ! On trouve, en second lieu, les livres dits apocryphes, non reconnus par le judaïsme, et enfin les livres propres à la secte.

Parmi eux, le plus important est sans doute le règlement de la communauté essénienne ou Manuel de discipline, datant du Ier siècle avant J.-C. Dans cette catégorie, on peut ranger : Le livre de la guerre, les hymnes — qui ressemblent aux psaumes —, les commentaires des livres bibliques.

M. le chanoine Dornier nous rappelle que ces gens de Qûmran ont été en leur temps des « contestataires » en rupture de ban avec Jérusalem. Dégoûtés par le gouvernement des grands prêtres, dans cette période qui va de 142 avant J.-C. jusqu’à l’occupation de la Judée par Pompée, ces réfractaires veulent renouer avec la tradition du noviciat dans le désert ; ils ont alors fondé une « communauté d’attente » (ou eschatologique), dirigée par un « maître de justice », figure toujours présente, mais qui reste mystérieuse. Ils ont vécu un idéal de pauvreté, dans l’attente d’une lutte entre les forces du bien et du mal.

Grâce à Qûmran, nous faisons un bond de mille ans en arrière », dit M. l’abbé Dornier. Jusqu’ici le manuscrit le plus ancien de l’Ancien Testament était de 895 après J.-C. Or ces manuscrits trouvés près de la Mer Morte sont presque tous du Ier siècle ou du IIe siècle avant notre ère. Par cette découverte quasi-miraculeuse, on remonte bien avant le synode de Jamnia qui fixa — pas toujours de manière heureuse ! — le texte de la Bible. Nous nous trouvons donc devant un état très ancien des textes sacrés, sans doute devant la version qui a servi à la traduction grecque, celle dite des Septante et qu’on jugeait jusqu’alors peu fidèle…

Pline l’Ancien parlait d’eux dans son Histoire Naturelle en ces termes : « A l’occident du lac asphaltique vit un peuple solitaire extraordinaire… ». Les Esséniens vivent déjà selon une règle conventuelle ; le « maître de justice » est un prêtre, qui a entraîné d’autres prêtres, mais aussi des laïcs. Il a été vraisemblablement persécuté par le Grand Prêtre de Jérusalem mais rien ne prouve qu’il soit mort de mort violente, ni qu’il ait vécu une « passion », comme on le croyait en 1950. Il annonce le Christ, bien sûr, mais selon la tradition des prophètes.

La vie à Qûmran était réglée et hiérarchisée : tout « moine » devait passer par un postulat d’un an, un noviciat de deux ans ; admis ensuite au repas liturgique, il prononçait le serment définitif et en particulier renonçait à tous les biens terrestres. Ces moines partageaient leur vie entre un travail manuel (culture et aussi travaux de scribe — on a même retrouvé les « copies » d’un apprenti avec les corrections du maître — et la méditation religieuse.

Cette secte se caractérise d’abord par la charité fraternelle, la modestie et l’humilité. On peut lire dans les textes : « Je ne rendrai jamais le mal pour le mal… On sera plein d’affectueuse charité à l’égard des découragés… ».

La pauvreté est la seconde règle, comme la mise en commun des biens. « Le fraudeur, dit la règle, sera écarté de la purification pour un an et puni de la privation d’un quart de sa nourriture ».

La règle de chasteté semble avoir été suivie : ces moines tenaient le célibat en haute estime. Mais est-il sûr que tous les Esséniens étaient célibataires ? On a retrouvé au cimetière parmi les 1200 tombes alignées, quelques rares squelettes féminins. La réponse à cette énigme est douteuse : s’agit-il de laïques, ou de personnel de service ?

M. le chanoine Dornier conclut en citant l’esprit d’obéissance des Esséniens, leur souci constant de l’accomplissement de la loi, leur observation scrupuleuse des rites, du Sabbat en particulier, qui les a fait taxer de « super-pharisiens ».

Mais leur humilité est profonde ; ils ont la conscience très vive de ce que l’homme a tout reçu de la Grâce de Dieu, et non de ses propres mérites. « Moi, argile et poussière, que puis-je dire, si ce n’est toi qui m’ouvres la bouche… ». Toutes ces qualités ne sont-elles pas les préfigurations des plus belles vertus évangéliques ?

 

[65] Mercredi 24 février 1971
Le premier roman de Marcel Proust, Jean Santeuil.
Pierre Clarac, doyen honoraire de l'Inspection générale, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales et politiques.

Présentation de la conférence

M. Pierre Clarac, connu dans les milieux universitaires par ses excellents ouvrages d’initiation — comme celui sur La Fontaine — s’est, depuis longtemps consacré à Proust. Il a en effet réalisé, en collaboration avec André Ferré (ancien directeur de l’École Normale de garçons d’Orléans) l’édition de A le recherche du temps perdu dans la collection de la Pléiade. Il prépare actuellement dans cette même collection l’édition de Jean Santeuil.

On sait que ce roman, préfiguration de « son Grand Œuvre », ne fut publié que trente ans après sa mort par Bernard de Fallois qui retrouva le manuscrit parmi les papiers que le docteur Robert Proust, le frère de Marcel, avait recueillis au garde-meuble en 1922. Le manuscrit en question comptait plus de mille pages non classées et très souvent déchirées : il y eut d’abord un gros travail de reclassement à faire, travail d’autant plus difficile que l’œuvre est restée inachevée. De Fallois crut un certain temps qu’il ne s’agissait que d’une première version de La Recherche.

Cette première tentative, encore floue et dépourvue d’unité, était déjà si riche et si complexe qu’on la prendrait pour une œuvre importante si elle n’avait été suivie de La Recherche.

Compte rendu

Le conférencier commença par rappeler que c’est à Orléans que le jeune Marcel Proust a accompli en 1889, son volontariat comme soldat de 2e classe, ou plus exactement comme « engagé conditionnel ». S’il fut médiocrement noté à l’examen militaire final et ne gagna aucune « sardine » (l’appréciation « assez bien » étant, dans l’armée, plutôt défavorable), en revanche il eut une vie agréable, une chambre en ville près de Saint-Euverte, des invitations à la préfecture et l’amitié de son lieutenant qui l’emmenait dîner au « Café du Loiret ». On trouve justement le récit de ce dîner, avec des huîtres arrosées de Sauternes, dans Jean Santeuil.

M. Clarac en arrive donc à l’essentiel de son exposé : comment se présente le roman de Jean Santeuil (dont le titre n’est même pas de Proust). C’est une masse de fragments de longueurs diverses, indépendants, mis au hasard, sans indication de plan ni de canevas. Ce désordre est très révélateur de la méthode de Proust : il écrit de larges morceaux selon son inspiration. Comme Gide qui plus tard déclarera : « Le travail de conjointement seul m’est pénible », Proust a renoncé assez vite à accomplir cette tâche de réunification. On comprend que le premier éditeur, Bernard de Fallois, ait été tenté d’inventer un plan pour donner l’illusion de la cohérence. La seule indication qui permette un semblant d’ordre, c’est l’âge du héros. Au début de 1900, Proust paraît avoir abandonné son œuvre ; M. Clarac pense que c’est justement parce que l’auteur n’a pas trouvé d’unité à son roman. Il a certainement pressenti l’importance de la mémoire involontaire (il y a déjà dans Jean Santeuil la préfiguration de la « madeleine » : au cours d’un concert, une note accrochée par le pianiste lui rappelle le vieux piano au son aigre de son enfance…), mais il n’a pas mis le mécanisme de cette mémoire au centre de son roman ; il a dû s’apercevoir que Jean Santeuil est une œuvre encore extérieure, non encore mûrie, trop proche de la réalité, trop asservie aux détails du dehors. La re-création n’apparaîtra que dans A la recherche du Temps perdu.

M. Clarac nous montre alors les différences entre l’ébauche et le « grand œuvre » : dans le Temps Perdu, Combray n’est pas réellement Illiers, comme on se plaît trop souvent à la croire. L ‘église Saint-Hilaire du roman n’a gardé de la réalité que son clocher ; le reste est une transposition des églises normandes que Marcel a visitées et même de la Sainte Chapelle. L’Illiers de Jean Santeuil, qu’il appelle Etheuil ou Eteuil (mais jamais « Etreuilles », qui est une mauvaise lecture de Fallois), reste près du réel. Proust est encore à la recherche des traces matérielles du passé comme dans les bosquets du Pré Catelan, ou sur les vieux tuyaux verdis de mousse. La scène du baiser de Maman, située à Combray, dans le Temps Perdu, se passe dans Jean Santeuil, comme dans la réalité, c’est-à-dire dans la maison du Docteur Proust à Auteuil, là où Marcel est né. Le premier roman note des souvenirs réels.

Dans une troisième partie, le conférencier a recherché les points communs entre les deux œuvres, les thèmes semblables, et d’abord celui des dissonances imprévisibles à l’intérieur d’un caractère : comme dans le portrait du père, dont la sévérité se mue tout à coup en faiblesse inexplicable. Un autre thème est celui du mensonge des apparences. Proust a repris une scène de Jean Santeuil dans A l’ombre des Jeunes Filles en Fleurs : dans le train de Penmarch, il essaie de deviner le milieu social des deux femmes assises en face de lui et qui lui apparaissent comme une « cocotte et sa servante. Erreur ! Il s’agissait de deux grandes dames ! »

M. Clarac relève ensuite le thème moral de l’injustice profitable, sensible en particulier dans l’épisode de la servante Ernestine (c’est d’ailleurs le vrai nom de la bonne des Amiot, qui deviendra Françoise dans le Temps perdu), cruelle avec les bêtes et avec la fille de cuisine — celle qui ressemblera à la Charité de Giotto. — On retrouve dans les deux romans le thème de l’amour, toujours lié à la jalousie, celui de l’homosexualité, d’ailleurs à peine évoqué, et surtout celui de la mondanité. Proust y relate ses expériences, ses rebuffades et ses succès. Les scènes bien observées abondent déjà dans Jean Santeuil ; les portraits de personnages ridicules, de fantoches, comme Perrotin ou Bon-Ami sont tracés d’une main sûre ; l’ébauche du salon Verdurin est prête. M. Clarac nous lit avec un réel talent de comédien une scène d’une verve étonnante : celle où Jean Santeuil demande un service à l’homme serviable par excellence, le baron Scipion qui lui refuse sans jamais se départir de son amabilité débordante…

Dans toutes ces pages se manifeste déjà avec éclat une impérieuse vocation de romancier. « Cent personnages de roman, mille idées me demandent de leur prêter un corps », écrivait Proust avant 1900 à la Princesse Bibesco. Il n’y a donc pas eu de solution de continuité entre Jean Santeuil et A la Recherche… ; il ne faut pas mésestimer la première tentative de Proust. M. Clarac conclut par une remarque, à première vue inattendue et paradoxale. La curiosité de l’auteur pour les salons et les mondanités ainsi que la réclusion complète dans sa chambre de liège finissent par nous faire oublier un trait fondamental du caractère proustien : son amour pour les espaces vastes et libres. Jean Santeuil est un roman de plein air. Dans ces années « fin de siècle », quel romancier a raconté cet enivrement devant les forces naturelles : le vent, la tempête, les souffles du printemps ? Ce besoin de communion avec la nature, ce besoin de contemplation d’un vaste paysage n’apparaît pas dans la Recherche ; c’est ce qui donne à Jean Santeuil son prix et son originalité.

 

[66] Vendredi 2 avril 1971
Flaubert et la bêtise
Michel Adam, professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux III

Présentation de la conférence

M. Michel Adam, ancien professeur du lycée Pothier, docteur ès-lettres, enseigne actuellement à l’Université de Bordeaux-III. Il est l’auteur de travaux sur Pascal et Malebranche, ainsi que d’essais divers sur la pureté, le péché, la calomnie. Il prépare actuellement un « Essai sur la bêtise ».

L’étude du thème de la bêtise est sans doute le meilleur moyen de pénétrer dans l’intimité de la pensée et de l’œuvre de Flaubert. Celui-ci, en effet, était à la fois fasciné et exaspéré par la bêtise humaine qui, comme le dit E. Faguet, avait pour lui des « charmes atroces ». Dès l’âge de 17 ans, il notait dans ses carnets de voyage les réflexions ineptes des voyageurs de rencontre. Toute sa vie il tint une sorte de sottisier où il recueillait les « perles » et les niaiseries échappées aux meilleurs auteurs : une partie de ce dossier de la sottise devait donner le Dictionnaire des idées reçues. Certes Flaubert n’a jamais été capable d’analyser la bêtise en profondeur, mais elle le fascinait et il la recherchait pour mieux s’en exaspérer. Sa correspondance exhale sans cesse cette hantise de la bêtise avec laquelle il se faisait souffrir.

Il n’est pas d’œuvre de Flaubert que l’étude de ce thème n’éclaire. Madame Bovary exprime les souffrances d’un être romanesque devant les laideurs et les vulgarités de la vie et Homais incarne la bêtise vaniteuse du petit bourgeois. La Révolution de 1848 telle que la montre L’Éducation sentimentale est surtout le résumé de toutes les sottises qui ont été dites à cette époque.

Enfin le livre suprême de Flaubert orchestre magnifiquement ce thème : Bouvard et Pécuchet sont peut-être eux-mêmes des sots, mais ils finissent par souffrir, comme Flaubert lui-même, de l’intolérable spectacle de la bêtise.

Compte rendu

Dans son préambule, Michel Adam raconta qu’en étudiant les multiples aspects du péché, il fut amené à étudier la calomnie, péché majeur, puis la bêtise, moins grave, puisque seule la personne intelligente ressent sa culpabilité. Et, sans transition, il nous lança cette question abrupte et saugrenue en apparence : « Connaissez-vous saint Polycarpe ? ». Et de nous apprendre que ce digne évêque fut martyrisé en 167 à l’âge de 97 ans ! Et qu’il répétait sans cesse : « Mon Dieu, dans quel siècle m’avez-vous fait vivre ! ». Or, ces termes, on les retrouve écrits de la main de Flaubert dans une lettre à Louise Colet. Flaubert déclara lui-même « dédier son livre (il s’agit de Bouvard et Pécuchet) aux mânes de saint Polycarpe. Le 27 avril, jour de la fête du saint, était l’occasion d’un dîner entre intimes, plein de facéties et de farces… A une jeune veuve accorte, Mme Brenne, que Flaubert trouvait fort à son goût, il signe toutes ses lettres : Polycarpe. Mettant l’accent sur les colères de Gustave contre les sottises de son temps, M. Adam propose qu’on retouche ainsi te mot célèbre : « Saint Polycarpe, c’est moi ! ».

Dans un premier temps, le conférencier, suivant la correspondance de l’auteur, s’est efforcé de chercher la signification de cette attitude face à la bêtise. La première lettre de Flaubert, écrite à l’âge de 9 ans, commence par ces mots : « Que le jour de l’an est bête ! ». La bêtise l’a hanté durant son adolescence : avec ses camarades du lycée de Rouen, il créa — comme Alfred Jarry au lycée de Laval, brodant autour de la figure de son professeur de physique détesté et ébauchant déjà le gigantesque canular d’Ubu — l’image du « Garçon », incarnation de tous les grotesques bourgeois, amalgame de Joseph Prud’homme et de Jérôme Paturot. Déjà la bêtise a pour lui une importance « hénaurme ». Comment va-t-il la vivre ?

Quand on présente l’œuvre de Flaubert, on parle de « réalisme objectif ». La bêtise, c’est d’abord pour lui un spectacle qui l’intéresse ; il lui tend le miroir grossissant du roman. Il l’incarne dans plusieurs de ses personnage : l’abbé Bournisien, le pharmacien Homais — qui, entre autres figures réelles, eut comme modèle principal le curé de Trouville qu’il rencontra dans sa jeunesse — Hussonnet, Bouvard et Pécuchet. Son étude n’est pas une analyse, mais une véritable dissection de la bêtise humaine. Le fils d’Achille Cléophas, « prévôt d’anatomie », élève de Dupuytren, étudie la bêtise en physiologiste impartial. Mais il fut trop sensibilisé par elle pour s’en tenir à un point de vue strictement objectif : la bêtise devient pour lui source de souffrances. Dans ses lettres, à George Sand et à Maupassant notamment, ces cris reviennent : « Plus je vis, plus la bêtise me blesse » ou « Que j’ai peur de devenir bête ! » Il en viendra, à cause de cette hantise, à haïr la vie. Mais, en revanche, il trouve dans ce combat une légitimation de sa souffrance. Il va encore plus loin : il en fera un principe moral. « La vraie immoralité, écrit-il à sa nièce, c’est la bêtise ! ». Le seul remède, c’est la tour d’ivoire, l’ermitage de Croisset, la solitude laborieuse…

Dans la seconde partie de son exposé, M. Adam précise ce que Flaubert entend par bêtise. Cela tient d’abord en un mot : le bourgeois, aussi bien ses compatriotes rouennais « pyramidalement bêtes », sa famille, ses confrères « marchands envieux ». Le bourgeois, c’est le médiocre, incapable d’esprit, d ‘imagination et de cœur ; ses modèles sont pour lui Thiers et le poète Béranger, qu’il traite de « garçon de boutique ». Le bourgeois est par définition un homme d’ordre — et, à ce sujet, M. Adam réfute l’opinion courante accréditée par Sartre, qui veut que Flaubert ait été un réactionnaire partisan de l’ordre, sous prétexte qu’il a peint dans L’Éducation sentimentale les masses populaires sous un jour peu favorable. C’est méconnaître les propos tels que ceux-ci : « La défense de l’ordre est une idée bourgeoise », « l’infâme parti de l’ordre », ou « le mariage est une sottise bourgeoise ». De telles protestations annoncent les colères d’un Huysmans ou d’un Léon Bloy.

Ce qui caractérise à ses yeux la bêtise, c’est la pauvreté intellectuelle, le refuge dans les lieux communs les plus rebattus, les « idées reçues », l’absence totale de goût poétique et d’esprit critique. On comprend ainsi mieux la pensée politique de Flaubert : il rejette le socialisme, car il craint que l’idéal du peuple soit de devenir à son tour bourgeois, c’est-à-dire la pire des catastrophes. Il refuse la vulgarisation de la « médiocratie » dont parlait Balzac dans Les Paysans. La solution, c’est d’éclairer les classes soi-disant éclairées, les plus malades. Il ne s’agit pas pour lui de légitimer l’ordre, mais de favoriser l’aristocratie de l’esprit. Le médiocre qui n’a ni esprit ni jugement se contente d’en trouver à peu de frais : le prix d’un journal ! Il se réfugie dans les formules toutes faites, les tautologies ou les phrases définitives que Flaubert a recueillies dans son Dictionnaire, livre atroce… et inquiétant, car bien des formules ont été trouvées dans des pages d’auteurs connus.

Un exposé sur la bêtise chez Flaubert serait incomplet sans exemples. M. Adam en distingue plusieurs degrés, qu’il ramène à deux types : la naïveté (comme celle qui se manifeste dans les personnages de Madame Dambreuse ou de Louise Roque dans L’Éducation) et la stupidité, dont un des aspects est l’absence totale de personnalité. Les personnages les plus couramment cités, comme M. Homais ou Pécuchet, méritent qu’on s’y arrête. M. Homais a la vanité du « commis », la prétention, mais il est prudent et retors ; de plus, il réussit fort bien dans ses affaires et le roman se clôt sur son triomphe et sa décoration. Flaubert a voulu opposer à la bêtise, plate, passive, de Charles Bovary, ta sottise « active » du pharmacien. A propos du couple magistral de « sots » que forment Bouvard et son compère, M. Adam rappelle la remarque de Thibaudet : « Flaubert a fait le livre avec ses échecs personnels ». Cependant, il faut tenir compte d’une « conversion à l’intelligence » à partir du moment où les deux héros sont victimes à leur tour de la calomnie et de la bêtise de leur entourage. Dans les brouillons de la dernière partie inachevée, on voit Bouvard et Pécuchet redevenir de simples copistes ; c’est là la leçon : devenir intelligent, c’est se montrer capable de voir ce que l’on veut, ce que l’on mérite ; en un mot, c’est parvenir à la lucidité.

Flaubert voyait dans l’art minutieux et la pratique quotidienne de celui-ci la protection la plus efficace contre la bêtise. Peut-être a-t-il été trop hanté par ce problème ? Et M. Adam de conclure par ce mot de Maritain : « Ne prenez jamais la bêtise trop au sérieux ! »

 

[67] Mardi 26 octobre 1971
La vie d'un grand évêque du Ve siècle, Germain d'Auxerre
René Borius, professeur à la Faculté des Lettres de Tours.

Comment, se disaient beaucoup, peut-on encore s’intéresser à ces évêques du Ve siècle, à ces vies de saints qui, souvent, n’ont même pas le mérite d’être écrites en bon latin ? Dès l’abord, M. Borius affirma qu’il y avait là des documents passionnants pour qui veut connaître l’histoire de la spiritualité, l’histoire de l’Eglise ou même celle de la Gaule romaine.

De saint Germain d’Auxerre lui-même il ne reste plus rien, ni sermons, ni lettres, ni portraits. Plus rien, sinon une brève Vita Germani écrite par un prêtre de Lyon nommé Constance, vers 475-480, soit une trentaine d’années après la mort de Germain. On sait peu de choses sur la vie de ce Constance de Lyon qui eut peut-être Sidoine Apollinaire pour élève.

C’était un rhéteur, c’est-à-dire un professeur de langue et de style, qui exerçait dans une de ces écoles épiscopales qui avaient remplacé les écoles municipales romaines détruites par les invasions barbares. Comme tous les rhéteurs du temps, Constance semble avoir eu une vaste culture : il écrit dans un latin agréable, soigné, même un peu recherché, et son œuvre prouve qu’il connaissait bien les auteurs classiques comme Virgile et Pline le Jeune.

Or ce rhéteur cultivé n’hésita pas à écrire une vie de saint, ce qui l’obligeait à se soumettre aux règles très précises et très contraignantes de l’hagiographie, le but étant moins de renseigner exactement le lecteur que de l’édifier. Lorsque la vie réelle du personnage évoqué n’est pas assez riche en faits édifiants, on n’hésite donc pas à aller emprunter des épisodes aux vies de saints parues antérieurement : c’est ainsi que Constance utilisa à cette fin les Vitae de Martin de Tours et d’Ambroise de Milan.

L’une des lois les plus visibles de l’hagiographie est le recours presque constant au merveilleux. Sur ce point, Constance suit fidèlement la tradition et il fait accomplir à Germain des miracles innombrables. Les uns sont classiques : il apaise la tempête, ressuscite un mort, éteint un incendie qui le menace, guérit quantité de malades, chasse des démons. D’autres sont plus originaux : à l’aide de grain bénit, il rend la voix à toute une basse-cour qui ne pouvait plus chanter au lever du soleil ou bien, une autre fois, il paralyse à distance le cheval qu’on vient de lui voler pour le faire rendre par le voleur. Un autre miracle peut être considéré comme une interpolation d’un copiste malicieux du XIIe siècle : Germain, rencontrant un âne mort sur le bord de la route, aurait eu pitié de lui et l’aurait ressuscité.

A ce parti pris hagiographique — qui fait que l’historien doit utiliser une telle œuvre avec une grande prudence — s’ajoute l’apparente indifférence de l’auteur à l’égard des événements du temps. Germain eut beau vivre à une époque très troublée par les grands raids barbares qui se succédaient à travers la Gaule, Constance eut beau écrire vers cette année 476 que nous considérons à juste titre comme une coupure de l’histoire, rien de tout cela ne transparaît dans l’œuvre. Ces rhéteurs avaient éprouvé une grande amertume de la décrépitude de l’Empire et ils refusaient en quelque sorte d’accepter la mort du monde romain, s’accrochant presque désespérément à leur culture latine.

Constance semble avoir eu très peu de renseignements sur les quarante premières années de la vie de Germain. On sait seulement que ses parents appartenaient à l’aristocratie gallo-romaine d’Auxerre, qu’il fit ses études de droit à Rome et qu’il fut, en Gaule, gouverneur de province.

C’est en 418 que, contre son gré, il fut élu évêque par la population : on dut même le traîner dans l’église et le tondre de force. Nous avons dans le passage qui raconte cette élection un document essentiel sur l’histoire de l’Eglise au Ve siècle : on voit qu’on attendait surtout des évêques qu’ils prennent le relais de l’administration défaillante et qu’ils protègent la cité contre les barbares. Aussi Germain ne fut-il pas le seul qui, reculant devant de telles responsabilités, essaya d’échapper à l’élection fatidique. Ambroise de Milan, par exemple, fit tout ce qu’il put pour décourager ses électeurs et se créer une réputation incompatible avec les fonctions sacerdotales, allant même pour cela jusqu’à faire entrer des prostituées dans sa demeure !

Ce que nous dit ensuite Constance sur Germain devenu évêque nous apporte des lumières intéressantes sur la spiritualité du temps, c’est-à-dire sur l’ensemble des moyens qui permettaient le mieux de faire son salut. On le montre vivant comme un moine et martyrisant son corps par des pratiques qui semblent révéler l’influence du monastère de Lérins : cilice, flagellation, nuits passées en prières, cendres mêlées à la nourriture et à la boisson…

Mais Constance de Lyon présente aussi un autre visage de Germain, celui du « defensor civitatis » qui, à dix-huit années d’intervalle, fera deux voyages en Bretagne pour lutter contre l’hérésie des Pélasgiens. C’est là, malgré le recours inévitable au merveilleux et aux miracles, un document historique d’importance sur la Gaule romaine. Il en va de même lorsque Constance rapporte comment Germain réussit à arrêter les féroces Alains et leur roi Goar qu’Aétius avait lancés contre les Armoricains révoltés : il y a là un texte d’une belle tenue littéraire qui apporte quelques renseignements sur les Bagaudes et sur l’installation des fédérés Alains dans l’Orléanais.

C’est à Ravenne — où résidaient alors l’empereur Valentinien et sa mère Galla Placidia — que Germain mourut, en juillet 448, alors qu’il venait de demander la grâce officielle pour les Bagaudes révoltés. Conformément à sa volonté, son corps fut ramené à Auxerre au milieu d’étonnantes scènes d’exaltation collective.

Ainsi donc la preuve en était faite : cette Vita Germani est bien un document d’une grande valeur pour l’historien. Mais il y a plus : grâce aux pages souvent saisissantes d’un vieux rhéteur tout pétri de culture latine, un grand évêque du Ve siècle se met à revivre, avec un relief que quinze siècles n’ont pas pu altérer. Et chacun ressentit la profonde vérité de la formule de Bossuet : « Qu’est-ce que mille ans ? ».