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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1968 et 1969

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[50] Jeudi 1er février 1968
La photographie aérienne au service de l'histoire et de l'archéologie
Raymond Chevallier, maître de conférences à la Faculté des Lettres de Tours

De très nombreux documents — dont certains totalement inédits — ont permis de comprendre la méthode de cette nouvelle forme d’archéologie, qui a donné l’occasion de découvrir en Ile-de-France et dans le Val de Loire des sites absolument insoupçonnables pour l’observateur qui « travaille au sol ».

 

[51] Jeudi 7 mars 1968
La leçon du philosophe Alain
Jean Laubier, normalien, agrégé de philosophie, membre de la "Société des Amis d'Alain"

Présentation de la conférence

Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, M. Laubier vient d’achever sa carrière comme professeur de philosophie en Première supérieure du lycée Louis-le-Grand. Il a collaboré, dès 1921, à la revue de Michel Alexandre, Libre Propos, qui avait essentiellement pour but de publier des textes d’Alain et de faire connaître sa pensée devant l’événement. Il dirige aux Presses Universitaires, avec Mme Claude Khodoss, les collection « Les Grands Textes » où deux volumes d’extraits d’Alain ont paru, sous le titre Philosophie.

C’est le 3 mars 1868 que naquit à Mortagne Emile Chartier, qui devait rendre illustre le pseudonyme d’Alain. Son père était vétérinaire. Beaucoup de traits, chez Alain, s’expliquent par cette ascendance, qu’il ne renia point. On peut lire à ce sujet son Histoire de mes pensées.

Normalien, agrégé de philosophie, sa carrière est celle d’un professeur et d’un écrivain. La politique le lance tres tôt dans le journalisme, au moment de l’affaire Dreyfus, à Lorient, ensuite à Rouen, où il adopte le pseudonyme d’Alain. « Il fallait joindre ensemble le sentiment populaire ct la plus haute philosophie. Je ne dis pas que je l’ai fait ; personne ne peut faire cela ; mais dès mes premiers essais de pamphlétaire, j’ai tout compris et je n’ai pas cessé d’étre récompensé de cette pensée humaine... C’est aussi dans ce sentiment de reconnaissance que je signerai toujours mes productions les plus élaborées de mon nom de pamphlétaire qui est Alain. »

C’est à cette époque que naît le « Propos », qu’Alain porte à la dignité d’un genre littéraire, mais où il n’a pas eu d’imitateurs. Le voilà à Paris, d’où il continue sa collaboration au journal normand et, bientôt dans cette chaire de khâgne d’Henri-lV qu’il ne quittera plus. Déjà ses élèves lui font cette extraordinaire réputation à laquelle aucune autre ne peut être comparée. Parmi les tout premiers, André Maurois (alors Emile Herzog), qu’il enseigna à Rouen en 1902 et amena au prix de philosophie du Concours général. La publication des premiers recueils de ses Propos va étendre son audience : un volume tombe dans les mains de Jaurès qui écrit à un de ses amis que cette lecture l’a « ébloui » (en s’excusant d’user d’un terme qui ne pouvait plaire à Alain).

La guerre arrive. Alain s’engage, à 46 ans, simple soldat. Il sert d’octobre 1914 à octobre 1917, dont deux ans et demi comme artilleur dans des batteries de 95. Il est réformé à la suite d’un accident et reprend sa chaire. Au milieu des tumultes, des dangers, il écrit, par besoin et, par devoir, et ce sera surtout Mars ou la guerre jugée, le livre le plus profond et le plus violent qui ait été écrit contre la guerre. On sait qu’Alain ne cessera jamais sa lutte pacifiste, commencée bien avant 1914.

L’enseignement d’Alain ? Seuls ses anciens élèves, bien sûr, peuvent en parler. Que de témoignages, en particulier dans le gros numéro spécial de La Nouvelle Revue Francaise de septembre 1952 où tant d’hommages aident à connaître celui que ses élèves appelaient l’Homme, ses familiers le Maître. Ajoutons aussi les numéros spéciaux du Mercure de France et de La revue de Métaphysique et de Morale, où, avant d’être Alain, Chartier publia (d’abord sous le pseudonyme de Criton) des dialogues et des études. Quelques noms : André Maurois, déjà dit, Henri Massis (parti du côté de Maurras, mais à qui on peut justement donner la parole : « soit qu’il parlât dans sa classe, soit qu’il fît le Normand, qu’il fut Alain ou qu’il fût Chartier, il avait donné un même enseignement réaliste et libre, ne souhaitant que leur apprendre à tous le métier d’homme »), Jean Prévot (qui parle admirablement des classes d’Alain, dans Dix-Huitième année), Michel Alexandre, des philosophes comme Hyppolite, Benezé, les inspecteurs généraux Bridoux et Canguilhem, Raymond Aron, l’admirable Simone Weil, des écrivains comme Pierre Bost, Maurice Toesca. L’un d’eux parle de « l’atmosphère de liberté pure qu’Alain créait autour de lui ». Cela n’allait pas sans agacer certains de ses collègues : à un jury d’agrégation Léon Brunschvicg dit à un candidat : « J’aime bien Chartier, j’aime moins ses succursales ».

Un cortège d’admiration et un cortège d’amitié l’ont accompagné, avec une fidélité qui était l’une des vertus qu’il prisait le plus. Citons Georges Duhamel, Romain Rolland, le professeur Mondor, Paul Valéry, Roger Martin du Gard (qui écrit de lui : « ce que la pensée française a peut-être produit de plus pur depuis le XVIIIe siècle »), Gabriel Marcel, André Malraux. Et bien d’autres. Et tous ceux qui ont appris la philosophie dans ses livres, c’est-à-dire sont entrés en contact avec une pensée nourrie de la familiarité des grandes œuvres et du contact jamais perdu avec les choses, en travail perpétuel, comme le travail du laboureur, refusant l’emportement systématique, la facilité doctrinaire.

L’écrivain est l’un des plus grands du premier demi-siècle, aux côtés de Claudel, Gide, Proust, Péguy. La concision elliptique de son style a partois rebuté des lecteurs ; il ne se refusait pas à l’obscurité, mais on ne rencontre jamais le banal et la platitude. Il a su atteindre à la plus haute qualité de l’écriture, dans Les Idées et les Ages ou dans Les Dieux, par exemple, qui sont à leur manière de véritables poèmes, et aussi dans les Entretiens au bord de la mer dont on a dit que là « il a rebuté également les doctes et les frivoles par un savant mélange de jeu, de poésie et d’austérité ».

« Notre Montaigne », a-t-on dit de lui. Et aussi notre Socrate, tel qu’en parle Alcibiade dans Le Banquet, par son action sur ceux qui l’ont entendu, par son refus de l’importance, des honneurs, des complaisances et des politesses, au sens même où Péguy en parle, par son souci « de vaincre le contradicteur par le plus haut de lui-même ».

Compte rendu

M. Laubier commença son exposé par un avertissement au public : il ne s’attacherait ni à la biographie de ce philosophe original, ni à l’anecdote. Cet aspect-là fut cependant évoqué dans le débat qui suivit, M. Jean Soulas ayant posé la question que tout le monde attendait : « Comment Alain enseignait-il ? Existait-il un dialogue entre lui et ses élèves, les khâgneux sérieux — ceux qu’il appelait plaisamment — les éléphants de Pyrrhus ? »

S’il existe une légende d’Alain comme il existe une légende de Socrate, en revanche nous connaissons peu l’homme privé. Alain ne s’est pas raconté. Un de ses amis, le philosophe André Bridoux, inspecteur géneral, dira qu’Alain avait horreur des confidences, qui tournent toujours à la vanité ou aux jérémiades. C’est donc à son œuvre seule — oeuvre monumentale puisque les seuls Propos rempliraient sept fort volumes de la Pléiade ! — œuvre non épuisée, puisque bien des inédits « dorment encore sous leur ficelle » — que s’est attaché M. Laubier. « Essayons, dit-il, d’imaginer le futur lecteur, celui qui n’a pas connu Alain de son vivant ou par l’intermediaire de ceux qui l’ont approché. Que trouvera-t-il dans ses livres ? » Disons simplement qu’il y trouvera deux mots, deux maîtres-mots : liberté (comment se rendre libre ? Car la liberté n’est pas donnée ; elle se conquiert et il faut savoir en user) et pensée (Alain parle d’un devoir et d’un bonheur de penser. Et penser, “c’est bien penser”). Alain est donc pour le lecteur celui qui apprend à penser, et pas seulement raisonner ou abstraire, mais comprendre, percevoir, juger, croire, douter, vouloir... et agir.

Quel a été le domaine de la pensée d’Alain ? poursuit M. Laubicr. Il a pensé le spectacle du monde, son métier, ses métiers, car le métier est la vie, non une routine, une chose en marge. Les individus, la société. Emile Chartier est l’homme pour qui l’expression « s’enfermer dans ses pensées » n’a pas de sens. Il est l’homme pour qui le monde extérieur existe, d’où l’intérèt qu’il portait aux sciences et, dès sa classe de 4e, à la géométrie, où il apprend « l’idée de la nécessité ». Mais il a conscience de ses limites ; sa règle d’or, c’est de ne jamais utiliser ce qu’il a pleinement compris (quelle belle lecon d’humilité... à méditer de nos jours !) L’orateur évoque ensuite les différents métiers qu’Alain a exercés avec application, même avec goût : celui de professeur d’abord, qu’il n’avait pas choisi. Ce métier, il l’a dominé, non pour la pédagogie théorique, mais pour la réflexion, en gardant toujours une merveilleuse indépendance d’esprit. Son second métier est celui d’écrivain ou plutôt de journaliste qu’il pratiqua dès 1892, là aussi avec conscience et simplicité. Ne dira-t-il pas qu’il a trouvé L’Art d’écrire en faisant « les chiens écrasés » ? Il exerca avec la même conscience un troisième métier, occasionnel celui-là, pendant la grande guerre : téléphoniste de batterie aux tranchées et, de ses méditations nocturnes, il rapporta le brouillon de Mars ou la guerre jugée.

On est tenté de dire : et la politique ? Elle est pour certains un métier qu’Alain a observé, mais non pratiqué, d’où son goût pour les mémorialistes, pour Retz et Saint-Simon. La politique n’est pour lui qu’une activité secondaire, mais quotidienne et obligatoire. Il existe une politique du citoyen qu’il faut faire et qu’il a faite. Ses anciens élèves ont donné comme titre au recueil posthume de ses pensées politiques Le citoyen contre les pouvoirs. Et, si l’on peut schématiser sans trahir, l’essentiel de la pensée d’Alain se résume à ces principes : le devoir du citoyen n’est pas de détruire le pouvoir, pouvoir de fait ou de droit, mais de résister. Pas désobéir, car c’est encore donner le moyen d’accroître la force du pouvoir. La liberté ne va pas sans l’ordre. Résister au pouvoir, c’est obéir en faisant entendre que ce n’est pas raison... Le citoyen peut dépouiller les pouvoirs de leur prestige. Il ne faut pas tenir compte « des grandeurs d’établissement », comme disait Pascal. Le sage se doit de refuser tout pouvoir (autorité, galons, honneurs, récompenses, etc.).

La dernière partie de l’exposé de M. Laubier était consacrée à la pensée philosophique d’Alain. Retenons seulement sa distinction fondamentale entre la pensée et l’idée. La pensée, c’est le sujet s’appliquant à l’objet ; l’idée c’est le moyen par lequel on saisit l’objet. L’idée n’est qu’un outil, elle sert à penser, elle n’existe pas en soi. Les idées, comme les théories, ensemble d’idées, ne sont ni vraies, ni fausses ; ainsi les théories d’Aristote ont été vraies à un certain moment. Mais cela ne conduit nullement au scepticisme : « Le sage ne se trompe jamais, quand bien même il dirait une chose fausse ».

 

[52] Jeudi 18 avril 1968
Lyon gallo-romain
Pierre Wuilleumier, ancien élève de l'E.N.S., professeur de langue et littérature à la Sorbonne

Lyon gallo-romaine fut sorte d’« acropole au centre de la Gaule » selon les termes de Strabon, ou d’« ombilic » de la Gaule, selon ceux de Camille Jullian. Il serait plus juste de parler de « deux Lyon » : la colonie romaine de Lugdunum fondée en 43 par L. Munatius Plancus, sur la colline de Fourvière. L’histoire de cette fondation était familière à la plupart d’entre nous, car le souvenir de l’excellent exposé de M. Borius à la Société Archéologique et Historique était récent. La seconde agglomération lyonnaise est le bourg de « Condate » (mot celtique qui veut dire « confluent » — qu’on retrouve dans les toponymes nombreux de Condé, Condat et Candes), et, surtout, son sanctuaire fédéral des Trois Gaules (Belgique, Lyonnaise et Aquitaine), construits sur la Croix-Rousse, plus tard le quartier des canuts et des traboules.

Ce sanctuaire fédéral, sorte de Washington antique, fut fondé en 12 avant J. C. par Auguste, vraisemblablement le 1er août — et à ce sujet M. Wuilleumier nous donna une belle leçon d’histoire, nous montrant comment les textes littéraires (Tite-Live, Suétone) se recoupent avec les données de l’épigraphie. Ce sanctuaire, qui réunit dans une sorte de syncrétisme religieux les dieux traditionnels gaulois et ceux du Panthéon romain, est aussi le siège d’un organisme politique : la Confédération au Conseil des Gaules, où siègent des legati venus de 60 peuples différents ayant non seulement un rôle religieux, mais financier. Telle est la sagesse habile de la Pax Romana : l’empereur compensait la colonisation par le resserrement des liens politiques et culturels. Ce sanctuaire, nous en avons des traces : d’abord les pièces de monnaie célèbres le représentant, avec l’inscription rom.et.ag : « à Rome et à Auguste ». Deux Victoires monumentales sur une colonne — que les architectes romans récupérèrent pour la Basilique d’Ainay et qui donnent une idée de l’ampleur du monument — dominent un grand autel. Ce que l’histoire nous apprend également, c’est l’existence des fêtes sacrées le ler août, véritables panégyries de la Gaule, où avaient lieu les célèbres tournois d’éloquence, au cours desquels le plus mauvais orateur était jeté dans le Rhône ! les « jeux mêlés », avec gladiateurs entre eux ou contre les fauves. Et, à ce sujet, on évoque, bien sûr, les fameux martyrs, dont Sainte-Blandine... et aussi la thèse récente de M. Colin qui prétend que les martyrs de Lyon ont eu lieu... en Asie Mineure ! Mais M. Wuilleumier nous ramène aux deux textes qui en parlent, une lettre adressée par la Communauté chrétienne de Vienne, une autre rédigée plus tard par Grégoire de Tours... et nous ramène de ce fait à la sagesse par la voie de l’humilité ! Nous apprenons l’existence d’une colonie hellénique, d’une autre romaine, toutes deux chrétiennes à Lyon et à Vienne (en Narbonnaise malgré les 30 kms qui la séparent de Lyon) ; nous apprenons que la persécution, autorisée par Marc-Aurèle, pourtant si philosophe, a pour causes la concurrence du culte de Cybèle, la déesse mère, et, hélas, les mesures d’austérité gouvernementales : les gladiateurs coûtent cher, tandis que les martyrs...

Mais les archéologues s’intéressent à des problèmes plus concrets : rechercher le lieu exact de l’amphithéâtre en question. Grégoire de Tours le localisait vaguement à Athanacum (Ainay), où l’on ne trouva rien. En 1933, on entreprit des fouilles sur le flanc de la colline de Fourvière, dans la quartier de l’Antiquaille et... l’on mit au jour deux édifices : un vaste théâtre, le seul à posséder encore l’emplacement du rideau — que photographies et croquis nous aidèrent à imaginer — et un Odéon, plus petit, à moitié couvert, destiné aux « recitationes » et à la musique, dont le pavement est d’une grande richesse et les maquettes de M. Amable Audin, archéologue lyonnais qui poursuivit les travaux de M. Wuilleumier, nous aidèrent à imaginer la splendeur de l’intérieur... Mais l’amphithéâtre ? Le hasard a bien fait les choses puisqu’en juin 1958 on trouva une inscription dans un puits où l’on peut lire l’acte de donation de l’amphithéâtre, par un certain Rufus, de Saintes, qui avait déjà fait don à sa ville d’un arc qui nous est resté (sous le nom d’Arc de Germanicus), qui était « Sacerdos » c’est-à-dire « président de la Confédération » des Gaules. Cette organisation puissante a fait la fortune de la Gaule et la fécondité de l’Empire Romain ; et on peut dire plus : le rayonnement de Lugdunum nous a fait prendre conscience de notre sentiment national.

 

[53] Jeudi 16 mai 1968
Pascal savant et libertin
Jacques Roger, doyen de la faculté des Lettres de Tours, professeur au C.L.U. d'Orléans

Il peut paraître anachronique, commença M. J. Roger, au milieu du désarroi actuel et de la tourmente universitaire, de parler de Pascal et, en fait, il ne l’est point. D’abord, nous sommes ici dans un lieu où le souvenir d’un homme qui n’a jamais fui l’actualité est toujours vivant ; ensuite l’Association qui m’invite porte le nom d’un humaniste qui ne considérait pas que l’étude des belles-lettres fût un divertissement d’érudits, mais la jugeait comme l’aliment essentiel pour la vie spirituelle. L’humanité d’aujourd’hui a perdu le sens de l’humanisme vivant, c’est-à-dire de la nourriture du passé en vue de l’insertion dans le monde contemporain. Or Pascal n’a pas été un homme enfermé dans sa chambre, mais l’auteur traqué d’un pamphlet jugé subversif. Il a agi dans son temps, dans un temps qui n’est pas le grand siècle des écrivains officiels, mais le temps des complots, des frondes, des famines, des guerres... Les écrivains et penseurs du temps de Pascal ont opéré une des plus grandes mutations intellectuelles, cette transformation des esprits, bien plus difficile que celle des structures, transformation analogue à celle que nous vivons aujourd’hui. Il fallait à ces penseurs sortir du cosmos aristotélicien pour entrer dans le monde moderne dans lequel on a vécu jusqu’au milieu du XIXe siècle...

Le sujet, « Pascal savant et libertin » pouvait paraître paradoxal, voire agressif. En fait, il s’agit de retrouver le vrai visage de l’auteur des Pensées, pas le Pascal romantique, pas le Pascal sceptique du XIXe, ni celui de Gilberte et Florin Périer. Nous savons certes que Pascal est mort dans un état d’ascétisme et d’humilité morale proche de la sainteté. Cependant cette mort ne doit pas éclairer toute la vie de Pascal. Sa famille a insisté sur la valeur apologétique de son œuvre, et même celle du début, ce qui est contraire à la vérité. Ajoutons que les érudits ont tellement travaillé sur Pascal et les problèmes de datation des manuscrits qu’ils ont... un peu oublié Pascal. Or on ne doit pas séparer les œuvres apologétiques des œuvres scientifiques, pour retrouver partout le même visage de l’homme. M. Roger commence par l’étude des conditions historiques : Blaise Pascal a grandi dans le milieu libertin où l’introduit son père, le président Etienne Pascal. Dans ce milieu mondain, pas du tout dévot, et savant, celui des académies privées comme l’Académie Mersenne, fréquentée par des gens de toute opinion, philosophes cartésiens ou gassendistes, chrétiens ou agnostiques, on rencontre des noms célèbres : Gassendi, La Mothe le Vayer, Roberval et surtout l’ami intime d’Etienne : Le Pailleur.

M. Roger donne alors la définition exacte du libertin, assimilé trop souvent au libre penseur : c’est un intellectuel qui se considère affranchi des préjugés du vulgaire, un aristocrate de l’esprit, dont la vie morale est libre et diverse (Gassendi est un prêtre vertueux, Guy de La Brosse un débauché), dont les positions religieuses vont de l’athéisme agressif à un christianisme libéral. Les libertins sont des « modernes », qui refusent l’univers médiéval, hostiles à l’aristotélisme, au dogmatisme et au cartésianisme. Ils croient au rationalisme critique seulement ; ils sont les héritiers de Montaigne et de Charron.

Il nous brosse ensuite le portrait du président Etienne Pascal : savant mathématicien, homme probe et sévère, d’une grande liberté intellectuelle et qui fait une séparation entre le domaine de la Foi et celui de la Raison. Blaise Pascal a donc été imprégné des idées de ce milieu libertin qui le poussa plus tard à s’opposer à Torricelli et à Descartes. Il en a adopté les préjugés contre l’aristotélisme d’une part et contre les Jésuites de l’autre ; il en a pris l’attitude combative. Le Traité du Vide, avec son ton persifleur et désinvolte, c’est déjà la Première Provinciale... Et, pour conclure sur l’influence de ce milieu libertin, M. Roger insiste sur le fait que Pascal, malgré sa conversion, ne rompra jamais avec ses amis qui en sont issus, comme Miton ou Méré, et qui ont peut-être collaboré aux Provinciales.

Le conférencier aborde alors la dernière partie de son exposé : Pascal homme de science, et démontre la parfaite cohérence de la pensée de Pascal dans le domaine de la physique et de la philosophie. Par le Traité de l’Équilibre des Liqueurs, rédigé après la fameuse expérience de 1647 au Puy de Dôme, Pascal, disciple de Gassendi, a fondé scientifiquement ce que la philosophie gassendiste admettait, c’est-à-dire l’existence du vide. A ce sujet, M. Roger a magistralement prouvé que la deuxième expérience faite avec l’eau n’a pu être pour Pascal qu’une « expérience de pensée ».

Mais Pascal va plus loin que son maître : il admet l’existence de l’infini ; il admet comme réel l’espace du géomètre « infini selon toutes ses dimensions ». Et cette idée se retrouve dans les Pensées : l’univers est silencieux (égal ne parle pas de Dieu), infini, sans coordonnées et sans rapport avec l’Homme (cette idée était déjà d’ailleurs dans Nicolas de Cues).

Il reste le problème de la connaissance. Pour Descartes, l’évidence est le signe de la vérité ; pour Pascal il est impossible d’atteindre celle-ci. Dans l’Entretien avec M. de Sacy, Pascal admet les évidences sensibles « grossières », mais la vraie certitude, celle de l’enchaînement rationnel ? Et la science ? la science parfaite comme la géométrie ? Elle est vraie pour l’homme, elle est certitude ; mais limitée parce que l’homme est limité.

En conclusion, M. le doyen Roger insiste sur le fait qu’il n’y a pas de hiatus entre le physicien et l’auteur des Pensées. Le chrétien n’est pas essentiellement différent du savant, disciple des libertins. Cependant la science ne pouvait satisfaire Pascal qui disait : « Je ne me contente pas du probable, je veux le sûr ». Cette assurance, il l’a trouvée dans sa nuit d’extase et le premier mot du Mémorial, après l’invocation au Dieu de la Bible n’est pas « amour », mais « Certitude, certitude ».

 

[54] Jeudi 17 octobre 1968
Un étudiant de l'Université d'Orléans, Guillaume Budé
Jacques Boudet, professeur au lycée Pothier & Jean Nivet, professeur au lycée Benjamin-Franklin

Présentation de la conférence

À l’occasion du 5e centenaire de la naissance du philologue et au moment où les valeurs humanistes sont si malencontreusement discutées, l’Association se devait de commémorer son illustre « patron », une des « lumières françoises », selon le compliment de du Bellay, qui fit tant pour la propagation des « lettres d’Humanité ». Mais il faut bien avouer que, même pour les budistes fidèles, Budé n’est plus qu’un nom, et les amateurs d’histoire n’en connaissent plus guère que le visage austère et grave, cerné d’un bonnet noir de vieille dame tel que nous l’a laissé un portrait anonyme de l’École française du XVIe siècle au Musée de Versailles. Sans doute, les écoliers d’aujourd’hui savent qu’il est à l’origine de la fondation du Collège des Lecteurs royaux, actuellement Collège de France, et qu’il prodigua des exhortations latines à François Rabelais, lors de ses « années de moinage » à Maillezais ou à Fontenay-le-Comte... C’est cette image un peu floue que l’on voudrait préciser. Disons d’abord que Budé fut un pur produit de l’éducation humaniste avant la lettre, celle que Rabelais illustra dans le Gargantua, c’est-à-dire cette éducation équilibrée, à la fois physique, morale et intellectuelle. L’adolescent Guillaume, d’une riche famille bourgeoise anoblie, fut d’abord un sportif, passionné d’équitation. C’est vers la vingtième année — comme plus tard Ronsard sous la férule de Dorat au collège Coqueret — qu’il s’adonna à l’étude du grec, sous les leçons du grand helléniste Lascaris. Son premier ouvrage original, le De Asse, de 1515, sorte d’essai sur la monnaie antique, témoigne encore de nos jours qu’un ouvrage érudit et spécialisé peut être source de culture profonde et de méthodes nouvelles.

En effet, le De Asse est un des premiers ouvrages de critique historique qui montre comment on doit utiliser les témoignages des Anciens et comment la monnaie traduit dans l’histoire le « niveau socio-culturel », comme on dirait aujourd’hui, d’une civilisation. La philologie est autre chose pour Budé qu’une discipline d’érudit, c’est un instrument de sagesse, « ad mores humanitate condiendos et perpoliendos » : destinés à assaisonner nos mœurs d’humanité et les polir — comme le rappelle M. Plattard dans la Littérature de Bédier-Hazard.

Cependant, la section Budé d’Orléans a une autre raison non moins importante de s’intéresser à notre humaniste. Guillaume Budé vint en effet à I’Université d’Orléans faire ses études de droit de 1483 à 1486, à une époque où les idées et les enseignements nouveaux (comme celui du grec par l’Allemand Reuchlin vers 1475) commençaient à se répandre. Hélas, notre orgueil dut-il en souffrir, la vérité est que Budé avoua n’avoir rien fait d’autre que perdre son temps à Orléans). Mais ce jugement doit être révisé : l’étudiant n’avait alors que quinze ans et l’esprit tourné sans doute vers la contestation ! Une histoire un peu approfondie de notre Université nous apprend que la première moitié du XVIe siècle vit dans notre ville des professeurs remarquables comme l’Italien Aléandre, auteur du premier dictionnaire grec, Deloynes de Beaugency, Pyrrhus d’Angleberme (quel beau nom pour un humaniste !), Nicole Bérault, dont les travaux enthousiasmèrent Budé, alors philologue chevronné, et les relations qu’il entretint avec ces doctes prouvent bien le renom de notre Université au XVIe siècle. C’est pourquoi le nom de Guillaume Budé, symbole de la pensée humaniste, est lié intimement à notre passé orléanais.

Compte rendu

M. BOUDET rappela tout d’abord l’anecdote qui fit la joie des budistes : un journaliste ignare demanda un jour qu’on lui présentât « ce monsieur Budé, organisateur de voyages culturels ». Mais n’en rions pas, car au fond ce nom de Budé ne rappelle bien souvent qu’une rue... ou qu’une mine de traductions ! Il a semblé souhaitable de raviver les traits d’une figure qui occupe une petite place dans les manuels du XVIe siècle où on le cite comme « fondateur du Collège des Lecteurs Royaux », notre futur Collège de France. M. Boudet retrace donc les étapes de la vie de Guillaume Budé, né à Paris en 1468, d’abord écolier de sa paroisse, pour qui les premiers maîtres sont de « terribles bourreaux qui n’apprennent qu’à supporter les coups de férule », ensuite étudiant à Orléans, puis passionné uniquement de sport, de chasse et d’équitation et qui, tout à coup, vers 23 ans, se « convertit » et décide de refaire ses études et surtout d’étudier les langues anciennes pour pénétrer avant dans ce qu’on devait appeler les « lettres d’humanité ». Il apprend donc le grec « cette langue, dira Rabelais, sans laquelle c’est honte qu’une personne se die scavante », en particulier près d’un grand helléniste d’alors, Janus Lascaris. Deux ans après ses premières leçons, ils publie déjà une traduction — en latin — des traités de Plutarque, en 1508 les Annotations aux 24 premiers livres des Pandectes de Justinien, premier essai de retour aux sources, où il débarrasse le texte authentique de ses gloses inutiles. M. Boudet insiste judicieusement sur l’ouvrage capital de Budé, et caractéristique de ce nouvel esprit avec lequel on abordait enfin l’étude de l’Antiquité, esprit déjà très moderne : cet ouvrage capital est le De Asse, qu’on pourrait traduire par « Traité du sou, unité monétaire ». Le but de Budé, c’est d’aller au-delà du mirage majestueux de I’Antiquité romaine, telle qu’on la verra dans les Antiquités de Du Bellay, et de retrouver cette « vie quotidienne » par l’intermédiaire de l’économie, donc de l’argent. Pour pénétrer dans les « realia », Budé cherche donc, par des expériences multiples, pratiques, une sorte de table de conversion des monnaies latines et françaises. Et par delà les chiffres, il entrevoit les phénomènes économiques et ce sont eux qui l’intéressent par dessus tout. Retenons — pour conclure le brillant exposé de M. Boudet, que le manque de place nous oblige, hélas, à écourter — la belle définition que Budé donna de la philologie, dans le livre qui fit sa gloire, le De philologia : c’est « la sagesse antique considérée comme un instrument de culture générale, propre à polir nos moeurs et à nous civiliser ».

M. Jean NIVET, de son côté, s’attacha surtout à montrer les relations de Budé avec l’Université d’Orléans, non pas tant quand celui-ci y était étudiant, de 1483 à 1486, car il avoua qu’il perdit son temps dans une ville qu’il appelait dédaigneusement « la cité de la scolastique », mais surtout quand l’influence de ses leçons philologiques s’y fit sentir. En effet, à la fin du XVe siècle, malgré la permanence des études latines, l’Université de Lois d’Orléans, naguère la plus importante d’Europe, était restée fidèle à un enseignement formel, où la pratique de la « disputatio » semblait un exercice figé et vain aux étudiants déjà contestataires. Les jugements sur cet enseignement portés par d’autres étudiants célèbres venus plus tard, comme Erasme, Rabelais et Théodore de Bèze, confirment cette impression défavorable. Mais, dès 1508, date des Annotations de Budé, un nouvel enseignement, faisant table rase de la masse des commentaires, gloses et paraphrases, se fit jour à Orléans et l’on vit une nouvelle génération de juristes-humanistes dont les trois plus célèbres sont Nicole Bérault, « maître de tutelle » (c’est-à-dire qu’il tenait un pensionnat où il enseignait la grammaire et les belles-lettres, tout en étant chargé d’un cours de droit), Pyrrhus d’Angleberme (qui adapta les méthodes de Budé à l’étude du droit coutumier de notre province) et le docteur-régent Pierre de l’Estoile. M. Nivet montra ensuite comment, grâce à ces trois juristes de valeur, les méthodes humanistes s’introduisirent dans l’enseignement du droit, et la liaison étroite de cette science avec les belles-lettres antiques. En effet en 1507, avec l’arrivée de l’humaniste italien Jérôme Aléandre, s’implanta l’enseignement du grec à Orléans, à tel point que notre cité mérita, selon l’éloge emphatique de Pyrrhus d’Angleberme, alors recteur, le surnom de « gallo-grecque » !

Ainsi donc l’Université d’Orléans, sans modifier totalement son esprit, sut accueillir des hommes qui avaient entendu et compris la leçon de Budé, « ce jeune étudiant de quinze ans qui avait contesté l’enseignement de son temps parce que — confusément — il avait ressenti l’appel de cette culture plus humaine que nous appelons l’humanisme et que notre Association, sous son patronage, s’est donné pour mission de défendre ».

 

[55] Samedi 14 décembre 1968
Claudel ou le génie familier
Gérald Antoine, recteur de la Faculté d'Orléans

Présentation de la conférence

Dimanche dernier, l’O.R.T.F. a rediffusé sur la deuxième chaîne, pour la plus grande joie des connaisseurs, l’excellent portrait-souvenir de Roger Stéphane et Roland Darbois. Les spectateurs ont été sans doute frappés de voir combien tous ceux qui ont approché Claudel, de Jean-Louis Barrault et Darius Milhaud, sans oublier le redoutable Guillemin, ont été étonnés de trouver dans l’homme tant de simplicité et de spontanéité, d’humour même, et de joie enfin… Cette voix familière, on la retrouve dans son oeuvre et partout, dans le salut à la terre de Combernon d’Anne Vercors, dans le célèbre dialogue d’Animus et d’Anima, et en particulier dans les Conversations dans le Loir-et-Cher, promenade à bâtons rompus, à la verve étonnante, dont la première se déroule « sur une terrasse devant un petit château adossé à la forêt de Russy, près de Blois ». Qu’on relise, par exemple, ce poème à la France qu’est le Cantique de l’Intelligence… Ce « génie familier » se retrouve partout, aussi bien dans la bouffonnerie débridée du Protée que dans le lyrisme des Odes, que dans ce qu’on appelle le baroquisme de son théâtre. « Ce que l’on peut avancer seulement à l’intention du pèlerin bousculé par le temps, c’est que prendre sur soi pour cheminer les Conversations, le Soulier, ou les Cinq grandes odes, c’est être sûr de ne point mourir en route de soif ni de faim. » (G. Antoine)

Compte rendu

« Le sujet me plaît, certes, précisa le conférencier, mais il ne m’a pas été loisible de le transformer en propos organisés ». M. Antoine parla cependant d’abondance, émaillant son exposé de commentaires éblouissants. « Claudel est un gros comique, un énorme comique, dit-il. Il y a réellement le comique de Claudel, que j’aime, que M. Secrétain aime peut-être moins... On m’a dit que je n’avais pas tenu assez compte de l’évolution de Claudel. Voyons plutôt ce comique familier, ce familiarisme consécutif à son évolution, et la signification profonde de ce genre. »

Le conférencier suit alors l’œuvre « à mesure que le poète rature son invention première ». Il le montrera familier avec la nature, avec l’homme — et la femme ajoute-t-il — avec Dieu. De sorte même que plus l’interlocuteur est élevé, plus Claudel est familier, à mesure que sa carrière poétique s’avance. Il l’est aussi à l’étage des sons. Il recherche une langue phonostylistique. Il l’est pareillement à l’égard des mots. Plus il va, plus il recherche le mot familier et la recherche se traduit par des phrases amusantes et cocasses. Et il y a l’étage des images, bien grossières, bien naïves apparemment. Les uns se scandalisent, les autres se régalent : pas question d’en juger. « L’harmonie imitative, nous voulons la posséder, dit le poète, comme un outil bien emmanché. » M. le Recteur observe ensuite que Claudel avait un côté célinien. « On devrait nous fagoter un article sur Céline et Claudel. » Il n’aimait pas, poursuit-il, les professeurs, gardiens du bon usage. Le bon usage l’agace. C’est avec « toutes sortes d’ingrédients » qu’il fabrique son comique. On trouve aussi chez Claudel « des mots du terroir et des idiotismes ». Autre exemple. N’a-t-il pas écrit : « C’est la bonne femme qui boustiffe la boustifaille » ; comment mieux exprimer qu’elle a faim ? La sensualité verbale vient s’incorporer à la sensualité charnelle et la réussite est complète. Dans sa syntaxe, il multiplie la phrase segmentée. Il s’amuse à casser ses phrases, parce que c’est comme cela que nous nous exprimons dans le quotidien. Puis, il y a l’intrusion des démonstratifs, destinés à rapprocher du lecteur l’objet qu’il évoque.

 M. Gérald Antoine en vient ensuite à la valeur de l’interrogation métaphysique : Nous sommes des êtres qui nous interrogeons tous les jours... Pourquoi est-ce que Dieu a fait l’homme et la femme ? Dieu est sommé par le poète de donner la réponse... Et une preuve actuelle de l’existence de Dieu est peut-être la contestation...

Le conférencier montre Claudel « dans sa manière de se gorger de victuailles verbales », « mettant Dieu dans sa poche », alignant « tout ce qui est grandiose au niveau du quotidien », « se livrant maints télescopages syntaxiques ». « Vous jugerez cela comme vous voudrez, cela me paraît très fort... En un mot, il est parti de la solennité lyrique pour aboutir à la familiarité dramatique. »

« Comme il était en avance sur le temps que nous vivons ! — observe, en arrivant à sa conclusion, M. Gérald Antoine. Et le monde n’a pas fini de changer ! Nous sommes dans un monde très claudélien. On ne cesse de s’interroger et, au-delà de la réponse, il reste toujours une question... »

 

[56] Jeudi 16 janvier 1969
Démosthène et Clemenceau
François Vannier, professeur d'histoire au lycée Pothier et auteur du IVe siècle grec (Armand Colin)

Le conférencier commença par avouer que son sujet, la confrontation entre Démosthène et Clemenceau, avec pour point de départ le livre de l’homme d’État français sur l’orateur grec, lui semblait un peu mince. Aussi proposa-t-il son sujet « réel » : Images de Démosthène, en trois volets, dans l’Antiquité, au XIXe siècle d’après les travaux de l’érudition allemande et enfin les vues de Clemenceau. En effet, selon les époques, on mettra l’accent sur un aspect particulier et ce n’est pas Démosthène qui est jugé, mais Démosthène par rapport à son temps.

Dans l’Antiquité, cette image sera délibérément favorable ; Démosthène apparaît comme le champion des valeurs essentielles, celles de la Cité. Il a mené le bon combat contre les adversaires, et, principalement, Philippe, le monarque de Macédoine. D’où vient le succès de cette image ? Démosthène est lui-même à la source de cette tradition : il a toujours fait prévaloir son point de vue dans ses discours, effectivement prononcés, comme les Harangues, ou refaits après coup, comme le Contre Ctésiphon. Son point de vue est d’ailleurs simple : il est obsédé par le mythe de la grandeur athénienne, symbolisée par les analyses de Thucydide, et inquiet devant la décadence de son temps. Il veut jouer le rôle d’un éducateur politique ; il est l’anti-démagogue qui dit aux Athéniens leurs quatre vérités. Et dans un sens il a réussi, puisqu’à Chéronée, malgré leur défaite, jamais les Athéniens ne furent si nombreux ni si unis. Telle est la statue que Démosthène s’est édifiée lui-même… Mais n’a-t-il pas été contesté de son temps ? Pour son ennemi et rival Eschine, Démosthène est le belliciste qui exerce sur ses compatriotes une véritable dictature morale et Philippe n’est pas du tout le barbare impérialiste. Pour Isocrate, qui voit avec pertinence la crise des cités grecques, la seule solution, c’est de chercher l’union de tous les Grecs autour de Philippe contre le vieil ennemi perse ; Isocrate joue donc audacieusement la carte du monde hellénistique. Or Démosthène se présentait déjà en héros panhellénique et qualifiait de « traîtres » les peuples du Péloponèse. A cette attaque, l’historien Polybe répond deux siècles après. Arcadien romanisé après sa captivité, Polybe comme Isocrate est passé dans le camp des vainqueurs et va démentir la version des faits donnée par Démosthène. Il y a don c eu, dès l’Antiquité, une certaine hostilité à l’égard de l’auteur des Olynthiennes, mais c’est la version de Démosthène qui l’emportera à cause de son talent d’écrivain, mais aussi à cause de l’hostilité permanente contre le Macédonien, et à cause de la sympathie toujours adressée au vaincu.

Au XIXe siècle, l’image se renverse. Démosthène va être le représentant d’un monde démodé, un rétrograde, opposé à la marche de l’histoire. Ce sera le fait de l’école historique allemande. Pour être exact, il faut dire qu’au début du siècle l’image est encore favorable, car l’Allemagne vaincue éprouve de la compassion pour le vaincu Démosthène (cf. les Discours de Fichte à la Nation allemande), les historiens réagissant avec leur subjectivité. L’hostilité viendra sous l’effet de l’hégélianisme — dont les thème favoris sont l’exaltation de l’État et des grands hommes, interprètes du « Weltgeist », échappant aux normes ordinaires — de l’unification de l’Allemagne, autour de Bismarck, nouveau modèle pour apprécier Philippe ou Alexandre? C’est à cette époque qu’un historien allemand, Drausen, va créer la notion, qui fera fortune, de « civilisation hellénistique » ; il va exalter Alexandre et montrer son rôle civilisateur, rénovateur de l’Hellénisme ; Démosthène n’est plus alors que le champion d’une lutte spécieuse pour une liberté discutable, le représentant attardé de l’esprit stérile de clocher.

Le débat va rebondir vers la fin du XIXe siècle, au cours d’un affrontement entre historiens allemands et français. Aux yeux de ces derniers, la Grèce est demeurée le foyer de la civilisation, et, au coeur de celle-ci, Athènes reste le berceau de la démocratie et de la liberté. C’est dans ce contexte que Clemenceau s’intéresse à Démosthène. Pour la première fois, l’orateur grec est approché par un homme politique, qui refuse la biographie. C’est plutôt une célébration de Démosthène qu’entreprend Clemenceau, l’étudiant par rapport à la Grèce, aux Athéniens, à ses adversaires, extérieurs et intérieurs. Ses idées sur la Grèce sont d’ailleurs assez simplistes ; il est plus heureux quand il analyse le peuple grec, déjà décadent et manquant de cohésion. Pour Clemenceau, Démosthène apparaît comme l’homme qui rameute les Grecs et qui était capable de sauver l’Hellénisme. Ses adversaires sont traités schématiquement : Philippe est un conquérant, avec un « vernis de civilisation » ; les partisans du rapprochement ne sont que des défaitistes, Isocrate un « retors vaniteux, un bavard dangereux », Eschine, un traître qui ne sait que séduire. M. Vannier juge fort bien ce portrait : c’est une brillante variation sur la Vulgate… Mais heureusement, ajoute-t-il, le livre va plus loin…

En exprimant Démosthène, Clemenceau s’exprime lui-même. On voit toute une série d’affinités de caractère — tous deux lutteurs obstinés et orgueilleux — de carrière politique — tous deux dans l’opposition au départ, venus au pouvoir en pleine crise, victimes à la fin d’une même ingratitude — de convictions et de goûts — tous deux célébrant la démocratie, ou plutôt une même image de la démocratie. L’on comprend que ces affinités ont conduit à une identification. « Clemenceau fait son auto-portrait par procuration », dit excellemment M. Vannier. Il va même plus loin : Démosthène est le porte-parole de Clemenceau, d’un Clemenceau éliminé de la vie politique depuis 1920, amer et déçu, persuadé du sabotage du Traité de Versailles, furieux de la réapparition des défaitistes comme Briand. A l’annonce du pacte de Locarno, au comble de la fureur, il s’écrie, comme son grand homme : « Nous allons à Chéronée ! »

M. Vannier conclut par des réflexions sur la notion d’historien : celui-ci fait surgir des valeurs de vie, donc la sympathie lui est nécessaire, mais à une juste mesure, sinon on risque de tomber dans l’hagiographie. Il y a deux « Moi » dans l’historien, celui de la recherche, de l’objectivité, et l’autre, le « Moi » pathétique. On voit bien, à propos de Clemenceau, celui qui est en jeu.

 

[57] Mercredi 22 octobre 1969
André Gide et Roger Martin du Gard, histoire d'une amitié
Clément Borgal, ancien élève de l'E.N.S., professeur de Lettres au lycée Pothier

« Rien n’aurait pu laisser prévoir, dit M. Clément Borgal dans son introduction, une amitié entre deux hommes aussi dissemblables que Gide et Martin du Gard. Après la mort de Gide, survenue en février 1951, un ami dit à Martin du Gard : « Au tond, vous n’étiez pas souvent d’accord ! — Nous n’étions jamais d’accord ! », répliqua l’auteur des Thibault. Et le lien qui unit les deux hommes tient au fait qu’ils se sont saisis comme des êtres radicalement différents. »

Le conférencier rappelle d’abord les circonstances de leur rencontre : au printemps 1913, un inconnu de 32 ans, hanté par l’idée d’être un raté, remet sans espoir à un vieux camarade d’études, un certain Gaston Gallimard, un manuscrit que vient de lui refuser Grasset. Gide aura le coup de foudre dès les premières feuilles et envoie une lettre dithyrambique à l’éditeur. L’inconnu, bien sûr, c’est Roger Martin du Gard ; le manuscrit, c’est celui de Jean Barois. En novembre, l’auteur débutant, invité à la N.R.F., voit entrer « un homme qui se glisse à la façon d’un clochard, avec un chapeau bosselé, comme un vieil acteur famélique... au masque de Mongol ». Tel est le portrait, peu flatteur, que fait Martin du Gard de Gide. Mais il rectifie très vite : « Je l’avais vu, je ne l’avais pas regardé ». Très vite, il est sensible à la noblesse de son visage, à l’attention qui s’en dégage. Dès lors, la sympathie est née entre les deux hommes qui se voient chez Gide, à Auteuil, à la N.R.F., et au Vieux-Colombier, où Copeau les a entraînés, un Copeau qui rêvait de faire jouer une Commedia dell’Arte moderne. S’il est vrai que pendant la guerre et le début de l’après-guerre, ils communient dans l’amour du théâtre, en revanche leurs oppositions s’affirment déjà, et d’abord sur le plan religieux : aux obsessions inquiètes de Gide, Martin du Gard ne comprend rien, « tapi qu’il est dans son matérialisme comme un sanglier dans sa bauge ».

Leur opposition se manifeste surtout dans leurs conceptions esthétiques. Martin du Gard reproche à Gide la trop grande part d’autobiographie dans ses récits, leur subjectivité, alors qu’il ne voulait être dans aucun de ses romans. Dès 1920 ; il s’attaque aux Thibault et encourage Gide à en faire autant. Lui reprochant ses œuvres dispersées comme « un miroir brisé », il lui écrit très durement : « Vous êtes plus riche que votre œuvre ». Et Gide, sans se fâcher, de réagir comme un élève sage et de se mettre à la tâche : il travaillera cinq ans aux Faux-Monnayeurs. En revanche, Gide n’aura pas du tout la même attitude vis-à-vis de son ami : mis à part le reproche de banalité qu’il formulera à partir du troisième volume des Thibault, il ne fera que des remarques de détail. Au fond, Gide, tout de finesse et de sagesse, demandait simplement à Martin du Gard de rester lui-même. Mais les discussions ne manquèrent pas : quand Martin du Gard renonça à son plan primitif en 1932 et se mit à ébaucher L’Été 1914, Gide railla chez son ami sa manie des documents, documents si volumineux qu’il se déplaçait en villégiature avec un camion de déménagement, ses scrupules d’historien (scrupules tels qu’il dépouillait les journaux pour savoir à quelle heure il avait plu le 12 mai 1914 !). La mésentente était grave (à l’heure où Gide s’engageait politiquement dans un monde de plus en plus troublé, l’auteur des Thibault s’enfermait dans sa tour d’ivoire.

Le troisième point de l’exposé a donc été consacré à l’opposition des deux écrivains sur le plan politique. Gide, on le sait, a évolué, il n’est plus « l’artiste, le styliste inactuel » des Cahiers d’André Walter ; il a, dès 1925, dénoncé le colonialisme dans son Voyage au Congo, peut-être plus par goût de la polémique et du scandale que par conviction réelle, selon M. Clément Borgal. A partir de 1931, le voilà qu’il manifeste un engouement pour la Russie Soviétique... mais à sa manière déjà. On le voit levant le poing aux défilés, patronné par J. Duclos... mais « avec plus de gaucherie que de gauchisme ! » On connaît la suite et on devine les réactions de Martin du Gard. Cet homme de gauche, anticlérical, pacifiste, se refusa toujours catégoriquement à tout engagement, considérant la politique comme une affaire de spécialistes. Après 45, il s’insurgera contre Sartre : « Sa littérature engagée, c’est un truc pour trier les écrivains... », et contre Mauriac et Camus se lançant dans le journalisme : « Que de chefs-d’œuvre perdus ! » Ce n’est pas en vain que Gide l’avait rapproché de Flaubert.

M. Clément Borgal évoqua dans sa conclusion les dernières années, l’après-guerre qui les rapprocha malgré la tendance de Gide aux indiscrétions que Martin du Gard, homme secret, supportait avec impatience. Ils se rapprochent aussi, hélas, dans une certaine déception, face à la nouvelle génération, se sentant quelque peu anachroniques. Après la mort de Gide — aux obsèques duquel Martin du Gard ne put se retenir de faire un scandale, constatant que les volontés du mort n’avaient pas été respectées — Martin du Gard s’interroge scrupuleusement : n’a-t il pas laissé échapper une part de mystère chez cet homme si énigmatique et si rempli de contradictions ? « Mais, conclut le conférencier, l’histoire de cette amitié .nous enseigne le prix de l’échange. Chacun a été pour l’autre plus qu’un miroir, une conscience, un révélateur ».

Après cette causerie fut projetée la première partie du film de Marc Allégret Avec André Gide. Cet honnête documentaire, non exempt de longueurs, comme le dialogue sur la justice avec Maurice Garçon, a eu le mérite de nous montrer l’univers d’enfance de Gide, ses paysages aimés : Uzès, La Roque, Cuverville et de nous faire comprendre l’importance de son aventure algérienne. Le moment le plus émouvant fut sans aucun doute celui où Gide lui-même, toujours avec sa houppelande et son chapeau bossué, lut de sa voix appliquée le célèbre passage de la « Bible » extrait de Si le grain ne meurt. Tout Gide est là, et sa morale.

 

[58] Vendredi 14 novembre 1969
La littérature et la culture norvégienne : les influences françaises
Fredrik Werring, professeur au Collège universitaire de Kristiansand (Norvège)

Présentation de la conférence

C’est surtout à partir du XIXe siècle que la Norvège a été sensible aux influences étrangères, influences parmi lesquelles la France a joué un rôle important, sinon principal. Sur le plan artistique, un des plus grands peintres de notre temps, Edvard Munch, a subi profondément l’influence de l’École de Paris, où il résida ; influence dont il s’est dégagé pour créer un style très original qui a surtout marqué, de son côté, l’École expressionniste allemande. Sur le plan littéraire, le célèbre Ibsen a appris son métier d’homme de théâtre comme metteur en scène de pièces d’auteurs maintenant assez oubliés, comme Scribe, Dumas fils, Émile Auger et, devenu lui-même auteur, a été très joué en France grâce, en particulier, à Antoine et aux Pitoeff. Si les grands romanciers comme Knut Hamsun et Sigrid Undset ont connu une très grande renommée en France (Gide admirait particulièrement Hamsun), il semble qu’ils doivent peu à l’influence de la littérature française, ce qui n’est pas le cas du romancier trop peu connu, Jonas Lie, qui a lui-même longtemps vécu en France et était très féru de Balzac sur lequel il a publié des études. Il ne fait pas de doutes qu’actuellement la littérature française reste très recherchée des milieux littéraires norvégiens, dont la production n’est malheureusement pas assez connue en France.

Compte rendu

M. Werring évoqua la littérature norvégienne inséparable de l’histoire nationale, et les influences de la pensée et de l’art français sur cette évolution. Comme il devait le souligner en rapportant les propos de l’écrivain contemporain Johan Borgen, lequel a beaucoup vécu dans notre pays, il est dommage que l’influence française, qui a si profondément marqué les plus grands auteurs norvégiens, ait été et soit restée étrangère à trop de Norvégiens en raison de multiples motifs dont les difficultés linguistiques demeurent les principaux. En notant que Paris était devenu le rendez-vous de l’élite littéraire et artistique norvégienne dans la seconde moitié du siècle dernier, notamment en ce qui concerne Jonas Lie (1833-1908) et plusieurs autres auteurs, le conférencier regretta que cette colonie, très soudée par le sentiment national, n’ait pas toujours su tirer tout le profit souhaitable de ces séjours dans la capitale du monde culturel occidental.

Et le conférencier de brosser un rapide tableau de l’histoire politique et sociale de la Norvège, soumise durant quatre siècles à la loi danoise lorsqu’elle accéda en 1814 à un régime plus indépendant, quoique toujours sous tutelle, celle de la Suède cette fois, par le traité de Kiel. N’ayant cependant pas accepté qu’on disposât d’eux sans les consulter, les Norvégiens épris de liberté, par la voix de leurs représentants réunis à Eisvold, proclamèrent leur indépendance par la constitution démocratique du 17 mai 1814, journée devenue fête nationale, célébrée dans la ferveur populaire chaque année. Enfin, après un siècle d’efforts opiniâtres déployés par ses écrivains et ses tribuns, la Norvège obtint sa complète autonomie en 1905. Dans cette campagne, Henrik Ibsen (1828-1906) et Bjornstjerne Bjorson (1832-1910) furent les deux animateurs du mouvement littéraire et intellectuel qui affirma au monde la personnalité de la nation norvégienne et concourut à promouvoir sa population composée à l’origine de paysans, de pêcheurs et de navigateurs.

D’une superficie égale à celle des deux tiers de la France, peuplée d’à peine quatre millions d’habitants, la Norvège, dont le territoire compte trois pour cent de terre cultivable, soixante-douze pour cent de forêts, est devenue l’une des nations les plus évoluées du monde. Son niveau de vie est largement supérieur à celui de la majorité des pays d’Europe et son régime politique, qui est une monarchie constitutionnelle, passe pour une démocratie modèle qui fut l’une des premières à conférer le droit de vote aux femmes. Ainsi, affranchie de toutes les tutelles, la Norvège est d’autant plus fidèle à ses traditions qu’il lui a fallu durement combattre pour les sauvegarder?

Après avoir évoqué ces pages d’histoire, le professeur Werring n’eut pas de peine à faire comprendre pourquoi l’éloignement de la colonie norvégienne de Paris ne pouvait que renforcer la chaleur du sentiment national des exilés volontaires dans un pays que leurs compatriotes considéraient à l’époque comme une nation frivole, ivre de luxe et trop bien lotie pour prendre les choses au sérieux. Peuple rude, en tension permanente face à son destin, habitués à la rudesse des contacts avec la nature, les Norvégiens ignoraient alors la vie urbaine qu’ils connaissent aujourd’hui. Dans cette atmosphère, on comprend que seuls des privilégiés bénéficièrent des influences continentales et de la France. Ce fut le cas pour Ludvig Holberg au XVIIIe siècle, qui voyagea en Europe et se nourrit alors des écrivains et philosophes, s’inspirant notamment de Boileau, de Molière et de leurs contemporains. Plus tard, Henrik Wergeland devint le chef de file de l’école romantique et travailla à l’élaboration de la Constitution norvégienne de 1884, après avoir vibré avec les Parisiens dans leurs joutes politiques du milieu du siècle. Comme lui, Johan Borgen, plus récemment, séjourna à Paris entre les deux guerres et bénéficia des influences du mouvement culturel issu des peintres, des poètes et des écrivains de la fin du XIXe. Mais le plus grand des penseurs norvégiens, Bjorson, fut certes celui qui se tint le plus profondément en contact avec la France. On le vit prendre position dans l’affaire Dreyfus et faire entendre dans le monde la voix de la Norvège jusqu’à la fondation du Prix Nobel dont il fut le lauréat en 1903.

Ainsi, conclut le professeur Werring, la France a toujours inspiré la pensée norvégienne et cela depuis le Moyen Age. Il est même curieux de constater que, depuis la chanson de Roland, le cor de Roncevaux n’a jamais cessé de retentir dans les fjords de notre chère Norvège !

 

[59] Mercredi 26 novembre 1969
La jeunesse de Néron
Pierre Grimal, professeur de langue et de littérature latines en Sorbonne

Présentation de la conférence

La figure de cet empereur tristement célèbre par ses crimes nous est connue, d’abord, par les historiens latins comme Suétone (Vie des douze Césars), Florus et surtout par Tacite, ensuite par les dramaturges français du XVIIe siècle. Le portrait qu’a fait Racine du jeune tyran, débauché, capricieux, avide de plaisirs, mais en même temps esthète raffiné est assez conforme dans l’ensemble à la réalité historique. Ce n’est pas le criminel qu’il a peint, mais le « monstre naissant » en proie aux tentations. Cependant l’empereur a été laissé dans l’ombre : Néron, au début de son règne, a marqué de l’intérêt pour le gouvernement et a fait preuve de clémence. Il prit d’heureuses mesures au profit du peuple, comme l’allègement des impôts, la distribution de vivres et de sesterces ; il fit la chasse aux publicains concussionnaires. Peut-être agissait-il déjà par souci de popularité ; on sait qu’il éprouva toujours un vif plaisir à se produire en public et à « faire l’histrion »..

Compte rendu

Il faut chercher à comprendre les êtres si loin de nous comme ces vieux Romains ou si méconnus comme Néron, dit en préambule M. Grimal, et pour ce faire il faut les rendre proches. Bien des jugements historiques ne tiennent pas compte de la vérité de leur temps. Un Tacite, par exemple, a, plus ou moins consciemment, regardé Néron avec des œillères… ».

Après avoir rappelé la destinée extraordinaire de ce personnage né le 15 décembre 37 et mort le 9 juin 68 de notre ère, M. Grimal en arrive à son idée essentielle qu’il illustrera tout au long de sa conférence : Néron n’est pas un empereur ordinaire, ni le monstre sanguinaire de la légende, mais un mythe vivant. Ayant grandi au milieu de mythes familiaux, religieux, politiques, Néron s’est pensé lui-même comme un héros mythique.

Ce sont les historiens qui nous ont transmis l’image du monstre né pour le malheur du genre humain. Or, ils ont oublié que le monde romain était formé de deux moitiés : l’Occident et l’Orient. Les sénateurs romains — et Tacite à leur suite — ont jugé en Occidentaux, en rationalistes. Or, Néron a été formé par l’Orient, lequel ne le reniera jamais ; c’est un mystique, en dehors de cette tradition sénatoriale.

M. Grimal nous retrace ensuite ses origines : il est le fils d’Ahenobarbus, figure pittoresque, et surtout il est l’arrière-petit-fils d’un Pompéien, tandis que sa mère, Agrippine, est du côté de César et d’Auguste. Une telle association provoqua vite un conflit, d’autant plus que la mère de Néron, mariée à 13 ans, mena une vie dissolue et fut même accusée d’inceste avec son frère Caligula. Ce Caligula, qui succéda à Tibère, dépouilla le jeune Néron — alors âgé de trois ans — de l’héritage qui lui venait de son père, si bien qu’il fut recueilli par sa tante, par charité, et abandonné aux mains des valets. Parmi eux un « saltator » fait office de pédagogue : cet homme, sans doute un Hellène ou un Oriental, est un artiste, à la fois mime et maître de ballet ; voilà ce qui explique en partie le goût de Néron pour le théâtre et son besoin de popularité.

En 41, la fortune de l’enfant Néron change : après l’assassinat de Caligula, Claude est appelé au pouvoir et il fait venir son petit-neveu à la cour. C’est alors qu’il devient l’instrument du parti anti-Messaline, le candidat désigné par les hommes et par les dieux, et que commence le mythe. Sa naissance donne lieu, après coup, à des présages ; à quatre ans, il fait un miracle ; le voici assimilé presque au dieu solaire, unissant les traditions orientales et égyptiennes. Agrippine savait très bien ce qu’elle faisait en popularisant ces images ; elle plaça autour de son fils un « hierogrammateus », Cheremon, le personnage le plus savant d’Egypte, mais n’en tenta pas moins de présenter aux Romains une image plus conforme à leurs croyances : Néron serait une incarnation d’Apollon. Il y avait de quoi tourner la tête à un enfant ! D’ailleurs, il ne se jugera jamais comme un homme normal, de même qu’il est impossible de lui appliquer les normes habituelle…

Dans la dernière partie de son exposé, le conférencier nous a montré le développement du jeune Néron, développement tout à fait conforme aux lignes du mythe : Apollon conduit le char du Soleil, Néron est aurige ; le dieu joue de la lyre, on voit un Néron citharède, au grand scandale des sénateurs qui conservent leur mépris pour les histrions et les baladins. Plus tard, il se considérera comme le soleil, le dieu « Cosmocrator », selon le qualificatif attribué à Mithra. Il essaya également d’être Héraklès, le demi-dieu triomphateur, et en cela il imita Antoine, lors de son séjour chez Cléopâtre… En un mot, tous des symboles de la royauté se sont trouvés réunis autour de l’adolescent Néron, ces symboles qu’on retrouvera plus tard, au cours des âges. Il a rêvé à lui tout seul les mythes impériaux qui devaient dominer le monde deux siècles après ; mais la société romaine était incapable de comprendre un tel symbolisme, seule, la plèbe — et 1’ Orient en grande partie — l’a suivi .

En 49, eut lieu un événement important : le préceptorat de Sénèque. L’habitude est de louer le maître, et de déplorer les mauvais instincts de l’élève. Or, M. Grimal s’est empressé de détruire cette légende : jeune, Néron fut un modèle de fidélité et de gentillesse ; vers dix-huit ans, seulement, il eut une maîtresse — une « théâtreuse », évidemment ! — la charmante Actè ; il voulut même l’épouser… Quel scandale dans la bonne société romaine, mais cette idylle laisse entendre que le vrai Néron ne fut pas le persécuteur sadique selon l’image racinienne (tout au moins au début de son règne). Quel fut exactement le rôle de Sénèque ? Tout laisse à croire qu’Agrippine avait donne le mot : « Pas de philosophie, surtout, de l’éloquence, toujours de l’éloquence ! ». Sénèque, le meilleur rhéteur de son temps, lui apprit donc l’éloquence d’apparat, mais le jeune poète y fut fort mal à l’aise — à ce sujet, le témoignage de l’honnête Suétone, bien plus objectif que Tacite est formel : Néron fut un poète des plus honorables — cependant, Sénèque ne put résister à son ambition : apprendre à son disciple l’art du prince stoïcien. C’est alors que Néron s’est chargé d’un nouveau et dernier mythe : celui du roi clément, du roi-philosophe, « serviteur de son peuple » (selon la terminologie stoïcienne), du roi incarnation de la raison. Néron n’a pu que mordre à cette leçon.

C’est ainsi que le phénomène Néron se présente, non comme quelque chose de monstrueux, mais comme un phénomène explicable par les circonstances historiques, le milieu, l’enfance… et surtout par la mythologie. « Que s’est-il donc passé ?, dit M. Grimal en conclusion : un enfant a entendu les mythes comme une musique… et il a essayé de les exprimer, comme un artiste, un « artifex », qu’il était ou qu’il croyait être… »