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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1966 et 1967

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[41] Mardi 1er février 1966
Aragon ou le réalisme de l'âme
Jean Sur, secrétaire général de la revue La Table ronde, romancier et essayiste

Présentation de la conférence

Le conférencier sera M. Jean Sur, secrétaire général de la revue « La Table Ronde », que son premier roman, La Fiancée du Tambour-major, paru en 1964, aux éditions du Mercure de France, a placé aux premiers rangs des jeunes romanciers contemporains, et qui vient de termiber un Aragon dans la collection « Humanisme et Religion » (édition du Centurion) que dirige M. Clément Borgal.

Si immédiatement perceptible que paraisse la poésie d’Aragon — plusieurs textes seront lus par le conférencier — l’auteur n’a pas caché son projet essentiel qui est de « retourner » la mystique chrétienne comme Marx avait retrourné l’idéalisme de Hegel. Ce projet, déjà perceptible dans des textes de l’époque surréaliste, se trouve réalisé dans des œuvres récentes comme le très important poème Le Fou d’Elsa. C’est cette tentative qui sera examinée. Chemin faisant, on rencontrera quelques-unes des intentions poétiques essentielles d’Aragon, on analysera son dessein de confronter l’art et l’histoire, on tâchera de percevoir la signification de cette « célébration d’Elsa » dont, depuis la rencontre fameuse de la Coupole en 1928, l’auteur n’a pas cessé de dire qu’elle était le centre de son œuvre. On s’interrogera sur le rôle de l’engagement politique dans la vie et l’œuvre d’Aragon. Mais sur quoi conclura le conférencier ? Sur les réserves que peut inspirer l’humanisme de son auteur ? Sur l’intérêt que l’on peut trouver à cette tentative d’Aragon pour rassembler l’art et l’histoire dans une sorte de réalisme de l’âme ?

Compte rendu

« Aragon ou le réalisme de l’âme » : thème particulièrement actuel, puisque l’on sait que l’auteur d’Elsa a publié durant les dernières années quelques-uns des ouvrages les plus importants de son œuvre. Citons pour mémoire : La mise à mort (Gallimard, 1965), Le Fou d’Elsa (Gallimard, 1964), Les Collages (Hermann, 1965), Le voyage de Hollande (Seghers 1965).

Le conférencier insista sur le fait que ces ouvrages constituent une sorte d’œuvre poétique totale où se trouvent mêlés les problèmes métaphysiques, politiques, le destin de l’homme et la signification du monde. Il montra notamment comment Le Fou d’Elsa représente le point culminant d’une sorte de totalisation poétique et rappelle la genèse de ce poème. Refusant de dissocier le contenu idéologique des œuvres d’Aragon de leur formulation littéraire, refusant surtout toute apologétique trop facile qui pourrait prendre prétexte d’une certaine conception du mystère dans l’œuvre d’Aragon, M. Sur pense que cette œuvre contribue, pour sa part, à l’édification de ce que M. Pierre Emmanuel appelle « un mystère pour les athées ». Il montre comment les deux faces de l’œuvre d’Aragon, surréaliste et réaliste, avant Elsa après Elsa, s’organisent selon le même dessein d’appréhender la réalité, d’abord selon une vision critique, puis selon le lyrisme de l’amour. Le conférencier trouve dans l’Aragon surréaliste la réfutation anticipée du romantisme du mouvement, ainsi que celle d’un certain conformisme du néant. Il cite ce mot des Aventures de Télémaque : « Je suis un homme, dit Télémaque, libre mouvement lâché sur la terre, pouvoir d’aller et de venir », à quoi Mentor répond : « On jurerait entendre une boule de billard ». Dans les œuvres de jeunesse comme Anicet ou comme Le Cahier noir, Aragon construit en creux le monde réel qu’il ne pourra connaître véritablement que dans l’expérience de l’amour d’Elsa.

L’orateur commente un peu ce thème. Il proteste contre l’assimilation d’Elsa à une figure idéale. Si la Béatrice de Dante possède un « pilotis » historique, elle reste une figure inventée. Il n’en est point de même d’Elsa qui, dans l’œuvre d’Aragon, n’est jamais idéalisée. M. Sur montre que la rencontre d’Elsa est pour Aragon à la fois la rencontre d’une femme et d’un écrivain. Il insiste sur le dialogue que poursuivent les deux auteurs, dialogue dont la publication des œuvres romanesques croisées d’Elsa Triolet et d’Aragon est la preuve et le commentaire. En réalité, l’art d’Aragon puise dans ce dialogue non seulement ses thèmes, mais encore ses raisons d’être. Dans toute poésie, il faut tenir compte du personnage à qui s’adresse le poète. Dès lors, la construction du réalisme, l’édification de l’avenir se conçoivent dans cette perspective de l’amour du couple. La célèbre phrase qu’Aragon écrivait dans Le Fou d’Elsa, « la femme est l’avenir de l’homme », doit s’entendre davantage comme une inspiration poétique que comme un slogan. Le réalisme d’Aragon est d’une certaine manière lié à l’infini. Le titre d’un ouvrage détruit par l’auteur d’Elsa, Défense de l’Infini, pourrait convenir à l’ensemble de son œuvre. Le conférencier souligne que le dernier roman publié par Aragon, La Mise à mort, approfondit ces thèmes et leur donne toute leur grandeur tragique.

L’obsession de la réalité est liée chez Aragon à une sorte de création permanente. La réalité ne s’obtient que par un acte dela volonté d’imagination. « Let’s pretend », dit Alice dans le roman de Lewis Carroll, « prétendons ». A la sincérité moderne qui pourrait n’être qu’un refus de l’infini, M. Sur oppose l’insincérité apparente de cette démarche. Mais l’art pourrait bien être un « mentir-vrai », pour reprendre le titre d’une nouvelle d’Aragon. Les pensées de Pascal sur le milieu, la considération de l’homme « jeté » qui appartient aussi bien à Heidegger qu’à l’auteur des Pensées, trouvent un écho profond dans l’œuvre d’Aragon. « Je suis la vérité avec le mensonge », dit Lala dans La Ville de Claudel, « et qui m’aime n’a point souci de démêler l’une de l’autre ». Dans une perspective toute différente, Aragon retouve cette intuition claudélienne.

Enfin l’orateur s’interroge sur ce désir si souvent manifesté par Aragon de pouvoir sacraliser les grands thèmes de la révolution. Cette véritable liturgie que souhaite Aragon, si elle doit renoncer à imiter la liturgie chrétienne, si elle doit rester à l’état d’intention poétique sous peine de ressusciter les froideurs des cultes abstraits, témoigne pourtant d’un sens de la signification du destin de l’homme et du monde qui apparaît au conférencier comme une des réalités capitales de la littérature de notre époque.

 

[42] Jeudi 21 avril 1966
Age d'or et progrès à l'époque classique en Grèce
Jacqueline de Romilly, professeur à la Sorbonne

Présentation de la conférence

Quelques années avant la dernière guerre, le Républicain orléanais et du Centre publiait, sous le titre « Encore une victoire féministe », l’information suivante : « Mlle Jacqueline David, 17 ans, élève du lycée Molière à Paris, fille de la romancière Maxime David, vient de remporter au concours général le premier prix de version latine et le second prix de version grecque ». Trois ans après cette « victoire », Mlle David la confirmait en entrant brillamment à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm (où, à cette époque, les jeunes filles étaient autorisées à concourir avec les jeunes gens), et là elle se spécialisait dans l’étude de la langue et de la littératures grecques. Sortie de l’École agrégée des lettres, disciple du grand helléniste Louis Bodin, elle ne tarda pas à publier une thèse capitale sur « Thucydide et l’impérialisme athénien ; la pensée de l’historien et la genèse de l’œuvre ». Devenue Mme de Romilly, elle est nommée professeur à l’Université de Lille, puis professeur à la Sorbonne, où elle occupe la chaire de langue et littérature grecques. Elle entreprend la monumentale édition de l’œuvre de Thucydide aux Belles-Lettres (collection « Guillaume-Budé »), et publie de nombreux articles et ouvrages, en particulier Histoire et raison chez Thucydide et L’évolution du pathétique d’Eschyle à Euripide. Mme de Romilly — qui dirige à la Sorbonne un séminaire sur l’« Histoire des idées morales et politiques en Grèce à l’époque classique » — est certainement un des plus grands noms de l’hellénisme moderne.

Compte rendu

Mme de Romilly exposa que les choses se présentaient plutôt mal, ce qui n’est d’ailleurs que façon de parler, car les Grecs n’ont pas précisément connu l’idée de progrès. Contrairement à leur mode de penser, ils ont plutôt eu tendance à se représenter le progrès comme une décadence, puisque tout avait censément commencé par l’âge d’or. La conférencière remonta d’abord à Hésiode (Les Travaux et les Jours), évoquant les races d’or, d’argent, de bronze, des héros et du fer… D’une telle époque, on ne pouvait guère que descendre, puisqu’elle n’existait plus. « Au début les hommes vivaient comme des dieux… le sol fécond produisait de lui-même… ». De Platon à Virgile ce rêve d’âge d’or a continué de hanter l’Antiquité et des auteurs ont parlé même historiquement d’un temps des ancêtres.

C’est à la lumière de ce qu’ont écrit les auteurs du siècle classique, le Ve avant Jésus-Christ, et ceux du début du IVe siècle, qu’on peut établir la notion de progrès qui fut celle des Grecs. Ce progrès est né dans l’euphorie de la victoire. Il régnait alors une espèce de joie athénienne. Le plus complet de ces témoignages est d’abord chez Eschyle. Prométhée y est censé avoir apporté l’art de connaître les saisons, la médecine, la navigation, alors que, chez Hésiode, il n’a volé que le feu. Sophocle, Euripide font de leur côté de Palamède l’inventeur de l’art de la guerre, de bien d’autres choses, jusques aux dés. Tel autre auteur du Ve siècle — mais il faudrait les citer tous — exprime que la façon de vivre qu’il a connue, on ne l’a élaborée que dans son siècle. Thucydide, lui-même est exalté par son époque. Il la compare avec celle — progrès sur l’âge d’or — où la vie en société n’existait pas. Mais il note un progrès matériel et non moral. La liste des inventions constituant le progrès est à peu près la même chez tous. Elle va généralement jusqu’à l’usage des chaussures. Pour l’ensemble, le « besoin » a été l’instigateur de tout progrès.

Platon, qui n’a aucune espèce de tendresse pour le progrès matériel, l’explique, lui aussi, par la nécessité. Au IVe siècle, par contre, les circonstances n’étant plus les mêmes, on reprend le vieux rêve de l’âge d’or, qui se définit par l’absence de besoin.

 

[43] Jeudi 1er décembre 1966
Cyrène, ville grecque d'Afrique
François Chamoux, professeur de langue et littérature grecques à la Sorbonne

Présentation de la conférence

M. François Chamoux, professeur de langue et de littérature grecques à la Sorbonne, spécialiste de l’histoire de l’art, est l’auteur de La civilisation grecque, dans la collection Arthaud, dirigée par M. Raymond Bloch. M. Chamoux, qui a fait paraître un album sur l’art grec, a dirigé de nombreuses fouilles en Grèce et sur le pourtour de la Méditerranée.

Après ses services militaires, F. Chamoux, membre de l’école d’Athènes, a participé à des fouilles, de Delphes à la Cyrénaïque. Il a enseigné ensuite à la Faculté des Lettres de Nancy, puis à la Sorbonne. Il a consacré une grande partie de ses recherches à la Cyrénaïque, région relativement peu connue : il a consacré une thèse de doctorat à l’histoire de la colonisation grecque à Cyrène, de 631 avant J.C. à 440, et dirigé la mission française archéologique de 1954 à 1956, sur le site d’Apollonia de Cyrène.

Cyrène fut une des plus actives colonies grecques, située dans la partie est de la Libye, dans l’actuel pays de Barka, autrefois la Cyrénaïque. La légende veut qu’elle ait tiré son nom de celui d’une nymphe thessalienne aimée d’Apollon. Au Xe siècle déjà, Cyrène est un foyer artistique célèbre par ses ateliers de céramique, au même titre que ceux de Corinthe ou de Chalcis. A l’époque classique, elle est une cité florissante, ou le culte d’Aphrodite attire les fidèles ; à l’époque hellénistique, on y cultive l’art pictural et la terre cuite ; au IIe siècle après Jésus-Christ, elle deviendra une des grandes cités romaines, rivale de Leptis Magna, de l’autre côté de la Grande Syrte.

Compte rendu

Le conférencier, après avoir rendu hommage à ses devanciers, notamment les savants italiens qui entreprirent des fouilles vers 1925 et les archéologues anglais, précisa le cadre géographique de cette région que l’on compare à tort à l’Egypte : isolée du monde africain par le désert de Lybie, ouverte aux vents de l’Adriatique, elle est proche, à tous les points de vue, de la Grèce et de la Crète. Le relief tabulaire le cette presqu’île massive attire en quelque sorte les pluies, si bien que la végétation est en tous points semblable à celle de notre Provence, alors que la Tunisie voisine a beaucoup d’affinité avec le désert. On comprend alors que cette terre a attiré les Grecs, qui la marquèrent de leur empreinte : leur colonisation dura treize siècles ! M. Chamoux ouvrit alors pour notre plus grande joie son album d’images, images qu’il prit lui-même lors de son séjour. Les premières photographies nous montrèrent le site du port, appelé à l’époque alexandrine « Apollonia de Cyrène ».

Le voyageur actuel, s’il ne peut que deviner les substructions du môle antique, a, en revanche, loisir d’admirer les restes de la basilique chrétienne et, en particulier, de très belles mosaïques à sujets animaliers. M. Chamoux a eu, sur ce site, la joie de découvrir d’abord un fragment d’utel monolithe portant les noms d’Athéna et d’Arès, puis la base d’une statue portant une épigramme qu’il a pu attribuer légitimement au grand poète alexandrin Callimaque.

La cité proprement dite de Cyrène est construite sur la deuxième marche du plateau, à plusieurs kilomètres de la mer, à 600 mètres d’altitude, dans un site admirable, planté de pins et de genévriers géants, site que Pindare a chanté dans une de ses Pythiques, au nom d’un jeune Cyrénéen exilé à Thèbes, avide de revoir le Jardin sacré d’Aphrodite qui symbolisait pour lui la joie de vivre. Notre guide éminent nous a conduits à travers l’immense nécropole à flanc de plateau, utilisant les cavités du calcaire local, avec ces curieux tombeaux surmontés d’une statue en forme de torse, sans visage, évoquant Perséphone et les cultes chtoniens. Respectueux et admiratifs, nous avons visité les sanctuaires : le temple de Zeus-Amon, réunissant dans un syncrétisme exemplaire les deux religions, grecque et égyptienne, temple aussi vaste que le Parthénon, et antérieur de 70 ans, le temple de Déméter, celui d’Apollon, fondé près de la source de Kyra qui donna son nom à la ville, par les premiers colons venus de Santorin. Nous avons pénétré dans cette grande cité, avec son agora, son acropole où, dès le Ve siècle, apparaissaient les règles d’un urbanisme raisonnable à l’échelle des pays neufs. L’influence hellénique, sensible dans l’architecture comme dans la culture, a été aussi vivace que dans la Grande Grèce. Malheureusement, après treize siècles de rayonnement, quand arriva, au VIIe siècle après J.-C., l’invasion musulmane, ce fut la rupture totale avec le monde méditerranéen et européen : ce fut le début de treize siècles de léthargie. Les civilisations sont bien mortelles ! « Mais, conclut le conférencier, il reste dans la terre rouge d’Afrique, quelques trésors cachés que les archéologues ramènent d’une main patiente et pieuse. »

 

[44] Mardi 10 janvier 1967
L'avenir des études classiques en France dans les perspectives actuelles de l'enseignement
Fernand Robert, professeur de littérature et de civilisation grecques et secrétaire général de l'Association Guillaume-Budé

Présentation de la conférence

La récente réforme de l’enseignement secondaire semble avoir, à première vue tout au moins, accéléré la désaffection d’un certain nombre d’élèves jusqu’alors fidèles aux sections classiques. Pour prendre un exemple précis, la suppression du probatoire, ôtant pratiquement la sanction de six années d’études latines, mettant, par le système des options multiples, le grec sur le plan des travaux manuels ou de la dactylographie (sans qu’il y ait dénigrement à l’égard de ces deux matières, fort utiles au demeurant), risque de tarir le recrutement des sections naguère appelées A et A’, dont le renom solide était à l’abri de toute critique. La propagande officielle en faveur des disciplines scientifiques qui met l’accent sur leur « rentabilité », l’emprise grandissante du monde technicien d’aujourd’hui vont-elles rendre anachronique et vaine l’étude de Platon ou de Tacite ? L’an dernier, M. le préfet Maurice Roche, président du Comité de Propagande de l’Association G.-Budé — dont le regretté M. Germain Martin était le dévoué secrétaire — signalait ce grave danger et demandait à ses membres de défendre la cause de l’humanisme. De la défendre, non avec l’étroitesse d’esprit que l’on prête parfois aux savants de bibliothèque, mais avec modération et largeur de vues ; de défendre, non pas un humanisme de mandarins, mais une sagesse humaine, héritière du passé et ouverte au monde présent.

M. Fernand Robert, auteur d’une thèse sur l’architecture grecque, d’ouvrages d’art et d’histoire, a composé à l’usage des étudiants une Littérature grecque (collection « Que Sais-je? »), un « Homère » ; mais le livre qui a obtenu la plus large audience s’intitule justement : L’humanisme, essai de définition.

Compte rendu

M. Robert prit tout d’abord le soin d’éviter la polémique : « En tant que secrétaire général de l’Association, je dois veiller à ce que celle-ci reste un lieu de rencontre où l’on oublie les passions (ce qu’Alain disait aussi de l’école), mais il n’est guère possible de parler de la réforme de l’enseignement sans poser des problèmes politiques et sociaux. »

Dans une première partie, l’orateur expose l’avenir lointain des études classiques (et en particulier des études grecques, puisque M. Robert est helléniste, et, en bien des endroits, il suffirait de ce titre pour être récusé!), dans des perspectives utopiques, en apparence. Il paraît, dit-il que nous allons vers la civilisation des loisirs ; pour moi, je pense « école », car scholê signifie en grec à la fois école et loisir. Platon se sert du même mot pour opposer deux formes de loisir, celui de l’homme d’affaires, pressé par les circonstances et celui du philosophe qui pense… à loisir. Si l’on arrive au temps où « les navettes tisseront toutes seules », pour reprendre le mot d’Aristote, où les machines laisseront aux hommes des loisirs, où ceux-ci n’auront plus dans leur vie que les « 40000 heures de travail » dont parle Fourastié, loisir redeviendra synonyme d’école. Et, dans une civilisation où l’efficacité du travail laissera une grande place à la culture désintéressée, on se sentira moins gêné — et moins anachronique — d’étudier une langue ancienne. M. Robert de placer alors une anecdote personnelle et significative. Sur le pont d’un navire, un officier de marine lui demandait : « A quoi cela sert-il d’apprendre le grec ? » M. Robert : « A quoi cela sert-il d’apprendre la marche d’un paquebot sur un bateau à voiles ? » Or la navigation à vapeur a évolué… et la navigation à voile s’est fort répandue aujourd’hui. Voilà un fait indiscutable : les formes actuelles de loisir sont recherchées dans ce qui est le plus loin possible de la civilisation machiniste. Il en est de même pour toutes les activités, de métier et de culture. Le conférencier écrivait naguère dans son ouvrage L’humanisme, essai de définition (édition des Belles Lettres) : « L’humanisme, ce n’est au fond que cela : dans les différents métiers, il est recommandable de se former d’après les techniques les plus anciennes, parce qu’elles exercent les qualités d’homme toujours nécessaires. »

Dans la deuxième partie de son exposé, M. Robert est descendu des hauteurs pour observer les réalités de l’enseignement actuel : il faut noter, hélas, que nos administrateurs, ayant toujours peur qu’on leur reproche d’être rétrogrades, se défient des études classiques et les ont souvent sacrifiées. La dernière réforme du baccalauréat, en supprimant le probatoire, semble avoir porté un coup très dur aux « classiques » : au dernier « premier bac », il y eut 67.000 candidats en section classique, 5.000 seulement en 1966 ont composé en langues anciennes en terminale. Bien sûr, il serait faux de croire que 90 pour cent des élèves ont rompu avec la tradition classique, mais le fait est très grave et dénonce une carence : la réforme a été faite, non pour des raisons pédagogiques, mais pour pallier en hâte les difficultés d’organisation. Les conditions matérielles ont donc changé la vie intellectuelle, ce qui ne laisse pas d’être inquiétant. Il y a cependant des signes réconfortants. Le moment critique est dépassé : en 1959, les réformateurs proposaient de reporter l’étude du latin en cinquième ; les enseignants ont refusé catégoriquement cette mutilation et les chiffres ont montré par la suite qu’ils avaient raison de ne pas désespérer : les sections classiques ont été depuis cette date en constante progression. Les réformateurs pensaient aussi que les langues anciennes pouvaient fort bien être seulement enseignées dans le deuxième cycle de l’enseignement secondaire, ou dans le supérieur, à une minorité de spécialistes. C’était là aussi une erreur profonde : le but des études classiques au lycée n’est pas de former des spécialistes, mais justement d’être utile à ceux qui ne seront pas spécialistes. On l’a dit et redit — et c’est encore vrai — ce sont les activités en apparence les plus lointaines, les plus dépouillées des remous de l’actualité, qui sont les plus nécessaires pour la formation.

M. le recteur Antoine fut le brillant arbitre du débat passionnant qui suivit. Le débat fut lancé d’abord par deux questions très précises portant sur des aspects de la réforme en cours, l’une de M. Vappereau, professeur de lettres au lycée Pothier, l’autre de M. Laurent, directeur du B.U.S. M. Reggui, professeur honoraire et animateur de l’A.P.A.C., et M. de La Fournière, professeur à l’École Normale de garçons, apportèrent la contradiction. M. de La Fournière déclara en particulier que souvent notre enseignement classique péchait par manque d’ouverture sur le monde et demanda si l’étude des civilisations lointaines, comme celles de l’Orient ou de la Chine, ne seraient pas également formatrices… M. le Recteur tira la conclusion : « Où y a-t-il le plus grand intérêt, dans les civilisations les plus étrangères ou dans les civilisations les plus reculées dans le temps ? Il paraît patent que l’intérêt majeur de l’étude des langues anciennes, c’est de montrer les différences avec notre civilisation, sans refuser d’y voir une certaine permanence humaine. »

 

[45] Mardi 7 février 1967
Nouveautés archéologiques en Italie du Sud et en Sicile
G. Mansuelli, directeur des Instituts d'Archéologie de Bologne et de Pavie, auteur des Origines de la civilisation européenne dans la collection Arthaud

Présentation de la conférence

L’Italie du sud et la Sicile recèlent beaucoup de vestiges qui n’ont pas encore été explorés et qui réservent aux chercheurs des découvertes renouvelées que précisent les notions que nous avons sur l’occupation de l’Italie Méridionale et de la Sicile par les colonies des cités grecques.

Le professeur G.A. Mansuelli, ancien surintendant aux Antiquités d’Emilie-Romagne, professeur d’histoire de l’art et d’archéologie aux universités de Bologne et de Pavie, est un éminent archéologue. Il a organisé plusieurs musées italiens ; il en a établi les catalogues. Il fouille actuellement le fameux site étrusque de Marzabotto, près de Bologne. Il a également organisé de grandes expositions sur l’Italie du Nord, étrusque et romaine. Le professeur Mansuelli, qui connaît parfaitement notre langue, a publié de nombreux livres d’art, dont plusieurs en français, sur l’art étrusque, chez Albin-Michel ; sur l’Europe protohistorique (livre qui sortira prochainement chez Arthaud, dans la collection dirigée par R. Bloch). Il a déjà fait plusieurs communications et conférences à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, à l’École du Louvre et à la Sorbonne.

Compte rendu

Parler de l’archéologie d’Italie Méridionale c’est renforcer des liens culturels déjà solides qui existent entre l’Italie et la France. On doit beaucoup aux savants français. La région qui va être étudiée a été longtemps polarisée sur les cités grecques, Paestum, Métaponte, Agrigente, Syracuse, etc. Dans les dernières décennies, on a planifié les recherches et on a essayé d’avoir un cadre complet, allant de l’époque paléolithique au Bas-Empire. On travaille beaucoup actuellement à déchiffrer les documents de l’industrie lithique, qui représentent un fort potentiel de l’Italie du Sud à l’âge de la pierre. Les recherches sur le paléo et le néolithique, le chalcolithique, ont montré qu’il y avait des courants de communications entre l’Adriatique et la Tyrrhénéenne et du Latium aux Abruzzes. De l’âge du fer existent également des découvertes extraordinaires en Sicile et en Campanie. Des trouvailles ont été faites en outre à Capoue et dans la province de Salerne. La tradition de l’Etrusque en Campanie l’établit et on pourrait parler d’une Etrurie campanienne. Les découvertes abondent encore au mont Pellegrino, du côté de Palerme et en maints endroits. En ce qui concerne les apports grecs, qui furent communs à l’Italie méridionale et à la Sicile, on a cherché à identifier les détails et à préciser les rapports des villes connues avec les pays qui en dépendaient ou les entouraient. Toutes ces recherches ont eu l’avantage non seulement d’enrichir l’archéologie, mais de devenir une importante contribution à l’histoire économique et sociale, qui a pu tirer d’intéressantes conclusions. Des villes ou villages italiques flanquaient les cités grecques à l’intérieur ; elles ont bénéficié de l’apport grec sans perdre leur personnalité, et ceci est d’un grand intérêt. On peut parler ainsi d’une véritable mosaïque de peuples et de langues, d’un remarquable mélange d’alphabets, souvent modifications du grec, mais les groupes nationaux ou sociaux que l’on connaît ou que l’on découvre n’ont pas suffisamment de « facies » pour qu’on les reconnaisse comme on le souhaiterait. On ne connaît pas tout quand on connaît Herculanum et Pompéi, marqués par Rome. Il subsiste encore des lacunes et l’archéologie s’emploie à les combler avec des moyens modernes et des efforts renouvelés.

La conférence se poursuivit par des projections commentées, recherches, résultats de découvertes permises par les photos aériennes, etc. Ces images montrèrent les dégagements qui avaient pu être réalisés : vues de Paestum, Sélinonte, Agrigente, gravures d’une grotte près de Palerme, céramiques, mosaïques, acropole de Lipari, type de sépulture des Pouilles, spécimen de nécropole de Cumes, frises métopales, conceptions architecturales, réminiscences doriques et ioniennes, urbanisme grec et vestiges puniques.

En résumé, il existe désormais quelque chose d’extraordinaire du point de vue artistique, qui vient s’ajouter au patrimoine déjà riche de l’Italie du Sud et de la Sicile qui fut un des points d’appui de la transmission de la civilisation hellénique à l’Italie et à l’Occident. Les recherches sur la Sicile romaine, par contre, sont à peine commencées. Elle n’a jamais été Italie et a gardé longtemps un régime spécial. La Sicile fut montrée ensuite dans un beau film en couleurs réalisé sur la « Sicilia prehellenica ».

 

[46] Mercredi 1er mars 1967
Anatole de Monzie, gentilhomme des lettres et de la politique
Jean Soulas, professeur d'histoire-géographie au lycée Pothier d'Orléans

Présentation de la conférence

Le but de M. Soulas sera de faire l’approche d’une personnalité aussi brillante que complexe, aussi séduisante que paradoxale, souvent généreuse, parfois injuste, toujours en mouvement. Gentilhomme de la politique, non seulement Anatole de Monzie a représenté au Parlement, pendant plus de trente ans, de 1909 à 1940, le département du Lot, témoin d’une très vieille France, calcaire et alluviale, à la recherche de son renouvellement, mais encore, dix-huit fois ministre, il a totalisé, dans les postes les plus variés, près de six ans de présence fougueuse dans les conseils de gouvernement. Mi-radical, mi-socialiste, indépendant des partis et soucieux des formules neuves, il a justement brillé entre 1932 et 1934 à l’Éducation nationale où l’avait appelé Édouard Herriot, où il a présidé à la gratuité de l’Enseignement secondaire, lancé l’Encyclopédie Française et fondé le B.U.S. Aux Travaux publics, de 1938 à 1940, dans les cabinets Daladier et Paul Reynaud, il a fait les preuves d’une grande capacité et a joué parfois un rôle (très discuté) de ministre des Affaires étrangères en pointillé. Ilya Ehrenbourg, dans son récent livre de souvenirs (La Nuit tombe) et Pierre Cot, dans un article des Lettres Françaises du 15 décembre 1966, viennent, en renouvelant notre connaissance, d’évoquer une partie de son action.

« Gentilhomme des Lettres », Anatole de Monzie a donné une vingtaine de volumes, une multitude d’articles, de conférences, de préfaces où se développent sa passion d’écriture, son sens du portrait et de la description. Il fut pamphlétaire, économiste, mémorialiste, essayiste, biographe, critique littéraire, critique d’art, amoureux du Quercy surtout, province de sa vie au point de devenir géographe et conteur. Quelques titres d’ouvrages : Rome sans Canossa, 1918 - L’Entrée au Forum, 1920 - Destins Hors Série, 1928 - Contes de Saint-Céré, 1929 - Petit Manuel de la Russie Nouvelle, 1931 - Grandeur et Servitude judiciaires, 1931 - Les Veuves abusives, 1936 - Ci-devant, 1941 - Pétition pour l’Histoire, 1942). Quelques noms d’amis (Henry de Jouvenel, Léon Bérard, Marcel Cachin, Roland Dorgelès, Pierre Benoît, Colette, Lucien Febvre, Paul Langevin, le cardinal Verdier…) suffisent à indiquer la place tenue dans le domaine de l’esprit par ce franc-tireur, cet homme de synthèse qui s’apparente par certains côtés à ces grands seigneurs des Lettres d’Aquitaine : Montaigne, Fénelon, Montesquieu…

Compte rendu

M. Soulas commence par brosser à grands traits 1e portrait d’Anatole de Monzie, l’homme politique que certains historiens définissent, avec un peu de malveillance, comme « un Talleyrand qui n’aurait pas eu son heure ». Il compare plus justement cette personnalité difficile à cerner à celle d’un Louis Barthou ou, de nos jours, à celle d’un Edgar Faure ; il nous montre d’abord l’homme : personnage reconnaissable, unique, silhouette pittoresque avec ses deux attributs : le béret basque et la canne, silhouette solide, massive, au verbe impérieux, au parler à l’emporte-pièce.

Dans une première partie, M. Soulas évoque la jeunesse studieuse à Agen du “bon petit humaniste”, sa classe de philo à Stanislas, ses premières amitiés qui seront indéfectibles : Henri de Jouvenel, Marc Sangnier, ses études de lettres, puis de droit et ses débuts au barreau de Paris, d’emblée remarqués. Déjà il s’intéresse aux belles-lettres, puisqu’il défend pour son premier grand procès, la propriété littéraire (le procès des frères Alex et Max Fischer). Mais, très vite, la politique l’attire — et ce goût, il avouera plus tard qu’il l’a reçu, jeune lycéen, en classe d’histoire. Et la vie politique l’accapare : en 1904, à 28 ans, il est conseiller général de Castelnau, dans le Lot, ce département d’adoption auquel il sera toujours fidèle, en 1909 député de Cahors, adhérent à un petit groupe républicain- socialiste, en 1913 sous-secrétaire d’État dans un cabinet Barthou, poste qu’il retrouvera en 1917. A peine élu, il se jette à la tribune et mène campagne, infatigablement : d’abord pour la reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège (c’est à ce sujet qu’il écrit un de ses premiers ouvrages politiques : Rome sans Canossa), ensuite — et on saura lui reprocher cet éclectisme ! — pour obtenir la reconnaissance par la France du gouvernement soviétique en 1922. En 1925, Herriot fait appel à de Monzie — alors sénateur de Saint-Céré depuis 1920 — au ministère des Finances et cet homme étonnant, à peu ignorant des questions monétaires, propose un plan d’assainissement financier qui souleva des tempêtes, mais qui était, pour l’époque, judicieux et sage, selon l’avis d’un spécialiste d’aujourd’hui, et qui fait autorité, M. Alfred Sauvy.

M. Soulas évoque alors, en émaillant son propos d’anecdotes, de citations tirées des nombreux livres de souvenirs d’A. de Monzie, les difficultés intérieures et extérieures de la période 1925 à 1939, et le rôle important joué par celui que Barthou appelle « Cadurcorus », l’homme de Quercy. Ne retenons ici que son passage en 1925 à l’Instruction publique, puis surtout en 1932, appelé à nouveau par Herriot, au même ministère, mais qui est devenu « Éducation Nationale » (l’expression est de La Chalotais, reprise par Turgot, puis par Lakanal). En 1933, il fait voter la loi sur la gratuité de l’Enseignement secondaire, suscite la formation d’Associations de Parents d’élèves, crée le Bureau Universitaire de Statistique, véritable syndicat d’initiative de l’Enseignement.

Mais sa grande œuvre restera sans doute la fondation de l’Encyclopédie Française, qui sera, selon ses désirs, non pas un dictionnaire mais un bilan, un inventaire total d’une civilisation à un point donné ; non pas un savoir complet, mais une conscience de son temps. Quelle tâche que de rassembler dans un volumes les noms de Maurice Garçon, Léon Blum, Raoul Dautry, Paul Valéry, P. Abraham Maurras, Carcopino, Joseph Bédier, Paul Hazard, Paul Desjardins, Jacques Copeau, Louis Jouvet, Pierre Benoît, Paul Signac... et de les plier à un plan commun, pensé par son ami Lucien Febvre...

Le conférencier parla aussi du rôle — jusqu’alors à peu près secret et révélé depuis quelque temps par les souvenirs d’Ilya Ehrenbourg et Pierre Cot — que joua, en 1940, Anatole de Monzie, d’abord pour « raccrocher » les communistes (il sera l’ami fidèle de Marcel Cachin) et pour négocier avec l’U.R.S.S. l’achat d’avions de guerre, en avril 40, hélas !... ainsi que le désenchantement de l’après-guerre. « Ce grand homme politique de la IIIe République, écrivit le journaliste du Monde le jour de sa mort, n’avait pas eu de place dans la IVe ! »

Pour conclure, nous voudrions dire le plaisir que nous avons eu de découvrir le « gentilhomme des Lettres », qui sait être familier, doucement ironique, mais aussi caustique, et même féroce. Deux traits entre mille : « Giraudoux a perfectionné le vide » ; « Laval, un Louis XI de grande banlieue »… Mais il est aussi pour nous l’homme de la province, « la province qui a du bon quand les choses vont mal » (dira-t-il à la mairie de Cahors, lors de la débâcle), l’homme de Saint-Céré, non pas son pays natal, mais davantage, « sa terre d’élection », son refuge, « au cœur frais de la France » (Valéry-Larbaud) .

 

[47] Mardi 11 avril 1967
Le Balzac de Marcel Proust
Michel Raimond, docteur ès lettres, professeur au C.L.U. d'Orléans,
auteur d'une thèse sur La crise du roman des lendemains du naturalisme aux années 20

Présentation de la conférence

M. Michel Raimond, agrégé des Lettres, ancien professeur au lycée Pothier, est depuis 1966 docteur ès-Lettres. Il a soutenu, devant la Faculté des Lettres de l’Université de Paris, une thèse de doctorat d’État intitulée La crise du roman des lendemains du Naturalisme aux années vingt, publiée chez José Corti. Cet ouvrage, ample et solide, a été unanimement loué par la critique (voir le compte rendu paru dans La République du Centre du 9 novembre 1966, dû à M. Céard). Cette thèse n’est pas, comme bien des travaux universitaires de ce genre, seulement une minutieuse et méticuleuse étude historique ; elle a pour but de mettre en lumière un des grands problèmes de notre temps « au carrefour de ses préoccupations esthétiques et de ses options philosophiques et spirituelles ». La crise du roman n’est pas propre à la seule période 1880-1920 et l’intérêt de la thèse de M. Raimond dépasse son objet premier ; comme le dit très justement le rapporteur : « Le livre donne beaucoup plus que son titre ne promet ».

Dans sa thèse complémentaire, qui n’est pas encore imprimée à ce jour, M. Raimond s’est attaché à montrer l’image de Balzac que se faisaient les romanciers de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, période qu’il a étudiée dans sa thèse principale. Chaque romancier, en quelque sorte, a eu « son » Balzac. On sait que Zola, dans les premiers volumes des Rougon-Macquart tout au moins, a toujours présent à l’imagination les grands romans balzaciens et les rapprochement avec Le Père Goriot et La Maison Nucingen sont visibles, et même avoués dans La Curée, pour ne prendre que cet exemple. On sait aussi l’intérêt que Proust a toujours porté à Balzac. Le premier de ses Pastiches, L’Affaire Lemoine, œuvre de jeunesse, publiée avec les Mélanges en 1932, est consacrée à Balzac et Proust a remarquablement assimilé la manière balzacienne, cette volonté d’intégrer l’histoire et la philosophie au roman. Les allusions à l’auteur de la Comédie humaine, dans les Chroniques, dans le Contre Sainte-Beuve, dans A la Recherche du Temps perdu, ne manquent pas, si bien qu’un critique averti pourrait reconstituer le « Balzac de Marcel Proust ».

Compte rendu

M. Raimond commença en toute simplicité par tracer les limites de son propos : il ne s’agissait pas de « Balzac et Proust », sujet énorme, rebattu et pourtant à la mode puisqu’il sera le thème du Colloque 67 de la « Société des Amis de Marcel Proust », présidée par M. Larcher, et dont le siège est à Illiers. Il s’agissait seulement d’étudier l’image que Proust a retenue de Balzac, en espérant trouver un nouvel éclairage, sinon sur Balzac, tout au moins sur Proust, quant à la genèse de son grand œuvre.

Le premier point à étudier est la découverte de Balzac par Proust. On pensait généralement que cette influence était tardive et datait de la rédaction du « Côté de Guermantes ». Or la publication du Contre Sainte-Beuve — ouvrage posthume et dont le titre a été donné par son éditeur Bernard de Fallois — a montré que c’était une opinion fausse. Certes, les premiers écrits, comme Les plaisirs et les jours, prose délicate et contournée, d’un esthétisme « fin de siècle », étaient aux antipodes de celle de Balzac. Cependant, l’auteur de la Comédie Humaine fait déjà partie des lectures d’adolescence, à l’époque où le jeune Marcel découvre des romans dans le jardin de l’oncle Amiot, le « Pré-Catelan », à Illiers. « Les réticences de Proust vis-à-vis de Balzac — car on ne peut les nier — tiennent plus, dit M. Raimond, à l’état d’esprit de la génération symboliste qu’à son tempérament propre ». Et de citer un texte capital, un article de 1896, Contre l’obscurité, où Marcel Proust remet en question le Symbolisme. Sa génération — et déjà avant lui un Barrès — va commencer « une entreprise de récupération du réel » et c’est dans Balzac qu’il va retrouver ce réel et ce « nouveau regard sur les hommes ». Et c’est de 1905 à 1909, sans doute également sous l’influence de Robert de Montesquiou, qu’il fréquente le plus assidûment Balzac.

M. Raimond se demande ensuite la raison de cette envahissante préoccupation de Balzac et nous lit ces étonnants portraits qui figurent dans le Contre Sainte-Beuve : Madame de Guermantes, Madame de Villeparisis, lectrices et juges de Balzac. Proust a donc choisi, pour peindre ce monde, Balzac comme révélateur. Pourquoi ? Pour quelle raison aussi Balzac, que Proust considère comme un maître, apparaît toujours comme un « dada », une marotte, de mondains un peu futiles et souvent ridicules ? La raison, c’est qu’il faut voir dans cette peinture la dialectique de la création artistique et de la tentation mondaine.

Proust a conscience, à cette époque, c’est-à-dire vers 1908, d’avoir échappé au dilettantisme : en raillant les propos des Guermantes, Proust raillait l’amateur qu’il aurait pu être. Sans doute il reste encore sensible à une certaine vulgarité de Balzac, à ce qu’il appelait le côté « Musée Grévin », mais, en revanche, il observait que Balzac gagnait en vérité, en montrant « la solide rudesse d’un point de vue objectif », en donnant « une valeur littéraire à mille choses de la vie trop contingentes ». « Ce qui est frappant, continue M. Raimond, c’est la multiplicité des images de Balzac dans la Recherche du temps perdu : Swann, Gilberte, Monsieur et Madame de Guermantes, Madame de Villeparisis, Charlus... chacun a son mot à dire sur l’auteur de la Comédie Humaine ». Chacun représente un type de lecteur de Balzac, chacun possédant son originalité propre. Proust ne reste jamais au niveau des abstractions, mais rend sensible la multiplicité des points de vue, faisant sien le conseil de Gide : ne jamais faire tenir à un personnage que des propos en rapport avec son tempérament. Le conférencier note d’ailleurs l’évolution de ces personnages qui apparaissent et dans le Contre Sainte-Beuve et dans la Recherche : ils sont moins bouffons, moins dérisoires, plus complexes aussi dans l’œuvre définitive. Le plus riche, le plus près de l’auteur est sans contredit le Baron de Charlus : on peut dire sans exagération que le Balzac de Charlus est celui de Proust. L’ouverture d’esprit, l’acuité de son regard sont liées à son vice et c’est pourquoi Charlus parle avec tant de profondeur de la Princesse de Cadignan… Le Balzac de Charlus, c’est plus qu’une influence de Balzac sur Proust, c’est une complicité.

Dans sa conclusion, M. Raimond repose la question initiale : a-t-on, à franchement parler, un nouvel éclairage sur Balzac ? Et honnêtement répond par la négative. On trouve, dit-il, dans cette confrontation, la qualité d’un rapport intime, médité, mais on s’y attendait. Mais, en revanche, l’image de Balzac présentée par Proust nous apporte deux enseignements précieux : d’abord elle nous éclaire sur la genèse de la Recherche du Temps Perdu, ensuite elle nous montre l’évolution de la sensibilité française entre Balzac et Proust. A travers la personnalité de Balzac comme à travers le moi de Marcel, on voit l’image de la société.

 

[48] Vendredi 27 octobre 1967
Le jansénisme à Orléans
Pierre-Marie Brun, archiprêtre de la cathédrale, vice-président de la section orléanaise

Le jansénisme, qui est à la fois une doctrine et une morale, et qui devint un parti, a fait son apparition avec l’Augustinus en 1640. La doctrine a été violemment attaquée par les Jésuites. Elle se propagea à Orléans comme ailleurs. L’Orléanais connu le contre-coup de toute cette agitation qui ne devait s’apaiser qu’avec l’arrivée, en 1758, de Mgr Louis-Sextius de Jarente de la Bruyère. L’abbé Guillaume, souligne Mgr Brun, a apporté quelques clartés dans cet épais dossier.

Si l’apaisement ne vint que vers 1758, le jansénisme, déjà condamné, l’avait été une dernière fois solennellement par la bulle « Unigenitus » (1713) qui achevait et précisait la condamnation. Il n’en avait pas moins sévi à Orléans depuis Mgr Alphonse Delbène (1646-1665). Le cardinal Pierre V du Cambout de Coislin, mort le 5 février 1706, qui fit de grandes choses, se préoccupa de façon très sacerdotale des jansénistes, comme des protestants.

Nous ferons grâce du climat de l’imbroglio procédurier auquel donna lieu au XVIIIe siècle cette querelle du jansénisme. On eut toutefois le souci de la vraie doctrine et du bien des âmes. Le jansénisme ne s’en était pas moins développé dans de nombreux milieux spirituels, sans exclure la pureté de vie de ses adeptes. Il persista dans les couvents de femmes où la division et la confusion s’installeront pour cinquante ans.

Tant de luttes avaient affaibli tout le monde, mais la tempête arriva pour régendrer l’Eglise de France, qui avait failli perdre son âme et n’aurait jamais dû cesser d’être le sel de la terre.

 

[49] Mercredi 15 novembre 1967
Itinéraire littéraire en Haut-Berry
Henri Gillet, professeur agrégé honoraire au lycée Alain-Fournier de Bourges.

M. Gillet a collaboré au numéro spécial de la revue Le Mail, animée par MM. Roger Secrétain et Marcel Abraham. Il a fait donner au lycée de sa ville, en 1937, le patronyme illustre d’Alain-Fournier et fit paraître, aux éditions Emile-Paul, un Alain Fournier, biographie complète de l’écrivain.

C’est un itinéraire que traça M. Gillet, avec les numéros des départementales qui allaient nous mener d’Argent à Vallon, de la Sauldre au Cher bourbonnais, du village de la petite bergère Marguerite Audoux à Epineuil-le-Fleuriel, sur les marches du département... et de l’inconnu. Il voulut donc faire entendre le plus souvent possible la voix de ceux qu’il appelle les « médiateurs », attachés à leurs paysages comme Alain-Fournier, ou touristes éphémères comme Stendhal.

La première halte fut Sainte-Montaine, près d’Argent ; c’est là, au domaine des Berrués, que fut placée comme domestique une jeune orpheline, née aussi dans le Cher, à Sancoins, qui découvrit la littérature dans un vieux Télémaque, écrivit avec son cœur et obtint en 1910 le Prix Fémina avec Marie-Claire, très beau livre un peu trop oublié. « Marguerite Audoux était poète... par grâce », a dit d’elle Valéry Larbaud. Alain-Fournier, qui la connut et en qui il reconnut « une payse », écrit : « C’est auprès des paysans qu’elle a pris le goût et le sens de la vie intérieure ».

La route nous mène justement à La Chapelle-d’Angillon, où naquit Alain-Fournier, dans la maison modeste des grands-parents Barthe, avec ses linteaux de brique rouge et ses innombrables pots de fleurs. Mais ce n’est pas là son vrai pays, malgré la beauté des paysages des environs : l’ancienne abbaye de Lorroy, toute prête pour la « fête étrange », la côte d’Ivoy-le-Pré, d’où il voyait « tout ce bleu sur Henrichemont ». Un détour, par la D.7, pour découvrir Sancerre sur son promontoire, tel que Balzac le décrit au début de La Muse du Département. Il en fit aussi le cadre d’un autre roman inachevé, Les Héritiers Boisrouge, étude de mœurs qui devait être un roman à clef. Balzac, qui n’a jamais mis les pieds à Sancerre, une fois de plus, nous étonne par sa vérité, et par la sûreté de sa documentation, qu’il tenait sans doute des Carraud, ses hôtes du château de Frapesle.

Notre guide a tenu à nous faire voir la capitale de Berry, d’abord par les yeux malicieux de Stendhal, dont les pages des Mémoires d’un touriste sont parfois un peu indulgentes pour les Berruyers. Il parle de « la triste plaine », des « rues vides », des « maisons mesquines », de « la petitesse bourgeoise », et tout particulièrement du « repas exécrable qu’il a dû faire passer avec du champagne », au meilleur hôtel de la ville, « Le Bœuf Couronné » ! Mais il sait aussi apprécier la cathédrale, ses vitraux, le commentaire du portier, les vieilles demeures et hôtels ; il est vrai qu’il est un connaisseur, le premier inspecteur des Monuments historiques, Mérimée, compagnon de route fort agréable et diseur de gaillardises. En face des évocations de Stendhal, dont la curiosité et la sobriété sont d’accent moderne, les éclats et les exagérations romantiques de Michelet s’extasiant sur la « monstrueuse nef, si vaste que le Dôme de Milan y aurait tenu tout entier » font sourire. Valéry Larbaud, autre grand voyageur qui connut les grands horizons russes, sait perler avec justesse de notre province, qui est aussi un peu la sienne, de ce « coup au cœur » qu’on ressent lorsqu’on découvre cette cathédrale sur une place de campagne... Puis M. Gillet nous mena dans les recoins de Bourges, sa ville qu’il connaît avec patience et amour, sa ville pleine de souvenirs littéraires : les traces de l’Université fondée en 1467 par Louis XI, malgré les protestations des Orléanais jaloux, l’ancien collège de Jésuites — alias le Vieux-Lycée — où professa Lakanal, où en 1902 Henri-Alban Fournier fut élève de philo, auquel en 1937 quelques intimes qui s’appelaient Roger Secrétain, René Lalou, Marcel Abraham et Henri Gillet donnèrent l’illustre patronyme. Nous saluâmes la maison de ce jeune poète berrichon encore inconnu, Francis Reeves ; celle, plus humble encore, de Jeanne B.... la Valentine Blondeau du Grand Meaulnes, l’actuel Lycée technique féminin qui fut couvent, puis collège libre et vit l’élève Georges Bernanos vers 1903…

Mais le sud nous attendait, le sud du département, ce « seul district en France où le bon sens ait trois dimensions », comme disait Giraudoux, qui vécut quelques années de son enfance à Cérilly, en face de la maison de Charles-Louis Philippe... Voici le village de Meaulne au nom immortel, la gare de Vallon-en-Sully, la côte des Riaudes, la chapelle de Sainte-Agathe, le pont sur la Queugne, la « longue maison d’école », ce petit bourg d’Epineuil, petit village de France qui suffit à créer un univers...

« Et si nous éprouvons la nostalgie de l’enfance, conclut avec émotion M. Henri Gillet, de ce monde qui n’est jamais puéril, repartons à la découverte de ce pays du Berry, cette terre solide, rugueuse, mais qui sait s’ouvrir sur la réalité du rêve et sur le ciel. »