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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1962 et 1963

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[28] Mardi 22 mai 1962  
Jean-Jacques Rousseau
MM. Adam, Raimond & Boudet, professeurs au lycée Pothier d'Orléans

M. ADAM, professeur de philosophie, traita le premier thème : « Rousseau et le mythe du bon sauvage », où il s’efforça de dégager l’origine de la philosophie de Jean-Jacques, et en particulier lors de sa fameuse conversation avec Diderot à Vincennes et lors de l’élaboration du Discours sur l’origine de l’inégalité. Rousseau a toujours cherché à retrouver l’homme dans sa pureté, loin des corruptions de la civilisation. « Écoute les hommes et ferme les livres », dit-il dans la Profession de Foi du Vicaire Savoyard.

M. RAIMOND étudia ensuite « le culte de la sagesse et du bonheur quotidien d’après La Nouvelle Héloïse ». Le conférencier montra que Rousseau, bien qu’il eût placé dans son roman des tableaux authentiques de la vie paysanne du canton de Vaud, fut beaucoup plus qu’un peintre des mœurs de son temps ; il fut un réformateur des mœurs du XVIIIe siècle. Les lecteurs français ont trouvé des leçons de bonheur quotidien, de simplicité et de pureté, à tel point que certains admirateurs voulurent vivre à la manière du ménage Wolmar. M. Raimond a trouvé, dans l’histoire de l’Orléanais, plusieurs « originaux » qui voulurent mettre en pratique les leçons de La Nouvelle Héloïse.

M. BOUDET, traita, lui, un sujet plus particulièrement local, puisqu’il parla d’une orléanaise à la fois très connue et méconnue, qui fut la compagne de Rousseau : Thérèse Levasseur. En effet, les registres de la paroisse Saint-Michel, disparue pour laisser place au Théâtre Municipal d’Orléans, font mention de son acte de naissance le 21 septembre 1721. M. Boudet a cherché à réhabiliter cet être primitif et ignorant, mais dévoué, qu’on présente d’habitude comme une harpie, en nous invitant à relire les pages des Confessions où Rousseau la dépeint sans flatterie, mais où il reconnaît que, grâce à elle, il a vécu heureux tant qu’il pouvait l’être.

 

[29] Mardi 15 janvier 1963
La mort de Pascal
Michel Adam, professeur au lycée Pothier d'Orléans

Présentation

Cette conférence se place dans le cadre de la commémoration du tricentenaire de la mort de Pascal. En effet, l’année 1962 a vu la publication de nombreux commentaires sur le philosophe, notamment une mise au point des recherches entreprises depuis le début du siècle, depuis la célèbre édition scolaire Brunschvicg, et en particulier sur le problème que pose le manuscrit des Pensées, problème partiellement élucidé par les recherches de M. Lafuma.

Cette mise au point, on la trouvera dans la toute récente publication de la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, ville natale de Pascal ; on pourra y lire, entre autres, une étude de M. Henri Gouhier, professeur en Sorbonne, dont M. Adam a été l’élève, étude intitulée Pascal et les humanismes de son temps. Un autre ouvrage récent, utilisant les méthodes modernes de la caractérologie, Le caractère de Pascal de M. L. Jerphagnon, nous offrira d’intéressants aperçus, car, en dépit des commentaires nombreux sur la pensée, nous connaissons fort mal l’homme, et encore moins les dernières années de sa vie. Ce sont justement ces années-là que s’efforcera d’étudier M. Adam. Ce n’est pas l’énigme médicale — objet de savantes études — qui intéresse M. Adam, mais le problème humain et religieux. On s’imagine volontiers, sur la foi de Gilberte Périer, la sœur aînée de Blaise, que la fin de sa vie a été celle d’un ascète, d’un misanthrope retiré de la société. Or sa correspondance, avec le mathématicien Fermat notamment, prouve le contraire. « Sa piété, dit M. J. Mesnard, un de ses commentateurs, ne l’empêche pas de se mêler au monde et de placer très haut l’idéal de l’honnêteté, première étape sur la voie de la charité ». Cette charité, d’ailleurs, n’est jamais restée théorique.

Tous les amateurs de curiosités biographiques savent que Pascal, inventeur des carrosses à cinq sols avec son ami le duc de Roannez, est le promoteur des transports en commun. Ce que l’on sait moins, c’est que les bénéfices de cette entreprise étaient destinés à l’entretien de l’Hospice des Pauvres de Blois. Pascal n’a donc jamais cessé de s’intéresser au « monde ». D’autres problèmes, plus graves, se posent : comment ce malade chronique, auteur de la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies a-t-il envisagé la mort ? On l’a presque considéré, depuis sa fameuse « conversion ». Or, ne lui a-t-il pas fallu moins de huit ans pour se bien préparer à cette mort ?

M. Adam, qui est en train d’achever sa thèse de doctorat, s’est spécialisé dans la pensée morale et religieuse du XVIIe siècle. Pascal éveille dans chaque conscience un retentissement humain, que l’on soit croyant ou « libertin » et, comme le dit un incroyant célèbre (il s’agit d’Alain) : « Pascal plaît à tous, aussi bien à ceux qui refusent l’Eglise ».

Compte rendu

Pour bien comprendre Pascal et son évolution pendant ses dernières années — nous dit M. Adam en préambule — il faut bien considérer l’expérience du 23 novembre 1654 et le fameux « Mémorial », dont les avant-derniers mots, « Renonciation totale et douce », sont significatifs : avant de connaître la mort réelle, biologique, il faut mourir au monde, mourir à soi pour trouver Dieu. La mort est bien sûr un phénomène physique — médecins et philosophes ont élaboré de nombreuses thèses, parfois délirantes, sur les causes de la mort de Pascal — mais elle apparaît surtout comme un fait de pensée (qu’on relise le passage sur le « roseau pensant ») et un principe de morale : la mort est une technique pour dominer les passions ; la pensée de la mort mène à une ascèse.

Qui dit ascèse dit, par étymologie, long exercice. Comment donc Pascal est-il mort peu à peu à lui-même pendant ces huit années ? M. Adam parle de ses conversions successives ; il ajoute : à l’intérieur de sa propre religion, c’est-à-dire des étapes : 1656, 1658 et la crise de 1659, date à laquelle Pascal se consacre presque entièrement à son apologie, dont le véritable sujet est le problème du perfectionnement intérieur, toujours remis en question, ce qui explique en partie, selon M. Adam, que les Pensées soient restées inachevées. A partir de ce moment, il abandonne la science, qui n’est plus à ses yeux qu’un métier et, s’il s’intéresse aux problèmes pratiques comme celui des « carrosses à cinq sols », c’est uniquement par charité et charité véritable sans hypocrisie ni publicité. Pascal restera dans ses actes généreux toujours anonyme ; le voilà, trois ans avant sa mort, « sorti du monde ».

M. Adam aborde alors la troisième partie de son exposé : quelle était donc la nature de Pascal pour que cette « conversion » fût si longue ? Et de laisser la parole à la science moderne. La caractérologie range Pascal dans les « passionnés » et même les « passionnés accentués » (selon Le Gall) avec des défauts bien marqués : orgueil, goût du totalitarisme, susceptibilité, envie de dominer, etc. M. Adam, avec une précision également toute scientifique, montre que cette vue actuelle s’accorde avec ce que nous savons du tempérament de Pascal d’après les témoignages du temps. Peut-être avons-nous été un peu déçus de découvrir dans l’anecdote de « la roulette » quelques côtés mesquins chez l’homme. Mais ces petitesses, qui trahissent un orgueil extrême, permettent d’apprécier l’effort extraordinaire qu’a dû faire Pascal pour se vaincre, se dépouiller du « vieil homme », pour arriver à cette pauvreté finale, si proche de la sainteté...

Après cette étude solide, mais qui n’a jamais paru trop savante, M. Adam a tenu à nous égayer un peu par un pastiche, celui d’un passage célèbre du Port-Royal de Sainte-Beuve : « L’enterrement de Montaigne » ; à son tour il a imaginé le cortège funèbre de Pascal du XVIIe siècle à nos jours : morceau digne des meilleures anthologies du pastiche.

[30] Mardi 12 février 1963
Marivaux
Jacques Boudet, professeur de khâgne au lycée Pothier d'Orléans, et André Lingois, professeur au lycée B.-Franklin d'Orléans

Présentation de la conférence

Dans la journée du 12 février 1763, au domicile de Mlle de Saint-Jean, rue de Richelieu, mourut Pierre Carlet Chamblain de Marivaux. Sa mort fit peu de bruit ; sa vie d’ailleurs fut toute de discrétion. Les années 1720 avaient vu à la fois son mariage et sa ruine : la banqueroute du système de Law l’obligea à vivre de sa plume. Les dates de son existence se confondent avec celles de ses pièces : à partir de 1728, il donne presque toutes ses comédies aux Italiens ; selon la rumeur publique, Marivaux, veuf de bonne heure, se lie d’amitié avec la plus brillante de ses interprètes, Rosa Benozzi, surnommée « Silvia », après l’interprétation de ce rôle dans le Jeu de l’Amour et du Hasard. Le seul événement important et public de cette vie retirée est son élection à l’Académie en 1743, élection difficile, due aux manœuvres de Madame de Tencin, mais les Quarante avaient surtout tenu a faire pièce à Voltaire. Ils le lui firent bien sentir et l’archevêque de Sens, qui reçut Marivaux, affirma bien haut qu’il n’avait pas lu ses œuvres et qu’on l’avait élu pour « son bon cœur » ! On se contentait, parfois, de lui reconnaître de l’esprit. Le Marivaux que nous évoquons aujourd’hui, grâce aux travaux de la critique moderne, aux représentations de la compagnie J.-L. Barrault et celles, plus récentes, de Roger Planchon, n’est donc pas celui que les contemporains ont jugé, ni celui que les lecteurs du XIXe siècle ont cru découvrir. De son vivant, l’homme de théâtre n’a eu bien souvent qu’un succès d’estime et certaines de ses comédies n’ont pas dépassé la troisième représentation. L’une d’entre elles, L’Ile de la Raison, sifflée en 1727, a dû attendre 1950 pour être jouée, par une troupe d’amateurs, pour le plus grand émerveillement de la critique. Aux yeux du grand public, Marivaux reste, par définition, le créateur du « marivaudage », c’est-à-dire le comble de l’insincérité, le dialogue affecté, l’absence de passion, en un mot, une préciosité dans le style Fragonard ou Boucher. Un tel contresens a la vie dure.

Au début de sa carrière littéraire, Marivaux s’était cru aussi romancier. Ses œuvres de jeunesse comme le Pharsamon furent discutées ; mais celles qu’il laissa inachevées, La Vie de Marianne, Le Paysan parvenu, connurent paradoxalement le succès : cinq éditions en un an. Les histoires de paysans se multiplièrent jusqu’au célèbre Paysan perverti de Rétif. Le XIXe siècle, en revanche, n’accorda aux romans de Marivaux qu’un intérêt relatif.

En 1830, cependant, deux érudits, Duviquet et Duport, les rééditèrent, mais en les mettant « au goût du jour », c’est-à-dire qu’ils se permirent de tronquer et de corriger. Ce n’est que depuis l959, grâce au travail de restauration de M. Deloffre, professeur en Sorbonne, que nous pouvons lire le texte original des romans de Marivaux. Il reste à la critique de faire valoir le dernier aspect de cet auteur : le journaliste. Ce terme d’ailleurs convient mal : peut-on appeler « journal » Le Spectateur français, L’Indigent philosophe ? Ce sont plutôt des chroniques, des mémoires, des réflexions au fil des heures avec, ça et là, des reportages, des pages de critique, des « scénarios » même... N’y aurait-il pas en Marivaux du Diderot, du meilleur, celui de Jacques le Fataliste et des Lettres à Sophie Volland ? En relisant Marivaux prosateur, on se rend compte de sa « modernité ». La Vie de Marianne et le Paysan parvenu ont frayé, sans éclat il est vrai, une voie nouvelle au roman, plus que Gil Blas ou Manon Lescaut ; on trouve déjà — surtout dans Marianne — cette « psychologie romanesque » dont parle Radiguet. L’importance de l’événement diminue ; il n’est plus que le « prétexte aux aventures spirituelles qui font tout le roman ». La phrase paraît embarrassée ; elle n’est en réalité qu’approximations, approches, suggestion globale de ce qui résiste à l’analyse ; c’est déjà — un peu timidement peut-être — la phrase de Proust. Ne sommes-nous pas bien loin de l’image d’un petit maître charmant, d’un peintre de pastel évoquant un monde de convention mélancolique et suranné ?

Compte rendu

« Marivaux tel que la postérité l’a connu et méconnu » fut le premier point de cette étude. Après un bref rappel des principales œuvres de Marivaux, M. LINGOIS souligne l’opposition qu’il rencontra lors de sa candidature à l’Académie française où il fut reçu grâce à Madame de Tencin. Son crime le plus grand fut d’avoir créé le « marivaudage ». Ce terme, d’après La Harpe, reste pour nous le synonyme de jeu précieux, de flirt intellectuel : il fut durement caractérisé par Voltaire dans cette boutade : « Marivaux pèse des œufs de mouches dans des balances de toiles d’araignées ». Des contemporains et surtout des ecclésiastiques, comme le souligne M. Lingois, affirmaient qu’il travaillait à la « décomposition » du style. Ici se fait un rapprochement avec le style de Proust qui fut souvent traité de « galimatias ». L’œuvre de Marivaux a connu des succès mais aussi des échecs cuisants : ses romans furent très estimés, mais son théâtre se trouve vite démodé. Pourtant Beaumarchais aurait dû reconnaître une dette à son égard et M. Lingois voit dans le personnage de Triochin(Double Inconstance), la préfiguration de Figaro. Marivaux a été victime d’un long contre-sens, on lui reconnaissait une grâce réelle mais surannée, celle des bibelots et des parchemins jaunis. Théophile Gautier a toutefois eu le mérite de trouver dans ce théâtre un souffle shakespearien à la manière de Comme il vous plaira. La critique universitaire corroborera le contresens élaboré. Marivaux devient un poète courtois, un Chrétien de Troyes au pays de Watteau et on attendra 1880 pour le voir complètement réhabilité. « Mais alors, qu’est-ce que le marivaudage ? » Ce n’est pas un jeu de salon, répond M. Lingois ; il peut s’expliquer par une réaction de pudeur blessée, par une peur de se découvrir au monde et Giraudoux voyait dans ce théâtre « des scènes de mariage et de fiançailles du monde vrai ».

Après cette mise au point va être évoqué le problème de la psychologie romanesque à travers la Vie de Marianne et Le paysan parvenu, aspect le moins connu, pour ne pas dire plus... de Marivaux, et M. BOUDET nous fait revenir cinquante ans en arrière. En 1913, on invite A. Gide, au cours de quelque enquête littéraire, à désigner les dix romans français qu’il préférait : au dixième rang, il plaça La Vie de Marianne. D’autre part. M. Deloffre, professeur à la Faculté de Lyon, qui en a édité le texte dans la collection Garnier, qualifie ce roman d’excellent et de très moderne. Une lecture rapide nous révèle un thème banal et romanesque : une jeune orpheline, que l’on devine de bonne condition, se tire à son honneur des situations les plus scabreuses et se marie selon son cœur et sa haute condition. Larroumet, qui a fait des erreurs, concède M. Boudet, a dit aussi d’excellentes choses et il nous donne ce conseil : La Vie de Marianne est un livre qu’il faut lire à petites doses. Pour lui, c’est le plus moderne des romans du XVIIIe siècle ; il l’est plus que La Nouvelle Héloïse, plus que Manon, autant que Les liaisons dangereuses. Au XVIIIe siècle, il avait connu le succès, à cause des malheurs de l’héroïne auxquels étaient très sensibles les lecteurs qui cherchaient alors les occasions de se pâmer, de rougir, de pleurer. A l’époque, il apparaissait réaliste et social. Marivaux fait parler les petites gens (lingères, boutiquiers, cochers de fiacre et la critique se fit parfois vive contre celui qui osait mettre en scène « la vile populace ». En 1963, ni la sensibilité ni le réalisme ne nous intéressent ; nous avons les larmes moins faciles et, en fait de réalisme, nous en avons vu bien d’autres, observe M. Boudet, qui sait avec beaucoup d’habileté nous faire découvrir les mobiles du cœur féminin dans ce roman où le dessein de Marivaux est très semblable à celui de Proust dans la Recherche du temps perdu. En effet, les aventures de Marianne ne sont pas racontées par un tiers observateur, mais par une femme arrivée à l’âge mur qui a le loisir de contempler sa destinée en « se penchant sur son passé ». Le grand intérêt de l’œuvre réside dans l’histoire d’une destinée revécue. Cette femme qu’est devenue l’héroïne (l’autre titre du roman est Aventures de Madame la Comtesse de... ) détient la clé psychologique des gestes et des paroles d’autrefois qui ne servaient que de prétextes aux vrais réflexes de l’âme. L’auteur fait preuve d’une extrême subtilité dans la connaissance du cœur féminin,, avec ses incertitudes les plus inattendues, sa duplicité, sa coquetterie, sa naïveté, sa jalousie, son oubli volontiers du passé. M. Boudet nous fit alors une excellente lecture, fine et nuancée, de certains épisodes : la scène du soulier fut particulièrement appréciée, scène où l’auditoire put très bien saisir le rapprochement entre la langue de Marivaux et celle de Proust. Nous avons senti comment les détours, les sinuosités, les reprises, les adjonctions successives nous font suivre la marche du sentiment qui se découvre peu à peu.

Cette analyse si subtile se retrouve à un degré moindre dans Le paysan parvenu. Aussi M. LINGOIS voit-il dans les deux romans une sorte de diptyque présentant deux aspects complémentaires du talent de Marivaux. On pourrait dire que Le paysan parvenu est de sexe masculin. Il suit la veine burlesque (aventures d’un personnage amené à faire des métiers vils sans rien perdre de sa bonne humeur). On y retrouve des traits de roman picaresque (Gil Blas de Lesage). Il dépeint l’ascension d’un jeune homme de province qui réussit grâce au hasard et aux femmes, en particulier grâce à une vieille fille qu’il épousera ; il devra aussi sa fortune à un noble, M. de Dorsan. Ce roman psychologique, observe M. Lingois (un jeune homme qui part à la découverte du monde), nous présente, en une sorte de triptyque, le peuple, les bourgeois et les nobles. Mais là n’est pas l’intérêt essentiel de ce roman ; suivant le procédé utilisé dans la Vie de Marianne, les aventures de ce jeune paysan sont racontées par l’homme vieilli qui juge sa vie lorsqu’il a acquis la clairvoyance et « l’affinement de son instinct ». Puis notre collègue sut nous faire goûter, par la lecture de quelques épisodes très suggestifs, la sensualité de cette atmosphère « à la Crébillon fils », comme il l’appelle, où évoluent ce jeune homme qui « respire la santé, la plénitude, qui est amoureux de l’amour », et ses partenaires mûrissantes. Il nous fait assister à la transformation de cet ingénu en train de perdre son ingénuité et souligne la qualité de l’humour très neuf que l’on ne trouve ni chez Lesage, ni chez Voltaire. L’ouvrage est resté inachevé. Pourquoi ? M. Lingois nous propose trois réponses : paresse ? intention de roman picaresque ? défaut d’intérêt pour le paysan lorsqu’il est « parvenu ».

Une lecture du Préjugé vaincu animée par les comédiens de la « Jeune Scène » du lycée Pothier clôtura la séance. La distribution était la suivante : Angélique, Mlle Bertrant (lettres supérieures), Lisette, Mlle Nicot (lettres supérieures) ; le marquis, M. Bouton-Hugues (mathématiques élémentaires) ; Lépine, M. Guyomard (philosophie) ; Dorante, M. Bourdin (lettres supérieures).

 

[31] Mardi 19 mars 1963
Réalité et poésie dans le Grand Meaulnes
Clément Borgal, ancien élève de l'E.N.S., professeur au lycée Pothier d'Orléans

Présentation de la conférence

Au début de l’été 1913 paraissait à la N.R.F. la première livraison du roman d’Alain-Fournier, jusqu’alors seulement connu dans les cercles de poésie et par les lecteurs de la chronique littéraire de Paris-Jour. L’auteur, malgré un légitime désir de publicité, n’avait pas voulu attendre la parution en volume qui lui aurait permis de participer au Goncourt (lequel récompensa La Guerre des Boutons de Pergaud). Alain-Fournier en avait fait l’aveu l’année précédente dans une des dernières lettres familières qu’il écrivit à René Bichet — le petit B… : « J’ai renoncé à publier ça en bouquin avant le Prix Goncourt. Le prix vous empêche à jamais d’être aimé comme il faut… Je n’aurais voulu l’avoir que pour voir ma gueule dans les journaux. » (2 nov. 1912)

Alain-Fournier avait raison de se méfier des récompenses encombrantes. Le livre devait avoir un retentissement bien plus grand que s’il avait connu trop tôt les honneurs officiels. Mais c’est peut-être aussi parce qu’est née après la guerre une « légende d’Alain-Fournier ». M. Clément Borgal, auteur d’un Alain-Fournier aux Editions Universitaires, dans la collection « Classiques du XXe siècle », et qui vient de publier, dans « La République du Centre », Le Grand Meaulnes ou le Drame de la Joie a déjà, en décembre 1957, dans le cadre des conférences de l’Association G.-Budé, livré assaut à cette tenace « légende d’Alain-Fournier ». M. Borgal en avait, à juste titre, rendu responsable la sœur de l’auteur, Isabelle Rivière, auteur des Images d’Alain-Fournier, véritables images d’Epinal… autour d’Epineuil. M. Borgal montra brillamment que cet « enfant de chœur » se révéla capable de cruauté et de dureté, que ce rêveur fut un homme d’action, passionné et tourmenté.

Une légende du même ordre s’est créée autour du livre et de son héros, d’autant mieux que Fournier a mis visiblement beaucoup de lui-même et de ses rêves dans son Augustin Meaulnes. La rencontre d’Yvonne de Galais au cours de la Fête étrange est, comme chacun le sait, la transposition de l’apparition du Cours-la-Reine, le jour de l’Ascension 1905. De même on ne peut totalement apprécier Le Grand Meaulnes que si on le replace dans son cadre littéraire : celui du Symbolisme ou plutôt du post-Symbolisme dont s’est nourri le khagneux de Lakanal, lecteur impénitent de Jammes, Laforgue et Stuart Merrill. L’originalité de Fournier c’est d’avoir laissé décanter toute cette poésie et de n’en avoir gardé qu’un halo mystérieux… C’est un roman religieux, disent les autres, s’efforçant de ne voir dans l’aventure de Meaulnes qu’un symbole. Naguère un historien du roman (M. Albérès) plaçait ce livre parmi les « romans de la quête mystique ». Ne serait-ce pas une vue un peu simpliste ? Quand je relis Le Grand Meaulnes, j’avoue oublier le symbole, l’aspect fantastique pour en admirer la réalité familière, ou plus exactement la rencontre discrète de la réalité et de la poésie. Avoir retrouvé la poésie « dans sa source populaire, dans le provincial, le primaire, l’école du village » (selon le mot de Thibaudet), voilà le mérite d’Alain-Fournier qui rêvait d’écrire « des vers qu’on puisse lire aux veillées… des romans comme on les écrit en Angleterre, pour les paysans, pour les instituteurs… ». Bien sûr, on n’explique pas le « Pays sans Nom » avec une carte d’Etat-Major, en cherchant les domaines abandonnés entre La Chapelle-d’Angillon et Nançay, mais tous ceux qui ont fait, en 1958, lors de la sortie « Budé », sous la conduite de M. Borgal, le « pèlerinage aux sources » : « la longue maison basse » qu’est l’école d’Epineuil-leFleuriel, le bourg, l’auberge, au loin les villages de Vallon et de Meaulne (ce si beau nom sort du terroir enfantin d’Alain-Fournier) — tous ont été frappés par l’exactitude photographique du roman. L’univers d’Alain-Fournier est à la fois réel et poétique, — et non pas de cette poésie facile faite des parfums des choses évanouies et des brumes de Sologne, mais de cette poésie intérieure qui nous laisse entrevoir « l’Autre Monde » ou « l’Autre Vie » qui est peut-être celle-ci, que nous ne savons plus voir. Il l’a répété souvent : « Je voudrais redonner chaque petit morceau de réel strictement tel qu’il s’est déposé en nous… Et l’image doit éveiller chez le lecteur exactement les mêmes impressions que la réalité avait fait naître, le même sentiment de tout ce monde inconnu qui l’entoure… »

Compte rendu

M. Clément Borgal est parti dans son introduction du jugement un peu hâtif que portent assez souvent les jeunes lecteurs : ceux-ci ne s’attardent guère aux éléments de la réalité, tandis que la poésie leur paraît déjà désuète. Le conférencier va donc s’attacher à montrer l’énorme part du réel dans le Grand Meaulnes et, en historien scrupuleux, la minutie incroyable de la peinture de cette réalité.

Certes, l’utilisation de la biographie est souvent dangereuse, mais est-il possible de pénétrer le Grand Meaulnes par une autre voie ? Evidemment, les lecteurs qui cherchent l’essence du roman, qui n’aiment les œuvres que "comme si elles étaient trouvées dans une bouteille à la mer", selon le mot de Julien Benda, ont pu se désintéresser un peu de la longue comparaison des éléments romanesques et des éléments empruntés à la réalité ; mais le Grand Meaulnes nous toucherait-il tant s’il était de pure fiction ? En revanche les amateurs — nombreux j’en suis sûr — de géographie littéraire ont dû trouver plaisir à apprendre que le cadre du roman est resté presque inchangé, que la réalité villageoise est là, que l’oncle Florent, les grands-parents, Jasmin Delouche ont existé. M. Borgal, au cours d’un de ses voyages à Epineuil, a rencontré un « vieux » qui lui a dit tout fier : « Vous savez, Boujardon, le Boujardon du Grand Meaulnes, eh bien, c’est moi ! »

Comment Alain-Fournier, à partir des souvenirs de son enfance, de son « amour impossible », né de l’apparition de « Taille-Mince » au Cours-la-Reine, de son aventure charnelle avec Jeanne B…, a élaboré son chef-d’œuvre, c’est ce que M. Borgal nous a soigneusement montré en relatant les étapes de la genèse du roman, qui eut huit titres successifs et au moins trois ébauches : d’abord « Les Gens du Domaine » où, chose curieuse, on ne trouve aucune trace de celle qui sera Yvonne de Galais ; ensuite, « Le Pays sans Nom », où la jeune fille se nomme Madeleine, en souvenir de Dominique de Fromentin ; enfin, « Le Jour des Noces », ou Alain-Fournier introduit le sentiment de la dégradation, suggérée par l’emploi des prénoms (Meaulnes aime Anne et, comme dans la réalité, se contente d’Annette).

Ce qui est significatif, nous dit M. Borgal, c’est que, dès le début de ces ébauches, Alain-Fournier a senti que la poésie devait s’insérer dans le réel, comme l’a dit Rivière vers 1907 dans une lettre à Gide : « Fournier a le sens du merveilleux à l’intérieur de la vie de chaque jour ». Le conférencier se livra ensuite à une véritable exégèse des sources concernant les personnages, les lieux et les événements. Il est facile de voir que toute la première partie est une chronique exacte de la vie d’Henri à Epineuil. Mais l’aventure de Meaulnes est vraie aussi, en ce sens qu’elle traduit les rêves authentiques de l’enfance du narrateur. La poésie devient là une précision de la réalité. On a beaucoup parlé, à propos de cette poésie, de symbolisme. Et, à ce sujet, M. Borgal, dès le début de sa conférence, avait pris soin de mettre fin à cette querelle des influences littéraires. Fournier s’est nourri de Laforgue, James, Claudel, Gide et de tous les poètes qu’il découvrit en khâgne avec Rivière et René Bichet, mais ils ne sont pas présents dans son œuvre. Il est impossible de distinguer chez lui sa culture de sa nature ; il pense, il vit littérairement ; la littérature, comme le rêve chez Nerval, s’est épanchée dans sa vie…

Il restait à M. Borgal, dans la dernière partie de son exposé, à examiner dans quel sens s’est produite la transformation de la réalité en poésie. Alain-Fournier a opéré une « idéalisation », en éliminant toute sensualité (et cette édulcoration est responsable du mythe de son angélisme), ceci pour une raison esthétique d’abord, fondamentale ensuite, car, selon lui, le véritable tragique est « non de chair, mais d’âme ».

A propos du passage de la réalité à la poésie, le conférencier a parlé très justement de « dialectique métaphysique ». En effet, A.-Fournier part de la réalité du monde qui l’entoure ; or ce monde révèle un « Autre Monde », une « Autre Vie », en quelque sorte une « sur-réalité » ; la rencontre de la jeune fille lui prouve l’authenticité de cette autre vie qu’il vient de rêver ; ensuite il part à sa recherche, comme dans une « quête mystique » ; mais cette réalité retrouvée est dépassée, dès que connue ; elle retourne alors au rêve par la reconstitution du souvenir, c’est-à-dire par la poésie. La connaissance de cette poésie, toute de sympathie, d’humilité, de discrétion, conclut M. Clément Borgal, rend Alain-Fournier encore plus proche de chacun de nous, en qui demeurera toujours « un petit Meaulnes ».

 

[32] Mardi 19 novembre 1963
Aristophane : la portée et la signification de son comique
Fernand Robert, professeur à la Sorbonne, secrétaire général de l'association G.-Budé

Présentation de la conférence

M. Fernand Robert, professeur de littérature et de civilisation grecques à la Sorbonne, ancien membre de l’Ecole française d’Athènes, est l’auteur d’une thèse traitant de l’architecture religieuse de la Grèce, ayant dirigé des fouilles importantes à Délos, ainsi que de nombreux ouvrages de valeur : Homère (P.U.F., 1950), L’Humanisme, essai de définition, La littérature grecque (Que sais-je ? 1955). Ce n’est pas l’homme Aristophane qu’il nous découvrira — nous connaissons fort mal sa vie (les seuls dates sûres étant celles de la représentation des pièces arrivées jusqu’à nous) — mais le poète comique, d’un comique grossier d’abord, qui réjouit encore aujourd’hui les jeunes lecteurs et dont ils gardent quelques images simples : Strepsiade, dans la première scène des Nuées, regardant son fils dormir, Socrate, accroché dans un panier au plafond de son « pensoir » ; ou les propos grivois tenus dans L’Assemblée des Femmes. Cet aspect-là, plus accessible il est vrai, ne doit pas nous faire oublier la véritable création d’Aristophane : la poésie.

 

Compte rendu

C’est une « lecture nouvelle » d’un grand auteur, personnelle, dégagée des poncifs scolaires, que nous a proposée le conférencier.

Aristophane passe pour être le représentant de ce que les historiens appellent la « Comédie Ancienne », au schéma immuable : une scène de combat, au départ réelle, entre acteurs et chœur, à laquelle se substitue une discussion ; celle-ci aboutit à une solution, illustrée par une suite de tableaux ; tel est le schéma des Oiseaux, et il est facile d’y découvrir, à l’origine, des pratiques rituelles comme celles du cortège des Mystères d’Eleusis. Cette comédie ancienne, dit-on, est essentiellement satirique ; nous le voyons par exemple dans les Guêpes, satire du système judiciaire athénien, inspirée par la haine du dictateur Cléon, ou dans Les Nuées, grossière caricature de Socrate. Les commentateurs ont pensé évidemment trouver dans ces pièces les opinions politiques d’Aristophane et en ont fait le représentant d’une démocratie rurale, aux idées un peu simplistes. Cette vue est elle-même simpliste, de même que l’opinion selon laquelle un poète comique est forcément dépourvu d’idées et ne cherche qu’à faire rire.

M. F. Robert nous propose alors, d’une manière très originale, d’étudier attentivement la carrière d’Aristophane — lequel débuta à dix-neuf ans par une sorte de « revue de khâgne », destinée à brocarder ses professeurs —, en essayant de voir en lui le poète, non pas esclave d’un monde traditionnel, mais à la recherche d’une formule nouvelle et personnelle. Selon M. Robert il faut faire une coupure dans la carrière d’Aristophane, celle-ci se plaçant après la représentation de La Paix. A la violence des premières pièces, Les Acharniens ou Les Cavaliers, il ne faut pas chercher de cause profonde : Aristophane n’a pas de conviction personnelle politique, mais il met ses idées au service d’un parti ; dès qu’il n’est plus soutenu par ce parti, il se tourne vers ses têtes de turc préférées, les maîtres à penser, les professeurs, tel Socrate.

Le conférencier nous fait alors remarquer que les pièces de « la seconde période » d’Aristophane — entre autres Lysistrata (dont le sujet est scabreux, puisqu’il s’agit de la grève de l’amour chez les femmes et de ses… retentissements chez les hommes !), L’Assemblée des Femmes, le Plutus — offrent toujours le même caractère : il s’agit d’une utopie dont les conséquences sont comiques. Nous voilà donc bien loin du schéma rigide et pauvre de l’Ancienne Comédie et de la revue d’actualité satirique. Platon, faisant intervenir dans Le Banquet, le personnage d’Aristophane, avait parfaitement compris le génie du poète comique : il apparaît avant tout comme le créateur de mythes insolites, d’utopies extravagantes, mais chargées de poésie.

C’est sur cette image d’un authentique poète, souvent burlesque certes, mais aussi poète des choses familières — et on l’oublie trop au profit de la grossièreté et de la scatologie — poète de la nature, de l’univers, de la vie de l’esprit, que M. Fernand Robert termina sa causerie.

 

[33] Mardi 17 décembre 1963
Alfred de Vigny
Jacques Durandeau & André Lingois, professeurs de lettre au lycée Benjamin-Franklin

Présentation de la conférence

Les biographes, les amateurs de géographie littéraire et les historiens locaux n’ont pas manqué de signaler que le gentilhomme-poète avait des racines beauceronnes, puisque son grand-père posséda le domaine du Tronchet, au sud-ouest d’Etampes. Y a-t-il une inspiration beauceronne dans l’œuvre de Vigny ? M. Maurice Houdin, dans un article publié dans La République du Centre le 11-12-1963, prétend que oui, assez arbitrairement d’ailleurs.

Depuis la thèse de M. Pierre Flottes sur La pensée politique et sociale d’Alfred de Vigny (1927) et la biographie de M. Bertrand de La Salle (1939), depuis la monographie de Mme Denise Bélanger sur Les séjours d’A. de Vigny en Charente (1948), l’héritier des papiers d’A. de Vigny, M. Jean Sangnier, a publié en un gros volume des Mémoires inédits, fragments et projets d’A. de Vigny (1958). Ces mémoires ne renouvellent pas notre connaissance du poète ; ils ne jettent pas même sur son œuvre un éclairage sensiblement différent. Mais ils permettent du moins de préciser certains points de la biographie de Vigny, de découvrir la source de certains thèmes poétiques et surtout de mieux comprendre l’évolution de la pensée du poète, que l’on a accusé d’avoir, dans ses dernières années, « dénaturé son œuvre ».

D’autre part, l’auteur de La Maison du Berger s’est rendu célèbre par une diatribe contre cette invention récente. Est-il cependant aussi rétrograde qu’on veut bien le croire ? Il semble que non, si l’on étudie de près la pensée de Vigny et, en particulier, le poème seulement ébauché qui devait constituer une suite à la Maison du Berger.

Compte rendu

— « Vigny et la Charente », par M. Durandeau

Dans le préambule de sa causerie, M. Durandeau, après avoir affirmé qu’il « niait la génération spontanée du génie » et était convaincu que, « si l’hérédité et le milieu n’étaient pas l’essence du génie, du moins la première en déterminait la nature et le second en conditionnait les manifestations », se défendit de soutenir cette thèse dans l’étude des influences charentaises sur l’œuvre et la pensée de Vigny. C’est néanmoins ce qu’il fit tout au long de sa causerie en quatre points.

D’abord il brossa un tableau du site et du manoir du Maine-Giraud, l’unique domaine de Vigny, à l’aide de multiples citations extraites des Mémoires inédits du poète. Puis il fixa avec précision les dates des séjours de Vigny en Charente : il ne vécut que cinq ans environ au Maine-Giraud, en huit séjours consécutifs, les deux plus longs (un an et trois ans) entre août 1848 et novembre 1853. Ensuite, par un rapprochernent minutieux entre des poèmes célèbres (La Mort du loup et La Maison du berger) et les Mémoires inédits, le conférencier s’efforça de prouver que les paysages charentais contemplés par le poète étaient passés, à peine transposés, dans son œuvre ; les parentés sont certaines, en effet, mais elles doivent apparaître beaucoup plus à la lecture personnelle qu’à l’audition.

En troisième lieu, M. Durandeau montra comment la campagne charentaise avait réconcilié le poète avec la nature, comment le sentiment de la propriété terrienne avait provoqué son adhésion à l’Empire, régime d’ordre, et comment son intérêt grandissant pour la classe paysanne lui avait ouvert l’esprit et le cœur aux problèmes sociaux.

Enfin, le conférencier montra Vigny précisant au Maine-Giraud son attitude sur les problèmes de Dieu, de la destinée et de la grâce, à la lecture de la bibliothèque janséniste d’un grand-oncle et à la faveur de la « sainte solitude » campagnarde propice à la méditation.

Si la nature charentaise a indiscutablement influencé les œuvres de Vigny et son sentiment de la nature, il n’en reste pas moins que cette influence nous semble plus « circonstancielle » sur l’évolution politique, religieuse et philosophique : c’est au Maine-Giraud et non du fait du Maine-Giraud que Vigny a précisé sa pensée sur ces points. Cette partie eût pu être apparemment écourtée au profit d’une discussion plus précise et plus serrée des influences beauceronnes que M. Durandeau minimise, non à tort, semble-t-il.

— « Vigny et la poésie scientifique », par M. Lingois.

Après cet exposé académique, M. Lingois aborda un sujet plus limité, plus anecdotique, qui visait surtout à détendre et à égayer les auditeurs. Il avoua d’ailleurs en préambule tirer son érudition d’un numéro de la Vie du Rail qui contient un article bref, mais fort intéressant de M. A. Dupuy sur « Vigny et les chemins de fer ».

Bien sûr, M. Lingois est parti de la lecture des strophes célèbres de La Maison du berger : « Sur ce taureau de fer qui fume, souffle et beugle / L’homme a monté trop tôt… ». Il a cherché d’abord l’originalité de Vigny en comparant son opinion à celle des poètes ou écrivains de l’époque 1840-50. L’on s’aperçoit que les « archaïsants », amateurs de la diligence, sont déjà fort rares et qu’un Victor Hugo, dès 1837, fait l’éloge du nouveau mode de locomotion dans une lettre écrite de Belgique. Mais souvent, hélas ! les chantres du progrès sont de bien médiocres lyriques, comme le baron Guirmel qui fait paraître, à la suite des discours prononcés lors de l’inauguration de la ligne Paris-Orléans, des strophes prudhomesques à la gloire du chemin de fer et de notre ville : « Cœur de la France… où vient / La vie industrielle affleurer incessamment ! »

Le conférencier cite même, dans une excellente traduction, un poème anglais qu’on peut lire à la cathédrale d’Ely, intitulé The Spiritual Railway. D’autre part, la diatribe de Vigny est excusable, si l’on connaît l’émotion qu’il ressentit en contemplant, après la catastrophe de Bellevue le 8 mai 1842, les restes hurnains de certains de ses amis : « Quel auto-da-fé ! Quel horrible sacrifice à l’industrie ! » s’écrie-t-il, le lendemain, dans une lettre à la marquise de Lagrange. Cependant, dit M. Lingois, on aurait tort de voir en Vigny un penseur rétrograde. Au milieu de sa critique, il a d’ailleurs introduit des réserves et tolère le chemin de fer à des fins utilitaires et commerciales, à condition de servir « les grandes causes ». Ne serait-ce pas là une trace des idées saint-simoniennes de la première heure, comme le prétend V.-L. Saulnier ? Et le conférencier conclut en montrant la place de cet épisode dans l’ensemble du poème, longue méditation sur les grands problèmes : la Nature, l’Amour, la Pensée. Il fallait donc faire place à la civilisation dans ce qu’elle a parfois d’inhumain. On ne peut comprendre la pensée de Vigny dans ce poème si on ne lit pas l’ébauche du poème social qui forme une suite à La Maison du Berger et qui est La réponse à Eva : l’âge d’or de l’avenir. Le pessimisme de Vigny, l’amant de la rêverie et de la solitude, a cru parfois au progrès.

Au cours de ces deux causeries, des fragments de vers et de prose ont été dits par M. Legay, élève du lycée Benjamin-Franklin.