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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1960 et 1961

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

 

[24] Mardi 12 janvier 1960
Don Juan et ses métamorphoses
Michel Adam, professeur au lycée Pothier d'Orléans

D’emblée, M. Adam évoqua le Don Juan de Montherlant, héros réaliste qui abandonne la conception traditionnelle que l’on se fait du personnage ; mais le public de théâtre lui fit un accueil peu chaleureux. Retraçant les origines religieuses de ce personnage du XIVe siècle dont la perversité doit être châtiée, M. Adam en vint aussitôt à celui de Molière, héros d’une œuvre de circonstance devenu un mythe propre à chaque époque. Don Juan séducteur ? Certes, et celui de Molière prouve surabondamment combien il possède l’esprit de conquête. Don Juan refuse toute limite à l’amour, rejette les cadres sociaux, se rebelle contre toute organisation de la sensualité. Avec Roger Vailland, Don Juan devient odieux, organisant ses affaires sentimentales comme ses affaires professionnelles. Tristan, c’est l’homme de la passion unique, de la fidélité, alors que Don Juan reste constamment le maître de sa passion qu’il domine et oriente à sa guise, renouvelant sans cesse l’objet de ses amours.

Don Juan est l’homme de l’instant fugitif qui prépare sa nouvelle conquête dans le moment même où il assouvit son désir, et le Don Juan de Camus, issu du monde de l’absurde, devient l’homme de la quantité, accumulant les victoires. Quelle est la destinée de Don Juan ? Il accepte le repentir, mais refuse d’installer dans sa vie des valeurs transcendantes. En définitive, conclut M. Michel Adam, Don Juan, c’est le Prométhée chrétien.

 

[25] Mardi 23 février 1960
La religion de Louis XI
Pierre Mesnard, directeur du Centre d'études supérieures de la Renaissance, membre correspondant de l'Institut

Le conférencier s’excusa d’abord d’avoir choisi un sujet scabreux, en ce sens qu’il ne cesse d’alimenter les controverses des historiens.

Et c’est des historiens qu’il fit d’abord le procès. Ouvrages d’études et manuels scolaires suscitent une égale réprobation chez M. Mesnard, qui attache une grosse importance au portrait physique que l’on a coutume de faire de Louis XI. Comment voulez-vous, dit-il en substance, que ce visage ingrat et laid n’inspire pas une répulsion, que l’on a tenté d’étendre également à l’homme intime. Il est donc de bon ton de médire aussi de sa religion : ce personnage menteur, vil, cruel ne pouvait être qu’un faux dévot.

Ces prémisses posés, M. Mesnard déclare d’emblée vouloir défendre la thèse adverse. Il le fera avec brio, en bon avocat, mêlant adroitement l’ironie et le sérieux, appuyant ses remarques sur une iconographie incontestable, parfois peu connue.

Il s’attachera d’abord à montrer que Louis XI enfant n’était pas ce laideron que l’imagerie populaire a fait passer à la postérité. Ce qui lui permet d’affirmer que ce roi n’a pas toujours été ce vieillard cacochyme auquel sont demeurés fidèles les livres de classe. Au moral, ce roi, démontré fourbe, avare, féroce, a été « relativement correct » au milieu des « fauves » qui l’entouraient.

L’enfant, né à Bourges, ne fut pas élevé dans le luxe, et la cour était pauvre. A Loches, il grandit dans la même austérité. Son caractère s’affirma reconnaissant et fidèle ; maints exemples le prouvent. Son précepteur en fit un élève pieux et studieux. De cette éducation chrétienne, il retira une grande humilité, dont certains de ses contemporains parurent lui faire grief. Méditatif, très discipliné dans ses mœurs, le jeune garçon eut peu de camarades.

Le dauphin se montre courageux, subtil, précocement apte à gouverner et à surmonter les difficultés, ce dont Charles VII prend ombrage. Son premier mariage ne lui causa que désillusion. Son second fut plus heureux et lui permit de s’affirmer bon époux et bon père.

Ce roi très chrétien est essentiellement un pèlerin. Il fera à lui seul autant de pèlerinages que tous les autres rois réunis. Il multiplie les « pèlerinages opérationnels », qui l’aident à affermir son autorité. Sa mort sera aussi édifiante que sa vie, et M. Mesnard conclut en invitant ses auditeurs à rectifier, si nécessaire, leur jugement sur ce roi si calomnié.

 

[26] Mardi 16 avril 1960
Jules Lemaître, parisien du Val de Loire
Pierre Moreau, professeur à la Sorbonne

« On ne le lit plus guère Jules Lemaître », constate M. Moreau, qui souligne l’esprit et le bon sens de ce Parisien qui était un provincial. Il évoque tout d’abord les lectures de l’enfant, la fraîcheur de ses admirations, l’élève de l’École Normale Supérieure, le maître de la chaire des Lettres de l’Université de Besançon, le chroniqueur-né lancé à la conquête du Paris de 1885.

L’orateur évoque ensuite la vie parisienne d’alors, ses artistes, ses écrivains, ses chansonniers, ses pamphlétaires, ses journalistes, qui semblent vivre au rythme de la musique d’Offenbach et dont les silhouettes traversent les Impressions de théâtre de Jules Lemaître. Celui-ci saisit en pointe sèche et en taille douce des types d’hommes et de femmes qui, comme le mobilier, sont marqués par le « modern’ style ». Le dilettantisme est le mal à la mode.

Jules Lemaître a su apprécier les bienfaits d’un scepticisme souriant, qui cache peut-être un fond inavoué de désespoir.

Au soir de sa vie, dans sa maison familiale de Tavers, il chante, en vers et en prose, la poésie des paysages mesurés du Val de Loire et, en concluant, le conférencier rend hommage à cet amour de la terre natale qui n’a cessé de hanter ce dilettante.

 

[27] Mardi 24 mai 1960
L'humanisme à la fin de l'Antiquité
Pierre Courcelle, professeur au collège de France

Les lecteurs de La République du Centre connaissent l’attachante personnalité de M. Courcelle, par l’interview qu’il a accordée au journal, en 1959, dans la série des « Orléanais à Paris ». En effet, né à Orléans en 1912, M. Courcelle a fait toutes ses études secondaires au lycée Pothier où il fut l’élève des Lejeune, des Leprince et où il fut lauréat du Concours général en thème latin, inaugurant ainsi, dès le lycée, de brillantes études de latiniste A 18 ans, il entre à l’École Norrnale Supérieure, puis à l’École des Chartes, et, dès cette époque, on le voit souvent travailler à la bibliothèque municipale d’Orléans, où il étudie les manuscrits de Boèce. Après son succès à l’agrégation des Lettres, il est nommé membre de l’École Française de Rome, puis directeur adjoint de l’Institut Français de Naples. Il soutient à 30 ans sa thèse sur Les Lettres grecques en Occident, et est bientôt nommé professeur à la faculté des Lettres de Bordeaux, puis à la Sorbonne. Enfin, à un âge où les autres commencent à peine leur carrière dans l’enseignement supérieur, il reçoit le titre de professeur honoraire à la Sorbonne et est élu professeur au Collège de France, à la chaire de Littérature latine. M. Courcelle a consacré de nombreuses recherches à l’époque où, à la fin de l’Empire romain et aux premiers siècles du Moyen Age, s’est constituée peu à peu ce qui deviendra notre civilisation occidentale. Dans ses travaux, il a toujours su allier la solidité de l’érudition à la pénétration des synthèses les plus vivantes, ainsi qu’en témoigne en particulier son Histoire littéraire des grandes invasions germaniques.

Dans sa conférence, M. Pierre Courcelle présente la fin de l’Antiquité comme une période de combat où les invasions de sporadiques deviennent plus graves, où la lutte a lieu entre les pouvoirs et le christianisme : les arts s’estompent, la civilisation romaine se meurt. On peut d’abord évoquer l’humanisme païen avec les Saturnales de Macrobe. La diversité des personnages de ce « banquet » nous montre un désir de culture, inégal certes, allant de la façade à l’érudition la plus poussée, avec, en arrière-plan, le christianisme. Si on s’intéresse à la philosophie, c’est dans la perspective d’un Cicéron repensé à travers le néoplatonisme. Mais les vieilles traditions nationales sont encore vivantes.

L’humanisme chrétien se formera plutôt par réaction contre ces traditions. Ce sera surtout une culture de commentateurs, de savants. Si on envisage le cas de saint Ambroise, et principalement son traité De Officiis, on verra un désir de confirmer, de couronner l’œuvre similaire de Cicéron, en montrant le christianisme comme l’achèvement de la morale païenne. Il y aura aussi utilisation de textes de Plotin s’articulant sur des textes de l’Écriture qui leur donnent un sens nouveau. Saint Augustin recommandera un acheminement vers la sagesse par une culture encyclopédique où tous les arts déboucheront sur la philosophie. On éliminera ainsi ce qui n’est que pure érudition ; quant à l’éloquence, elle aura une place noble, à condition qu’elle soit utile et chrétienne.

Si on aborde le VIe siècle, on trouve comme référence marquante Boèce, dont les meilleurs manuscrits sont à Orléans. Sa Consolation de la Philosophie est une exhortation très littéraire où les thèmes platoniciens vus à travers Plotin sont abondamment utilisés. C’est encore un grand ami de l’humanisme. La guerre ostrogothique amena Cassiodore à renoncer à la fondation d’une institution de haute culture et à se contenter d’emmener des manuscrits dans sa propriété de Calabre où travailla une équipe d’érudits, constituant tour à tour des catalogues de bibliothèque, des « Corpus » et des traités enseignant l’art de recopier les manuscrits. L’érudition devenait moins vivante. Mais au VIIe siècle, c’est l’abîme. On va fabriquer des manuels, des dictionnaires de citations. Ce sera par exemple le cas d’Isidore de Séville. Sa bibliothèque fera une grande place aux poètes latins, mais il ne connaîtra Cicéron qu’à travers Lactance. Il veut rendre une valeur autonome à la culture païenne en constituant des « morceaux choisis ». Cet évêque laïcisera ainsi les pères de l’Église et voudra établir une coexistence pacifique des deux cultures.