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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1958 et 1959

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES
 

[15] Mardi 4 février 1958
L'oracle de Delphes
Robert Flacelière, professeur à la Sorbonne, auteur de travaux d'édition de textes de Plutarque et traducteur de l'Iliade

De tous temps, dit en substance le conférencier, I’homme voulut connaître l’avenir. Il en est de même de nos jours, d’où le succès des voyantes et autres prophètes. Dans l’Antiquité, la divination était pratiquée officiellement ; les devins étaient fonctionnaires. L’homme était alors plus pénétré de sentiment religieux qu’il ne l’est au XXe siècle, mais il désirait surtout comnaître ce qu’il fallait faire pour plaire aux dieux. Même les villes interrogeaient la Pythie... La divination, le mot l’indique, était partie importante de la religion ; elle découlait des choses divines... Il en était ainsi non seulement chez les Grecs, mais aussi chez les autres peuples de l’Antiquité. Cicéron a écrit un traité De Divinatione ; c’est une de ses œuvres qui se lit le mieux aujourd’hui ; elle est curieuse et abonde en anecdotes sur les devins et les prophètes.

En Grèce, avec Homère, Calchas et Tirésias se rendirent célèbres. Le premier observait le vol des oiseaux. C’était important : beaucoup d’oiseaux n’étaient-ils pas consacrés aux dieux, et ces oiseaux, du fait qu’ils étaient pourvus d’ailes et s’élevaient dans les airs — ce que ne pouvait faire l’homme — n’étaient-ils pas indépendants de la volonté humaine et le signe de la volonté divine ? Il y avait d’ailleurs bien d’autres signes de la volonté des dieux, ne fût-ce que... l’éternuement. La divination par les entrailles est chose fort ancienne, connue et pratiquée des Étrusques. C’est pourquoi l’anatomie du foie, en particulier, a été connue d’assez bonne heure. C’était là de la divination déductive.

Plus spectaculaire était la divination inductive, celle qui était inspirée. Le plus ancien témoignage chez les Grecs est celui de Cassandre, fille de Priam, qui avait reçu le don de prophétie, mais qui ne fut pas toujours crue pour s’être refusée à Apollon (le dieu n’avait pas enlevé à Cassandre le don, mais il avait fait en sorte de le rendre inopérant). Il y a eu aussi les sibylles, celles de Cumes et d’ailleurs. Elles ont joui d’un certain crédit, dont un écho retentit dans le premier tercet du Dies iræ : « Teste David cum Sibylla… » Il y eut des sanctuaires où l’oracle était rendu : à Dodone, sous les auspices de Zeus, à Delphes, sous ceux d’Apollon. Et nous en arrivons avec ce dieu à la Pythie. La renommée de Delphes, où les Massaliotes, fondateurs de Marseille, avaient un trésor, n’avait pas tardé à dépasser les limites de la Grèce. On se souvient qu’une pythie recut les délégués de Crésus, roi de Lydie, et que celui-ci interpréta mal sa réponse, pourtant chargée de vérité. Il est vrai qu’Apollon était ambigu dans les oracles qu’il faisait rendre.

Platon, pourtant, accordait une certaine importance à Delphes. Il prescrivait que les questions religieuses morales et judiciaires fussent soumises à la Pythie. Delphes a certainement exercé une réelle influence intellectuelle et morale dans le monde grec. Plutarque fut prêtre de Delphes. C’est pourquoi il a su bien parler de la Pythie. Il ne semble pas qu’on ait suffisamment exploité ses renseignements. C’est pourtant le seul prêtre de Delphes qui ait pris la peine d’écrire ce qu’il avait vu.

 

[16] Le mercredi 19 février 1958
Monnaies et Médailles, du service public au mécénat
Yves Malécot, directeur du service des monnaies et médailles au ministère des Finances.

 

M. Yves Malécot exposa que son intention était, par cette conférence, de préfacer l’exposition des médailles françaises qu’il espère faire mener à bien par son successeur à l’Hôtel de la Monnaie. Pourquoi a-t-il conçu ce projet ? Pour montrer le produit d’un art agréable et l’œuvre d’artistes attachants, pour montrer aussi qu’en matière de médailles et de monnaies l’Etat avait, comme les princes, su réaliser de belles choses.

M. Malécot fit ensuite un historique très précis de la monnaie à travers les siècles, puis il évoqua l’histoire de l’Hôtel de la Monnaie. Après avoir rappelé que, selon Maurice Denis, l’art de la médaille est celui qui peut le moins se passer de style, M. Malécot termina par des commentaires sur l’art des monnaies et médailles, qui donne aux artistes de grandes satisfactions esthétiques.

 

[17] Mardi 25 mars 1958
Caligula, de Suétone à Albert Camus
Pierre Mesnard, directeur du Centre d'Etudes Supérieures de la Rennaissance à Tours

 

A propos de Caligula, M. Mesnard est parti du musée du Bardo, « où la science francaise a posé une greffe importante sur la terre d’Afrique ». On y retrouve, rappela-t-il, une part des cargaisons de chefs-d’œuvre que Verrès, proconsul, emporta et perdit ; on y trouve de quoi asseoir la plaidoirie de Cicéron contre tant de déprédations. Toutefois, parmi les statues d’empereurs romains rencontrées, il manque celle de Caligula. L’attention de M. Mesnard doit, pour une part, à cette incidence de s’être fixée sur ledit Caligula. Il a, sur l’homme, consulté de nombreux ouvrages d’historiens. En conclusion, Caligula, pour l’ensemble, était fou. N’aurait-il pas, en dehors de ses excentricités classiquement connues, rassemblé une armée en une sorte de camp de Boulogne, pour collectionner des coquillages, à moins que ce ne fussent... des machines de guerre !

Parmi les auteurs qui se sont penchés sur Caligula, M. Mesnard ne veut retenir que Suétone, Alexandre Dumas et Albert Camus. Ce dernier, du moins, a dû consulter la Vie des douze Césars, car il y a plus qu’un lien occasionnel entre son œuvre et celle du premier biographe. Le second Claude de la série (Tibère étant le premier) a régné de 37 à 41 ap. J.-C., soit trois ans, dix mois et huit jours. Il a bénéficié de la fidélité jurée à Auguste et à ses descendants, fidélité que Napoléon aurait voulue jurée à lui-même et à sa postérité. Ce consentement explique que ce tyran assez difficile à supporter le fut sans réaction du peuple romain.

Suétone part de l’hérédité, retrace des biographies, des conceptions assez différentes de ce qui avait été écrit antérieurement et devait l’être postérieurement. Il s’est aperçu que la personnalité des empereurs était un élément capital et il est le premier à s’être apercu que ces empereurs étaient des hommes en proie aux vices et aux passions. Il y a, dans ces Vies, un moment où l’auteur s’arrête de relater les événements, pour donner un portrait de son modèle. Il reprend ensuite le récit jusqu’à sa mort, généralement violente. Il pratique une peinture ramassée du sujet et l’on assiste au début de la caractérologie. Nous avons alors le caractère au sens moderne et scientifique. C’est son caractère qui va expliquer l’histoire du héros.

Suétone, fort de l’hérédité, retrace la naissance et la première éducation de Caligula, qui naît à Rome, qui, comme tous les gens bien, est élevé en Germanie, porte des chaussures qui lui valent le surnom de « Caligula ». L’enfant a une adolescence difficile à l’ombre de Tibère. Il a une peur noire de son tuteur impérial, puis il devient un empereur sympathique et actif, non sans quelque ostentation. Ensuite, c’est le monstre. Après avoir eu le comportement d’un prince, le reste de ses actes doit être considéré comme d’un monstre. C’est en dernier lieu la fin peu glorieuse.

Le conférencier donna ensuite connaissance du portrait de Caligula, d’après celui de Suétone. On voit apparaître l’empereur comme un personnage d’une insolence extrême et d’une poltronnerie excessive. C’est celle d’un être non actif, non émotif, avec une faculté d’adaptation et de mimétisme considérable, allant de la lubricité la plus complète à l’élan du génie.

Combien était différent le Caligula qu’Alexandre Dumas voulut porter à la scène le 26 décembre 1837. Les romantiques avaient le sens du monstrueux, mais n’avaient pas celui des réalités psychologiques. Ils prenaient aussi des aises avec la vérité historique. Aussi, est-ce « une drôle de pièce » que Dumas monta, en prenant Caligula pour héros. Il semble à ce propos que le public assista à l’éreintement, justifié d’ailleurs, de Dumas avec le plaisir que l’on prend à voir Guignol rosser le gendarme, mais peut-être aussi, en la circonstance, certains ont-ils été amenés à brûler ce qu’ils adoraient.

La reprise de la pièce de Camus fournit au conférencier l’occasion de montrer à quel point ce dernier auteur avait eu une autre compréhension de Caligula, traduite en des phrases d’une grande limpidité et d’une simplicité atteignant à la valeur classique.

M. Mesnard conclut que, si on voulait humaniser l’homme, ramener un peu de bonheur sur lui, il fallait profiter de la lecon de Camus, appuyée sur une meilleure connaissance de l’homme.

 

[18] Mardi 22 avril 1958
L'œuvre de Françoise Sagan
Vappereau, Raimond, Boudet et Adam, professeurs au lycée Pothier d'Orléans

 

M. VAPPEREAU souligna d’abord que le succès de l’œuvre de Françoise Sagan est un des plus importants événements de l’histoire littéraire de ces dernières années. Le « cas Sagan », au surplus, est révélateur de la mentalité de l’auteur et de celle du public. M. Vappereau voulait étudier le « mythe Françoise Sagan » et les rapports de l’auteur avec son public. Ayant affirmé qu’il existe effectivement une véritable mythologie dont l’écrivain et ses personnages sont les héros, le conférencier s’efforça d’analyser les raisons d’un succès retentissant. Mais il ne faut pas négliger l’habileté de l’éditeur : il n’est pas indifférent que ce soit Julliard qui ait lancé à la fois Minou Drouet et Sagan. Le monde d’aujourd’hui a besoin de « vedettes » dont il favorise l’ascension rapide. Si les trois livres de Françoise Sagan avaient été écrits par un écrivain chevronné et à la réputation bien établie, le raz de marée des éditions et du tirage ne se serait pas produit. Il reste qu’un succès qui dure depuis quatre ans doit avoir des raisons plus profondes. Faut-il admettre que le succès de Sagan soit dû au fait qu’il s’agit là d’une jeune qui peint des jeunes et écrit pour des jeunes ? Autrement dit, Sagan apporte-t-elle un témoignage sur un nouveau mal du siècle qui frapperait sa génération ? M. Vappereau ne le croit pas : l’univers des personnages de Françoise Sagan est un univers fermé dont les problèmes n’obsèdent pas la jeunesse actuelle. Comme les personnages de Marivaux qui ne vivent que pour l’amour dans un monde irréel, ceux de Françoise Sagan ne peuvent s’identifier avec la jeunesse d’aujourd’hui. Ils ne représentent qu’une « mince frange » d’une société bourgeoise. Pour M. Vappereau, on se trouve en présence d’un malentendu consistant dans la généralisation à l’ensemble des jeunes de ce qui n’est l’apanage que d’un petit nombre. Ce ne sont pas les jeunes qui ont fait le succès des trois livres et de leurs auteurs, ce sont les adultes. On ne peut pas dire, conclut M. Vappereau, que Françoise Sagan soit le porte-parole de la jeunesse.

M. RAIMOND étudia l’art de la romancière. Pour lui, les deux premiers livres de Françoise Sagan, Bonjour tristesse et Un certain sourire, sont deux beaux livres ; le troisième, Dans un mois dans un an, témoigne d’un effort pour renouveler la technique du récit, mais cet effort s’est soldé par un échec. Sur le plan de la technique romanesque, M. Raimond ne pense pas que les trois livres apportent quoi que ce soit, car Françoise Sagan s’est contentée d’utiliser de vieux procédés. Le conférencier n’en reconnaît pas moins au jeune écrivain plusieurs belles qualités : une grande sobriété d’expression, une réelle habileté dans l’exposé de l’intrigue et le sens de l’emploi des temps.

Pour M. BOUDET, qui s’est réservé l’étude du style, Françoise Sagan n’est pas un personnage ; c’est, plus simplement, « trois livres et un écrivain ». M. Boudet a été frappé par l’écriture qui révèle une volonté de dépouillement, un refus de toute emphase, un parti-pris de simplicité qui peuvent atteindre à une grande intensité dramatique. Le conférencier apprécie chez l’auteur de Bonjour tristesse « une nudité de style qui repose des phrases interminables de nos modernes singes de Proust ». Dans le second roman, on voit se dessiner une certaine maîtrise du dialogue et s’établir un rythme de la phrase basé d’ailleurs sur des procédés très simples. Le troisième roman n’a pas, aux yeux de M. Boudet, la même densité de style. Les analyses y sont parfois un peu laborieuses. En définitive, on peut déceler dans l’œuvre de très réelles et grandes qualités de style. Françoise Sagan est, affirme M. Boudet, un authentique écrivain. « Laissons, dit-il, les envieux et les tristes faire le compte de quelques négligences pour ne retenir que la sobriété, la précision de ce style original. »

M. Michel ADAM entend faire une esquisse de la psychologie des personnages de Françoise Sagan. Il note d’abord que l’atmosphère générale de l’activité de ces personnages, c’est le jeu. A cet égard, la psychologie de ces jeunes gens relève de la psychologie de l’enfant. Un autre trait commun à la plupart des héros mis en scène par les trois livres est le refus systématique de la volonté du travail, de la responsabilité et même de la pensée. Pour M. Adam, cette attitude ne saurait s’inscrire dans les perspectives de l’adolescence. Des enquêtes effectuées parmi les adolescents dont MM. Adam et Boudet ont la charge montrent d’ailleurs que les jeunes gens et les jeunes filles d’aujourd’hui ne se reconnaissent pas dans les personnages de Françoise Sagan. Le succès des romans de Françoise Sagan a été assuré bien plus par les adultes que par les jeunes.

 

[19] Mardi 4 novembre 1958
Roger Martin du Gard
Clément Borgal, professeur de lettres au lycée d'Orléans, essayiste

 

« Martin du Gard venait de mourir et mes collègues savaient que j’avais écrit sur lui un livre. D’où cette conférence », dit en substance M. Clément Borgal. « Si le romancier avait soupçonné que j’allais parler de sa personne et non pas seulement de son œuvre, peut-être en eût-il éprouvé un sentiment qui lui était propre (M. Borgal parlera plus loin de la modestie de Martin du Gard). Il aurait pu constater que son œuvre n’était pas dépourvue d’intérêt, surtout pour les jeunes, après tant de décades. »

Tantôt Martin du Gard « s’efforçait de coller au monde », tantôt de « s’en retirer ». C’était un état qui lui était propre. Son œuvre épouse le monde, tandis que lui-même a multiplié les efforts pour s’y dérober. L’insertion de ses héros dans le devenir universel ne se produisit qu’au terme d’expériences et pour des raisons techniques.

Il faut remonter loin pour suivre l’évolution littéraire de Martin du Gard, né le 23 mars 1881. A 10 ans, il fit connaissance, en banlieue de Paris, d’un garçon de 12 ans, élève de sixième, qui écrivait des tragédies en vers. De cette époque date sa vocation d’écrivain ; et quelque chose de ce contact avec un condisciple se retrouva dans les Thibault. Au cours d’une deuxième étape, Martin du Gard fut demi-pensionnaire dans une école privée, dont les élèves fréquentaient Condorcet. A 13 ans, il dévore les auteurs naturalistes, et en particulier Zola. Il compose une nouvelle, Chair fraîche, histoire d’un adolescent qui, d’une fenêtre, découvre Ève, dans son simple appareil. Jusqu’à la troisième, il fut mauvais élève et fut retiré de l’école Fénelon pour être placé chez un professeur. Il ne suivit pas, pendant cette période, l’enseignement de l’État. Ce professeur était Mellerio, de la promotion de 1878 de l’École normale, dont sont sortis le futur cardinal Baudrillart, Bergson, Jaurès, etc. Chez Mellerio, il découvrit les littératures, française et étrangère, et il élargit ses horizons. Autre avantage qu’il a retiré de l’expérience Mellerio : Martin du Gard y apprit ce que c’est qu’un « plan ». Il a chanté, par la suite, les louanges de Mellerio, professeur de seconde, qui lui a donné le sens de la composition : « Si je suis devenu le romancier que l’on connaît, c’est grâce à Mellerio et à sa marotte du plan. » A 15 ans, c’était une découverte pour lui que cette « manie de construction ». Elle se transposa plus tard matériellement quand il réunit dans une pièce douze tables pour y placer, au cours d’un mois d’étalage, les documents devant lui servir pour les Thibault. Le baccalauréat, Martin du Gard le passa à Janson-de-Sailly, où Mellerio était professeur, mais il échoua à la licence de lettres, n’y mettant « aucun cœur ». « Tu feras un romancier plus tard », lui dira alors son père. Dans les trois mois de vacances qui suivirent, il prépara l’École des Chartes. Ce fut pour lui « le porche sous lequel on s’abrite en laissant passer l’averse ». Vint le moment du service militaire, accompli à Rouen. L’École des Chartes (de 1899 à 1906) eut une double influence sur sa vocation littéraire ; elle lui donna une tournure scientifique, la littérature devant s’occuper de l’homme, comme le ferait un savant et un historien. « J’ai tiré de l’École le sens de l’histoire », dira-t-il.

Nous voici à la fin d’une période de formation et au début de celle où Martin du Gard va devenir romancier. Il veut être un écrivain, mais il n’a encore rien à dire ; il veut créer des œuvres d’art et s’occuper de l’esprit humain à la façon d’un savant. Devenir est écrit vers cette époque (1909). Il a lu aussi Guerre et Paix et, sur les conseils d’un prêtre de Fénelon, il ambitionne de devenir « le Tolstoï français ». Une Vie de saint est née à la sortie de l’École des Chartes. Cette vie de prêtre, il l’écrit alors qu’il avait perdu la foi. Aux deux volumes de cette œuvre, il travaille deux ans (1907-1908) ; mais son ami Valmont, à qui il fait lire le roman, lui fait éprouver une déception en observant qu’il n’a rien d’un romancier. Martin du Gard lui fait confiance, mais ne détruit pas l’œuvre, qu’il ne relira lui-même que très longtemps après.

Quelqu’un dit, un peu plus tard, à Martin du Gard que, puisque l’étude de l’homme l’intéressait, il n’avait qu’à suivre des cours de psychiatrie. Puis c’est Marise, qui a les mêmes caractéristiques qu’Une Vie de saint, et qui eut le même sort, sans qu’un ami, pourtant, cette fois, ne fût à l’origine de cette fatalité. Martin du Gard songa à détruire son manuscrit, mais il n’alla pas jusqu’au bout. Il en détacha un épisode pour en faire une nouvelle, L’une de nous (1910) ; il s’adressa à Grasset pour la publication. Fort heureusement, Martin du Gard était riche, car le livre, édité à compte d’auteur, ne lui rapporta rien : cinq ans après, pas un exemplaire de vendu ! Le tirage fut mis au pilon ; il ne reste que les exemplaires déposés à la Bibliothèque nationale.

A cette époque, Martin du Gard a trois romans derrière lui, et trois échecs. Il n’avait pas encore songé « au contexte historique et social » pour y faire vivre ses héros. Il entreprend alors Jean Barois ; il l’envoie à Grasset, et cette quatrième tentative allait encore être un échec quand il rencontra dans Paris Gallimard, ancien camarade de Condorcet. Gallimard venait de se lancer. Il soumit l’œuvre à Gide et, huit jours plus tard, Gide adressait à Gallimard ce télégramme : « A publier sans hésiter ». Gide ajoutait peu après, à propos de Martin du Gard : « Ce n’est peut-être pas encore un artiste, mais c’est un gaillard ! »

M. Borgal parla ensuite du monument que constituent Les Thibault. Cette série ne devait pas être, à l’origine, ce qu’elle a été. On y découvre à la fois les éléments de l’histoire et du roman. Martin du Gard ne fit jamais de politique.

M. Borgal, pour achever de camper son héros, rapporta ensuite quelques anecdotes. Quand Martin du Gard apprit que lui était décerné le prix Nobel, il alla se cacher. « Pourquoi êtes-vous venu me chercher ? », dit-il quand il lui fallut se rendre à Stockolm. Sur le chemin du retour, il était guetté par les journalistes : « Ce n’est pas moi Martin du Gard, leur dit-il. Je lui ressemble peut-être, c’est tout ! » De même, il n’aimait pas répondre au téléphone, et Julien Green s’en aperçut. Devenu veuf, Martin du Gard préférait faire « sa popote » lui-même et prendre seul ses repas pour n’avoir pas à soutenir de conversation, même avec sa femme de ménage. Ses photographies sont rares : « Où avez-vous déniché cette photo où j’ai l’air d’un bagnard ? », demandait-il à M. Borgal. « Il aurait fallu en trouver une autre », répondit le conférencier. On ne saurait conclure de ces traits que Martin du Gard n’était pas sociable. Ainsi, il a été heureux « comme un enfant » quand il est entré à la NRF où il a été traité d’égal à égal par des célébrités. « Dès lors, dit-il, ça a été fini pour moi d’un certain isolement dont je souffrais. »

Si Martin du Gard est surtout connu comme romancier, il a été aussi tenté par le théâtre. Son goût pour le dialogue le faisait pressentir. Pour la scène, il écrivit Le Testament du Père Leleu, farce paysanne très grosse du répertoire du Vieux-Colombier. Il fut en effet séduit d’emblée par Jacques Copeau qui était le directeur de ce théâtre, au même degré qu’il avait été séduit par André Gide. Il se donna corps et âme au Vieux Colombier. Lui qui fuyait le monde, il est même monté sur les planches... Il donna aussi La Gonfle, une farce encore plus grosse. La Gonfle, en langage paysan, c’est l’enflure des vaches. La pièce ne fut jamais jouée parce qu’il ne trouva pas l’acteur principal qu’il désirait. Il souhaitait Raimu. Elle n’a été représentée, plus tard, que par une troupe d’amateurs d’Indre-et-Loire. En 1933, il présenta Un Taciturne, mais ce fut un échec.

Son Journal prouve d’autre part qu’il n’était pas insensible à tout ce qui se passait autour de lui. On imaginait qu’il se taisait en face des problèmes du temps, parce qu’il ne descendait pas dans l’arène. Si on ne le voyait pas se produire, c’est qu’il était entièrement consacré à la chose littéraire. Il affectionnait les solitudes. Elles étaient propices à la trop haute conception qu’il avait de l’art pour accepter de publier n’importe quoi.

Il était modeste, quoi qu’on en ait pensé, et un vrai modeste. L’ayant constaté, Camus a dit : « Avant, je ne croyais pas vraie la modestie d’un écrivain ». Et cependant, Martin du Gard a déclaré : « Si j’ai fait cette œuvre d’écrivain, c’est avec le sentiment que je resterai dans la mémoire des hommes ». Il avait de ces coquetteries, ajoute M. Borgal ; il en avait à l’égard de la survie, de l’immortalité, de l’éternité. Aussi a-t-il organisé la publication de ses œuvres posthumes, Le Colonel de Maumort, que nous verrons peut-être dans trente ans. Dans trois ans paraîtra sa correspondance avec Gide et Copeau, environ 2000 lettres, et dans vingt-cinq ans son Journal.

Une telle attitude est la contraire de la démarche d’un misanthrope. « Je voudrais être sûr, conclut en substance M. Borgal, de vous avoir permis de suspendre un jugement hâtif ; trop heureux si j’ai pu me faire l’intercesseur d’un écrivain qui demandait une communion véritable avec ses semblables, conformément à l’exaucement de ses vœux. »

 

[20] Vendredi 12 décembre 1958
La place des femmes dans la société étrusque de Tanaquil à Lucrèce
Jacques Heurgon, professeur à la Sorbonne

 

Après avoir situé les Étrusques sur le plan géographique, M. Heurgon démontra que leur civilisation était docile aux influences grecques, mais avec un accent irréductiblement original. La tradition, expose-t-il, les fait venir de Lydie. C’est une théorie quasi acquise de leur conférer une origine orientale. Denys d’Halicarnasse a toutefois réagi contre cette opinion, loin d’imaginer qu’elle serait admise par nos contemporains. Ce qu’on peut penser avec certitude, c’est que ce peuple appartient à une vieille civilisation méditerranéenne.

Les colonies grecques étaient en contact avec les Étrusques. Entre leurs marchands et les commerçants étrusques un fructueux trafic de métaux s’établit. C’est en Italie, en tout cas, que ce peuple s’est fait, conformément à ses traditions anciennes et à son génie propre, et en communauté avec les autres peuples de la péninsule. Il a duré sept siècles ; il a exercé une puissance politique certaine ; il est à l’origine de la dynastie des Tarquins ; sa décadence est venue ensuite et, enfin, Rome l’a soumis.

Théopompe, que cite le conférencier, a parlé des femmes étrusques, qui prenaient un grand soin de leur corps, pratiquaient la gymnastique, avaient en outre certaines audaces ; mais Cornelius Nepos a dit que cet auteur avait médit d’elles avec excès. Elles n’étaient ni meilleures ni pires que d’autres, tout en possédant des qualités propres, et le conférencier démontra que de Tanaquil à quelques autres, elles avaient un sens politique assez aigu, qu’elles savaient faire des rois et que, si elles se produisaient en public, elles savaient aussi pratiquer les vertus domestiques. Pour dépeindre ces femmes et évoquer leur rôle, le conférencier usa d’intéressantes citations de Tite-Live.

Le peu qu’on sache d’elles les met en opposition avec l’image que l’on se fait des grandes dames de Rome. Ce que l’on en retient est qu’elles ont appartenu à une civilisation que l’on peut nettement considérer comme évoluée et qu’elles furent, à ce titre, dignes d’intérêt.

 

[21] Mardi 10 février 1959
La dernière enchanteresse de l'enchanteur : Hortense Allard et Chateaubriand
Gilbert Liscoat, membre de la Société Chateaubriand

 

Hortense Allard était née en 1801 à Milan et fut orpheline à 19 ans. Passionnément bonapartiste, elle avait demandé à être désignée pour aller soigner Napoléon à Sainte-Hélène. De son premier amant — un comte portugais qui était marié — elle eut un enfant. Hortense partit en Italie pour dissimuler sa grossesse aux yeux du monde. Elle alla rejoindre sa sœur à Rome. Chateaubriand était ambassadeur à Rome depuis six mois. Hortense lit Atala et se rend à l’ambassade. Chateaubriand la reçoit, charmé et charmant. Le lendemain — et tous les jours suivants — il lui rend visite. Hortense, flattée, lui demande de lire son premier roman autobiographique, Jérosme. Chateaubriand la flatte, l’aide à corriger les épreuves ; mais Hortense n’est pas dupe de ces vives flatteries.

Le 17 mai 1829, l’ambassadeur quitte Rome. Hortense aussi, et elle s’installe à Paris. Commence alors la lune de miel. Chateaubriand se plaint de la « froideur » de sa maîtresse. Le 9 août 1829, de Polignac accède au pouvoir. Chateaubriand, libéral, ne pouvait s’associer à la nouvelle politique. L’honneur lui commandait de démissionner de son poste à Rome. Chateaubriand trouva en Hortense une consolatrice de ses malheurs politiques et les deux amants passeront ce magnifique hiver de 1829-1830 où Hortense lui chantait les romances de Béranger. L’écrivain a évoqué cette période heureuse dans ses Mémoires d’Outre-Tombe. Chateaubriand, par Hortense, fait alors la connaissance de Béranger et lui propose d’entrer à l’Académie française. Ce fut un « tollé » général, mais qui lia d’amitié les deux hommes.

Au printemps 1830, Chateaubriand, las d’Hortense, lui propose un séjour en Angleterre. Elle s’y rend, fait à Londres la connaissance d’un jeune homme de 26 ans, qui se lance dans la politique. Comme ils sont épris l’un de l’autre, Hortense rentre en France pour rompre avec Chateaubriand ; mais celui-ci met tout en œuvre pour la reconquérir, lui offrant même de l’épouser à la mort de sa femme (qui ne décédera que quinze ans plus tard). Mais Hortense, fidèle à son nouvel amour, le rejoint à Londres. Cependant, rien n’altéra son admiration pour Chateaubriand, qui poursuit son œuvre et lui déclare : « Vous serez ma dernière Muse ». Il meurt en avril 1848, et sa disparition affecte profondément Hortense qui, en 1873, publiera ses Mémoires et mourra brutalement en 1879. Son corps repose au cimetière de Bourg-la-Reine.

 

[22] Mardi 10 mars 1959
Un thème littéraire : le chat, du Roman de Renart à Colette
MM. Adam, Boudet, Brunon, Raimond, professeurs au lycée Pothier d'Orléans

 

« Pour parler du chat dans la littérature, nous nous sommes mis à quatre, dit M. Boudet. C’est dire combien l’entreprise fut dure ! » M. Boudet définit d’abord le chat selon Littré : « animal de l’ordre des carnassiers digitigrades ». Il épuisa ensuite tous les proverbes et adages qui s’appliquent aux chats qui, selon le même auteur, riment en poésie avec appâts. Nous jouons aussi au chat perché, au chat et à la souris, et, petits ou grands, on nous appelle « mon petit chat », « mon gros chat ». On est aussi souvent le « minet » d’une personne qui vous aime. Depuis toujours, le chat est le symbole de la prudence, de l’habileté, de la volupté, etc., avec, toujours, quelque chose d’un peu inquiétant. Chez les anciens Égyptiens, le chat était révéré comme un dieu ; la chatte égyptienne était une dame du ciel. Le Moyen Age, par contre, a tremblé devant le chat, surtout le noir. On n’élevait plus alors des statues au chat, mais on dressait pour lui des bûchers et, quand on brûlait des sorcières, on brûlait avec elles des chats, car le chat avait quelque chose de démoniaque. Le chat, heureusement par la suite, n’a plus connu un aussi triste sort. Entré dans la littérature avec le Roman de Renart, il a envahi nos lettres, plus encore que l’amour. Le chat le plus ancien connu dans notre littérature est Tibert, celui de notre Roman de Renart. M. Boudet dépeignit Tibert, personnage solitaire, célibataire même, à l’encontre des autres personnages du roman, et aussi plus rusé que les autres. Il donna ensuite la nouvelle version de Tibert suivant Maurice Genevoix, et, de là, en vint au portrait de Rroû, ce petit fauve duveteux, lui aussi voluptueux. Il rappelle, à propos du chat cette parole de Paul Valéry, selon lequel il ne faut pas dire « J’ai eu des chats » mais « Je me suis fait posséder par cent chats ». Toutes les décisions viennent d’ailleurs du chat, on ne lui fera jamais rien faire qu’il ne voudrait faire. De là, M. Boudet en vint à Rabelais et aux chats fourrés, « bestes moult horribles et espouvantables » ; de Rabelais il passa à Joachim du Bellay qui, à la mort de son chat, lui dédia le long et fort beau poème : « Maintenant vivre me fâche… ». Montaigne, le doux Montaigne, avait une chatte qu’il adorait ; et le galant Voiture, comment n’aurait-il pas été le fervent amoureux d’un chat ? Molière aussi. Plus longuement, il fut ensuite question de la chatte blanche de M. d’Aulnoye, et surtout des chats dans les fables de La Fontaine et dans Perrault.

MM. Adam, Brunon et Raimond relayèrent alors M. Boudet. A travers ces causeries, le chat n’apparut qu’un moment peu sympathique, dans une longue citation de Buffon, le plat, le fat, l’ennuyeux Buffon, qui a parlé de tous les animaux et n’en a compris aucun. Une longue partie de la conférence fut, en dernier lieu, consacrée aux chats de Baudelaire, pour qui le chat est avant la féminité, et « le confident des douleurs solitaires ». Au XIXe siècle, le chat « inquiétant » trotta dans la cervelle de Maupassant, qui détestait ces « animaux charmants et perfides ». Mérimée fut, par contre, un « fidélissime » ami des chats. « J’en ai élevé, dit-il, et ils m’ont fait beaucoup d’honneur ». Les chats d’Anatole France, de Montherlant, de Taine, furent ensuite évoqués. Il échut à M. Raimond de parler plus spécialement de ceux de Colette, qui a toute une littérature « chats », au point d’être devenue chat elle-même. En évoquant les chats de Colette, M. Raimond cita à l’occasion quelques phrases de Loti sur le chat, « la bête la mieux organisée pour souffrir » ; de Rivarol : « On ne caresse pas les chats, ce sont les chats qui se caressent à nous ». « Si amateur de chats qu’on puisse être, reprit M. Boudet, toute cette littérature sur les chats est trop souvent sophistiquée chez Colette ».

En conclusion, on a parlé de « Sa Majesté le Chat », on pourrait dire « Son Mystère le Chat ». Il en est, en effet, ainsi, malgré toutes les belles et brillantes citations que l’on a pu faire à son propos.

 

[23] Jeudi 26 novembre 1959
Rome et ses jardins
Pierre Grimal, professeur à la Sorbonne

 

Il y a chez les Romains un goût permanent pour les jardins, alors que les Grecs ne s’en soucient guère, préférant le bronze et le marbre à ces architectures artificielles et temporaires. L’amour des arbres est un trait du caractère romain, comme si les citadins marquaient par là leur regret de vivre à la ville. Les prêtres romains n’ont cessé de chanter la campagne. Un jardin est un endroit où l’esprit créateur peut soumettre les forces naturelles. Le sculpteur élague le marbre, détruit pour construire. Le jardinier crée la vie, et ses gestes évoquent ceux de la maternité. Du désordre luxuriant et sauvage, il fait naître l’ordre et la beauté.

Le sens dramatique de la vie a conduit l’empire romain à chercher les disciplines qui conduisent à l’harmonie. Cette philosophie du jardin imprègne la civilisation romaine. Le stade du jardin maraîcher a fait rapidement place à l’art du jardin ornemental, au contact du Proche-Orient, qui a abouti à la recherche du paradis terrestre.

Les jardins romains, enfermés à l’intérieur de péristyles, directement influencés par ceux des Perses, ont ramené les jardins orientaux à la dimension de l’homme et de la vie quotidienne. Lucullus — rendu célèbre par sa gourmandise — joua ici un rôle précurseur, et la Rome des terrains vagues et des quartiers déserts changea de physionomie. Les collines surplombant la ville prirent un visage nouveau et aimable. Les terrasses s’y multiplièrent et devinrent la dépendance des habitations, le prolongement des portiques et leur ornement. Les jardins furent le lieu des loisirs, des promenades, des discussions agréables. Les fontaines y apportèrent l’eau vive et chantante et la féérie de leur présence ruisselante. Cette abondance de l’eau est un trait de la sensibilité romaine. Les statues des philosophes et des dieux font également des jardins un lieu de religion et l’on y trouve des autels et des chapelles. Dans ces lieux enchantés, les Romains s’efforcèrent de saisir l’éternité dans un instant, de vaincre l’idée de la mort et de prolonger la culture antique.

Le conférencier conclut en réhabilitant Néron, ami des jardins, et qui mérite, pour ce fait, qu’il lui soit beaucoup pardonné.