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Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 1956 et 1957

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES
[6] Mardi 10 janvier 1956
Pétrarque, cet inconnu
Raymond Marcel, historien de le Renaissance


« Pétrarque cet inconnu : ce titre, dit M. l’abbé Marcel, a pu vous séduire, à la pensée qu’il y a chez chaque homme une part d’inconnu, mais ce n’est point ceci que j’ai recherché : c’est Pétarque dans la Renaissance que j’ai voulu étudier. La partie connue de son œuvre c’est les Sonnets pour Laure et les Triomphes ; la partie inconnue, c’est ses autres ouvrages écrits en latin. Et, en étudiant cette partie de son œuvre, je tenterai de dégager la forte personnalité dont, encore, nous bénéficions. »

Fils d’un notaire banni de Florence au moment des luttes entres Guelfes et Gibelins, Pétrarque naquit en 1304 à Arezzo, où ses parents s’étaient réfugiés. Quelques années plus tard, son père tenta de trouver un emploi auprès du pape et vint en Avignon. Mais, faute de pouvoir se loger dans la cité papale (la crise du logement n’est pas nouvelle !), il alla s’installer à Carpentras. C’est de là que le jeune Pétrarque partit faire son droit à Montpellier, où il écrivit ses premiers vers, sur la mort de sa mère. On le retrouve ensuite à Bologne, où il poursuit ses études et connaît Jean Colonna. En 1326, il revient en Avignon. C’est, un an plus tard, la rencontre avec Laure de Voves « qu’il aima vingt ans, dit-il, et pleura dix ans ».

En 1331, après un séjour auprès de Colonna, devenu évêque de Lombez, il revint encore en Avignon. C’est alors que lui vint la vocation de rénover les lettres anciennes ; et, à partir de 1333, commencèrent de longs déplacements en France, en Belgique, en Italie, à la recherche des œuvres des Anciens. C’est à Liège, en découvrant des manuscrits, qu’il sentit, dit le conférencier, le « choc du Romain ».

Certes, il n’a pas découvert les Anciens, mais il est le premier homme moderne qui ait saisi chez les Latins des rapports que d’autres n’avaient pas saisis avant lui. C’est alors qu’il écrivit son De viris illustribus.

En 1340, Pétrarque reçoit le « laurier des poètes » et va sa faire couronner au Capitole. Il pense que si les siècles qui l’ont précédé ont été ignorants, c’est que les princes ne couronnaient plus les poètes. Et il réussit à intéresser à son œuvre Robert d’Anjou, roi de Naples, à qui il va lire Africa. Robert apprécie l’ouvrage, mais le trouve incomplet et engage Pétrarque à le continuer. Le poète commence ce complément à Naples, mais vient le terminer à Vaucluse. A ce moment commence la période mystique de sa vie. Il termine Africa et De Viris, et écrit Secretum, qui est un dialogue entre lui et saint Augustin. Pétrarque s’interroge sur sa faiblesse et conclut : « Je suis comme je suis, je ne peux pas changer ». Il écrit des églogues, Rerum Memorandarum, De Vita religiosa.

Il apprend la mort de Laure, et on retrouve ses impressions écrites dans les marges de son Virgile.

En 1350, Pétarque va à Rome, puis à Florence, où il rencontre Boccace. Un peu plus tard, on le retrouve à Milan au service des Visconti, où il écrit ses dialogues « avec la bonne et la mauvaise fortune ». Revenu à Venise en 1362, il publie De ma propre ignorance et de celle de beaucoup d’autres, réponse aux philosophes qui l’avaient traité d’imbécile.

En 1374, Pétrarque meurt à Arqua.

De tous ces textes étudiés dans l’ordre chronologique, le conférencier tire cette conclusion : « Je me trouve aux confins de deux peuples, celui du Passé et celui de l’Avenir ». C’est pourquoi Pétrarque a été considéré comme le premier homme moderne. Il fut non seulement un Latin, mais un Romain. Pour lui, l’humanisme est une doctrine et non pas une méthode. A Aristote, qui était au premier plan, il a opposé Platon. Il a apporté l’esprit critique dans ses recherches, et l’on peut dire qu’il a inventé la critique moderne. Pétrarque fut non seulement le poète amant de Laure, mais un grand défenseur des belles-lettres.

 

[7] Mardi 14 février 1956
La crise du roman dans la littérature contemporaine
Michel Raimond, professeur agrégé de lettres au lycée Pothier d'Orléans

 

Qu’était le roman français dans les années qui suivirent la guerre de 1914 ? Pour certains, un commerce rémunérateur qui n’avait pour but que de distraire les gens pendant quelques heures. La vulgarité et l’absence de style sont, dit le conférencier, les causes de la médiocrité du roman naturaliste de cette époque. Les successeurs de Flaubert et de Zola n’avaient pas su conserver la dignité et avaient perdu la notion de l’art. Comme Alain le constatait, ils n’ont pas su passer du réalisme à l’œuvre d’art. Gide exprima son mépris pour ce genre de réalisme où le roman s’est fourvoyé. Boylesve fut un des rares romanciers qui manifesta le désir de dépasser la réalité. A un journaliste qui lui demandait quels sont les dix romans qu’il emporterait s’il devait vivre dans une île déserte, Gide a répondu : « Aucun roman français ; les Français sont trop compositeurs pour être romanciers ». Aux yeux de Gide, un roman doit être une œuvre d’imagination et non une autobiographie. Pour lui, ni La Princesse de Clèves, ni Adolphe, ni Dominique ne sont des romans, car Madame de La Fayette pas plus que Benjamin Constant et Fromentin n’ont su se séparer de leur œuvre.

Tous les écrivains ne peuvent être romanciers. Il faut des qualités spéciales pour écrire un roman, et le genre lui-même a des exigences. La première qualité du romancier est de dépasser l’autobiographie, tentation première du débutant qui marque son impuissance à projeter des personnages hors de soi. Au contraire, la curiosité du romancier doit l’inciter à peindre des êtres différents de lui. Mauriac a dit : « Le romancier est un homme qui a perdu son moi pour s’incarner dans ses personnages ». Et l’ambition de Gide eût été de faire tenir un journal à chacun de ses héros. Thibaudet estimait que le roman ne doit être ni des souvenirs, ni la réalité, ni une autobiographie, mais une œuvre de pure imagination.

M. Raimond estime que les écrivains français sont plus moralistes que romanciers. Pour être vivant, un personnage de roman doit échapper à la fois à la vie et aux intentions de son créateur. Le mauvais romancier construit ses personnages ; le vrai romancier les écoute et les regarde agir.

Des critiques comme Thibaudet et Gide ont posé les « exigences du roman ». Le romancier doit tenter de suggérer la complexité du réel. Thibaudet pense que c’est Balzac qui a compris le premier cette exigence et Gide a écrit : « Je veux verser dans mon livre tout ce que la vie m’a enseigné ».

Mais, se demande le conférencier, est-ce qu’à vouloir cette diversité le roman ne perd pas de sa vigueur esthétique et de sa pureté ? Balzac, qui s’entoure d’innombrables détails, qui peint des portraits et des paysages avec minutie, n’enlève-t-il pas au lecteur la part d’imagination qu’il devrait lui laisser ? Gide, au contraire, peint l’essence de l’être et laisse au lecteur le soin d’imaginer les détails. On a reproché à Gide que son seul roman Les Faux Monnayeurs — puisqu’il intitule ses autres œuvres « récit » — ne vive pas en nous. « C’est peut-être un échec, constate M. Raimond ; mais c’est un échec conscient. »

D’ailleurs, le roman doit échapper aux règles et le conférencier a conclu par cette citation de Sainte-Beuve écrivant en 1860 à Champfleury : « Le roman a cet inconvénient de ne pas être compris dans les genres classés. Tant mieux pour lui. Le roman est un vaste champ d’essai : l’épopée future. Ne le resserrons pas trop ; n’en faisons pas la théorie. »

 

[8] Mardi 13 mars 1956
Le culte de la terre dans la Grèce antique
Jacques Boudet, professeur de Lettres au lycée Pothier d'Orléans

 

Ce culte rendu par les Anciens à la Terre-mère s’impose au voyageur qui, de nos jours, va faire pèlerinage en Grèce. De plus en plus, notre civilisation est une civilisation de la ville. On a perdu la notion de la terre et, dans les cimetières de quelques grandes métropoles, « les morts eux-mêmes paraissent privés du contact de la terre ». L’ancien Grec fut, au contraire, « un homme lié au sol ». Le touriste le moins attentif découvrira que cette civilisation très raffinée, très artiste qu’était la civilisation grecque avait gardé des liens étroits avec le sol.

La terre joue, dans la théogonie grecque, un rôle essentiel : elle est à l’origine de tout ce qui est né du chaos primitif, elle est la mère des principaux éléments ; elle a donné le jour aux dieux qui peuplent le Panthéon.

M. Boudet souligne ensuite l’importance que les Grecs attachaient à la notion d’autochtonie. Il croit aussi pouvoir expliquer par ce culte de la terre, de tout ce qui en sort et de ce qui vit à son contact, l’utilisation considérable du reptile dans la symbolique grecque.

Les Grecs ont toujours soigneusement évité de porter au visage de la terre des atteintes qui eussent été, à leurs yeux, sacrilèges. C’est ainsi que les monuments les plus parfaits qu’ait produits le génie humain ont été édifiés sur un sol rocailleux. C’est ainsi que le tribunal de l’Aréopage siégeait sur une colline à l’accès malaisé.

La religion grecque s’est développée autour de cette conception de la terre, à quoi se rattache ce que cette religion aura de plus spirituel, comme la foi en l’immortalité.

Après avoir illustré les principaux points de son exposé par des textes et des références judicieusement choisis, M. Boudet proposa quelques enseignements. Il voulut notamment retenir la leçon de modestie et de fidélité que l’on peut tirer du culte de la Grèce antique pour la terre. Notre civilisation moderne n’apparaît-elle pas comme un enfant orgueilleux qui voudrait renier l’humilité de ses origines ? Ne peut-on méditer l’exemple d’un peuple intelligent, délicat, qui a su garder le contact avec la terre ? L’enseignement peut aussi être philosophique. Nous avons peut-être tort de séparer radicalement l’esprit et la matière, séparant ainsi cette vertu d’harmonie essentielle dans la pensée platonicienne.

Et M. Boudet montra, en terminant, à quel point la cosmogénèse imaginée par le Père Teilhard de Chardin s’accordait avec la pensée grecque.

 

[9] Mardi 13 novembre 1956
L'astrologie dans le monde romain
Pierre Boyancé, professeur à la Sorbonne

 

M. Boyancé fit d’abord observer que l’astrologie avait revêtu une certaine importance dans le monde romain. On ne saurait être seulement sensible à l’influence destructive qu’elle a pu exercer. Depuis même, les coups qui lui ont été portés n’ont pas été décisifs. Spirituellement, intellectuellement, de nos jours, elle est morte ; mais ce qu’elle apporta à son heure ne fut pas négatif. Liée à l’astronomie, elle a pu du moins éveiller chez les hommes le sens de leur place dans l’univers. Aux Romains, elle apparut revêtue d’un prestige plus ou moins fallacieux.

Elle leur est venue par le canal du monde grec, indique M. Boyancé, après en avoir situé les origines chaldéennes. Elle a été introduite à Rome quelque deux siècles avant Jésus-Christ, mais déjà le vieux Caton ne recommandait pas de s’y intéresser. Les sphères cultivées furent les premières à offrir quelque résistance à cette nouveauté. En 139, un édit exigea même le bannissement de ceux qui s’y adonnaient. Mais les astrologues s’étaient bien implantés. L’un d’eux fut le chef des esclaves révoltés au cours des guerres serviles. Puis, hommes politiques, écrivains et autres intellectuels et puissants du jour se firent faire des prédictions. Cicéron, dans le De Divinatione, se montra par contre adversaire résolu de l’astrologie. Les épicuriens et Lucrèce se manifestèrent encore plus hostiles, pour d’autres raisons il va sans dire.

En dépit de ces assauts, l’astologie résistait ; elle s’enracinait même. De plus en plus, on attachait des affinités astrales aux pierres, aux plantes, aux animaux et le crédit ne se ralentit pas dès que Posidonius eut invoqué l’influence de la lune sur les marées. Elle prit de plus en plus la forme fatalistique. On en vint à conclure que les dieux eux-mêmes étaient sujets à son déterminisme. Son domaine s’étendit, comme c’était déjà le cas en Egypte, à la prédiction des catastrophes ou de tous autres événements mondiaux de l’époque. La pratique des horoscopes était chose courante.

L’astrologie avait de multiples applications, qui s’étendaient aussi à la médecine : on usait de toute une pharmacopée basée sur la botanique astrologique. Jules César ne semble pas avoir cru à l’astrologie au sens propre. Il n’en a pas moins écrit un De Astris dont Pline s’inspira. La monnaie d’Auguste portait le signe du Capricorne. Tibère était encore plus attaché à l’astrologie ; il avait son astrologue personnel, qui fit d’ailleurs dynastie. L’astrologie, la mathématique (Suétone) avaient un adepte fervent en l’empereur Hadrien, qui fut qualifié d’astrologue sur le trône. Septime Sévère fut lui-même un praticien : recherchant une épouse, il se fia aux données astrologiques et, de fait, Julia Domna fut une des plus remarquables impératrices. Properce consacra quelque passage d’une élégie à l’astrologie. Juvénal y trouva sujet de piquer les femmes.

En terminant, M. Boyancé rappelle que la polémique n’avait pas désarmé, depuis Carnéade dont les arguments cités par Cicéron ont été repris par les Pères de l’Eglise, dont saint Augustin. Cette polémique fut longue à avoir raison de l’astrologie, qui connut d’ailleurs un regain de prospérité avec notre Renaissance. « L’astrologie est morte, conclut le conférencier, mais non pratiquement. Elle ne semble pas toutefois jouir à nouveau de la faveur qu’elle a connue dans l’Antiquité romaine. »

 

[10] Mardi 8 janvier 1957
Les services inutiles de M. de Montherlant
Michel Adam, professeur de philosophie au lycée Pothier d'Orléans

 

Ainsi que M. Adam devait le déclarer au début de sa conférence, il convient d’être averti pour s’intéresser à Montherlant, un des plus grands auteurs français, qu’il a découvert lui-même quand il n’avait que 17 ans, et qui reste à ses yeux un auteur fondamental. Son œuvre suscite d’ailleurs divers sentiments, qu’il s’agisse de l’essayiste, du romancier, de l’auteur de théâtre ou de tout autre aspect de l’écrivain. Parmi ces sentiments, cependant, l’un des plus spontanés est l’enthousiasme, l’un des plus courants aussi. On se penche avec la même avidité sur le Montherlant païen ou chrétien, chantre du sport ou de la volupté.

M. Adam eut l’art de présenter au départ l’auteur de Service inutile, réfléchissant sur la tombe de ses ancêtres, dont les armes sont deux sabres, une tour et, pour le reste, la nudité de la dalle. Voici donc la sublime table rase : « J’aurai le même sort que ceux qui ne se hausssèrent point. Pourquoi me suis-je donc créé des contraintes ? » Des contraintes, Montherlant, s’il fut logique avec ses écrits, il s’en est créé. Il en a même créé à l’intention des autres !

Ce ne sont pas celles-ci qu’évoquera d’abord le conférencier. Il mettra néanmoins son auditoire sur la voie en signalant que la morale de cet auteur exige un contact lucide avec la réalité. Mais c’est aussi de l’irréalité qu’il s’agit, à propos des divers types de jeunes filles et de femmes, par contraste et pour corroborer. Une de ses assertions n’est-elle pas : « La femme est trop infirme pour supporter la réalité » ? D’où cette conclusion que la femme n’a de propension qu’à l’irréalité. Par des extraits, par des textes à l’appui, confirmation est donnée de cette infirmité féminime, dont les symptômes sont le dolorisme, le sentimentalisme, le vouloir-plaire et le grégarisme.

Dans l’œuvre de Montherlant, on découvre encore une magnifique horreur de la médiocrité, ce péché contre l’esprit, cette bête noire de l’auteur. Montherlant s’est insurgé contre ce qu’il a appelé « la morale de midinette ». Ce qu’il ne cesse de prêcher, c’est « une morale de hauteur ». Il y a moins ici une esthétique qu’une culture de la volonté et de la qualité. « Si tu te résous toi-même, le problème du monde est résolu ». Cette attitude est celle d’un admirateur du monde latin, et notamment des stoïques. Monterlant est un sage qui s’isole.

Pour l’illustration de cette morale, des extraits sont lus de l’admirable Lettre d’un père à son fils. En voici quelques phrases, toujours lapidaires : « Conduisez-vous aussi décemment dans la paix que dans la guerre, si vous aimez la paix ». « A mi-chemin entre l’orgueil et la vanité, vous choisirez la fierté ». Parmi les autres qualités instituées à la hauteur des vertus, il y a, selon Montherlant, le mépris, la politesse, la reconnaissance, la hauteur : « Il faut être fou de hauteur ». A cette lettre, M. Adam pense qu’on ne peut reprocher la noblesse des sentiments qui l’ont inspirée. A-t-elle changé quoi que ce fût à la moralité communément admise ? Il ne semble pas. Sur le plan de la moralité, le service aurait donc vraiment été inutile.

C’est un autre aspect de Montherlant qu’entendit montrer ensuite le conférencier : Montherlant a voulu être moralisateur, mais aussi moraliste au sens du Grand Siècle, en voulant décrire les passions de l’homme. M. Adam, à ce propos, évoqua diverses œuvres et fit état aussi d’œuvres consacrées à l’auteur telles que Les enfances de Montherlant de Faure-Biguet. Montherlant s’est également avéré maître dans cette formule, où il a pu rester soi-même et devenir un autre, en application d’une de ses attitudes. Il lui est arrivé d’être un « bourreau de soi-même » en se donnant des aspects contradictoires, en se déchirant. « C’est peu vivre que de ne faire qu’un seul personnage ». Il faut, selon encore cette attitude, atteindre à sa propre totalité. Dans Brocéliande, il y a tous les genres. Les critiques sérieux se sont donné la peine de chercher ce que Montherlant a voulu dire. Il n’en arrive pas moins que l’auditeur est dérouté.

« Montherlant et l’héritage de la Renaissance » : tel est le dernier aspect traité par M. Adam. Le conférencier fit remarquer que la Renaissance a été en quelque sorte une adolescence dans le cycle de notre civilisation. Par cette remarque et par ce rapprochement, on peut expliquer tout l’auteur. « Montherlant, c’est la crise de l’adolescence, c’en est aussi le génie », a dit J.-L. Barrault. Sur ce thème ingénieux et véridique, M. Adam présente une analyse excellente. Le repli sur soi-même, le goût du risque et de l’aventure, le goût du jeu (la vie est un jeu, mais toujours sérieusement joué), la tendance au mot excessif ou vulgaire pour dissimuler la sensibilité profonde, le besoin d’être désagréable et de « choquer le bourgeois », tout cela, qui caractérise l’adolescence, ne se retrouve-t-il pas chez Montherlant ? Le seul malheur, comme l’avait déjà dit Brasillach, c’est qu’il n’ait plus vingt ans et que ces cabrioles apparaissent parfois comme des gamineries. Au moins a-t-il pris son œuvre au sérieux et c’est par la force, la qualité de cette œuvre — comme l’a souligné M. Secrétain dans ses Notes sur Montherlant — que se révèle la grandeur de ce grand écrivain.

 

[11] Mardi 5 février 1957
Henri Michaux ou l'expérience poétique moderne
Robert Bréchon, agrégé de Lettres, proviseur du lycée français du Caire

 

Pour M. Brechon, Michaux est un poète à l’écart, qui n’appartient à aucun groupe et qui n’a jamais eu de rôle officiel. Bien qu’écrivant depuis plus de trente ans, il est encore relativement ignoré, en dépit des volumes publiés tels que Au Pays de la Magie et, plus récemment, Misérable Miracle. Son œuvre est cependant à la mesure de l’homme actuel, et l’auteur y est sans cesse en proie à ses obsessions. M. Boudet lut, à ce propos, quelques pages caractéristiques. Des supplices apparaissent sans cesse sous sa plume, et c’est à travers des mutilations de corps qu’il se meut. Son univers est souterrain, nocturne, peuplé de murs, de caves, de tunnels. Il parle du « vent qui coupe le corps et griffe les âmes », et dit encore « les animaux et les choses n’ont de centre qu’en vous, lorsque vous devenez leur victime ». Coupable, condamné à l’avance, Michaux parle souvent du personnage faible au milieu des hommes plus forts. Ses images traduisent l’anxiété qui est la sienne, non seulement d’être arraché de soi-même, la sensation de son propre corps dans la maladie, la fièvre, la fatigue. Dans ce corps, il n’est pas bien non plus, parce qu’il lui révèle la présence de soi-même, aussi accablante que la présence d’autrui. Dans ce monde inquiétant et oppressant de Michaux, on a toujours le sentiment d’être en déséquilibre dans l’espace et dans le temps. Il lui est impossible, dans ces conditions, de trouver le repos véritable, en harmonie avec le monde. Michaux fournit aussi toute une série d’images opposées, traduisant un élan, un épanouissement, ou encore une nostalgie. Il est à la recherche d’un immense besoin d’absolu, il tend désespérément vers la vraie vie, et il semble bien que ce soit l’aurore d’un sentiment religieux. Dans son dernier livre, cependant, son élan vers la religion se solde encore par un bilan négatif. Ne pouvant renouer avec le christianisme, il s’est alors orienté vers la religion indoue. Là non plus, il n’a pas trouvé la solution, et n’a pas pu se reposer dans la foi : « La foi est une semelle inusable pour qui n’avance pas », a-t-il dit. Or, lui, Michaux, il avance, et ne peut s’en contenter.

Comment Michaux a-t-il tenté de s’en sortir ? Il a été tenté par la révolte, et il a même écrit son propre requiem : « Qu’il repose en la révolte ». Il a été tenté aussi par l’enfoncement vers la servilité ; il a été tenté par l’évasion, par la drogue. Mais aucune ne fournit d’issue. Or, pour Michaux, il s’agit de déboucher quelque part. Un des moyens « d’en sortir », qu’il a trouvé, est l’exorcisme, un moyen magique de transformer une situation douloureuse en situation euphorique. Le poème est, pour Michaux, comme une opération, une guérison. Mais il y a deux sortes d’exorcismes par le poème. Tout d’abord, l’exorcisme en force, amené par la violence des sentiments, la création d’une sorte de moteur de l’être, et obtenu par une grande répétition de mots, qui, par son rythme, procure un apaisement. Elle permet aussi d’arriver à une sorte d’exaltation, telle qu’elle amène à l’enthousiasme. Mais, le plus souvent, Michaux pratique l’exorcisme par la ruse, par le pouvoir exaltant de l’imagination. Cette ruse se traduit pas des supplices infligés ou subis, par la création d’images fantastiques, la transformation de l’univers. Elle a toujours pour effet de créer un autre monde qui s’interpose comme un tampon entre le poète et le monde qui l’opprime. Ce monde, toutefois, ne nous intéresserait pas s’il était seulement imaginaire ; mais cet univers, c’est toujours le nôtre, vu d’une certaine manière, un univers de substances et non plus de formes. Le poète efface tout ce qui existe du monde pour le trouver à l’état de neuf.

Michaux, cependant, n’est pas seulement un poète, c’est aussi un peintre et un musicien. Il s’est même mis à la danse, démontrant par là que l’art, s’il n’est pas le salut impossible, est, tout de même, un moyen de vivre, un recours contre le néant. Terminant en effectuant un rapprochement avec d’autres poètes depuis Baudelaire, M. Brechon tira sa conclusion en ces termes : « Bien que poète à l’écart, Michaux est cependant caractéristique de notre époque. Il raconte cette reconquête du monde et de soi-même qu’est la poésie. »

 

[12] Mardi 12 mars 1957
Y a-t-il une vie intellectuelle à Orléans en 1957 ?
MM. Raimond, Soulas, Laurent, Adam, Villiaume

 

M. Raimond : Bibliothèques et librairies — Le premier conférencier fit d’abord allusion à un quotidien de Paris qui avait, à sa manière, abordé la question de la vie intellectuelle à Orléans. La réunion de ce soir ne s’inspirera pas de ce qu’a dit le journaliste. Elle a son but propre, qui est de s’attarder plutôt aux activités de loisirs intellectuels, sans faire état des expositions de peinture, ni des concerts, pour éviter en quelque sorte les questions de personnes. La presse, à laquelle il sera rendu hommage, sera elle-même exceptée.

M. Raimond invita donc son auditoire à pénétrer en esprit dans la bibliothèque municipale d’Orléans, une bibliothèque de tout premier ordre, rassemblant en gros 200 000 volumes, où il est plus facile, pour sa propre documentation, d’obtenir des livres qu’à la bibliothèque Sainte-Geneviève ou à la Sorbonne. Ce que l’on peut désirer s’y trouve. La disposition des tables a changé. Celles-ci sont devenues plus nombreuses. La fréquentation des lieux est très agréable aux étudiants. La Bibliothèque d’Orléans s’enrichit continuellement, par suite d’importants achats et de dépôts non négligeables. A cette institution sont offerts par exemple les 9/10e des livres qui sortent des « Presses Universitaires ». Les relieurs orléanais suffisent à peine à relier les ouvrages, et les manuscrits sont confiés aux ateliers de la Bibliothèque nationale. Les livres de la bibliothèque sont-ils lus ? On pourrait parler d’une moyenne de 194 lecteurs par séance ; 217 périodiques sont adressés à la bibliothèque. Les « Amis de la Bibliothèque » ont leur « compte à part » de volumes qui circulent parmi les membres, et ceux-ci ont l’amabilité de les verser ensuite au fonds. Chez les libraires existaient autrefois des cabinets de lecture. Si ce n’est pas tout à fait la même chose de nos jours, ces commerçants avertis n’en restent pas moins en contact étroit avec une clientèle fidèle qu’ils conseillent. Quant à l’achat des livres, il se pratique aussi à Paris, qui est aujourd’hui si près.

M. Soulas : Les Sociétés savantes — Tout le monde est d’accord sur le fait qu’Orléans a brillé dans les lettres et arts. Si certains étaient pessimistes sur ce point, qu’ils daignent se rendre compte du travail constant et efficace de nos Sociétés savantes. Le déroulement des séances des sociétés dites familièrement les « Fines herbes » et les « Pots cassés » n’est pas vide de sens. Ces institutions sont des réalités vivantes. M. Soulas rappela ensuite leur histoire. L’une est présidée aujourd’hui par M. de la Giraudière, l’autre par M. Jean Le Maire. Il nous plairait de suivre M. Soulas dans ses pertinentes considérations, mais, avec lui, après avoir reconnu que beaucoup reste à faire, que saint Jean-Baptiste, qui prêchait dans le désert, devient de plus en plus le patron des érudits, que la fraternité règne comme toujours entre les deux sociétés et que les fossiles savent encore être conquérants, il nous faut en venir à la très prospère société des Naturalistes orléanais, qui a dépassé le domaine qu’elle s’était assigné, et à laquelle s’applique la parole de Térence : « Rien de ce qui est humain ne nous est étranger ». On n’en est pas moins trop peu dans l’accomplissement de telles tâches. Le fait essentiel est que ces sociétés existent.

M. Laurent : Les conférences — « Si cette salle pouvait parler, que n’entendrions-nous pas ! La salle Hardouineau est le symbole de la conférence orléanaise », dit M. Laurent, qui fit ensuite l’historique de l’ « Université populaire ». Ce devait être un mouvement populaire de jeunesse, avec une conférence hebdomadaire, quand ce n’était pas deux, et cela au cours de sept ans. Au fond, ce fut un échec : on n’a pas eu le public populaire ; la jeunesse, on l’eut très peu ; on n’eut en définitive que les « bourgeois » du centre. M. Laurent procéda ensuite à la longue énumération des groupements qui donnent habituellement des conférences, les uns régulièrement, les autres à intervalles. Il énonca aussi les divers sujets traités. On peut avoir un aperçu de leur infinie diversité par les communiqués ou les comptes rendus. Aux conférences s’ajoutent les sorties et visites commentées, etc. « Il serait également amusant, poursuit-il, de faire une classification des conférenciers. Il y a le grand monsieur de Paris, qui débite sa conférence pour la nième fois ; les conférenciers habituels du cru ; les amateurs, qui sont très contents ; et tous ceux que l’on sollicite. » Le public est très peu varié. On l’a constaté dans les séances de l’ « Université populaire ». Dans toutes les conférences, il y a un public de commande, un public traditionnel. Il y a même eu, en certaines circonstances, le « racolage par téléphone ». Quant au nombre de conférences, de causeries, de réunions, on peut imaginer ce qu’il peut être en songeant qu’on dénombre 215 associations déclarées. « Le profit intellectuel ?, s’interroge M. Laurent. Je doute qu’il soit considérable. Mais il y a eu effort d’attention pendant une heure au moins. C’est peut-être ça, après tout, la culture ! »

M. Adam : La philosophie — La vie philosophique, et M. Adam dit vrai au sens de beaucoup, cela doit se restreindre à la notion du professeur de philosophie (à condition de savoir qu’il en existe). Ces braves gens sont condamnés à n’être que des professeurs, à n’être que des philosophes aussi. On devrait les juger sur la façon de faire comprendre la philosophie. Leur place n’est pas précisément à la tribune, mais dans un poêle, comme Descartes, ou comme Malebranche, dans tout autre lieu de recueillement. Orléans n’en a pas moins la gloire de posséder d’authentiques philosophes qui ne sont pas tous professeurs, mais qui ont écrit de beaux livres, comme M. Bataille, conservateur de la Bibliothèque, sur l’Expérience intérieure, sur Nieztsche, sur l’Héroïsme, la Sainteté, et sur l’Erotisme. L’abbé Lenoble y représente la philosophie des sciences ; c’est un familier de Mersenne, de la notion de Nature... et des conférences au Collège philosophique de Paris. Enfin, avec M. Robinet, Orléans est le berceau d’un ouvrage important sur les œuvres de Malebranche.

M. Adam : Le théâtre — M. Adam décrit d’abord le théâtre comme édifice, mais aussi au titre de « communion entre acteurs et spectateurs ». Quel bonheur d’avoir à Orléans, de temps en temps, Hébertot, le Grenier de Toulouse, Baret, etc. Et pourtant, certaines représentations se déroulent devant des salles presque vides. Il ne fait pas très riche d’aller au théâtre à Orléans ; cela fait beaucoup mieux de déclarer qu’on a vu la pièce à Paris. Récemment ont été présentées d’adorables marionnettes : presque personne les premiers soirs ; mais après on se rattrapa. Il faut secouer l’apathie du public orléanais pour le théâtre. C’est trop facilement qu’il a tendance à dire : « Rien de bien ; mal joué ». Les étudiants eux-mêmes y vont pour s’amuser, alors que, lorsqu’ils ont la faveur d’assister à une pièce à Paris, ils sont « irréprochables ». M. Adam souhaita, en conclusion que l’on « se donne la peine de croire à son théâtre ». Ensuite, il parla de la radio comme de la meilleure et de la pire des choses. « Il faut faire, conclut-il, la distinction entre entendre et écouter, savoir où se donnent et se trouvent les bonnes émissions, connaître l’heure et avoir la patience d’écouter. Quant à la télévision, les “intellectuels” sont sans doute les moins nombreux à posséder un poste ; il faut aborder la télévision avec une culture préalable… »

M. Villiaume : Le cinéma — M. Villiaume indiqua la place que doit tenir le ciné-club, comme moyen de formation artistique.

M. Secrétain fit observer en conclusion que le problème de la culture est un problème de discrimination. A Orléans, comme en d’autres villes d’ailleurs, en quantité, la culture est suffisamment diffusée. Il est certaine culture que le grand public ne sollicite pas tellement. D’autre part, on ne se cultive pas sans plaisir. L’essentiel est d’obtenir une élévation de niveau du public.

 

[13] Mercredi 10 avril 1957
Louis XIV amateur d'antiquités
Alphonse Dain, directeur d'études à la Sorbonne, professeur à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, doyen de la Faculté libre des Lettres de Paris et vice-président de l'Association nationale Guillaume-Budé

 

M. Dain a d’abord défini son intention. Il s’agit de montrer quelques aspects peu connus de la personnalité de Louis XIV. M. Dain a d’ailleurs consacré une grande partie de ses travaux à rechercher ce que fut exactement la connaissance de l’Antiquité au XVIIe siècle.

Louis XIV, selon l’expression du conférencier, s’insère dans un mouvement de pensée qu’il n’a pas créé. Il a pourtant contribué à mieux faire connaître l’Antiquité. Il a fondé l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il a envoyé de nombreuses missions en Grèce, en Asie-Mineure et dans de nombreuses régions d’Orient. On lui doit aussi la création du Cabinet des Médailles et l’installation, au Louvre, d’une imprimerie chargée d’éditer les éditions grecques très peu connues en France à une époque où l’Antiquité se limitait à Rome.

Si le goût des antiques avait commencé à se répandre en France sous François Ier, ce fut Louis XIV qui dota notre pays des plus belles œuvres qui représentent les joyaux de nos collections nationales.

Pour illustrer son propos, M. Dain fit projeter une quarantaine de vues montrant les principales œuvres dont le Roi-Soleil voulut orner ses demeures et, en particulier, le château de Versailles.

 

[14] Mardi 10 décembre 1957
La légende d'Alain Fournier
Clément Borgal, professeur au lycée Pothier d'Orléans

 

Pour parler de celui qui, selon le mot de Daniel Rops, « a laissé dans le cœur de chacun d’entre nous une petite plaie toujours ouverte », M. Clément Borgal déploya les ressources de son talent d’analyste, les scrupules d’un chercheur épris de vérité et, aussi, la fougue convaincante que pouvait lui inspirer une compréhension profonde du personnage et de l’œuvre d’Alain-Fournier.

La vie d’Alain-Fournier comprend deux périodes : la première se termine en 1913 et la seconde s’achève brutalement, le 22 septembre 1914, avec la mort de l’écrivain.

C’est auprès d’Isabelle Rivière que le conférencier veut découvrir les origines de la « légende d’Alain-Fournier ». Car, affirme-t-il, c’est la propre sceur de l’auteur du Grand Meaulnes qui a forgé cette légende, aidée de tous les critiques qui ont eu l’imprudence de suivre ses conseils ou ses directives. M. Clément Borgal pourra ensuite montrer que le brave curé du village natal d’Alain-Fournier n’était pas le seul à faire preuve de candeur lorsqu’il sollicitait de Mme Rivière l’autorisation de faire de l’écrivain le sujet d’un vitrail. Cette image d’Epinal à quoi l’on veut réduire la personnalité d’Alain-Fournier, combien d’aspects de la vie de celui-ci néglige-t-elle ?

Cet « enfant de cheeur » fut un militariste convaincu ; on le vit cocardier et se réjouissant à la perspective de la déclaration de guerre. Ce rêveur ne reculait pas devant l’idée de se battre en duel. Ce tendre se révéla d’une dureté extrême, dans ses écrits comme dans ses actes, ainsi que le conférencier en donne plusieurs exemples. C’est donc une image plus réelle plus « incarnée », plus humaine, que M. Clément Borgal souhaite donner de son héros.

« Mon livre, c’est moi, moi et moi », a pu écrire Alain-Fournier parlant du Grand Meaulnes. De fait, souligne M. Clément Borgal, il n’est pas un détail du livre qui n’ait son origine dans un détail de la vie de Fournier ou d’un de ses proches. Et, là encore, il faut faire justice de quelques interprétations erronées.

On a eu tort de considérer le livre comme un témoignage, voire un panégyrique de l’école publique. On s’est trompé aussi en y voyant un ouvrage à tendance régionaliste, en y découvrant l’influence de Péguy ou en le réduisant à un livre d’aventures. Si on y regarde de près, l’aventure apparaît dans le Grand Meaulnes beaucoup plus comme un moyen esthétique que comme l’expression d’une tendance personnelle. Il faut tout autant se défier de l’interprétation mystique, religieuse et chrétienne que certains critiques, encouragés par Mme Rivière, ont « poussée jusqu’au scandale ou à l’inconscience ». Alain-Fournier n’a-t-il pas écrit à Jacques Rivière qu’ « il y aurait toujours un sourire dans notre âme que le catholicisme n’aveuglerait pas » ? Et même lorsque, plus tard, il fut tenté par certain aspect « tragiquenent humain » du christianisme, Alain-Fournier persista à définir le Grand Meaulnes comme « un essai sans la foi de construction du monde en merveilles et en mystères ». Pour M. Clément Borgal, le Grand Meaulnes est un drame purement humain, « qui montera plus haut que la pureté, que le sacrifice, que la désolation, jusqu’à la joie ». C’est une aventure qui se solde par quelque chose de plus élevé encore que le stoïcisme.

Mais, poursuit le conférencier, entre la parution du Grand Meaulnes et la mort de son auteur, dix-huit mois se sont écoulés. La « légende d’Alain-Fournier » néglige délibérément cette période. On y voit l’écrivain devenu le secrétaire de Claude Casimir-Périer et bientôt attaché par des liens étroits à la femme de celui-ci. Personne n’ignorait cette liaison au sein de la famille de l’écrivain, et M. Clément Borgal peut s’étonner qu’on ait cherché à nier l’authenticité des sentiments qui unirent Alain-Fournier et l’actrice célèbre.

C’était d’ailleurs peine perdue, puisque Mme Casimir Périer, plus connue sous le nom de Madame Simone, vient de révéler cette idylle dans un livre intitulé Sous de Nouveaux Soleils. Et la dernière carte écrite de la main d’Alain-Fournier, deux ou trois jours avant sa mort, était destinée à son amie : « Je ne cesse de penser à notre mariage et aux enfants que nous aurons ensemble », écrivait celui dans la vie duquel on n’a voulu voir qu’Yvonne de Galais. Comme le fit observer M. Clément Borgal, Madame Simone est un peu notre compatriote, puisqu’elle vient souvent à Olivet et que c’est au château du Rondon qu’elle a rédigé une grande partie de ses mémoires.

Ayant ainsi vaillamment livré assaut à la « légende d’Alain-Fournier », M. Clément Borgal invita ses auditeurs à conserver de l’auteur du Grand Meaulnes cette image débarrassée des formules conventionnelles et comme éclairée par ce jugement d’un de ses admirateurs les plus lucides : « Alain-Fournier, ce Rimbaud de la prose… »