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Jeudi 29 avril 2010

LA ROME ET LA GRÈCE ANTIQUES
VUES PAR SIMONE WEIL

par Géraldi LEROY
professeur émérite à l'Université d'Orléans
 

Le jeudi 29 avril, avant le grand voyage aux États Unis, nous avons accueilli Géraldi LEROY professeur émérite à l’Université d’Orléans qui a parlé de :

La Grèce et la Rome antiques vues par Simone Weil

Dans sa présentation, le Président Alain Malissard, après avoir évoqué les nombreux travaux et publications du conférencier, par ailleurs très connu du public orléanais, a rappelé que ce dernier avait participé récemment à l’édition des œuvres complètes de Simone Weil.

Géraldi LEROY a pris l’heureuse précaution de situer cet écrivain “fascinant, mais au fond mal connu” : née en 1909 dans une famille juive non pratiquante, elle a formé avec son frère André, mathématicien précoce , en quelque sorte “un couple génial”; entrée en khagne à 16 ans, elle reçut de son maître Alain son premier surnom :” la Martienne”; une fois admise à l’Ecole Normale de la rue d’Ulm, elle devint “la Vierge Rouge” à cause de ses options politiques et de son action en faveur des défavorisés.

Géraldi LeroyEn suivant l’itinéraire de cette brillante agrégée de philosophie, on peut distinguer une première étape : l’engagement révolutionnaire. Dès ses premiers postes (Le Puy, Auxerre), ensuite à Bourges, Roanne et St Étienne, elle s’est fait remarquer par ses activités militantes, ce qui a suscité l’indignation des bourgeoisies locales, bien pensantes qui ont vu en elle “une moscoutaire enragée” ! Au cours de l’été 32, soucieuse de comprendre les raisons de la montée du nazisme, elle fait un séjour en Allemagne ; la politique des socialistes allemands ainsi que celle de l’URSS stalinienne lui fait remettre en cause l’idée d’une révolution prolétarienne, mais elle ne renoncera jamais à ses idées généreuses. Commence alors la période où elle fait l’expérience de la réalité du travail, expérience pénible vécue chez Alsthom et Renault, dont on a un fidèle témoignage dans La condition ouvrière (qui paraîtra en 1951).

Cette expérience est suivie d’un engagement dans la lutte contre le franquisme. Après la tentation du pacifisme, attitude partagée alors par bon nombre d’intellectuels, elle se tourne vers une résistance active, participe à la lutte clandestine en France, puis réussit à s’enrôler dans les services de la France Libre, à Londres. Atteinte de tuberculose et affaiblie par les privations (qu’elle s’impose le plus souvent) elle meurt au sanatorium d’Ashford le 24 août 1943.

On connaît sans doute aujourd’hui davantage son rayonnement spirituel. Au cours d’une visite à Solesmes en 1938, elle a eu une sorte de révélation du Christ et, depuis, a recherché un mode de vie proche de la sainteté, tout en restant à l’écart de la conversion, jugeant le catholicisme intransigeant à l’égard des autres religions.

Mais c’est à la Simone Weil humaniste, persuadée que les grands textes grecs et latins éclairent l’histoire contemporaine que s’est intéressé tout particulièrement Géraldi LEROY. En 1936, alors qu’elle enseigne au Lycée Marguerite de Navarre de Bourges, elle propose aux ouvriers de l’usine de Rosières de parler des mythes antiques. Peu de temps après, elle publie dans un journal syndical trois articles sur trois moments cruciaux de l’histoire de Rome : le 1er sur la lutte des plébéiens au début de la République, le 2e sur la guerre civile entre Marius et Sylla (vers -86), le 3e sur les révoltes des légions en 14 à la mort d’Auguste, apaisées par la médiation de Germanicus, montrant d’une part les dangers du totalitarisme, de l’autre la ressemblance entre ces périodes et les mouvements du Front Populaire.

En 1939, Simone Weil écrit Réflexions sur les origines de l’hitlérisme et dans ce livre dicté par l’actualité, elle fait appel aux historiens antiques, surtout les grecs, et Polybe en particulier, lequel souligne la duplicité et la cruauté des Romains, prenant pour exemple le traitement atroce infligé à Carthage, le sac de Numance, les massacres de 40 000 Germains sur l’ordre de César. Elle dénonce en bloc la politique impérialiste de Rome, l’anéantissement des civilisations autochtones, l’art de la propagande augustéenne (préfigurant celle de Staline) avec la complicité de Tite-Live et de Virgile. À cette Rome réduite (un peu vite à mon sens) à un modèle de totalitarisme, Simone Weil présente — notamment dans La source grecque — un monde hellénique en totale opposition. L’Iliade, qu’elle intitule dans un article paru aux Cahiers du sud : “le poème de la force” apparaît comme une “épopée miraculeuse, un cas unique dans la littérature européenne”, un moment de “vérité sur la condition humaine”.

Simone Weil a sans doute surestimé les éléments positifs des récits homériques, et, en échange, a réagi contre la vision héroïque d’une Rome magnifiée, statufiée comme dans les pages du De Viris.

Les budistes “romanophiles” que nous sommes, notre président en tête, qui a avoué “avoir souffert en tant que latiniste”, ont été obligés de reconnaître qu’un esprit indépendant comme Simone Weil avait raison d’attirer notre attention sur les travers de la représentation de l’histoire transmise par les vainqueurs, en dépouillant les vaincus de leur mémoire…

A.L.