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Mardi 6 octobre 2009 
 

LA MODERNITÉ DE JULIUS CAESAR

par Gérard HOCMARD
agrégé d'anglais, président de l’Académie d’Orléans.

Voyages culturelsAssociation orléanaise Guillaume-Budé

 

Le mardi 6 octobre, soit trois jours après la rencontre au Théâtre avec ARTHUR NAUZYCIEL, directeur du Centre dramatique national d’Orléans qui a présenté sa mise de JULIUS CAESAR de SHAKESPEARE inaugurant la série des “Césars”, la parole a été donnée à un angliciste de renom : Gérard HOCMARD professeur honoraire de Première supérieure au Lycée Pothier et Président de l’Académie d’Orléans, avec pour sujet :

La modernité de Julius Caesar.

En préambule, G. Hocmard a déclaré que cette pièce s’inscrivait dans la modernité de Shakespeare en général, modernité qui ne fait aucun doute ; en effet on n’a jamais cessé de le jouer depuis 1759, date de la création du festival de Stradford sur Avon. De nos jours, que ce soit en Angleterre ou en France, une floraison de mises en scène (comme celle de l’Hamlet de Kennet Branagh ou celle du Songe d’une nuit d’été d’Ariane Mnouchkine), a souligné le caractère contemporain de ce théâtre, en rendant de la vigueur et de la verdeur au texte. Il n’en reste pas moins vrai que Julius Caesar est une pièce tout à fait à part dans le théâtre de Shakespeare, plutôt déroutante , et de ce fait, la moins jouée.

Le premier élément de modernisme est sans aucun doute le sujet : on a l’habitude de dire qu’il s’agit du thème — récurrent chez Shakespeare — du pouvoir : en réalité, Jules César est une pièce sur la politique, sur la façon d’atteindre le pouvoir et, si l’on peut dire, d’en assurer la gestion ; nous la jugeons “potentiellement subversive”, mais les spectateurs de 1599 ne l’on pas jugée telle du fait de la distanciation provoquée par l’idéalisation de la Rome antique. Shakespeare a suivi assez fidèlement le récit de Plutarque, dont la traduction anglaise, d’après celle d’Amyot, venait de paraître; il y a puisé des détails (discutés d’ailleurs) comme l’épilepsie et la surdité partielle de César, et, d’autre part, condensé l’action à plusieurs reprises. En dramaturge éprouvé, il a très bien vu les “scènes à faire”, quitte à en renforcer le côté théâtral, notamment au dernier acte. La pièce est construite (comme Macbeth d’ailleurs) autour d’une scène-pivot longtemps attendue, au III° acte, avec un avant et un après (l’assassinat) et l’on devine la “philosophie” de la tragédie : les protagonistes, après le meurtre, s’aperçoivent que rien n’est résolu, et qu’au contraire , les désastres vont s’accumuler…

Un second point rapproche la pièce de notre époque : l’effacement du “héros” qu’on ne verra plus après l’acte III, sinon dans une brève apparition fantomatique. César n’est plus le conquérant chargé de lauriers, mais un homme fatigué, capricieux, ce qui inspire un joli jeu de mots à notre conférencier : peut-être encore divus, mais sûrement diva ! Dans ce cas, le héros serait-il Brutus ? Oui, dans une certaine mesure, en tant que personnage tragique, en proie à des hésitations, et surtout poussé par un destin imposé, mais il échappe à la figure du héros par ses contradictions même : ainsi il est amené à sauver la République au prix d’un parricide, il aime César et il le tue, il veut instaurer la paix et il déclenche la guerre civile. Et si le véritable héros était Rome ? D’abord la foule romaine est en permanence sur la scène, dès le lever de rideau. Rome est présente sans arrêt dans les esprits, dans les discours, de même que la politique, et ses jeux de pouvoir, ses crises qui débouchent sur un complot (ou une révolution). Gérard Hocmard assure que l’un des aspects modernes de Julius Caesar, c’est de montrer la genèse et la technique du coup d’état et il nous invite à relire l’interprétation qu’en donne René Girard dans Shakespeare et les feux de l’envie et qui rejoint sa théorie célèbre du “bouc émissaire”, grâce à laquelle on comprend mieux le mécanisme de l’action violente et du terrorisme. César a fasciné Rome comme il a fasciné Brutus, lui qui croit à la pureté originelle des vertus romaines et qui, après le meurtre, se prend pour César ; mais en s’adressant à la foule commet “une erreur de gestion d’image en appelant au rationnel, tandis qu’Antoine joue sur l’émotionnel”. À ce moment où s’opère un retournement dramatique, on ne peut que penser à nos campagnes politiques où s’affrontent deux langages. La violence du discours entraîne d’autres violences ; le pacte social de Rome est rompu, baigné dans le sang de César. L’ordre ne pourra revenir que lorsque quelqu’un pourra redonner un sens aux événements : ce sera le rôle d’Octave rendant, tout à la fin de la tragédie, hommage à Brutus dont la mort ramène effectivement à un ordre, à la “Pax romana” ; Octave fait du meurtre de César un geste fondateur, comme le meurtre de Tarquin par l’”ancêtre” Brutus.

La pièce au fond, dit G.Hocmard en conclusion, ne porte ni sur César, ni sur les conjurés, ni sur l’histoire de Rome, elle parle de notre société, elle montre comment ces phénomènes sont possibles, comment ils fonctionnent ; c’est là que se place la catharsis de la tragédie. Et c’est ainsi que Shakespeare est grand…"

André Lingois