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PÈLERINAGES LITTÉRAIRES

PROMENADES ESTHÉTIQUES


 

L’expression "pèlerinage littéraire" est apparue dans la première moitié du XIXe siècle pour désigner la pratique qui consiste à aller à la rencontre des écrivains dans les lieux qu’ils ont eux-mêmes fréquentés ou qu’ils ont évoqués dans leurs oeuvres.

C’est Jean-Jacques Rousseau qui a suscité les premiers grands mouvements de pèlerins : avant même que la Révolution ait développé son culte des "grands hommes", on a commencé à aller en pèlerinage à Montmorency, aux Charmettes, à l’Ile Saint-Pierre et surtout à Ermenonville, où le marquis de Girardin avait organisé toute une mise en scène autour du tombeau de l’île des Peupliers: on visitait d’abord le vallon où Rousseau herborisait, puis la grotte où il se réfugiait, enfin le pavillon où il est mort, dans lequel on était invité à une courte méditation devant les sabots et la tabatière du philosophe.

Ermenonville

On sait également qu’à l’île de Bienne un aubergiste avisé vivait de l’argent que lui laissaient les pèlerins littéraires. Alexandre Dumas, qui le rencontra, écrit en 1832: "Nous arrivâmes à l’auberge où est la chambre de Rousseau, que le calcul bien plus que la vénération a conservée telle qu’elle était lorsqu’il l’habita. […] Les murs sont couverts des noms des admirateurs du Contrat social, de l’Émile et de la Nouvelle Héloïse venus de toutes les parties du monde."

De fait, la Nouvelle Héloïse a entraîné, au XIXe siècle, un développement considérable du tourisme dans la région où l’action se déroule : "Sans Rousseau, écrit Stendhal, Genève ne serait pas plus célèbre que Hambourg ou Amsterdam; ce serait une ville à argent, et voilà tout. […] C’est à lui uniquement que le lac de Genève est redevable de cette disposition à l’aimer, qui se trouve dans tous les coeurs et qui rend toute plaisanterie impossible contre ce beau lac."

De même, Lamartine nous apprend qu’à l’île Maurice, quelques dizaines d’années après la publication du roman de Bernardin de Saint-Pierre, "les pèlerinages [avaient] tracé sous les lataniers un sentier imaginaire au tombeau imaginaire de Paul et de Virginie".

Dans notre siècle, le tourisme littéraire s’est mis à prendre conscience de lui-même lorsqu’un ancien professeur de Louis-le-Grand, Auguste Dupouy, publia, en 1942, une Géographie des lettres françaises, puis lorsque parut, en 1946, la Géographie littéraire d’André Ferré. En 1949, les éditions de l’Illustration ont fait paraître quatre gros volumes sous le titre Demeures inspirées et sites romanesques. Un Guide littéraire de la France, publié par Hachette en 1964 dans la collection des Guides bleus, fut conçu "pour opérer un rapprochement constant entre géographie et littérature". Ensuite, le tourisme littéraire s'est beaucoup développé et les ouvrages se sont multipliés, sous forme d’anthologies ou de guides. Entre beaucoup d'autres, Georges Poisson a recensé les maisons d’écrivains dans deux petits livres et José Cabanis a produit un bel ouvrage sur les Jardins d’écrivains.

A tout cela, il faut ajouter les dépliants des Offices de tourisme, qui ont découvert que la littérature pouvait être efficace pour promouvoir une région. S’il y a déjà bien longtemps que le Chinonais se proclame terroir rabelaisien, on a désormais compris que Ronsard était un bon moyen d’attirer les visiteurs en Vendômois, de même que l’on essaie de donner envie aux lecteurs de Mauriac de découvrir le Bordelais ou à ceux de Balzac de venir en Touraine. Même un poète comme Racan, que plus personne ne lit, est utilisé pour faire la promotion du terroir qui entoure sa maison natale et son château patrimonial.

Hors de nos frontières, il en va de même, et on peut citer, entre beaucoup d’autres, le pèlerinage Shakespeare à Statford, le pèlerinage au presbystère des soeurs Brontë à Haworth, ou le pèlerinage Tchekhov en Crimée, aux portes de Yalta…

Cette vogue indiscutable du tourisme littéraire nous invite à nous interroger sur sa pertinence ou même, plus nettement, sur son utilité. En effet, on ne voit pas très bien, d’emblée, dans quelle mesure les pèlerinages littéraires peuvent servir la littérature. A Besançon, la découverte de la plaque commémorative sur sa maison natale n’enrichit en rien notre lecture de Hugo. La visite de la Possonnière ne nous aide guère à pénétrer l’oeuvre de Ronsard. Relire Madame Bovary nous apportera sans doute plus qu’un périple hasardeux en terre normande. Et, comme l’a écrit Jean d’Ormesson, "n’y a-t-il rien de plus opposé à l’esprit de Proust que d’aller voir, à Illiers, la maison de tante Léonie ?". Aussi, pour dégager quelques idées sur cette pratique, il peut être intéressant d’interroger les écrivains eux-mêmes et de rassembler les remarques que certains d’entre eux ont pu faire sur les pèlerinages littéraires ou sur ce que Proust appelle les "promenades esthétiques".


ILLUSION, DÉCEPTION…

Dans ses Confessions Rousseau raconte qu’un jour il décida de faire un pèlerinage littéraire sur les bords du Lignon, à la recherche des paysages et des personnages de l’Astrée:

"En approchant de Lyon, je fus tenté de prolonger ma route pour aller voir les bords du Lignon; car, parmi les romans que j’avais lus avec mon père, l’Astrée n’avait pas été oubliée, et c’était celui qui me revenait au coeur le plus fréquemment. Je demandai la route du Forez; et, tout en causant avec une hôtesse, elle m’apprit que c’était un bon pays de ressource pour les ouvriers, qu’il y avait beaucoup de forges et qu’on y travaillait fort bien en fer. Cet éloge calma tout à coup ma curiosité romanesque, et je ne jugeai pas à propos d’aller chercher des Dianes et des Sylvandres chez un peuple de forgerons."

Rousseau avait donc un moment succombé à l’illusion que tout ce qui a été pérennisé par la magie de l’écriture a dû échapper aux atteintes du temps. Mais il a su s’épargner la déception de découvrir que l’industrie avait définitivement chassé les bergeries et les bergères.

Et, même si les choses sont restées à peu près intactes, c'est presque toujours un sentiment de déception qui attend le visiteur. On peut évoquer ce que dit Julien Gracq de ses deux visites au château de Combourg, la demeure du "Grand Paon" : "Visité, le château déçoit : on trouve qu'il a grand air et peu de consistance ; c'est comme une armure de théâtre autour d'un nain : l'écu et le perron énorme, les tours qui mangent la courtine, les toits pointus, les mâchicoulis rognent chichement sur l'espace habitable. Les signes extérieurs de la haute époque plutôt que son âme sont là, plus grands que nature, très affichés : il y a je ne sais quoi de parvenu gothique. […] Chateaubriand n'est guère retourné à Combourg : le conseil est bon. […] L'odeur sauvage du nid de hobereaux, la longue imprégnation de la bauge féodale, tout cela s'évapore aux doigts qui viennent de feuilleter les premières pages des Mémoires : reste cette bâtisse glaciale et intacte…" (Préférences, éd. Pléiade, I, 919).

De fait, il paraît inévitable que le touriste littéraire soit presque toujours déçu, dans la mesure où il cherche dans le monde réel ce qui a d’abord nourri son imagination et ses rêves. Sa quête l’amène surtout à prendre conscience — comme Olympio en pèlerinage dans la vallée de la Bièvre — que "peu de temps suffit pour changer toute chose".

Croisset

La maison de Croisset disparue

Cette déception, on l’éprouve à Croisset, où l’on chercherait en vain la grande maison blanche du XVIIe siècle dans laquelle Flaubert, en manches de chemise, "gueulait dans le silence, comme un énergumène", cette maison dont Maupassant multiplia les descriptions et dont il fit la demeure hantée par le Horla; en lieu et place, on ne trouve qu’un pauvre pavillon, enserré dans un paysage devenu tristement industriel, au bord d’une Seine bien polluée.

Déception également aux Délices, si l’on y arrive en ayant dans l’esprit ce qu’en disait Voltaire: "Je n’ai vu nulle part une telle situation. Je doute que celle de Constantinople soit aussi agréable; je voudrais trouver quelque Claude Lorrain qui peignît ce que je vois de mes fenêtres". Or, ce qu’on voit aujourd’hui, depuis les fenêtres des Délices, ce n’est nullement un paysage digne de Claude Lorrain, mais les immeubles sans style par lesquels la demeure a été comme étouffée. Quant aux visiteurs de Combourg, ils ne retrouvent plus la grande salle des gardes dans laquelle, les soirs d’hiver, le père allait et venait, comme un fantôme, devant ses deux enfants effrayés : elle a été depuis longtemps coupée en deux par un amateur de salons néo-gothiques qui nous a laissé, selon le mot de Gracq, "une peinturlure féodale en diable, dans le goût à peu près que Guillaume II a déployé aux murs du Haut-Koenigsbourg".

Finalement, on comprend pourquoi Colette n’a pas voulu céder aux sollicitations qui lui étaient faites de retourner dans la Puisaye de son enfance et dans sa maison de Saint-Sauveur. Toute sa vie, elle s’est refusée au pèlerinage tel qu’elle l’imagine au début de Claudine en ménage. C’est qu’elle savait que les choses, en très peu de temps, avaient changé, que ses "chers bois" avaient été livrés à la hache du bûcheron, que le château lézardé était devenu un hospice. Et, surtout, si Colette a jugé inutile de retourner au village, c’est parce qu’on l’avait prévenue que la grille du parc avait été huilée et que, si elle retournait là-bas, elle n’entendrait plus le "I-î-îan…", le grincement "sur quatre notes", familier à son enfance.

Que dirait-elle aujourd’hui en découvrant son vieux château entièrement remis à neuf et aménagé selon les principes de la plus froide muséographie ? Que diraient Proust, Mallarmé ou George Sand en découvrant leur demeure d’Illiers, de Valvins ou de Nohant restaurée, nettoyée, astiquée, avec barrières de protection, circuit de circulation, comptoir de vente, billetterie, ordinateur et point audiovisuel ? Dans ces maisons transformées en musées, aussi bien les murs surchargés de documents que les vitrines qui encombrent rendent impossible l’illusion de retrouver le cadre dans lequel évolua l’écrivain disparu. Julien Gracq, dans le Roi Cophetua, a dénoncé "ces demeures-musées où, dans l'angle d'une des pièces que le visiteur traverse, une chaîne tendue et un écriteau isolent la table, la chaise, l'encrier, les plumes encore taillées qu'a consacrées autrefois une main illustre et où non le tremblement de la vie mais plutôt une rigidité mortuaire saisit ce désordre épousseté". Et il a repris cette idée dans un entretien avec Jean-Paul Dekiss, le conservateur de la maison de Jules Verne à Amiens :

Je suis un peu désenchanté toujours — dans le peu d'expérience que j'en ai — par ces visites de maisons d'écrivains. Une espèce de contamination muséale se répand partout ; c'est le musée qui prend possession de la vie privée, après la mort. C'est désolant quelquefois de voir la pièce à vivre, par exemple, avec ses meubles, ses tapis... et puis le petit cordon rouge qui empêche de passer... La vie est partie, impossible de la faire revenir. J'avoue que je n'ai pas la superstition de ces lieux jadis habités. Chaque fois que j'en ai vu, j'ai été déçu. Je n'en ai pas visité beaucoup, d'ailleurs, parce que cela ne m'inspire guère... J'en ai parlé quelquefois dans les Carnets du grand chemin… Qu'est-ce que j'ai vu?... Rimbaud... Rimbaud... Il n'y a plus rien... Il y a Roche tout de même, l'endroit où il a vécu; ce n'est plus une maison, c'est un lieu… un lieu sinistre… une espèce de lavoir, dans une campagne morne… La maison de Lamartine, à Milly... une maison de notaire... c'est désenchantant, on n'y retrouve pas du tout le poète. Mais il y a le cas, exceptionnel, où l'écrivain a mis absolument sa marque sur tout. Par exemple la maison de Hugo à Guernesey, ou de Loti à Rochefort. Hugo s'est matérialisé dans sa maison, c'est une réussite, c'est un peu fou, mais c'est grandiose... Mais c'est rare: il n'y a pas tellement d'écrivains qui mettent du génie dans leur vie domestique. Je crois que la maison de Mauriac à Malagar fait de l'effet… Mais, en général, on a envie de dire après de telles visites, ce que disait Giraudoux à l'enterrement de je ne sais plus quel écrivain: "Allons-nous en, il n'est pas venu". (J. Gracq, Entretiens, p. 283)

Bien plus, lorsque la demeure a par trop souffert de plusieurs siècles d’indifférence, on n’a pas hésité parfois à la reconstruire presque entièrement. Il est certain, par exemple, que Corneille ne reconnaîtrait pas grand-chose de sa maison de la rue de la Pie, si un miracle le faisait revenir à Rouen; quant à sa maison des champs, à Petit-Couronne, elle a été un peu trop consciencieusement remise en état et elle se trouve un peu trop étroitement enserrée par la banlieue industrielle.

Cela s'explique : ceux qui entreprennent un pèlerinage littéraire étant encore plus déçus lorsqu'il ne retrouvent pas, dans le monde réel, les éléments de leur monde imaginaire, on a tendance, pour les satisfaire, à donner corps à ce qui ne fut d'abord qu'un rêve de poète. Certes on n'évidera pas l'aiguille d'Étretat pour satisfaire les lecteurs de l'Aiguille Creuse. Mais, à Moscou, en 1999, on a ouvert un bar à chocolat sous le nom de "Café Pouchkine", sous la pression des visiteurs de la place Rouge qui, hantés par le poème Nathalie chanté par Gilbert Bécaud, demandaient d'abréger la visite du tombeau de Lénine pour aller vite au purement mythique "café Pouchkine"… boire un chocolat.

 


MAISONS FUGITIVES… 

Il y a donc des sites littéraires arrangés, voire créés de toutes pièces. Toutefois, même lorsque les hommes — ou le temps — ont respecté ce que recherchent les pèlerins littéraires, ne faut-il pas beaucoup de naïveté, voire d’inconscience, pour croire que les lieux conservent les souvenirs ? Dans un court texte — qu’il a appelé Les Maisons fugitives  — Mauriac a voulu mettre en garde les amateurs de pèlerinages, en s’appuyant sur son propre exemple :  

"J’ignore s’il existe beaucoup d’hommes et de femmes pour s’intéresser aux lieux où j’ai vécu dans ma jeunesse et où j’ai fait vivre mes créatures. […] Il y a beau temps que ces lieux se sont détachés de moi. L’été, je passe presque chaque semaine devant le portail de la propriété sinistre (aujourd’hui vendue) où mes grands-parents ont vécu et qui, en moi, a sécrété un personnage aussi redoutable que Genitrix : je ne tourne même pas la tête vers ses arbres, vers ce double pavillon. […] Dès mon adolescence, ma mère avait déjà bouleversé, modernisé la maison, changé les papiers, enlevé les baldaquins et les rideaux des lits. Or ce ne sont pas les pierres qui gardent l’empreinte des mains, le reflet des visages, la forme, l’ombre des êtres disparus, mais ces prolongements d’eux-mêmes : tentures, rideaux, tapisseries, badigeon des boiseries, objets et couleurs témoins de leurs goûts, de leurs préférences, et qui les ont vus passer d’une chambre à l’autre, s’asseoir, se coucher, fumer, manger, rêver, mourir. Une fois anéanti ce décor de la vie quotidienne, une carcasse reste, qui ne nous confie plus rien. […] Ce Malagar-là n’a plus rien de commun avec celui qui m’a vu, à vingt ans, dépérir de solitude. […] Reste le paysage : que reste-t-il d’un paysage ? Pas un brin d’herbe, pas une feuille, pas un pied de vigne. […] Quant aux landes, depuis trois cents ans dans la famille de ma grand-mère paternelle, seuls quelques pins y subsistent qui m’ont vu jouer enfant."

Ainsi le touriste littéraire est-il invité à prendre conscience de la vanité de sa démarche, lorsqu’il espère trouver quelque émotion dans ces "carcasses" sans âme que sont devenues, par la force des choses, les maisons d’écrivains. Et, par le titre même de son essai, Mauriac donne son approbation à la phrase par laquelle Proust termine Du côté de chez Swann : "Les maisons, les routes, les avenues sont fugitives, hélas, comme les années".


FÉTICHISME…

Le pèlerin littéraire qui, malgré toutes les mises en garde, persiste dans sa quête, voit souvent sa démarche accueillie avec ironie ou méfiance.

Chateaubriand, visitant les sites pyrénéens dans lesquels se déroule la Chanson de Roland, écrivit à son ami Joubert : "Je veux tout voir ; je veux voir les pantoufles de l’archevêque Turpin". Il semble que cette phrase contienne une critique ironique de ce "fétichisme"   qui pousse le pèlerin littéraire à s’arrêter en Vendômois devant un trou d’eau qu’on baptise "fontaine Bellerie", en Touraine, à Saché, devant la cafetière de Balzac ou en Normandie, à Croisset, devant le perroquet de Flaubert.

Aussi les pèlerinages vers la demeure d’un écrivain se sont-ils révélés un bon thème de satire, surtout en ce XIXe siècle où l’on exploitait la naïveté des bons bourgeois qui, désireux de « cultiver leur esprit et leur âme », avaient l’habitude d’aller se recueillir en famille sur les lieux où avaient vécu les grands hommes. On ne manque pas de récits où l’on voit le visiteur accueilli par un concierge bougon, qui, en échange d’un solide pourboire, montre le lit de l’écrivain, son écritoire, ses pantoufles, sa canne ou une mèche de ses cheveux.

Alexandre Dumas, dans ses Impressions de voyage, raconte comment il s’est retrouvé un jour à Ferney, dans un pèlerinage "sur les pas de Voltaire" :  

Ferney

"Nous traversâmes un jardin, nous montâmes un perron élevé de deux ou trois marches, et nous nous trouvâmes dans l’antichambre ; c’est là que se recueillent, avant d’entrer dans le sanctuaire, les pèlerins qui viennent adorer le dieu de l’irréligion. Le concierge les prévient solennellement d’avance que rien n’a été changé à l’ameublement, et qu’ils vont voir l’appartement tel que l’habitait monsieur de Voltaire ; cette allocution manque rarement de produire son effet. On a vu, à ces simples paroles, pleurer des abonnés du Constitutionnel. Aussi rien n’est plus prodigieux à étudier que l’aplomb du concierge chargé de conduire les étrangers. Il entra tout enfant au service du grand homme ; ce qui fait qu’il possède un répertoire d’anecdotes à lui relatives, qui ravissent en béatitude les braves bourgeois qui l’écoutent. Lorsque nous mîmes le pied dans la chambre à coucher, une famille entière aspirait, rangée en cercle autour de lui, chaque parole qui tombait de sa bouche, et l’admiration qu’elle avait pour le philosophe s’étendait presque jusqu’à l’homme qui avait ciré ses souliers et poudré sa perruque. […] Chaque fois que le concierge prononçait, avec un accent qui n’appartenait qu’à lui, ces mots sacramentels : Monsieur Arouet de Voltaire, il portait sa main à son chapeau et tous ces hommes, qui ne se seraient peut-être pas découverts devant le Christ au Calvaire, imitaient religieusement ce mouvement de respect. […] Le cicérone nous promena dans un assez beau jardin, d’où le philosophe avait une merveilleuse vue, nous montra l’allée couverte, dans laquelle il avait fait sa belle tragédie d’Irène ;  et, nous quittant tout à coup pour s’approcher d’un arbre, il coupa avec sa serpette un copeau de son écorce, qu’il me donna. Je le portai successivement à mon nez, à ma langue, croyant que c’était un bois étranger qui avait une odeur ou un goût quelconque. — Point ; c’était un arbre planté par monsieur Arouet de Voltaire lui-même, et dont il est d’usage que chaque étranger emporte une parcelle. […] En sortant du jardin, notre concierge nous conduisit chez lui ; il voulait nous montrer la canne de Voltaire, qu’il conservait religieusement depuis la mort du grand homme, et qu’il finit par nous offrir, pour un louis, les besoins du temps le forçant de se séparer de cette relique précieuse ; je lui répondis que c’était trop cher, et que j’avais connu un souscripteur de l’édition Touquet, auquel, il y avait huit ans, il avait cédé la pareille pour vingt francs."

Toujours sur ce thème satirique, nous disposons d’un autre témoignage, tout aussi plaisant, celui de Théophile Gautier :

"Pendant que j’étais [à Tarbes], j’appris de mes compatriotes que mon pupitre d’écolier était religieusement conservé au collège de la ville et qu’il faisait l’admiration des touristes. Très flatté d’être ainsi honoré de mon vivant, je résolus de connaître le curieux pupitre que l’on m’attribuait et, par la même occasion, le collège qui se vantait de m’avoir possédé. Je me présentai donc incognito au principal et, me donnant pour un admirateur enthousiaste de mes propres écrits, je le priai de me mener au cher pupitre, témoin de mes précocités enfantines.[…] Le pupitre qu’il me fit voir […] était, certes, un pupitre quelconque, mais à son aspect j’éprouvai une émotion irrésistible. […] Puis il me reconduisit en me racontant vingt anecdotes authentiques et qui me parurent concluantes à moi-même et desquelles il résultait que j’avais été un élève prodigieux et la gloire de son collège. Un philistin se serait donné le plaisir facile d’arracher bêtement à ce brave homme ses illusions. J’en eus d’autant moins l’envie que je les partageais…"


VOYEURISME…

Ce fétichisme, dont Théophile Gautier a voulu sourire, conduit tout naturellement au voyeurisme, dans la mesure où, en visitant les lieux qui lui ont été familiers, on s’intéresse moins à l’artiste qu’à l’homme prosaïque, dont on voudrait forcer l’intimité, en particulier, souvent, l’intimité amoureuse.

Alfred de Vigny, parmi bien d’autres, s’est élevé contre de telles tentatives d’intrusion dans la vie privée des auteurs. Pour lui, les pèlerins littéraires sont des gens qui se livrent, sur un homme, à une quête indiscrète de détails intimes, sous prétexte qu’il fut un écrivain. On lit, par exemple, dans ses Mémoires :

"Ils croient connaître l’homme mieux que qui que ce soit ? Eh non ! Ils le connaissent comme son valet de chambre pour qui personne n’est grand. Ils ont vu et surpris ce qu’il y a en nous de semblable à l’animal. […] La familiarité si grossière est myope. Elle ne saurait comprendre un certain idéal, une certaine grâce qui fait la célébrité, qui est le vrai jour, la vraie prose, la vraie nature d’une vie quelque peu célèbre. Cet idéal qui n’a son éclat que contemplé à distance."

Cette protestation de Vigny annonce l’attitude de ces critiques qui, plus tard, dénonceront comme méconnaissance de la nature véritable de l’oeuvre littéraire le fait d’attacher de l’importance à l’homme qui l’a créée ou au cadre dans lequel elle est née. Quand Nabokov, par exemple, écrivait que "la véritable biographie d’un écrivain, ce n’est pas le récit de ses aventures, mais l’histoire de son style", c’est aux amateurs d’anecdotes, donc, entre autres, aux pèlerins littéraires qu’il s’attaquait.


Voilà donc le touriste littéraire accusé de voyeurisme, de fétichisme, et en tout cas promis à toutes les désillusions. Alors à quoi bon perdre son temps en vaines errances sur routes et chemins? Ne vaut-il pas mieux s’enfermer, et lire Ronsard, Balzac, George Sand… dont les livres, finalement, contiennent tout le meilleur. Telle pourrait être la conclusion de nos réflexions, si une observation ne venait pas relancer le débat. Il est remarquable, en effet, que beaucoup d’écrivains ont donné, sans réserves, leur approbation aux pèlerinages littéraires. Et leur témoignage doit donc, lui aussi, être pris en compte.


SI QUELQUE PÈLERIN ARRIVE…

Certains ont même prévu que leurs oeuvres, après leur mort, susciteraient des pèlerinages. Ils ont pressenti que des lecteurs voudraient découvrir les lieux auxquels leur souvenir resterait attaché.

C’est le cas de Ronsard, qui eut la certitude que, pendant plusieurs siècles, ses oeuvres attireraient des voyageurs sur les bords du Loir :

Quelqu’un apres mille ans de mes vers estonné
Voudra dedans mon Loir, comme en Permesse, boire :
Et voyant mon pays, à peine pourra croire
Que d’un si petit lieu tel Poëte soit né. 

Aussi Ronsard s’adresse-t-il à la rivière, pour la charger d’accueillir les pèlerins quand lui-même aura disparu :

Si quelque pelerin arrive
Aupres de ta parlante rive,
Dy luy à haute vois
Que ma Muse premiere
Apporta la lumiere
De Grece en Vandomois.

Chateaubriand, lui aussi, a jugé que des visiteurs ne manqueraient pas de se retrouver à Combourg pour y relire les premières pages des Mémoires d’outre-tombe :

"Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un jour, guidé par ces Mémoires, quelque voyageur viendra visiter les lieux que j’ai peints. Il pourra alors reconnaître le château ; mais il cherchera vainement le grand bois: le berceau de mes songes a disparu comme ces songes."

Combourg

Château de Combourg (wikipedia)

Balzac trouvait normal que des "curieux" s’arrêtent à Saché et demandent à visiter sa chambre. Barrès écrit dans ses Cahiers, sans trop de modestie: "On ne pourra plus aller sur la colline de Sion sans me retrouver". Quant à Marcel Jouhandeau, l’auteur de Chaminadour, il a fait mieux : il a tracé lui-même l’itinéraire en onze étapes des futurs pèlerins qui viendraient à Guéret pour retrouver le cadre dans lesquel il a vécu: "Rue des Pommes, la boucherie paternelle où je suis né. […] Rue Adrien-Ducouret, demander à voir la chambre où j’ai été heureux de 1918 à 1936. […] La gare, qui a été pour moi le terme de tant de départs douloureux et d’arrivées bienheureuses."

Tous ces écrivains — dans la mesure où ils ont en quelque sorte organisé les hommages qui leur seraient rendus par la postérité — montrent que, pour eux, la notion même de pèlerinage littéraire est recevable, qu’elle n’a rien, a priori, d’aberrant.


RIEN DE TOUT CELA N'A ÉTÉ SACRÉ…

Il est, d’ailleurs, une autre preuve de cette approbation : ce sont les protestations d’écrivains devant les atteintes portées au patrimoine littéraire.

Alexandre Dumas, en pèlerinage à Coppet, a été choqué en voyant qu’on n’avait pas respecté le cadre dans lequel avait vécu Mme de Staël. Toujours dans ses Impressions de voyage, il raconte :

"Une pauvre femme pleure de vraies larmes en parlant de sa maîtresse et en montrant les chambres qu’elle habitait, et où rien ne reste d’elle. Nous demandâmes à voir le bureau qui était encore taché de l’encre de sa plume, le lit qui devait être encore tiède de son dernier soupir ; rien de tout cela n’a été sacré pour la famille ; la chambre a été convertie en je ne sais quel salon ; les meubles ont été emportés je ne sais où. Il n’y avait peut-être pas même dans tout le château un exemplaire de Delphine. […] Nous sortîmes de Coppet les larmes aux yeux et le coeur serré."

Coppet

Château de Coppet, Chambre de Madame de Staël

Même réaction chez Maurice Barrès, lorsqu’il constata que, dans le village de Montmorency, on n’attachait "aucun intérêt sérieux" à l’Ermitage de Jean-Jacques Rousseau, sur lequel il ne vit "nulle plaque". Et cela lui rappella une visite à Ferney: "Un jour que je passais à Ferney, je voulus visiter la maison de Voltaire. On me refusa grossièrement cette autorisation. Celui qui interdit qu’on salue Voltaire, c’est le même qui a jeté bas la maison de Balzac". 

Stendhal s’indigna de ne plus trouver à Bordeaux la maison de Montaigne, remplacée par une caserne de gendarmerie: "Ah! messieurs les Bordelais, quoi ! sur une des pierres de taille qui forment le mur de cette caserne, […] vous n’avez pas pu dépenser vingt-cinq francs pour faire graver par le tailleur de pierre  : Ici était la maison de Montaigne; elle portait le n°17 et fut démolie en 1833 !"

Paul Valéry fut scandalisé par la destruction de la demeure de la place Royale où Pascal était venu s’entretenir avec Descartes : "Il y a peu de nations en Europe où une maison consacrée par une si grande présence, et qui aurait entendu un tel entretien, eût pu s’évanouir aussi discrètement que chez nous. Il n’y avait point de plaque sur le mur des Minimes qui fît parler ce mur de ce qu’il avait vu. […] Pas une âme ne s’est plainte, ni ne s’est opposée au renversement de ces pierres. Tout a disparu dans le nuage de poudre des entreprises de démolition."

Cette attitude est surprenante de la part d’un écrivain qui, par ailleurs, refuse tout intérêt au biographique. Mais Valéry — comme Dumas, Barrès et bien d’autres — ne fait qu’affirmer la valeur de tous ces objets qui permettent de se rattacher aux grands esprits du passé.


NOUS AIMONS À VISITER LEURS DEMEURES…

Il est enfin un argument décisif pour qui veut plaider la cause du tourisme littéraire : beaucoup d’écrivains ont accompli eux-mêmes de tels pèlerinages.

Le plus ancien, c’est peut-être Cicéron qui, dans le De Finibus, raconte qu’il fit à Athènes, en compagnie de son ami Pison, un pèlerinage sur les pas de Platon :

"Nous résolûmes d’un commun accord d’aller l’après-midi faire une promenade à l’Académie, surtout parce que c’était l’heure où il ne s’y trouvait absolument personne. […] Arrivés là, dans ces parages si justement célèbres, nous trouvâmes la solitude que nous voulions. Est-ce disposition naturelle, dit alors Pison, ou bien je ne sais quelle illusion ? Mais, quand nous voyons les lieux où nous savons que les hommes dignes de mémoire ont beaucoup vécu, nous sommes plus émus que quand nous entendons parler d’eux ou que nous lisons quelqu’un de leurs écrits. Ainsi moi, en ce moment, je suis ému. Platon se présente à mon esprit, Platon qui le premier, dit-on, fit de cet endroit le lieu habituel de ses entretiens ; et les petits jardins, qui sont là près de nous, non seulement me rendent présente sa mémoire, mais me remettent pour ainsi dire son image devant les yeux. […] Les lieux ont un tel pouvoir de rappel que, non sans raison, on les a utilisés pour créer un art de la mémoire. […] C’est un fait d’expérience que la vue des lieux où ils ont vécu nous invite à penser aux grands hommes avec un peu plus de vivacité et d’attention."

Montaigne a repris ce thème, traduisant Cicéron presque mot à mot :

"Est-ce par nature ou par erreur de fantasie que la veuë des places que nous sçavons avoir esté hantées et habitées par personnes desquelles la mémoire est en recommendation nous esmeut aucunement plus qu’ouïr le recit de leurs faicts ou lire leurs escrits ? […] Ce seroit ingratitude de mespriser les reliques et images de tant d’honnestes hommes."

Et Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, fera une remarque identique :

"Une sorte de reconnaissance délicate s’unit à une curiosité digne d’éloge, pour nous intéresser à l’histoire privée de ceux dont nous admirons les ouvrages. […] Tout ce qui les concerne arrête l’attention de la postérité. Nous aimons à visiter leurs demeures ; nous éprouverions une douce émotion à l’ombre d’un arbre sous lequel ils se seraient reposés."


LES CONNAÎTRE DANS LES LIEUX QUI LES AVAIENT INSPIRÉS…

C’est surtout à l’époque romantique que des écrivains se sont lancés dans de tels pèlerinages. Celui qui leur a été le plus favorable est sans doute Lamartine, qui s’est toujours présenté comme un grand pèlerin littéraire:

"J'ai toujours aimé à parcourir la scène physique des lieux habités par les hommes que j'ai connus, admirés, aimés ou révérés, parmi les vivants comme parmi les morts. […] Jeune, j'ai passé des heures solitaires et contemplatives, couché sous les oliviers qui ombragent les jardins d'Horace, en vue des cascades éblouissantes de Tibur ; je me suis couché souvent le soir, au bruit de la belle mer de Naples, sous les rameaux pendants des vignes, auprès du lieu où Virgile a voulu que reposât sa cendre, parce que c'était le plus beau et le plus doux site où ses regards se fussent reposés. Combien plus tard j'ai passé de matins et de soirs assis aux pieds des beaux châtaigniers, dans ce petit vallon des Charmettes, où le souvenir de Jean-Jacques Rousseau m'attirait et me retenait par la sympathie de ses impressions, de ses rêveries, de ses malheurs et de son génie ! Ainsi de plusieurs autres écrivains ou grands hommes dont le nom ou les écrits ont fortement retenti en moi. J'ai voulu les étudier, les connaître dans les lieux qui les avaient enfantés ou inspirés."

C’est dans son Raphaël que Lamartine raconte son pèlerinage vers les Charmettes, en compagnie de Julie Charles, et son émotion en retrouvant le cadre des amours de Rousseau et de Mme de Warens :

"Nous nous arrêtions de temps en temps et nous nous asseyions sur la douve du sentier au midi pour lire une page ou deux des Confessions et pour nous identifier avec le site. […] Une pauvre femme nous fit du feu dans la chambre de madame de Warens. Accoutumée aux visites des étrangers et à leurs conversations longues et recueillies sur le théâtre des premières années d’un homme célèbre, la jardinière nous laissa nous chauffer en paix ou errer librement de la salle au jardin et du jardin dans les chambres. […] Le jeune homme et la jeune femme nous étaient si présents qu’il nous semblait qu’ils nous attendaient et que nous allions les voir à la fenêtre ou dans les allées du jardin aux Charmettes."

On ne peut analyser plus clairement la démarche de ceux qui — en lisant les textes dans les lieux mêmes qui les ont inspirés — tentent de faire renaître les impressions que ces textes relatent et cherchent à entrer plus intimement en sympathie avec leur auteur.

Autre pèlerin littéraire, Flaubert s’arrêta à Blois uniquement pour y retrouver les souvenirs de Hugo :

"Le souvenir de la jeunesse du poète qui s'est écoulée à Blois nous a saisis dès en y entrant. Allant par ces rues tortueuses pleines de silence, nous pensions que lui aussi s'y promenait, il y a quelque vingt ans, regardant comme nous une de ces maisons-là pour y placer sa Marion de Lorme. […] Que d'idées devenues des oeuvres ont éclos au coin de ce mur, au bord de ce fleuve, sous cet arbre."

Impossible, dans cette revue d’écrivains-pèlerins littéraires, de ne pas citer le long compte rendu qu’a donné Stendhal de sa visite au château de la Brède, en hommage à Montesquieu : "En y arrivant, j’ai été saisi d’un respect d’enfant. Ce jour de La Brède marquera dans ma vie. Ordinairement la visite d’un palais de roi ne m’inspire que l’envie de me moquer".  Et Stendhal raconte comment il fit une visite détaillée du château, s’attardant dans les pièces "honorées par la présence d’un grand homme" et s’arrêtant devant "le jambage droit de la cheminée gothique, usé par la pantoufle de Montesquieu qui avait coutume d’écrire là sur son genou". Il y a là une belle synthèse de voyeurisme et de fétichisme littéraire !

Plus tard, Marcel Proust, dans son Contre Sainte-Beuve, parlera du "trouble délicieux" qu’il éprouva en retrouvant dans le Valois les lieux dont il avait lu les noms dans la Sylvie de Nerval : "Ce sont les mots Chââlis, Pontarmé, îles de l’Ile-de-France qui exaltent jusqu’à l’ivresse la pensée que nous pouvons, par un beau matin d’hiver, partir, aller voir les pays, ces pays de rêve où se promena Gérard". Et l’on sait par ailleurs que le voyage de Proust à Venise fut un pèlerinage sur les pas de John Ruskin. 

De nos jours, le romancier Michel Déon est connu pour avoir fait un long tour de France littéraire :

"Fombeure en Poitou, Giraudoux en Berry, Rimbaud dans les Ardennes, La Varende en pays d’Ouche, Larbaud en Bourbonnais, Maurras aux Martigues, Mauriac dans le Bordelais, Béraud dans le Lyonnais… Cet ingénieux Tour de France dura plus de deux ans… Dominait l’impression que la géographie française était éminemment littéraire. A chaque tour de roue surgissait le souvenir d’un écrivain, d’un poète. […] Où ailleurs voit-on des villages adjoindre à leur nom celui du poète qui les adopta pour sa retraite : Milly-Lamartine, Milly-Cocteau ; ou s’installer même carrément dans la fiction : Illiers-Combray ? Des visites organisées avec des guides débordant d’imagination suivaient les itinéraires de nos grands romans. On montrait à Nancy la maison où Mme de Chasteller était apparue pour la première fois à Lucien Leuwen défilant, sur sa rosse, avec son nouveau régiment ; à Angoulême la hautaine demeure de Mme de Bargeton ; au château d’If les cellules d’Edmond Dantès et de l’abbé Faria. […] Nous ne visitons pas Vérone sans aller sur la tombe de Roméo et Juliette, ou Famagouste sans arpenter les ruines de la forteresse qui vit Othello étrangler Desdémone."

Et Julien Gracq, plusieurs années après avoir écrit Un Balcon en forêt, est retourné prendre possession de la région des Hauts-Buttés, ce "petit canton sauvage devenu le [sien]" :

"Je suis repassé aux Hauts-Buttés, demeurés intacts dans leur clairière depuis 1955, sauf que le Café des Platanes est devenu un restaurant un peu plus huppé, où on sert le dimanche le marcassin aux airelles. Le squelette de la maison forte se dresse toujours au bord de la route d'Alle à Sedan, d'année en année davantage submergé par la croissance du sous-bois. La route de Revin aux Hauts-Buttés a été asphaltée, mais s'est dégradée déjà et retourne peu à peu à la sauvagerie; de chaque côté de l'étroit ruban qui s'écaille, de hauts et exubérants peuplements de fougères; dans le bois des Manises, où un sentier s'ouvre à moi au fond d'une coupe, la promenade dans le taillis mouillé arrosé de soleil est si riante à dix heures du matin que l'envie me vient presque de m'ébrouer dans le feuillage humide aux senteurs d'automne à la fois terreuses et ailées. Tout ce petit canton sauvage est devenu mien, et les changements que j'y trouve en viennent à se confondre peu à peu avec ceux d'un canton natal; les témoins naïfs qui le jalonnent çà et là deviennent presque pour moi ceux d'une histoire qui se serait réellement passée. (En lisant en écrivant, Pléiade, II, 619)

Par tous ces exemples, il apparaît donc que bien des écrivains ont donné leur approbation aux pèlerinages littéraires. Cicéron, Ronsard, Montaigne, Diderot, Chateaubriand, Stendhal, Lamartine, Flaubert, Valéry… donnent raison à ceux qui aiment partir à la recherche des demeures et des sites.

Il reste maintenant à approfondir les raisons qui justifient une telle pratique ; il reste à mettre en lumière — toujours en interrogeant les écrivains — ce que peuvent apporter les pèlerinages littéraires pour, finalement, déterminer quel «bon usage» on peut en faire.


NOUS ÉPROUVONS UNE DOUCE ÉMOTION…

La plupart des écrivains-pèlerins parlent avant tout de l’émotion qu’ils ont éprouvée en se trouvant en présence de sites, de demeures ou d’objets qui ont d’abord existé pour eux dans un livre, donc dans leur imagination de lecteurs : "cela nous remue", disait Cicéron ; "nous éprouvons une douce émotion", disait Diderot ; Marcel Proust parle, lui, de "trouble délicieux".

Stendhal a été ému en parcourant le château de la Brède, Lamartine a vibré, en compagnie de Julie Charles, dans la maison des Charmettes. Flaubert, lui, a éprouvé des sentiments d’une rare intensité lors d’une visite à Combourg :

"Le soir, nous avons été sur le bord du lac, de l’autre côté, dans la prairie ; la terre le gagne, il s’y perd de plus en plus ; il disparaîtra bientôt, et les blés pousseront où tremblent maintenant les nénuphars. La nuit tombait ; le château flanqué de ses quatre tourelles, encadré dans sa verdure, et dominant le village qu’il écrase, étendait sa grande masse sombre. […] Assis sur l’herbe, au pied d’un chêne, nous lisions René. Nous étions devant ce lac, où il contemplait l’hirondelle agile sur le roseau mobile, à l’ombre de ces bois où il poursuivait l’arc-en-Ciel sur les collines pluvieuses. Nous écoutions ce frémissement de feuilles, ce bruit de l’eau sous la brise, qui avaient mêlé leur murmure à la mélodie éplorée des ennuis de la jeunesse. A mesure que l’ombre tombait sur les pages du livre, l’amertume des phrases gagnait nos coeurs, et nous nous fondions avec délices dans je ne sais quoi de large, de mélancolique et de doux. […] Toute la nuit, il y eut de l’orage. […] J’ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur. […] N’est-ce pas ici que fut couvée notre douleur à nous autres, le golgotha même, où le génie qui nous a nourris a sué son angoisse. […] O sa chambre ! sa chambre ! sa pauvre petite chambre d’enfant ! C’est là que tourbillonnaient, l’appelaient, des fantômes confus qui tourmentaient ses heures en lui demandant à naître : Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure, Velléda au clair de lune courant sur la bruyère, Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe des léopards, et la blanche Amélie, et le pâle René."

Ce long récit étonne un peu, par sa démesure et son lyrisme, et fait contraste avec les réticences et la froideur de Julien Gracq, dans le même château, exactement un siècle plus tard. Du moins le témoignage de Flaubert montre-t-il que les émotions suscitées par la lecture des textes peuvent être non seulement renouvelées, mais même amplifiées par la découverte des lieux avec lesquels ces textes sont en rapport.


UNE RÉVÉLATION DU CARACTÈRE ET DES GOÛTS DE L'ARTISTE…

Mais on voudrait que le profit que l’on tire des pèlerinages littéraires aille au-delà d’une simple émotion, et qu’ils soient, en outre, un moyen de parvenir à une connaissance plus intime et plus exacte des écrivains.

Or il se trouve qu’il existe des lieux dont un écrivain est devenu, en quelque sorte, l’hôte invisible, le genius loci comme disait Sainte-Beuve. C’est le cas, par exemple, de Nohant, d’Illiers, d’Epineuil, de Ferney, de Milly. Et donc — faisant confiance à Flaubert, qui affirme qu’"on laisse bien des choses aux murs, aux arbres et aux pavés, partout où l’on passe"  — on va demander aux pavés, aux arbres et aux murs de Nohant, d’Illiers, d’Epineuil de parler de George Sand, de Proust ou d’Alain-Fournier.

Alors, souvent, la découverte de ces lieux fait prendre conscience que les ouvrages de l’écrivain ne donnent de celui-ci qu’une image sinon inexacte, du moins incomplète. Un détour par le Mâconnais révèle que Lamartine y a laissé le souvenir d’un propriétaire terrien plutôt libertin et d’un viticulteur peu avisé, bien différent du "pleurard à nacelle" de nos morceaux choisis. Une visite de La Brède permet de comprendre que Montesquieu ne fut pas seulement l’auteur très «parisien» des Lettres persanes, mais, lui aussi, un gentilhomme campagnard et un vigneron, qui a mûri son grand oeuvre, L’Esprit des lois, au contact de ces paysans girondins qui, disait-il, "ne sont pas assez savants pour raisonner de travers".

Il n’est pas sans intérêt, en particulier, de connaître la maison à laquelle l’écrivain était attaché, surtout celle de son enfance. George Sand le confirme: "Je comprends l’intérêt qui s’attache à la demeure des personnes connues du public. […] Je suppose que cette curiosité a pour objet l’espèce de révélation qui, du caractère et des goûts de l’artiste, se reflète dans le choix de son séjour favori, dans l’arrangement des choses qui l’entourent, architecture, jardins, ameublement, etc"

D’ailleurs, il est remarquable que de nombreux écrivains ont construit ou aménagé leur demeure avec le même soin que celui qu’ils ont mis à composer leurs livres, ce qui invite à donner place à cette maison parmi leurs autres oeuvres, leurs oeuvres de papier.

Roger Martin du Gard, dont on connaît l’attachement passionné qu’il eut pour son manoir du Tertre, dans les collines du Perche, mettait très clairement les travaux d’embellissement qu’il y avait effectués sur le même plan que ses livres : "Aucun site ne m’a jamais possédé à ce point. […] Je ne puis m’empêcher d’y situer tous mes rêves d’avenir. Je voudrais créer là une oeuvre d’art complète. […] J’aimerais, avant de mourir, avoir pu utiliser les dons que j’ai pour faire là un ensemble unique. […] Le Tertre tel qu’il ressortira de mes mains sera incontestablement une oeuvre, une de mes oeuvres."  

Chateaubriand a aménagé la Vallée-aux-Loups précisément pour qu’elle soit comme un reflet de toute son oeuvre : les cariatides de l’entrée font allusion à son voyage en Grèce classique; les créneaux et les fenêtres à ogives sont en rapport avec certains chapitres du Génie du Christianisme; l’escalier à double volée de l’entrée rappelle ses navigations outre-Atlantique; même les plantations du parc établissaient des liens avec ses oeuvres littéraires, puisqu’on y trouvait des chênes d’Armorique, des espèces d’Amérique du Nord, des essences du Proche-Orient et des roseaux du Nil. Pour cette raison, la Vallée-aux-Loups doit être "lue" comme une oeuvre de Chateaubriand, au même titre que les Martyrs ou les Mémoires.

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La maison de la Vallée-aux-Loups

Le château dit "de Monte-Cristo" à Marly-le-Roi porte la marque de l’orgueil et des goûts de Dumas. La maison de Hugo à Guernesey, avec son décor d’un baroque extravagant, nous renvoie, elle aussi, une image du poète et de ses fantasmes. Dans la propriété d’Edmond Rostand à Cambo-les-Bains, on retrouve l’outrance et la grandiloquence de l’auteur de Chanteclerc ; elle était, selon le mot de son fils, "un grand poème lyrique composé par un extraordinaire poète de théâtre". Quand Sacha Guitry, en 1931, visita la maison de Loti à Rochefort — avec son salon gothique, sa salle Renaissance, son intérieur de mosquée et son salon turc — il eut l’impression d’avoir "en moins d’une heure, vécu un peu la vie de Loti et parcouru son oeuvre". On sait enfin que Malaparte appelait sa maison de Capri "la Casa come me" ("la maison comme moi") ; il en parlait plus que de son oeuvre d’écrivain; en la faisant construire, pendant la guerre, il avait voulu en faire une "villa-manifeste", y mettre "l’image de [sa] nostalgie" en inscrivant dans la pierre les vertus à la fois du classicisme, du romantisme et du surréalisme.

Il n’est donc pas absurde d’aller découvrir le pays ou la demeure des écrivains avec l’intention de les mieux connaître.


LE SECRET DES PREMIÈRES FLORAISONS DU GRAND HOMME…

Mais une autre curiosité anime aussi le pèlerin littéraire, celle de découvrir le secret de l’écriture.

En effet, il paraît toujours étonnant que de simples mortels, vivant dans un cadre banal , aient pu produire des oeuvres aussi immenses que les Essais, les Confessions ou la Comédie humaine. Et cet étonnement est entretenu par ceux qui font visiter les maisons d’écrivains, qui insistent presque toujours sur le contraste entre la modestie du cadre, son exiguïté, et la grandeur des oeuvres qu’il a vues naître : on pousse le visiteur à s’étonner que Montaigne ait écrit les Essais en haut d’une pauvre tour perdue dans la campagne bordelaise, ou que Polyeucte et Nicomède aient été créés dans l’ancien grenier à foin de la maison des champs de Corneille; à Montmorency, on veut émouvoir en faisant remarquer que la Lettre à d’Alembert, l’Emile et le Contrat social ont été produits dans le modeste pavillon où Rousseau vivait dans l’inconfort le plus total.

Dans les mises en scène à l’intention des visiteurs, l’objet sur lequel l’attention se focalise, c’est le bureau, simple et modeste, sur lequel sont conservés religieusement l’encrier et la plume de l’écrivain. On demande en quelque sorte de regarder ce bureau et cette écritoire comme des objets magiques qui ont dû avoir leur part dans l’éclosion des chefs-d’oeuvre.  Dans la maison de Balzac de la rue Raynouard, on s’arrête devant la table sur laquelle naquirent La Rabouilleuse, Ursule Mirouet, La Cousine Bette, Le Cousin Pons, cette table dont Balzac disait: "Je la possède depuis dix ans, elle a vu toutes mes misères, essuyé toutes mes larmes, connu tous mes projets, entendu toutes mes pensées ; mon bras l’a presque usée à force de s’y promener quand j’écris."

Cette fascination devant le mystère de la naissance des chefs-d’oeuvre explique que de jeunes écrivains en puissance se fassent pèlerins littéraires pour aller contempler ces laboratoires, comme s’ils voulaient capter des émanations qui leur communiqueraient un peu du génie du grand homme.

C’est exactement dans cet esprit que le jeune Flaubert hanta les lieux dans lesquels s’est développé le génie naissant de Hugo ou de Chateaubriand. Il écrit :  "On s’éprend à voir les lieux où nous savons que [les grandes oeuvres] furent conçues, vécues, comme s’ils avaient gardé quelque chose de l’idéal inconnu qui y vibra jadis"; ou, à propos de Hugo: "Nous demandions à l'air, aux arbres, aux murs, à ce je ne sais quoi de persistant et d’individuel qui réside en un lieu, en constitue la couleur et en est l’âme, le secret des premières floraisons du grand homme".

Lorsque Stendhal décida d’entrer en littérature, il tenta lui aussi de découvrir la mystérieuse alchimie qui permet de mettre au monde des chefs-d’oeuvre. Et, pour cela, il alla à la rencontre des auteurs jusque sur leurs terres. A Genève, il visita à plusieurs reprises "la petite chambre à solives saillantes où Jean-Jacques Rousseau était né"; mais ce qui l’y fascina surtout, c’est la statue de Pradier qui représente Rousseau en train de composer: "Rousseau, assis, a saisi un crayon ; on le voit absorbé dans la pensée qu’il est sur le point d’écrire ; de la main gauche il tient une tablette qui repose sur le genou. Son attitude, indiquée dans les Confessions, est celle d’un homme qui se jette hors de son lit pour noter une idée qui le tourmente".

Rousseau Pradier

Rousseau, par Pradier


UNE ANALOGIE SECRÈTE ENTRE LA NATURE ET LE GÉNIE…

Il paraît donc acquis que le pèlerinage littéraire peut être un efficace complément à la lecture des oeuvres.

Lamartine le dit, avec beaucoup de force :

"Le pays qu'un grand homme a habité et préféré, pendant son passage sur la terre, m'a toujours paru la plus sûre et la plus parlante relique de lui-même, une sorte de manifestation matérielle de son génie, une révélation muette d'une partie de son âme, un commentaire vivant et sensible de sa vie, de ses actions et de ses pensées. […] Presque toujours un coup d’oeil intelligent découvre une analogie secrète et profonde entre la patrie et le grand homme, entre la scène et l’acteur, entre la nature et le génie qui en fut formé et inspiré."

Et le même Lamartine, au début de Raphaël, écrit encore plus nettement : "On ne peut bien comprendre un sentiment que dans les lieux où il fut conçu". Ce qui rappelle la formule bien connue de Goethe : "Qui veut comprendre le poète doit aller dans le pays du poète".

Et Proust fait dire au Narrateur dans Du côté de chez Swann : "Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller visiter la région qu'il décrivait, j'aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité."

Voilà donc les pèlerinages littéraires amplement justifiés : grâce à eux, il est possible de mieux connaître les écrivains et de mieux comprendre leurs oeuvres. Mais ces pèlerinages peuvent avoir aussi d’autres vertus, que Marcel Proust, tout particulièrement, a su mettre en lumière.


PROMENADES ESTHÉTIQUES…

Proust, en effet, a analysé ce qu’il appelle des "promenades esthétiques", ce changement de terme correspondant à la volonté de proposer un approfondissement du pèlerinage. L’essentiel de ses analyses se trouve dans les textes qu’ils a écrits à propos de John Ruskin, en particulier dans ses préfaces pour la traduction de la Bible d’Amiens et de Sésame et les Lys.

Proust y rappelle d’abord une évidence: les "promenades esthétiques" ne concernent pas tous les écrivains. N’appellent pas au pèlerinage, dit-il, ceux dont la pensée est "contenue tout entière dans un livre", ceux dont la pensée est "un pur signe d’elle-même" (et il prend comme exemple le philosophe Emerson): de tels écrivains invitent seulement à la lecture. Mais il en est d’autres dont la pensée "a un autre objet qu’elle-même, s’est réalisée dans l’espace, s’est incarnée en des corps"; dans ce cas, dit Proust, si nous voulons comprendre cette pensée, nous devons connaître et aimer ces objets ; et, pour cela, il nous faut partir à leur recherche.

Ensuite, Proust récuse le "fétichisme" qui conduit le pèlerin littéraire systématiquement vers la maison natale ou la tombe des écrivains, alors que celles-ci, la plupart du temps, n’ont rien à nous apprendre. Les véritables pèlerinages, dit-il, doivent s’accomplir essentiellement vers les lieux que les écrivains ont admirés: "Nous visitons le lieu où un grand homme est né et celui où il est mort ; mais les lieux qu’il admirait entre tous, dont c’est la beauté même que nous aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage ?"

Un "pèlerinage esthétique" est donc la quête d’objets que nous avons d’abord rencontrés dans quelque beau texte et dont un artiste a su parler avec art. Ce sont, la plupart du temps, des choses d’une grande banalité, que rien ne prédisposait à devenir objets d’une démarche artistique. Si nous les avions rencontrés par nous-mêmes, ils nous auraient certainement laissés indifférents ; nous serions passés à côté d’eux sans même les remarquer. Mais, grâce au texte que nous a donné tel écrivain, nous soulevons "le voile de laideur et d’insignifiance qui nous laisse incurieux devant l’univers", et nous nous prenons à aimer "ces choses qui, aux yeux des autres, sont aussi particulières et aussi périssables que nous-même". Et Proust de renchérir : "Cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de rivière, ce qui nous les fait paraître autres et plus beaux que le reste du monde, c’est qu’ils portent sur eux, comme un reflet insaisissable, l’impression qu’ils ont donnée au génie".

Voilà donc clairement fixé l’objectif des promenades esthétiques : il s’agit de répondre à l’invitation de l’artiste qui nous dit "Regarde! Regarde! Apprends à voir!"; il s’agit d’aller saisir — sur certains objets que nous a désignés l’écrivain — ce reflet insaisissable et de chercher à faire renaître en nous l’impression qu’ils ont pu lui donner.


SENTIR LE BEAU DANS LE SIMPLE…

A jouer ce jeu, le "pèlerin d’art" va forcément trouver un grand enrichissement pour lui-même, puisqu’il va ainsi s’exercer à voir le monde. C’est exactement ce que disait déjà George Sand dans la notice de sa Mare au Diable : "Tout ce que l’artiste peut espérer de mieux c’est d’engager ceux qui ont des yeux à regarder aussi"; son désir est de faire sentir "le beau dans le simple", en aidant à percevoir la nature comme une oeuvre d’art.

Cette démarche a été également pressentie par Oscar Wilde, lorsqu’il écrit :

"La nature […] est une création de notre cerveau ; c’est notre intelligence qui lui donne la vie. Les choses sont parce que nous les voyons, et la réceptivité aussi bien que la forme de notre vision dépendent des arts qui nous ont influencés. Regarder et voir sont choses toutes différentes. On ne voit une chose que lorsqu’on en voit la beauté. C’est alors seulement qu’elle naît à l’existence. De nos jours, les gens voient les brouillards, non parce qu’il y a des brouillards, mais parce que peintres et poètes leur ont appris le charme mystérieux de tels effets. Sans doute y eut-il à Londres des brouillards depuis des siècles. C’est infiniment probable, mais personne ne les voyait, de sorte que nous n’en savions rien. Ils n’eurent pas d’existence tant que l’art ne les eut pas inventés."

Une promenade esthétique est plus qu’un simple pèlerinage en quête de souvenirs. C’est une démarche par laquelle on va porter sur certaines choses un regard modifié par des références littéraires.

Par exemple, le Touriste dont Stendhal a écrit les mémoires, allant en Bretagne de Nantes à Vannes, éprouve, au moment où il franchit la vallée de la Vilaine, une étrange jouissance. Il s’en étonne d’abord, à cause de la beauté toute relative du paysage; puis il comprend que sa vision s’est trouvée enrichie par quelques beaux textes descriptifs de Walter Scott qu’il avait en mémoire et qui l’ont conduit à percevoir un paysage assez banal comme une oeuvre d’art.

Julien Gracq, lui, en se promenant dans les rues d’une Rome qu’il trouve décevante, s’aperçoit que sa perception des maisons se trouve modifiée par une phrase de Chateaubriand :

"Il y a une phrase curieuse sur Rome dans la Lettre à Fontanes de Chateaubriand : En hiver, écrit-il, les toits des maisons sont couverts d’herbe, comme les toits de chaume de nos paysans. Cette bizarre remarque, qui inverse les attributs des saisons tout comme elle met l’architecture en vacances, m’a poursuivi plus d’une fois dans mes promenades à travers les rues. Elle était cause que mon regard se fixait souvent plus haut qu’il n’est habituel quand on déambule dans une ville. Mais, hélas! il n’y a plus trace à Rome, si elles ont jamais poussé sur ses toits, de ces petites prairies suspendues. N’importe : elles conservent pour moi en imagination aux bâtiments de la ville un peu de cette étrangeté qui leur fait trop défaut."

Dans cette démarche, Julien Gracq agit vraiment en pèlerin d’art, puisqu’il cherche à susciter en lui une impression qui prend son origine dans un texte littéraire.

C’est exactement ce que font les pèlerins qui viennent à Illiers dans la maison dite "de tante Léonie", en elle-mêle banalement provinciale, mais que les textes de Proust ont dotée d’un riche pouvoir poétique. On s’arrête devant le portail pour percevoir le son du grelot, "confus et criard, avec son bruit ferrugineux, intarissable et glacé". Dans la chambre de la tante, on s’efforce de retrouver "l’odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs". Et on attend le moment précis de la journée où la lumière, illuminant obliquement la pièce, vient "incruster de petits morceaux d’or le bois de citronnier de la commode".

En sortant de la maison, on peut prolonger ces jeux esthétiques en se plaçant face aux vitraux de l’église, puis en longant la rivière aux nymphéas, en grimpant le raidillon aux aubépines, et en redescendant à travers les bassins et les camélias du pré Catelan. Partout, dans cette promenade, des textes de Proust offrent le moyen de voir les choses comme des oeuvres d’art.

La célèbre description de la vallée de l’Indre, au début du Lys dans la Vallée, semble encourager au pèlerinage: "Allez là par un jour de printemps… Revenez-y par les derniers jours d’automne…". Là aussi le lecteur, s’aidant du texte de Balzac, devra faire effort pour dépasser la plate réalité, pour voir la vallée non pas telle qu’elle est (et a toujours été), mais comme "une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent" et la rivière comme "un long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes". Relisant le texte, il lui faudra transformer dans son esprit les moulins de Pont-de-Ruan en un tableau romantique et, comme Félix de Vandenesse, faire surabonder en lui la poésie. 

Accomplir une promenade esthétique, c’est donc, pour un lecteur, regarder le monde à travers des textes qu’il a aimés, en faisant effort pour le voir tel qu’un autre a pu le voir. Et — s’il n’est pas l’homme d’un seul livre — il pourra alors multiplier sa vision des choses. C’est ce que veut dire la formule de Proust, souvent citée: "Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition."


C'EST NOTRE PENSÉE ELLE-MÊME QUE NOUS METTONS AU JOUR…

Une telle démarche peut certes soulever des objections, auxquelles Proust lui-même s’est efforcé de répondre. Ces objections ont été formulées par Stendhal qui, on le sait, s’est souvent essayé au pèlerinage littéraire.

La première, c’est la désillusion que va éprouver celui qui croit qu’il va retrouver dans la réalité l’image que lui en ont donnée ses lectures. C’est ainsi que Stendhal fait dire à son "touriste" en pèlerinage en Berry et en Touraine : "Je faisais querelle, dans mon esprit, à George Sand qui nous a fait de si belles descriptions des bords de l’Indre: c’est un ruisseau pitoyable. […] Je cherchais de tous mes regards la belle Touraine, dont parlent avec emphase les auteurs qui écrivaient il y a cent ans, et ceux qui de nos jours les copient. J’étais destiné à ne pas la trouver : cette belle Touraine n’existe pas."

A cela, Proust répond qu’il n’est nullement question de confronter la réalité à sa transcription poétique, ni d’aller vérifier sur le terrain si les textes littéraires donnent des choses et des lieux une photographie exacte. Il s’agit, répète-t-il, de s’exercer à voir avec les yeux d’un autre. Et il prend comme exemple la promenade esthétique qu’il fit à Venise, avec des textes de John Ruskin comme guide :

"Avant d’arriver à Venise […] Maman me lisait la description éblouissante que Ruskin en donne, la comparant tour à tour aux rochers de corail de la mer des Indes et à une opale. Elle ne pouvait naturellement, quand la gondole nous arrêta devant elle, trouver devant nos yeux la même beauté qu’elle avait eue un instant dans mon imagination, car nous ne pouvons pas voir à la fois les choses par l’esprit et par les sens".

L’erreur est donc de vouloir trouver la réalité telle que le livre l’a présentée à notre imagination. C’est pourquoi Giono avait jugé bon de mettre en garde les futurs pèlerins, en insistant bien sur le fait que la Provence qu’il décrit est "une Provence inventée".

La seconde objection de Stendhal se trouve dans la relation qu’il a faite de son pèlerinage aux Charmettes. Ce jour-là, il sentit avec inquiétude que les pages de Rousseau qu’il avait dans l’esprit l’empêchaient de voir ce vallon et cette maison tels qu’ils sont réellement. Cela l’amène à regretter que les livres portent atteinte à notre faculté de sentir par nous-mêmes, faisant de nous en quelque sorte des esclaves. 

Proust a répondu à cette objection dans un texte très riche de la préface de la Bible d’Amiens :

"L’admiration pour une pensée fait surgir à chaque pas la beauté, parce qu’à chaque moment elle en éveille le désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser guider ainsi par les livres qu’on admire enlève à notre faculté de juger une partie de son indépendance. “Que peut vous importer ce que sent Ruskin : Sentez par vous-même”. Une telle opinion repose sur une erreur psychologique, dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres, sont accrues. Aussi cette servitude volontaire est-elle le commencement de la liberté. Il n’y a pas de meilleure manière d’arriver à prendre conscience de ce qu’on sent soi-même que d’essayer de recréer en soi ce qu’a senti un maître. Dans cet effort profond, c’est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour."

Ainsi conçu, le pèlerinage littéraire n’est plus vaine agitation ou curiosité sans profit ; il est tout simplement, pour le pèlerin, un essai d’enrichissement intérieur et une quête de soi-même.

C'est ce que Proust a parfaitement analysé dans Du Côté de chez Swann : "Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller visiter la région qu'il décrivait, j'aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité. […] On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles; on est déçu en constatant qu'elles semblent dépourvues, dans la nature, du charme qu'elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines idées; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en habileté, en splendeur, pour agir sur des êtres dont nous sentons bien qu'ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais." (éd. Pléiade 1954, p. 86)


UN DEVOIR DE MÉMOIRE…

Et Proust, finalement, va encore plus loin en montrant que la promenade esthétique non seulement se justifie, mais même qu’elle s’impose à nous, presque comme un devoir.

C’est du moins ce qu’il a ressenti le jour où il découvrit dans les oeuvres de John Ruskin un dessin et quelques lignes sur un minuscule personnage sculpté au portail des Libraires de la cathédrale de Rouen. Ce jour-là, Proust a senti qu’il devait, "à l’appel de Ruskin", aller à Rouen, en pèlerinage, à la rencontre de ce petit personnage dont le destin lui donnait un peu le vertige.

Rouen BonhommePourtant ce petit bonhomme n’a rien de particulier; il est perdu au milieu des centaines de sculptures qui ornent la cathédrale. Pendant plusieurs siècles, il est resté comme mort, "sans espoir de résurrection". Mais, un jour, Ruskin l’a distingué, l’a dessiné, en a parlé, lui donné la vie. Il y avait là, pour le petit personnage, promesse d’immortalité. Mais cette promesse ne pourra être tenue que si des lecteurs, conduits par le texte, viennent à leur tour reconnaître l’objet, viennent lui insuffler cette vie qui risque de lui manquer un jour. C’est une chaîne que personne ne doit prendre la responsabilité de briser. Aussi Proust, en allant à Rouen, eut-il l’impression d’accomplir un devoir de mémoire. Et nous, nous avons, par notre pèlerinage, à poursuivre après lui cette oeuvre de vie, "parce que, dit Proust, ce qui est sorti d’une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée, qui à son tour a fasciné la nôtre".

Ce texte important met bien en lumière tout ce qui, dans un pèlerinage littéraire, va au-delà de la simple curiosité. Le pèlerin, en fait, s’acquitte d’une mission que l’écrivain lui a implicitement confiée, car de lui dépend le succès ou l’échec de l’entreprise artistique. Le pèlerin est celui qui aide les écrivains dans leur lutte pour conserver la vie à des objets que leur apparente banalité condamnait à disparaître "au sein de l’infini du nombre et sous le nivellement des ressemblances". Le pèlerin va contribuer à maintenir vivantes ces choses que l’écriture n’a le pouvoir de pérenniser qu’à la condition que la pensée d’autres hommes vienne se fixer sur elles, pour renouveler la fascination initiale.

C’est ainsi que, grâce à Proust, le pèlerinage littéraire se voit assigner une fonction essentielle. Il s’agit de répondre à l’appel d’un écrivain qui a souhaité que fût «immortalisé» un objet dont la beauté, la singularité lui ont paru dignes de nourrir la sensibilité des générations futures.

Le jour où plus personne n’ira en pèlerinage littéraire,

Illiers aubépines
Mare au Diable
Fontaine Bellerie
les aubépines d'Illiers, la mare au Diable ou la fontaine Bellerie

disparaîtront à jamais "au sein de l’infini du nombre et sous le nivellement des ressemblances"; elles redeviendront buisson, fossé ou étang, semblables à tous les autres. Cela sans doute arrivera un jour; mais le devoir des lecteurs de Sand, de Proust ou de Ronsard est de retarder le plus possible l’inéluctable, de prendre leur place dans le jeu artistique, dans cette lutte que les artistes mènent contre la mort.


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