<== Retour


PROMENADES AVEC GEORGE SAND

DANS LA VALLÉE NOIRE ET DANS LA CREUSE


 

 

L'APPROCHE DE LA VALLÉE NOIRE : LA BRANDE (ARDENTES - SAINT-AOUT)

 

[Que l'on vienne d'Orléans à Nohant par Châteaudun ou par Issoudun, on traverse "la Brande" qui était, à l'époque de George Sand un désert un peu angoissant.]

Entre Châteauroux et Nohant recommence une espèce de Sologne qui se prolonge jusqu'à l'entrée de la vallée Noire. C'est beaucoup moins pauvre et moins laid que la Sologne, surtout aujourd'hui que presque tous les abords de la route sont cultivés. D'ailleurs le terrain a quelque mouvement, et derrière les grandes nappes de bruyère on retrouve presque partout les horizons bleus des terres fertiles au centre desquelles s'étend ce petit désert. Le voisinage de ces terres combat l'insalubrité des landes, et si la végétation et le bétail y sont plus pâles et plus maigres que dans notre vallée, du moins ne sont-ils pas mourants comme dans les pays stériles d'une grande étendue. Ce désert, car il est à peine semé de quelques fermes et de quelques chaumières aujourd'hui, et à l'époque de mon récit il n'en comptait pas une seule, est appelé dans le pays la Brande. Vers l'extrémité qui regarde Châteauroux est une bourgade qu'on appelle Ardentes. Est-ce à cause des forges qui y existaient déjà du temps des Romains ? et les landes environnantes étaient-elles alors couvertes de forêts qu'on aurait peu à peu brûlées pour la consommation de ces forges ? Ces deux noms le feraient croire. A moins encore qu'un vaste incendie n'ait dévoré jadis et les bois et la bourgade.
Quoi qu'il en soit, la Brande était encore, au temps dont je parle, un cloaque impraticable et un sol complètement abandonné. Il n'y avait point de route tracée ou plutôt il y en avait cent, chaque charrette ou patache essayant de se frayer une voie plus sûre et plus facile que les autres dans la saison des pluies. Il y en avait bien une qui s'appelait la route, mais, outre que c'était la plus gâtée, elle n'était pas facile à suivre au milieu de toutes celles qui la croisaient. On s'y perdait continuellement, et c'est ce qui nous arriva.
Arrivés à Châteauroux, où cessait à cette époque toute espèce de diligences, nous déjeunâmes che M. Duboisdouin, un vieux et excellent ami de ma grandmère. […] Il nous fit une réception charmante, nous retint longtemps à table, nous promena dans son enclos où il ne nous fit grâce ni d'une violette ni d'un abricotier en fleur, si bien que le jour tombait lorsque nous montâmes dans une patache de louage, conduite par un gamin de douze ou treize ans, et traînée par une pauvre haridelle très efflanquée.
Je crois bien que notre automédon n'avait jamais traversé la Brande, car lorsqu'il se trouva à la nuit close dans ce labyrinthe de chemins tourmentés, de flaques d'eau et de fougères immenses, le désespoir le prit, et, abandonnant son cheval à son propre instinct, il nous promena au hasard pendant cinq heures dans le désert.
Je disais tout à l'heure qu'il n'y avait alors aucune habitation dans la Brande. Je me trompais, il y en avait une, et c'était le point de concours qu'il s'agissait de trouver dans la perspective, pour se diriger ensuite sur la vallée Noire avec quelque chance de succès. On appelait cette maisonnette la maison du Jardinier, parce qu'elle était occupée par un ancien jardinier du Magnier, romantique château situé à une lieue de là, à la lisière de la Brande et de la vallée Noire, mais dans une autre direction que celle de Nohant.
Or la nuit était sombre, et nous avions beau chercher cette introuvable maison du Jardinier, nous n'en approchions pas ; ma mère avait une peur affreuse que nous ne fussions tombés dans la direction et dans le voisinage des bois de Saint-Aoust, qu'elle redoutait fort, parce que, dans sa pensée, l'idée des voleurs était infailliblement associée à celle des bois, n'eussent-ils eu qu'un arpent d'étendue. Le danger n'était pas là. Outre qu'il n'y a jamais eu de brigands dans notre pays, le peu de voyageurs qui fréquentaient alors les chemins perdus de la Brande ne leur aurait pas promis une riche existence. Le véritable danger était de verser et de rester dans quelque trou. Heureusement celui que nous rencontrâmes vers le minuit était à sec, il était profond, et nous échouâmes dans le sable si complètement. que rien ne put décider le cheval à nous en tirer.
(Histoire de ma vie, I, 686).

Cette scène vécue a inspiré à George Sand plusieurs scènes romancées, par exemple la patache de Mme de Blanchemont dans le marécage, dans Le Meunier d’Angibault.


L'APPROCHE DE LA VALLÉE NOIRE : CORLAY - LE BOIS DE VAVRAY

Des hauteurs de Corlay, on "embrasse de l'oeil les horizons mélancoliques et profonds de la Vallée Noire".

On s'arrête soit à l'aire de pique-nique, soit, un peu plus loin à droite, devant le magasin d'alimentation.

Un peu plus loin envore, dans la descente, on laisse à gauche l'entrée du bois de Vavray.

Le 20 octobre 1835, après le dernier "orage conjugal" avant la rupture, George Sand vint au bois de Vavray avec ses enfants.

Je pris un petit cheval et un mauvais cabriolet; il n'y avait pas de domestique à mes ordres; je mis mes deux enfants dans ce modeste véhicule, et je les menai dans le bois de Vavray, un endroit charmant alors, d'où assis, sur la mousse, à l'ombre des vieux chênes, on embrassait de l'oeil les horizons mélancoliques et profonds de la vallée Noire. Il faisait un temps superbe. Maurice m’avait aidée à dételer le petit cheval qui paissait à côté de nous. Un doux soleil d’automne faisait resplendir les bruyères. Armés de couteaux et de paniers, nous faisions une récolte de mousses et de jungermannes que le Malgache m’avait demandé de prendre là, au hasard, pour sa collection, n’ayant pas, lui, m’écrivait-il, le temps d’aller si loin pour explorer la localité. Nous prenions donc de tout sans choisir, et mes enfants, l’un qui n’avait pas vu passer la tempête domestique de la veille, l’autre qui, grâce à l’insouciance de son âge, l’avait déjà oubliée, couraient, criaient et riaient à travers le taillis. C’était une gaieté, une joie, une ardeur de recherches qui me rappelaient le temps heureux où j’avais couru ainsi à côté de ma mère pour l’embellissement de nos petites grottes. Hélas! vingt ans plus tard, j’ai eu à mes côtés un autre enfant rayonnant de force, de bonheur et de beauté, bondissant sur la mousse des bois et la ramssant dans les plis de sa robe comme avait fait sa mère, comme j’avais fait moi-même, dans les mêmes lieux, dans les mêmes jeux, dans les mêmes rêves d’or et de fées! Et cet enfant-là repose à présent entre ma grand-mère et mon père! (Histoire de ma vie, II, 369).

 


QUELQUES TEXTES DE GEORGE SAND SUR LE BERRY ET LA VALLÉE NOIRE

 

Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes, tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drame ni dans les choses ni dans les êtres. Il n'y a ni grands rochers, ni bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses… des brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour ni la nuit, le chant monotone des insectes. […] Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main, dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la Vallée Noire. (Promenades autour d'un Village)

Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire. Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la tête, et, si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berry ne conçoit pas que l'on marche sans bien savoir où l'on va. A peine son chien daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie pour échapper à vos regards ou à vos questions et le plus petit d'entre eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur dans le fossé en criant de toutes ses forces. A part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés aromatiques. (Valentine)

La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées, il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence, s'enfoncerait dans un des ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoises et de moellons. A peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume ; et, s'il apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église, au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et de leurs chénevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le pays. […] Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa végétation, qui lui ont fait donner le nom de Vallée Noire. Elle n'est peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu. […]. L'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie. (Valentine)

Il n'est guère de plus beaux sites en France. La végétation, vue en détail, n'y est pourtant pas d'une grande vigueur. Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes où le soleil ne se mire dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes pittoresques, rien de frappant, rien d'extraordinaire dans cette nature paisible; mais un développement grandiose de terres cultivées, un morcellement infini de champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux offrant la variété des formes et des nuances, dans une harmonie générale de verdure sombre tirant sur le bleu; un pêle-mêle de clôtures plantureuses, de chaumines cachées sous les vergers, de rideaux de peupliers, de pacages touffus dans les profondeurs; des champs plus pâles et des haies plus claires sur les plateaux, faisant ressortir les masses voisines; enfin, un ensemble et un accord remarquables sur une étendue de cinquante lieues carrées, que, du haut des chaumières de la Breuil et de Corlay, on embrasse d'un seul regard. […] Une fois engagé dans les versants de la Vallée Noire, on change de spectacle. Descendant et gravissant tour à tour des chemins encaissés de buissons élevés, on ne côtoie point de précipices, mais ces chemins sont des précipices eux-mêmes. Le soleil, en s'abaissant derrière les arbres, leur donne une physionomie particulière, étrangement gracieuse et sauvage. Ce sont des fuyants mystérieux sous d'épais ombrages, des traînes d'un vert d'émeraude, qui conduisent à des impasses ou à des mares stagnantes, des tournants rapides qu'on ne peut plus remonter quand on les a descendus en voiture, enfin un enchantement continuel pour l'imagination avec des dangers très réels pour ceux qui vont à l'aventure essayer, autrement qu'à pied, et tout au plus à cheval, ces détours séduisants, capricieux et perfides. (Le Meunier d'Angibault)

 

Je retournai dans le Berri en 1832, et je me plus à peindre la nature que j'avais sous les yeux depuis mon enfance. Dès ces jours-là, j'avais éprouvé le besoin de la décrire; mais, par un phénomène qui accompagne toutes les émotions profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce qu'on désire le plus manifester qu'on ose le moins aborder en public. Ce pauvre coin du Berri, cette vallée Noire si inconnue, ce paysage sans grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour moi et ne méritait pas d'être révélé aux indifférents. Pourquoi trahir l'incognito de cette contrée modeste, qu'aucun grand souvenir historique, qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent à l'intérêt ou à la curiosité? Il me semblait que la Vallée Noire, c'était moi-même, c'était le cadre, le vêtement de ma propre existence, et il y avait si loin de là à une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais compté sur le retentissement de mes oeuvres, je crois que j'eusse voilé avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire où, seul jusque-là, peut-être, j'avais promené une pensée d'artiste, une rêverie de poète; mais je n'y comptais pas, je n'y pensais même pas du tout. J'étais obligé d'écrire et j'écrivais. Je me laissais entraîner au charme secret répandu dans l'air presque natal dont j'étais enveloppé. (Note pour l'édition de 1852 de Valentine)

Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu'on appelle, en langage villageois, traînes. […] Rien ne saurait exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'à la tige, l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes bruissent avec force et que la caille glousse avec amour dans les sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol d'un merle effarouché à votre approche ou le saut d'une petite grenouille verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d'habitants, toute une forêt de végétations ; son eau limpide court sans bruit en s'épurant sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et d'hépatiques ; les fontinales, les longues herbes appelées rubans d'eau, les mousses aquatiques pendantes et chevelues tremblent incessamment dans ses petits remous silencieux ; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable d'un air à la fois espiègle et peureux ; la clématite et le chèvrefeuille l'ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps, ce ne sont que fleurs et parfums ; à l'automne, les prunelles violettes couvrent ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers ; la senelle rouge, dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces, toutes chargées de flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en passant s'empourprent de petites mûres sauvages d'une agréable saveur. (Valentine)

Vous ne trouverez à Nohant ni fleuve, ni cours d'eau digne du nom de rivière, mais un ruisselet, un rio, comme disent nos paysans, l'Indre, que l'on enjambe pendant l'été et qui, l'hiver, devient parfois large et impétueux comme le Rhône à Lyon. On ne croirait jamais cela à le voir dans son habit d'été. Il n'y a rien de si tranquille, de si humble, de si caché sous le feuillage, de si bon enfant quand il se promène, la canne à la main, à travers nos prés. C'est une baignoire de poche, mais elle est bien jolie, bien claire, courante, ombragée, avec des monticules de sable pour s'asseoir et fumer son cigare en voyant courir les goujons, des iris, des joncs et des demoiselles. (Lettre à Victor de Laprade)

 

 


LES PROMENADES DE GEORGE SAND DANS LA VALLÉE NOIRE


 

EDMOND PLAUCHUT, un ami de George Sand, témoigne :

C'est dans les sorties du matin, le plus souvent au galop de chasse de sa jument Colette, que la jeune femme, qui plus tard devait idéaliser le Berry, comme Walter Scott idéalisa l'Écosse, se sentit devenir poète. Les idées sérieuses qui lui restaient de ses lectures de la nuit se dissipaient aux rayons du soleil s'élevant à l'horizon des chottes.
Elle explorait vallons et plaines au hasard, toujours à l'aventure, tantôt passant le gué de l'Indre bordée de menthe et de saponaires qui la menait chez le meunier d'Angibault, tantôt s'enfonçant dans les bois du Magnier à la recherche de la légendaire Mare au Diable. Elle se plaisait aux endroits les plus déserts, les plus désolés, dans les sentiers étroits et pleins d'ombres, les traînes, là, surtout, où une croix placée comme celle des Bossons de la Petite Fadette à la jonction de quatre chemins lui signalait un lieu hanté par les sorciers.
Au pas de son cheval, elle errait aussi dans les solitudes de la Brande, vastes étendues de terres stériles s'étendant de Corlay à Issoudun. Dans ces brandes couvertes de bruyères et d'ajoncs se rencontrent d'anciennes mardelles, refuges de tribus nomades disparues, et qui servirent de retraites aux royalistes de Nanon, l'un de ses derniers romans.
A l'opposé de ces landes, s'élève le château de Briantes, modeste construction encore debout ; c'est là que les Beaux messieurs de Bois-Doré donnaient leurs fêtes imitées de celles que mademoiselle Scudéry mettait dans ses romans.
Au milieu d'un bois de chênes et de châtaigniers, à peu de distance de Sainte-Sévère, la vieille tour Cazeau ensevelie sous le lierre recevait fréquemment sa visite. Le refuge qu'y trouva la belle Edmée de Mauprat l'a rendue à jamais célèbre en Berry.
Le petit bois de Vavray, placé sur la route de Nohant à Châteauroux, l'attirait beaucoup ; des hauteurs sur lesquelles il étend son sombre feuillage se découvre l'un des plus beaux points de vue qu'il soit possible de rêver. Il n'est guère de site plus magnifique. Imaginez, avec cinquante lieues d'horizon, un amoncellement de champs, de prairies, de taillis sombres, de haies entre lesquelles scintillent les eaux argentées de quelque ruisseau. On n'y voit point de grands fleuves, de montagnes aux blanches aiguilles, mais un ensemble harmonieux bordé de lointains bleuâtres. Là se trouve, au pied de la montée de Corlay, l'auberge à la toiture de chaume qui servait d'abri à l'amazone les jours d'orage, la ferme dont le lait lui plaisait, et où, plus tard, Bénédict aima si passionnément Valentine.
Ces promenades se terminaient inévitablement par un retour au château des Désertes, lequel n'est autre, si on lit avec attention les descriptions du roman qui porte ce titre, que le château de Nohant.


LES PROMENADES DE GEORGE SAND : À LA CHÂTRE

"Assise au pied d’une colline dont les eaux de l’Indre viennent baigner le pied, entourée de riantes prairies qu’ombragent d’épais peupliers et de jardins où la rose et le dahlia se disputent tour à tour la prééminence, la ville de La Châtre est comptée à bon droit au nombre des plus agréables du département. Cachant son origine dans les ténèbres du Moyen Age, ce ne fut d’abord sans doute qu’un petit château sans importance, une étroite enceinte fortifiée, une de ces Châtres dont on rencontre à chaque pas sur notre sol les vestiges ou la dénomination. Mais le vieux quartier est pittoresque et conserve quelques-unes de ces maisons de bois de la Renaissance si élégantes et d’une si belle couleur."


L'auberge de la Tête-Noire : En 1801, Maurice Dupin (23 ans) avait une maîtresse de 28 ans, Antoinette-Sophie-Victoire Delaborde; or celle-ci était venue rejoindre son amant à La Châtre où elle était descendue à l'auberge de la Tête-Noire. Cela fit le désespoir de Madame Dupin, la mère de Maurice. Alors Deschartres, le précepteur de Maurice, se rendit un matin à la Tête-Noire. Là, devant la résistance et l'impertinence de la jeune Sophie-Victoire, il fit appel aux représentants de l'autorité. Mais ceux-ci furent attendris par le spectacle de la belle "assise sur le bord de son lit, les bras nus et les cheveux épars". Maurice dut pourtant se séparer pour un temps de sa maîtresse, qu'il épousa le 5 juin 1804. Le 1er juillet, 25 jours plus tard, naissait Amantine-Aurore-Lucile…

google.maps

L'auberge de la Tête-Noire est devenue "A l'Escargot", rue de Beaufort

 


L'accident du pont sur l'Indre près du Lion-d'Argent : Le 16 septembre 1808, Maurice Dupin revenait en pleine nuit vers Nohant sur son cheval Leopardo. Mais, lancé au galop, "cent pas après le pont, au pied du treizième peuplier", il heurta un monceau de pierres et de gravats. Il tomba et se rompit les vertèbres du cou. On le transporta à l'auberge du Lion d'Argent où il mourut. C'est à la suite de ce drame que George Sand fut confiée à sa grand-mère…

google.maps

Le Lion d'Argent aujourd'hui, vu de l'endroit où eut lieu la chute de cheval, tout près du pont.


L'église Saint-Germain : George Sand y fit sa première communion, non sans scrupules de conscience.


La maison de Jules Sandeau, sur la place du Marché : Jules Sandeau était à La Châtre en vacances chez son père, un modeste employé des Droits réunis. En 1830, Aurore Dudevant était mariée depuis 8 ans et elle fit, chez des amis, la connaissance de Jules Sandeau qui avait alors 19 ans; elle le disait "aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées". Leur liaison dura jusqu'en mars 1833. Ce fut, entre autres, une collaboration littéraire d'où elle devait tirer son pseudonyme de George Sand.


La maison des Bourgoing, 1 rue des Pavillons : En 1836, George Sand plaide en séparation contre son mari Casimir. Pendant ce temps, elle abandonne Nohant pour résider à la Châtre chez ses amis Duteil, puis chez Rozanne Bourgoing (rue des Pavillons, près de la prison). Ce fut là, sur la terrasse aux roses, l'endroit où, selon elle, "elle se sentit le plus poète" : elle y écrivit en particulier la seconde version de Lélia; elle y écrivit aussi la neuvième lettre d'un voyageur au Malgache (le Malgache, c'est Jules Néraud, dont la maison était sur l'autre versant de la vallée). C'est à ce moment surtout qu'elle fait de longues promenades à pied, à La Rochaille, sur le chemin des Couperies (3 km au sud de la ville)…

google.maps


Statue de George Sand

wiki-JLPC

Statue par Aimé Millet (1884)


Musée George-Sand, dans l'ancien château.

google.maps


La Châtre dans les romans de George Sand

De nombreux romans ont la Châtre pour cadre :
Cora, André (les bas-quartiers, la ruelle des teinturiers et la maison de la place Laisnel-de-la-Salle),
Mauprat (le couvent des Carmes et le château-prison où Bernard Mauprat est enfermé après le drame du bois de la Curat),
– Narcisse
(la place de la Mairie),
Les Beaux-Messieurs de Bois-Doré (le vieux pont sur l'Indre, rue du Maquis, qui est le témoin de la disparition du cadavre d'Alvimar, le coteau de la Rochaille où a lieu le duel entre d'Alvimar et le marquis de Bois-Doré).


Présentation de La Châtre

Je dois dire que cette petite ville de La Châtre, malgré les travers et les défauts propres à la province, a toujours été remarquable pour la quantité de personnes très intelligentes et très instruites qui se sont produites dans sa population, tant bourgeoise que prolétaire. En masse on y est pourtant fort bête et fort méchant, parce qu’on y est soumis à ces préjugés, à ces intérêts et à ces vanités qui règnent partout, mais qui règnent plus naïvement et plus ouvertement dans les petites localités que dans les grandes. La bourgeoisie est aisée sans être opulente, elle n’a point de lutte à soutenir contre une noblesse arrogante, et rarement contre un prolétariat nécessiteux. Elle s’y développe donc dans un milieu très favorable pour l’intelligence, quoique trop calme pour le cœur et trop froid pour l’imagination.
Cité ancienne et affranchie anciennement, La Châtre est placée dans un vallon fertile et délicieux, qui s’ouvre tout entier aux regards quand on a gagné la lisière des plateaux environnants. Par la route de Châteauroux à peine a-t-on laissé derrière soi une chaumière au nom romantique,
la Maison du Diable, qu’on descend une longue chaussée bordée de peupliers, avec un ravin de vignes et de prairies à droite et à gauche, et de là on embrasse d’un coup d’œil la petite ville, sombre dans la verdure, dominée d’un côté par une vieille tour carrée qui fut le château seigneurial des Lombaud, et qui sert aujourd’hui de prison; de l’autre par un lourd clocher bien reluisant, dont la base, servant de porche à l’église, est un fort beau morceau d’architecture antique et massive.
On entre dans la ville par un vieux pont sur l’Indre, où un rustique assemblage de vieilles maisons et de vieux saules offre une composition pittoresque.
Mais avant de décrire cette ville, je me permettrai, sous forme d’apostrophe, une courte digression.
O mes chers compatriotes! pourquoi êtes-vous si malpropres? Je vous le reproche très sérieusement et avec quelque espoir de vous en corriger. Vous vivez dans le climat le plus sain, et au milieu de la population rustique de la vallée Noire, qui est d’une propreté exquise, et pourtant vous semblez vous plaire à faire de votre ville un cloaque infect, où l’on ne sait où poser le pied, et où vous respirez à toute heure des miasmes fétides, tandis que derrière l’enceinte de vos maisons fleurit la campagne embaumée, et qu’au-dessus de vos toits abaissés passe une masse d’air libre et pur, dont il semble que vous ayez horreur. Il est bien difficile d’assainir et d’entretenir propres des cités comme Lyon et Marseille ; mais La Châtre ! un groupe de maisonnettes jetées dans une oasis de prairies aromatiques et de vergers en fleurs ! Vraiment la dépravation, de l’odorat le cynisme de la vue, inhérents à la population des petites villes de l’intérieur, sont des vices que n’excuse nulle part la misère, et qu’ici la pauvreté ne peut pas même expliquer, puisque cette population est aisée, et que d’ailleurs les bourgeois les plus riches n’y ont, pas plus que les ouvriers les plus restreints, la pudeur de faire disparaître la souillure de leurs seuils inhospitaliers. Aucune observation des règlements de la plus simple police ne préoccupe apparemment les fonctionnaires municipaux. La chasteté pourtant l’exigerait aussi bien que la salubrité. La malpropreté est indécente, elle révèle dans les mœurs une absence de respect de soi-même, et dans l’esprit une habitude d’engourdissement honteux. Fi de La Châtre sous ce rapport ! […]
Sans cette affreuse malpropreté, La Châtre serait un séjour agréable. La plus belle rue, la rue Royale, est, en réalité, la plus laide ; elle est sans caractère. Mais le vieux quartier est pittoresque et conserve quelques-unes de ces maisons de bois de la Renaissance, si élégantes et d’une si belle couleur. La ville, jetée en pente, monte toujours vers la prison, et des rues étroites, qui serpentent entre des rangées de pignons inégaux envahis par la mousse et les pigeons, vont appuyer le flanc de l’antique cité à un ravin coupé à pic, au fond duquel l’Indre dessine ses frais méandres dans un paysage étroit mais ravissant. Ce côté-là est remarquable, et quand on sort de la ville par la promenade de l’abbaye, pour suivre le petit chemin sablonneux de la Renardière, on arrive aux Couperies, un des sites les plus délicieux du pays, au-delà duquel on peut se perdre dans un terrain miné par les eaux, déchiré de ravines charmantes, et semé d’accidents pittoresques.
(Histoire de la vie, I, 158-161)


Commérages contre George Sand

Voilà par quel concours de circonstances toutes naturelles j’arrivai à scandaliser effroyablement les commères mâles et femelles de la ville de La Châtre. A cette époque aucune femme du pays ne se permettait de monter à cheval, si ce n’est en croupe de son valet des champs. Le costume, non pas seulement de garçon pour les courses à pied, mais encore l’amazone et le chapeau rond étaient une abomination ; l’étude des os de mort, une profanation ; la chasse, une destruction, l’étude, une aberration, et mes relations enjouées et tranquilles avec des jeunes gens, fils des amis de mon père, que je n’avais pas cessé de traiter comme des camarades d’enfance, et que je voyais, du reste, fort rarement, mais à qui je donnais une poignée de main sans rougir et me troubler comme une dinde amoureuse, c’était de l’effronterie, de la dépravation, que sais-je ? Ma religion même fut un sujet de glose et de calomnie stupide. Était-il convenable d’être pieuse quand on se permettait des choses si étonnantes ? Cela n’était pas possible. Il y avait là-dessous quelque diablerie. Je me livrais aux sciences occultes. J’avais fait semblant une fois de communier, mais j’avais emporté l’hostie sainte dans mon mouchoir, on l’avait bien vu ! J’avais donné rendez-vous à Claudius et à ses frères, et nous en avions fait une cible ; nous l’avions traversée à coups de pistolet. Une autre fois j’étais entrée à cheval dans l’église, et le curé m’avait chassée au moment où je caracolais autourd du maître-autel. C’était depuis ce jour-là qu’on ne me voyait plus à la messe et que je n’approchais plus des sacrements. André, mon pauvre page rustique, n’était pas bien net dans tout cela. C’était ou mon amant, ou une espèce d’appariteur, dont je me servais dans mes conjurations. On ne pouvait rien lui faire avouer de mes pratiques secrètes ; mais j’allais la nuit dans le cimetière déterrer des cadavres avec Deschartres, je ne dormais jamais, je ne m’étais pas mise au lit depuis un an. Les pistolets chargés qu’André avait toujours dans les fontes de sa selle en m’accompagnant à cheval, et les deux grands chiens qui nous suivaient n’étaient pas non plus une chose bien naturelle. Nous avions tiré sur des paysans, et des enfants avaient été étranglés par ma chienne Velléda. Pourquoi non ? Ma férocité était bien connue. J’avais du plaisir à voir des bras cassés et des têtes fendues, et chaque fois qu’il y avait du sang à faire couler, Deschartres m’appelait pour m’en donner le divertissement.
Cela peut paraître exagéré. Je ne l’aurais pas cru moi-même, si, par la suite, je ne l’avais vu écrit. Il n’y a rien de plus bêtement méchant que l’habitant des petites villes. Il en est même divertissant, et quand ces folies m’étaient rapportées, j’en riais de bon cœur, ne me doutant guère qu’elles me causeraient plus tard de grands chagrins
. (Histoire de ma vie, I,1082-1083)


L’auberge de la Boutaille

Vis-à-vis de mes fenêtres, dans la rue étroite, montueuse et malpropre flottait de temps immémorial l’enseigne classique "A la Boutaille". Duteil, qui prétendait avoir appris à lire sur cette enseigne, disait que le jour où cette faute d’orthographe serait corrigée, il n’aurait plus qu’à mourir, parce que toute la physionomie du Berry serait changée.
L’auberge de la Boutaille était tenue par une vieille sibylle qui logeait à la nuit, et ce taudis était principalement affecté aux bateleurs ambulants, aux petits colporteurs suspects et aux montreurs d’animaux savants. Les marmottes, les chiens chorégraphes, les singes pelés et surtout les ours muselés tenaient cour plénière dans des caves dont les soupiraux donnaient sur la rue. Ces pauvres bêtes, harassées de la fatigue du voyage et rouées des coups inséparables de toute éducation classique, vivaient là en bonne intelligence une partie de la nuit ; mais, aux approches du jour, la faim ou l’ennui se faisant sentir, on commençait à s’agiter, à s’injurier et à grimper aux barreaux du soupirail pour gémir, grimacer ou maugréer de la façon la plus lugubre.
C’était le prélude de scènes très curieuses et que je me suis souvent divertie à surveiller à travers la fente de mes jalousies. L’hôtesse de la Boutaille, madame Gaudron, sachant très bien à quelles gens elle avait affaire, se levait la première et très mystérieusement pour surveiller le départ de ses hôtes. De leur côté, ceux-ci, préméditant de partir sans payer, faisaient leurs préparatifs à tâtons et l’un d’eux, descendant auprès des bêtes, les excitait pour les faire gronder, afin de couvrir le bruit furtif de la fuite des camarades. L’adresse et la ruse de ces bohémiens étaient merveilleuses ; je ne sais par quels trous de la serrure ils s’évadaient, mais en dépit de l’œil attentif et de l’oreille fine de la vieille, elle se trouvait très souvent en présence d’un gamin pleurard qui se disait abandonné avec les animaux par ses compagnons dénaturés et dans l’impossibilité de payer la dépense. Que faire ? Mettre ce bétail en fourrière et le nourrir jusqu’à ce que la police eût rattrapé les délinquants ? C’était là une mauvaise créance, et il fallait bien laisser partir la feinte victime avec les quadrupèdes affamés et menaçants, qui paraissaient peu disposés à se laisser appréhender au corps.
Quand la bande payait honnêtement son écot, la vieille avait un autre souci. Elle redoutait surtout ceux qui se conduisaient en gentilshommes et dédaignaient de marchander. Elle furetait alors autour de leurs paquets avec angoisse, comptait et recomptait ses couverts d’étain et ses guenilles. Le bât de l’âne, quand il y avait un âne, était surtout l’objet de son anxiété. Elle trouvait mille prétextes pour retenir cet âne, et au dernier moment elle passait adroitement ses mains sous le bât pour lui palper l’échine. Mais, en dépit de toutes ces précautions et de toutes ces alarmes, il se passait peu de jours sans qu’on l’entendit geindre sur ses pertes et maudire sa clientèle.
Quels beaux Decamps, quels fantastiques Callot j’ai vus là, aux rayons blafards de la lune ou aux pâles lueurs de l’aube d’hiver, quand la bise faisait claqueter l’enseigne séculaire, et que les bohémiens, blêmes comme des spectres, se mettaient en marche sur le pavé couvert de neige ! Tantôt c’était une femme bronzée, pittoresque sous ses guenilles sombres, portant dans ses bras un pauvre bel enfant rose, volé ou acheté sur les chemins, tantôt c’était le petit Savoyard beaucoup plus laid que son singe, et tantôt l’hercule de carrefour traînant dans une espèce de brouette sa femme et sa nombreuse progéniture. Il y avait de ces êtres effrayants ou hideux, et pourtant, par hasard, il s’y détachait quelquefois des figures plus intéressantes, des paillasses tristes et résignés comme celui qu’a idéalisé Frédérick Lemaître, de vieux artistes mendiants raclant du violon avec une sorte de maestria désordonnée, des petites filles gymnastes exténuées et livides, riant et chantant le printemps et l’amour au bras de leurs amoureux de quinze ans. Que de misère, que d’insouciance, que de larmes ou de chansons sur ces chemins poudreux ou glacés qui ne mènent pas même à l’hôpital !
(Histoire de ma vie, II,372)


Pendant son procès, George Sand s’installe chez les Bourgoing à la fin mai 1835

Quoique je fusse choyée et heureuse autant que possible dans la famille de Duteil, j’y souffrais un peu du bruit des enfants, qui se levaient à l’heure où je commençais à m’endormir, et de la chaleur, que l’étroitesse de la rue et la petitesse de la maison rendaient accablante. Passer l’été dans une ville, c’est pour moi chose cruelle. Je n’avais pas seulement une pauvre petite branche de verdure à regarder. Rozane Bourgoing m’offrit une chambre chez elle, et il fut convenu que les deux familles se réuniraient tous les soirs.
M. et madame Bourgoing, avec une jeune sœur de Rozane qu’ils traitaient comme leur enfant, et qui était presque aussi belle que Rozanel, occupaient une jolie maison avec un jardinet perché en terrasse sur un précipice. C’était l’ancien rempart de la ville, et par là on voyait la campagne, on y était. L’Indre coulait, sombre et paisible, sous des rideaux d’arbres magnifiques et s’en allait, le long d’une vallée charmante, se perdre dans la verdure. Devant moi, sur l’autre rive, s’élevait la Rochaille, une colline semée de blocs diluviens et ombragée de noyers séculaires. La maisonnette blanche et les ajoupas de roseaux du Malgache s’apercevaient un peu plus loin, et à côté de nous la grande tour carrée de l’ancien château des Lombault dominait le paysage.
Notre jardinet, tout rempli de fleurs, nous régalait de senteurs délicieuses ; le bruit de la ville n’était pas trop près. Nous dînions dehors, le long d’un grand pignon couvert de chèvrefeuille, les pieds sur les dalles d’un petit péristyle où les violettes trouvaient moyen de se fourrer. Nos amis venaient prendre le café sur la balustrade de la terrasse, au chant des rossignols et au bruit des moulins de la rivière. Mes nuits étaient délicieuses. J’avais une grande chambre au rez-de-chaussée, meublée d’un petit lit de fer, d’une chaise et d’une table. Quand les amis étaient partis et les portes fermées, je pouvais, sans troubler le sommeil de personne, me promener dans le jardin escarpé comme une citadelle, travailler une heure, sortir et rentrer, compter les étoiles qui se couchent, saluer le soleil qui se lève, embrasser à la fois un large horizon et une vaste campagne, n’entendre que le chant des oiseaux ou le cri des chouettes, me croire enfin dans la maison déserte de mes rêves. C’est là que je refis la dernière partie de Lélia et que je l’augmentai d’un volume. C’est peut-être l’endroit où je me suis crue, à tort ou à raison, le plus poète.
(Histoire de ma vie, II,383-384)

Le 25 mai 1836, elle écrivait à Marie d'Agoult : "Un jardin de quatre toises carrées, plein de roses et une terrasse assez spacieuse pour y faire dix pas en long me servent de salon, de cabinet de travail… Je fais un nouveau volume à Lélia".


La promenade des Couperies

"Les Couperies" sont un chemin ombragé entre la colline et la rivière (de la place de l’Abbaye prendre la rue Saint-Abdon et remonter le cours de l’Indre sur la rive gauche). Mais, d'après Georges Lubin, éditeur de Histoire de ma vie, "une auberge a remplacé le moulin, un cimetière de voitures enferraille de ses débris un bois de peupliers, un dépôt d’ordures répand ses puanteurs depuis la hauteur dominante".

jn-1976

“Quand on sort de la ville par la promenade de l’abbaye, pour suivre le petit chemin sablonneux de la Renardière, on arrive aux Couperies, un des sites les plus délicieux du pays, au-delà duquel on peut se perdre dans un terrain miné par les eaux, déchiré de ravines charmantes et semé d’accidents pittoresques” (Histoire de ma Vie, I, 161)

Dans la nouvelle Les Couperies elle transpose ses escapades avec son jeune amant Jules Sandeau : « Par un beau jour d’automne, je me promenais dans les environs d’une petite ville [La Châtre]. Je me hâtai de quitter les rues tortueuses et étroites de la ville, où aucun monument n’attirait la curiosité, où toutes les maisons inégales, disgracieuses et disparates semblaient se bouder entre elles et chercher à se tourner le dos. J’arrivai sur une petite esplanade plantée de beaux arbres [la place de l’Abbaye], d’où l’on découvrait un site pittoresque. »


La promenade de la Rochaille

Jules Néraud (alors en voyage vers l’Afrique) possédait une maison à la sortie sud de La Châtre, au lieu dit “La Rochaille”, en face du chemin des Couperies, de l’autre côté de l’Indre. A cette époque, G. Sand était en procès de séparation avec son mari. Elle ne pouvait retourner à Nohant et le tribunal lui avait assigné un domicile chez ses amis Duteil à La Châtre, puis chez Roxane Bourgoing.

Six heures du matin. J'ai quitté ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui commençait à alourdir mes paupières. Depuis deux nuits j'ai, contre ma coutume, un sommeil pénible. Des rêves affreux me réveillent en sursaut. Mon système est de ne jamais rien combattre, et d'échapper à tout ;  c’est la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que les fantômes guetteront mon chevet. J'ai passé mon panier à mon bras; j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des cigarettes, et j'ai pris le chemin des Couperies. Me voici sur la hauteur culminante. La matinée est délicieuse, l'air est rempli du parfum des jeunes pommiers. Les prairies, rapidement inclinées sous mes pieds, se déroulent là-bas avec mollesse ; elles étendent dans le vallon leurs tapis que blanchit encore la rosée glacée du matin. Les arbres, qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prés des méandres d'un vert éclatant que le soleil commence à dorer au faîte. Je me suis assis sur la dernière pierre de la colline, et j'ai salué en face de moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta pépinière et le toit moussu de ton ajoupa.
Pourquoi as-tu quitté cet heureux nid, et tes petits enfants, et ta vieille mère, et cette vallée charmante, et ton ami le Bohémien ? Hirondelle voyageuse, tu as été chercher en Afrique le printemps, qui n'arrivait pas assez vite à ton gré ? Ingrat ! ne fait-il pas toujours assez beau aux lieux où l'on est aimé ? Que fais-tu à cette heure ? Tu es levé sans doute ; tu es seul, sans un ami, sans un chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas été plantés par toi ; le sol que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-être supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin humide engourdit encore la main qui t'écrit. Sans doute tu ne devines pas que je suis là, veillant sur ta pépinière, sur tes terrasses, sur les trésors que tu délaisses ! Peut-être endormi au seuil d'une mosquée, crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs où tu as tant travaillé, tant étudié, tant rêvé, tant vieilli... Peut-être es-tu au sommet de l'Atlas... Ah ! ce mot seul efface toute la beauté du paysage que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis, la haie d'aubépine qui s'accroche à mes cheveux, la rivière qui murmure à mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela auprès de l'Atlas ? […] Et moi qui te reprochais tout à l'heure d'avoir pu quitter la Rochaille !
On vient d'ouvrir l'écluse de la rivière. Un bruit de cascade, qui me rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'élève dans le silence. Mille voix d'oiseaux s'éveillent à leur tour. Voici la cadence voluptueuse du rossignol ; là, dans le buisson, le trille moqueur de la fauvette ; là-haut, dans les airs, l'hymne de l’alouette ravie qui monte avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la vallée et plonge son rayon dans la rivière dont il écarte le voile brumeux. Le voilà qui s'empare de moi, de ma tête humide, de mon papier... Il me semble que j’écris sur une tablette de métal ardent... tout s'embrase, tout chante. Les coqs s'éveillent mutuellement et s’appellent d'une chaumière à l'autre ; la cloche de la ville sonne l’Angelus ; un paysan, qui recèpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe de la croix… A genoux, Malgache ! où que tu sois, à genoux ! Prie pour ton frère qui prie pour toi.
Il doit être huit heures, le soleil est chaud, mais à l'ombre l'air est encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du ravin. Je suis caché et abrité du vent comme dans une niche. Le soleil réchauffe mes pieds mouillés dans l'herbe. Je les ai posés nus sur la pierre tiède et saine, tandis que je déjeune pythagoriquement avec mon pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs à côté de moi.
Le sentier là-haut est maintenant couvert de villageois qul vont à la messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la vallée, que le bon soleil les ait aspirées. Dans une heure j'y passerai à pied sec. La rivière s'est endormie hors de son lit. Le sentier est noyé sous une nappe d'argent. Nymphes, éveillez-vous, les faunes vont vous surprendre et s'enamourer.
Le soleil est en plein sur ma tête ; je me suis oublié au bord de la rivière sur l'arbre renversé qui sert de pont. L’eau courait si limpide sur son lit de cailloux bleus changeants ; il y avait autour des rochers de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons espiègles ; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et si diaprées que j'ai laissé courir mon esprit avec les insectes, avec l'onde et ses habitants. — Que cette petite gorge est jolie avec sa bordure étroite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, avec sa profondeur mystérieuse et son horizon borné par les lignes douces des guérets aplanis ! comme la traîne est coquette et sinueuse ! comme le merle propre et lustré y court silencieusement devant moi à mesure que j'avance ! Je fais ma dernière station à la Roche-Éverard. Nous avons baptisé ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les pastours allument leur feu d'ajoncs en hiver.
Je suis entré dans ton jardin ; tes peupliers se portent bien, ta rivière est très haute. Mais cette maison déserte ces contrevents fermés, ces allées dépeuplées d'enfants cette brouette qui t'a sauvé de tant d'accès de spleen et qui est brisée dans un coin, tout cela est bien triste. J'ai été voir la chèvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes que je lui offrais, elle bêlait tristement, j'ai pensé un instant qu'elle me demandait ce qu'était devenu son maître.
En remontant la Rochaille, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant. Un instant j'ai oublié où j'allais; je voyais devant moi cette route qui monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le châtelain d'Ars. Derrière cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit, les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprès de mes morts chéris. Je marchais vite et d’un pied léger ; j’allais comme dans un rêve, m’étonnant de ma longue absence, me hâtant d’arriver…
(Lettres d’un Voyageur, lettre IX, Pléiade II, 874).

La Rochaille et Les Couperies


En 1891, J. Renard est à La Châtre pour une affaire de famille chez le grand-père de sa femme, le père Morneau.

24 mai. Voyage à La Châtre, un pays dont George Sand est la Sainte Vierge. Elle y avait son boucher, son pâtissier, plus un coiffeur qu'elle emmenait à Nohant pour trente jours.
Elle est assise, George Sand, dans sa pose de Comédie-Française, en plein square. Le clerc boiteux qui nous conduit […] nous raconte que, le jour de l'inauguration de la statue de George Sand, Mme H. Clesinger, sa fille (Solange), vexée qu'on n'eût pas accepté le buste de son mari, le tenait à une fenêtre, en face de la foule, entouré de couronnes et de drapeaux. Il ajoute que les oeuvres de George Sand rapportent à ses héritiers de 40 à 50.000 francs par an, ce qui ne les empêche pas de laisser se perdre la propriété de Nohant et de faire couper des arbres historiques, des arbres sur l'écorce desquels, dit-il, George Sand avait certainement dû écrire quelque chose.
"En plein travail", dit Fouquier quand nous revenons, "George Sand était capable de se lever parce qu'elle avait besoin d'un homme. Elle faisait de la copie comme on fait des planches." Sa fille, Solange, était un type curieux encore. A la fois artiste, noceuse et femme d'ordre, elle disait à Fouquier, à six heures du matin, à la fin d'un bal : "Je m'en vais, parce que je veux voir ce que font mes servantes."


De nombreux romans de George Sand ont la Châtre pour cadre :
– Cora, André
(les bas-quartiers, la ruelle des teinturiers et la maison de la place Laisnel-de-la-Salle),
– Mauprat
(le couvent des Carmes et le château-prison où Bernard Mauprat est enfermé après le drame du bois de la Curat),
Narcisse (la place de la Mairie),
– Les Beaux-Messieurs de Bois-Doré
(le vieux pont sur l'Indre, rue du Maquis, qui est le témoin de la disparition du cadavre d'Alvimar, le coteau de la Rochaille où a lieu le duel entre d'Alvimar et le marquis de Bois-Doré).

 


LES PROMENADES DE GEORGE SAND : À SAINT-CHARTIER

LE CHÂTEAU

– A la fin du XIIe siècle, le château entre par mariage dans la famille de Chauvigny, qui le conservera pendant plusieurs siècles.

– Les Chauvigny, au XIIIe siècle, construisent dans le parc une galerie dite "jeu de paume"; ils reconstruisent le donjon au XIVe siècle et le logis au XVe siècle.

– Au XIXe siècle, le comte Aimé Jacques Marie Constant de Moreton de Chabrillan, chambellan de Napoléon, devient propriétaire. Le château est mal entretenu et plusieurs parties du château sont ruinées.

– En 1858, Alexandre Naud, marchand de tissus, achète le château. Il y habite avec son épouse Victoire Clouard et ses deux enfants, Alexandre et Victorine.

George Sand raconte l'achat du château par Alexandre Naud : "Ce vieux château de Saint-Chartier où vous avez grimpé dans les ruines (à un quart de lieue de Nohant) valait, avec ses terres, 300.000 f. et vient d'être acheté 250000. Cela s'est fait en un tour de main et sans que j'aie eu le temps de vous en aviser. Le riche Simons, un des gros capitalistes de France, croyait le tenir à 220.000. Tout à coup apparaît un personnage de comédie, sale et troué, que l'on prend pour un mendiant, et qui regarde le manoir, sort 250.000 f. de sa poche et achète sous le nez du millionnaire ébahi. Le lendemain ledit millionnaire lui fait offrir 60.000 f. de bénéfice. L'homme percé et crasseux refuse. Il a encore 2 à 300.000 f. à placer pour s'arrondir. Quel est ce personnage? Certainement c'est un échappé de roman ou de mélodrame. Il se donne pour un ex-marchand de bonnets de coton, qui s'est enrichi… en Chine ! Moi, je dis que c'est un ancien corsaire ou un émissaire de Monte-Christo." (Lettre de GS à Adolphe Lemoine-Montigny du 6 décembre 1858).

"Alexandre Naud, né à Puy-Saint-Bonnet (Deux-Sèvres) vers 1790, avait acquis une fortune en créant une industrie de toiles de Cholet et acquis des domaines importants dans l'Ouest, qu'il liquida pour acheter la terre de Saint-Chartier, qu'il agrandit ensuite. Il vécut comme un personnage de Balzac, habitant quatre pièces du château, s'y nourrissant frugalement de pommes et de noix. Il était marié, mais sa femme ne l'avait pas suivi en Berry. Son fils Alexandre devint maire du pays, conseiller général et mena la grande vie. Sa fille épousa un certain Germain, ramené d'Alep par le jeune duc de Blacas. Ce sont eux qui firent restaurer le château (abusivement)." (Georges Lubin)

– Alexandre II Naud fera élever dans le parc une chapelle funéraire pour sa famille. Victorine restaurera abusivement le château dans les années 1873-1880.

– Un incendie, dans la première moitié du XXe siècle, va contraindre à de nouveaux travaux de restauration. Trop restauré, le château que l'on voit aujourd'hui est fort différent de la ruine que connut George Sand.

wiki-Juan Fabio

Le château de Saint-Chartier aujourd'hui

Promenades à âne vers Saint-Chartier

Les promenades à âne nous mettaient toujours en grande joie; nous allions à la messe tous les dimanches sur ce patriarche des roussins, et nous portions notre déjeuner, pour le manger après la messe, dans le vieux château de Saint-Chartier qui touche à l'église. Ce château était gardé par une vieille femme qui nous recevait dans les vastes salles abandonnées du vieux manoir, et ma mère prenait plaisir à y passer une partie de la journée. Ce qui me frappait le plus, c'était l'apparence fantastique de la vieille femme, qui était pourtant une véritable paysanne, mais qui ne tenait aucun compte des dimanches, et filait sa quenouille ce jour-là avec autant d'activité que dans la semaine, bien que l'observation du chômage soit une des plus rigoureuses habitudes du paysan de la vallée Noire. Cette vieille aurait-elle servi quelque seigneur de village voltairien et philosophe? Je ne sais. J'ai oublié son nom, mais non l'aspect imposant du château tel qu'il a été encore plusieurs années après cette époque. C'était un redoutable manoir, bien entier et très habitable, quoique dégarni de meubles. Il y avait des salles immenses, des cheminées colossales et des oubliettes que je me rappelle parfaitement. Ce château est célèbre dans l'histoire du pays. Il était le plus fort de la province, et longtemps il servit de résidence aux princes du bas Berry. Il a été assiégé par Philippe Auguste en personne, et plus tard il fut encore occupé par les Anglais, et repris sur eux à l'époque des guerres de Charles VII. C'est un grand carré flanqué de quatre tours énormes. Le propriétaire, lassé de l'entretenir, voulut l'abattre pour vendre les matériaux. On réussit à enlever la charpente et à effondrer toutes les cloisons et murailles intérieures. Mais on ne put entamer les tours, bâties en ciment romain, et les cheminées furent impossibles à déraciner. Elles sont encore debout, élevant leurs longs tuyaux à quarante pieds dans les airs, sans que jamais, depuis trente ans, la tempête ou la gelée en ait détaché une seule brique. En somme, c'est une ruine magnifique et qui bravera le temps et les hommes pendant bien des siècles encore. La base est de construction romaine, le corps de l'édifice est des premiers temps de la féodalité. C'était un voyage alors que d'aller à Saint-Chartier. Les chemins étaient impraticables pendant neuf mois de l'année. Il fallait aller par des sentiers de prairies, ou se risquer avec le pauvre âne, qui resta plus d'une fois planté dans la glaise avec son fardeau. Aujourd'hui une route superbe, bordée de beaux arbres, nous y mène en un quart d'heure. Mais le château me faisait une bien plus vive impression alors qu'il fallait plus de peine pour y arriver. (Histoire de ma Vie, I, 635).

L'ÉGLISE

wiki-Floppy36

 

Le curé de Saint-Chartier

Comme la paroisse de Nohant n'avait plus de desservant, c'est à Saint-Chartier que George Sand alla au catéchisme et à la messe. Dans Histoire de ma Vie, elle fait un long portrait très pittoresque de l'abbé Augustin Pineau de Montpeyroux, qui fut curé de Saint-Chartier de 1803 à 1836 : "Un excellent homme, mais dépourvu de tout idéal religieux, qui jurait comme un dragon et buvait comme un templier". Pendant vingt ans, tous les dimanches, il venait dîner à Nohant après vêpres, chez celle qu'il appellait "l'Aurore", disant à Casimir : "Ma foi, monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre femme".

C'était un excellent homme que le vieux curé de Saint-Chartier, mais dépourvu de tout idéal religieux. Quoiqu'il eût un "de" devant son nom, je crois qu'il était paysan de naissance, ou bien, à force de vivre avec les paysans, il avait pris leurs façons et leur langage, à tel point qu'il pouvait les prêcher sans qu'ils perdissent un mot de son sermon ; ce qui eût été un bien si ses sermons eussent été un peu plus évangéliques ; mais il n'entretenait ses fidèles que d'affaires de ménage, et c'était avec un abandon plein de bonhomie qu'il leur disait en chaire : « Mes chers amis, voilà que je reçois un mandement de l'archevêque qui nous prescrit encore une procession. Monseigneur en parle bien à son aise ! Il a un beau carrosse pour porter Sa Grandeur, et un tas de personnages pour se donner du mal à sa place ; mais moi, me voilà vieux, et ce n'est pas une petite besogne que de vous ranger en ordre de procession. La plupart de vous n'entendent ni à hue ni à dia. Vous vous poussez, vous vous marchez sur les pieds, vous vous bousculez pour entrer ou sortir de l'église, et j'ai beau me mettre en colère, jurer après vous, vous ne m'écoutez point, et vous vous comportez comme des veaux dans une étable Il faut que je sois à tout dans ma paroisse et dans mon église. C'est moi qui suis obligé de faire toute la police, de gronder les enfants et de chasser les chiens. Or je suis las de toutes ces processions qui ne servent à rien du tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais, les chemins sont gâtés, et si Monseigneur était obligé de patauger comme nous deux heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne serait pas si friand de cérémonies. Ma foi, je n'ai pas envie de me déranger pour celle-là, et, si vous m'en croyez, vous resterez chacun chez vous... Oui-da, j'entends le père un tel qui me blâme, et voilà ma servante qui ne m'approuve point. Ecoutez, que ceux qui ne sont pas contents aillent... se promener. Vous en ferez ce que vous voudrez ; mais, quant à moi, je ne compte pas sortir dans les champs. Je vous ferai votre procession autour de l'église. C'est bien suffisant. Allons, allons, c'est entendu. Finissons cette messe, qui n'a duré que trop longtemps. »
J'ai entendu de mes deux oreilles plus de deux cents sermons dont celui-là est un spécimen très atténué, et dont les formes sont restées proverbiales dans nos paroisses, particulièrement la formule de la fin, qui était comme l'Amen de toutes ses prédications et admonestations paternelles.
Le jour où Hippolyte fit sa première communion, le curé l'avait invité à déjeuner après la messe. Comme ce gros garçon n'était pas très ferré sur son catéchisme, ma grand-mère, qui désirait que la première communion fût, comme elle le disait, une affaire bâclée, avait prié le curé d'user d'un peu d'indulgence, alléguant le peu de mémoire de l'enfant. M. le curé avait été indulgent en effet, et Hippolyte fut chargé de lui porter un petit cadeau, c'était douze bouteilles de vin muscat. On se mit à table et on déboucha la première bouteille. « Ma foi, fit le bon curé, voilà un petit vin blanc qui se laisse boire et qui ne doit pas porter à la tête comme le vin du cru ; c'est doux, c'est gentil, ça ne peut pas faire du mal. Buvez, mon garçon, mettez-vous là. Manette, appelez le sacristain, et nous goûterons la seconde bouteille quand la première sera finie. » La servante et le sacristain prirent place, et trouvèrent le vin fort gentil en effet. […] On passa au troisième et au quatrième feuillet du Bréviaire, comme disait le curé, c'est-à-dire aux autres bouteilles du panier, et insensiblement le communiant, le curé, la servante et le sacristain se trouvèrent si gais, puis si graves, puis si préoccupés, qu'on se sépara sans trop savoir comment.  […]
Notre curé avait de bonnes qualités. Il était d'une franchise et d'une indépendance de caractère qui ne se rencontrent plus guère dans la hiérarchie ecclésiastique. […] L'archevêque étant venu donner la confirmation à Saint-Chartier et, déjeunant chez le curé avec tout son état-major, monseigneur voulut plaisanter son hôte, qui ne se laissa pas faire. « Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, lui dit-il, c'est un bel âge! — Oui-da, monseigneur, répliqua le curé, qui ne se faisait pas faute de quelques liaisons hasardées dans le discours, vous avez beau z'être archevêque, vous n'y viendrez peut-être point ! » — L'observation du prélat voulait dire au fond : « Vous voilà si vieux que vous devez radoter, et il serait temps de céder la place à un plus jeune. » Et la réplique signifiait : « Je ne la céderai point que vous ne m'en chassiez, et nous verrons si vous oserez faire cette injure à mes cheveux blancs. » A ce même déjeuner, vers le dessert, comme l'archevêque devait venir dîner chez moi, le curé, apostrophant mon frère, qui était à côté de lui, et croyant lui parler tout bas, lui cria en vrai sourd qu'il était : « Ah çà emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands messieurs-là, qui me font une dépense de tous les diables et qui mettent ma maison sens dessus dessous. J'en ai prou, et grandement plus qu'il ne faut pour savoir qu'ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi. » […]
Ce vieux curé avait beaucoup d'amitié pour moi. J'avais quelque chose comme trente-cinq ans qu'il disait encore de moi : « L’Aurore est une enfant que j'ai toujours aimée. » Et il écrivait à mon mari, supposant apparemment qu'il pouvait lui donner de l'ombrage : « Ma foi, monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre femme. »
Le fait est qu'il agissait tout à fait paternellement avec moi. Pendant vingt ans, il n'a pas manqué un dimanche de venir dîner avec moi après vêpres. Quelquefois j'allais le chercher en me promenant. Un jour je me fis mal au pied en marchant, et je n'aurais su comment revenir, car dans ce temps-là il ne fallait pas parler de voitures dans les chemins de Saint-Chartier, si le curé ne m'eût offert de me prendre en croupe sur sa jument ; mais j'aurais mieux fait de prendre en croupe le curé, car il était si vieux alors, qu'il s'endormait au mouvement du cheval. Je rêvassais en regardant la campagne, lorsque je m'apercus que la bête, après avoir progressivement ralenti son allure, s'était arrêtée pour brouter, et que le curé ronflait de tout son cœur. Heureusement l'habitude l'avait rendu solide cavalier, même dans son sommeil ; je jouai du talon, et la jument qui savait son chemin, nous conduisit à bon port, malgré qu'elle eût la bride sur le cou.
Après le dîner, où il mangeait et buvait copieusement, il se rendormait au coin du feu, et de ses ronflements faisait trembler les vitres. Puis il s'éveillait et me demandait un petit air de clavecin ou d'épinette ; il ne pouvait pas dire piano, l'expression lui semblant trop nouvelle. A mesure qu'il vieillissait, il n'entendait plus les basses. Les notes aiguës de l'instrument lui chatouillaient encore un peu le tympan. Un jour il me dit : « Je n'entends plus rien du tout. Allons ! me voilà vieux ! » Pauvre homme ! il y avait longtemps qu'il l'était. Et pourtant il montait encore à cheval à dix heures du soir, et s'en retournait en plein hiver à son presbytère sans vouloir être accompagné. Quelques heures avant de mourir, il dit au domestique que j'avais envoyé savoir de ses nouvelles : « Dites à l'Aurore qu'elle ne m'envoie plus rien, je n'ai plus besoin de rien ; et dites-lui aussi que je l'aime bien, ainsi que ses enfants. » (Histoire de ma vie, I, 694-701)


George Sand allait, par obligation, à la messe à Saint-Chartier mais aussi parfois à La Châtre.

J’allais tantôt à ma paroisse de Saint-Chartier, tantôt à celle de La Châtre.
Au village, c’était la vue des "bons saints" et des "bonnes dames" de la dévotion traditionnelle, horribles fétiches qu’on eût dit destinés à effrayer quelque horde sauvage; les beuglements absurdes de chantres inexpérimentés, qui faisaient en latin les plus grotesques calembours de la meilleure foi du monde; et les bonnes femmes qui s’endormaient sur leur chapelet en ronflant tout haut; et le vieux curé qui jurait au beau milieu du prône contre les indécences des chiens introduits dans l’église.
A la ville, c’étaient les toilettes provinciales des dames, leurs chuchotements, leurs médisances et cancans apportés en pleine église comme en un lieu destiné à s’observer et à se diffamer les unes les autres; c’était aussi la laideur des idoles et les glapissements atroces des collégiens qu’on laissait chanter la messe, et qui se faisaient des niches tout le temps qu’elle durait. Et puis tout ce tripotage de pain bénit et de gros sous qui se fait pendant les offices, les querelles des sacristains et des enfants de choeur à propos d’un cierge qui coule ou d’un encensoir mal lancé.
Tout ce dérangement, tous ces incidents burlesques m’étaient odieux. Je ne voulais pas songer à rompre avec les pratiques obligatoires, mais j’étais enchantée qu’un jour de pluie me forçât à lire la messe dans ma chambre et à prier seule à l’abri de ce grossier concours de chrétiens pour rire.


LES PROMENADES DE GORGE SAND : À L'ÉGLISE DE VICQ

L'église Saint-Martin de Vicq avait été désaffectée à la Révolution et elle n’était plus qu’une grange ouverte à tous vents lorsqu’elle fut rendue au culte.

Le 15 octobre 1849 y fut nommé l’abbé Jean-Baptiste Périgaud qui, dès son arrivée, constata, sous l’enduit des murs, la présence de fresques de la première moitié du XIIe siècle. Aussitôt, il se mit à les dégager, et George Sand s’intéressa à ce travail. Et comme la conservation des fresques exigeait des travaux immédiats, elle se mit en campagne pour obtenir le classement de l’église, aidée par le maire de Vicq, Félix Aulard, qui était l’un de ses familiers.

Elle écrivit en particulier à Jean-Baptiste Lassus, l’architecte chargé de la restauration de la Sainte-Chapelle, le 8 décembre 1849. Grâce à l’intervention de Mérimée, qui avait la fonction d’Inspecteur Général des Monuments Historiques depuis 1834, le classement fut obtenu très rapidement, le 18 janvier 1850.

wiki - Manfred Heyde

Apôtres | | Apôtres
Arrivée des mages et adoration des mages | Accusation de la Vierge et Annonciation
Présentation au temple | | Déposition de croix


LES PROMENADES DE GEORGE SAND : AU PONT DE LA BEAUCE

C'est au Pont de la Beauce, sur l’Indre, au droit de Nohant, vers Sarzay, que George Sand a eu la tentation de se suicider.

Ma religion me faisait pourtant regarder le suicide comme un crime. Aussi je vainquis cette menace de délire. Je m’abstins de m’approcher de l’eau, et le phénomène nerveux, car je ne puis définir autrement la chose, était si prononcé, que je ne touchais pas seulement à la margelle d’un puits sans un tressaillement fort pénible à diriger en sens contraire.
Je m’en croyais pourtant guérie, lorsque, allant voir un malade avec Deschartres, nous nous trouvâmes tous deux à cheval au bord de l’Indre. «Faites attention, me dit-il, ne se doutant pas de ma monomanie, marchez derrière moi ; le gué est très dangereux. A deux pas de nous, sur la droite, il y a vingt pieds d’eau.
— J’aimerais mieux ne point y passer, lui répondis-je, saisie tout à coup d’une grande méfiance de moi-même. Allez seul, je ferai un détour et vous rejoindrai par le pont du moulin.»
Deschartres se moqua de moi. « Depuis quand êtes-vous peureuse ? me dit-il, c’est absurde. Nous avons passé cent fois dans des endroits pires, et vous n’y songiez pas. Allons, allons ! le temps nous presse. Il nous faut être rentrés à cinq heures pour faire dîner votre bonne maman. »
Je me trouvai bien ridicule en effet, et je le suivis. Mais au beau milieu du gué, le vertige de la mort s’empare de moi, mon cœur bondit, ma vue se trouble, j’entends le oui fatal gronder dans mes oreilles, je pousse brusquement mon cheval à droite, et me voilà dans l’eau profonde, saisie d’un rire nerveux et d’une joie délirante.
Si Colette n’eût été la meilleure bête du monde, j’étais débarrassée de la vie et fort innocemment, cette fois, car aucune réflexion ne m’était venue ; mais Colette, au lieu de se noyer, se mit à nager tranquillement et à m’emporter vers la rive ; Deschartres faisait des cris affreux qui me réveillèrent. Déjà il s’élançait à ma poursuite. Je vis que, mal monté et maladroit, il allait se noyer. Je lui criai d’être tranquille et ne m’occupai plus que de me bien tenir. Il n’est pas aisé de ne pas quitter un cheval qui nage. L’eau vous soulève, et votre propre poids submerge l’animal à chaque instant ; mais j’étais bien légère, et Colette avait un courage et une vigueur peu communs. La plus grande difficulté fut pour aborder. La rive était trop escarpée. Il y eut un moment d’anxiété terrible pour mon pauvre Deschartres ; mais il ne perdit pas la tête et me cria de m’accrocher à un têteau de saule qui se trouvait à ma portée, et de laisser noyer la bête. Je réussis à m’en séparer et à me mettre en sûreté ; mais quand je vis les efforts désespérés de ma pauvre Coiette pour franchir le talus, j’oubliai tout à fait ma situation, et, entraînée une minute auparavant à ma propre perte, je me désolai de celle de mon cheval, que je n’avais pas prévue. J’allais me rejeter à l’eau pour essayer, bien inutilement sans doute, de le sauver, quand Deschartres vint m’arracher de là, et Colette eut l’esprit de revenir vers le gué où était restée l’autre jument.
(Histoire de ma Vie, I, 1096-1097).

GoogleMaps

Le pont sur l'Indre près de la Beauce


 

LES PROMENADES DE GEORGE SAND : LE CHÂTEAU D'ARS

la demeure de son grand ami Charles Papet

 

wiki-ManiacParisien

 

Le château d’Ars a été construit non par Diane de Poitiers, mais par les seigneurs d'Ars au XVIe siècle (Louis d'Ars fut maître d'armes et ami de Bayard, lieutenant de la Compagnie des Ordonnances de Charles VIII, capitaine aux campagnes d'Italie, tué en 1525).

Charles-Jean-Baptiste Papet (1781-1861) était le fils de Jean-Baptiste Papet, un riche fermier. Il avait épousé Marguerite-Adèle Prévost († le 6 mars 1829). Ils habitaient au château d’Ars, commune de Lourouer-Saint-Laurent, tout près de La Châtre et de Nohant. Ils eurent deux enfants, Gustave et Hermance.

Silvain-Ange-Charles-Jean-Baptiste Gustave Papet était né au château d’Ars, le 22 février 1812 (il y mourut le 4 décembre 1892). Il fut un compagon de jeux de George Sand, qui avait huit ans de plus que lui: «Notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli château de la Renaissance. Ce voisin, M. Papet, amenait sa femme et ses enfants passer la journée chez nous, et son fils Gustave était encore en robe quand nous fîmes connaissance.» (Histoire de ma vie, I, 734)

Aurore dut quitter son ami d’enfance quand, en 1817, elle fut mise dans un couvent. Gustave, lui, devait faire des études de médecine à Paris, revenant chez son père seulement pendant les vacances (il passera sa thèse à 26 ans, en 1838). Quand George Sand s’installa à Paris, en janvier 1831, elle y retrouva son jeune ami dans un petit club berrichon :  «J’allai voir Duburau dans la pantomime. […] Gustave Papet, qui était le riche, le milord de notre association berrichonne, paya du sucre d’orge à tout le parterre et puis, comme nous sortions affamés, il emmena souper trois ou quatre d’entre nous aux Vendanges de Bourgogne. Tout à coup, il lui prit envie d’inviter Deburau, qu’il ne connaissait pas le moins du monde. Il rentre dans le théâtre, le trouve en train d’ôter son costume de Pierrot dans une cave qui lui servait de loge, le prend sous le bras et l’amène. Deburau fut charmant de manières. Il ne se laissa point tenter par la moindre pointe de champagne, craignant, disait-il, pour ses nerfs et ayant besoin du calme le plus complet pour son jeu.» (Histoire de ma vie, II, 136)

Charles Papet perdit sa femme en 1829. Il resta au château d’Ars. Sa fille Hermance fonda l’année suivante une école où elle vécut pieusement. Son fils Gustave poursuivit ses études de médecine à Paris.

C’est chez Papet que George Sand rencontra Jules Sandeau, qui fit un court et clandestin séjour au château d’Ars du 18 au 30 septembre 1831.

L’abbé Clément, dans ses "Souvenirs d’un curé de campagne" (La Quinzaine de juillet 1901), affirme qu’il tient de Gustave Papet la clef du pseudonyme de George Sand : selon lui, au cours d’un joyeux dîner des berrichons de Paris, alors qu’on devait, le lendemain, porter à l’imprimeur un petit roman écrit en collaboration par Aurore Dupin et Jules Sandeau, on aurait choisi comme prénom le saint du jour, Georges, et, comme nom, une abréviation de Sandeau. Ce qui est inexact, car, en 1831 et 1833, le roman Rose et Blanche parut signé “J. Sand”. C’est Indiana, auquel Sandeau n’avait pas participé, qui, en 1832, sera signé “George Sand”.

C’est encore chez Gustave Papet qu’en novembre 1834 elle retrouvera son ancien amant Jules Sandeau (Journal intime, p. 965).

Quand elle décida de partir en Italie, en 1833, George Sand confia son fils Maurice, qui était pensionnaire au lycée Henri IV, à Gustave Papet : «Il est d’une obligeance extrême, il est doux, tranquille, gai, il aime les enfants et n’a aucune habitude de jeune homme qui soit d’un mauvais exemple pour eux.»

En 1834, lorsque, après son équipée avec Musset et ses amours avec Pagello, George Sand revint à Nohant, tous ses amis vinrent l’y rejoindre, dont Gustave Papet, toujours étudiant.

En avril 1835, elle fit connaissance avec l’avocat Michel qui, à Bourges, dirigeait la Revue du Cher : «Il m’a promis de me faire guillotiner à la première occasion», écrit-elle à Gustave Papet.

Au moment où George Sand songea à se séparer officiellement de son mari, «mon ami d’enfance Gustave Papet vint me voir ; le lui racontai l’aventure et nous partîmes ensemble pour Châteauroux.» Ils allèrent consulter Rollinat, puis, à Bourges, l’avocat Louis-Chrysostome Michel, qui était alors en prison. (Histoire de ma vie, 370-371).

En mai 1836, sa Lettre au Malgache fait allusion aux Papet : "En remontant la Rochaille, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant. Un instant j'ai oublié où j'allais; je voyais devant moi cette route qui monte en terrasses et au sommet les tourelles blanches et la garenne de notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le châtelain d'Ars [Jean-Baptiste Papet]. Derrière cette colline, je pressentais mon toit, les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprès de mes morts chéris."

En janvier 1836, au moment du procès en séparation, parmi les dix-sept témoins appelés à déposer contre Casimir, est cité «Gustave Papet, étudiant en médecine, château d’Ars, 23 ans». Papet apporta son témoignage sur un modeste détail, qu’on voulait rendre significatif : «Il y avait un jour à Nohant nombreuse réunion à dîner. Mme Dudevant, se plaignant à André que les serviettes étaient sales, en demandait d’autres ; André regarda M. Dudevant, qui lui défendit de le faire.» Bien qu’il n’y ait jamais assisté, Papet reprit aussi un témoignage qui parlait de beuveries organisées par Casimir à Nohant. Enfin, il rapporta une scène «désagréable» entre les deux époux: le 19 octobre 1835, Casimir aurait menacé de mettre à la porte sa femme et son fils. “Je suis chez moi”, aurait répondu George Sand. “Si tu ne te tais pas, je vais te foutre une gifle”, aurait répliqué Casimir qui aurait été chercher un fusil, qu’il fallut lui arracher.

En juillet 1837, quand George Sand dut aller à Paris au chevet de sa mère, Mme Dupin, elle laissa Maurice au château d’Ars, chez Charles Papet, qui était veuf ; Solange reste à Nohant avec Mlle Rollinat, qui faisait son éducation. (Histoire de ma vie, p. 393)

En juin 1839, à Nohant, au retour du voyage à Majorque, Chopin était indisposé et Maurice tomba malade. Gustave Papet, qui venait de passer sa thèse de médecine, s’occupa de Maurice : «Mon ami Papet, qui est excellent médecin et qui, en raison de sa fortune, exerce la médecine gratis pour ses amis et pour les pauvres, prit sur lui de changer radicalement son régime.» (Histoire de ma vie, p.425) Il s’occupa aussi de Chopin, pour lequel il fut «un médecin éclairé et affectueux». (Histoire de ma vie, 431)

Comme tous les autres amis de George Sand, qu’elle voulait rallier au communisme, Papet avait subi son influence. Quand elle voulut fonder un journal, l’Éclaireur de l’Indre, en 1844, Papet, le «cher vieux» l’encouragea.

La soeur de Gustave, Hermance Papet, d’une santé délicate, habitait dans une école dirigée par des religieuses, qu’elle avait fondée vers 1830 dans une ancienne commanderie de Templiers. Elle inspira à George Sand son roman Narcisse (1859), dans lequel Hermance Papet est Mlle d’Estorade, le château d’Estorade étant le château d’Ars.

Charles Papet mourut en 1861, âgé de 80 ans. En 1861, Jules Sandeau revint au château d'où il rapporta "des impressions de désillusion, de mélancolie et de tristesse".

A la mort de son amie, en 1876, Gustave Papet, qui avait alors 64 ans, s’opposa à Maurice qui voulait un enterrement civil et dit à Solange: "S’il y a un enterrement civil, ni moi ni ma famille n’y viendrons".

George Sand a placé un épisode des Beaux Messieurs de Bois-Doré dans ce château d'Ars.

 


LES PROMENADES DE GEORGE SAND : À MONTGIVRAY

A 21 ans, Maurice Dupin avait eu un enfant, Hippolyte Chatiron, d’une jeune servante attachée au service de la maison de Nohant. La grand-mère de George Sand (Marie-Aurore de Saxe) — parce qu’elle avait lu J.-J. Rousseau — décida d’élever l’enfant illégitime qui fut le compagnon de jeux de George Sand. Plus tard, cet Hippolyte séduisit et épousa une demoiselle Emilie de Villeneuve, qui hérita de la terre de Montgivray (le ménage Chatiron eut une fille, Léontine, quatre mois après le mariage).
Après la mort d’Hippolyte Chatiron (à 49 ans, en 1848), le château de Montgivray appartint à Solange Sand et à son mari, le sculpteur Clésinger, qu’elle avait épousé le 20 mai 1847.

wiki-CVB

George Sand parle souvent de ce demi-frère dans Histoire de ma vie :

Mon frère était revenu habiter le Berry. Il était fixé dans la terre de Montgivray, dont sa femme avait hérité, à une demi-lieue de nous. Mon pauvre Hippolyte s’était si étrangement et si follement conduit envers moi que le bouder un peu n’eût pas été trop sévère ; mais je ne pouvais bouder sa femme, qui avait toujours été parfaite pour moi, et sa fille, que je chérissais comme si elle eût été mienne, l’ayant élevée en partie avec les mêmes soins que j’avais eus pour Maurice. D’ailleurs mon frère, quand il reconnaissait ses torts, s’accusait si entièrement, si drôlement, si énergiquement, disant mille naïvetés spirituelles tout en jurant et pleurant avec effusion que mon ressentiment était tombé au bout d’une heure. D’un autre que lui, le passé eût été inexcusable, et avec lui l’avenir ne devait pas tarder à redevenir intolérable ; mais qu’y faire ? C’était lui ! C’était le compagnon de mes premières années ; c’était le bâtard né heureux, c’est-à-dire l’enfant gâté de chez nous. […] Son entrain, sa gaieté intarissable, l’originalité de ses saillies, ses effusions enthousiastes et naïves pour le génie de Chopin, sa déférence constamment respectueuse envers lui seul, même dans l’inévitable et terrible après-boire, trouvèrent grâce auprès de l’artiste éminemment aristocratique. […] Tour à tour occupé de ses intérêts matériels avec une inquiétude fiévreuse, et absorbé par la malheureuse passion du vin du cru, si répandue chez les campagnards berrichons que s’en abstenir à un certain âge est presque un fait excpetionnel, il diminua plus qu’il n’augmenta le bien-être de sa famille et se vit souvent tourmenté de dettes dont il noyait le souci dans l’ivresse. Dès l’âge de trente ans, il entra avec acharnement dans un système de suicide où son caractère se dénatura, où ses facultés s’éteignirent, où son coeur même s’aigrit et où son corps survécut de quelques années à son âme.

Dans Mouny-Robin, George Sand évoque les bords de l’Indre à Montgivray :

C’est un paysage tout à fait doux à l’oeil et à la pensée. Ce sont d’étroites prairies bordées de saules, d’aulnes, de frênes et de peupliers. Quelques chaumières éparses ; l’Indre, ruisseau profond et silencieux, qui se déroule comme une couleuvre endormie dans l’herbe et que les arbres pressés sur chaque rive ensevelissent mystérieusement sous leur ombre immobile… quelques moulins échelonnés sur la rivière, avec les nappes de leurs écluses bouillonnantes et leurs jolies ponts rustiques que vous ne franchiriez peut-être pas sans un peu d’émotion…

Dans son premier roman, Valentine (1832), George Sand s'inspira de la fête champêtre du 1er-Mai à laquelle elle assista souvent.

Le 1er mai est, pour les habitants de la Vallée Noire, un jour de déplacement et de fête. A l'extrémité du vallon […] se tient une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu’à la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif ; depuis la noble châtelaine jusqu’au petit pâtour (c’est le mot du pays) qui nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout cela mange sur l’herbe, danse sur l’herbe, avec plus ou moins d’appétit, plus ou moins de plaisir ; tout cela vient pour se montrer en calèche ou sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d’Italie, en sabots de bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe de droguet. C’est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au concours vis-à-vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du village ; alors que l’aréopage masculin est composé de juges de tout rang, et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables, bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige signalent, dans les annales de la coquetterie, le jour de la fête champêtre, et le 1er mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la Vallée Noire.


 

LES PROMENADES DE GEORGE SAND : À MONTIPOURET

Dans François le Champi, François, qui est placé dans une ferme près d’Aigurande, apprend la mort de Cadet Blanchet, le meunier d’Angibault. Il se mit en route pour aller au moulin. Il prit la route de La Châtre et continua par celle de Châteauroux. Il la quitta vers la côte et la croix du Plessys, tourna vers l’ouest par le chemin de Presles, descendit jusqu’à l’Indre par le communal, traversa sur la passerelle et, suivant la Vauvre, remonta jusqu’au moulin Cormouer. “Il arriva sans culbute à la passerelle. Il laissa Montipouret sur sa gauche, non sans dire un beau bonjour au gros vieux clocher qui est l’ami à tout le monde, car c’est toujours lui qui se montre le premier à ceux qui reviennent au pays et qui les tire d’embarras quand ils sont en faux chemin. Pour ce qui est des chemins, je ne leur veux point de mal, tant ils sont riants, verdissants et réjouissants à voir dans le temps chaud. Il y en a où l’on n’attrape point de coups de soleil. Mais ceux-là sont les plus traîtres, parce qu’ils pourraient bien vous mener à Rome quand on croirait aller à Angibault. Heureusement que le bon clocher de Montipouret n’est pas chiche de se montrer, et qu’il n’y a pas une éclaircie où il ne passe le bout de son chapeau reluisant pour vous dire si vous tournez en bise ou en galerne. Mais le champi n’avait besoin de vigie pour se conduire. Il connaissait si bien toutes les traînes, tous les bouts de sac, toutes les coursières, toutes les traques et traquettes, et jusqu’aux échaliers des bouchures, qu’en pleine nuit il aurait passé aussi droit qu’un pigeon dans le ciel, par le plus court chemin sur terre.” (François le Champi, ch. XV)

wiki-Mairie de Montipouret


A Montipouret, George Sand a un ami, Blaise Duplomb, et son fils Adolphe, dit Hydrogène, apprenti pharmacien. Le 11 mars 1829, elle alla, sur sa jument Colette, leur rendre visite avec son frère. Elle y rencontra son ami Duteil, gendre de Monsieur Blaise, sa femme Rose et sa soeur Caroline.

Je ne veux pas te priver du récit de cette mémorable journée d’hier ; tu nous avais prédit que nous déjeunerions chez M. Blaise avec des coquilles d’œuf, pas même avec des coquilles de noix, vu que ça se brûle et que l’avare modèle ne laisse rien perdre. Eh bien, nous avons pantagruéliquement banqueté. Il est vrai que la chose n’a rien coûté à notre hôte. — Hydrogène, en nous invitant à déjeuner sur l’herbe en pleine Vallée-Noire, dans les prairies de son joli papa, avait tout prévu et tout envoyé chez lui. D’autre part, les convives appartenant à la famille avaient tous porté quelque chose, café, dessert, sucre, etc.
Nous sommes arrivés, mon frère et moi, comme le dernier des quatre-z-officiers de Malbrouck, c’est-à-dire ne portant rien, qu’un terrible appétit excité par une longue course équestre dans des chemins endiablés et l’air piquant de la saison.
Comme nous entrions au galop dans la cour — il faut toujours se payer une belle entrée —, le premier objet agréable qui frappa nos regards, entre un tas de fumier et une paire de bœufs crottés jusqu’à l’échine, fut celle que nous avons baptisée « Rose-du-Bengale ». Elle avait les manches retroussées jusqu’au coude et fouettait une crème dans une écuelle de terre. Après elle, nous apparut Caroline au long nez, à l’œil noir, au teint vermeil. Rondelette et mieux que jolie, charmante ; elle remuait, au seuil de la maison, une casserole d’où s’exhalait un doux parfum d’oignon et de graisse chaude.
Alors apparut Hydrogène, qui ne tenait rien que ses mains au bout de ses bras, mais en les laissant pendre d’une si étrange façon que je crus, à les voir si molles et si flottantes, qu’il secouait une paire de gants.
« Dieu vous bénisse ! s’écrièrent-ils d’une commune voix. Nous avons cru que vous aviez oublié le rendez-vous .
— J’avais trop faim pour l’oublier, répondis-je en sautant sur le pavé, qui n’était pas très propre et d’où je fis jaillir je ne sais quel liquide noir à la figure de mes hôtes.
— Bah ! dit Hydrogène en s’essuyant, à la campagne ! »
J’embrassai ces dames qui sentaient fort le ragoût, s’étant mises bravement à l’œuvre et dévouées au salut de tous :
« Vous êtes des anges, leur dis-je, et j’ai honte de ne savoir rien faire d’utile. Ne puis-je vous servir de marmiton ?
— Et moi de sommelier ? dit mon frère.
— Non, non, vous êtes les invités, lui répondit Rose-du-Bengale. […]
Je m’en fus promener dans le verger. C’est un endroit délicieux, où volaient déjà les coliades et où les grimpereaux tournaient gaiement autour des branches chargées de mousses humides. Un gazon court et encore jauni par les dernières gelées, descend en pente rapide vers le fond de la vallée où coule la Vauvre. Plantés en quinconce irrégulier, de vieux arbres à fruits, jadis taillés, aujourd’hui abandonnés à leur libre croissance, étendent et entrelacent leurs rameaux anguleux au point de départ, de manière à empêcher la circulation. Puis, tout à coup, ils se redressent et s’épanouissent en bouquets vigoureux qui bientôt formeront une voûte de fleurs.
Je m’assis sur un de ces troncs noueux, une pluie fine mouillait mes cheveux, qui se mirent à pendre en saules pleureurs, comme s’ils voulaient se mêler au travail printanier de la végétation. Le chant d’un coq rompait seul par moments le silence de la campagne encore engourdie à la surface. A travers le fouillis des branches, je découvrais un des sites les plus mélancoliques et les plus doux de notre vallée, les eaux frissonnantes de la Vauvre avec ses buissons de presle ( ), ses prés coupés d’arbres et ses petits moulins d’où s’échappent de minces filets de fumée bleue. Pas un seul village, pas de clocher, pas de maison bourgeoise, pas de ruines, pas de routes, rien que des sentiers encaissés et bordés d’épine, des troupeaux blancs sur des prés verts, des ponts de bois sur la rivière, des oies devisant gravement sur le sable des rives, des horizons fermés d’arbres, rien pour le peintre, rien pour le chroniqueur ; et, sur tout ce paysage positivement simple et sans intérêt, planait pourtant je ne sais quelle poésie qui se sent et ne peut guère se traduire. Est-ce le sentiment de l'isolement intellectuel? Peut-être. On peut marcher ici du matin à la nuit sans rencontrer une trace de civilisation. Le pays est pourtant cultivé partout et plus habité qu'il ne le paraît, les nombreuses chaumières cachant leurs toits bas et incolores sous les arbres ou dans les plis du terrain. Mais la pensée d'aucun des êtres qui sont là ne franchit les limites de son petit domaine. Le paysan est tellement identifié à la nature qu'il n'en dérange pas la tranquille solennité et qu'il ne semble point peupler la solitude. Le sentiment qui s'empare de nous autres liseurs, quand nous pénétrons dans ces retraites bocagères, est celui-ci : le repos dans l'oubli. Et, ne t'en déplaise, si c'est une pensée égoïste, elle est diablement douce et salubre.
[…]
Duteil nous appela pour le dîner. Il n’était plus question, à mon grand regret, de manger sur l’herbe. Il pleuvait tout de bon, et le couvert avait été mis dans une grande chambre à plafond bas, aux solives noircies, avec une seule petite fenêtre. L’obscurité me rend toujours triste et la pluie avait traversé facilement mon petit vêtement de drap léger.
Le repas fut copieux. Duteil s’était chargé des vins, et réussit à en faire boire à M. Blaise. Il le poussa même si vivement que l’avare finit par consentir à nous raconter ses campagnes, qui ne sont pas moins curieuses que sa personne. […] M. Blaise devenait expansif, mais, au dessert, apparurent certains pruneaux et certains fromages qu’il crut reconnaître comme siens et, subitement dégrisé, il quitta la table pour aller arrêter le pillage. Nous ne le revîmes plus.
La pluie avait cessé. On alla causer et s’ébattre au gué de la Vauvre, puis au moulin d’Angibault qui est une délicieuse oasis de verdure et de belles eaux courantes. Enfin, comme la nuit arrivait, on rentra pour monter à cheval et partir. Ma jument Colette était fort impatiente de rentrer chez elle. J’eus toutes les peines du monde à lui faire attendre que Rose et Caroline fussent hissées en croupe, l’une derrière son mari, l’autre derrière Hydrogène.
Nous étions venus sans nous tromper par le chemin de la mare verte, laquelle mare n’a rien de dangereux pour peu qu’on serre le buisson du bon côté. Hydrogène prétendit qu’à la nuit, il y avait du danger, et qu’il valait mieux gagner Montipouret par un chemin plus long. Comme il ne faisait pas nuit du tout, je pense bien que c’était un prétexte pour se montrer dans le bourg en belle compagnie et nous le suivîmes pour ne pas le contrarier.
Il est facile de se perdre dans cet entrecroisement de chemins creux de notre bocage, et nous marchâmes au petit trot pendant une demi-heure, croyant arriver à la grande route et n’arrivant point.
Enfin l’air plus vif nous fit connaître que nous n’étions plus dans la vallée, mais sur un plateau. Lequel ? Une nuit grise, opaque, uniforme, enveloppait tous les objets. Le chemin était plus large que de raison. Étions-nous sur un chemin ou sur une lande ?
« Nous sommes bel et bien perdus, dit Duteil. Cela devait arriver.
— Allons donc ! répondit mon frère, se perdre aux environs de Montipouret, à une lieue de chez nous  est-ce que c’est possible ? Marchons toujours, nous allons nous reconnaître.
Nous marchâmes deux grandes heures sans nous faire aucune idée du pays que nous parcourions, […] jusqu’à ce que le fer de ma Colette frappant sur un caillou en fit jaillir un éclair. D’autres éclairs dus à la même cause se produisirent sous les pieds des autres chevaux.
— Ah ça ! dit mon frère, nous ne nous rapprochons pas du tout de chez nous. Nos chevaux battent le briquet sur des silex et nous devrions être depuis longtemps sur le calcaire.
— Mais on ferre toute la route de Châteauroux avec des cailloux de rivière, répondit Duteil ; nous sommes sur la route postale.
— Allons donc ! nous sommes sur les coteaux de la Chassaigne !
— Non pas, reprit Hydrogène, nous descendons depuis une demi-heure. Je crois que nous retournons à Montipouret. »
Mon frère mit pied à terre et dit :
« Aïe ! nous sommes dans les échaussis jusqu’aux genoux.
— Alors, reprit Duteil, nous traversons la chaume de Chavy?
— Vous êtes fous, leur dis-je, ce que vous prenez pour des chardons, ce sont des créneaux. Nous sommes sur le haut des ruines de Saint-Chartier.
— Pourquoi non ? dit Duteil, tout est illusion dans la vie, et l’imagination peut nous promener aussi commodément là qu’ailleurs.
Encore un quart d’heure de marche et de causerie lorsque je pris les devants, me fiant à l’instinct de ma Colette plus qu’aux notions de mes amis. La bonne créature s’arrêta, et par un mouvement que je connaissais bien, me demanda la permission de boire.
— Qu’y a-t-il ? cria Duteil.
— Il y a, lui dis-je, que nous sommes dans la rivière. Reste à savoir si c’est l’Indre, la Vauvre ou la Couarde.
J’avançai, mais Colette refusa d’aller plus avant. Le vent agitait la cime des aulnes et, devant nous, une ligne blanchâtre annonçait par un bruit frais et charmant, que nous marchions droit sur une écluse. Caroline riait, mais Rose commençait à avoir peur, à gronder Hydrogène et à craindre qu’il ne nous menât noyer.
— Restez là, nous dit mon frère. Je vais explorer l’autre rive. Il s’enfonça dans les prairies humides et revint sans avoir trouvé d’issue.
— Voulez-vous m’en croire ? leur dis-je. Mettons la bride sur le cou de nos chevaux et nous serons vite chez nous. Il y a longtemps que Colette m’avertit que nous tournons le dos à son gîte.
Colette étant reconnue comme la plus intelligente de nous tous, on me laissa prendre la tête. Elle s’enfonca dans un dédale de petits chemins couverts où je la laissai absolument libre de choisir, et, un quart d’heure après, galopant en liberté sur la route, nous entendions la voix de nos chiens saluant notre retour au bercail.
(Voyage chez Monsieur Blaise, II, 557 sq.)

 


CINQ ROMANS DE GEORGE SAND LIÉS À LA VALLÉE NOIRE

Mauprat (1837), Le Meunier d'Angibault (1845), La Mare au Diable (1846),
Les Maîtres Sonneurs (1853), Les Beaux Messieurs de Bois-Doré (1858)


 

UN ROMAN : LE MEUNIER D'ANGIBAULT (1845)

1-AU MOULIN D'ANGIBAULT

Il y a dans notre vallée un joli moulin qu’on appelle Angibault, dont je ne connais pas le meunier, mais dont j’ai connu le propriétaire. C’était un vieux monsieur qui, depuis sa liaison à Paris avec M. de Robespierre (il l’appelait toujours ainsi), avait laissé croître autour de ses écluses tout ce qui avait voulu pousser : l’aune et la ronce, le chêne et le roseau. La rivière, abandonnée à son caprice, s’était creusé, dans le sable et dans l’herbe, un réseau de petits torrents qu’aux jours d’été, dans les eaux basses, les plantes fontinales couvraient de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est mort ; la cognée a fait sa besogne ; il y avait bien des fagots à tailler, bien des planches à scier dans cette forêt vierge en miniature. Il y reste encore quelques beaux arbres, des eaux courantes, un petit bassin assez frais, et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage que mes enfants et moi avions découvert en 1844, avec des cris de surprise et de joie, n’est plus qu’un joli endroit comme tant d’autres. (préface du Meunier d'Angibault)

wiki-CVB

C’est l’époque où G. Sand adhère aux idées de Pierre Leroux : elle rêve d’égalité entre les hommes, elle estime que la richesse est un obstacle à la fraternité et que les fortunes doivent donc être redistribuées afin que les ouvriers puissent être propriétaires de leurs instruments de travail.

Ce socialisme en quelque sorte viscéral s’exprime dans une de ses lettres à Flaubert : « Je plains l’humanité. Je la voudrais bonne, parce que je ne peux pas m’abstraire d’elle, parce qu’elle est moi, parce que le mal qu’elle se fait me frappe au coeur, parce que sa honte me fait rougir, parce que ses crimes me tordent le ventre, parce que je ne peux comprendre les paradis au ciel ni sur la terre pour moi toute seule… »

George Sand avait réussi à convertir aux idées communistes le meunier d’Angibault, Charles Yvernault (modèle de Grand-Louis dans le roman). C’était un homme sympathique selon les uns, très dangereux selon les autres. Suspect en 1848, il faillit être arrêté en 1852 et dut s’enfuir pour échapper à la surveillance de la sûreté générale. Il fut dévoué à George Sand jusqu’à sa mort.

Résumé du roman :
La comtesse Marcelle de Blanchemont, une riche et jolie veuve, songe à épouser un jeune homme pauvre, Henri Lémor, lequel refuse ce mariage à cause de son idéal socialiste d’égalité et de mépris de l’aristocratie. Pour fuir la tentation, il se réfugie au moulin d’Angibault, où il travaille avec Grand-Louis, le meunier. La comtesse comprend mal son attitude, mais l’exemple de son fermier, Bricolin, qui fait le malheur de ses filles à cause de son avarice, l'amène à prendre conscience des méfaits de la richesse. Aussi se dépouille-t-elle de sa fortune et ne fréquente-elle plus que les pauvres, afin d’être digne de Lémor, qu’elle épousera. De même Rose, la cadette de Bricolin, pourra épouser le meunier Grand-Louis que son père lui refusait. C'est dans le moulin d’Angibault que Mme de Blanchemont, avec son fils Edouard, va découvrir le mode de vie qui convient à sa nature et à ses goûts modestes et égalitaires.

Fatiguée d'un long voyage de quatre-vingts lieues fait très rapidement, et surtout de la course en patache qui en avait été pour ainsi dire le bouquet, la belle Parisienne eût volontiers dormi la grasse matinée ; mais à peine l'aube eut-elle paru que le chant des coqs, le tic-tac du moulin, la grosse voix du meunier et tous les bruits du travail rustique la forcèrent de renoncer à un plus long repos. D'ailleurs, Édouard qui n'était pas fatigué le moins du monde et que l'air de la campagne stimulait déjà, commençait à gambader sur son lit. Malgré tout le tapage du dehors, Suzette, couchée dans la même chambre, dormait si profondément que Marcelle se fit conscience de la réveiller. Commençant donc le genre de vie nouveau qu'elle avait résolu d'embrasser, elle se leva et s'habilla sans l'aide de sa femme de chambre, fit elle-même avec un plaisir extrême la toilette de son fils, et sortit pour aller souhaiter le bonjour à ses hôtes. Elle ne trouva que le garçon de moulin et la petite servante, qui lui dirent que le maître et la maîtresse venaient d'aller au bout du pré pour s'occuper du déjeuner. Curieuse de savoir en quoi consistaient ces préparatifs, Marcelle franchit le pont rustique qui servait en même temps de pelle au réservoir du moulin et, laissant sur sa droite une belle plantation de jeunes peupliers, elle traversa la prairie en longeant le cours de la rivière, ou plutôt du ruisseau, qui, toujours plein jusqu'aux bords et rasant l'herbe fleurie, n'a guère en cet endroit plus de dix pieds de large. Ce mince cours d'eau est pourtant d'une grande force, et aux abords du moulin il forme un bassin assez considérable, immobile, profond et uni comme une glace, où se reflètent les vieux saules et les toits moussus de l'habitation. Marcelle contempla ce site paisible et  charmant, qui parlait à son coeur sans qu'elle sût pourquoi. Elle en avait vu de plus beaux ; mais il est des lieux qui nous disposent à je ne sais quel attendrissement invincible, et où il semble que la destinée nous attire pour nous y faire accepter des joies, des tristesses ou des devoirs.
Quand Marcelle pénétra dans les vastes bosquets où elle comptait trouver ses hôtes, elle crut entrer dans une forêt vierge. C'était une suite de terrains minés et bouleversés par les eaux, couverts de la plus épaisse végétation. On voyait que la petite rivière faisait là de grands ravages à la saison des pluies. Des aunes, des hêtres et des trembles magnifiques à demi renversés, et laissant à découvert leurs énormes racines sur le sable humide, semblables à des serpents et à des hydres entrelacés, se penchaient les uns sur les autres dans un orgueilleux désordre. La rivière, divisée en nombreux filets, découpait, suivant son caprice, plusieurs enceintes de verdure sur un gazon couvert de rosée, s’entrecroisaient des festons de ronces vigoureuses, et cent variétés d'herbes sauvages hautes comme des buissons et abandonnées à la grâce incomparable de leur libre croissance. Jamais jardin anglais ne pourrait imiter ce luxe de la nature, ces masses si heureusement groupées, ces bassins nombreux que la rivière s'est creusés elle-même dans le sable et dans les fleurs, ces berceaux qui se rejoignent sur les courants, ces accidents heureux du terrain, ces digues rompus, ces pieux épars que la mousse dévore et qui semblent avoir été jetés là pour compléter la beauté du décor. Marcelle resta plongée dans une sorte de ravissement, et, sans le petit Édouard qui courait comme un faon échappé, avide d'imprimer le premier la trace de ses pieds mignons sur les sables fraîchement déposés au rivage, elle se fût oubliée longtemps. Mais la crainte de le voir tomber dans l'eau réveilla sa sollicitude ; et, s'attachant à ses pas, courant après lui, et s'enfonçant de plus en plus dans ce désert enchanté, elle croyait faire un de ces rêves où la nature nous apparaît si complète dans sa beauté qu'on peut dire avoir vu parfois, en songe, le paradis terrestre.
Enfin le meunier et sa mère se montrèrent sur l'autre rive, l'un jetant l'épervier et pêchant des truites, l'autre trayant sa vache.
— Ah ! ah ! ma petite dame, déjà levée ! dit le farinier. Vous voyez, nous nous occupions de vous. Voilà la vieille mère qui se tourmente de n'avoir rien de bon à vous servir ; mais moi je dis que vous vous contenterez de notre bon coeur. Nous ne sommes ni cuisiniers ni aubergistes, mais quand on a bon appétit d'un côté et bonne volonté de l’autre…
— Vous me traitez cent fois trop bien, mes braves gens, répondit Marcelle en se hasardant sur la planche qui servait de pont, avec Édouard dans ses bras, pour aller les rejoindre ; jamais je n'ai passé une si bonne nuit, jamais je n'ai vu une aussi belle matinée que chez vous. Les belles truites que vous prenez là, monsieur le meunier! Et vous, la mère, le beau lait blanc et crémeux ! Vous me gâtez, et je ne sais comment vous remercier.
— Nous sommes assez remerciés si vous êtes contente, dit la vieille en souriant. Nous ne voyons jamais du si beau monde que vous, et nous ne connaissons pas beaucoup les compliments ; mais nous voyons bien que vous êtes une personne honnête et sans exigence. Allons, venez à la maison, la galette sera bientôt cuite, et le petit doit aimer les fraises. Nous avons un bout de jardin où il s’amusera à les cueillir lui-même.
— Vous êtes si bons, et votre pays est si beau, que je voudrais passer ma vie ici, dit Marcelle avec abandon.
— Vrai ? dit le meunier en souriant avec bonhomie ; eh ! si le cœur vous en dit… Vous voyez bien, mère, que notre pays n'est pas si laid que vous croyez. Quand je vous dis, moi, qu'une personne riche pourrait s'y trouver bien !
— Oui ! dit la meunière, à condition d'y bâtir un château, et encore ce serait un château bien mal placé.
— Est-il possible que vous vous déplaisiez ici ? reprit Marcelle étonnée.
— Oh ! moi, je ne m’y déplais pas, répondit la vieille. J'y ai passé ma vie et j'y mourrai, s'il plaît à Dieu. J’ai eu le temps de m’y habituer, depuis soixante et quinze ans que j’y règne ; et, d’ailleurs, on est bien forcé de se contenter du pays qu’on a. Mais vous, Madame, s’il vous fallait passer l’hiver ici, vous ne diriez pas que le pays est beau. Quand les grandes eaux couvrent tous nos prés et que nous ne pouvons plus même sortir dans notre cour, non, non, ça n’est pas joli !
— Bah! bah! les femmes s’effraient toujours, dit le Grand Louis. Vous savez bien que les eaux n’emporteront pas la maison, et que le moulin est bien garanti. Et puis, quand le mauvais temps vient, il faut bien le prendre comme il est. Tout l’hiver, vous demandez l’été, mère, et tant que dure l’été, vous ne songez qu’à vous inquiéter de l’hiver qui viendra. Moi, je vous dis qu’on pourrait vivre ici heureux et sans souci.


2- AU CHÂTEAU DE SARZAY

Sarzay est une ancienne cité gauloise et gallo-romaine. Au début du VIIe siècle, il y eut une forteresse sur la voie de Bourges à Argenton, qui fut détruite à la fin du VIIIe siècle et devint un repaire de brigands. Elle fut reconstruite à partir du XIIe siècle par les Templiers. Ce fut un vaste ensemble de cinq hectares avec 38 tours et 4 ponts-levis. Le donjon repose sur quatre sous-sols d’environ 12 mètres.

wiki-Manfred Heyde

 

Du XIVe au XVIIIe, Sarzay a appartenu à la famille de Barbançois. En 1651, la seigneurie a été érigée en marquisat, avec construction du portail d’entrée du donjon et construction du portail d’entrée de la ferme.

En 1720, le château a été vendu à Louis Charles de Laporte, seigneur du Magnet et de Presles, qui le transforma en exploitation, agricole (pour cette raison, en 1793, on détruisit la muraille, mais le donjon fut épargné). La ferme date de 1815.

En 1836, Sarzay a été acheté par le marquis de Nicolay (c’est la marquise de Nicolay qui recevait George Sand). Le régisseur du marquis s’appelait Journeault. Son arrière-petit-fils, Emile Journeault, acheta le château en 1908.

George Sand s'est inspirée de Sarzay dans Le Meunier d'Angibault. Dans le roman, il s'agit du château dont a hérité la comtesse Marcelle de Blanchemont à la mort de son mari. "Ce château, abandonné depuis plus de cent ans à l’usage des fermiers, n’était même plus habité par eux, parce qu’il menaçait ruine et qu’il eût fallu de trop grandes dépenses pour le réparer." Le régisseur, Bricolin, s'occupe du domaine; il vit avec sa mère, sa femme, sa fille Rose et une autre fille qu’un amour contrarié a rendue folle.

La comtesse, elle, aime Henri Lémor, un simple ouvrier aux idées "socialistes" qui s'est installé au moulin d'Angibault. Pour être digne de lui, elle décide de se débarrasser de ses biens et de mener, avec son fils Edouard, une vie simple et rustique. Donc elle vend le château au fermier Bricolin, qui le convoitait depuis longtemps. A la fin, Rose, la fille de Bricolin, épousera le meunier d’Angibault et Marcelle de Blanchemont épousera Lémor. Les deux familles vivront au bord de la Vauvre dans “une petite maison bien propre avec du chaume dessus et des pampres verts tout autour”, mettant tous leurs biens en commun, car “le tien et le mien entre amis sont des énormités comme deux et deux font cinq”. Le château sera incendié par la jeune folle qui périra dans la chapelle.

En remontant le cours de la Vauvre, et après avoir gravi un mamelon assez raide, on se trouve sur le tré ou terrier, c’est-à-dire le tertre de Blanchemont. C’est une belle pelouse ombragée de vieux arbres, et dominant un site charmant, non pas des plus étendus de la Vallée-Noire, mais frais, mélancolique et d’un aspect assez sauvage, à cause de la rareté des habitations dont on aperçoit à peine les toits de chaume ou de tuile brune au milieu des arbres.
Une pauvre église et les maisonnettes du hameau entourent ce tertre incliné vers la rivière, qui fait en cet endroit de gracieux détours. De là un large chemin raboteux conduit au château situé un peu en arrière au-dessous du tertre, au milieu des champs de blé. On rentre en plaine, on perd de vue les beaux horizons bleus du Berri et de la Marche. Il faut monter aux seconds étages du château pour les retrouver.
Ce château n’a jamais été d’une grande défense : les murs n’ont pas plus de cinq à six pieds d’épaisseur en bas, les tours élancées sont encorbellées. Il date de la fin des guerres de la féodalité. Cependant la petitesse des portes, la rareté des fenêtres, et les nombreux débris de murailles et de tourelles qui lui servaient d’enceinte, signalent un temps de méfiance où l’on se mettait encore à l’abri d’un coup de main. C’est un castel assez élégant, un carré long renfermant à tous les étages une seule grande pièce, avec quatre tours contenant de plus petites chambres aux angles, et une autre tour sur la face de derrière servant de cage à l’unique escalier. La chapelle est isolée par la destruction des anciens communs ; les fossés sont comblés en partie, les tourelles d’enceinte sont tronquées à la moitié, et l’étang qui baignait jadis le château du côté du nord est devenu une jolie prairie oblongue, avec une petite source au milieu.
Mais l’aspect encore pittoresque du vieux château ne frappa d’abord que secondairement l’attention de l’héritière de Blanchemont. Le meunier, en l’aidant à descendre de voiture, la dirigeait vers ce qu’il appelait le château neuf et les vastes dépendances de la ferme, situées au pied du manoir antique et bordant une très grande cour fermée d’un côté par un mur crénelé, de l’autre par une haie et un fossé plein d’eau bourbeuse. Rien de plus triste et de plus déplaisant que cette demeure des riches fermiers. Le château neuf n’est qu’une grande maison de paysan, bâtie, il y a peut-être cinquante ans, avec les débris des fortifications. Cependant les murs solides, fraîchement recrépis, et la toiture en tuiles neuves d’un rouge criard, annonçaient de récentes réparations. Ce rajeunissement extérieur jurait avec la vétusté des autres bâtiments d’exploitation et la malpropreté insigne de la cour. Ces bâtiments sombres, et offrant des traces d’ancienne architecture, mais solides et bien entretenus, formaient un développement de granges et d’étables d’un seul tenant qui faisait l’orgueil des fermiers et l’admiration de tous les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte, si utile à l’industrie argicole, et si commode pour l’emménagement du bétail et de la récolte, enfermait les regards et la pensée dans un espace triste, prosaïque et d’une saleté repoussante. D’énormes monceaux de fumier enfoncés dans leurs fosses carrées en pierres de taille, et s’élevant encore à dix ou douze pieds de hauteur, laissaient échapper des ruisseaux immondes qu’on faisait écouler à dessein en toute liberté vers les terrains inférieurs pour réchauffer les légumes du potager. Ces provisions d’engrais, richesse favorite du cultivateur, charment sa vue et font glorieusement palpiter son coeur satisfait, lorsqu’un confrère vient les contempler avec l’admiration de l’envie. Dans les petites exploitations rustiques, ces détails n’offensent pourtant ni les yeux ni l’esprit de l’artiste. Leur désordre, l’encombrement des instruments aratoires, la verdure qui vient tout encadrer, le cachent ou les relèvent ; mais sur une grande échelle et sur un terrain vaste, rien de plus déplaisant que cet horizon d’immondices. Des nuées de dindons, d’oies et de canards se chargent d’empêcher qu’on puisse mettre le pied avec sécurité sur un endroit épargné par l’écoulement des fumerioux (les tas de fumier). Le terrain, inégal et pelé, est traversé par une voie pavée, qui en cet instant, n’était pas plus praticable que le reste. Les débris de la vieille toiture du château neuf étant restés épars sur le sol, on marchait littéralement sur un champ de tuiles brisées. Il y avait pourtant près de six mois que le travail des couvreurs était terminé ; mais ces réparations étaient à la charge du propriétaire, tandis que le soin d’enlever 1e déchet et de nettoyer la cour regardait le fermier. Il se promettait donc de le faire quand les occupations de l’été auraient cessé et que ses serviteurs pourraient s’en charger. D’une part, il y avait le motif d’économiser quelques journées d’ouvrier ; de l’autre, cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours quelque chose d’inachevé, comme si, après un effort, l’activité épuisée demandait un repos indispensable et les délices de la négligence avant la fin de la tâche.


UN ROMAN : LA MARE AU DIABLE (1846)

La Mare au Diable, résumé :

Germain est un jeune laboureur resté veuf avec trois enfants. Sur les instances de son beau-père, il doit aller rencontrer un femme qu’il pourrait épouser. Il se met en route en compagnie d’un de ses enfants et d’une jeune paysanne pauvre, Marie, qui doit se rendre chez ses futurs patrons. Partis de Belair (Nohant), Germain, Marie et le petit Pierre passent à Corlay, à l'auberge du Point-du-Jour chez la mère Rebec (qui leur sert "une omelette de bonne mine, du pain bis et du vin clairet), et il se dirigent vers Fourche. Mais un orage les contraint à se réfugier dans le bois de Chanteloube (près du château du Magnet) et ils s’égarent près de la mare au Diable. La nuit passée auprès d’un grand feu favorise les confidences. Marie, comprenant que Germain l’aime, se dérobe néanmoins à cause de leur différence d’âge et de condition. Lorsque, bientôt, Germain aura été déçu par la frivolité de la femme qu’il devait épouser, lorsque Marie aura dû se soustraire aux avances de son nouveau patron, ils se retrouveront dans leur village et s’avoueront leurs sentiments réciproques.

La page qui évoque la nuit passée près de la mare au Diable crée une atmosphère paisible, recueillie, où les deux personnages, près de l’enfant endormi, semblent nourris de la sérénité des choses :

“Enfin, vers minuit, le brouillard se dissipa, et Germain put voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chênes restait dans une majestueuse obscurité; mais, un peu plus loin, les tiges blanches des bouleaux semblaient une rangée de fantômes dans leurs suaires. Le feu se reflétait dans la mare; et les grenouilles, commençant à s'y habituer, hasardaient quelques notes grêles et timides; les branches anguleuses des vieux arbres, hérissées de pâles lichens, s'étendaient et s'entrecroisaient comme de grands bras décharnés sur la tête de nos voyageurs; c'était un bel endroit, mais si désert et si triste que Germain se mit à chanter.”

wiki-JLPC


Le château du Magnet, près de la mare au Diable, est un "romantique château situé à la lisière de la Brande et de la vallée Noire" (Histoire de ma Vie, I, 685). Il a appartenu au comte de Chabrillan qui y amena sa maîtresse Céleste Mogador, qui, sous l'Empire, était la reine du cancan au bal Mabille et à la Grande-Chaumière. C'est elle qui lança la mode du mot "chic" (parmi ses cavaliers au cancan il y avait Pomaré, Rigolboche et Chicard et elle excitait ce dernier en criant "Chic! Chic! Chicard!"). Elle se fit épouser, devint comtesse, et vint s'ennuyer au Magnet où elle passait son temps à chevaucher dans la campagne. Elle écrivit ses mémoires qui scandalisèrent la famille de Chabrillan.

 


UN ROMAN : LES MAÎTRES SONNEURS (1853)

SAINT-CHARTIER

Comme beaucoup de paysans berrichons, George Sand était intriguée par les joueurs de cornemuse, ces gens qui passaient leur vie dans les fêtes et qui, disait-on, apprenaient leur art en secret dans les bois. Elle a donc imaginé qu'ils étaient constitués en associations secrètes et qu'ils pratiquaient l'initiation dans les souterrains du château de Saint-Chartier. Le héros des Maîtres Sonneurs, Joset, est un pauvre enfant un peu simplet ("ébervigé") qui va s'ouvrir à la musique grâce à la rencontre qu'il fait de sonneurs du Bourbonnais dans la forêt de Saint-Chartier, près d'un énorme chêne. Instruit par le bourbonnais Huriel, Joset va devenir un grand joueur de cornemuse. Mais il fallait, s’il voulait pouvoir jouer dans les villages, qu’il se fasse admettre dans la confrérie des sonneurs berrichons. Pour cela, il devait subir une initiation assez diabolique dans les souterrains du château. Pour cela, les sonneurs lui ont donné rendez-vous à minuit près de la porte du cimetière. Mais son ami Tiennet, inquiet, surveille les alentours.

Ma poursuite ne fut pas longue. L'auberge était dans la rue qui descend à la rivière et qui est aujourd'hui route postale sur Issoudun. Dans ce temps-là, c'était un petit casse-cou étroit et mal pavé, bordé de vieilles maisons à pignons pointus et à croisillons de pierre. La dernière de ces maisons a été démolie l'an passé. De la rivière, qui arrosait le mur en contre-bas de l'auberge du Bœuf couronné, on montait, raid comme pique, à la place, qui était, comme aujourd'hui, cette longue chaussee raboteuse plantée d'arbres, bordée à gauche par des maisons fort anciennes, à droite par le grand fossé, alors rempli d'eau, et la grande muraille alors bien entière du château. Au bout, l’église finit la place, et deux ruelles descendent l'une à la cure, l'autre le long du cimetière. C'est par celle-là que tournèrent les cornemuseux. Ils avaient environ une bonne portée de fusil en avance sur moi, c'est-à-dire le temps de suivre la ruelle qui longe le cimetière, et de déboucher dans la campagne, par la poterne de la tour des Anglais, à moins qu’ils ne fissent choix de s’arrêter en ce lieu, ce qui n’était guère commode, car le sentier, serré à droite par le fossé du château, et de l’autre côté par le talus du cimelière, ne pouvait laisser passer qu’une personne à la fois.
Quand je jugeai qu'ils devaient avoir gagné la poterne, je tournai l’angle du château par une arcade qui, dans ce temps-là, donnait passage aux piétons sous une galerie servant au seigneurs pour se rendre à l'église paroissiale.
Je me trouvai seul dans cette ruelle, où, passé soleil couchant, aucun chrétien ne se risquait jamais, tant pour ce qu’elle côtoyait le cimetière que parce que le flanc nord du château était mal renommé. On parlait de je ne sais combien de personnes noyées dans le fossé du temps de la guerre des Anglais, et mêmement on jurait d’y avoir entendu siffler la cocadrille dans les temps d’épidémie.
Vous savez que la cocadrille est une manière de lézard qui paraît tantôt réduit pas plus gros que le petit doigt, tantôt gonflé, par le corps, à la taille d'un bœuf et long de cinq à six aunes. Cette bête, que je n'ai jamais vue, et dont je ne vous garantis point l'existence, est réputée vomir un venin qui empoisonne l'air et amène la peste.
Encore que je n'y crusse pas beaucoup, je ne m'amusai point dans ce passage, où le grand mur du château et les gros arbres du cimetière ne laissaient guère percer la clarté du ciel. Je marchai vite, sans trop regarder à droite ni à gauche, et sortis par la poterne des Anglais, dont il ne reste pas aujourd'hui pierre sur pierre.
Mais là, malgré que la nuit fût belle et la lune levée, je ne vis, ni auprès ni au loin, trace des dix-huit personnes que je suivais. Je questionnai tous les alentours, j'avisai jusque dans la maison du père Bégneux, qui était la seule habitation où ils auraient pu entrer. On y dormait bien tranquillement, et, soit dans les sentiers, soit dans le découvert, il n’y avait ni bruit, ni trace, ni aucune apparence de personne vivante.
J’augurai donc que la sonnerie mécreante était entrée dans le cimetière pour y faire quelque mauvaise conjuration, et, sans en avoir nulle envie, mais résolu à tout risquer, je repassai la poterne et rentrai dans la maudite rouette aux Anglais, marchant doux, me serrant au talus dont je rasais quasiment les tombes, et ouvrant mes oreilles au moindre bruil que je pourrais surprendre.
J'entendis bien la chouette pleurer dans les donjons, et les couleuvres siffler dans l'eau noire du fossé ; mais ce fut tout. Les morts dormaient dans la terre aussi tranquilles que des vivants dans leurs lits. Je pris courage pour grimper le talus et donner un coup d'œil dans le champ du repos. J'y vis tout en ordre, et de mes sonneurs pas plus de nouvelles que s'ils n'y fussent jamais passés.
Je fis le tour du châleau. Il était bien fermé et, comme il était environ les dix heures, maîtres et serviteurs y dormaient comme des pierres.
Alors je retournai au Boeuf couronné, ne pouvant m'imaginer ce qu'étaient devenus les sonneurs, mais voulant faire cacher mes camarades dans la ruelle au Anglais, puisque, de là, nous verrions bien ce qui arriverait à Joseph, à l'heure du rendez-vous donné à la porte du cimetière. […]
Nous vîmes bientôt arriver Joseph, marchant sans y voir, et conduit par Carnat. Ils venaient sur nous, mais quittèrent le sentier à une vingtaine de pas. Carnat fit descendre Joseph jusqu'au bord du fossé, et nous pensâmes qu'il l'y voulait faire noyer. Aussi étions-nous déjà sur nos jambes et prêts à empêcher cette traîtrise, lorsque nous vîmes que tous deux entraient dans l'eau, qui n'était point creuse en cet endroit, et gagnaient une arcade basse, au pied de la grande muraille du château, qui baignait dans le fossé. Ils y entrèrent, et ceci m’expliqua par où les autres avaient disparu quand je les avais si bien cherchés.
Il s'agissait de faire comme eux, et ça ne me paraissait guère malaisé ; mais j’eus bien de la peine à y décider mes compagnons. Ils avaient ouï dire que les souterrains du château s'étendaient sous la campagne jusqu'à Déols, qui est à environ neuf lieues, et qu'une personne qui n'en connaîtrait pas les détours ne s'y pourrait jamais retrouver.
Je fus obligé de leur dire que je les connaissais très bien, encore que je n'y eusse jamais mis le pied, et que je n’eusse aucune idée si c’était des celliers pour le vin, ou une ville sous terre, comme aucuns le prétendaient.
Je marchais le premier, sans voir seulement où je posais mes pieds, tâtant les murs qui faisaient un passage très étroit et où il ne fallait guère lever la tête pour rencontrer la voûte.
Nous avancions comme cela depuis un bon moment, quand il se fit, au-dessous de nous, un vacarme comme si c’était quarante tonnerres roulant dans les cavernes du diable. […]
Bientôt une clarté trouble me fit voir que je débouchais dans un grand caveau rond qui avait trois ou quatre sorties noires comme la gueule de l'enfer. Je m'étonnai de voir clair ou peu s'en faut dans un endroit voûté où ne se trouvait aucun luminaire, et, en me baissant, je reconnus que cette lueur venait du dessous et perçait le sol où je marchais. J'observai aussi que ce sol se renflait en voûte sous mes pieds, et, craignant qu'il ne fût point solide, je m'avisai de plusieurs crevasses où, en me couchant par terre, je collai ma vue bien commodément et vis tout ce qui se passait dans un autre caveau rond, placé juste au-dessous de celui où j'étais.
C'était, comme j'ai su après, un ancien cachot, attenant à celui de la grande oubliette dont la bouche se voyait encore, il n'y a pas trente ans, dans les salles hautes du château. Je m'en doutais bien, à voir les débris d'ossements qu'on y avait dressés en manière d'épouvantail, avec des cierges de résine plantés dans des crânes au fond de l'enceinte.

Les plaisanteries des sonneurs de Saint-Chartier risquent alors de mal tourner. Joseph est blessé et il faut l’intervention de Tiennet pour le tirer de là.
Finalement Joseph deviendra sonneur. Mais, au cours d’une tournée dans le Morvan, il sera assassiné par des rivaux jaloux de lui.

Les "danses de Saint-Chartier" à l'époque où le château était dans toute sa splendeur:

Il faut vous dire qu'en ce temps-là, il y avait, au vieux château dont vous ne voyez plus que la carcasse, une demoiselle vieille, qui était de belle humeur et donnait bal à tout le pays environnant. Bourgeois ou nobles, paysans ou artisans, y allait qui voulait; les salles du château étant si grandes qu'elles ne pouvaient jamais être trop remplies. Et l'on y voyait aller messieurs et dames montés sur leurs chevaux ou bourriques en plein hiver, par des chemins abominables, en bas de soie, boucles d'argent et tignasses poudrées à blanc comme l'étaient souvent de neige les arbres du chemin. On s'y amusait tant, que rien n'arrêtait la compagnie riche et pauvre, qui s'y voyait bien régalée de midi à six heures du soir.

Le Boeuf couronné

Dans le roman, la mère de Joseph travaille à l'auberge du Bœuf couronné, à Saint-Chartier dans la rue qui va vers Issoudun. "De la rivière, qui arrosait le mur en contrebas du Boeuf couronné, on montait, raide comme pique, à la place, qui était, comme aujourd'hui, cette longue chaussée raboteuseplantée d'arbres, bordée à gauche par des maisons fort anciennes, à droite par le grand fossé, alors rempli d'eau, et la grande muraille alors bien entière du château. Au bout, l'église finit la place, et deux ruelles descendent l'une à la cure, l'autre le long du cimetière." Le bâtiment qui abritait le Boeuf couronné existe toujours.

La Font-de-Fond

Près de la ferme de l'Aulnière, c'est la "Fontaine des fontaines" où Tiennet rencontre un soir l'inquiétant Joseph et qui est également, dans les Légendes rustiques, le lieu de rencontre des lavandières maudites.

 

Une illustration du roman dans une réédition de 1859

 


UN ROMAN : LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ (1858)

1- A BRIANTES

Le château de Briantes (au sud-est de La Châtre) est celui du marquis de Bois-Doré dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré:

“A dix minutes de chemin du château, la plaine s’abaisse tout d’un coup et vous conduit, en pentes adoucies, vers un étroit vallon bien ombragé. Le castel lui-même ne se voit que dans on est dessus, comme on dit dans le pays, et le mot est juste, car le clocheton ardoisé de sa plus haute tour s’élève fort peu au-dessus du plateau, et quand, de la plaine, on le voit briller au soleil couchant, on dirait d’une mince lanterne dorée posée sur le bord du ravin.” 

Le manoir avait vue immédiatement sur un petit étang, d'où un large fossé sortait pour y rentrer, après avoir fait le tour des bâtiments, lesquels consistaient en un massif d'architecture de plusieurs époques :
1° Un pavillon tout neuf, blanc, fluet, couvert d'ardoises, grand luxe dans un pays où l'on employait alors tout au plus la tuile, et couronné de deux mansardes à tympans festonnés et ornés de boules ;
2° Un autre pavillon, déjà très ancien, mais bien restauré, avec toit de mairain [tuilage en bois de chêne], et ressemblant à la forme de certains chalets suisses. Ce logis, qui contenait les cuisines, les offices et les chambres d'amis, offrait la disposition sauvage des vieux temps d'alarme. Il n'avait pas de porte extérieure, on n'y pénétrait que par les autres bâtiments; ses fenêtres donnaient sur le préau, et sa façade, tournée sur la campagne, avait pour tous huis deux petits trous carrés, placés dans le gable comme deux petits yeux méfiants sur une face muette ;
3° Une tour prismatique à porte ogivale, délicatement travaillée, ladite tour à toit d'ardoises, également quinquagone et surmontée d'un clocheton à épi et à girouette très élancée. Cette tour contenait l'unique escalier du manoir et reliait le vieux logis et le logis neuf.
A ce massif tenaient d'autres constructions basses pour les domestiques de l'intérieur, logés sur le bord du fossé.
Le préau, avec son puits au milieu, était fermé par le manoir, l'étang, un autre logis à un seul étage, orné aussi de mansardes à boules de pierre, et destiné aux écuries, gens de suite et équipages de chasse ; enfin, par la tour d'entrée, moins belle et moins grande que celle de la Motte-Seuilly, mais soutenue d'un mur de défense percé de meurtrières à fauconneaux, pour le balayage des abords du pont.
Cette chétive fortification était suffisante, en raison de la double enceinte des fossés : le premier, autour du préau, large, profond, à eau courante ; le second, autour de la basse-cour, marécageux, mais garni de bonnes murailles.
Entre les deux enceintes, à la droite du pont, s'étendait le jardin, assez vaste, clos de murs élevés et de fossés bien tenus ; à gauche, le mail, le chenil, le verger, la ferme et la prairie avec le pigeonnier seigneurial, la héronnière et la fauconnerie ; vaste enclos s'étendant jusqu'aux maisons du bourg, qui, presque toutes, étaient la propriété du marquis.
Le bourg était fortifié, et, en quelques endroits, la base massive de ses petites murailles datait, dit-on, du temps de César.
En comparant l'exiguïté du manoir avec l'étendue du domaine, avec le riche mobilier entassé dans les appartements et avec le habitudes luxueuses du seigneur, M. d'Alvimar se demanda la raison de ce contraste ; et, comme il n'était guère enclin à la bienveillance, il en conclut que le marquis cachait peut-être sa fortune, non par avarice, mais parce que la source de cette fortune n'était pas bien claire.
Il ne se trompait pas précisément.
Le marquis avait cela de commun avec un grand nombre de gentilshommes de son temps, qu'il s'était enrichi sans trop de scrupule dans les troubles civils, aux dépens des riches abbayes, et au moyen des contributions de guerre, des droits de conquête et de la contrebande du sel.
Le pillage était, à cette époque, une sorte de droit des gens, à preuve la réclamation de M. d'Arquian, se plaignant légalement d'avoir eu son château brûlé par M. de la Châtre, « contrairement à tous usages de guerre, car du bris et saccage de ses meubles, il n'en eût point seulement parlé. »
Quant à la contrebande du sel, il eût été difficile de trouver, au commencement du XVIIe siècle, un noble de nos provinces qui regardât comme une injure la qualification de gentilhomme faux saulnier.
L'opulence dont M. de Bois-Doré faisait, du reste, bon usage par sa libéralité et sa charité inépuisable, n'était donc pas un mystère dans le petit pays de la Châtre ; mais il évitait sagement d'attirer sur lui, par une vaste demeure et par un état de maison trop splendide, l'attention du gouvernement de la province.
Il savait bien que les tyranneaux qui se partageaient les deniers de la France n'eussent pas manqué de prétextes, soi-disant légaux, pour lui faire rendre gorge.
D'Alvimar parcourut les jardins, création comique de son hôte, et dont il était certainement plus vain que de ses plus beaux faits d'armes. Il avait, sur une médiocre étendue de terrain, prétendu réaliser les jardins d'lsaure, tels qu'ils sont décrits dans l'Astrée. […] D'Alvimar, voulant se faire une idée du pays environnant, traversa le hameau, qui se composait d'une centaine de feux, et qui est littéralement situé dans un trou. Il en est ainsi de beaucoup de ces vieilles localités. Quand elles ne sont pas assez fortes pour percher, fières et menaçantes, sur les hauteurs escarpées, elles semblent se cacher à dessein dans le creux des vallons, comme pour échapper à la vue des bandes de maraudeurs.
Cet endroit est, au reste, un des plus jolis du bas Berry. Les chemins de gravier qui y aboutissent sont bons et propres en toute saison. Deux jolis petits ruisseaux lui font une défense naturelle qui put être mise à profit jadis pour le camp de César.
Un de ces ruisseaux alimentait les fossés du château ; l'autre, au-dessous du village, traversait deux petits étangs.
L'Indre, qui coule à trois pas de là, reçoit ces eaux courantes et les emmène le long d'une étroite vallée coupée de chemins creux, ombragés et parsemés de terrains vagues et incultes d'un aspect sauvage.
Il ne faut pas chercher la grandeur, mais la grâce dans ce petit désert, où les beaux terrains vierges, les buissons, les folles herbes, les genêts, les bruyères et les châtaigniers vous enferment de toutes parts.
Sur les bords de l’Indre, qui devient tout à fait ruisseau à mesure qu’on remonte vers sa source, les fleurs sauvages croissent avec une abondance réjouissante à voir. Le ruisselet tranquille et clair adéchité tous les terrains qui gênaient sa marche et formé des îlots de verdure où les arbres poussent avec vigueur. Trop serrés pour être imposants, ils étendent sur l’eau une voûte de feuillage.
Autour du hameau, le sol est fertile. De magnifiques noyers et une quantité d’arbres fruitiers de haute taille en font un nid de verdure.

 

Cette description du château est un embellissement romanesque de la réalité. Certes on retrouve les deux corps de bâtiments réunis par une tour prismatique ; mais il n’y eut jamais ni étang, ni double enceinte de fossés, ni tour pour défendre le petit pont accédant au préau, ni “mur de défense percé de meurtrières à fauconneaux”. Jardins, vergers, mail, chenil, ferme, pigeonnier, héronnière et fauconnerie sont également sortis de l’imagination de la romancière.


2- À LA MOTTE-FEUILLY

Dans les Beaux Messieurs de Bois-Doré, Lauriane de Beuvre habite au château de la Motte-Feuilly, dont George Sand raconte l'histoire.

Le château de la Motte-Seuilly (c'est le nom qui a prévalu), encore debout et à peu près intact aujourd'hui, est un petit manoir composé d'une tour d'entrée hexagone toute féodale, d'un corps de logis tout nu percé de fenêtres très espacées, avec deux autres corps en retour, l'un desquels est flanqué d’un donjon. Dans le bâtiment de gauche, les écuries voûtées à fortes nervures, les cuisines et logements des gens de suite ; dans celui de droite, la chapelle à fenêtre ogivale, du temps de Louis XII, traverse au-dessus d'une courte galerie à air libre, que soutiennent deux piliers trapus, entourés de nervures en relief, comme de gros troncs étreints par des lianes.
Cette galerie conduit à la grande tour ou donjon, qui date, comme la tour d'entrée, du XIIe siècle. Elle contient des chambres rondes très sobrement mais très joliment ornées de colonnes engagées avec des socles à griffes. L'escalier, qui tourne dans une petite tour accotée à la grande, aboutit à une de ces antiques charpentes, savamment et hardiment agencées, qui sont encore des objets d'art.
Celle-ci porte, au centre de ses rayons, un cheval de bois ou chevalet, instrument de torture dont l'application fut encore froidement réglée par une ordonnance de 1670. Cette horrible machine date de la construction de l'édifice, car elle fait corps avec la charpente. 
C'est dans ce manoir exigu, pauvre et morne, que la belle Charlotte d'Albret, femme du sinistre César Borgia, passa quinze ans et mourut, toute jeune encore, après une vie de douleur et de sainteté.
On sait que l'infâme cardinal, le bâtard du pape, l'incestueux, le déchauché, le sanguinaire, l'amant de sa sceur Lucrèce et l'assassin de son propre frère et rival, se débarrassa un jour des dignités de l'Eglise pour chercher femme et fortune en France.
Louis XII voulait rompre son propre mariage avec Jeanne, la fille de Louis XI, pour épouser Anne de Bretagne. Il lui fallait l'assentiment du pape. Il l'obtint moyennant qu'il donnerait le Valentinois et la main d'une princesse au bâtard, au cardinal condottiere.
Charlotte d'Albret, belle, érudite et pure, fut sacrifiée ; quelques mois après, délaissée et considérée comme veuve.
Elle acheta ce triste castel et vint y élever sa fille. Son unique plaisir au-dehors était d'aller voir à Bourges sa mystique compagne d'infortune, Jeanne de rance, la reine répudiée, devenue la bonne duchesse de Berry et la fondatrice de l'Annonciade.
Mais Jeanne mourut, et Charlotte, alors âgée de vingt-quatre ans, prit le deuil, qu'elle ne quitta plus, et ne sortit plus de la Motte-Seuilly jusqu'à sa propre mort, qui arriva neuf ans après, en 1514.
Son corps fut transporté à Bourges et enseveli auprès de celui de Jeanne, pour être, un demi-siècle plus tard, exhumé, profané et brûlé par les calvinistes, ainsi que celui de l'autre pauvre sainte. Son coeur reposa en paix un peu plus longtemps dans la chapelle rustique de la Motte-Seuilly, dans un joli monument que lui fit élever sa fille.
Mais, de cette triste destinée, aucun vestige terrestre ne devait être respecté. En l793, les paysans, reportant sur cette tombe la haine qu'ils avaient pour leur seigneur, brisèrent le mausolée, dont les élégants débris gisent épars aujourd'hui sur le pavé. La statue de Charlotte est dressée contre le mur, rompue en trois morceaux. L'église, abandonnée, s'affaisse sur elle-même. Le cceur de la victime était sans doute scellé dans quelque précieux coffret d'or ou d'argent: qu'est-il devenu ? Vendu peut-être à vil prix, peut-être bien seulement caché et enfoui par un retour de peur ou de dévotion, ce pauvre coeur gît peut-être encore dans quelque chaumière de village, à l'insu du nouvel occupant, sous la pierre du foyer ou sous l'épine de la haie.
Aujourd'hui, le castel, restauré, s'égaye un peu au soleil, que la disparition d'un grand pan de mur laisse entrer dans son préau sablé ; l'eau des anciens fossés, qu'alimente, je crois, une source voisine, coule en petite rivière assez gracieuse dans le jardin anglais, nouvellement dessiné.
L'if monstrueux, qui date du temps de Charlotte d'Albret, appuie ses vénérables segments affaissés sur des quartiers de roche pieusement disposés pour soutenir sa monumentale décrépitude. Quelques fleurs et un cygne solitaire jettent comme un sourire mélancolique autour du douloureux manoir.
L'horizon est toujours maussade, le paysage navrant, la tour sinistre, et pourtant notre siècle artiste aime ces demeures sombres, ces vieux nids désolés, fortes constructions d'un passé dur et amer que le peuple ne sait plus, qu'il ne comprenait déjà plus en 1793, puisqu'il brisait la tombe de l'humble Charlotte, et laissait debout le triomphant chevalet de la Motte-Seuilly.
Au temps où se passe notre récit, ce manoir, fermé de toutes parts, était à la fois plus lugubre et plus confortable qu'aujourd'hui. On vivait dans l'ombre froide de ces petites forteresses : donc, on savait s'arranger pour y vivre.
Les grandes cheminées, toutes revêtues de fonte dans l'intérieur de l'âtre, envoyaient une vive chaleur dans les vastes appartements. Les tentures étaient déjà remplacées, sur les murs, par des papiers feutrés d'une épaisseur et d'une beauté remarquables ; au lieu de nos jolis rideaux de perse qui frissonnent aux vents coulis des fenêtres, on avait les plis pesants des damas, ou, dans les habitations plus modestes, des étoles de bourre de soie qui duraient cinquante ans. Sur les carreaux de grès des corridors et des salles, on étendait des tapis de nouvelle fabrique qui étaient mélangés de laine, de coton, de lin et de chanvre.
On faisait de très beaux parquets marquetés, et, dans nos provinces du Centre, on mangeait dans la belle faïence de Nevers, tandis que les dressoirs étalaient ces bizarres gobelets de verre de couleur qui ne servaient qu'aux jours d'apparat, et qui représentaient des monuments, des plantes, des navires ou des animaux fantastiques.
Donc, malgré la médiocre apparence du corps de logis réservé aux appartements de maîtres (car déjà les seigneurs n'habitaient plus le faîte de leurs vieux donjons féodaux), M. d'Alvimar trouva un intérieur agréable, propre et d'une certaine élégance, qui sentait, sinon la richesse, du moins une aisance véritable.


Charlotte d'Albret sœur de Jean d'Albret roi de Béarn et de Navarre épouse délaissée de César Borgia se retira en 1504 au château de la Motte Feuilly, ou elle vécu avec sa fille Loyse jusqu'à sa mort le 11 mars 1514.
Charlotte d'Albret, dame de Châlus, est née en 1480 . Elle fut la fille d'Alain d'Albret le Grand, seigneur d'Albret, duc de Guyenne et vicomte de Tartas et de Françoise de Bretagne (Françoise de Blois), Vicomtesse de Limoges. Elle épousa César Borgia, fils du pape Alexandre VI, en 1499.

genea-wiki


En 1521 sa fille fit élever un mausolée à la mémoire de sa mère dans une chapelle attenante à l'église. Cette réalisation fut l'oeuvre de Martin Claustre, imagier du roi à Blois. Il était réalisé en albâtre et marbre noir. En 1793 trois révolutionnaires vandalisèrent le tombeau décapitant toutes les figurines, martelant les armoiries, cassant la statue. En 1891 le tombeau fut classé et sa restauration entreprise. La tombe en marbre noir disparue a été remplacée par un plateau de stuc sur lequel les morceaux de la statue Charlotte d'Albret sœur de Jean d'Albret roi de Béarn et de Navarre épouse délaissée de César Borgia se retira en 1504 au château de la Motte Feuilly, ou elle vécu avec sa fille Loyse jusqu'à sa mort le 11 mars 1514.
Charlotte d'Albret, dame de Châlus, est née en 1480 . Elle fut la fille d'Alain d'Albret le Grand, seigneur d'Albret, duc de Guyenne et vicomte de Tartas et de Françoise de Bretagne (Françoise de Blois), Vicomtesse de Limoges.Elle épousa César Borgia, fils du pape Alexandre VI, en 1499.
En 1521, sa fille fit élever un mausolée à la mémoire de sa mère dans une chapelle attenante à l'église. Cette réalisation fut l'oeuvre de Martin Claustre,imagier du roi à Blois. Il était réalisé en albâtre et marbre noir.
En 1793, trois révolutionnaires vandalisèrent le tombeau décapitant toutes les figurines, martelant les armoiries, cassant la statue.
En 1891, le tombeau fut classé et sa restauration fut entreprise. La tombe en marbre noir disparue fut remplacée par un plateau de stuc sur lequel les morceaux de la statue d'albâtre ont été rapprochés et cimentés. Le carreau double sur lequel la tête repose a été refait en pierre. Les piliers à l'antique ont été rétablis. Les sept vertus qui entouraient le tombeau ont été replacées. d'albâtre ont été rapprochés et cimentés. Le carreau double sur lequel la tête repose a été refait en pierre. Les piliers à l'antique ont été rétablis. Les sept vertus qui entouraient le tombeau ont été replacées.


3- AU CHÂTEAU D'ARS

George Sand a placé un épisode des Beaux Messieurs de Bois-Doré dans le château d'Ars.


UN ROMAN : MAUPRAT (1837)

1- SAINTE-SÉVÈRE-SUR-INDRE

En remontant l’Indre jusque vers les hauteurs où elle cache sa source, on arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu’à nos jours, il était presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué. A présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre dans les annales du Berry et dans celles de la France ; c’est la dernière place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, aidé de ses bons hommes d’armes et des rudes gars de l’endroit, les battit en brèche avec fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d’évacuer la forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l’avons vue entière et fendue de haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre ; monument glorieux pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant l’avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s’écroula tout à coup avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de distance. Telle qu’elle est maintenant, cette moitié de tour est encore belle et menaçante pour l’imagination ; mais, comme elle est trop menacante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le nouveau château bâti au pied, il est probable qu’avant peu, soit par la main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu. On a longtemps conservé dans l’église de Sainte-Sévère le dernier étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s’il y est encore ; on nous a dit qu’il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une promenade admirable.

La fille des rois d’Aquitaine, sainte Sévère, y installa un couvent (la cité s’appelait Villa Nova). La forteresse venait d’être reconstruite lorsque, en 1372, Bertrand de Duguesclin la reprit aux Anglais, faisant pendre, sur la montagne de Monte-à-Regret, les Français qui avaient combattu parmi les Anglais.

Le château de Sainte-Sévère est, dans Mauprat, le château du chevalier Hubert, père d'Edmée de Mauprat. Dans Les Maîtres Sonneurs, le grand Bûcheux y donne un concert en plein air.

«La forteresse… élève encore ses ruines formidables et le squelette de sa grande tour sur un roc escarpé… fendue de haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre, monument curieux pour le pays et superbe pour les peintres… Le parc jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin est une promenade admirable…» (“Un coin de la Marche et du Berry”, dans l’Illustration du 3 juillet 1847)

«C’est bien beau, le parc de Sainte-Sévère ! Il y a un coin de rochers et de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une véritable majesté. C’est triste, c’est un site d’hiver.» (lettre à Ernest Périgois, 20 décembre 1856)

Geneawiki

Dans le roman, Bernard de Mauprat peu à peu se civilise au contact de sa cousine Edmée. L’amour-passion, qui a pris naissance en lui au cours d’une nuit tragique, cède peu à peu la place à l’amour-tendresse. Le voici seul dans la nuit dans le parc du château de Sainte-Sévère :

«J’errai dans le parc, en proie à mille incertitudes, et je gagnai la campagne sans m’en apercevoir. La nuit était magnifique. La pleine lune versait des flots de sa lumière sereine sur les guérets altérés par la chaleur du jour. Les plantes flétries se relevaient sur leur tige, chaque feuille semblait aspirer par tous ses pores l’humide fraîcheur de la nuit. Je ressentais aussi cette douce influence ; mon coeur battait avec force, mais avec régularité. J’étais inondé d’une vague espérance, l’image d’Edmée flottait devant moi sur les sentiers des prairies et n’excitait plus ces douloureux transports, ces fougueuses aspirations qui m’avaient dévoré. Je traversais un lieu découvert où quelques massifs de jeunes arbres coupaient çà et là les verts steppes des pâturages. De grands boeufs d’un blond clair, agenouillés sur l’herbe courte, immobiles, paraissaient plongés dans de paisibles contemplations. Des collines adoucies montaient vers l’horizon… Pour la première fois de ma vie, je sentis les beautés voluptueuses et les émanation sublimes de la nuit. J’étais pénétré de je ne sais quel bien-être inconnu ; il me semblait que, pour la première fois aussi, je voyais la lune, les coteaux et les prairies. Je me souvenais d’avoir entendu dire à Edmée qu’il n’y avait pas de plus beau spectacle que celui de la nature, et je m’étonnais de ne pas l’avoir su jusque-là.»


2- LA TOUR GAZEAU

Cette tour, qui se trouvait au milieu des bois de la Curat, est un vestige d’un manoir du XIIIe siècle qui appartenait au XVIIIe siècle à Jean de Bigu, qui vendit le fief de la tour en 1771. C'est là que, dans le roman, séjourne bonhomme Patience : «A trois lieues de la Roche-Mauprat, en tirant vers le fromental, vous devez avoir vu, au milieu des bois, une vieille tour isolée, célèbre par la mort tragique d’un prisonnier que le bourreau, étant en tournée, trouva bon de pendre, il y a une centaine d’années, sans autres formes de procès, pour complaire à un certain Mauprat, son seigneur.»

 

GoogleMaps

La tour Gazeau aujourd'hui

 

 


LES PROMENADES DE GEORGE SAND DANS LA CREUSE


 

LA VALLÉE DE LA CREUSE VUE PAR GEORGE SAND

Une gentille et mignonne Suisse

Si l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on veuille remonter en voiture ou à cheval le cours de la Creuse pendant deux lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut nécessairement aller à pied ou à âne, mais dont le charme vous dédommage amplement des petites fatigues de la promenade.
C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithéâtres de collines douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses d'une forme et d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la Creuse, où se déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage à la saison des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux jours. Cet affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des roches et dans des ravines où il faut nécessairement aller chercher ses grâces et ses beautés avec un peu de peine.

Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, situé près du confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le mérite bien. C'est un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des masses de rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement tourmenté. Des ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.
Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux château perché sur le ravin et son église romane d'un très beau style, fraîchement réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière poissonneuse, l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon marché, assurent une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore rares; mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs hôtes.
Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix pour les promenades intéressantes et délicieuses. En remontant le cours de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un site enchanteur ou solennel. Tantôt le rocher du Moine, grand prisme à formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt le roc des Cerisiers, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.
Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline escarpée où se dresse l'imposante ruine de Châteaubrun. Son enceinte est encore entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce serait l'idéal du silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des cascades de la Creuse.
Toute cette région jouit d'une température exceptionnelle, et particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l'avons dit, dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Méditerranée, est une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la Creuse. (Le Berry
, V)


Une Arcadie au coeur de la France

On peut dire que nul pays n'a moins d'histoire que le bas Berry. Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de micaschiste et de granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Châteaubrun. Là n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites armées des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop impétueux quand elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais été navigable. On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, tristes et humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart des lieux à souvenirs. Ces petits sentiers, tantôt si charmants quand ils se déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les chercher de roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont été tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs pâtours. C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.
Si l'on suit la Creuse jusqu'à Crozant, où elle est encore plus encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, on en a pour une journée de marche dans ce désert enchanté. Une journée d'Arcadie au coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps où nous vivons. (Le Berry
, IV)

Monet, La petite Creuse


 

GARGILESSE, LE VILLAGE ET SON ÉGLISE

 

JN-1976

 

Gargilesse est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses où se sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines s'étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie. Vingt sources courant dans les plis du rocher ou surgissant dans les enclos herbus entretiennent la beauté de la végétation environnante. La population est de six à sept cents âmes. Les maisons se groupent autour de l'église, plantée sur le rocher central, et s'en vont en pente, par des ruelles étroites, jusque vers le lit d'un délicieux petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent encore plus bas dans la Creuse. (Promenades autour d'un village)

La résidence fortifiée de « Gargilesse» dépendant de la paroisse du Pin, appartenait à la famille de Naillac, dont on peut citer:
— Hugues de Naillac (qui, autour de 1200, a octroyé une charte de liberté aux habitants de la "ville du Pin")
— Guillaume de Naillac (dont la tombe, dans la nef de l'église, est datée de 1266)
— Pierre de Naillac (qui confirma en 1271 la charte de franchise de son ancêtre)
— Jean de Naillac (qui fut grand panetier de France et périt sous Orléans en 1429.

La seigneurie passa ensuite à Jean de Châteauneuf, sire de Luçay, puis, en 1537, à Bost du Breuil.

Au temps de la Fronde, un sire du Breuil embrassa le parti de Condé et les troupes royales, commandées par le comte de Saint-Aignan, vinrent le combattre. Après une brève canonnade, les assiégés (91 soldats et 29 valets) se rendirent le 16 septembre 1650. C'est sans doute à la suite de cet épisode que la construction médiévale fut abattue (il en reste quelques ruines).

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les du Breuil portèrent le titre de «marquis de Gargilesse».

Au temps de Louis XV, la marquise Olympe de Chevigny fit construire la résidence actuelle.


Le château de Gargilesse (G. Sand):

Le château moderne, bâti au siècle dernier dans un style quasi monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, flanquée de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent les coulisses destinées à la herse, sert encore d'entrée au manoir. Le pied des fortifications plonge à pic dans le torrent. Nul château n'a une situation plus étrangement mystérieuse et romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui d'un côté domine le précipice, et de l'autre se pare naturellement d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur excellentes. Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, tout cela se tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui ne ressemble qu'à lui-même. Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, à travers les sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je sache; mais il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans écroulés de ses vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un désordre pittoresque, et les longs épis historiés de ses girouettes tordues et penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être taxés d'imitation et de charlatanisme.


Les maisons de Gargilesse (George Sand, Promenades autour d'un village):

Toutes les maisons de Gargilesse sont construites sur le même plan. Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre surbaissé, ou à linteau droit, formé d'une seule pierre gravée en arc à contrecourbe, n'est qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier étage, quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez larges, descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère. Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siècle. Elles ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites fenêtres à embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a presque partout remplacé le manteau des antiques cheminées par des cadres de bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans la muraille. Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal éclairées, d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, à solives nues, est parfois séparé en deux par une poutre transversale et s'inclinant en forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en dalles brutes, inégales et raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à dossier élevé, à couverture d'indienne piquée, et à rideaux de serge verte ou jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires très belles, de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout le filet de pêche et le fusil de chasse.
Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des maisonnettes neuves et blanches, crépies à l'extérieur, et dont les entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge.
Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent, elles ne sont pas trop disparates à côté des constructions primitives qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, leurs toits de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette pierre plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans coupés. La couleur générale est sombre mais hannonieuse, et les grands noyers environnants jettent encore leur ombre à côté de celle des ruines de la forteresse.

 


L'ÉGLISE NOTRE-DAME

C'est Hugues de Naillac qui, vers 1200, éleva l'église Notre-Dame du Pin dans l'enceinte de son château. Jusqu'au XVIIe siècle, elle ne fut que l'annexe de l'église paroissiale du Pin; puis elle devint elle-même paroisse.

L'édifice est fait non de schiste, mais de pierres calcaires provenant des carrières d'Argenton ou de Saint-Gaultier. La dénivellation du terrain a permis l'aménagement d'une crypte sous le transept et les chapelles de l'abside.

La nef, qui ne comporte plus que deux travées, était primitivement plus longue (peut-être cinq travées); elle a été réduite sans doute au moment où le château a été détruit.

Selon un usage très répandu dans le Sud-Ouest, le Limousin et le Périgord, une coupole sur pendentifs s'élève au-dessus de la croisée et domine la voûte de l'abside.

C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. La commission des Monuments Historiques l'a fait réparer avec soin. Elle est parfaitement homogène de style au-dehors et charmante de proportions. A l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agréablement. Les détails sont d'un grand goût et d'une riche simplicité. On descend par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et le torrent.

La nef et l'abside

Au-dessus de la porte, un grand Christ en bois peut être attribué au XIIIe siècle (absence de couronne d'épines, plis verticaux de la jupe, pieds non superposés).

Dans le bas-côté sud, tombeau de Guillaume de Naillac († 1266), fils de Hugues II de Naillac. Les Berrichons ont voulu reconnaître dans cette statue le saint Guerlichon ou Greluchon dont la fonction était de donner la fécondité aux femmes stériles. Aussi les femmes venaient-elles toucher la statue et en prélever quelques fragments.

Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siècle, représente un personnage couché, vêtu d'une longue robe, l'aumônière au flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa colossale épée repose près de lui; à ses pieds est le léopard passant de son blason. Il y a trente ans, ce sévère personnage était encore en grande vénération, sous le nom grotesque et la renommée cynique d'un certain saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie. Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de détruire cette superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur auprès des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il est vrai) le fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien saint sous ce titre prosaïque d'entrepreneur de bâtiment. Son nez et sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu défiguré. L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en retirait était mêlée à un verre d'eau que s'administraient les femmes stériles.

À la voûte en cul-de-four, le Christ serait une peinture du XVe siècle, mal retouchée en 1826.

George Sand:

Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le maître-autel de la nef supérieure, est d'une époque plus primitive, contemporaine, je crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi frais qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, dès lors, restauré par quelque artiste de village, qui lui a conservé, par instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant il y a qu'on jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces peintres gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et décoraient nos églises rustiques.

La crypte

Les voûtes de la crypte sont décorées de peintures du XVIe siècle :
— Au cul de four, une composition héraldique consacrée aux instruments de la Passion: croix, couronne d'épines, clous, marteau.
— Sur la voûte en berceau brisé, une série de motifs héraldiques comportant une alternance d'armoiries qui semblent être celles de Jean de Rochefort, marié en 1525 à Antoinette de Châteauneuf, de la lignée des seigneurs de Gargilesse.
— En face de l'autel, la Crucifixion, le Sacrifice d'Abraham et, en bas, la procession des donateurs habillés en moines.
— Puis, la Création d'Adam et Eve, le Paradis, la Chute, la Naissance de Jésus, l'Adoration des rois mages, le Massacre des Innocents, la Fuite en Egypte.
— Sur les retombées des voûtes, on devine encore les patrons des donateurs: saint Fiacre, saint Bernardin de Sienne, sainte Radegonde, saint Louis évêque de Toulouse, saint Michel.
— Au milieu de la voûte, l'Assomption de la Vierge.
— Dans la chapelle nord, saint Nicolas de Myre et la légende de la dot.
— La chapelle sud est ornée de quatre panneaux ressemblant aux cartons de tapisserie: on y trouve la Messe de saint Grégoire, saint Jérôme et sainte Paule, sainte Marguerite et saint François d'Assise.
— Près du second escalier, le Christ visitant les limbes.

Des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte, il ne reste que des fragments épars, quelques personnages vêtus à la mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une laideur naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues ailes effilées, d'un dessin assez élégant et portant sur la poitrine des écussons effacés. Malgré la sécheresse de la roche, l'humidité dévore ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé assez récemment le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente ans, les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les personnages glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui envahissait le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet saisissant.

Sous les peintures du XVIe siècle, on a retrouvé en 1961 des peintures du XIIIe siècle: on reconnaît l'Annonciation, la Visitation, le Songe de Joseph, la Fuite en Egypte, l'Adoration des mages (l'écuyer des rois Galopin tient en main trois chevaux sellés). Sur la voûte en berceau, le Christ de l'Apocalypse accompagné du tétramorphe tient dans la bouche le glaive; des anges sonnent de la trompette au-dessus des morts qui ressuscitent.

wiki - Jean Faucheux

Les chapiteaux

— L'histoire de Samson : Samson vainqueur du lion - Samson conduisant son épouse - Dalila rasant la tête de Samson endormi.
— Les 24 vieillards de l'Apocalypse.
— L'histoire de Daniel: Daniel se morfondant dans sa fosse entre deux lions - Un ange tirant par les cheveux le prophète Habacuc qui tient le récipient contenant de la soupe au pain.
— La tentation du juge, hésitant entre une femme à la poitrine dénudée, une veuve suppliante et un clerc tenant un vase précieux (illustration d'un sermon d'Honorius d'Autun).
— La naissance du Christ: L'ange Gabriel annonce à Marie qu'elle va mettre au monde le Messie - Marie rend visite à Elisabeth, mère de Jean-Baptiste - Jésus entre le boeuf et l'âne - Des servantes baignent Jésus dans une cuve - Un ange indique à trois bergers la direction de Bethléem.


LA LÉGENDE DE LA VIERGE DE GARGILESSE

C'était il y a bien longtemps, à l'époque des croisades. Le seigneur du pays de Gargilesse, en bon Berrichon, fit comme tout le monde et, avec ses vassaux, il alla jusqu'à Constantinople.
Là, un vieux moine, fort expert en sculpture, offrit à nos croisés du Bas-Berry une admirable Madone. Cette statue, en bois de tilleul, enluminée des plus riches couleurs, représentait la Vierge-Mère, assise et portant dans son giron un bel enfant Jésus. La statue fut revêtue d'un long manteau d'azur semé de léopards d'or (les armes de Gargilesse) et fut portée en tête de la petite troupe, pendant toutes les étapes qu'ils firent en Palestine.
Ils revinrent par mer. Une nuit de tempête, croyant leur dernier moment arrivé, ils se tournèrent vers la statue et dirent: «Marie, sauvez-nous, nous périssons !» Il leur sembla alors que la statue étendait sa main sur les flots; la tempête s'apaisa et ce fut un grand calme jusqu'à leur arrivée sur la côte de Provence.
A leur retour sur les bords de la Creuse, ils voulurent élever un temple digne de cette Vierge.
Ils choisirent l'endroit le plus élevé du pays et creusèrent des fondations, jusqu'au roc. Puis ils se mirent à manier pierres, sable et chaux avec une telle ardeur que, le soir, les murs étaient à fleur de terre. Mais, le lendemain, au lever du soleil, plus de murs, plus de chaux, plus de sable! On recommença et, trois jours de suite, le même prodige se renouvela. Alors celui qui dirigeait les travaux, dans un mouvement de colère, jeta au loin le manteau qu'il avait à la main. Mais quand, calmé, il voulut le ramasser, il lui fut impossible de le retrouver.
Or, au fond du ravin, entre deux torrents qui viennent s'y réunir, il y avait un énorme rocher presque inaccessible, tout couvert de ronces, d'épines et de genêts, sur lequel personne n'allait jamais. Pourtant, quelques jours plus tard, un petit berger dénicheur de nids s'y hasarda. Et, au sommet, près du nid convoité, il aperçut un manteau étendu sur un lit de roses parfumées. Il redescendit; il raconta sa trouvaille. On se précipita à travers les ronces: le manteau était bien celui de l'architecte; la Vierge Marie l'avait transporté sur la pointe du rocher, indiquant par ce miracle l'endroit où elle voulait qu'on construisît son sanctuaire.
Et voilà pourquoi, dans la belle église qui fut vite construite, on vénère encore aujourd'hui la statue de Notre-Dame de Gargilesse, ayant l'enfant Jésus dans son giron.


GEORGE SAND À GARGILESSE

C'est en juin 1857 que George Sand, en promenade dans la vallée de la Creuse avec un naturaliste, Depuizet, a été séduite par Gargilesse.

Elle y était venue en compagnie du graveur Alexandre Manceau, son secrétaire et son amant depuis plusieurs années. Manceau avait treize ans de moins qu'elle, et elle aimait sa simplicité, son sérieux, son dévouement: «C'est bien l'être le plus excellent que j'aie jamais imaginé. Il y a un calme étonnant dans mon amour, malgré mon âge et le sien.»

Un mois plus tard, Manceau acheta à Gargilesse une modeste maison, qui appartenait à la femme de l'aubergiste. Dans ce village les maisons étaient disposées par blocs de trois, soudées ensemble. Et celle de l'aubergiste occupait l'extrémité d'un bloc, séparée de la colline par un ruisselet.

«Voilà Manceau propriétaire pour 800 francs d'une maison bât à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un perron à sept marches brutes.. d'une cour de quatre mètres carrés.. d'un bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche.. plus d'un talus de rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage. Et le voilà qui lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de son mur.»


La maisonnette composée de deux chambres excessivement propres, lits de fer, chaises de paille, tables de bois blanc, est soudée à d'autres maisons pareilles mais moins propres, habitées par les paysans de l'endroit, très aimables, obligeants, pas du tout flatteurs ni mendiants. D'ailleurs, je ne suis pas pour eux une châtelaine, mais une auvergnate, ni homme ni femme, c'est-à-dire une étrangère qui n'est pas du bourg, mais qui s'y plaît tout de même. Ça les étonne un peu et puis, l'amourpropre de clocher aidant, après s'être figuré d'abord que j'étais folle d'aimer leurs rochers, les voilà qui s'imaginent sans effort qu'il n'y a rien de plus beau sous le ciel que leur paroisse, leurs chemins (note qu'il n'y en a pas, et qu'il faut y arriver à pied par tous les temps), leurs cochons, leurs arbres et leurs maisons qui sont toutes pittoresques, il faut en convenir. Mais comme ils ne comprennent pas sous quel rapport je les trouve jolies, ils commencent à croire que Paris n'est qu'un ramassis de toits à porcs et que le seul endroit du monde où l'homme soit bien logé, c'est Gargilesse. Il y a à rabattre de cette dernière prétention, sauf la cambuse à Manceau, le reste est criblé de puces grosses comme des boeufs, et les rues pavées de... ces maris où on marche dedans. Aussi, pour aller déjeuner et dîner à un petit cabaret, qui est très propre, au lieu de traverser la grand rue, je monte à quatre pattes un rocher auquel s'appuie la maisonnette et je m'en vas dîner à pic pour revenir, d'une autre façon encore plus fantastique. J'ai pour vis-à-vis du côté de la chambre de Manceau l'école avec une centaine de moutards et un magister bossu. Tout ça est très bruyant, mais nous n'avons qu'à les regarder, tout se tait, et cette population de moutards nous adore. Le maître d'école, de sa fenêtre, fait des phrases avec Manceau. La voisine, assise sur son escalier, tricote en admirant ces grands esprits. (Lettre à Solange, 15 juin 1858)


1000 francs de travaux rendront la demeure habitable. Désormais, ils pourront s'y réfugier loin des «ennuyeux» de Nohant; ce sera la "villa Manceau" ou la "villa Algira" (du nom du premier papillon que Manceau, entomologiste amateur, avait capturé dans la région). George Sand aurait bien voulu agrandir cette maisonnette de la partie attenante, qui appartenanit à Mme Anne, mais celle-ci ne souhaitait pas vendre et la châtelaine de Nohant n'insista pas, pour ne pas « apporter un chagrin dans ce village».

wiki - Mossot

La "villa Algira"

 

jn-1976

À l'intérieur de la villa Algira

Gargilesse n'étant qu'à douze lieues de Nohant, George Sand y a fait, en compagnie de Manceau, plusieurs courts séjours: janvier, avril, mai, août et octobre 1858, juillet 1859, mai et juillet 1860, août 1861, juillet 1862, avril 1863.

Tous deux ont tenu un "journal" de leurs excursions à Gargilesse (le manuscrit est à la Bibliothèque nationale). Le trajet se déroulait presque toujours de la même manière: départ de Nohant vers 10 h 1/2, arrêt à Cluis entre 1 h et 3 h chez le docteur Hippolyte Vergne, arrivée au Pin vers 5 h 1/2, descente à pied vers Gargilesse (à partir de 1862 une nouvelle route permettra d'aller jusqu'au village). Les chevaux étaient conduits par un de deux cochers, Jean Brunet ou son frère Sylvain.

À la "villa Manceau", on faisait rarement la cuisine: les repas étaient pris à l'auberge des époux Malesset; la femme, Rosalie, était un véritable "cordon bleu" dont George Sand appréciait particulièrement l'omelette aux écrevisses ou les vandoises frites.

Les promenades le long de la vallée étaient la principale occupation de la journée. Un homme du pays, Moreau, "pêcheur de truites, loueur d'ânes et de chevaux", servait de messager, de guide, de factotum. Ces promenades avaient un prétexte scientifique: la quête de papillons, de chenilles, de plantes et de minéraux, que l'on rapportait dans des boîtes spéciales acquises à Argenton. Le 18 juillet 1860, on alla au bois Renaud, à Ceaulmont et au moulin pour suivre une éclipse de soleil et observer d'éventuelles réactions des fleurs et des oiseaux.

Ma vie tourne au Gargilesse avec un attrait invincible. Cette vie de village, pêle-mêle avec la véritable rusticité me paraît beaucoup plus normale que la vie de château qui est bien compliquée pour moi. N'avoir à s'occuper de rien au monde en fait de choses matérielles m'a toujours paru un idéal et je trouve cet idéal dans ma chambrette où il y a tout juste la place de dormir, de se laver et d'écrire. D'une fenêtre grande comme un des carreaux des croisées de Nohant, je contemple de mon lit et de ma petite table de travail une vue qui n'est pas une vue. C'est un fouillis d'arbres, de buissons et de toits de tuiles noires audessus duquel monte un horizon de rochers couronné d'un bois très ancien. C'est là que se couche la lune au-dessus de la Creuse, trop encaissée pour que je la voie, mais qui chante toute la nuit comme un vrai torrent guilleret. (Lettre à Solange, 16 juin 185*)

Quand il pleuvait ou, ce qui arrivait souvent, quand il faisait une «chaleur du Sahara», «à cuire des oeufs», George Sand profitait du calme et de la fraîcheur de sa maisonnette pour avancer l'écriture de ses romans ou la correction des épreuves. Le soir, après un dîner vers 6 h 1/2 chez Malesset, on faisait encore une courte promenade ou on «respirait le clair de lune sur le perron de la villa». Puis on jouait au bésigue jusqu'au coucher vers 11 h. Dès 1858, on avait fait des projets d'aménagement de la maison, «comme si on devait y habiter», et on était allé dans le village de Bazaiges commander à un potier, pour le jardin, des vases d'ornement en belle terre micacée. Maurice, le fils de George Sand, venait souvent les rejoindre.

En mai 1858, on y fit venir Marie Caillaud, dite «Bélie», la cuisinière de Nohant, dont ce fut «le plus long voyage de sa vie» ; mais, peu habituée à ne rien faire, elle «s'embêta». Parfois on invitait des amis. En octobre 1858, François Rollinat et son fils de 12 ans, Maurice, passèrent en voisins: «Le père et le fils en manteaux noirs sur leur petite jument blanche avaient l'air d'un curé avec son enfant de choeur en croupe».

En 1862, Dumas fils, venu avec l'intention d'y acheter une maison, découvrit la nature avec un peu d'effarement.


Dans ce village d'Arcadie, éminemment gaulois cependant, notre maison a le mérite d'être toujours pareille à toutes les autres. Entre le rocher à pic et la ruelle en casse-cou, quatre gros murs de micaschiste dur comme du fer et rebelle à la taille, mais qui, en revanche, se fend en lames noires chargées de diorite et semées de paillettes d'amphibole: cela ressemble à de grosses ardoises de jayet. Tu aimes et j'aime aussi les revêtements d'escalier et le carrelage qu'on fait avec cela. On en pourrait couvrir les toits n'était la pesanteur. Dans cette bâtisse rustique, tu me livres deux chambres et quatre lits. J'y viens seul. J'ai quatre lits à mon service. J'ai envie d'y mettre les deux hommes et même les deux chevaux, car j'ignore s'il y aura une écurie, et d'aller dormir à la belle étoile. Il fait si beau! Le ciel est si pur, la lune si douce, et, là-bas, j'entends les rossignols qui chantent si bien avec la basse continue de la Creuse! Qu'on serait bien sous ces grands chênes qui surplombent le précipice! Mais on est vieux, les nuits d'avril sont froides, et on n'est ni Dante, ni Jean de Patmos, ni aucun Père du désert. On est un pauvre bonhomme de la Gaule, on aime son torrent, son chêne et son rocher; mais on a des enfants et des amis qui vous grondent, si on leur rapporte des rhumatismes. Réflexion faite, on envoie Sylvain à l'auberge, Moreau à ses pénates, les chevaux à l'écurie du voisin obligeant. On allume sa lampe, on fait son lit, on déballe son souper, le plat gaulois, lafromentée dans une écuelle. On le mange avec grand appétit; on cherche dans le vieux bahut; on y retrouve une page commencée autrefois, une plume de connaissance, un encrier qui n'a pas trop séché. On écrit ou on n'écrit pas. A minuit, on entrouvre le rideau, et, par une lucarne assez claire, on voit, tout au beau milieu du ciel, la lune qui vous regarde avec cette grosse bonne figure blanche où jamais personne n'a pu surprendre la moindre trace de mauvaise humeur. Je lirai encore un chapitre ou deux avant de dormir. - Non, j'aime mieux penser à ceux que j'ai lus; puis le rideau reste ouvert, et la lune passe au-dessus du grand cerisier en fleur de notre ami le menuisier. Elle éclaire le profil des ruines qui tantôt était dans l'ombre. Tout le tableau a changé d'aspect depuis que je suis là. La lune a deux fois enchanté le paysage... J'écoute le silence. Je n'ai jamais rencontré le silence absolu comme ici, et j'en cherche la cause sans la trouver. Pourquoi dans ce village grouillant d'enfants et d'animaux n'y a-t-il plus un souffle vivant à partir de neuf heures? Ont-ils le sommeil plus profond qu'ailleurs? Le rêve ne les visite-t-il jamais? Leurs épaisses maisons de schiste ont-elles la propriété d'absorber tous les bruits de l'intérieur? Non, c'est comme une loi naturelle qui pèse sur ce mystérieux village tapi au fond de son ravin. Bien souvent j'ai veillé ici jusqu'au jour. Jamais je n'ai entendu un chat miauler, ni un coq chanter, ni un beuglement sortir des étables avant l'aube. Jamais un passant attardé, jamais les entraves sonnantes d'un cheval au pré, jamais une chouette dans les ruines qui pendent au-dessus de nous. Il n'y a que la Gargilesse qui parle ici tout près, d'une voix claire, et la Creuse au loin, d'une voix profonde. Il y avait, autrefois, un grillon chez nous. Je crois bien qu'il était de Nohant et qu'il nous avait suivis. Je ne l'entends plus. Les grillons de l'endroit lui auront dit qu'il était indiscret et malséant de chanter la nuit. (Lettre d'un voyageur)

 

BNF-Gallica

Alexandre Manceau à la fin de sa vie

"Oui, je l'aime, lui ! Il a de l'amour-propre, il prend très au sérieux le secret orgueil d'être aimé de moi, et il craint toujours de montrer le peu qu'il croit être… C'est un coquet au moral, mais coquet devant le miroir de sa conscience et surtout de son amour. Car il aime, il aime, voyez-vous, comme je n'ai vu aimer personne… Je me laisse séduire avec une bonhomie sans égale. Je l'aide à me plaire et il arrive à être naïf avec moi comme s'il avait douze ans." (GS, lettre à Hetzel, avril 1850)

 

En avril 1864, George Sand vient passer deux ou trois jours à Gargilesse. Mais tout est différent: Manceau, malade de tuberculose, n'est pas là; à Cluis, Sylvain a arrêté les chevaux dans un bois et non plus chez les Vergne; à Gargilesse, l'auberge a changé de propriétaire et George Sand a préféré faire sa propre cuisine; plus de bézigue à deux le soir, mais des patiences dans la solitude de la maison... Et elle pense qu'elle va bientôt avoir 60 ans...

Pourtant, en septembre, elle fera une fugue de 8 jours à Gargilesse avec un jeune peintre, Marchal. Puis elle ira s'installer avec Manceau dans une petite maison de Palaiseau pour l'accompagner vers la mort. Ce sera la fin des belles promenades sur les bords de la Creuse.

En novembre 1865, George Sand écrit à Victor Hugo:

« Dans une de ses chansons, le poëte dit : George Sand a la Gargilesse / Comme Horace avait l'Anio. O poésie! Horace avait beaucoup de choses, et George Sand n'a rien, pas même l'eau courante et rieuse de la Gargilesse, c'est-à-dire le don de la chanter dignement ; car ces choses qui appartiennent à Dieu, les flots limpides, les forêts sombres, les fleurs, les étoiles, tout le beau domaine de la poésie, sont concédées par la loi divine à qui sait le voir et les aimer. C'est comme cela que le poëte est riche. Mais moi, je suis devenu pauvre. J'ai perdu en un an trois êtres qui remplissaient ma vie d'espérance et de force. o maître poëte ! comme je me sentais, comme je me croyais encore riche quand, il y a un an et demi, je vous lisais au bord de la Creuse, et vous promenais avec moi en rêve le long de cette Gargilesse honorée d'une de vos rimes, petit torrent ignoré qui roule dans des ravines plus ignorées encore. Je me figurais vraiment que ce désert était à moi qui l'avais découvert, à quelques peintres et à quelques naturalistes qui s'y étaient aventurés sur ma parole et ne m'en savaient pas mauvais gré. Eux et moi, nous le possédions par les yeux et par le coeur, ce qui est la seule possession des choses belles et pures. A présent, je suis oisif et dépouillé jusqu'au fond de l'âme. Non, George Sand n'a plus la Gargilesse. Il n'a plus rien, le voyageur! Il ne veut plus qu'on l'appelle poëte, il ne voit plus que du brouillard, il n'a plus de prairies embaumées dans ses visions, il n'a plus de chants d'oiseaux dans les oreilles, le soleil ne lui parle plus, la nature qu'il aimait tant, et qui était bonne pour lui, ne le connaît plus. Ne l'appelez pas artiste, il ne sait plus s'il l'a jamais été. Dites-lui ami, comme on dit aux malheureux qui s'arrêtent épuisés, et que l'on engage à marcher encore, tout en plaignant leur peine. » (Les chansons des bois et des rues)


LES EXCURSIONS SUR LES BORDS DE LA CREUSE

 

EXCURSION A CEAULMONT ET A LA CROIX DES CHOCATS

 

Nous faisons une assez longue promenade à pied dans un des plus adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux élevés, soutenus de schistes redressés par de puissantes assises de gneiss et de granit pittoresquement disloqués. Une splendide végétation perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée, bouillonne parmi leurs débris, tantôt limpide et unie, les reflète comme un miroir. De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux, jusqu'aux montagnes de la Marche. (Lettre à Charles-Edmond, juillet 1857)

wiki-Jean Faucheux

Église Saint-Saturnin de Ceaulmont

 

Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité cachée aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux. En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un mamelon fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné jusqu'au lit de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans les sinuosités de leurs murailles dentelées. Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée avec la placidité des formes environnantes est d'un réussi extraordinaire. C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une contrée où rien n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant discrètement cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de terreurs pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et à la pensée comme cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui semble ne s'être permis de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les cultures penchées au bord du ravin. […] Quand, du carrefour de la croix des Chocats et du tournant de ce chemin, où, quoi qu'on fasse, on est saisi par le vertige, la vue plonge dans cette scène riante et austère, je déclare que c'est de là qu'il faut la voir. De là, la composition est vaste; le grand méandre de la Creuse, bleu comme le ciel et rayé de blanches cascades, prend une majesté singulière. Ces promontoires de verdure, ce moissons qui s'aventurent sur les terrasses de schiste noir et se penchent orgueilleuses sur l'abîme, ces dépressions imposantes de la falaise antédiluvienne, ces granits dentelés qui couronnent le nord et descendent comme des torrents pétrifiés jusqu'au lit de la rivière, ce mélange de choses terribles et de choses gracieuses, les roches nues et les veines fertiles, les arbres et les prairies côtoyant les blocs revêches, tout cela est d'un arrangement splendide, et la fantaisie n'y voudrait rien changer. (Promenades autour d'un village)


 

EXCURSION AUX RUINES DE CROZANT

Je crois t'avoir parlé d'un vieux château de Crozant, bâti par les Wisigoths sur des rochers affreux. C'était là le but de notre voyage. Nous étions accompagnés de six de nos compatriotes, dont une dame de mes amies. Nous avons côtoyé des bords escarpés et romantiques de la Creuse, visité des ruines intéressantes, parcouru des paysages ravissants et, après deux jours de fatigue, nous avons atteint les sauvages montagnes de Crozant. Ce château ruiné et ce pays aride et affreux sont dignes de leur renommée, ou plutôt leur renommée berrichonne n'est pas digne d'eux: des rochers blanchis par le temps, groupés bizarrement dans un ravin désolé, ces deux rivières qui grondent comme des torrents et qui environnent la colline qui domine l'immense forteresse, des tours gigantesques, des débris formidables, des enceintes de murailles inexpugnables, des places d'armes, des poternes, des ponts sous lesquels la Creuse s'engouffre dans les rochers, des débris chancelants suspendus comme par enchantement dans les airs, tout enflamme l'imagination, tout serre le coeur; on croit voir errer les ombres des Francs à longue chevelure, on croit entendre le cri des hommes d'armes et la voix altière des farouches barons. On croit apercevoir aux croisilles encore garnies de fer les captifs gémissants dont les cachots sont à jamais murés et qu'une mort lente et cruelle dut ravir à la haine implacable des vainqueurs. (Lettre à Jane Bazouin, 1827)

Nous n'avons par chez nous que des miniatures de ces choses sublimes [que sont les sites pyrénéens], mais elle ont un cachet sui generis qui ne les rend point désagréables. Crozant, dont je vous ai parlé, est une belle chose, quoique petite après la Suisse et les Pyrénées. Nous y allons tous les ans, et nous en arrivons maintenant. Toutes les fois que nous y sommes, nous crions du haut des tours ruinées votre nom sept fois. Est-ce que vous ne l'avez pas entendu? ...On ne peut pas s'amuser à faire des portraits de cascades de cinq cents pieds de haut, mais dans nos petites horreurs de poche il n'y a rien que le vrai paysagiste ne puisse reproduire et que le grand maître comme vous ne puisse retenir pour en faire le cadre possible d'une grande scène. Et puis, ce qui nous charme dans ces expéditions, c'est qu'il y a fatigue et danger, vu qu'il n'y a ni chemins, ni ponts, ce qui ne nous empêche pas de franchir en voiture précipices et torrents... Nous faisons de grandes prouesses en traversant nos landes et nos ravins à petites journées, portant avec nous nos provisions, faisant chauffer notre café au fond d'un désert, avec le bois mort et les feuilles sèches, bravant la pluie et l'orage sous de bonnes peaux de chèvres, et passant ainsi quelques jours comme de vrais bohémiens. Nous revenons de là cuivrés, mais renforcés de santé et d'activité, et je vous assure que, pour des travailleurs un peu vieillots et usés comme vous et moi, il n'y a pas d'autre médecine physique et morale à chercher... (Lettre à Eugène Delacroix, 1845)


EXCURSION AUX RUINES DE CHATEAUBRUN

Des anciens chemins périlleux par où l'on arrivait à Châteaubrun, nous ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par le plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le précipice a ôté beaucoup de caractère à cette scène autrefois si sauvage. La ruine est toujours grandiose. Le marquis de notre village l'a achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. IlIa tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs. Nous vîmes que ce noble lieu était moins fréquenté qu'autrefois. L'herbe haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. Toutes choses, d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze ans: la grande voûte d'entrée avec sa double he rse, la vaste salle des gardes avec sa monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les geôles obscures, et cet étrange débris de la portion la plus belle et la plus moderne du manoir, le logis Renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troué, informe, démantelé et dressant encore dans les airs des âtres à encadrements fleuronnés d'un beau travail. Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la préserver du vandalisme des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard. Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au clair de la lune, on voudrait entendre l'admirable symphonie de la Nonne sanglante de Gounod, ou mieux encore la Chasse infernale de Weber. En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel. Une multitude de tierce lets et de chevêches effarouchés se croisaient dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles étranges, une agitation sauvage et des querelles inouïes. Nous fûmes étonnés de voir des moineaux nichés effrontément au beau milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en chasse par centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps passé vivant dans la caverne des seigneurs féodaux et abritant ses petites rapines sous les grandes. [...] Après un déjeuner copieux dans les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour retourner au village en suivant le bord de la Creuse. Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le roc tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré l'effroyable chaleur engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne songeâmes point à regretter d'avoir entrepris cette dure promenade. C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; c'est une suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, et, comme en bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre souvent, par conséquent voir de différents plans, toujours heureux, ces sites merveilleusement composés et enchaînés les uns aux autres comme une suite de rives poétiques. La verdure était dans toute sa puissance, et, cette année-ci, elle est remarquablement vigoureuse. C'était l'heure de l'effet, le baisser lent et toujours splendide du soleil. Ah ! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la terre que la fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde où Dieu nous a mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire à qui ne s'en défend point. C'est une douceur pénétrante, je dirais presque attendrissante, tant la physionomie de cette région est naïve et comme parée des grâces de l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naïades tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une mélodie de Mozart, un idéal de santé morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter dans l'eau et respirer dans les branches. Nous traversions parfois d'étroites prairies, ombragées d'arbres superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinées, et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur. Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, nous marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'était un semis de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et glacés d'argent qui pullulent chez nous sur les saules et qui, de là, se laissent tomber en pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet endroit et elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de fée ou à une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à son déclin. (Promenades autour d'un village)

wiki- DominiqueRobert

 


Dans son roman La Comtesse de Rudolstadt (1843), suite de Consuelo, George Sand a pu se souvenir des châteaux de la vallée de la Creuse, en particulier des ruines de Châteaubrun, pour décrire le château dans lequel se réunit la secte des "Invisibles".

Mais Châteaubrun est surtout le cadre d'une grande partie d'un autre de ses romans, Le Péché de Monsieur Antoine (1845).


UN ROMAN : LE PÉCHÉ DE MONSIEUR ANTOINE

Les personnages:

Le comte Antoine de Châteaubrun, 50 ans, a combattu à Waterloo; légitimiste, il a refusé de servir les Bourbons; il a perdu sa fortune et s'est fait ouvrier charpentier; puis il a racheté pour 4000 francs le château de ses pères, s'installant dans un petit pavillon carré au milieu des ruines de Châteaubrun. Il y vit avec une vieille servante, Janille, et un petit paysan de 15 ans, Sylvain Charasson. Sa fille, Gilberte de Châteaubrun, âgée de 18-19 ans, après avoir été en pension à Paris, est revenue vivre avec son père. Le frère de lait du comte, Jean Jappeloup, charpentier, vient souvent au château pour se soustraire aux gendarmes qui le recherchent pour de petits méfaits.

— À Gargilesse, un industriel, Victor Cardonnet a établi son usine sur la Gargilesse, près de son embouchure dans la Creuse; il est devenu maire du village. Il a un secrétaire, Constant Galuchet. Son fils de 21 ans, Emile Cardonnet, vient de terminer ses études à Poitiers, d'où il est revenu avec des idées socialistes qui déplaisent fort à son père.

— Entre Châteaubrun et Gargilesse, le marquis de Boisguilbault, 70 ans, possède un château, un parc dans lequel il a fait élever un châlet suisse. Le parc "s'abaisse mollement jusqu'aux bords d'une petite rivière, un des rapides affluents de la Gargilesse". Le marquis a été pendant 20 ans l'ami de son voisin de Châteaubrun, mais un ancien "péché" de celui-ci les a séparés; sa femme l'ayant quitté pour aller vivre à Paris, le marquis vit en solitaire dans son châlet, servi par le vieux Martin.

L'action:

Victor Cardonnet ne vit que pour le profit; il méprise les idées socialistes ou humanitaires, alors que son fils Emile, idéaliste, est acquis aux idées progressistes et veut lutter avec les faibles contre les forts. Or Emile est amoureux de Gilberte de Châteaubrun. Mais son père ne consentira au mariage que s'il abjure définitivement ses croyances politiques et sociales. Grâce au marquis de Boisguilbault, acquis aux idées "communistes", Emile pourra se marier sans renoncer à son idéal: le testament du marquis lui confie la fondation d'une commune où seront associés «des hommes libres, heureux, égaux, unis, c'est-à-dite justes et sages ».


Arrivée d'un voyageur à Pont-de-Piles, en vue des ruines de Châteaubrun, par une nuit de tempête

Lorsque le voyageur, monté sur un excellent bidet de Brenne, se trouva au sommet du ravin de la Creuse, la nuée ayant envahi tout le ciel, l'obscurité était complète, et il ne pouvait juger de la profondeur de l'abîme qu'il côtoyait que par le bruit sourd et engouffré du torrent. [ .. J A la lueur d'un grand éclair, il vit qu'il était sur l'extrême versant d'un précipice à pic et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraîné au fond de la Creuse. [...] Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage [...] et les éclairs, en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance suffisante du pays environnant. Vis-à-vis de lui, le chemin, gravissant la pente opposée du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'était abaissé [. ..]. La Creuse, limpide et forte, coulait sans grand fracas au bas de ce précipice, et se resserrait avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui paraissait en fort mauvais état. La vue était bornée en face par le retour de l'escarpement; mais, de côté, on découvrait une vaste perspective de prairies inclinées et bien plantées, au milieu desquelles serpentait la rivière; et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline hérissée de roches formidables qu'entrecoupait une riche végétation, on voyait se dresser les grandes tours délabrées d'un vaste manoir en ruines. [...] On n'apercevait aucune trace de communication entre le château et la route, et un autre ravin, avec un torrent qui se déversait dans la Creuse, séparait les deux collines. Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eût vainement cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminée, mis à nu par l'écroulement des toits, s'élançaient vers la nuée lourde qui rampait sur le château, et qu'ils avaient l'air de déchirer. Lorsque le ciel était traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'étaient habitués au retour de l'obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon plus transparent. Une grande étoile, que les nuages semblaient ne pas oser envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la tête d'un géant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'à travers un voile épais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par de récentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une écume blanche et parfois on eût dit des flots de poussière soulevés par le vent.


Les ruines de Châteaubrun

Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul virginal d'un si beau monument. De fait, il est peu d'entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L'édifice carré qui contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que les créations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face, la vue est plus étendue et plus grandiose: la Creuse, traversée par deux écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal, et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut de la grande tour du château, on la voit s'enfoncer en mille détours dans des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.
Le château n'était littéralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses d'une demeure seigneuriale bâtie à diverses époques. Le préau, rempli d'herbes touffues, où le peu de mouvement d'une famille réduite au strict nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour circuler de la grande tour à la petite, et du puits à la porte principale, était bordé en face de lui de murailles écroulées, où l'on reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre autres d'une chapelle élégante dont le fronton, orné d'une jolie rosace festonnées de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand puits formait le centre, s'élevait la carcasse démantelée de ce qui avait été le corps de logis principal, la véritable habitation des seigneurs de Châteaubrun depuis le temps de François 1er jusqu'à la Révolution. Cet édifice, jadis somptueux, n'était plus qu'un squelette sans forme, mis à jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l'écroulement des compartiments intérieurs faisait paraître d'une élévation démesurée. Les tours qui avaient servi de cage aux élégantes spirales d'escaliers, les grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de cheminée sculptés dans la pierre, rien n'avait été respecté par le marteau du démolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu atteindre pour les détruire, quelques restes de frises richement ornées, quelques guirlandes de feuillage dues au ciseau des habiles artisans de la Renaissance, jusqu'à des écussons aux armes de France traversées par le bâton de bâtardise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une oeuvre d'art, sacrifiée sans remords à la brutale loi d'une brusque nécessité."

(**) Sous le château, des souterrains s'enfoncent "à une profondeur effrayante dans le roc".
On y voit des anciennes geôles avec des anneaux de fer et des oubliettes.
Un escalier souterrain aboutit au bas de la colline rocheuse que couronnait le château
(c'était un passage de sortie réservé en cas de siège). La vieille Janille fait visiter ces souterrains aux touristes.


Le pavillon dans lequel s'est installé le comte de Châteaubrun

Ce pavillon carré, [avait été] adjoint, vers la fin de la Renaissance, aux antiques constructions qui défendaient la face principale du préau. L'artiste qui avait composé cette tourelle angulaire s'était efforcé d'adoucir la transition de deux styles si différents; il avait rappelé pour la forme des fenêtres le système défensif des meurtrières et des ouvertures d'observation; mais on voyait bien que ces fenêtres, petites et rondes, n'avaient jamais été destinées à pointer le canon et qu'elles n'étaient qu'un ornement pour la vue. Elégamment revêtues de briques rouges et de pierres blanches alternées, elles formaient un joli encadrement à l'intérieur.


L'ancien jardin de Châteaubrun

Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste; mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la plus voisine du château était belle de désordre et de végétation; l'herbe et les arbres d'agrément, livrés à leur croissance vagabonde, laissaient apercevoir çà et là quelques marches d'escalier et quelques débris de murs, qui avaient été des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. Là, sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des pavillons soi-disant rustiques, avait rappelé jadis en petit l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus beaux peut-être pour les yeux d'un poète et d'un artiste qu'ils ne l'avaient été au temps de leur splendeur.


Les ruines de Crozant

Emile, contraint de cacher son amour pour Gilberte, "monta à cheval, résolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude, le calme et la résignation nécessaires". Il passa près de Châteaubrun, alla vers Eguzon et "prit brusquement un chemin sombre et couvert qui s'ouvrait sur sa gauche et s'enfonça sans but dans la campagne". C'est ainsi qu'il découvrit les ruines de Crozant, où il eut le bonheur de rencontrer par hasard Gilberte et son père qui faisaient une excursion vers Fresselines.

Ce chemin inégal mais charmant, passant tantôt sur de larges rochers, tantôt sur de frais gazons, tantôt sur un sable fin, et bordé d'antiques châtaigniers au tronc crevassé, aux racines formidables, le conduisit à de vastes landes où il avança lentement, satisfait enfin d'être seul dans un site désolé. Le chemin s'en allait devant lui, tantôt en zigzag, tantôt en montagnes russes, à travers les espaces couverts de genêts et de bruyères, et les tertres sablonneux coupés de ruisseaux sans lit déterminé et sans direction suivie. De temps en temps une perdrix rasait l'herbe à ses pieds, un martin-pêcheur traçait une ligne d'azur et de feu, effleurant un marécage avec la rapidité d'une flèche. Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit le sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons, puis disparaître sous ses pieds. Il leva les yeux et vit devant lui, au-delà de précipices et de ravins profonds, les ruines de Crozant s'élever en flèche aiguë sur des cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu'on peut à peine embrasser d'un seul coup d'oeil. [...] Rien ne convenait mieux à l'état de son âme que ce site sauvage et ces ruines désolées. [...]
Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l'extrémité de la presqu'île, et y entretiennent, en bondissant sur d'énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l'abîme comme des géants, ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent. Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des rochers qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, à les en distinguer de loin. On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré, en ce lieu, de la nature ou des hommes, et l'on ne saurait imaginer, sur un pareil théâtre, que des scènes de rage implacable et d'éternelle désolation. Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanqué de tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une place si importante dans les guerres du Moyen Age est à peu près ignorée. Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins qui s'y seraient maintenus longtemps. La gelée, qui est longue et rude dans cette région, achève de détruire chaque année ces fortifications que les boulets ont brisées et que le temps a réduites en poussière. Cependant le grand donjon carré, dont l'aspect est sarrasin en effet, se dresse encore au milieu et, miné par la base, menace de s'abîmer à chaque instant comme le reste. Des tours, dont un seul pan est resté debout, et plantées sur des cimes coniques, présentent l'aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent incessamment des nuées d'oiseaux de proie. On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup d'endroits, tout sentier disparaît, et le pied vacille sur le bord des gouffres où l'eau se précipite avec fureur. Ce n'est que du haut des tours d'observation qu'on pouvait voir l'approche de l'ennemi; car, de plain-pied avec la base des édifices et les sommets de la montagne, la vue était bornée par d'autres montagnes arides. Mais leurs flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres fertiles et pousser en liberté de beaux arbres souvent déracinés par le passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine élévation. Quelques chèvres, moins sauvages que les enfants miséreux qui les gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les précipices. Tout cela est d'une désolation si pompeuse et si riche d'accidents que le peintre ne sait où s'arrêter. L'imagination du décorateur ne trouverait qu'à retrancher dans ce luxe d'épouvante et de menace.


Sur la Petite Creuse : LE CHÂTEAU DE BOUSSAC

HISTOIRE DU CHÂTEAU

C'est le maréchal Jean de Brosse qui a reconstruit vers 1400 le château de Boussac à l'emplacement d'un château primitif des XIIe et XIIIe siècles détruit par les Anglais. Il a été remanié aux XVIe et XVIIe siècles.

En 1794, la municipalité de Boussac décide le démantèlement du château. L'adjudicataire, pour une somme de 8400 livres, y procède à partir du mois de juillet : il comble les fossés, rase le donjon, ainsi que les toitures des tours, abat le portail et les fortifications. Le corps principal de bâtiment reste pourtant à peu près intact (la porte d'entrée comporte encore, au-dessus du linteau, les armes de la famille de Brosse).

Vendu en 1833 à la municipalité, puis racheté par le département, le château abrite, à partir de 1838, le siège de la sous-préfecture de Boussac.

Puis, après 1926, une caserne de gendarmerie s'installe dans le château. Le château est acquis en 1965 par M. Blondeau qui le restaure et le meuble.

Le château se compose d'un bâtiment rectangulaire flanqué d'une grosse tour ronde, de deux tours carrées et d'une tourelle d'escalier à trois pans. La tour sud-ouest a conservé une partie des corbeaux de ses anciens mâchicoulis. La façade du château présente du côté de la Petite Creuse un aspect austère avec des pierres brunes, rythmée de tours rectangulaires coiffées de tuiles. Les lucarnes datent du XVe siècle et possèdent des pignons à crochets, des fleurons et des compartiments flamboyants et une porte d'escalier en arc brisé possède un tympan sculpté. Les fenêtres des premier et second étages ont été modifiées au XVIIIe siècle. À l'intérieur du château la salle des gardes possède deux cheminées du XVe siècle.


GEORGE SAND À BOUSSAC

George Sand y a résidé à plusieurs reprises, notamment pendant une épidémie qui l'a obligée à s'éloigner de Nohant et durant la guerre de 1870. Elle y a écrit Journal d'un voyageur pendant la guerre. En compagnie de Prosper Mérimée, en inspection dans la région, elle y a découvert les six panneaux de la tapisserie "La Dame à la Licorne".

Au deuxième étage du château, on peut voir la chambre que George Sand a occupée à plusieurs reprises, avec des lambris du milieu du XVIIIe siècle.

C'est en 1835 ou 1836 que George Sand a fait la connaissance de Pierre Leroux. Celui-ci l'a subjuguée et elle ne jurait plus que par lui. Certains de ses romans, tels Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt (1843-44), ainsi que Le Meunier d'Angibault (1845), se ressentiront de l'influence de Leroux.

Dès 1843, George Sand ne tarda pourtant pas à perdre ses illusions sur le personnage, qui avait largement et abusivement profité de ses relations pour les démarcher et obtenir des subsides. Elle ira jusqu'à le qualifier de "sybarite intellectuel".

Le 20 décembre 1843, Pierre Leroux obtient du gouvernement de Louis-Philippe un brevet pour créer une imprimerie à Boussac, que George Sand, "la voisine de Nohant", lui avait sans doute fait découvrir lors d'une excursion aux "Pierres jaumâtres". Leroux s'installe à Boussac, près du cimetière communal, et fait venir sa famille, des proches, puis, au fil des mois, des "disciples" séduits par ses théories et le mode de vie de la communauté.

L'activité politique de Leroux, initié dans la franc-maçonnerie à Limoges, est alors presque nulle. Il est surtout préoccupé d'éditer L'Éclaireur, La Revue sociale, de rééditer ses propres œuvres, de chercher des commandes, tout en s'efforçant, en vain, de mettre au point sa machine d'imprimerie.

Infatigable démarcheur, il tente aussi de séduire de nouveaux adeptes, si possible fortunés, et de recueillir des dons pour son entreprise collective. En 1848 la "communauté" de Boussac aurait compté plus de quatre-vingt personnes.

Au printemps 1845, le maire de Boussac, sous-préfet par intérim, s'inquiète des activités de Leroux auprès du ministère de l'Intérieur. Celui-ci le rassure par l'intermédiaire du préfet de la Creuse, en présentant Leroux comme "un rêveur qui n'a jamais été considéré comme propre à devenir un homme d'action". Quelques jours après la proclamation de la IIe République à Paris, en février 1848, Leroux est pourtant élu maire de Boussac. En mai, il échoue aux élections législatives dans la Creuse. Il est élu député à Paris à l'occasion des élections complémentaires de juin 1848.

Pierre Leroux a sa statue à Boussac.


George Sand décrit la région de Boussac dans Promenades autour d’une village.

La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat, et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y est belle et claire ; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux derrière le faubourg ; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre a briller par leurs monuments.
Il y a cependant un monument à Boussac ; c’est le château d’origine romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes les hauteurs.
Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la façade armoriée regardent la ville ; mais l’autre face plonge avec le roc perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon, une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame de Boussac, mère du jeune baron Guillaume de Boussac, passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à volonté. […]
La plus belle décoration du salon était sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles sont revenues à celui qui les avait fait faire ad hoc, Pierre d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes sont de la fin du XVe siècle. Ces tableaux ouvragés sont des chefs-d’oeuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort curieuse.
(Jeanne)

wiki


Les tapisseries de Boussac (La Dame à la Licorne)

Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli monument du Moyen Age et renferme des tapisseries qui mériteraient l’attention et les recherches d’un antiquaire.
J’ignore si quelque indigène s’est donné le soin de découvrir ce que représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés, longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l’on répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles (affectées au local de la sous-préfecture), on voit le portrait d’une femme, la même partout, évidemment ; jeune, mince, longue, blonde et jolie ; vêtue de huit costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C’est la plus piquante collection des modes patriciennes de l’époque qui subsiste peut-être en France : habit du matin, habit de chasse, habit de bal, habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C’est toute la vie d’une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d’un beau travail de haute lisse, sont aussi une œuvre de peinture fort précieuse, et il serait à souhaiter que l’administration des Beaux-Arts en fît faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des artistes.
Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l’accaparement un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d’art éparses sur le sol des provinces. J’aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des villes. Il faut l’air de la campagne de Grenade aux fresques de l’Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même l’entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac ; et l’effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel.
Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand goût mêlés à un grand savoir naïf chez l’artiste inconnu qui en a tracé le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des étoffes, la manière, ce qu’on appellerait aujourd’hui le chic dans la coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu’à la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une facilité dont les outrages du temps et de l’abandon n’ont pu triompher.
Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et ténue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame châtelaine, vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée à ses côtés, lui tendant ici l’aiguière et le bassin d’or, là un panier de fleurs ou des bijoux, ailleurs l’oiseau favori. Dans un de ces tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque main de grandes licornes blanches qui l’encadrent comme deux supports d’armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche, et il y a quelque chose d’asiatique dans les ornements de son dais et de sa parure splendide.
Mais voici ce qui a donné lieu à plus d’un commentaire : le croissant est semé à profusion sur les étendards, sur le bois des lances d’azur, sur les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.
Ces tapisseries viennent, on l’affirme, de la tour de Bourganeuf, où elles décoraient l’appartement du malheureux Zizim* ; il en aurait fait présent au seigneur de Boussac, Pierre d’Aubusson, lorsqu’il quitta la prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI.
On a longtemps cru que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu récemment qu’elles avaient été fabriquées à Aubusson, où on les répare maintenant. Selon les uns, le portrait de cette belle serait celui d’une esclave adorée dont Zizim aurait été forcé de se séparer en fuyant à Rhodes ; selon un de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de notre province (M. de la Touche), ce serait le portrait d’une dame de Blanchefort, nièce de Pierre d’Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion assez vive, mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le héros musulman au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et voici comment j’expliquerais le fait : lesdites tentures, au lieu d’être apportées d’Orient et léguées par Zizim à Pierre d’Aubusson, auraient été fabriquées à Aubusson par l’ordre de ce dernier, et offertes à Zizim en présent pour décorer les murs de sa prison, d’où elles seraient revenues, comme un héritage naturel, prendre place au château de Boussac. Pierre d’Aubusson, grand maître de Rhodes, était très porté pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l’empêcha pas de trahir d’une manière infâme la confiance de Bajazet) ; on sait aussi qu’il fit de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pères. Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la représentation répétée de cette jeune beauté dans toutes les séductions de sa parure, et entourée du croissant en signe d’union future avec l’infidèle, s’il consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d’un prisonnier, d’un prince musulman privé de femmes, l’image de l’objet désiré, pour l’amener à la foi, serait d’une politique tout à fait conforme à l’esprit jésuitique. Si je ne craignais d’impatienter mon lecteur, je lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l’éloignement des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de la figure principale. La dame, gardée d’abord par ces deux animaux terribles, se montre peu à peu placée sous leur défense, à mesure que les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le vase et l’aiguière qu’on lui présente ensuite ne sont-ils pas destinés au baptême que l’infidèle recevra de ses blanches mains ? Et, lorsqu’elle s’assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front, n’est-elle pas la promesse d’hyménée, le gage de l’appui qu’on assurait à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s’il embrassait le christianisme, et s’il consentait à marcher contre les Turcs à la tête d’une armée chrétienne ? Peut-être aussi cette beauté est-elle la personnification de la France. Cependant, c’est un portrait, un portrait toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de cette explication, qu’un quart d’heure d’examen nouveau desdites tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde qu’on pourrait l’attendre d’un antiquaire de profession.
Car, après tout, le croissant n’a rien d’essentiellement turc, et on le trouve sur les écussons d’une foule de familles nobles en France. La famille des Villelune, aujourd’hui éteinte, et qui a possédé grand nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous avons cherché, et il reste à trouver : c’est le dernier mot à des questions bien plus graves.
(Le Berry)

* Le prince turc Djem ("Zizim") n'a jamais séjourné à Boussac ; à plus forte raison, il n'est pour rien dans la confection des tapisseries de La Dame à la Licorne.


<== Retour