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RONSARD EN VENDÔMOIS ET EN TOURAINE


 

Dans la région de Couture : l'amour du pays natal
De Blois à Vendôme : l'amour pour Cassandre
Dans la région de Bourgueil : l'amour pour Marie
A la fontaine Saint-Germain : l'amour pour Hélène
A Montoire : prieur commendataire, il pense toujours à Cassandre
A Croixval : dans la solitude de son prieuré, jardinage et chasse
A Saint-Cosme : à l'écart des guerres civiles dans son dernier prieuré
Les dernières années de Ronsard à Saint-Cosme

 

Les références des poèmes sont celles de l'édition des Oeuvres dans la collection de La Pléiade

 


INTRODUCTION

Il y a deux attitudes possibles devant les œuvres de Ronsard.

Les uns estiment qu’il n’y a rien de vrai dans tout cela, que Ronsard a voulu avant tout bâtir une œuvre poétique en fonction de modèles trouvés dans l’Antiquité ou dans l’Italie contemporaine. La critique universitaire, en particulier, a tendance à réduire la part des "realia" dans son oeuvre poétique, soutenant que son inspiration avait été beaucoup plus sollicitée par ses lectures et son désir de rivaliser avec les poètes latins ou italiens que par ses propres expériences. On dit par exemple que Ronsard a choisi ses inspiratrices uniquement à cause de la vertu poétique de leur nom : Marie parce que c'était l'anagramme du verbe "aimer", Cassandre et Hélène parce que leur nom permettait de jouer avec le souvenir des héroïnes de la Grèce antique. La source des poèmes amoureux se trouverait donc plus dans des modèles antérieurs que dans la biographie du poète. C’est la position, par exemple, d'Yvonne Bellenger, pour laquelle Cassandre, Marie, Hélène ne sont que des noms. On fait remarquer aussi que Ronsard a été surtout un poète parisien et un poète de Cour et que, s'il a chanté le Vendômois, c'était pour suivre une tradition que lui imposaient presque ses modèles, comme Virgile ou Horace, dont la poésie se référait souvent à un terroir familier.

Les autres pensent au contraire que l’œuvre de Ronsard a été constituée à partir de ses propres expériences et qu'il est possible de s'intéresser à tout ce qui enracine les poèmes dans le Vendômois et dans la Touraine. Il ne serait donc pas vain de reconnaître dans la fontaine Bellerie la source qui, non loin de la Possonnière, sourd doucement près de la ferme de la Belle-Iris, au hameau de Vauméant; il ne serait pas vain d'aller reconnaître sur le terrain tout ce dont les vers ont gardé la mémoire : les vignes de la Denisière, les étangs de Gâtines, l'Ile Verte sur le Loir, les ruisseaux de Croixval, les levées de Saint-Cosme. Quant aux amours de Ronsard, on ne saurait prétendre que ce furent des amours désincarnées. En effet les historiens ont pu redonner un visage et une identité aux belles inspiratrices du poète. On a même tenté de situer, à Vendôme, l'emplacement de la demeure de Cassandre où Ronsard venait discrètement en l'absence du mari; on peut visiter, près de Bourgueil, le hameau qu'habitait Marie l'Angevine et l'on sait désormais sur Hélène de quoi perdre quelques illusions que l'on pouvait s'être faites à son propos.

Cette divergence d’attitude s’explique assez facilement.

Ronsard a d’abord publié ses textes dans des livrets pratiquement annuels. Puis, après 1560, il a organisé plusieurs éditions collectives successives, en réduisant la part de son histoire personnelle pour donner à son œuvre une valeur universelle. Alors, dans ces rééditions, il a tout fait pour brouiller les pistes : il a déplacé les poèmes, en a modifié le texte, a mélangé des traits empruntés à ses diverses inspiratrices ; il est aussi intervenu dans les commentaires publiés par ses amis Muret et Belleau pour donner le change et tromper le lecteur. Ce faisant il a lancé comme un défi à ceux qui voudraient utiliser ses poèmes pour reconstituer son histoire. Entreprendre un pèlerinage au pays de Ronsard, c’est relever ce défi.

Ce pèlerinage n’a d’intérêt que si on décide de croire tout ce que Ronsard dit de lui-même dans ses poèmes, que si l’on prend pour vraies sa passion qui dura quarante années pour Cassandre Salviati, sa liaison avec Marie de Bourgueil, ses amours avec Hélène de Surgères. Tout se passe comme si Ronsard, d’année en année, avait proposé à ses lecteurs une histoire de ses amours. Comme il est impossible de démêler le vrai du faux, il suffit de jouer le jeu et de considérer comme vrai ce qui n’est peut-être que le roman des amours de Ronsard.

C'est ce qu'ont fait le chartiste Henri Longnon et un des propriétaires de la Possonnière, François Hallopeau, qui, dans une étude parue en 1985, invitait à partir, en Vendômois, en Touraine et en Anjou, A la recherche de Ronsard. Cet ouvrage a nourri le roman de Jeanne Bourin Les Amours blessées, dans lequel elle fait revivre à sa manière la longue connivence entre Ronsard et Cassandre Salviati, la jeune châtelaine de Talcy.

 



 


À COUTURE ET DANS LES ENVIRONS : L'AMOUR DU PAYS NATAL


 

A L'ÉGLISE DE COUTURE

Visiter cette église permet d'évoquer la famille des Ronsard, implantée depuis longtemps dans cette paroisse.

On a pu remonter jusqu’à un André Ronsard, qui avait été vassal des comtes de Vendôme comme garde (“sergent-fieffé”) de la forêt de Gâtine. Puis sont venus Jean Ronsard, Olivier Ronsard (qui fut au service de Louis XI) et Loys de Ronsard, le père du poète. Ce Loys de Ronsard a été un homme de guerre et a participé à la plupart des expéditions en Italie. Étant revenu en Vendômois, il y est resté trois ans, vers 1515, pour remanier le manoir de ses ancêtres. Il a été ensuite maître d’hôtel du dauphin Henri, futur Henri II, et a accompagné en Espagne, entre mars 1526 et juin 1530, les deux princes François et Henri, otages en application du traité de Madrid entre François Ier et Charles Quint. Puis il est resté encore quatorze années à la Cour.
Il avait épousé une jeune veuve, Jehanne Chaudrier, issue d'une des plus anciennes familles du Poitou, dont il a eu quatre enfants vivants :
– Claude, l’aîné, héritier du fief paternel en 1544, a fait une carrière militaire ;
– Charles est entré dans les ordres et a eu de nombreux bénéfices ecclésiastiques, dont deux abbayes;
– Louise a été demoiselle d’honneur de la reine Éléonore avant de se marier;
– enfin naquit, en 1524, Pierre de Ronsard, le futur poète.

L’église de Couture, consacrée aux saint Gervais et Protais, a profité longtemps des générosités de la famille Ronsard:
– la nef, de la fin du XVe siècle, est due à Olivier Roussart;
– le portail et le clocher (reconstruit au XVIIe s.) sont dus à Loys de Ronsard;
– la chapelle du nord, datée de 1551, a été édifiée aux frais de Claude de Ronsard.
Un peu partout dans la pierre sont gravées les armes des Ronsard : “d'azur à trois rosses d'argent rangés en fasces” (les rosses ou rossards sont des sortes de gardons).

A l'intérieur de l’église, on a rétabli les gisants du tombeau des parents:
– Loys de Ronsard († 1544) est coiffé du morion à plumes et porte les gantelets et la cotte du chevalier, sur laquelle sont alignés des “rossards”;
– son épouse Jeanne Chaudrier († 1545) porte le costume élégant de l'époque (petite coiffe, robe aux longues manches serrée à la taille par une cordelière).

jn-1969


A LA POSSONNIÈRE

La Possonnière est le manoir ancestral de la famille des Ronsard, au moins depuis la fin du XIIIe siècle. Amadis Jamyn, le secrétaire de Ronsard, indique que le nom de “Possonnière” désignait un endroit où se trouvaient des possons ou poinçons (mesures à grains et à liquides).

Possonnière 1
Possonnière 2
 
photos Patrick Giraud (wiki)

De l’époque d’André Ronsard dateraient les pièces taillées dans le rocher. L’affectation de chacune de ces pièces creusées est précisée par une inscription : la buanderie, la fourière, la forge (“Vulcano et diligentiae”), le garde-mander (“Custodia dapum”), la boulangerie (“Panem nostrum quotidianum”), le cellier (“Vina barbara”). D’autres citations révèlent la culture du propriétaire :
“Veritas filia temporis” [Aulu-Gelle, Nuits attiques, XII, 11]
– “Cui des videto” [c’est la 23e des Breves sententiae faisant suite aux Distiques moraux de Denys Caton à son fils au IIe s.]
– “Sustine et abstine” [Épictète, citée par Aulu-Gelle XVII,19,6]
– “Tibi soli gloria” [dernier verset de l'Epître aux Romains]
– “Memento, homo, quia cinis es” [Genèse 3,19].


C'est Olivier Ronsard qui aurait fait construire le manoir principal. Son fils Loys de Ronsard a fait remanier et décorer le bâtiment en faisant appel à des sculpteurs formés à la mode italienne. Sur la façade de cette demeure, on voit
– des marques personnelles choisies par Louis de Ronsard : le blason aux trois rossards, un roncier en flammes (rébus : Ronce…ard), l'initiale L (de Louis de Ronsard), et aussi la superposition d'un L et d'un F désignant Louis XII et François Ier, les deux maîtres successifs de Louis de Ronsard.
– des devises peuvent se lire comme un dialogue entre l’homme et Dieu : L’homme prie : “Domine conserva me” – Dieu lui répond : “Respice finem avant partir” – L’homme réplique : “Voluptati et Gratiis avant partir” [Seigneur, garde-moi (psaume 15) – Avant de mourir, il faut penser à ta fin – Avant de mourir, je veux goûter au plaisir et aux grâces…]
– sur la fenêtre haute, la formule “Domini oculus longe speculatur” est peut-être un jeu de mots sur la fonction de surveillance des sergents-fieffés de la forêt de Gâtines, vers laquelle cette fenêtre est tournée.

   

 

A l’intérieur du manoir,
– une petite cheminée (qui vient du pavillon près des caves) porte l’inscription NYQVIT NYMIS [“Ne quid nimis sit”], formule que l’on trouve dans l’Andrienne de Térence.
– une grande cheminée (du début de 1515) a été inspirée par la cheminée “italienne” du château de Fleury-en-Vexin et sa décoration est très révélatrice de la personnalité du père de Ronsard; elle porte la devise "Non fallunt futura merentem" (l'avenir ne trompe pas l'homme de mérite).

 

Ronsard dans sa jeunesse a peu connu la Possonnière. Dès l'âge de neuf ans il a été page à la Cour, ce qui l'a amené à voyager en Avignon, en Écosse, en Allemagne. C’est seulement après 1540 (il a alors seize ans) qu'il séjourne à Couture, en particulier en 1544, l’année de la mort de son père. Son destin s’est joué cette année-là : puisqu’une demie surdité l'empêchait de songer à faire carrière dans les armes et puisque, comme puîné, il ne pouvait compter sur l'héritage familial, son père l’avait fait tonsurer pour que, à la seule condition de rester célibataire, il puisse prétendre à des bénéfices ecclésiastiques. Alors Ronsard, décidé désormais à faire carrière dans la littérature, n’eut plus qu’à se remettre aux études.

A Couture, ce garçon d’une vingtaine d’années manifestait déjà son goût pour les femmes. Ses poèmes suggèrent que, sous le regard sévère de son frère aîné Claude, il a eu quelques aventures avec des filles du village, en particulier une “grasselette” et une plutôt “maigrelette” [1-539], ou avec une autre dans le lit de laquelle il fut surpris à cause des aboiements du chien de la maison qui alertèrent la mère, laquelle “sa fille diffama de coups / Lui écrivant de vergelettes / L’ivoire de ses côtelettes”. [2-855].


AU BORD DU LOIR, A L'ILE-VERTE

Les années que Ronsard passa à Couture dans son enfance l'ont pourvu d'une ample provision de sensations et d'images dans lesquelles il ne cessera de puiser. C’est qu’il était dans une véritable communion sensuelle avec la nature, ce qui n'empêchait pas les souvenirs livresques d'affleurer : c'est grâce à Horace et Virgile qu'il a osé évoquer les beautés de cette campagne vendômoise. Il se plut à retrouver le cours de l'Anio dans sa rivière du Loir, la fontaine de Bandusie dans la fontaine Bellerie, les coteaux de Sabine dans le mont Sabut couvert de vignes et la belle Amaryllis sous les traits de quelque jeune paysanne.

L’ode développant “les louanges de Vendômois” décrit sa terre paternelle traversée par le Loir et située entre deux coteaux :

“Ô terre fortunée / Des Muses le séjour […] / Deux longs tertres t'emmurent / Dont les flancs durs et forts / Des fiers vents qui murmurent / S'opposent aux efforts. // Sur l'un Gâtine sainte, / Mère des demi-dieux, / Sa tête de vert peinte / Renvoie jusques aux cieux. // Et sur l'autre prend vie / Maint beau sep dont le vin / Porte bien peu d'envie / Au vignoble angevin. // Le Loir tard à la fuite / En soi s'esbanoyant / D'eau lentement conduite / Tes champs va tournoyant // Rendant bon et fertile / Le pays traversé / Par l'humeur qui distille / Du gras limon versé […] // Bref, quelque part que j'erre / Tant le ciel m’y soit doux, / Ce petit coin de terre / Me rira par-sus tous.” [1-699]

Lorsqu’il eut le projet de se rendre en Italie, il dit adieu au terroir qui l’avait vu naître :

“Terre, adieu, qui première / En tes bras m'a reçu / Quand la belle lumière / Du monde j'aperçus. / Et toi Braye qui roules / En tes eaux fortement / Et toi mon Loir qui coules / Un peu plus lentement. // Adieu fameux rivages / De bel émail couverts / Et vous antres sauvages / Délices de mes vers / Et vous riches campagnes / Où presque enfant je vis / Les neuf Muses compagnes / M'enseigner à l'envi.” [1-793]

Ronsard a souvent célébré la rivière du Loir qui passe tout près de la Possonnière :

“Source d'argent toute pleine, / Dont le beau cours éternel / Fuit pour enrichir la plaine / De mon pays paternel, // Sois hardiment brave et fière / De le baigner de ton eau, / Nulle française rivière / N'en peut laver un plus beau.” [1-956]

Dans une épître publiée en 1554, il affirme son goût pour la pêche, la chasse et les promenades dans la campagne:

“Dés le matin que l'Aube safranée / A du beau jour la clarté ramenée / Et dès midi jusqu’aux rayons couchants / Tout égaré je me perds dans les champs / A humer l'air, à voir les belles prées, / A contempler les collines pamprées, / A voir de loin la charge des pommiers / Presque rompus de leurs fruits automniers. […] / Ore je suis quelque lièvre à la trace, / Or' la perdrix je couvre à la tirace [filet] / Or' d'une ligne appâtant l'hameçon / Loin haut de l'eau j'enlève le poisson, / Or' dans les trous d'une île tortueuse / Je vais cherchant l’écrevisse cancreuse. / Or' je me baigne ou, couché sur les hors / Sans y penser, à l'envers je m'endors. / Puis, réveillé, ma guitterre je touche / En m'adossant contre une vieille souche.” [1-532]

Ronsard a souhaité un moment être enseveli au milieu du Loir, dans l’Ile-Verte, entouré d’une “eau qui murmure”. Mais, en 1552, son frère Claude vendit cette portion de terre, et Ronsard ne put renouveler ce vœu.

photos jn-1987


A LA FONTAINE BELLERIE

Près de la ferme de Belle-Iris, il y avait, dans la propriété des Ronsard, une source qu’il appelait la fontaine Bellerie. Il lui a consacré deux poèmes, dont l’un qui est une transposition de l’ode d’Horace, A la fontaine de Bandusie.

“Ô Fontaine Bellerie, / Belle fontaine chérie / De nos Nymphes, quand ton eau / Les cache au creux de ta source, / Fuyantes le satyreau / Qui les pourchasse à la course / Jusqu'au bord de ton ruisseau. // Tu es la Nymphe éternelle / De ma terre paternelle / Pour c'en ce pré verdelet / Vois ton poète qui t'orne / D'un petit chevreau de lait / A qui l'une et l'autre corne / Sortent du front nouvelet. // L'été je dors ou repose / Sur ton herbe, où je compose, / Caché sous tes saules verts, / Je ne sais quoi qui ta gloire / Enverra par l'univers / Commandant à la mémoire / Que tu vives par mes vers. // L'ardeur de la Canicule / Ton vert rivage ne brûle / Tellement qu'en toutes parts / Ton ombre est épaisse et drue / Aux pasteurs venant des parcs, / Aux boeufs las de la charrue / Et au bestial épars. // Io! tu seras sans cesse / Des fontaines la princesse, / Moi célébrant le conduit / Du rocher percé, qui darde / Avec un enroué bruit / L'eau de ta source jasarde / Qui trépillante se suit.” [1-694]


Le site de la Fontaine Bellerie


A LA DENISIÈRE

La Denisière appartenait alors aux Ronsard de Roches (leur château était à Poncé). Ronsard, dans l'Hymne de Bacchus, [2-598] explique la présence de vignes sur le coteau de la Denisière par le passage, aux temps mythologiques, de Bacchus, en grec Dionysos, Denys. Cette demeure a été, en 1573, le cadre d’un meurtre dont les coupables étaient des parents de Ronsard.

photos jn-1987


DANS LA FORÊT DE GÂTINE

La forêt de Gâtine était très liée aux Ronsard par leur fonction de sergents-fieffés, c’est-à-dire de gardes forestiers. Ronsard y chassait et s’y reposait, “couché sous ses ombrages verts”. Il s’indigna lorsque, en 1576, le duc de Vendôme, à court d’argent, autorisa de nombreuses coupes de bois.

“Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras: / Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas. / Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force / Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce? […] Adieu, vieille forêt, adieu têtes sacrées / De tableaux et de fleurs autrefois honorées, / Maintenant le dédain des passants altérés / Qui, brûlés en été des rayons éthérés, / Sans plus trouver le frais de tes douces verdures, / Accusent vos meurtriers et leur disent injures.” [2-408]


DANS QUELQUES VILLAGES AUTOUR DE COUTURE

Ronsard s'intéressait aux pratiques religieuses des gens des campagnes et il a écrit des vers en rapport avec le culte des saints dans les villages de son pays natal.

A Villedieu-le-Château, dans une chapelle au milieu des champs, il y avait un culte à saint Roch. Un poème de Ronsard fait revivre la coutume d’une procession dansante de la confrérie de Saint-Roch.

“Sus serrons-nous les mains, sus marchons en dansant, / Le luth ne soit muet, le pied soit bondissant / A pas entrecoupés, et poussons dans la nue, / Guidés par le cornet, une poudre menue. / Que les enfants de chœur, que les chantres devant / Nous montrent le chemin, nous les irons suivant / De l’esprit et des yeux, contrefaisant la danse / Qu’il nous aurons marquée aux lois de leur cadence. / Regardons-les partir en leurs blancs surpelis, / Au chef environné de roses et de lys, / Tondus jusques au front. Mais voyons, je vous prie, / Les frères enrôlés en notre confrairie, / Ayant tout l’estomac de guirlandes enceint, / Laisser vide boutique et venir voir le saint, / Afin de lui offrir leurs dévotes offrandes / Pour impétrer de Dieu leurs vœux et leurs demandes. / Les vieillards de bâtons leurs jambes appuyés / Sont exempts du chemin, et les corps ennuyés / De longue maladie, et celles que Lucine, / La mère des humains, accompagne en gésine, / Et celles au sang froid dont le cheveu blanchi / A plus de soixante ans de carrière franchi. / Celles qui par les mains d’un nocier Hyménée / Ont versé sur le col leurs cheveux cette année, / Ni les hommes dispos, ni les forts jouvenceaux, / Dont le sang chaud et vif s’écoue par ruisseaux / Par les veines du corps n’auront point de mérite / S’ils ne font le chemin, car la traite est petite, / Soit que partions au soir quand le jour est coulé, / Soit au matin à jeun ains qu’avoir avalé / De l’humide et du sec, ou soit à la vêprée / Quand le faucheur lassé retourne de la prée. […]” [2,621]

La petite église de Montrouveau, près de Croixval, faisait partie des lieux sanctifiés qui devaient faire obstacle aux dangers que recelait la forêt proche. Ronsard a composé pour les bergers de la région une prière à saint Blaise, lui demandant de protéger les moutons des maladies et des loups.

“Garde nos petits troupeaux, / Laines entières et peaux, / De la ronce dentelée, / De tac et de clavelée, / De morfonture et de tous / Je te prie, écoute nous. / Que toujours accompagnés / Soient de mâtins rechignés, / Le jour allant en pâture, / Et la nuit en leur clôture, / De peur de la dent des loups : / Je te prie, écoute nous. / Si le loup de sang ardent / Prend un mouton en sa dent, / Quand du bois il sort en quête, / Huant tout après la bête, / Que soudain il soit recous : / Je te prie, écoute nous.” [2,617]

La chapelle romane de Grand-Ry à Fontaine-les-Coteaux était, comme Croixval, un prieuré de l’abbaye de Thiron. C’était un lieu de pèlerinage à saint Blaise de Sébaste, martyrisé au IVe siècle. A la fin de sa vie Ronsard a écrit une Hymne à saint Blaise, donnant la parole aux “pères de famille” du village et montrant par là sa parfaite connaissance des conditions de la vie à la campagne.

“Saint Blaise qui vit aux cieux / Comme un ange précieux, / Si de la terre où nous sommes, / Tu entends la voix des hommes, / Recevant les vœux de tous, / Je te prie, écoute-nous. / Ce jourd’hui que nous faisons / A ton autel oraisons / Et processions sacrées / Pour nous, nos blés et nos prées, / Chantant ton hymne à genoux, / Je te prie, écoute-nous. / Garde nos petits troupeaux, / Laines entières et peaux, / De la ronce dentelée, / De tac et de clavelée, / De morfonture et de tous. / Je te prie, écoute-nous. / Que toujours accompagnés / Soient de mâtins rechignés, / Le jour allant en pâture / Et la nuit en leur clôture, / De peur de la dent des loups. / Je te prie, écoute-nous. / Si le loup de sang ardent / Prend un mouton en sa dent / Quand de bois il sort en quête, / Huant tous après la bête, / Que soudain il soit recous. / Je te prie, écoute-nous. / Garde qu’en allant aux champs / Les larrons qui sont méchants / Ne dérobent fils ni mère. / Garde-les de la vipère / Et d’aspics au ventre rous. / Je te prie, écoute-nous. / Que ni sorcier ni poison / N’endommagent leur toison / Par parole ou par breuvage. / Qu’ils passent l’été sans rage, / Que l’automne leur soit doux. / Je te prie, écoute-nous. / Garde-nous de trop d’ardeurs / Et d’excessives froideurs. / Donne-nous la bonne année, / Force blés, force vinée, / Sans fièvre, rongne ne clous. / Je te prie, écoute-nous. / Garce nos petits vergers / Et nos jardins potagers, / Nos maisons et nos familles, / Enfants et femmes et filles, / Et leur donne bons époux. / Je te prie, écoute-nous. / Garde poules et poussins / De renards et de larcins. / Garde sauves nos avettes, / Qu’ils portent force fleurettes / Toujours en leur petits trous. / Je te prie, écoute-nous. / Fais naître force boutons / Pour engraisser nos moutons / et force feuille menue / Que paît la troupe cornue / De nos chèvres et nos boucs. / Je te prie, écoute-nous. […] / Garde nos petits ruisseaux / De souillure et de pourceaux, / Nés pour engraisser leur panse. / Pour eux tombe en abondance / Le grand des chênes secous. / Je te prie, écoute-nous. / Nos génisses au printemps / Ne sentent mouches ni taons. / Enflent de leit leurs mamelles. / Que pleines soient nos faisselles / De fromages secs et mous. / Je te prie, écoute-nous. / Nos bouviers sans murmurer / Puissent la peine endurer, / Bien repus à notre table. / Soient les bœufs dedans l’étable / Toujours de fourrage saouls. / Je te prie, écoute-nous. / Chasse loin les paresseux. / Donne bon courage à ceux / Qui travaillent, sans blessure / De cognée et sans morsure / De chiens enragés et fous. / Je te prie, écoute-nous." [1,617]

A Chemillé-sur-Dème (au sud de Villedieu), au manoir de Rebondais, sur les terres de Jehan de Loré, seigneur des Prés et de la Rebondais, on allait dans une procession plus païenne à la fontaine du Guast. C’est peut-être Ronsard qui a écrit ces quelques vers:

“Je voudrais que Bacchus t’aimât, / Fontaine à la bruyante course, / Afin qu’en vin il transformât / Pour ceux de Chemillé ta source. // Les hommes du sec Chemillé / Sont altérés comme leurs plaines. / Mais quand leur gosier est mouillé, / Ils chantent clair comme sirènes. // Témoin en est ce lieu ici / Où bien souvent ils viennent boire / Pour chasser au vent leur souci / Et l’arracher de leur mémoire. // L’homme trop sobre ne vit pas. / Lui-même en vivant il s’ennuie : / La danse, le vin, le repas / Sont les instruments de la vie.” [2-1249]

 


BLOIS, TALCY ET VENDÔME : L'AMOUR POUR CASSANDRE


 

Ronsard et Cassandre

 

DANS LA SALLE DES ÉTATS DU CHÂTEAU DE BLOIS

En 1545, Ronsard, alors jeune écuyer de vingt ans, était étudiant à Paris. Mais en même temps il suivait la Cour dans ses déplacements, ce qui, un jour d’avril, l’amena à Blois.

Le 21 avril, il assistait à une fête donnée par la Cour dans la salle des États du château. Sous les voûtes bleues semées de fleurs de lys d'or, à la lumière des falots et des torches, des jeunes filles de la région qui débutaient dans la société venaient saluer et interpréter un chant.

C’est alors que Ronsard distingua parmi elles une jeune beauté que son type florentin faisait particulièrement remarquer. Elle avait quinze ans et le garçon ne manqua pas de remarquer sa poitrine juvénile sous sa gorgerette. Elle joua du luth, chanta et dansa un branle de Bourgogne. Elle était “folâtre”, vive et gaie: Ronsard sentit en lui une petite “scintille” d'où devait “naître un grand brasier” : “Mon âme éperdue en devint folle”, dira-t-il. Elle s'appelait Cassandre…

Plus tard, il ne cessa de revivre cette scène :

“Toutes beautés à mes yeux ne sont rien / Auprès du sein qui, soupirant, secoue / Son gorgerin, sous qui doucement noue / Un petit flot que Vénus dirait sien / […] Lorsque son luth ses doigts elle embesogne / Et qu’elle dit un branle de Bourgogne / Qu’elle disait le jour où je fus pris.” [1,82]

Quand il a publié les vers que lui a inspirés cette Cassandre, les lecteurs ont pensé que ce nom – celui de la fille de Priam – était trop beau pour être vrai et il fallut que son ami Marc-Antoine Muret précise plus tard que “la dame de l’auteur s’appelle ainsi en son propre nom”. Cette Cassandre était la fille de Bernard Salviati, un banquier florentin cousin de la famille des Médicis, qui était installé à Blois, rue Saint-Lubin, près de la porte de Foix. Il était riche : il avait fondé des établissements à Paris et à Anvers, et avait prêté de l'argent au roi après la défaite de Pavie. Sa femme, Françoise, était une blésoise, fille de Guillaume Doulcet, contrôleur général des finances sous Louis XII. Elle eut quatre enfants, deux fils et deux filles, dont une qui naquit en 1531 et qu’on prénomma Cassandre, la mode étant aux prénoms pris dans l’Antiquité.

Ne cherchons pas à savoir quelle est la part de la vérité et la part de la poésie dans l’évocation de cette rencontre de Blois. Plusieurs fois, dans les poèmes publiés en 1552, 1553, 1554, Ronsard reviendra sur cet épisode et sur l'image qu'il a toujours gardée de la jeune fille qui devait marquer toute sa vie :

“Une beauté de quinze ans enfantine, / Un or frisé de maint crêpé anelet, / Un front de rose, un teint damoiselet, / Un ris qui l'âme aux astres achemine; // Une vertu de telle beauté digne, / Un col de neige, une gorge de lait, / Un coeur ja mûr en un sein verdelet, / En Dame humaine une beauté divine; // Un oeil puissant de faire jours les nuits, / Une main douce à forcer les ennuis, / Qui tient ma vie en ses doigts enfermée; // Avec un chant découpé doucement / Or' d'un souris, or' d'un gémissement, / De tels sorciers ma raison fut charmée.” [1,33]

Ronsard fit bientôt, dans une ode, le portrait de cette maîtresse si conforme à ses désirs :

“L'âge non mûr mais verdelet encore / Est l'âge seul qui me dévore / Le cœur d'impatience atteint. / Noir je veux l'œil et brun le teint, / Bien que l'œil vert toute la France adore. // J'aime la bouche imitante la rose / Au lent soleil de mai déclose, / Un petit tétin nouvelet / Qui se fait déjà rondelet, / Et s’élever dessus l’albâtre s’ose. // La taille droite à la beauté pareille / Et, dessous la coiffe, une oreille / Qui toute se montre dehors. / En cent façons les cheveux tors, / La joue égale à l'Aurore vermeille. […] // L’esprit naïf et naïve la grâce, / La main lascive, ou quelle embrasse / L’ami en son giron couché, / Ou que son luth en soit touché, / Et une voix qui même son luth passe. ” [1-944]

Ronsard était bien décidé à tenter sa chance auprès de la belle, lui qui dit ailleurs que les jeunes filles qui jouent du luth et connaissent des vers de Pétrarque sont des proies faciles pour les hommes:

“La fille prête à marier, accorde / Trop librement sa chanson à la corde / D’un pouce curieux / Et veut encore Pétrarque retenir / Afin que mieux ell’ puisse entretenir / L’amant luxurieux.” [1-1197]

Certes le nom de Cassandre n’était pas de bon augure pour un poète, la Cassandre antique ayant toujours refusé ses faveurs à Apollon. Mais déjà il rêvait de jeux amoureux avec elle, à condition toutefois que celle-ci sache se faire désirer et n’accorde pas tout tout de suite:

“Je ne voudrais avoir en ma puissance / A tous coups d'elle jouissance : / Souvent le nier un petit / En amour donne l'appétit / Et fait durer la longue obéissance. // D'elle le temps ne pourrait m’estranger, / N'autre amour, ni l'or estranger, / Ni à tout le bien qui arrive / De l'Orient à notre rive / Je ne voudrais ma brunette changer. // Lors que sa bouche à me baiser tendrait, / Ou qu'approcher ne la voudrait / Comme feignant d’être fâchée, / Ou quand en quelque coin cachée / A l’impourvu accoler me viendrait.” [1-944]

Ronsard eut bientôt la possibilité de rencontrer la jeune fille et de deviser tout un soir avec elle. C’est ce qu’il révèlera plus tard, en 1569 :

“Toujours me souvenait de cette heure première / Où jeune je perdis mes yeux en ta lumière / Et des propos qu'un soir nous eumes devisant / Dont le seul souvenir, non autre, m'est plaisant.” [2-877]

Désormais, l’image de la jeune blésoise ne le quitta plus:

“J’irai toujours et rêvant et songeant / En la douce heure où je vis l’angelette / Qui d’espérance et de crainte m’allaite / Et dans ses yeux mes destins va logeant. // Quel or ondé en tresses s’allongeant / Frappait ce jour sa gorge nouvelette / Et sus son col, ainsi qu’une ondelette / Flotte aux zéphyrs, au vent allait nageant.” [1-98]


DANS LE PARC DU CHÂTEAU DE TALCY

Bernard Salviati avait acquis la seigneurie de Talcy en 1517. Dès 1520, il avait obtenu de son suzerain la permission de doter son château d’une porte fortifiée. C’est dans ce château que Cassandre passait les étés de son enfance.

Talcy 1

photo Patrick Giraud (Wiki)

Peut-être Ronsard n’est-il jamais venu à Talcy. Pourtant c’est là qu’on peut le mieux faire revivre la première phase de son amour pour une Cassandre admirée, désirée, une Cassandre qui accepte les baisers, mais refuse le reste. On peut donc imaginer des visites de Ronsard à Talcy dans les étés 1545 et 1546 et utiliser ses poèmes pour commencer à développer ce qu’on pourrait appeler le roman des amours de Ronsard et de sa Cassandre.

Ces amours ont commencé par des baisers échangés dans la cour auprès du puits, dans le jardin fleuri de roses, près du pigeonnier, ou au fond du parc. Belle occasion pour Ronsard d’imiter les “basia”, ces poèmes en latin sur le thème du baiser que le néerlandais Jean Second venait de faire paraître en 1541:

“D’un baiser humide, ores / Les lèvres pressez-moi. / Donnez m’en mille encores : / Amour n’a point de loi, / A sa grand’ déité / Convient l’infinité. // Ha, vous m’avez, maîtresse, / De la dent entamé / La langue enchanteresse / De votre nom aimé. / Quoi ? est-ce là le prix / Du labeur qu’elle a pris ? // Elle qui vos louanges / Mignonnement vantait / Et aux peuples étranges / Vos mérites chantait / Ne faisant l’air sinon / Bruire de votre nom. […] // De vos tétins d’ivoire / Reliques d’Orient / Éternisait la gloire / Et de votre œil riant. / Pour la récompenser / On la vient offenser ?” [1-688]

“Nymphe aux beaux yeux, qui souffles de ta bouche / Une Arabie à qui près s’en approuche, / Pour déraciner mon émoi / Cent mille baisers donne-moi. // Donne les moi, çà, que je les dévore. / Tu fais la morte ; il m’en faut bien encore, / Redonne m’en deux milliers donc, / Et un sur tous qui soit plus long // Que n’est une onde en longueur étendue / Dessous le vent d’un grand brande épandue. / Ainsi ma Cassandre vivons, / Puisque les doux ans nous avons. […] // Et cependant que l’âge nous convie / De nous ébattre, égayons notre vie : / Ne vois-tu le temps qui s’enfuit / Et la vieillesse qui nous suit ?” [1-807]

Ronsard utilisa souvent cet argument pour convaincre les femmes de lui céder : profitez de la vie avant que la vieillesse ne vous touche. On le retrouve dans une belle ode à Cassandre qu’il a publiée en 1553 :

“Mignonne, allons voir si la rose / Qui, ce matin, avait déclose / Sa robe de pourpre au soleil / A point perdu, cette vêprée / Les plis de sa robe pourprée / Et son teint au vôtre pareil. // Las, voyez comme en peu d’espace / Mignonne, elle a dessus la place / Las, las, ses beautés laissé choir ! O vraiment marâtre Nature / Puisqu’une telle fleur ne dure / Que du matin jusques au soir ! // Donc, si vous me croyez, mignonne, / Tandis que votre âge fleuronne / En sa plus verte nouveauté / Cueillez, cueillez votre jeunesse : / Comme à cette fleur la vieillesse / Fera ternir votre beauté.” [1-667]

Mais Ronsard n’était pas homme a se contenter de baisers, même de ces baisers “humides” que donnait Cassandre en vraie fille d’Italie. Il en voulait plus et savait ce qu’il voulait: “Heureux le fils dont grosse elle sera / Mais plus heureux celui qui la fera / Et femme et mère, en lieu d’une pucelle.” [1-96]. Paraphrasant une ode d’Horace, il évoque une jeune fille vierge, encore craintive, mais “tempestiva viro” (juste à point pour l’homme), et qui, à quinze ans, est en âge, comme il le dit, d’être “fendue”.

“Tu me fuis d'une course vite / Comme un faon qui les loups évite, / Allant les mamelles chercher / De sa mère, pour se cacher, / Sautelant de frayeur, ce semble, / Si un rameau le vient toucher : / Car, pour le moindre bruit que fasse / D'un serpent la glissante trace / Et de genoux et de coeur tremble. / Mais ma vie, et mon âme ensemble / Ne laissent de suivre tes pas. / Comme un lion je ne cours pas / Après toi, pour te faire outrage. / Mets donc, ma mignonne, un peu bas / La cruauté de ton courage. / Et toi, jà d'âge pour te fendre, / Laisse ta mère, et viens apprendre / Combien l'amour donne d'ébats.” [1-972]

Pourtant Ronsard n’avait aucune chance : puîné sans ressources, tonsuré de surcroît, il ne pouvait être agréé par la famille Salviati, qui ne tarda pas à chercher un mari pour leur Cassandre. L’élu fut un homme de petite noblesse dont le château se situait à mi-chemin entre Blois et Vendôme : Jean de Peigné, seigneur de Pray, héritier féodal d’une charge de maître des Eaux et Forêts du duché de Vendôme. Le mariage eut lieu le 23 novembre 1546.

Ainsi Cassandre, à quinze ans, se retrouva dame de Pray. Et Ronsard n’avait plus qu’à quitter le Vendômois, en mettant dans ses vers l’image, sans doute idéalisée, des beautés de la jeune fille.

Dans l’été 1547, Ronsard voyagea jusqu’en Gascogne. Puis il s’installa à Paris pour reprendre des études. Même si sa Cassandre était mariée, il décida de la présenter à ses amis comme sa “maîtresse” (tout étudiant se devait alors d’avoir une maîtresse). C’est ce qu’il fit lors d’un pique-nique dans le village d’Arcueil, près de Paris, en juillet 1549, lorsque ses amis étudiants décidèrent que chacun devrait boire autant de coupes qu’il y avait de lettres dans le nom de sa maîtresse : Ronsard avala donc neuf coupes de vin. “Neuf fois au nom de Cassandre / Je vais prendre / Neuf fois du vin du flacon / Afin de neuf fois le boire / En mémoire / Des neuf lettres de son nom.” [2-832]

Et, depuis ce jour, Ronsard fut à jamais pour ses amis – et pour ses lecteurs – l’amant de Cassandre.


AU VILLAGE DE PRAY

Ainsi donc c’est un autre qui possédait cette Cassandre que Ronsard désirait tant. Un poème dit cela sous une forme allégorique: dans un bois, Ronsard aperçoit la jeune fille ; il s’apprête à lui dire son amour lorsque surgit un Centaure qui s’empare d’elle, la prend en croupe et l’emporte. Dans un autre poème Cassandre est comme une perle au fond d’une eau pure qu’il était sur le point de saisir lorsqu’un autre, surgi à l’improviste, vint s’en emparer:

“Sous le cristal d’une argenteuse rive / Au mois d’avril une perle je vis / Dont la clarté m’a tellement ravi / Qu’en mes discours autre penser n’arrive. // Sa rondeur fut d’une blancheur naïve / Et ses rayons treluisaient à l’envi / Son lustre encor ne m’a point assouvi, / Ni ne fera tant qu’au monde je vive. // Cent et cent fois, pour la pêcher à bas, / Tout recoursé, je dévalle le bras / Et jà dejà content je la tenoie // Sans un archer qui, du bout de son arc, A front penché me plongeant sous le lac / Frauda mes doigts d’une si douce proie.” [1-70]

L'église de Pray

Le château de Pray, où Cassandre est venue vivre avec Jean de Peigné, a disparu aujourd’hui, mais on en connaît bien l’emplacement. C’est là que, même après son mariage, Ronsard a pu quelquefois rencontrer Cassandre avec son mari.

Ils se sont revus aussi à l’occasion de fêtes où Ronsard guettait l’apparition d’une Cassandre toujours séduisante avec “ses cheveux tors à la façon d’une folâtre italienne”. Il se sont revus dans une fête donnée par le duc de Vendôme dans l’hiver de 1549 au château de Montoire, fête à laquelle assistait Jean de Peigné comme maître des Eaux et Forêts du duc.

“Je vis ma Nymphe entre cent demoiselles / Comme un croissant par les menus flambeaux / Et de ses yeux plus que les astres beaux / Faire obscurcir la beauté des plus belles. […] // Si qu’en dépit de l’hiver froidureux / Un beau printemps s’engendra de sa face.” [1-81]

Si on en croit les poèmes, Ronsard aurait été reçu à plusieurs reprises au manoir de Pray, ou plutôt, comme on orthographiait alors, au manoir de Pré, ce qui lui permit de glisser quelques allusions discrètes à cette demeure où, revoyant sa Cassandre, il avait toujours le secret espoir de la conquérir. On remarque en effet que le mot “pré” revient étonnamment souvent dans les poèmes. Il écrit par exemple : “Ni voir flamber au point du jour les roses / Ni lys planté sur le bord d’un ruisseau / […] Ni antre vert de mousse tapissé / […] Tant de plaisirs ne me donnent qu’un Pré / Où sans espoir mes espérances paissent.” [1-54]

De ses séjours à Pray, Ronsard a rapporté quelques images de Cassandre. On la voit, vêtue d’une simple “vertugade”, fabriquant une couronne avec des fleurs cueillies dans les champs. On la voit dehors par un temps d’orage. On la voit, les soirs d’été, broder ou jouer du luth devant l’entrée du château.

“L’homme est vraiment ou de plomb ou de bois / S’il ne tressaut de crainte et de merveille / Quand face à face il voit ma nonpareille / Ou quand il oit les accords de sa voix, // Ou quand, pensive, aux jours des plus beaux mois / la voit à part (comme un qui se conseille) / Tracer les prés, et d’une main vermeille / Trier de rang les fleurettes de choix ; // Ou quand l’été, lorsque le chaud s’avale / Au soir, à l’huis, il la voit, qu’elle égale / La soie à l’or d’un pouce ingénieux // Puis de ses doigts, qui les roses effacent / Toucher son luth et, d’un tour de ses yeux, / Piller les cœurs de mille hommes qui passent.” [1-134]

On voit aussi Ronsard faisant quelques assauts d’escrime avec le mari: un jour il en reçut une légère blessure au bras, ce qui lui donna le plaisir d’être soigné par sa Cassandre :

“En escrimant un démon m’élança / Le mousse fil d’une arme rabattue / Qui de sa pointe aux autres non pointue / Jusques à l’os le coude m’offensa. // Ja tout le bras à saigner commença / Quand par pitié la beauté qui me tue / De l’étancher soigneuse s’évertue / Et de ses doigts ma plaie elle pansa. […]” [1-114]

En 1551, Cassandre et son mari passèrent quelque temps à la Possonnière. Les deux frères Ronsard organisèrent pour eux des chasses dans la forêt de Gâtine. Au cours de l’une d’entre elles Cassandre fut griffée par une ronce et de son sang serait née la fleur appelée gantelée pourpre (pour les botanistes “cassandra calyculata”).

Ce séjour de Cassandre a été une fête pour Ronsard. Lorsqu’elle partit, il trouva la Possonnière bien vide : “Veuve maison des beaux yeux de ma dame / Qui près et loin me paissent de douleur / Je te compare à quelque pré sans fleur / A quelque corps orphelin de son âme…” [1-121]

Seule le réconfortait la pensée de cette terre de Pray où séjournait la jeune femme : “[…] Ja près du Loir entre cent mille fleurs / Saoulé d’ennuis, de regrets et de pleurs / J’eusse mis fin à mon angoisse forte // Sans quelque dieu qui mon oeil va tournant / Vers le pays où tu es séjournant / Dont le bel air sans plus me réconforte.” [1-105]

Lors de ses séjours au château de Pray, Ronsard avait pu constater que Cassandre n’était pas heureuse en ménage, que les disputes étaient fréquentes et que souvent elle pleurait. On sait d’ailleurs que la “vraie” Cassandre de Pré a été assez vite séparée de biens de son mari. Trois poèmes au moins évoquent cette Cassandre victime de celui que Ronsard appelle “un sot Vulcain ingrat et sans pitié”.

Mais un jour, grande nouvelle : Jean de Peigné, pour être plus près du duc Antoine de Bourbon et de Jeanne d’Albret son épouse, décida enfin de venir s’installer à Vendôme : “Puisqu'il te plaît (bien que tard) de vouloir / Changer ton Loire au séjour de mon Loir, / Voire y fonder ta demeure choisie / En ma faveur le ciel te guide ici.” [1-133]

Ronsard espéra que ce rapprochement favoriserait ses amours, car il avait, dès 1550, loué une maison à Vendôme.


AUX FONTAINES DE COURTIRAS

Des allusions de Ronsard et les indications que donne son commentateur Claude Binet permettent de situer la “demeure choisie” de Cassandre en aval de Vendôme, à Courtiras, au lieu dit le “Pavillon des Fontaines” (qui doit son nom à une fontaine divisée en deux bassins, qui existe toujours, dont l'eau a été considérée comme souveraine pour guérir les maladies des yeux).

photos jn-1987

On ne sait rien de cette demeure de Jean de Peigné à Courtiras et on ne peut que l’imaginer, comme le fait Jeanne Bourin dans son roman Les Amours blessées.

Jean de Peigné étant souvent requis loin de Vendôme par les obligations de sa charge, Ronsard a pu faire de fréquentes visites à Courtiras, où les baisers et les rires recommencèrent, comme à Talcy. Du Bellay, qui était dans la confidence de la retraite de son ami à Vendôme, en porte témoignage dans un poème des Regrets : “Ainsi donc tu jouis du repos bienheureux, / Et, comme font là-bas ces doctes amoureux / Bien avant dans un bois te perds avec ta dame: / Tu bois le long oubli de tes travaux passés / Sans plus penser à ceux que tu as délaissés…” [17]

Les poèmes de Ronsard sont riches de tableaux familiers mettant en scène Cassandre à Courtiras : Cassandre prenant dans son lit son petit chien, lequel ne connaît pas son bonheur; Cassandre se coiffant le matin; Cassandre faisant des confitures pour Ronsard. Comme elle sait en outre qu’il adore les fraises à la crème, elle va en ramasser dans le bois voisin et c’est ainsi qu’elle faillit marcher sur une vipère. Un jour qu’elle était malade, elle fit appel à un médecin de Vendôme et Ronsard s’énerva à la pensée de cet homme venant “soir et matin, / Sans nul propos tâtonner le tétin, / Le sein, le ventre et les flancs de s'amie.” [1-216].

Scène réelle ou fantasme du poète, voici Cassandre se baignant nue dans la fontaine, devant un Ronsard en émoi (pour brouiller les pistes, il a situé cette scène à la fontaine Bellerie).

“[…]O beau cristal murmurant / Que le ciel est azurant / D'une belle couleur bleue, / Où ma dame toute nue / Lava son beau teint vermeil / Qui retenait le soleil, / Et sa belle tresse blonde / Tresse aux zéphyrs vagabonde […] / C'est toi, belle fontainette, […] / Qui dans ta douce ondelette / As baigné ses deux beaux pieds, / Pieds de Thétis déliés, / Et son beau corps qui ressemble / Aux lys et roses ensemble, / Corps qui, pour l'avoir vu nu, / M'a fait Actéon cornu, / Me transformant ma nature / En sauvagine figure. […] / C'est toi qui laves sa hanche, / Sa grève et sa cuisse blanche, / Et son ** qui ne fait encor / Que se friser de fils d'or. […]” [1-893]

Désormais Ronsard ne cesse de produire des poèmes pour détailler les beautés de Cassandre, sa chevelure ornée de perles, sa poitrine qui se meut doucement sous son gorgerin… Lui qui se moquait autrefois des vers de Pétrarque ressent désormais les joies et les tourments de l’amour qu’il s’exerce à mettre en vers dans une longue série de sonnets que Cassandre, flattée d’être ainsi la muse d’un poète, se plaît à chanter en s’accompagnant de son luth, ce qui comble Ronsard de bonheur:

“[…] Je suis vraiment heureux et plus qu’heureux / De vivre aimé et de vivre amoureux / De la beauté d’une dame si belle // Qui lit mes vers, qui en fait jugement / Et qui me donne à toute heure argument / De soupirer heureusement pour elle.” [1-142]

Evidemment l'appétit amoureux de ce garçon de vingt-six ans se réveillait dans cette intimité avec la jeune femme. Il voulait bien pétrarquiser dans ses vers, mais, dans la vraie vie, il aspirait à des preuves d’amour plus concrètes. Et les allusions mythologiques voilent à peine le désir qui le tient :

“Je voudrais bien richement jaunissant / En pluie d’or goutte à goutte descendre / Dans le beau sein de ma belle Cassandre / Lorsqu’en ses yeux le somme va glissant. // Je voudrais bien en taureau blandissant [caressant] / Me transformer pour finement la prendre / Quand elle va par l’herbe la plus tendre / Seule à l’écart mille fleurs ravissant. // Je voudrais bien, afin d'aiser ma peine, / Etre un Narcisse et elle une fontaine / Pour m'y plonger une nuit à séjour. // Et voudrais bien que cette nuit encore / Durât toujours sans que jamais l’Aurore / D’un front nouveau nous rallumât le jour.” [1-34]

Mais, si les yeux de Cassandre disent oui, sa bouche dit non. Alors, comme à Talcy, il essaie de convaincre la jeune femme en évoquant la vieillesse qui va venir.

“[…] Pourquoi doncque, quand je veux / Ou mordre tes beaux cheveux, / Ou baiser ta bouche aimée, / Ou toucher à ton beau sein, / Contrefais-tu la nonnain / Dedans un cloître enfermée ? […]// Donque, tandis que tu vis, / Change, maîtresse, d'avis, / Et ne m'épargne ta bouche. / Incontinent tu mourras, / Lors tu te repentiras / De m'avoir été farouche. // Ah, je meurs ! Ah, baise-moi ! / Ah, maîtresse, approche-toi ! / Tu fuis comme faon qui tremble. / Au moins souffre que ma main / S'ébatte un peu dans ton sein / Ou plus bas, si bon te semble.” [1-93]

Tout à coup, en mars 1552, autre grande nouvelle : entraîné par son beau-frère Jean Salviati, le mari de Cassandre décide de répondre à l'appel du roi et de partir à la conquête des Trois-Evêchés. Dès lors Ronsard se remet à espérer et ses imaginations deviennent franchement érotiques :

“Mais par sus toute chose / Je veux mourir es amoureux combats / Souflant l’amour qu’au cœur je porte enclose / Toute une nuit au milieu de tes bras.” [1-47] Malgré les réticences de la femme, Ronsard conserve l'espoir d'arriver à ses fins : “Je sens venir le jour / Que ma maîtresse, après si long séjour / Voyant le soin qui ronge ma pensée, / Toute une nuit, folâtrement m'ayant / Entre ses bras, prodigue, ira payant / Les intérêts de ma peine avancée.” [1-47]

Et ce moment tant espéré va enfin arriver…


A VENDÔME, DANS LE "PARC RONSARD"

 

C’est à une à une centaine de mètres de l'église de la Madeleine, non loin de l'hôtel du Bellay, que Ronsard a loué une maison à Vendôme (une plaque surmontée de son buste en rappelle encore aujourd’hui l’emplacement approximatif).

Cassandre, après avoir longtemps résisté, a fini par céder, au printemps de 1552. Alors qu’elle n’avait toujours pas d’enfant après six ans de mariage, elle se serait donnée à Ronsard dans une “chambrette” de sa demeure vendômoise. Il le dit à mots couverts dans un sonnet où il se compare à un marin qui, après avoir souffert mille maux, arrive enfin au port :

“O de nepenthe et de liesse pleine / Chambrette heureuse, où deux heureux flambeaux / Les plus ardents du ciel et les plus beaux / Me font escorte après si longue peine. // Or je pardonne à la mer inhumaine, / Aux flots, aux vents, la traison de mes maux, / Puisque, par tant et par tant de travaux, / Une main douce à si doux port me mène. // Adieu tourmente, adieu naufrage, adieu, / Vous flots cruels, aïeux du petit dieu [Cupidon] / Qui dans mon sang a sa flèche souillée. // Ores, ancré dedans le sein du port, / Par vœu promis, j’appends dessus le bord / Aux dieux marins ma dépouille mouillée.” [1-449]

Un autre poème évoque la “petite mort” qu’il éprouvait alors dans les bras de sa Cassandre et la mauvaise pensée qui l’obsédait dans ces moments : Jean de Peigné, encore dans la fougue de la jeunesse et incapable de maîtriser son ardeur guerrière, pourrait bien perdre la vie dans la guerre contre les Espagnols.

“Si je trépasse entre tes bras, ma dame / Il me suffit, car je ne veux avoir / Plus grand honneur, sinon que de me voir / En te baisant, dans ton sein rendre l’âme. // Celui que Mars horriblement enflamme / Aille à la guerre et manque de pouvoir / Et jeune d’ans, s’ébate à recevoir / En sa poitrine une espagnole lame. // Mais moi, plus froid, je ne requiers sinon / Après cent ans, sans gloire et sans renom / Mourir oisif en ton giron, Cassandre.” [1-64]

Dans l’été de 1552, Cassandre fit de fréquentes visites rue Saint-Jacques. Elle était enceinte (de fait la “vraie” Cassandre mit au monde une fille au début de 1553). Au mois de juin, malade, elle passa cinq jours dans la maison de Ronsard et celui-ci dut consulter son ami Nicolas Denisot pour trouver les plantes capables de la guérir. “O Somme […] viens dessous ton aile / Couver un peu les yeux, les tempes et le front / De Cassandre malade.” [1,844]

Lorsque la jeune femme put regagner Courtiras, Ronsard fut tout ému de se retrouver seul dans le lit où la jeune femme était restée couchée.

“Dedans le lit où mal sain je repose / Presque en langueur ma dame trépassa / Au mois de juin quand la fièvre effaça / Son teint d’œillets et ses lèvres de rose. / Une vapeur avec sa fièvre éclose / Entre les draps son venin délaissa / Qui par destin diverse me blessa / D’une autre fièvre en mes veines enclose. / L’un après l’autre elle avait froid et chaud / Le froid, le chaud jamais ne me défaut.” [1,117]

On était alors en juin 1552. Malheureusement pour les deux amants, la possession des Trois-Evêchés étant définitivement acquise, Henri II, après plusieurs victoires, licencia ses troupes le 26 juillet et Jean de Peigné revint à Courtiras. Ronsard n’avait donc eu qu’un peu plus de deux mois pour profiter de sa Cassandre et il pesta contre cette trêve dans les combats, souhaitant même que la guerre reprenne pour que Jean Salviati et surtout Jean de Peigné soient rappelés aux armées.

“J’ai vécu deux mois ou trois / Mieux fortuné que les rois / De la plus fertile Asie / Quand ma main tenait saisie / Celle qui tient dans ses yeux / Je ne sais quoi qui vaut mieux / Que les perles indiennes / Ou les masses midiennes [lingots du roi Midas]. / Mais depuis que deux guerriers / Deux soldats aventuriers / Par une trêve mauvaise / Sont venus corrompre l’aise / De mon plaisir amoureux / J’ai vécu plus malheureux / Qu’un empereur de l’Asie / De qui la terre est saisie. […] / Las, si quelque hardiesse / Enflamme votre jeunesse / […] Allez, bienheureux gendarmes / Allez et vêtez les armes / Secourez la fleur de lys […] / Il ne faut pas que l’hiver / Vous engarde d’arriver / Où la bataille se donne / Où le roi même en personne / Plein d’audace et de terreur / Epouvante l’empereur / Tout blanc de crainte peureuse / Dessus les bords de la Meuse.” [2-853]

Ronsard comprit qu'il devait s'éloigner. Un sonnet contient son regret de toutes les beautés de Cassandre.

“O doux parler, dont l'appât doucereux / Nourrit encore la faim de ma mémoire, / Ô front, d'Amour le trophée et la gloire, / Ô ris sucrés, ô baisers savoureux ; // Ô cheveux d'or, ô coteaux plantureux / De lis, d'oeillets, de porphyre et d'ivoire, / Ô feux jumeaux dont le ciel me fit boire / A si longs traits le venin amoureux ; // Ô vermillons, ô perlettes encloses, / Ô diamants, ô lis pourprés de roses, / Ô chant qui peut les plus durs émouvoir, // Et dont l'accent dans les âmes demeure. Et dea, beautés, reviendra jamais l'heure / Qu'entre mes bras je vous puisse r'avoir ?” [1,51]

N’ayant pas le courage de le faire lui-même, il chargea tout le pays vendômois de dire adieu à sa maîtresse:

“Ciel, air et vents, plains et monts découverts, / Tertres fourchus et forêts verdoyantes, / Rivage torts et sources ondoyantes, / Taillis rasés et vous bocages verts, // Antres moussus à demi front ouverts, / Prés, boutons, fleurs et herbes rosoyantes [mouillées de rosée], / Coteaux vineux et plages blondoyantes, / Gâtine, Loir, et vous mes tristes vers // Puisqu’au partir, rongé de soin et d’ire / A ce bel œil l’adieu je n’ai su dire / Qui près et loin me détient en émoi, // Je vous supplie, ciel, air, vents, monts et plaines / Taillis, forêts, rivages et fontaines / Antres, prés, fleurs, dites-le lui pour moi.” [1-57]

Il rejoignit donc Paris où ses amis commençaient à s'étonner de sa longue absence et de son goût pour la campagne vendômoise.

Mais, dès lors, veuf dans son “lit désert”, il ne cessait de rêver à Cassandre.

“Bien que les champs, les fleuves et les lieux, / Les monts, les bois que j'ai laissés derrière / Me tiennent loin de ma douce guerrière, / Astre fatal d'où s'écoule mon mieux // Quelque démon par le congé des cieux, / Qui présidaient à mon ardeur première, / Conduit toujours d'une aile coutumière / Sa belle image au séjour de mes yeux. // Toutes les nuits, impatient de hâte, / Entre mes bras je rembrasse et retâte / Son vain portrait en cent formes trompeur. // Mais quand il voit que content je sommeille, / Moquant mes bras il s'enfuit, et m'éveille, / Me laissant plein de vergogne et de peur.” [1-124]

« Il faisait chaud, et le somme coulant / Se distillait dans mon âme songearde, / Quand l'incertain d'une idole gaillarde / Fut doucement mon dormir affolant. // Penchant sous moi son bel ivoire blanc / Et mi-tirant sa langue frétillarde, / Me baisottait d'une lèvre mignarde, / Bouche sur bouche et le flanc sur le flanc. // Que de corail, que de lis, que de roses, / Ce me semblait, à pleines mains décloses, / Tâtai-je lors entre deux maniements? // Mon dieu, mon dieu, de quelle douce haleine, / De quelle odeur était sa bouche pleine, / De quels rubis et de quels diamants!” [1-125]

Ronsard ne revit Cassandre que bien plus tard, en avril 1554. Il fut alors tout surpris de la froideur de l'accueil qu’elle lui fit :

"A mon retour (hé, je m'en désespère!) / Tu m'as reçu d'un baiser tout glacé, / Froid, sans saveur, baiser d'un trépassé, / Tel que Diane en donnait à son frère, // Tel qu'une fille en donne à sa grand mère, / La fiancé en donne au fiancé, / Ni savoureux, ni moiteux, ni pressé. / Et quoi, ma lèvre est-elle si amère ? // Ha, tu devrais imiter les pigeons / Qui, bec en bec, de baisers doux et longs / Se font l'amour sur le haut d'une souche. // Je te supplie, maîtresse, désormais / Ou baise moi la saveur en la bouche, / Ou bien du tout ne me baise jamais.” [1-331]

Il s’étonna de l’attitude de la jeune femme:

“[…] Dites, maîtresse, eh ! je vous ai-je fait ? / Eh ! pourquoi las ! m’êtes-vous si cruelle ? / Ai-je failli de vous être fidèle ? / Ai-je envers vous commis quelque forfait ?" [1-280]

Que c'était-il donc passé ? Tout simplement Cassandre avait eu connaissance des recueils des poèmes que Ronsard avait publiés en 1552-1553 : les deux éditions des Amours et les Folastries. Et elle eut l'impression que Ronsard venait de révéler tous les secrets de leur liaison.

En effet maints détails permettaient, au moins aux lecteurs blésois ou vendômois, de reconnaître Cassandre de Peigné, dame de Pray, derrière la Cassandre des poèmes : les textes disaient qu’elle était d’origine italienne, citaient la date exacte de leur rencontre à Blois et suggéraient un rapport entre elle et un “Pré”. Bien plus, on trouvait, en tête de l’édition de 1552 des Amours, le portrait de Cassandre avec les seins découvert et l’indication exacte de son âge en 1551 (20 ans).

Pourquoi les lecteurs n’auraient-ils pas pris à la lettre les évocation de leurs ébats amoureux, même s’ils n’étaient peut-être que littérature ? Cassandre a pu être choquée par bien des textes, et même horrifiée par ce poème dans lequel Ronsard fait hommage au sexe de la jeune femme, sa “vermeillette fente”, qui, dit-il, lui aurait été offert pendant quatre nuits.

Et il y avait pire : Cassandre, au début de 1553, avait eu une fille, qu’elle avait appelée également Cassandre. Celle-ci était née après sept années de mariage et… une dizaine de mois après le départ du mari ; un simple calcul permettait donc aux mauvais esprits d'imaginer que l'enfant avait été conçu pendant que Jean de Peigné était aux armées. De là à dire que cette petite Cassandre était une fille de Ronsard…

Il ne restait donc plus à Ronsard qu’à confesser sa faute:

“Je t’ai offensée, maîtresse / Esciemment, je le confesse, / Je t’ai offensée et ne puis / Mériter pardon, tant je suis / Coupable d’une horrible faute. / Hé Dieu du ciel, elle est si haute / Qu’en moi péché je ne puis voir / Que le remords d’un désespoir.” [1-986]

Pourtant il ne cessait de pester contre ce mari trop gênant :

“Au plus profond de ma poitrine morte, / Sans me tuer une main je reçois / Qui me pillant entraîne avecque soi / Mon coeur captif, que maîtresse elle emporte. // Coutume inique et de mauvaise sorte, / Malencontreuse et misérable loi, / Tu m’as tué,, tant tu es contre moi, / Loi sans raison, misérablement forte. // Faut-il que veuf, seul entre mille ennuis, / Mon lit désert je couve tant de nuits. / Hà, que je porte et de haine, et d'envie // A ce Vulcain ingrat, et sans pitié, / Qui s'opposant aux rais de ma moitié, / Fait éclipser le Soleil de ma vie.” [1-127]

La rupture était inévitable. Il l’accepta avec élégance et même un peu d’humour:

“Bien que vous surpassiez en grâce et en richesse / Celles de ce pays et de toute autre part, / Vous ne devez pourtant, et fussiez-vous princesse, / Jamais vous repentir d'avoir aimé Ronsard. // C’est lui, dame, qui peut, avecque son bel art, / Vous affranchir des ans et vous faire déesse. // Il vous promet ce bien, car rien de lui ne part / Qui ne soit immortel, son siècle le confesse. // Vous me réponderez qu'il est un peu sourdaut / Et que c'est déplaisir en amour parler haut. / Vous dites vérité, mais vous celez après / Que lui, pour vous ouïr, s'approche à votre oreille, / Et qu'il baise à tous coups votre bouche vermeille / Au milieu des propos, d'autant qu'il en est près.” [1-273]

Quant à lui, il savait tout ce qu'il avait gagné dans ces dix années de sa liaison avec Cassandre. Dans une ode devenue célèbre "Quand je suis vingt ou trente mois / Sans retourner en Vendômois", il remercie Cassandre de lui avoir fait connaître les émotions du désir et de l'amour, celles qui donnent du prix à la vie :

"Je ne voudrois / Avoir été ni roc, ni bois, / Antre ni onde, pour défendre / Mon corps contre l'âge emplumé, / Car, ainsi dur, je n'eusse aimé / Toi qui m'as fais vieillir, Cassandre." [1,806]

 


DANS LA RÉGION DE BOURGUEIL : L'AMOUR POUR MARIE


 

A L'ABBAYE DE BOURGUEIL

L’abbé commendataire de l’abbaye de Bourgueil était, depuis 1541, Charles de Pisseleu, frère de la duchesse d’Étampes, Anne de Pisseleu, favorite de François Ier. L’abbaye possédait des jardins dominant le ruisseau du Changeon. Ils avaient été célébrés en vers au XIe siècle par l'abbé Baudry. Le prédécesseur de Charles de Pisseleu, Philippe Hurault de Cheverny, les avait totalement remaniés. Ces jardins étaient célèbres pour leurs roses.

 

Ronsard trouvait à Bourgueil de quoi satisfaire ses goûts d’épicurien : une table pourvue de gibier de la forêt et des lamproies de Loire, du vin issu des vignobles de l’abbaye et, nous le verrons, une “pucelle de quinze ans” peu farouche.

C’est sans doute le vin de Bourgueil qui lui a inspiré de nombreux vers bachiques :
– “L’homme sot qui lave sa panse / D’autre breuvage que du vin / Mourra d’une mauvaise fin.” [1,899]
– “Toutes les fois que l’envie / Te prendra de boire, rebois. / Bois souvent; aussi bien la vie / N’est pas si longue que le doigt.”
[1,897]
– “Il vaut mieux ivre se coucher / Dans le lit que mort dans la tombe.”
[1,826]

Bien des poèmes de Ronsard sont une invitation à jouir de la vie :
– “Aimons, moissonnons nos désirs, / Passons l’amour de veine en veine : / Incontinent la mort prochaine / Viendra dérober nos plaisirs.” [1,914]
– “Il faut empoigner le plaisir / Pendant ce mois de mai, où l’âge et le loisir / Réveillent notre sang qui jeunement bouillonne, / Et aux plaisirs mignards tous nos sens aiguillonne.”
[2,340]

Ronsard venait à Bourgueil surtout pour chasser. Selon Claude Binet, “il se plaisait ordinairement à Bourgueil à cause du déduit de la chasse, auquel il s’excerçait volontiers et où, pour cet exercice, il faisait nourrir des chiens que le feu roi Charles lui avait donnés, ensemble un faucon et un tiercelet d’autour.”

Il s’y livrait aussi à d’autres activités physiques: tir à l’arquebuse, escrime, jeu de paume, jeu de balle, natation, course:

“Je ne suis point oisif, et ne l'ai point été: / Toujours la hacquebute ou la paume champêtre / Ou l'escrime qui rend une jeunesse adextre / Me tient en doux travail tout le jour arrêté. // Ores le chien couchant, ores la grande chasse, / Ores un gros ballon bondissant en la place, / Ores nager, lutter, voltiger et courir // M'amusent sans repos.” [1-194]

En fait, toute cette activité avait pour but d’oublier son amour pour Cassandre. Pourtant, dit-il, “plus je m'exercite, / Plus Amour naît dans moi, et plus je sens nourrir / Son feu.” [1-194].

Car, même s’il avait rompu avec elle, Ronsard continuait à proclamer son amour vieux de plus de neuf ans:

“Or j'aime bien, je le confesse, / Et plus j'irai vers la vieillesse / Et plus constant j'aimerai mieux. / Je n'oublierai, fussai-je en cendre, / La douce amour de ma Cassandre, / Qui loge mon coeur dans ses yeux.” [1-159]

Même en Anjou, tout lui rappelait sa belle Vendômoise:

“Si j'aperçois quelque champ qui blondoie / D'épis frisés au travers des sillons, / Je pense voir ses beaux cheveux de soie / Refrisotés en mille crépillons. […] Quand j'aperçois la rose sur l'épine / Je pense voir de ses lèvres le teint. / Mais la beauté de l'une au soir décline, / L'autre beauté jamais ne se déteint. / Quand j'aperçois des fleurs dans une prée / S'épanouir au lever du soleil, / Je pense voir de sa joue pourprée / Et de son sein le beau lustre vermeil. […] Si j'entends bruire une fontaine claire, / Je pense ouïr sa voix dessus le bord, / Qui se plaignant de ma triste misère / M'appelle à soi pour me donner confort.” [1-179]

En fait, il ne désespérait pas de pouvoir renouer avec Cassandre : “Si ne dis pas, s(i) elle voulait un jour / Entre ses bras me guérir de l'amour / Que son présent bien à gré je ne prisse.” [1-279].

D’ailleurs il avait pu la revoir au début de 1559, au château de Meudon, lors du mariage de Claude de France (fille d'Henri II) et de Charles de Lorraine. Comme aumônier et conseiller du roi, il avait été chargé de l'organisation des festivités. Jean Salviati, surintendant de la maison de Charles de Lorraine, et Jean de Peigné, un de ses quatre maîtres d'hôtel, étaient forcément présents. Dans les textes qu’il avait composés pour la circonstance, Ronsard dissimula de courts messages que Cassandre allait entendre et que seule elle pourrait comprendre.

Il était alors occupé à préparer la première édition collective de ses œuvres (1560), faisant soigneusement disparaître tout ce qui pourrait porter atteinte à l'honneur de Cassandre. Il publia même un poème de rupture avec Cassandre, proclamant qu’il n’a jamais rien obtenu d’elle:

“Cherche, Cassandre, un poète nouveau / Qui après moi se rompe le cerveau. / […] Or pour t'avoir consacré mes écrits, / Je n'ay gagné sinon des cheveux gris, / La ride au front, la tristesse en la face, / Sans mériter un seul bien de ta grâce.” [1-461]

Désormais, dit-il, il renonce à l’amour-passion, mais sans renoncer pour autant aux femmes. Il confesse en effet qu’il ne peut vivre sans amours : “Maintenant je poursuis toute amour vagabonde, / Ores j'aime la noire, ores j'aime la blonde, / Et, sans amour certaine en mon coeur éprouver, / Je cherche ma fortune où je la puis trouver.” [2-307]

Pourtant, amené à composer des vers de commande pour les fêtes de Fontainebleau de février 1564, auxquelles la dame de Pray devait assister, sachant qu’elle allait écouter les vers de son “ami”, il y glissa encore une fois des allusions à leur amour. Dans une élégie écrite en 1564 pour le compte du prince de Condé, il semble même lancer un nouvel appel à Cassandre, lui promettant que, cette fois, il saurait être discret:

“Las, si ma servitude et ma longue amitié / Méritaient à la fin de vous quelque pitié, / S'il vous plaisait, de grâce, alléger mon martyre, / Me donnant le guerdon que tout amant désire, / Je serais si discret recevant ce bonheur, / Je serais si fidèle à garder votre honneur, / Que nous deux seulement saurions ma jouissance, / Dont le seul souvenir me fait Dieu quand j'y pense.” [2-1402]


DEVANT LE MANOIR DU PIN À PORT-GUYET

En 1554. Ronsard se disait toujours amoureux d'une Cassandre désormais inflexible. C’est pour lui permettre d'oublier cette “vieille et trop ingrate amitié”, pour l'amener à ne plus “s'empêtrer es liens d'amour”, que son ami Rémi Belleau l’accompagna à l’abbaye de Bourgueil.

Là, un soir, à la nuit tombante, Ronsard vit trois jeunes filles en barque sur le Changeon et il fut aussitôt brûlant de désir. Il apprit d’elles qu’elle étaient trois sœurs : Jeanne, Thoinon et Marie. Elles n’étaient guère farouches et se laissaient caresser par cet homme de trente ans qui ne parvenait pas à décider à laquelle il allait s’attacher de préférence. Malgré la grande beauté de Thoinon, c’est finalement sur la plus jeune, Marie, qu’il jeta son dévolu, une “belle et jeune fleur de quinze ans / qui sentait encore son enfance” [1,192].

De nombreux poèmes évoquent cette rencontre et le choix qu’il fit de Marie, de préférence à ses deux soeurs.

“Amour, tu me fis voir, pour trois grandes merveilles, / Trois soeurs allant au soir se promener sur l'eau, / Qui croissaient à l'envie, ainsi qu'au renouveau / Croissent dans un pommier trois pommettes pareilles. // Toutes les trois étaient en beauté nonpareilles, / Mais la plus jeune avait le visage plus beau, / Et semblait une fleur voisine d'un ruisseau, / Qui remire dans l'eau ses richesses vermeilles. // Ores je souhaitais la plus vieille en mes voeux, / Et ores la moyenne, et ores toutes deux, / Mais toujours la petite était en ma pensée. // Et priais le Soleil de n'emmener le jour, / Car ma vue en trois ans n'eût pas été lassée / De voir ces trois soleils qui m'enflammaient d'amour.” [1-453]

“Je ne suis seulement amoureux de Marie, / Jeanne me tient aussi dans les liens d'amour. / Ore l'une me plaît, ore l'autre à son tour. / Ainsi Tibulle aimait Némésis et Délie. // On me dira tantôt que c'est une folie / D'en aimer, inconstant, deux ou trois en un jour, / Voire, et qu'il faudrait bien un homme de séjour / Pour, gaillard, satisfaire à une seule amie. // Je répons à cela que je suis amoureux / Et non pas jouissant de ce bien doucereux / Que tout amant souhaite avoir à sa commande. // Quant à moi seulement je leur baise la main, / Je devise, je ris, je leur tâte le sein / Et rien que ces biens là d'elles je ne demande.” [1-271]

“Marie, vous passez en taille et en visage, / En grâce, en ris, en yeux, en sein et en téton, / Votre moyenne soeur, d'autant que le bouton / D'un rosier franc surpasse une rose sauvage. // Je ne dis pas pourtant qu'un rosier de bocage / Ne soit plaisant à l'oeil et qu'il ne sente bon ; / Aussi je ne dis pas que votre soeur Thoinon / Ne soit belle; mais quoi ? vous l'êtes d'avantage. // Je sais bien qu'après vous elle a le premier prix / De ce bourg en beauté et qu'on serait épris / D'elle facilement, si vous étiez absente. // Mais, quand vous approchez, lors sa beauté s'enfuit / Ou morne elle devient par la vôtre présente, / Comme les astres font, quand la lune reluit.” [1-272]

“Marie, vous avez la joue aussi vermeille / Qu'une rose de Mai; vous avez les cheveux / De couleur de châtaigne, entrefrisés de noeuds, / Gentiment tortillés tout autour de l'oreille. // Quand vous étiez petite, une mignarde abeille / Dans vos lèvres forma son doux miel savoureux. / Amour laissa ses traits dans vos yeux rigoureux, / Pithon vous fit la voix à nulle autre pareille. // Vous avez les tétins comme deux monts de lait / Caillé bien blanchement sur du jonc nouvelet / Qu'une jeune pucelle au mois de juin façonne. // De Junon sont vos bras, des Grâces votre sein, / Vous avez de l'Aurore et le front et la main, / Mais vous avez le cœur d'une fière lionne.” [1-173]

On a beaucoup cherché qui était cette famille dans laquelle il y avait trois filles. Comme Ronsard faisait dans ses poèmes plusieurs allusions à un pin de Bourgueil, on soupçonna un jeu de mots et l'on inventa de toutes pièces une “Marie Dupin”. En réalité, Ronsard ayant dit dans un poème plus tardif que cette Marie habitait au lieu dit Port-Guyet, Remi Belleau, qui connaissait bien la jeune fille, expliqua : “Port-Guyet, c'est une maison qui appartient à son amie, ainsi nommée”. La Marie de Ronsard serait donc une Marie Guyet. Et Binet, le biographe de Ronsard expliqua : “Marie était une belle fille d'Anjou que Ronsard a vraiment aimée et laquelle il entend souvent sous le nom de Pin de Bourgueil, parce que c'est le lieu où elle demeurait et où il la vit premièrement”. C’est donc au lieu dit Le Pin se trouvait la ferme des Guyet. Le père, Etienne Guyet, était mort quelque temps auparavant et la mère vivait avec ses trois filles, Jeanne, Thoinon et Marie, celle-ci étant la cadette.

Dans cette année 1554, Ronsard, comme homme, avait trouvé avec cette jeune Marie un agréable passe-temps. Comme poète, ce fut pour lui l'occasion de pétrarquiser, mais en des termes plus simples que ceux dont il usait pour dire son amour pour Cassandre. Et les moments d’initimité entre Ronsard et Marie se sont transformés en poèmes.

“Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse! / Ja la gaie alouette au ciel a fredonné / Et ja le rossignol frisquement jargonné, / Dessus l'épine assis, sa complainte amoureuse. // Debout donc! Allons voir l'herbelette perleuse / Et votre beau rosier de boutons couronné / Et vos oeillets aimés, auxquels avez donné / Hier au soir de l'eau, d'une main si soigneuse. // Hier en vous couchant, vous me fîtes promesse / D'être plus tôt que moi ce matin éveillée. / Mais le sommeil vous tient encor toute sillée. // Ian, je vous punirai du péché de paresse: / Je vais baiser cent fois votre oeil, votre tétin, / Afin de vous apprendre à vous lever matin.” [1-188]

Comme il le faisait avec Cassandre, Ronsard incite Marie à goûter les plaisirs de l’amour.

“Marie, qui voudrait votre beau nom tourner / Il trouverait ‘aimer’ : aimez-moi donc, Marie. / Faites cela vers moi dont votre nom vous prie, / Votre amour ne se peut en meilleur lieu donner. // S'il vous plaît pour jamais un plaisir demener, / Aimez-moi: nous prendrons les plaisirs de la vie, / Pendus l'un l'autre au col, et jamais nulle envie / D'aimer en autre lieu ne nous pourra mener. // Si faut-il bien aimer au monde quelque chose. / Celui qui n'aime point, celui-là se propose / Une vie d'un Scythe, et ses jours veut passer // Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure. / Eh, qu'est-il rien de doux sans Vénus ? las ! à l'heure / Que je n'aimerai point, puissé-je trépasser !” [1-182]

Tout au plaisir de ce nouvel amour, Ronsard ne tarde pas à en faire part à son ami Du Bellay, alors en séjour à Rome: “Une fille d'Anjou me détient en servage, / A laquelle baisant maintenant le tétin, / Et maintenant les yeux endormis au matin, / Je vis (comme l'on dit) trop plus heureux que sage.” [1,202]

Bien sûr, Ronsard ne put rester très longtemps à Bourgueil et il ne tarda pas à être rappelé à la Cour. Mais, en 1555, la belle saison revenue, il retourna vers Marie.

Elle sait maintenant qui il est. Elle sait aussi qu’il a acquis quelque notoriété en se montrant, dans ses vers, amoureux d’une belle Vendômoise, Cassandre. Elle s’en dit jalouse et Ronsard, pour se justifier, lui fait l’éloge de l’inconstance.

“Marie, à tous les coups vous me venez reprendre / Que je suis trop léger, et me dites toujours, / Quand je vous veux baiser, que j'aille à ma Cassandre, / Et toujours m'appelez inconstant en amours. // Je le veux être aussi, les hommes sont bien lourds / Qui n'osent en cent lieux neuve amour entreprendre. / Celui-là qui ne veut qu'à une seule entendre, / N'est pas digne qu'Amour lui fasse de bons tours. // Celui qui n'ose faire une amitié nouvelle, / A faute de courage, ou faute de cervelle, / Se défiant de soi, qui ne peut avoir mieux. // Les hommes maladifs, ou matés de vieillesse, / Doivent être constants; mais sotte est la jeunesse / Qui n'est point éveillée, et qui n'aime en cent lieux.” [1-182]

Pourtant, alors que son poète ne cesse de l'inviter à l'amour, la jeune fille refuse de tout lui accorder. Alors, pour elle, il reprend le thème qu’il avait traité pour Cassandre.

“Je vous envoie un bouquet que ma main / Vient de trier de ces fleurs épanies. / Qui ne les eût à ce vêpre cueillies, / Chutes à terre elles fussent demain. // Cela vous soit un exemple certain / Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries, / En peu de temps cherront toutes flétries / Et comme fleurs périront tout soudain. // Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame. / Las! le temps non, mais nous nous en allons / Et tôt serons étendus sous la lame. // Et des amours desquelles nous parlons / Quand serons morts n'en sera plus nouvelle. / Pour c’aimez moi cependant qu'êtes belle.” [1-270]

L'année suivante, 1556, les beaux jours revenus, il retourne à Bourgueil. Mais là, mauvaise surprise, sa “petite pucelle angevine” a été remarquée par un “grand seigneur” qui en a fait sa maîtresse. Ronsard est évidemment furieux de trouver la place prise et une Marie qui se refuse encore plus à lui. Il croit bon de la mettre en garde contre les grands seigneurs coureurs de filles… oubliant sans doute ses propres infidélités. Et Ronsard de gémir sur son peu de chance avec les femmes : celles qu’il aime sont insensibles à l’amour ; celles qui sont sensibles lui préfèrent toujours quelque pauvre imbécile.

Ronsard avait d'autant moins de chances de reconquérir le coeur de Marie qu'en cet été 1556 il a dû s'absenter pour retourner à la Cour. Il se résigna donc à mettre fin à son “servage” qui avait duré trois étés, ayant finalement compris que Marie ne voulait pas trop se compromettre avec un homme qu’elle savait peu fidèle, et tonsuré de surcroît.

D'autres poèmes nous prouvent qu’ensuite Ronsard resta en rapports lointains avec la jeune Angevine. En 1558 , il acheta pour elle à Couture une quenouille ornée d'un ruban de Montoire, et il la lui apporta à Bourgueil. Les vers qu'il écrivit à cette occasion nous montrent Marie, à Port-Guyet, dans ses occupations familières, toujours en compagnie de ses deux sœurs. Il parle ainsi à la quenouille : “Tu viendras ès mains d’une disposte fille / Qui dévide, qui coud, qui ménage et qui file / Avecques ses deux soeurs pour triomper ses ennuis, / L’hiver devant le feu, l’été devant son huis.” [01,237]

Désormais, loin de Marie, il ne peut que nourrir ses poèmes des souvenirs de ses ébats avec la jeune fille. Dans une Amourette, il imagine qu’il la retrouve à Bourgueil en hiver. La mère de la jeune fille n’est pas là ; ils sont allongés sur sa “molle couche”; il lui dénoue ses cheveux, lui mordille les tétins, glisse sa main un peu plus bas ; Marie feint de se défendre, bien qu’elle en ait envie ; alors Ronsard la force un peu et elle se laisse faire… Mais cela n’est qu’un rêve…

“Or que l’hiver roidit la glace épaisse, / Réchauffons nous, ma gentille maîtresse, / Non accroupis dans le foyer cendreux / Mais au plaisir des combats amoureux. / Asseyons-nous sur cette molle couche. / Sus! baisez moi de votre belle bouche, / Pressez mon col de vos bras déliez, / Et maintenant votre mère oubliez. / Que de la dent votre tétin je morde, / Que vos cheveux fil à fil je détorde : / Car il ne faut, en si folâtres jeux, / Comme au dimanche arranger ses cheveux. / Approchez donc, tendez moi votre oreille. / Ha ! vous avez la couleur plus vermeille / Que paravant ! Avez vous point ouï / Quelque doux mot qui vous ait réjoui? / Je vous disais que la main j'allais mettre / Sur votre sein : le voulez vous permettre ? / Vous rougissez, maîtresse : je vois bien, / A votre front, que vous le voulez bien. / Quoi? vous faut il connaître à votre mine? / Je jure Amour que vous estes si fine / Que pour mourir de bouche ne diriez / Qu'on vous le fît, bien que le désiriez. / Car toute fille, encor' qu'elle ait envie / Du jeu d'aimer, désire être ravie. / Témoin en est Hélène, qui suivit / D'un franc vouloir celui qui la ravit. / Or, je vais donc user d'une main forte / Pour vous avoir ; ha ! vous faites la morte ! / Sus ! endurez ce doux je ne sais quoi ! / Car autrement vous moqueriez de moi / Dans votre lit, quand vous seriez seulette. / Or sus ! c'est fait, ma gentille doucette. / Recommençons, à fin que nos beaux ans / Soient réchauffés en combats si plaisants.” [1-235]

On ne sait trop la part de réalité qu’il y a dans ces évocations de Marie. Pourtant les gens de Bourgueil l’ont adoptée comme “Marie Dupin”, donnant son nom à une rue et même à un vin.


AU BORD DE LA LOIRE À SAINT-COSME

Au printemps de 1560, Ronsard se rendit à Tours pour assister à la noce d'une cousine de Marie. Il était en compagnie de son ami Jean-Antoine Baïf. Un poème évoque ce Voyage de Tours qu’il a fait à pied : départ de Couture pour aller dîner à Beaumont-la-Ronce en passant par la forêt de Gâtine et Marray (22 km) ; 9 km de nuit pour aller dormir à la belle étoile à Langennerie au bord de la Choisille ; 14 km le lendemain matin pour arriver à temps à la noce, près du prieuré de Saint-Cosme.

“[…] Nous partîmes tous deux du hameau de Couture, / Nous passâmes Gâtines et ses hautes verdures, / Nous passâmes Marré et vîmes à mi-jour / Du pasteur Phelippot s'élever la grand tour / Qui de Beaumont-la-Ronce honore le village, / Comme un pin fait honneur aux arbres d'un bocage. / Ce pasteur, qu'on nommait Phelippot, tout gaillard, / Chez lui nous festoya jusques au soir bien tard. / De là vinmes coucher au gué de Langennerie, / Sous des saules plantés le long d'une prairie. / Puis, dès le point du jour redoublant le marcher, / Nous vîmes en un bois s'élever le clocher / De Saint-Cosme près Tours, où la noce gentille / Dans un pré se faisait au beau milieu de l'île.” [1-204]

Parmi les danseurs, Jean-Antoine de Baïf remarque aussitôt sa Francine, Françoise de Gennes qu'il avait connue à Poitiers et il commence à lui faire la cour. Ronsard s'apprête à en faire de même avec Marie, qui n’était toujours pas mariée et qui était encore amoureuse du “sot jeune homme” dont il ne pouvait s'empêcher d'être toujours jaloux. C’est alors que la mère de la jeune fille l'aperçoit. Comme elle sait que notre tonsuré ne saurait faire un mari pour sa fille, elle décide de l'éloigner au plus vite et Ronsard, dépité, voit la mère et la fille prendre place dans une barque qui commence à descendre le courant. Il sait qu'elles débarqueront au port de La Chapelle pour regagner leur demeure de Port-Guyet près de Bourgueil.

Ronsard alors repasse en sa mémoire ce que fut son amour pour Marie, qui l’a dédaigné pour un autre. Il a certes vieilli mais elle-même a plus de vingt ans et elle est, pense-t-il, moins recherchée par les hommes de Bourgueil. Il rêve d’une vie où il vivrait dans la campagne angevine avec elle jusqu’à la mort. Cette brève rencontre avec Marie lui inspira un long poème nostalgique, la célèbre Elégie à Marie sur leurs jeunes amours.

“[…] Ô ma belle Angevine, ô ma douce Marie, / Mon oeil, mon cœur, mon sang, mon esprit et ma vie, / Dont la vertu me monstre un beau chemin aux cieux, / Je reçois tant de bien quand je baise vos yeux, / Quand je languis dessus et quand je les regarde, / Que, sans une frayeur qui la main me retarde, / Je me serais occis de deuil, que je ne peux / Vous montrer par effet le bien que je vous veux. […] Que ceux de Vendômois disent tous d'un accord, / Visitant le tombeau auquel je serais mort : / Notre Ronsard, quittant cette terre voisine, / Fut jadis amoureux d'une belle Angevine. / Et que ceux là d'Anjou disent tous d'une voix: / Notre belle Marie aima un Vendômois. / Tous les deux n’étaient qu'un, et l'amour mutuelle, / Qu'on ne voit plus ici, leur fut perpétuelle. […] Or les dieux en feront cela qu'il leur plaira, / Si est-ce que ce livre après mille ans dira / Aux hommes et aux temps et à la renommée / Que je vous ai six ans plus que mon cœur aimée.” [1-244]

Pourtant Ronsard garda toujours quelque contact avec Bourgueil et avec Marie. Elle avait environ trente-trois ans lorsqu’il la revit un jour, malade, brûlée de fièvre, peut-être la veille même de sa mort. Mais il ne comprit pas alors qu'il la voyait pour la dernière fois. C'est ce que suggèrent ces vers particulièrement émouvants :

“Si je n'eusse eu l'esprit chargé / De vaine erreur, prenant congé / De sa belle et vive figure, / Oyant sa voix, qui sonnait mieux / Que de coutume, et ses beaux yeux / Qui reluisaient outre mesure, // Et son soupir qui m'embrasait, / J'eusse bien vu qu'elle me disait: / Or' soule toi de mon visage, / Si jamais tu en eus souci: / Tu ne me verras plus ici, / Je m'en vais faire un long voyage.” [1,251]

Marie morte eut une étrange destinée dans les vers de son poète. Henri III s'était épris de Marie de Clèves, la femme du prince de Condé, et il intriguait pour faire annuler son mariage afin de pouvoir l'épouser lorsque la jeune femme mourut (30 octobre 1574). La douleur du roi fut immense, et il demanda à Ronsard de composer une suite de poèmes “Sur la mort de Marie”. Ronsard se mit donc au travail, mais le désespoir du roi ne dura guère et, le 16 février suivant, il épousait Louise de Vaudémont-Lorraine. Ronsard se retrouvait donc avec, dans ses cartons, un certain nombre de poèmes devenus sans emploi. Il décida, au prix de quelques remaniements, de les consacrer à la mort de l'autre Marie, la petite angevine. D'où l'ambiguité des vers qu'il écrivit à cette époque, dans lesquels il mêle aux sentiments qu'il attribue au roi pour Marie de Clèves ceux qu'il eut pour la belle Angevine, et même ceux qu'il éprouvait toujours pour Cassandre qu'il ne cessa jamais d'aimer.

“Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose, / En sa belle jeunesse, en sa première fleur, / Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur, / Quand l'aube, de ses pleurs, au point du jour l'arrose; // La Grâce dans sa feuille, et l'Amour se repose, / Embaumant les jardins et les arbres d'odeur; / Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, / Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose. // Ainsi, en ta première et jeune nouveauté, / Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté, / La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes. // Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, / Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, / Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.” [1-254]

On ne sait trop ce que la petite angevine avait accordé à son poète. Celui-ci, en revanche, lui a bien accordé cette immortalité qu'il lui promettait parfois… pour mieux la séduire.

 


A LA FONTAINE SAINT-GERMAIN : L'AMOUR POUR HÉLÈNE


 

A LA FONTAINE SAINT GERMAIN À TERNAY

Près du prieuré de Croixval, la fontaine Saint-Germain qui s'écoule dans la Cendrine était une de ces fontaines que l’Église avait christianisées pour détourner à son profit les supersititions populaires. Son eau étant censée guérir coliques et dysenteries des enfants (au début du XXe siècle, on voyait encore, suspendus dans les noisetiers, des rubans et des vêtements d’enfants). Elle était sur les terres d’un ami de Ronsard, Jacques Boyer, seigneur de Rocantuf, qui servit de témoin à son testament.

jn-1987

Ronsard a consacré cette fontaine à Hélène de Surgères, une fille de chambre de Catherine de Médicis. Il l'avait rencontrée en 1569 et il la revit en 1571 à Amboise. La rencontre décisive eut lieu au printemps 1572 dans les jardins du Louvre. Selon Claude Binet – qu’on n’est pas obligé de croire – c’est à la suite d'une suggestion pressante de la reine que Ronsard la choisit comme nouvelle inspiratrice, la tradition courtoise voulant que tout gentilhomme fût attaché à la personne d'une Dame. Ronsard et Hélène, au cours d'une cérémonie où la magie eut sa part, auraient juré de s'aimer d'un amour inviolable avant de faire une promenade en coche dans le jardin royal, sous l'oeil bienveillant de la souveraine.

Si Ronsard accepta c’est sans doute parce qu’il avait l'impression qu'il lui fallait renouveler son inspiration et son style, et donc, après Cassandre et Marie, changer de muse. Il avait alors 48 ans et il recommença avec Hélène tout le jeu de l'amour passion. Toute une suite de sonnets vont dire les efforts du soupirant pour convaincre la belle de ne pas seulement l'aimer “en esprit”, alors que, dans la réalité, Ronsard et Hélène étaient plutôt en froid. Il fallut que le roi lui-même, Henri III, intervienne pour que le poète acceptât de continuer de chanter cette Hélène de Surgères.

A Croixval, Ronsard planta un pin en son honneur et, surtout, il lui consacra la fontaine Saint-Germain qui avait pour vertu, disait-on, de rendre amoureux celui qui se prêtait à certains rites : boire trois fois de son eau en étant à jeun, dormir dans une grotte voisine, tourner neuf fois autour d’un certain saule, invoquer saint Germain… D’où ces Stances de la fontaine d’Hélène.

“Ainsi que cette eau coule et s'enfuit parmi l'herbe, / Ainsi puisse couler en cette eau le souci / Que ma belle maîtresse, à mon mal trop superbe, / Engrave dans mon coeur sans en avoir merci. […] // Grenouilles qui jasez quand l'an se renouvelle, / Vous, gressets [grenouilles vertes], qui servez aux charmes, comme on dit, / Criez en autre part votre antique querelle, / Ce lieu sacré vous soit à jamais interdit. […] // Le pasteur en tes eaux nulle branche ne jette, / Le bouc de son ergot ne te puisse fouler; / Ains, comme un beau cristal toujours tranquille et nette, / Puisses-tu par les fleurs éternelle couler. […] // Il ne faut plus aller en la forêt d'Ardennes / Chercher l'eau dont Renaud était si désireux: / Celui qui boit à jeun trois fois cette fontaine, / Soit passant ou voisin, il devient amoureux. // Lune, qui as ta robe en rayons étoilée, / Garde cette fontaine aux jours les plus ardents; / Défends-la pour jamais de chaud et de gelée, / Remplis-la de rosée et te mire dedans. // Advienne après mille ans qu'un pastoureau dégoise / Les amours et qu'il conte aux nymphes d'ici près / Qu'un Vendômois mourut pour une Saintongeoise / Et qu'encor son esprit erre dans ces forêts. […] // Fontaine cependant de cette tasse pleine / Reçois ce vin sacré que je verse dans toi: / Sois dite pour jamais la Fontaine d'Hélène / Et conserve en tes eaux mes amours et ma foi.” [1-415]

Avec Hélène, comme avec Cassandre et avec Marie, Ronsard utilise le même argument pour la convaincre de lui céder.

“Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle, / Assise auprès du feu, dévidant et filant, / Direz chantant mes vers, en vous émerveillant: Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle. // Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle, / Déjà sous le labeur à demi sommeillant, / Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant, / Bénissant votre nom de louange immortelle. // Je serai sous la terre et, fantôme sans os, / Par les ombres myrteux je prendrai mon repos. / Vous serez au foyer une vieille accroupie, // Regrettant mon amour et votre fier dédain. / Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : / Cueilllez dès aujourd’hui les roses de la vie.” [1-400]

Mais Hélène eut le tort de vouloir intervenir lorsque Ronsard préparait la cinquième édition collective de ses Oeuvres. Elle eut tort aussi de demander qu’une stèle en son honneur fût élevée près de la fontaine de Croixval. Ronsard prit fort mal la chose, comme cela apparaît dans une lettre à M. de Sainte-Marthe, datée de Croixval. “C'est un grand malheur de servir une maîtresse qui n'a jugement ni raison en notre poésie, qui ne sait pas que les poètes ne gardent ni ordre, ni temps (c'est affaire aux historiographes qui écrivent tout de fil en aiguille). Je vous supplie ne vouloir croire en cela mademoiselle de Surgères et n'ajouter ni diminuer rien de mes sonnets, s'il vous plaît. Si elle ne les trouve bons, qu'elle les laisse, je n'ai la tête rompue d'autre chose. Si elle veut faire quelque dessin de marbre sur la fontaine, elle le pourra faire, mais ce sont délibérations de femmes, qui ne durent qu'un jour, qui de leur nature sont si avares qu'elles ne voudraient pas dépenser un écu pour un beau fait.” [2-1210]

C'en était fini de l'adoration pour Hélène. Ronsard écrivit à son propos quelques poèmes dont la dureté peut surprendre:

“[…] Maintenant que mon poil est du tout grisonné, / J'abhorre en y pensant moi-même et ma fadesse / Qui servis si longtemps pour un bien qui se laisse / Pourrir en un sépulcre aux vers abandonné. // Enchanté, je servis une vieille carcasse, / Un squelette séché, une impudente face, / Une qui n'a plaisir qu'en amoureux transi. […] ” [1-507]

 


À MONTOIRE : PRIEUR COMMENDATAIRE, IL PENSE TOUJOURS À CASSANDRE


A SAINT-GILLES DE MONTOIRE

N’ayant d’autres ressources, pour vivre, que les bénéfices ecclésiastiques qu’on voulait bien lui accorder, Ronsard se trouva engagé dans un réseau d’intrigues, de marchandages qui ne convenaient guère à sa nature. Il s’en plaint dans une Complainte au cardinal de Chatillon.

“Avant que d’être à vous je vivais sans émoi, / Maintenant sur les eaux, maintenant à recoi / Dedans un bois secret, maintenant par les prées, / J’errais, le nourrisson des neuf Muses sacrées. / Il n’y avait rocher qui ne me fût ouvert, / Ni antre qui ne fût à mon œil découvert, / Ni belle source d’eau que des mains ne puisasse, / Ni si basse vallée où tout seul je n’allasse. / […] Mais depuis que votre œil daigna tant s’abaisser / Que de me regarder et de me caresser / Et que votre bonté, qui n’a point de pareille, / Promit de m’endormir sur l’un et l’autre oreille, / Adonc l’ambition s’alluma dans mon coeur, / Crédule je conçus la royale grandeur. Je conçus évêchés, prieurés, abbayes, / Soudain abandonnant les Muses, ébahies / De me voir transformer d’un écolier content / En nouveau courtisan, demandeur inconstant. / Ô que malaisément l’ambition se couvre ! / Lors j’appris le chemin d’aller souvent au Louvre… / […] J’appris à déguiser le naïf de ma face, / Épier, écouter, aller de place eu place / Cherchant la mort d’autrui, misérable moyen / Quand par la mort d’autrui on augmente son bien.” [2-772]

Parmi les nombreux bénéfices qu’il reçut on peut en retenir trois, à partir de 1565 : Saint-Gilles de Montoire, Croixval et Saint-Cosme.

Saint-Gilles de Montoire

On sait peu de choses sur le séjour de Ronsard à Montoire, sinon que, malgré ses crises d'arthrose, il y partageait son temps entre la lecture, le jardinage, les promenades, la chasse et la poésie.

Mais il est sûr que, dans ces années, il restait fidèle au souvenir de Cassandre.

En 1566, une fête donnée au château de Montoire à l'occasion du passage de la reine mère accompagnée de Henri, duc de Vendôme, lui a sans doute donné l'occasion de la revoir. Il est d’ailleurs possible qu'à cette occasion Cassandre ait présenté à la Cour sa fillette, elle aussi prénommée Cassandre, alors âgée de treize ans.

En juillet 1567, une autre fête, donnée cette fois aux Tuileries en l'honneur de Claude de France et de son mari le duc de Lorraine, permit à nouveau à Ronsard de rencontrer Cassandre qui y accompagnait son mari, maître d'hôtel du duc. Chargé d'écrire des vers pour cette occasion, Ronsard y glissa un hommage aux dames, hommage qui s’adressait sans doute à Cassandre qui était dans l’assistance.

“Les dames sont des hommes les écoles / Les châtiant de leurs jeunesses folles, / Les font courtois, vertueux et vaillants. […] / Qui voudra donc soi-même se dompter / Et jusqu'au Ciel par louage monter / Et qui voudra son coeur faire paraître / Grand sur tous, de soi-même le maître, / Soit amoureux d'une dame qui sait / Rendre l'amant vertueux et parfait. […] / On voit toujours la femme de moitié / Surpasser l'homme en parfaite amitié. […] / Car toujours règne au monde le malheur, / Quand on n'y voit les dames en honneur.” [2-258]

Ainsi Ronsard prieur commendataire ne cessait de dire son amour. C'est de cette époque que l'on date sa longue élégie A Cassandre, dans laquelle il affirme n’avoir jamais oublié son amour de jeunesse : “L'absence, ni l'oubli, ni la course du jour / N'ont effacé le nom, les grâces, ni l'amour / Qu'au coeur je m'imprimai dès ma jeunesse tendre, / Fait nouveau serviteur des beautés de Cassandre…” [2-876]

Comment Cassandre se comporta-t-elle vis-à-vis de lui à cette époque? Il semble que, finalement, elle ait pardonné l'offense qu'elle avait reçue douze ans plus tôt. Désormais Ronsard s'adressait à elle avec une tendresse nostalgique, comme à une femme sensible, meurtrie par un mari qui lui faisait regretter son poète. En 1569, dans son Discours de l'Amoureux désespéré et de son Compagnon qui le console et de l'Amour qui le reprend [2-718], Ronsard fait dire à l'Amour tout ce que Cassandre aurait pu lui dire : que cet amour pour une Dame bien née l'a enrichi de toutes les vertus, l'a élevé au-dessus de sa misérable condition et a fait de lui un grand poète ; que son tort a été de ne jamais renoncer à l'amour charnel, alors que le véritable amour a pour vertu de “rejoindre l'Ame à son Dieu tandis qu'elle est au monde”; bref, Ronsard prieur de Saint-Gilles se donnait alors à lui-même une leçon de platonisme.

On sait peu de choses sur la suite de la vie de Cassandre. Fin 1580 elle a plus de 50 ans, elle est veuve depuis au moins deux ans et vient de marier sa fille de 27 ans, Cassandre II, avec un homme de 50 ans, Guillaume Musset. Si on en croit Ronsard, elle est devenue une vieille femme ridée, fardée, et sa belle poitrine d’autrefois s’est définitivement affaissée.

Mais, à 60 ans, il est lui aussi bien marqué par l’âge. Alors il rêve une dernière fois qu’ils pourraient se rejoindre pour s’aider mutuellement à vieillir: “Vous êtes déjà vieille et je le suis aussi. / Joignons notre vieillesse et l’accolons ensemble / Et faisons d’un hiver qui de froidure tremble / Autant que nous pourrons, un printemps adouci.” [1,507]

Après la mort de Ronsard, Cassandre sera aux prises avec toutes sortes de difficultés matérielles, vivant à Pray dans sa maison du Chemin de la Toise. Elle mourra en 1607, âgée de 77 ans.

 


AU PRIEURÉ DE CROIXVAL : JARDINAGE ET CHASSE


jn-1969

Depuis longtemps Ronsard avait remarqué ce prieuré installé au croisement de deux vallons, tout proche de la forêt de Gâtines, proche aussi de la Possonnière où son neveu Louis venait de faire entrer sa nouvelle épouse Anne du Bueil. Il obtint ce prieuré en 1566, à la suite d’un arrangement avec son secrétaire Amadis Jamyn.

La solitude de Croixval lui convenait bien. “J’aime trop mieux cette vie champêtre, / Semer, enter, planter, franc d’usure et d’émoi, / Que me vendre moi-même au service d’un roi.” [2,800]. Il se plaisait au milieu de ses fleurs, roses, oeillets, giroflées, violettes, genêts, jasmins, soucis. C’est à Croixval qu’il trouvait le moyen de satisfaire son goût pour les produits de la terre, en particulier les produits locaux : vin de Prépatour (près de Vendôme), artichaut, salade, asperges, panais (ou pastenade), melons (pompons)…

Un poème évoque Ronsard, avec son Amadis Jamyn, occupé à la cueillette de plantes sauvages pour en faire une salade à la vinaigrette.

“Lave ta main, qu'elle soit belle et nette, / Réveille toi, apporte une serviette, / Une salade amassons et faisons / Part à nos ans des fruits de la saison. / D'un vague pied, d'une vue écartée / Deçà delà en cent lieux rejetée / Sus une rive et dessus un fossé, / Dessus un champ en paresse laissé / Du laboureur, qui de lui-même apporte, / Sans cultiver, herbes de toute sorte, / De m'en irai solitaire à l'écart. / Tu t'en iras, Jamyn, d'une autre part / Chercher soigneux la boursette [mâche] touffue, / La pâquerette à la feuille menue, / La pimprenelle, heureuse pour le sang, / Et pour la rate et pour le mal de flanc. / Je cueillerai, compagne de la mousse, / La responsette [raiponce] à la racine douce / Et le bouton des nouveaux groseillers / Qui le printemps annoncent les premiers. / Puis, en lisant l'ingénieux Ovide, / En ces beaux vers où d'amour il est guide, / Regagnerons le logis pas à pas. / Là, recoursant jusqu'au coude nos bras, / Nous laverons nos herbes à main pleine / Au cours sacré de ma belle fontaine. / La blanchirons de sel en mainte part, / L'arroserons de vinaigre rosart, / L'engraisserons de l'huile de Provence: / L'huile qui vient aux oliviers de France [= les noyers] / Rompt l'estomac et ne vaut du tout rien.” [2-715]

Les poèmes en rapport avec Croixval nous montrent un Ronsard sensible aux superstitions : il pense qu’un laurier qu’il a planté est mort à cause de l’intervention d’un “démon”, que ses douleurs articulaires viennent d’un sort qui lui a jeté en mourant un de ses gens tué par une ruade de cheval ; il s’affole parce qu’un matin il a été réveillé par un chat venu se coucher près de sa tête, alors qu’avec Ambroise Paré il pensait que les chats étaient capables d’infecter les humains: “Homme ne vit qui tant haïsse au monde / Les chats que moi d’une haine profonde. / Je hais leurs yeux, leur front et leur regard. / En les voyant je m’enfuis d’autre part, / Tremblant de nerfs, de veines et de membre, / Et jamais chat n’entre dedans ma chambre.” [2-702]

La chasse était également une des occupations de Ronsard à Croixval et Cassandre, parfois, y participait. Un poème de Claude Binet, Le Chant forestier, raconte une chasse qui le mena près de Courtiras, dans un lieu “proche du bord sacré où le Loir vendômois / de sa creuse ceinture accolle un prochain bois”. Ronsard , ce jour-là eut le secret espoir d’y rencontrer Cassandre: “Mais sa mignonne, hélas! l'heur de son espérance / Lui rompt tous ses desseins par sa subite absence.” Et Binet lui prête ces propos :

“Cassandre, si tu as quelque soin de ma vie, / Viens voir encore un coup mon âme assujettie / Aux pieds de la beauté et je te prie viens voir / Celui qui n’a manqué à faire son devoir. […] / Ne veux-tu plus venir épier les tanières / Des renards cauteleux, et les biches légères / Débusquer de leur gîte, ayant la trompe au poing, / Et moi halant les chiens qui sont un peu plus loin. […] / Viens, Cassandre, reviens, reviens ici ma mie, / Viens voir les beaux lauriers et le myrte témoin / Que j’ai mon cœur au tien amoureusement joint. / Viens voir les deux limiers qui ont bonne narine / Et qui sentent à coup où est la sauvagine. […] / Et en criant bien haut je pense que ma voix / Est ouïe partout de l’image des bois."

Après la mort de Charles IX (1574), Ronsard, moins bien accueilli par Henri III et malade, vint souvent chercher le calme à Croixval, près de son village natal.

Claude Binet, dans sa Vie de Ronsard, raconte comment, sentant sa mort prochaine, Ronsard alla dans chacun de ses trois prieurés, avec une nette préférence pour Croixval.

“Il se fit mener à Croixval, qui était sa demeure ordinaire, pour être un lieu fort plaisant et voisin de la forêt de Gastine et de la fontaine Bellerie, par lui tant célébrés pour être le pays de sa naissance. Mais, comme il aimait à changer, au mois de juillet il se fit porter à son prieuré de Saint-Cosme, y demeurant huit ou dix jours pour retourner à Croixval, où il séjourna assez longtemps. […] Quelques jours après, comme la douleur lui augmentait et que ses forces diminuaient, ne pouvant dormir pour l'indigestion et grandes douleurs qu'il sentait, il envoya quérir avec un notaire le curé de Ternay, auquel il déposa le secret de sa volonté, ouit la messe en grande dévotion et, s'étant fait habiller premièrement, reçut la sainte communion, ne voulant tant à son aise recevoir celui qui avait tant enduré pour nous, regrettant la vie passée et en prévoyant une meilleure. Cela fait, il se fit dévêtir et remettre au lit. […] Le sieur Galland arriva le trentième d'octobre à Montoire, en un de ses bénéfices nommé Saint-Gilles, distant de lieue et demie de Croixval, où il s'était retiré pour la crainte de ceux de la nouvelle opinion qui, rompus du siège d'Angers, épars venaient fondre en ce pays. Il y séjourna six jours, y étant solennisé la fête de Toussaint. De là retourna à Croixval le lendemain, accompagné dudit Galland. […] Comme il languissait, séjournant encore quinze jours à Croixval, il lui prit envie de se faire transporter à Tours en son prieuré de Saint-Cosme.”

 


AU PRIEURÉ DE SAINT-COSME : À L'ÉCART DES GUERRES CIVILES


 

AU PRIEURÉ DE SAINT-COSME

wiki - Duch.sec

Au fond, le logis du prieur / Devant, les restes de l'église (bombardée en 1944) /
En avant à gauche, les restes du cloître / A droite les restes de l'infirmerie et du dortoir du XIIe siècle

 

Google-maps

 

Ronsard prit possession du prieuré de Saint-Cosme en 1565. Il n’avait que 40 ans, mais il était las de la Cour. Là il vivait avec un aumônier, un sous-prieur, un sacristain, un hôtelier et deux religieux profès. Il aimait particulièrement s’occuper du jardin et des vignes.

“Malade et grison, / J'aimais au feu l'aise de ma maison, / Le doux repos, quittant la poésie / Que j'avais seule en jeunesse choisie / Pour soulager mon cœur qui bouillonnait / Quand de son trait Amour l’aiguillonnait / Comme venin glissé dedans mes veines / Entremêlant un plaisir de cent peines. / Je ne faisais, allègre de séjour, / Fût au coucher, fût au lever du jour, / Qu'enter, planter et tirer à la ligne / Le cep tortu de la joyeuse vigne / Qui rend le coeur du jeune plus gaillard / Et plus puissant l'estomac du vieillard.” [2-689]

Dans un de ses poèmes, Ronsard fait le récit d'une de ses journées: monsieur de prieur ne néglise pas les dévotions obligatoires, mais il lit beaucoup et compose des vers, fait des promenades, pratique des exercices physiques variés et… il continue à penser aux femmes et à l’amour (il dit ailleurs qu'un de ses plaisirs était de regarder passer les belles tourangelles sur les bords de la Loire).

“M'éveillant au matin, devant que faire rien, / J'invoque l'Eternel, le père de tout bien. […] / Après, je sors du lit, et quand je suis vêtu / Je me range à l'étude et apprends la vertu, / Composant et lisant, suivant ma destinée / Qui s'est dès mon enfance aux Muses enclinée. / Quatre ou cinq heures seul je m'arrête enfermé. / Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé, / J'abandonne le livre et m'en vais à l'église. / Au retour, pour plaisir, une heure je devise, / De là je viens dîner, faisant sobre repas, / Je rends grâces à Dieu. Au reste je m'ébats. / Car si l'après-dîner est plaisante et sereine, / Je m'en vais promener tantôt parmi la plaine, / Tantôt en un village et tantôt en un bois, / Et tantôt par les lieux solitaires et cois. / J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage, / J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage. / Là, devisant sur l'herbe avec un mien ami, / Je me suis par les fleurs bien souvent endormi / A l'ombrage d'un saule […] / Mais quand le ciel est triste et tout noir d'épaisseur / Et qu'il ne fait aux champs ni plaisant ni bien sûr, / Je cherche compagnie ou je joue à la prime, / Je voltige, je saute, ou je lutte, ou j'escrime, / Je dis le mot pour rire et, à la vérité, / Je ne loge chez moi trop de sévérité. / J'aime à faire l'amour, j'aime à parler aux femmes, / A mettre par écrit mes amoureuses flammes. / J'aime le bal, la danse et les masques aussi, / La musique, le luth, ennemis du souci. […] / Je ne perds un moment des prières divines: / Dès la pointe du jour je m'en vais à matines, / J'ai mon bréviaire au poing, je chante quelquefois, / Mais c'est bien rarement, car j'ai mauvaise voix. / Le devoir du service en rien je n'abandonne: / Je suis à Prime, à Sexte et à Tierce et à Nonne, / J'oy dire la grand'messe…” [2-1055]

En novembre 1565, Ronsard reçut à Saint-Cosme la visite de la Cour qui achevait alors une sorte de tour de France et s'était arrêtée au château du Plessis-lès-Tours. Il y avait la reine-mère Catherine de Médicis, le petit Charles IX (alors âgé de 15 ans) et son frère Henri d’Anjou. A cette occasion, Ronsard avait préparé quelques poèmes, dont l’un pour accompagner l'offrande de melons et de fruits de son jardin.

Plus tard, en août 1576, il y reçut François d'Alençon, frère cadet de Henri III, qui venait prendre possession de son duché de Touraine. Ronsard lui présenta de belles tourangelles costumées en nymphes qui récitèrent des compliments en vers. A lui aussi il offrit des fruits de son jardin.

La situation politique préoccupa beaucoup Ronsard à cette époque. Au cours de la troisième guerre civile, en mars 1568, lors de la poussée des troupes huguenotes sur le Blésois et la Touraine, il trembla pour son jardin. L’année suivante, il se réjouit qu'un débordement de la Loire empêche les ennemis huguenots de la traverser du côté de Saumur.

La paix signée, en août 1570, Ronsard, après un long séjour à Saint-Cosme, retourna à la Cour où il devait remplir son office de poète officiel. Puis Charles IX l'appela à Amboise. Mais, avec la mort du roi, en mai 1574, Ronsard, désemparé, revint dans son prieuré.


Dans ses dernières années, Ronsard sent le poids de la vieillesse:
– 1578, il sent venir la soixantaine : “Voici la mort qui vient, la vieille rechignée, / D’une suite de maux toujours accompagnée…” [2-341]
– 1584, c’est l’adieu aux amours : “Amour, je prends congé de ta menteuse école / Où j’ai perdu l’esprit, la raison et le sens, / Où je me suis trompé, où j’ai gâche mes ans, / Où j’ai mal employé ma jeunesse trop folle / Malheureux qui se fie en un enfant qui vole.” [1,391]
– 1585, il sent que la mort approche : “Je n'ai plus que les os, un squelette je semble, / Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé, / Que le trait de la mort sans pardon a frappé. / Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.” [2-1102]

Alors il dicte ses derniers vers, avant le mourir le 27 décembre 1585.

“Il faut laisser maisons, et vergers, et jardins, / Vaisselle et vaisseaux que l'artisan burine, / Et chanter son obsèque en la façon du cygne / Qui chante son trépas sur les bords méandrins. // C'est fait, j'ai dévidé le cours de mes destins, / J'ai vécu, j'ai rendu mon nom assez insigne, / Ma plume vole au ciel pour être quelque signe [= constellation] / Loin des appas mondains qui trompent les plus fins. // Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne / En rien comme il était, plus heureux qui séjourne / D'homme fait nouvel ange auprès de Jésus-Christ, // Laissant pourrir çà-bas sa dépouille de boue, / Dont le sort, la fortune et le destin se joue, / Franc des liens du corps pour n'être qu'un esprit.” [2-1104]

“Amelette Ronsardelette, / Mignonnelette doucelette, / Très chère hôtesse de mon corps, / Tu descends là-bas faiblelette, / Pâle, maigrelette, seulette, / Dans le froid royaume des morts. / Toutefois simple, sans remords / De meurtre, poison ou rancune, / Méprisant faveurs et trésors / Tant enviés par la commune [= le vulgaire] / Passant, j'ai dit, suis ta fortune, / Ne trouble mon repos, je dors.” [2-1105]

 

jn-1964

La tombe de Ronsard dans les ruines de l'église de Saint-Cosme
Ses restes ont été découverts par hasard en 1932.

Celuy qui gist sous cette tombe icy
Aima première une belle Cassandre,
Aima seconde une Marie aussy,
Tant en amour il fut facile à prendre.
De la première il eut le coeur transy,
De la seconde il eut le coeur en cendre.
Et si des deux il n'eut oncques mercy.

Ne trouble mon repos: je dors


QUELQUES PLANS POUR AIDER À LA DÉCOUVERTE DU PAYS DE RONSARD

Pour trouver l'Abbaye et Port-Guyet par rapport à Bourgueil


 
L'itinéraire du "Voyage de Tours", de Couture à Saint-Cosme  

La fontaine de Cassandre
(prendre rue des Fontaines)


 

Autour de Couture-sur-le-Loir


 

Croixval et la forêt de Gâtines


Croixval et Montrouveau


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