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LOUIS ARAGON ET ELSA TRIOLET

AU MOULIN DE VILLENEUVE À SAINT-ARNOULT


Louis "Aragon" a été ainsi nommé par sa mère qui lui a longtemps caché qu'il était né d'une liaison qu'elle avait eue avec un homme marié, Louis Andrieux. Il fit des études qui lui permirent de devenir médecin auxiliaire des armées au Val-de-Grâce.

Il se lia avec André Breton, Philippe Soupault, Drieu La Rochelle et abandonna la médecine pour participer au mouvement Dada, qui voulait "faire table rase de tout". En 1923, il travailla pour le couturier et mécène Jacques Doucet.

En 1927, il fut le premier surréaliste à adhérer au Parti communiste, Eluard et Breton le suivant trois semaines après.

Aragon avait déjà été amoureux de plusieurs femmes : Elisabeth de Lanux, "la femme des Buttes-Chaumont", évoquée dans Le Paysan de Paris; Denise Lévy, future Mme Naville, qui sera la Bérénice dans Aurélien; Nancy Cunard, avec laquelle il voyagea et pour laquelle il tenta de se suicider. Mais, le 6 novembre 1928, au bar de la Coupole, il rencontra celle qui allait prendre en main son destin, Elsa.


Elsa Kagan, née à Moscou en 1896, appartenait à une famille juive très imprégnée de culture française. Elle avait fréquenté très jeune les milieux intellectuels progressistes de la capitale russe et connaissait très bien Maïakovsky, le poète de la révolution d'octobre, qu'elle présenta à sa soeur Lili et à son mari Ossip Brik.

En 1918, elle avait épousé un Français, André Triolet, qu'elle quitta après un séjour d'un an à Tahiti. Alors Elsa avait voyagé et, sur les conseils de Gorki, s'était mise à l'écriture.

Devenue à la fois compagne et inspiratrice d'Aragon, membre, comme lui, du Parti communiste, elle décida qu'elle allait bâtir une oeuvre propre en réponse à celle qu'élaborait son compagnon. En 1930, ils firent un voyage en URSS. Pendant la guerre, il furent arrêtés par les Allemands et emprisonnés à Tours.


En 1951, il achetèrent le moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult-en-Yvelines, puis, les années suivantes, des terres attenantes, jusqu'à constituer une belle propriété de cinq hectares, où officiait un couple de domestiques, Ernest et Hélène.

Aragon voulut que la propriété fût au nom d'Elsa afin que celle-ci, étrangère, puisse posséder un coin de France.

Elsa prit la direction de la décoration de la maison et de l'aménagement du parc que traverse la Rémarde (elle prit pour cela des cours d'horticulture et se fit conseiller par ses amis Vilmorin). Elle s'en occupa jusqu'à sa mort, en 1970.

Aragon y entreposa peu à peu les livres qui ne trouvaient plus place dans leur appartement parisien de la rue de Varenne.

A sa mort, en 1982, Aragon, qui avait délaissé sa propriété, légua le moulin et tout son contenu "à la nation française, quelle que soit la forme de son gouvernement".

Depuis, le Moulin a été restauré et transformé en centre de documentation sur Aragon et Elsa Triolet. En 1995, le domaine a été ouvert au public.

 


En mai 1952, Elsa Triolet a raconté à sa soeur Lili Brik leurs premiers travaux dans le parc :

«Nous nous sommes frayé un chemin au fond du parc (je suis en bottes et pantalon), nous y avons trouvé un réseau de canaux de drainage et une merveilleuse source. Des voisins sont venus qui dépendent de cette source: quelque part sur son cours en venant de chez nous la rivière est obstruée et ils sont restés sans eau. Ils l'ont nettoyée et nous ont raconté toutes sortes d'histoires sur le parc et ses autres sources qu'on appelait autrefois les pleurs, larmes s'écoulant dans un seul et même lit. Ils vont nous apporter une carte ancienne sur laquelle ces pleurs sont indiqués. Nous avons fauché le chemin jusqu'au fond où des bouleaux font comme un mur autour d'une sorte de salle ronde, nous y avons mis une table et des bancs. Nous avons jeté çà et là des ponteaux. Pour transformer cette forêt vierge en parc, il faudrait plusieurs personnes et une fortune fabuleuse! Aussi vais-je me promener avec une faucille à la main et avec des gants pour me protéger des brûlures d'orties. Tout cela nous distrait beaucoup. Aragocha travaille dans le jardin comme un forçat, comme un forcené, au lieu de prendre du repos, il est éreinté, mais, par moments, heureux.»


Aragon (Les yeux et la mémoire, 1953)

Il régnait un parfum de grillons et de menthes.
Un silence d'oiseaux frôlait les eaux dormantes
Où, près des fauchaisons montrant leur sol secret,
L'iris jaune trahit l'avance des marais.
Du coeur profond de l'herbe impénétrable au jour
Les roseaux élevaient leurs épis de velours.
C'était à la fin mai quand rougit l'ancolie.
La terre était mouillée au pied des fleurs cueillies
Et mes doigts s'enfonçaient plus bas que le soleil.
Et je songeais qu'il y aura des temps pareils.
Et je songeais qu'un jour pareil, dans pas longtemps,
Je ne reviendrai plus vers toi, le coeur battant.
Portant de longs bouquets pâles aux tiges vertes,
Je ne te verrai plus prenant les fleurs offertes,
Et le bleu de ta robe et le bleu de tes yeux,
Et la banalité d'y comparer les cieux.
Je n'irai plus criant ton nom sous les fenêtres.
Je ne chercherai plus tes pas sous les grands hêtres,
Ni tout le long du bief sous les saules pleurant,
Ni dans la cour pavée, à tout indifférent.
Les miroirs n'auront plus l'accent de ton visage.
Je ne trouverai plus ton ombre et ton sillage
Un jour dans pas longtemps par l'escalier étroit.
Et je ne craindrai plus jamais que tu aies froid.
Je ne toucherai plus ta chevelure au soir.
Je ne souffrirai pas de ne jamais te voir.
Je ne sentirai plus le coeur me palpiter
Pour un mot de ta voix dans la chambre à côté.
[...]


Aragon (La Mise à Mort)

Ah, nous en avons tant acheté des demeures dans la campagne ou des cachettes dans les villes, pour l'amour et pour le silence, et notre solitude à deux!
Rêve ou jeu, vois-tu, c'est tout comme, et l'avons-nous joué, rêvé, ce lieu où tu te réfugies, quand Paris t'épuise de gens, de cris et d'exigences?  
Ecoute ce décor d'eaux et d'arbres, ne l'avons-nous pas ensemble combiné, n'est-il pas comme une grande convention que nous nous sommes l'un à l'autre faite, à demi conscients des temps qui vont venir?
Cette vie a des bancs où s'asseoir, des chemins plantés, le subterfuge des ponts sur les ruissellements qu'en ce pays choisi l'on appelle les pleurs.
Ici, lentement, tout ce qui fut s'éclaire à la fois qu'il s'estompe.
Il fallait ce décor à te mieux voir en moi. [...]
Tout ce qui est parfum te ressemble, et le palpitement des oiseaux, la respiration du feuillage.


Aragon (La chambre d'Elsa)

La chambre. Telle qu'on se l'imagine. Et très différente à la fois. Suivant que l'on se représente le lit qui tient ici la majeure place comme un navire sur des eaux dormantes, un radeau amarré, ou un traîneau abandonné dans les neiges. Suivant qu'on la prend en plein jour, éclairée par ses deux fenêtres opposées, l'une donnant sur un vol de pigeons, l'autre sur les grands saules, ou dans la lumière de Venise des lustres de cristal, purement hypothétiques, car en réalité il lui suffit de deux lampes de wagon-lit de part et d'autre de la glace, sur la cheminée. La pièce a la forme d'une parenthèse, le mobilier d'une digression. Elle est verte, bleue ou mauve selon les gens. Il y a même quelqu'un qui l'a vue jaune paille, cela devait être un esprit compliqué. Il y a un très grand fauteuil devant la coiffeuse, et une psyché.


Le bureau d'Aragon Le bureau d'Elsa

Un témoignage d'Edmonde Charles-Roux :
Louis et Elsa dans leur moulin de Villeneuve

Les Aragon quittaient Paris et prenaient le chemin de Saint-Arnoult lorsqu'ils voulaient être laissés seuls. Mais il arrivait parfois, aux derniers jours de l'été, ou quand ils souhaitaient célébrer la parution d'un de leurs ouvrages, qu'Aragon et Elsa battent le rappel de leurs amis. Alors, les portes du moulin s'ouvraient toutes grandes à des gens venus de partout, des étrangers, des auteurs célèbres et de jeunes écrivains français auxquels Elsa et Aragon accordaient leur soutien, des peintres, des comédiens et des metteurs en scène. Les Aragon nous apparaissaient tels que Jean-Louis Barrault les a décrits: «Dans leur jardin, se tenant par le bras, tous deux se promenaient comme deux magnifiques lutteurs de la vie.» La conversation, ces jours-là à Saint-Arnoult, commençait avec le déjeuner et se prolongeait fort tard dans la nuit. En ces occasions-là, le moulin devenait un lieu inoubliable.


Un témoignage d'Elsa Triolet :
son inquiétude quand, la nuit, elle attendait le retour d'Aragon qui était resté tard à Paris:

Les retards de Louis! Une nuit, toute seule avec ma chienne Fifi, dans la cour pavée du Moulin. Les grands arbres avaient des frissons bruissants, l'eau qui coulait dans le bassin semblait une voix d'enfant... Des bruits infimes - un rat, une taupe, une feuille qui tombe... soudain, les pleurs d'une chouette, désespérée, comme une veuve. Peur? Oh, non... Comme une veuve? Je tourne en rond dans la cour, Fifi me suit pas à pas: "Fifi, pourquoi ne rentre-t-il pas?". Fifi s'assied sur son derrière et me donne sa patte, une fois, deux fois, c'est tout ce qu'elle peut pour moi, mais elle le fait de grand coeur. "Fifi, il est une heure du matin... deux heures... trois heures…" Il y a longtemps que j'ai éteint la lumière dans la cour, elle n'éclairait que moi, rôdant, elle m'éclairait pour d'invisibles spectateurs, pour la chouette et le rat, la grenouille et le moucheron, pour tout ce qui est tapi au fond des bois qui m'entourent. Je n'ai pas besoin de lumière pour voir se dérouler en moi un film qui s'arrête sur une image, toujours la même: la route, la voiture renversée, et lui, tantôt sur le dos, tantôt sur le côté, en chien de fusil... mort, mort!
Mais voilà que Fifi file à la grille... Elle, elle l'a su avant même que les phares de la voiture, encore sur la grande route, fussent venus glisser sur les arbres du bois. La voiture tourne... Déjà les phares sont sur les vieilles tuiles du toit, sur les grands murs du moulin... C'est lui! Fifi n'aboie pas, elle gémit de joie, c'est lui. J'ouvre la grille, j'ai les phares dans les yeux, ils me traversent et vont éclairer sur le mur, au fond du bûcher, une faux pendue au mur, implacable et menaçante. La voiture entre dans la cour. Je crie: "Fifi ! ne te fais pas écraser, sotte!" Louis descend, les bras chargés de livres. Il est souriant. Et la grande nuit inhumaine reprend ses proportions habituelles, et c'est encore une fois comme au cinéma, lors du passage du grand écran à l'écran ordinaire. Louis et le chauffeur ont des voix calmes, familières: il ne leur est rien arrivé, la réunion s'est terminée tard, Paris est loin, c'est tout. C'est tout. (Le Cheval roux
, p. 132)


LA TOMBE DE LOUIS ET ELSA

C'est au Moulin qu'Elsa mourut, le 16 juin 1970. Et Aragon fit les démarches nécessaires pour que le parc de Villeneuve puisse accueillir leur tombeau commun.

Lui-même mourut à Paris le 24 décembre 1982 et il fut enterré aux côtés d'Elsa, sur un tertre où 1'on diffuse en permanence la musique qu'ils aimaient.

Quant côte à côte nous serons enfin des gisants, l'alliance de
nos livres nous unira pour le meilleur et pour le pire dans cet
avenir qui était notre rêve et notre souci majeur à toi et à moi.
La mort aidant, on aurait peut-être essayé et réussi à nous séparer
plus sûrement que la guerre de notre vivant: les morts sont sans
défense. Alors nos livres croisés viendront noir sur blanc la main
dans la main s'opposer à ce qu'on nous arrache l'un à l'autre.

 

Le 12 décembre 1970, à six heures passées du soir,
Mstislav Rostropovitch joua pour Elsa Triole
la Sarabande de Bach, en présence
de quatre personnes, à Saint-Arnoult-en-Yvelines,
sous les hêtres de Villeneuve, devant
le grand lit à deux places où je suis attendu.

Joue encore pour moi Slava la sarabande
Aux morts ainsi qu'un soir au bout d'un soir à Budapest
Tu m'as joué je sais pour moi seul au fond de la foule caché
Cette plainte à mon image dont est faite ma nuit.
Nous irons sur la tombe où dort mon Immortelle
Dort crois-moi seulement ma Belle au Bois dormant
Tu reprendras ce chant que tu jouas sans elle
Au loin près du Danube et qui la nuit dément
Ta main caressera mes nerfs du violoncelle
Il saura me calmer tout bas en allemand
Pareil au bas-voler par quoi les hirondelles
Semblent parodier le parler des amants
Pour annoncer la pluie
Regarde mon ami notre grand lit de pierre
Où je m'irai coucher par un jour merveilleux
Près d'elle un lit profond profond où d'être deux
Sera doux comme avant et viendra la lumière
Lire d'un doigt de feu les mots prophétisés
Les doux mots bleus d'Elsa les mots inoubliables
«Quand côte à côte nous serons enfin des gisants,
l'alliance de nos livres nous unira
pour le meilleur et pour le pire,
dans cet avenir qui était notre rêve
et notre souci majeur, à toi et à moi.
La mort aidant, on aurait peut-être essayé
et réussi à nous séparer plus sûrement
que la guerre de notre vivant:
les morts sont sans défense.
Alors nos livres croisés viendront,
noir sur blanc, la main dans la main,
s'opposer à ce qu'on nous arrache l'un à l'autre.
Tu les entend ces mots ouvrir leurs primevères
Pour notre messe à nous qui n'aura pas de fin
Par toi qu'elle commence à la veille d'hiver
Charriant ton coeur lourd toi jusqu'ici qui vins
Assieds-toi sur le banc et devant nous ensemble
Pour toujours aujourd'hui sans plus attendre joue.


Julien Gracq a établi un lien entre cette tombe commune et à la volonté d'Aragon de "croiser" ses oeuvres avec celle d'Elsa. Mais c'est pour rappeler l'irréductible originalité de l'oeuvre d'un écrivain : "Quelle entreprise dérisoire et pathétique, et quel défi sans espoir que ces Œuvres romanesques croisées où Aragon voudrait entrelacer à jamais aux siens, comme s'entrelacent des doigts vivants, les romans de la femme qu'il a aimée. Même à talent égal (ce qui n'est pas le cas), l'œuvre cloisonne sans merci, et pour jamais, ce que la chair, et quelquefois la vie, a uni un moment : ce qui fleurit de ces tombes jumelles — à l'inverse du tombeau de Tristan et d'Yseult — par un tropisme impitoyable ne fleurit qu'en divergeant. Et même si matériellement des ossements peuvent s'entr'étreindre dans le tombeau — mixtis ossibus ossa premam, dit Properce* — rien n'empêchera jamais que la cruelle solitude de l'écriture aille puiser en chacun au plus profond de quoi poser crûment à l'autre, aux oreilles de tous, la question impitoyable: Femme — homme — qu'y a-t-il entre toi et moi ?" (Carnets du grand chemin, 1091)

*Properce, Élégies, IV,7. (premam ou teram : lorsque nos ossements seront mêlés, j'étreindrai les tiens)


Aragon et ElsaUn texte d'Elsa Triolet dans Le Cheval roux:

Nous avions des hêtres dans notre bois du Moulin, c'étaient les plus beaux, les plus énormes hêtres que j'aie jamais vus... Il y en avait surtout deux, argentés, gigantesques, surplombant de loin le moulin, agrippés à la terre par des racines apparentes, ondulées, crochues, pattes à griffes de bête antédiluvienne. Les branchages s'en allaient si loin qu'on avait peine à croire qu'ils appartenaient toujours à ces deux arbres-là. Sous cet univers de verdure, nous avions installé une table et un banc de pierre. Je disais alors à qui voulait l'entendre, que je souhaitais d'être enterrée là, sous ces hêtres à côté de Louis: ils nous serviraient de pierres tombales, il y en avait deux. La loi interdisait, paraît-il, de se faire enterrer chez soi, mais un souhait est un souhait. En bas du talus, sous les hêtres, il y avait un ruisseau, qui s'élargissait en cressonnière, des iris sauvages y dressaient la multitude de leurs épées vertes...


Un témoignage d'Edmonde Charles-Roux: Aragon et Elsa vivaient dans la hantise de ce qui allait les séparer: la mort. Louis affirmait qu'il allait, à coup sûr, mourir le premier et qu'il laisserait Elsa châtelaine en ce moulin qui lui appartenait. L'acte de propriété, à la demande d'Aragon, avait été établi au seul nom d'Elsa afin que celle qui, si longtemps et partout, avait été traitée en étrangère possédât enfin un coin de France bien à elle. Mais lorsque Aragon parlait de sa mort prochaine, Elsa se fâchait très fort et disait à la cantonade qu'il ne fallait pas parler de choses tristes lorsqu'on recevait des amis. Puis elle ajoutait sotto voce qu'elle se savait très malade et que Louis était fou puisqu'il était clair qu'elle s'en irait la première.


François Nourissier : une visite nocturne d'Aragon et de ses amis à la tombe d'Elsa:

Vers onze heures, Louis se dresse. "Il faut aller voir Elsa", dit-il. Dehors il vente, mais la pluie a cessé. Louis est parti s'habiller: il réapparaît enveloppé dans une pelisse de général soviétique qui lui bat les talons, portant une lanterne sourde. Nous voilà partis tous les cinq dans la nuit, sous les nuages rapides. Les arbres gémissent, la terre du chemin est détrempée. Comme Louis glisse et manque de tomber dans le bief, les deux femmes lui prennent les bras; les deux hommes suivent. An lieu de monter directement vers la tombe, Louis nous fait faire un long détour. Le faisceau de la lanterne accentue les mouvements fantastiques des arbres. Enfin, nous parvenons au but: une large dalle où sont gravés deux noms, trois dates. Nous restons immobiles, silencieux, transis dans les rafales, très longtemps. Louis a posé la lanterne sur la dalle et nos ombres s'allongent. Enfin l'une d'entre nous, qui a apporté des fleurs, entreprend de les disposer dans un vase ramassé à terre. Elle arrache et froisse le papier transparent qui ensuite craque en se dépliant peu à peu. On n'entend que cela, et le bruit du vent dans les hêtres. Très longtemps.


Charles Dobzynski (poète, 1929-2014)

Vous aviez hâte, l'un et l'autre, Elsa, Louis, de faire en sorte que ce coin perdu devienne un coin trouvé, retrouvé, de l'enfance, de la mémoire, de l'avenir. Bientôt les lieux s'imprégnèrent de vous, s'engloutirent dans vos empreintes. A se patiner de vos ombres, le moulin devenait une part de vous-mêmes. C'est ainsi que j'ai vu lentement ses bâtiments s'alléger, s'éclairer, s'assouplir, acquérir une grâce qui n'était apparemment pas dans leur vocation. Un miracle s'opérait. Le moulin retrouvait son rôle, mais un moulin destiné au grain du rêve, de l'imaginaire, à la mouture de l'écrit. La rivière du temps, muette, la Rémarde aux yeux glauques, venait vous observer dans la salle à manger, derrière la vitre qui la tenait en cage, tel un animal qui aurait cherché à flairer, à comprendre les humains, à capter une parcelle de leur énigme.


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