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ASSOCIATION ORLÉANAISE GUILLAUME-BUDÉ

 



LA CHOUETTE A LU…

 

 


Laure de Chantal, Libre comme une déesse grecque
Danielle Jouanna, La politique: une activité dangereuse en Grèce ancienne
Sylvie Durastanti, Sans plus attendre
Irène Valléjo, L'infini dans un roseau. L'invention des livres dans l'Antiquité
Lucio Russo, Notre culture scientifique
Giusto Traina, Histoire incorrecte de Rome
Marianne Alphant, César et toi

Hédi Kaddour, La Nuit des orateurs
Josef Koudelka, Ruines
Luigi-Alberto Sanchi, Les Lettres grecques
Antoine Houlou-Garcia, Mathematikos
Jean-Pierre Sueur, Etienne Dolet et Jean Jaurès
Jean-Noël Castorio, Rome réinventée
Nicola Guardini, Vive le Latin !
Alain Malissard, Scandales, justice et politique à Rome
Andrea Marcolongo, La Langue géniale, le Grec

 


Laure de CHANTAL

LIBRE COMME UNE DÉESSE GRECQUE

Stock éd., févier 2022, 300 p., 19,5 €

Normalienne, agrégée de lettres classiques, Laure de Chantal a fondé aux Belles Lettres la collection Signets, qui permet de découvrir un thème antique par les textes de l'époque. Féministe déclarée, elle a souhaité, dans ce dernier ouvrage, nous convaincre que, contrairement à ce que l'on croit souvent, la mythologie antique laisse la meilleure place aux femmes ("dans le mythologie, le meilleur de l'Homme est une femme"). Son propos est donc d'en réhabiliter quelques-unes, en proposant une relecture de quelques mythes dans un style qui se veut décontracté, sans doute un peu inutilement et lourdement encombré d'allusions personnelles et d'une dénonciation récurrente de la misogynie et de la perversité masculine. Elle prend ainsi la suite de Marguerite Yourcenar, qu'elle cite : "Le peuple qui a donné à l'intelligence le visage d'Athéna, au courage et à la fidélité celui d'Antigone, à la vision prophétique celui de la Cassandre d'Eschyle n'a pas méprisé la femme." (préface de La Couronne et la Lyre)
*
Ce qui a pu nous tromper, dit-elle, ce sont les interprétations des femmes de la mythologie qui ont été faites, en particulier dans un XIXe siècle qui avait beaucoup de mal avec la condition féminine. De cela elle donne plusieurs exemples :
– À propos d'ARTÉMIS, qualifiée par les Anciens de parthenos, on traduit l'adjectif par "vierge" (en suggérant que la déesse était en quelque sorte frigide), alors que le mot signifie en fait "célibataire". C'est qu'on acceptait mal l'idée d'une femme libre ayant, hors mariage, une vie sexuelle et amoureuse, comme ce fut le cas pour Artémis-Diane (ce qu'atteste Callimaque). Artémis est une jeune femme indépendante ("sans maître" dit Homère), une femme qui sait ce qu'elle veut. Les Cyclopes lui obéissent et même Zeus ne lui refuse rien.
– Racine a fait d'IPHIGÉNIE une fille soumise et obéissante ("quand vous commanderez vous serez obéi"), alors que son nom même signifiait "celle qui génère la force" (en grec : is, en latin : vis). À Aulis, au milieu d'hommes désemparés par l'oracle de Calchas, elle seule fait preuve de détermination et de force d'âme en se proposant pour l'immolation apparemment nécessaire.
– Ovide, dans ses Métamorphoses, raconte comment BAUCIS, la vieille épouse de Philémon, s'est dépensée pour recevoir dignement deux voyageurs (en fait Jupiter et Mercure) ; d'après le texte, c'est elle qui fait tout : allumer le feu, éplucher les légumes, décrocher et découper un dos de porc, caler la table… Pourtant, quand La Fontaine consacrera une fable à ce couple, il fera de Baucis une bonne épouse simplement soumise à son Philémon de mari.
– ATHÉNA est fille de Mètis. Ce mot, qui désigne "l'intelligence pratique" a été trop souvent traduit par "prudence", "ruse" ou même "perfidie", preuve que que les traducteurs avaient du mal à attribuer l'intelligence à une divinité féminine. Or c'est bien Athéna qui a été préférée à Poséidon pour être la divinité protectrice d'Athènes et non sans raison :  n'ayant hérité de sa mère que des qualités, elle est bienfaitrice, éducatrice, protectrice, toujours victorieuse : "Jamais, écrit Laure de Chantal, n'a été donnée une image aussi éblouissante de la femme".
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Il est remarquable que ce sont des divinités féminines que les Grecs ont  choisies pour expliquer la genèse et la marche du monde :
– GAÏA est la première divinité à sortir du chaos pour créer le ciel (Ouranos), qu'elle va épouser. Puis c'est elle qui crée les dieux, qui installe Zeus sur l'Olympe… Tout va désormais plier devant les volontés de Gaïa.
– C'est de deux femmes, la mère et la fille, DÉMÉTER et PERSÉPHONE, que dépendent l'évolution de la vie terrestre et l'alternance des saisons.
– La vie de chaque homme dépend, elle, des trois FILEUSES (ou Parques).
– Ce sont neuf MUSES qui gouvernent tout dans le monde, musique, poésie, histoire, mathématiques, astronomie…
– Enfin, quand tout allait mal, ce sont les SYBILLES que l'on consultait et dont on respectait scrupuleusement  les avis.
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Les hommes, dans les légendes mythologiques, n'ont pas toujours le beau rôle :
– APOLLON se rend coupable de harcèlement à l'égard d'une femme non consentante, Daphné. Pour parvenir à ses fins, il la poursuit, tour à tour suppliant, larmoyant, jouant au "bellâtre de pacotille". Mais Daphné ne cèdera pas et saura lui échapper, métamorphosée en laurier.
– THÉSÉE est un lâche qui abandonne une jeune femme seule sur une île, où elle sera une proie idéale pour les bêtes féroces ou d'éventuels pirates. Mais Ariane est forte et, selon Catulle, au lieu de gémir sur son sort, elle demande aux dieux le châtiment de son bourreau.
– JASON et les Argonautes, désemparés, allaient se laisser mourir dans le désert de Lybie et il fallut que des déesses, divinités du désert, apparaissent pour les secouer un peu : « Cessez de gémir ; levez-vous et faites lever vos compagnons » (Argonautiques, IV, 1308)
– Seul ULYSSE mérite la sympathie. C'est qu'il aime les femmes sans les mépriser, et d'abord son épouse Pénélope. D'ailleurs ce sont des femmes qui font et défont son destin, non seulement Athéna, qui dirige toute sa vie, mais aussi Ino-Leucothée qui a pitié de lui et qui intervient pour le sauver dans un moment critique (Odyssée V, 334).
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La beauté des femmes représentait beaucoup pour les Grecs. Dans la mythologie, il semble qu'une femme belle pouvait tout se permettre. HÉLÈNE est certes responsable de grands maux : une ville détruite, des milliers de morts, des femmes violées ou réduites en esclavage. Mais personne ne l'accuse, personne ne lui en veut : "Il n'y a lieu de blâmer ni les Troyens ni les Achéens si, pour une telle femme, ils souffrent de si longs maux" (Iliade III, 156). Son mari, trompé, ne lui en veut pas et Sparte lui élèvera un temple. La beauté est plus forte que tout. C'est que la beauté des femmes évoque ce Beau qui, selon Platon, conduit au Bien et au Vrai. La beauté des femmes, pour les Grecs, va de pair avec la bonté, elle est liée à des qualités morales (kalos kagathos). Elle détient un pouvoir civilisateur universel.
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Alors qu'à notre époque les femmes n'ont pas le droit de se conduire aussi mal que les hommes, dans le monde gréco-latin elle ne sont jamais considérées comme coupables
– MÉDÉE a commis les crimes les plus affreux, sans le moindre remords, démembrant son frère, faisant tuer le roi Pélias, assassinant le roi de Corinthe. Pourtant on ne lui a fait aucun procès ; elle sera même recueillie à Athènes où elle épousera Égée. Selon une certaine tradition, elle finira par être transportée aux Champs-Élysées.
– On a tendance à condamner CLYTEMNESTRE, meurtrière de son mari, mais c'est oublier qu'elle avait bien des "circonstances atténuantes" : Agamemnon l'a épousée de force après avoir tué son mari Tantale et son premier enfant. Il a été tout près de poignarder sa fille Iphigénie. Il a tout abandonné pour partir dans une guerre qui a fait des milliers de morts. Il est revenu, victorieux et vaniteux, imposant à son épouse une captive-maîtresse, Cassandre. Les crimes de l'homme pèsent-ils moins lourd que les crimes de la femme ? Marguerite Yourcenar, dans Feux, a donné la parole à la meurtrière : "Je l'ai tué pour le forcer à se rendre compte que je n'étais pas une chose sans importance que l'on peut laisser tomber ou céder au premier venu". Eschyle, dans les Euménides, engagera son procès : les Erynnies prendront le parti de la femme contre Oreste, puis Athéna interviendra dans le sens de l'apaisement et de la justice.
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La mythologie propose l'image de nombreuses femmes fortes et surtout de femmes libres.
– CIRCÉ vivait seule et bien tranquille dans son île lorsque débarque en hurlant une horde de brutes auxquels elle ne tarde pas à donner la forme qu'ils méritent : des cochons. Ensuite, quand ils auront repris forme humaine,  elle va jouer son rôle de femme en les aidant à reprendre leur dignité, en les civilisant. À Ulysse, elle offrira les plaisirs de l'amour, mais en bonne amitié, sans passion. Et, quand viendra le moment de se séparer, elle ne fera rien pour retenir ces hommes qu'elle voit "geignant, s'arrachant les cheveux" (Odyssée, X 567), terrorisés à l'idée de devoir passer par les demeures d'Hadès. Et on imagine que, quand tous ces hommes seront partis, elle sera bien heureuse de retrouver la paix…
– Ulysse finira par être las d'être trop bien hébergé par CALYPSO, las d'être nourri de nectar, lui le mangeur de viande et de pain. Il voudra retourner chez lui et ne cessera guère de pleurnicher (Odyssée, V 160). Calypso, plus digne, n'apparaît pas en femme trahie, délaissée. Maîtresse d'elle-même, respectant la liberté des autres, elle lui donne congé et l'aide à partir, sans rancœur ni rancune.
– PÉNÉLOPE n'est pas le "grillon du foyer" de Brassens; c'est une femme qui a été capable de "tenir" pendant vingt ans dans une maison envahie par des beaux garçons qui la convoitent. Pourquoi la rabaisser en la faisant travailler à une "tapisserie" (un "ouvrage de dame"), alors que c'est à la confection d'un linceul pour son beau-père très âgé qu'elle se consacre pieusement ? Cette image d'une femme inflexible et fidèle a paru tellement invraisemblable à Servius, le commentateur de Virgile, qu'il affirme qu'en fait elle a dû coucher avec tous les prétendants.
– PSYCHÉ est loin de n'être qu'une femme victime de sa curiosité (un défaut bien "féminin"), punie parce qu'elle a voulu voir le visage de celui qui couchait avec elle. Elle s'est révélée par la suite comme une femme fière, courageuse, éprise de liberté, une aventurière qui, enceinte, parcourt le monde et affronte Vénus qui est jalouse d'elle. C'est d'ailleurs la seule mortelle qui deviendra déesse.
– La petite ANTIGONE est le type même de la femme capable de dire "non", à tel point que Créon s'en inquiète : si jamais elle l'emportait, c'est elle qui serait l'homme (Antigone v. 484) et le même Créon reproche à Hémon de se faire l'esclave d'une femme (v. 746).
– Aujourd'hui, lorsqu'on se trouve devant une femme en colère, on a tendance à se moquer, à la tourner en dérision ; on lui attribue des termes venus de la mythologie : c'est une mégère, une harpie, une furie, un dragon. Dans la mythologie JUNON-HÈRA est une femme colérique (il suffit de lire l'Énéide ou le début de l'Hercule furieux) ; mais elle a bien des raisons de l'être, en particulier contre Zeus qui ne cesse de la tromper. En fait c'est une femme qui, par ses colères, affirme son pouvoir et qui ne supporte pas d'être sans cesse rabaissée par un mari volage. À Rome, lors de la fête de matronalia, les matrones se rendaient au temple de Junon, la tête couronnée de fleurs et en offraient à la déesse.
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Ayant classé ses déesses en sept catégories (les créatrices, les guerrières, les savantes, les battantes, celle qui disent oui, celles qui disent non et les reines), Laure de Chantal termine par APHRODITE-VÉNUS, cette déesse que les peintres ont figée dans l'image d'une jolie femme qui se laisse admirer, debout sur son coquillage. En fait c'était la plus ancienne des divinités, plus puissante même que Zeus, qui n'osait rien lui refuser. Elle régnait sur les dieux comme sur les mortels et sur toute la nature. Lucrèce lui a consacré une invocation qui met en lumière toute son importance. Capable de se venger au besoin (des femmes de Lemnos, d'Hippolyte, de Myrrha) elle savait aussi se faire bienveillante. En femme libre, elle avait des amants, mais sans se laisser prendre par la passion amoureuse.
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À la fin de son ouvrage destiné à mettre en lumière la place des femmes dans les idées religieuses des Anciens, Laure de Chantal fait remarquer malicieusement qu'à Rome, la "triade capitoline", d'abord uniquement masculine (Jupiter, Mars, Quirinus) avait été ensuite à dominante féminine (Jupiter, Junon et Minerve) et que le "panthéon" antique devait obligatoirement comprendre six dieux et six déesses, afin de respecter ce que nous appelons aujourd'hui la parité. Et elle termine en écrivant :  "La mythologie foisonnante a su faire la part belle au génie féminin en montrant sa densité, sa puissance et sa diversité. Il faudrait beaucoup plus qu'un seul livre pour les énupérer toutes, Cassandre, Didon, le Sphinx, Europe, toutes ces fières femmes de la mythologie qui font précisément la fierté de la condition féminine."

J.N.


 

Danielle JOUANNA

LA POLITIQUE: UNE ACTIVITÉ DANGEREUSE EN GRÈCE ANCIENNE ?

Les Belles Lettres, déc. 2021, 21,50 €

 

Danielle Jouanna, dans cet ouvrage (le cinquième qu'elle publie aux Belles-Lettres), a voulu faire un tableau de la vie politique dans les cités grecques, en particulier dans l'Athènes des Ve et IVe siècles. Elle reprend la distinction faite par Hérodote (dans Histoires III), puis plus tard par Aristote (dans Politique III), entre trois principales formes de gouvernement : la monarchie (ou tyrannie), l'oligarchie (ou ploutocratie) et la démocratie.

Excluant rapidement les cités vivant sous une « tyrannie » (où « faire de la politique » n'était guère possible), Danielle Jouanna s'intéresse particulièrement au gouvernement oligarchique de Sparte du IVe siècle. Il comportait certes une « assemblée du peuple », mais tout était fait pour réduire son pouvoir politique puisqu'elle était de fait réservée aux seuls  « vrais » Spartiates (les descendants des envahisseurs doriens du -Xe siècle) et était dominée par un petit nombre d'hommes qui s'étaient enrichis aux dépens des cités ennemies. D'ailleurs, nous dit Plutarque, « si le peuple décidait de travers, sa décision n'était pas ratifiée ». De plus, selon Xénophon, cinq « éphores » y étaient « nantis d'un pouvoir considérable et se comportaient comme des tyrans » ; de plus 28 « gérontes » avaient un droit de veto sur les lois nouvelles.

Dans les périodes où Athènes vivait sous un régime démocratique, en théorie tout homme majeur né d'un père et d'une mère athéniens (loi de 451) pouvait s'exprimer librement dans l'Assemblée du peuple  (ecclesia) qui se réunissait une quarantaine de fois par an sur la colline de la Pnyx. Les citoyens étaient assis par terre. Au début on annonçait l'ordre du jour et on demandait: « Qui veut prendre la parole ? ».  Celui qui se proposait se levait, reçevait une couronne, qu'il passait au suivant. À la fin, l'assemblée décidait, en votant à mains levées, par oui ou par non. Autre principe apparemment démocratique: tout citoyen pouvait être tiré au sort pour être, pendant un an, l'un des 500 membres du Conseil (boulè), 50 d'entre eux exerçant pendant un mois la magistrature de prytanes. De plus l'Assemblée élisait chaque année neuf magistrats (archontes) et dix chefs militaires (stratèges). Théoriquement, selon Périclès, c'était le seul mérite qui permettait d'accéder aux différentes fonctions.

Mais l'idéal démocratique d'Athènes ne s'est pas véritablement réalisé dans les faits et la démocratie directe, sans corps intermédiaires, n'a jamais pu se concrétiser (il faudra pour cela attendre les « réseaux sociaux » actuels, avec les excès et les dérives qu'on connaît).
– D'abord les étrangers, les esclaves, mais surtout les femmes étaient exclus de la vie politique.
– Alors qu'environ 30.000 citoyens avaient le droit de siéger dans l'Assemblée et que le quorum pour voter une loi était théoriquement de 6000, Thucydide dit bien qu'on ne pouvait même pas rassembler 5000 citoyens. Par manque d'intérêt, beaucoup essayaient de s'y soustraire et il fallait que la police urbaine barre les rues avec une corde enduite de peinture rouge fraîche pour rabattre vers la Pnyx les récalcitrants. Et puis, assister à toutes les assemblées c'était perdre une quarantaine de journées de travail par an (pour compenser on versait à chacun une indemnité de deux puis trois oboles). Seuls les riches aristocrates avaient véritablement le temps de « faire de la politique ».
– Beaucoup s'inquiétaient de voir que des décisions importantes devaient être prises par une foule incompétente et très influençable : « Rien n'est plus stupide et plus violent qu'une foule sans compétence » (Hérodote) ; « Un coquin arrivera toujours à prendre du pouvoir en séduisant le peuple par sa faconde » (Euripide). De fait l'Assemblée pouvait réagir sous l'empire de l'émotion (par exemple en 427 elle décida de mettre à mort la totalité des hommes de Mytilène qui étaient passés à l'ennemi ; devant l'énormité de la chose, dès le lendemain, on convoqua à nouveau l'Assemblée pour décider qu'on se contenterait d'exécuter mille otages, d'abattre les murs de la ville et de confisquer les terres).
– La qualité d'orateur était essentielle pour un homme politique et les simples particuliers avaient du mal à se faire entendre après de brillantes interventions d'hommes rompus à l'art de la parole. Mais alors la forme du discours prenait le pas sur la qualités des arguments. Faire de la politique imposait d'avoir une voix forte et de connaître toutes les subtilités de la rhétorique (pour cela on prenait des leçons auprès des « sophistes », qui se faisaient payer si cher que seuls les riches aristocrates pouvaient se les offrir).  Démosthène, qui voulait qu'Athènes résistât aux menaces d'invasion par la Macédoine, se trouva desservi par une voix trop faible, alors qu'Eschine, partisan de la paix avec Philippe, avait la belle et forte voix d'un acteur de théâtre.
– Inversement, on a vu apparaître des « populistes » démagogues, comme Hyperbolos ou Cléon, dont le comportement à la tribune choquait par sa vulgarité, mais dont les bouffonneries, selon Plutarque, amusaient le peuple qui se laissait séduire.
– L'Assemblée avait le pouvoir d'éloigner préventivement pour dix années quelqu'un qui lui paraissait prendre une importance excessive dans la vie politique : c'était l'ostracisme, institué au Ve siècle. Un homme politique pouvait ainsi facilement se débarrasser d'un adversaire en distribuant à ses partisans des tessons de poterie (ostraka) portant le nom de l'homme à éliminer.
– L'opposition, en Grèce, des gouvernements oligarchiques et des gouvernements démocratiques a donné lieu souvent à des excès de violences, avec massacre de civils et réduction des femmes en esclavage. En 413, un général athénien jeta ses mercenaires thraces sur Mycalesse (en Béotie) où, selon Thucydide, il tuèrent « tout ce qu'il apercevaient de vivant » et abattirent tous les enfants qui venaient d'entrer dans leur école. À Corinthe en 393 a eu lieu un massacre en pleine ville des aristocrates pro-spartiates (et Xénophon est choqué que cela ait eu lieu le jour d'une fête religieuse). Dans Argos, vers 370, les démocrates ont mis à mort 1200 riches…

Après avoir longuement analysé les conditions de la parole dans l'Assemblée, D. Jouanna s'intéresse aux autres lieux de parole et aux autres circonstances dans lesquelles on pouvait parler de politique.
– Les discours officiels lors de l'hommage annuel aux morts de la guerre étaient une occasion d'exalter la grandeur de la cité.
– Dans les harangues aux soldats (par exemple lors de l'expédition contre Syracuse) on "chauffait" l'auditoire en parlant de l'opposition entre une « race » ionienne et une race dorienne.
– La parole populaire se libérait sur l'agora, dans les palestres, dans les ateliers d'artisans ; y circulaient les nouvelles, souvent fausses ; on y critiquait les hommes politiques en place ; on proposait des solutions radicales aux problèmes (c'est ce que suggère Aristophane dans les Cavaliers).
– Socrate, lui, multipliait les contacts dans les rues pour convaincre ses interlocuteurs… qu'il faut ne pas faire de politique (tiré au sort comme bouleute, il se retrouva prytane et président de séance à l'Assemblée, où il a su tenir tête au peuple qui se ralliait à une proposition illégale).
– Les femmes, auxquelles il était demandé avant tout de se taire, avaient pourtant leur mot à dire devant l'incurie des hommes politiques (Aristophane suggère qu'il y avait en elles plus de bon sens, plus de sagesse). Et puis, comme le dit Aristote dans sa Politique, il faut tenir compte du fait que certains gouvernants étaient gouvernés… par leur femme (on citait le cas de la compagne de Périclès, Aspasie, dont, selon Plutarque, on respectait la « sagesse politique »)

D. Jouanna souligne ensuite qu'à Athènes il n'y avait pas que la parole comme moyen d'agir : l'argent en était un, indiscutablement.
– Les riches aristocrates avaient les moyens de se créer une « clientèle », un réseau d'électeurs potentiels, par exemple pour se faire élire stratèges. Ils pouvaient aussi s'appuyer sur des clubs privés (hétairies), où des compagnons s'associaient pour contrer les attaques qu'ils subissaient dans une cité démocratique (et ces associations étaient parfois considérées comme une menace pour la démocratie).
– Des métèques ou des banquiers très riches  (tel Pasion, un ancien esclave), aidaient l'État en s'acquittant d'impôts et de charges onéreuses.
 – Tout citoyen riche se voyait imposer pour un an une « liturgie », à laquelle il ne pouvait échapper d'en prouvant que tel autre était plus riche que lui : il s'agissait, par exemple, d'assurer, comme triérarque, l'entretien d'un navire de guerre et la solde de 200 rameurs , ou, comme chorège, les frais entraînés par les fêtes des Dionysies (cette liturgie donnait au chorège un certain poids politique si les représentations théâtrales qu'il avait financées avaient plu au peuple).

Faire de la politique a consisté pour d'autres à se servir de l'écrit pour critiquer le pouvoir donné au peuple.
– Dans la seconde moitié du Ve siècle, un auteur anonyme est l'auteur d'une Constitution des Athéniens où il prend la défense des « honnêtes gens » qu'il oppose au peuple sans éducation et enclin au mal. Il y fait un tableau très critique de la société athénienne où les « vrais citoyens » doivent accepter sans rien dire des affronts venant de métèques voire d'esclaves, où on laisse la langue grecque se dénaturer au contact des étrangers qui traînent dans les ports, où les procès s'éternisent en raison du nombre insuffisant de juges, où les nobles et les riches sont la cible favorite des auteurs comiques…
– Platon, dans sa République (VIII), dénonce les méfaits de l'esprit de liberté et d'égalité dans une société démocratique (les fils ne respectent plus leur père, les élèves leurs professeurs…) ; dans le Gorgias il dénonce une société où le pouvoir appartient à ceux qui maîtrisent l'art oratoire et où l'on blâme ceux qui veulent s'élever au-dessus des autres. Déçu lors de ses tentatives pour agir sur la vie politique, à Athènes comme en Sicile,  Platon a finalement pris conscience des défauts de toutes les formes de gouvernement, démocratie comme oligarchie, et, dans La République et dans Les Lois, il s'est réfugié dans la description de ce que serait un gouvernement idéal (alors qu'Aristote, dans La Politique, met l'accent plus précisément sur ce que serait une démocratie idéale).
– Xénophon, dans Le Banquet, donne la parole à Charmide qui fait remarquer qu'à Athènes il vaut mieux à tous points de vue être pauvre que riche. Et dans La Constitution des Athéniens il affirme clairement sa préférence pour un régime oligarchique et aristocratique. Enfin, dans son dernier ouvrage Les Revenus (Poroi) il propose toute une série de mesures pour corriger les méfaits de la démocratie et ramener à Athènes la prospérité et le goût du luxe.

Dans la seconde partie de l'ouvrage, Danielle Jouanna met en lumière les dangers que courait celui qui voulait « faire de la politique », justifiant la boutade de Socrate à la fin de sa vie : « Si j'avais fait de la politique, je serais mort depuis longtemps » (Apologie de Socrate, 31)
– D'abord, si l'on était connu du public, il fallait s'attendre à être importuné dans les rues et sur les places. Il fallait accepter aussi d'être en butte aux critiques des auteurs de comédies qui ne se gênaient pas pour lancer des attaques personnelles ; c'est ainsi que Cratinos se moqua de la grosse tête de Périclès ou qu'Aristophane caricatura Socrate, sans doute à la grande joie de son public populaire.
– Dans les combats politiques, les accusations calomnieuses étaient monnaie courante, et jamais sanctionnées par la loi : on mettait en doute la qualité de citoyen de l'adversaire ou on l'accusait de mœurs douteuses (Démosthène, Eschine ne s'en sont pas privés). C'était en quelque sorte la règle du jeu.
– Les magistrats devaient se soumettre à un contrôle avant leur entrée en charge (docimasie) et surtout rendre des compte à la fin, avec la menace permanente d'avoir à s'expliquer devant la Justice qui pouvait infliger des amendes ; or ces accusations de mauvaise gestion étaient fréquemment des manœuvres politiques déguisées.
– Les hommes politiques étaient menacés d'une arrestation en pleine rue (apagôgè) s'ils étaient débiteurs envers l'État d'impôts non payés.
– Ils pouvaient être soumis à un véritable harcèlement judiciaire, leurs adversaires cherchant par tous les moyens à les mettre en difficulté en les amenant à comparaître devant des tribunaux populaires composés d'hommes qui avaient été tirés au sort parmi 6000 volontaires. Ces « juges » étaient surtout des vieillards et des pauvres (attirés par l'indemnité de deux ou trois oboles), donc a priori sévères à l'égard des riches. Ils attendaient de l'accusé qu'il cherche à les attendrir en s'humiliant, en les suppliant et en versant des larmes abondantes (comme le fit Périclès pour obtenir l'acquittement de sa compagne Aspasie). Les motifs d'accusation les plus fréquents étaient la corruption, le détournement de fonds, le fait d'avoir proposé des lois contraires à la législation existante, le plus grave étant l'impiété (par exemple le fait d'expliquer le mouvement des astres par des théories scientifiques et non par l'action des dieux). Les condamnations consistaient en des amendes, la privation des droits de citoyen (atimie) et pouvait aller jusqu'à l'exécution par absorption de ciguë (comme ce fut le cas de Socrate, accusé d'avoir appris à ses disciples à mépriser les lois de la démocratie)
– Comme n'importe qui pouvait se porter accusateur, on vit apparaître une catégorie de « sycophantes », des calomniateurs professionnels, comme Aristogiton, Diocleides ou Diondas, qui s'en prenaient de préférence aux hommes politiques et aux riches, d'autant plus que la loi leur permettait de récupérer une partie de l'amende ou des biens confisqués..
– Dans les accusations d'atteinte à la sûreté de l'État démocrate (mais souvent aussi sous n'importe quel prétexte), le procès (eisangélie) se tenait non pas devant des jurés, mais devant l'Assemblée du peuple.
– Enfin les hommes politiques risquaient d'être victimes d'assassinats commandités par leurs adversaires politiques : démocrates assassinés par des oligarques (comme Ephialte, le créateur des tribunaux populaires), ou oligarques assassinés par des démocrates (comme Phrynichos)
– Lors des changements du parti au pouvoir, il y avait même des exécutions « légales », par exemple en 411 et en 404 quand l'installation d'un régime oligarchique s'accompagna de la mise à mort de démocrates (sans compter les exécutions de métèques à seule fin de s'approprier leurs biens). Au IVe siècle, lorsque s'opposèrent les partisans d'une résistance acharnée à la Macédoine et les partisans d'un accord avec Philippe, bien des hommes ont été victimes de leur engagement politique (on peut citer Hypéride, Démosthène, Démade et Phocion). Athènes a même connu des condamnations à mort groupées, à la suite de jugements expéditifs devant des assemblées houleuses (par exemple lors de la mutilation des hermès en 415, ou après la victoire des stratèges vainqueurs aux îles Arginuses, condamnés par le peuple apparemment « frappé de folie et excité par les démagogues » (Diodore)

Ainsi D. Jouanna a voulu, dans cet ouvrage, révéler la face sombre de la démocratie athénienne : « paradoxalement, plus les hommes du peuple arrivent au pouvoir (à partir de la fin du Ve siècle) et qu'on approche de ce qui serait à nos yeux une véritable démocratie, plus les dangers se multiplient », écrit-elle, laissant le lecteur mesurer lui-même les ressemblances éventuelles avec les pratiques modernes…

J.N.


Sylvie DURASTANTI,

SANS PLUS ATTENDRE

Tristram éd., déc. 2021, 19 €

Ce roman fait vivre l'Ithaque de l'Odyssée. Après bientôt vingt années, Ulysse, parti pour faire une guerre qu'il désapprouvait, n'est toujours pas revenu. Pénélope a élevé seule son fils Télémaque et a réussi tant bien que mal à conserver le domaine avec l'aide de deux anciens esclaves, Euryclée et Eumée. Mais le palais royal a été envahi par des voisins ripailleurs et  sans scrupules, convoitant la femme et les biens d'Ulysse.

S'inspirant jusque dans les détails du récit d'Homère, Sylvie Durastanti tente d'abord de mettre un voile sur l'origine odysséenne du roman : Ithaque n'est pas nommée, Troie est seulement "la ville du safran"; et les personnages n'ont pas leur nom véritable: Pénélope c'est "la maîtresse", Ulysse absent c'est "le maître", les prétendants ce sont "les intrus" ; Télémaque c'est "Télem", Euryclée c'est "Éri", Eumée c'est "Eumos", la servante Mélantho c'est "Méla", Mentor c'est le marchand "Mentès", Ménélas c'est "Ménel", l'aède Phémios c'est "Fémio", le devin Théoclymène c'est "Théo" l'étranger… Ce n'est que dans la dernière page que Théoclymène, Télémaque, Pénélope et enfin Ulysse retrouvent leur vrai nom.

La romancière se contente de donner la parole aux personnages. Cette parole est confiée alternativement à la maîtresse (qui dialogue en pensée avec son mari absent) et à Éri (qui dialogue avec Eumos). Interviennent également Télem (par l'intermédiaire d'un Phénicien qui l'a rencontré), Méla (la servante qui a succombé aux charmes d'Antinous), Théo (qui va aider Thelem à mieux comprendre le mystère qu'est pour lui sa mère).

Pénélope est au centre de l'ouvrage. Elle sait qu'elle doit assumer sans défaillance le rôle de maîtresse : "Si je ne suis plus la maîtresse, que suis-je? une femme comme les autres, une proie plus exposée que les autres." Jusque là,  elle a fait preuve d'une belle force d'âme afin d'assumer l'absence du maître et la meute des intrus. Mais elle sait qu'avec le retour de son fils, mûri par son voyage à la recherche de son père, bien des choses vont changer.

C'est malgré elle qu'elle a été contrainte d'appliquer une leçon que lui avait donnée son époux : "Il faut savoir ruser quand on joue sa survie". C'est pourquoi, pour "freiner le temps",  elle a retardé le plus possible le moment où serait achevée la pièce de toile qu'elle tissait. Mais surtout elle a fait de la patience et de l'attente sa raison de vivre : "Elle n'attend rien des autres. Elle attend. Les gens se demandent si elle tiendra encore longtemps et comment tout cela finira. […] Par une ruse, par un acharnement et un labeur infinis, elle a réussi l'impossible : elle a retenu, immobilisé le temps".

C'est aussi en se fiant à ses rêves qu'elle a eu la force de résister : alors qu'elle était prisonnière dans sa maison, ce sont ses rêves qui lui permettaient de s'évader et qui continuaient à la relier à son époux. Puis, un jour, elle a décidé qu'il était temps d'en finir et de "forcer le présent à advenir, sans plus attendre". Le faux mendiant était déjà là : Éri l'avait reconnu à sa cicatrice, Télem et Eumos eux aussi l'avaient reconnu; mais ils étaient tous "liés par le silence juré". Dès lors le temps, jusque là immobile, va s'accélérer et c'est Eri qui va raconter la fin : l'épeuve de l'arc, les "intrus" percés de flèches, les douze servantes étranglées par Eunos et Télem ; puis la rencontre de la maîtresse et du mendiant, le piège qu'elle lui tend pour être sûre qu'il est bien son mari, enfin leur seconde nuit de noces, au cours de laquelle le maître raconte à son épouse des histoires de géants, de monstres, de magiciennes, de femmes invisibles qui chantent sur la mer, ces histoires dans lesquelles la vieille Éri, couchée devant la porte de la chambre, reconnaît celles que racontait déjà, dans son enfance, celui qu'elle avait aidé à mettre au monde, Ulysse.

J.N.


 

Irène VALLEJO

L'INFINI DANS UN ROSEAU. L'INVENTION DES LIVRES DANS L'ANTIQUITÉ

traduit de l'espagnol, éd. Les Belles Lettres, 2021, 538 pages
23,5 € / 17 € en téléchargement

 

Quand les livres ont-ils été inventés ? Comment ont-ils traversé les siècles pour se frayer une place dans nos librairies, nos bibliothèques, sur nos étagères ? Irene Vallejo convie son lecteur à un long voyage, des champs de bataille d'Alexandre le Grand à la Villa des Papyrus après l'éruption du Vésuve, des palais de la sulfureuse Cléopâtre au supplice de la philosophe Hypatie, des camps de concentration à la bibliothèque de Sarajevo en pleine guerre des Balkans, mais aussi dans les somptueuses collections de manuscrits enluminés d'Oxford et dans le trésor des mots où les poètes de toutes les nations se trouvent réunis.

Irene Vallejo fait découvrir cette route parsemée d'inventions révolutionnaires et de tragédies dont les livres sont toujours ressortis plus forts et plus pérennes. L'Infini dans un roseau est une ode à tous ceux qui ont permis la transmission du savoir et des récits : conteurs, scribes, moines, enlumineurs, traducteurs, vendeurs ambulants, autant de personnes dont l'histoire a rarement gardé la trace, mais qui sont les véritables sauveurs de livres, les vrais héros de cette aventure millénaire.

Mario Vargas Llosa (qui vient d'être élu à l'Académie francaise) a écrit à propos de cet ouvrage : "L'amour des livres et de la lecture respire à travers ce chef-d'œuvre". Et Alberto Manguel (qui, en 2010, nous avait entretenu de la Lecture), ne tarit pas d'éloges en présentant l'ouvrage : "Vallejo a judicieusement décidé de se libérer du style académique pour choisir la voix du conteur. L'histoire n'est pas considérée comme une liste d'ouvrages cités, mais comme une fable. Ainsi, pour n'importe quel lecteur curieux, ce charmant essai est accessible et émouvant dans sa simplicité, parce qu'il est un hommage aux livres par une lectrice passionnée."


Lucio RUSSO

NOTRE CULTURE SCIENTIFIQUE
Le monde antique en héritage

Traduit de l'italien par Antoine Houlou-Garcia

Éditions Les Belles-Lettres - janvier 2020 - 17 € 50

Lucio Russo est mathématicien italien, spécialiste de calcul des probabilités, qui puise dans son extraordinaire culture, en particulier de l'Antiquité, des arguments des plus pertinents pour aller à l'encontre de certaines idées reçues sur le rôle de l'héritage antique sur la science moderne en particulier l'affirmation qu'elle a dû se libérer de l'héritage antique pour prendre son essor. Il explique, par exemple, que l'héliocentrisme est une idée d'Aristarque de Samos et que Copernic l'a exhumé en se penchant sur l'œuvre de l'astronome grec.

En balayant divers thèmes classiques de la science comme l'astronomie, la gravitation, la théorie des marées ou le concept de molécule il explique que les idées dans Anciens ont contribué, bien après la Renaissance, à des découvertes scientifiques fondamentales.

Les matheux seront sensibles à la mise en lumière de l'influence de l'œuvre d'Euclide, bien plus tard qu'on ne le pense généralement, sur les découvertes en mathématiques ; ils partageront sans doute avec l'auteur l'intérêt de l'approche de la géométrie du mathématicien alexandrin pour promouvoir une géométrie basée sur des figures constructibles.
On pourra ou non partager la philosophie de l'auteur sur le rôle des mathématiques, sa diatribe contre l'esprit bourbakiste ; on ne pourra cependant que saluer ce brillant essai, qui, en s'appuyant sur une connaissance fine de l'histoire des sciences, défend avec brio le rôle des Anciens dans le développement de la science moderne.

Bertrand Hauchecorne


Giusto TRAINA

HISTOIRE INCORRECTE DE ROME

Les Belles Lettres

mars 2021

Maurice Sartre, professeur émérite à l'université de Tours, qui, en 2016, nous avait fait une conférence sur Palmyre, a publié un texte élogieux sur cet ouvrage de Giusto Traina, qui vient tout juste d'être traduit en français. Voici ce texte :

"Inclassable, le nouveau livre de Giusto Traina provoque chez le lecteur un sentiment jubilatoire qui ne faiblit à aucun moment. Par une série de tableaux qui n'ont pas vocation à brosser un panorama complet de l'histoire de Rome, l'auteur s'attache autant à détruire des mythes historiographiques que des visions populaires ou idéologiques de cette longue histoire.
Faisant constamment le pas de côté qui aide à comprendre, il donne tout à coup une perspective plus exacte (au moins temporairement), souligne les préjugés, voire les ridicules jugements inspirés par une assimilation excessive avec ces ancêtres que chaque génération recrée à son image. Le recours à une iconographie puisée aussi bien dans la bande dessinée, l'affiche de propagande que dans les sources antiques ajoute à la démonstration que conduit Giusto Traina sur le ton de l'humour. Mais sous ces apparences légères se cache une réflexion plus sérieuse qu'il n'y paraît sur un élément essentiel de notre histoire. Car le latin, par des citations réelles ou inventées (elles servent de tête de chapitre), est notre langue; et l'histoire romaine, par ses épisodes les plus fameux, est omniprésente dans l'imaginaire politique, intellectuel, artistique, en Italie comme en France. Empruntant à son impressionnante érudition comme à son observation du paysage politique, médiatique et culturel de notre temps, l'auteur promène son lecteur avec une clarté bienvenue à travers des questions aussi ardues que la cruauté des guerriers, l'acceptation de la défaite, l'accueil des migrants, la diffusion du droit, la créativité scientifique et technique, l'interprétation des prodiges ou les rapports entre Romains et Grecs. C'est-à-dire à tous, car, rappelle-t-il, « sans l'histoire romaine, on ne peut que vivre moins bien». Un long chapitre de notes apporte des indications bibliographiques commentées avec humour et générosité, prolongeant le plaisir d'une lecture dont on regrette qu'elle se termine si vite." (Maurice Sartre)

C'est dans L'Histoire, n°482, avril 2021, p. 78.


 

Marianne ALPHANT

CÉSAR ET TOI

P.O.L

janvier 2021

"Au fond, qu'est-ce qui vous intéresse en lui ? Sa mort ? Vous perdez votre temps, il ne reste rien, c'est poussiéreux." Cette citation en quatrième de couverture donne le ton du livre que Marianne Alphant vient de publier chez POL. Un retour aux sources, une enquête archéologique, une errance dans les méandres de l'histoire, une madeleine, puisque c'est toute la latinité enfouie en elle et en nous qui ressurgit à la lecture de ces pages. Une suite de variations autour de César, puissant et courageux, "capable de dicter deux livres en traversant les Alpes", mais aussi ce "dictateur déplumé, sa folie des grandeurs, ses crises d'épilepsie", conquérant de la Gaule, Gallia est omnis divisa in partes tres, ainsi que les Commentaires (des notes dictées, parfois codées) nous l'ont fait connaître.

L'imperator ! Marianne Alphant, lectrice de Salluste, de Suétone et de Plutarque, rappelle le stratège hors pair menant manu militari ses campagnes dans des contrées incertaines, ses batailles, le vainqueur de Vercingétorix à l'extérieur et de Pompée à l'intérieur, le rebelle "ne croyant ni au ciel ni à l'enfer", lui reprochait Caton, le fin politicien, réformateur aux multiples projets, du calendrier au code civil en passant par l'embellissement de Rome, nous savons cela ainsi que sa fin tragique aux Ides de mars. Nous savons cela, et aussi son ascendance divine et toute sa descendance, des plus glorieux aux plus funestes.

Autour de lui, l'archéologie, les traces géographiques, géologiques, les lieux qu'il aurait pu arpenter, les fragments, objets en tous genres, qu'il aurait pu voir ou même toucher, exhumés, relevés çà et là, maintenant exposés, ces débris et petits riens laissés dans son sillage par le temps, par l'histoire et la littérature. Nous suivons César et avec lui bien d'autres qui, depuis deux mille ans, se sont intéressés à lui, certains jusqu'à la fascination.

Ainsi, en ricochets, la lectrice-narratrice nous montre les rêves de grandeur de ces puissants, lecteurs de près de La Guerre des Gaules, Charles Quint, Soliman le Magnifique et même Guillaume II, le Kaiser, ("Les Hollenzollern ne doutaient de rien"), "l'autocrate efféminé, bon exemple de Césarisme", et bien sûr les deux Napoléon. Le 1er d'abord et son Précis des guerres de Jules César écrit à Sainte Hélène, puis Napoléon III, grand ordonnateur des fouilles d'Alésia qu'il confie à l'archéologue Stoffel, lequel rédigera la troisième partie de l'Histoire de Jules César voulue et signée par l'Empereur en personne qui n'en a écrit que les deux premières.

Et toujours en ricochets, Cicéron, Du Bellay, Stendhal, Mérimée, Goethe et Freud, pour ne citer qu'eux, qui nous rappellent que César est autant homme de lettres que sujet littéraire. Montaigne, par exemple, et son ambivalence : César, ce brigand… sa furieuse passion ambitieuse… La pureté et l'inimitable polissure de son langage. Sans oublier Shakespeare, fasciné : grand cerf dans la forêt, fait-il dire à Marc Antoine, devant le cadavre de César, dans la tragédie éponyme maintes fois interprétée, commentée et adaptée au cinéma.

Mais ne nous y trompons pas, aucune trace hagiographique dans ce César et toi. Bien au contraire, l'homme-personnage "mégalomane sans scrupules", "cupide", "impitoyable sanguinaire" ne sort pas indemne. Il est plutôt prétexte à comprendre l'amour et la mélancolie qui nous lient au passé, à cerner les traces que l'histoire laisse en chacun de nous.

Dans un style alerte, rythmé et avec humour, mots latins et formules latines émaillant le texte, Marianne Alphant nous entraîne, au galop du cheval de César, vers un temps passé dont elle fait l'inventaire, comme on le fait pour accomplir un deuil, sans concession.

Catherine Malissard


Hédi KADDOUR

LA NUIT DES ORATEURS

Gallimard

janvier 2021

Dans la Rome du 1er siècle… terreur sous Domitien

Le péplum coloré des années Soixante a disparu de nos écrans, et l'on pouvait penser que les fictions littéraires sur fond d'Histoire romaine avaient aussi vécu. Les éditions Gallimard, peu coutumières de tels choix nous surprennent donc avec la parution d'un roman qui met en scène l'un des plus cruels empereurs, Domitien, saisi dans le regard de Publius Cornelius, qui n'est autre que Tacite.

Avec ses amis Pline, Juvénal et Martial, il subit, tout en le fustigeant sans réserve dans l'intimité, ce fou immature qui torture comme un jeu, dont les règles arbitraires décuplent la jouissance. Un de leurs amis Senecio ayant osé tenir tête au "maître et dieu", les voilà tous susceptibles de périr par représailles. Aussi Lucretia, l'épouse de Tacite, protégée semble-t-il depuis son enfance auprès de Vespasien, brave la peur et se risque jusqu'au palais impérial, afin de susciter la clémence du tout-puissant, surpris en plein banquet – cliché oblige…
On apprend assez tôt que Tacite, sénateur et avocat, n'a pas encore choisi la voie littéraire qui le tente – ce qui nous rassure sur son sort, puisque ses Histoires et ses Annales lui ont assuré la notoriété.

L'intérêt de l'ouvrage tient à la restitution minutieuse d'une époque violemment troublée, où la politique au sens strict ne tient plus qu'à la ruse et au détournement, dans la Rome des bas-fonds et des couloirs impériaux, où les esclaves eux-mêmes s'adonnent à la délation de leurs maîtres en espérant un statut d'affranchi. Les demeures, la vie des rues, les mentalités – le stoïcisme est à l'honneur – sont rendues avec vigueur. L'allusion à de grands épisodes historiques, Les Gracques, Cicéron et ses Catilinaires, ou littéraires – Virgile, Pétrone et son Satiricon – étoffent le récit, mais en même temps l'alourdissent : on oscille de façon trop manifeste entre la part romanesque, assez peu déployée, et l'insertion habile certes, mais très abondante de détails relevant du documentaire.

La fin évite cependant un tour trop manichéen. Dans les derniers chapitres, on fait la connaissance d'un certain Nerva, sénateur fatigué mais fort sage, pressenti pour devenir consul, à qui "on" a demandé : "…l'intéressé accepterait-il au cas où Domitien serait temporairement dans l'incapacité de…". Les livres d'Histoire nous ont appris qu'il succéda au tyran, et le lecteur tient son dénouement, propre à venger les exactions d'un empereur qui régna tout de même 15 ans (81-96).

Nicole Laval-Turpin


RUINES

par JOSEF KOUDELKA

Exposition virtuelle sur le site de la BnF

et catalogue "Ruines" aux éditions Xavier Barral, BnF, septembre 2020

Sous le titre Ruines, la Bibliothèque Nationale de France a présenté, jusqu'au 16 décembre, une série de photographies prises dans les principaux sites archéologiques du pourtour méditérranéen. Elles sont l'oeuvre du grand photographe Josef Koudelka.

Josef Koudelka est né en 1938 à Boskovice en Moravie. Pendant près de trente ans, il a parcouru environ 200 sites archéologiques du pourtour méditerranéen, dont il a tiré des centaines de photographies panoramiques en noir et blanc. De ce projet, la BnF a choisi 110 tirages révélant toute la force et la beauté du lexique visuel de Koudelka, qui écrivait : "Les Grecs et les Romains ont été les plus grands paysagistes de l'Histoire et dès lors, pour moi, photographier le paysage, c'était donner à voir cette admirable science de l'espace, de la lumière et des formes. J'ai trouvé ce qui m'est désormais le plus précieux, le mariage de la beauté et du temps."

L'exposition "Josef Koudelka.Ruines" a été présentée à la Bibliothèque nationale de France, de septembre à décembre 2020. Comme elle a été difficilement accessible, la BnF propose sur son site internet de nombreux documents : un dossier de presse très fourni, un diaporama élaboré par le photographe lui-même en rapport avec la "Rencontre autour de l'œuvre de Josef Koudelka", un extrait du film Obéir au soleil de Coşkun Aşar et une visite virtuelle de l'exposition en reproduction numérique.

L'exposition livre le regard de Josef Koudelka sur la beauté chaotique des ruines, sur les vestiges de monuments transformés par le temps, la nature, la main de l'homme et les désastres de l'Histoire. Ces images à fleur de sol, en plongée ou en contre plongée, guident le spectateur sur des sites maintes fois reproduits, mais réfutent l'impression de déjà vu par le regard inédit du photographe. Alternance de vues lointaines et de gros plans, de fragments, de jeux d'ombres et d'étagement des plans, ces photographies témoignent d'une vision subjective et éclatée du paysage antique, qui pose la série Ruines comme une vaste allégorie du monde. La somptuosité des levers et des couchers de soleil qui embrasent les pavements, les colonnes, les sculptures des bas-reliefs soulignent la merveilleuse géométrie des sites. Ces paysages sont une ode aux ruines de la Mare Nostrum et nous interpellent sur la nécessité de sauvegarder l'héritage de cette civilisation, dont certaines des traces photographiées par Josef Koudelka ont aujourd'hui disparu, détruites par les guerres et le terrorisme, comme à Palmyre. Le photographe valorise ainsi un territoire qui est à l'origine de nos cultures d'Europe.

Émilia Ndiaye

Visite virtuelle de cette exposition à l'adresse : https://www.bnf.fr/fr/agenda/josef-koudelka-ruines
Compte rendu de cette exposition rédigé par Emilia Ndiaye pour Antiquité-Avenir à l'adresse : https://www.antiquite-avenir.org/?p=953


 

Luigi-Alberto SANCHI

LES LETTRES GRECQUES

ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE D'HOMÈRE À JUSTINIEN

Belles Lettres, juin 2020

 

Ce volume réunit treize siècles de littérature grecque. Époque après époque se succèdent les auteurs de cette vaste période, dont les textes illustrent la diversité, la richesse et la pérennité de la littérature en grec ancien, mise à l'honneur dans cette anthologie, à laquelle ont collaboré quelque soixante-dix spécialistes.
Les textes, en grec ancien non traduits, sont tous largement introduits et commentés en français.

INTRODUCTION

I. LES DÉBUTS DE LA LITTÉRATURE GRECQUE
1. La poésie homérique
2. Hésiode

II. L'ÉPOQUE ARCHAÏQUE
3. La poésie archaïque
4. La philosophie présocraitque
5. Ésope
6. Hécatée de Molet et les logographes
7. Les premiers poètes tragiques

III. L'ÂGE CLASSIQUE : LE Ve SIÈCLE
8. Entre deux âges
9. Hérodote
10. Le théâtre attique classique
11. La poésie épique: Panyassis et Choerilos
12. La philosophie
13. Hipprocrate et la médecine
14. Thucydide

IV. L'ÂGE CLASSIQUE : LE IVe SIÈCLE
15. Les débuts de l'art oratoire
16. Les orateurs politiques
17. Les historiens
18. Platon et l'Académie
19. Les écoles socratiques
20. Aristote et le Lycée
21. La comédie moyenne
22. La poésie

V. L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE
23. La comédie nouvelle
24. La poésie hellénistique
25. La philosophie hellénistique
26. Des historiens d'Alexandre à Polybe
27. Scienes et philologie
28. La littérature juive

VI. L'HÉGÉMONIE ROMAINE (-Ier S. – FIN DU +IIIe S.)
29. Rhétorique, philologie et critique littéraire. La poésir
30. Plutarque
31. Lucien de Samosate
32. Strabon
33. La seconde sophistique et la rhétorique
34. Les sciences
35. L'érudition
36. Le roman
37. Alciphron et l'épistolographie
38. Les historiens
39. La philosophie
40. Le nouveau Testament et la première littérature chrétienne

VII. L'ANTIQUITÉ TARDIVE, DE CONSTANTIN À JUSTINIEN
41. La poésie
42. Renaissance de la seconde sophistique
43. Les historiens
44. Les Pères grecs
45. Le platonisme
46. L'érudition

ANNEXES
La métrique grecque
Glossaire de rhétorique
Particularités dialectales
Tableau chronologique

Antoine HOULOU-GARCIA

MATHEMATIKOS

Vies et découvertes des mathématiciens en Grèce et à Rome

Les Belles Lettres, Signets

avril 2019

Antoine Houlou-Garcia* a sélectionné de courts textes des plus grands savants de l'Antiquité concernant les mathématiques, en traduction française. Ceux-ci sont présentés par thème: une science humaine, les bases de la géométrie, le nombre et sa nature, figurer la perfection, par-delà règle et compas, de l'arithmétique à l'algèbre. Parmi tous ces extraits, on trouve les démonstrations d'Euclide sur l'infinité des nombres premiers et son célèbre algorithme, mais aussi celles des théorèmes de Thalès et de Pythagore, le texte de Nicomaque de Gérase expliquant la méthode du crible d'Ératosthène. Quelques extraits de Platon et d'Aristote nous rappellent combien mathématiques et philosophie étaient liées dans l'esprit des Anciens. On apprend aussi que Jamblique, au Ve siècle de notre ère, avait déjà introduit le zéro qu'il nommait "rien" et affirmé que sa multiplication par n'importe quel nombre donnait toujours zéro.

Le grand souci pédagogique de l'auteur se manifeste par tout un environnement facilitant la compréhension : des cartes du monde méditerranéen permettent de situer les différents lieux cités et de courtes introductions remettent chaque texte dans son contexte. En appendice, le lecteur trouvera l'alphabet grec, les numérations grecque et latine ainsi que de courtes biographies des différents auteurs.

Comme le dit Olivier Peyon, réalisateur du film Comment j'ai détesté les maths, dans une interview faite par l'auteur en introduction en parlant des mathématiques, "en somme, ce livre contribue à montrer qu'il ne s'agit pas d'une science aussi dure que l'on croit souvent, mais qui se révèle au contraire beaucoup plus douce et romanesque."

À l'heure où les programmes scolaires mettent l'accent sur l'histoire des maths, cet ouvrage est particulièrement bienvenu et sera utile à tous les enseignants, mais il délectera aussi tous les passionnés des mathématiques de l'Antiquité.

* Antoine Houlou-Garcia est membre associé de l'Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité et enseigne à la Fondazione Demarchi à Trente (Italie). Il réalise les vidéos Arithm'Antique pour le site La vie des Classiques et a publié plusieurs ouvrages sur les mathématiques. Il tient un blog à l'adresse Arithm'antique.

* *

Table des matières :
I. Une science humaine: Au bonheur des maths. Une élévation universelle.
II. Les fondations: Les premiers outils. Les bases de l'arithmétique. L'intuition oubliée du zéro. Les bases de la géométrie.
III. Le nombre et sa nature : La beauté des nombres. Les rapports de nombres. Les nombres premiers. L'irrationalité. De l'arithmétique à l'algèbre.
IV. Figurer la perfection: Démontrer en géomètre. La géométrie dans l'espace. Quelques beaux résultats.
V. Par-delà règle et compas: Les courbes non circulaires. Vers le calcul infinitésimal. La quadrature du cercle. La duplication du cube.
Annexes: L'alphabet grec. Numéroter en grec. Numéroter en latin


Jean JAURÈS

LE MARTYRE D'UN LIBRE-PENSEUR, ÉTIENNE DOLET

préface de Jean-Pierre SUEUR

éditions "la guêpine", à Loches,

mai 2019

Ayant retrouvé, sur la première page de L'Humanité du 7 août 1904, un long article de Jaurès sur Etienne Dolet, Jean-Pierre Sueur a voulu, en le publiant, mettre en lumière tout ce qui pouvait rapprocher ces deux hommes. Il écrit dans sa préface : "Dolet et Jaurès se rejoignent l'un et l'autre, au-delà des temps, des époques, des épistémè qui auront changé. Ils auront connu les mêmes épreuves. On aura voulu les anéantir. Mais ils savaient l'un et l'autre que c'était vain et qu'en effet […] rien n'anéantirait ce qu'il faut par-dessus tout servir, quoi qu'il en coûte, la souveraine liberté de l'esprit."

Dolet et Jaurès ont vécu, l'un et l'autre, à des époques où régnait cette "censure cléricale qui bâillonne la conscience" que Hugo dénonça dès 1850 devant l'Assemblée Nationale. Si Jaurès a pu finalement imposer, par la loi de séparation de l'Église et de l'État, une société laïque et émancipée, Dolet, lui, a dû composer avec une société où l'Eglise exerçait une inquisition tâtillonne, cherchant à débusquer toute volonté de mettre en examen ses dogmes fondamentaux, considérant comme hérétique tout homme qui prétendait interpréter librement l'enseignement donné par le Christ.

Or il était dans la nature de Dolet de critiquer, au nom de la liberté de conscience, une religion réduite à des pratiques superstitieuses (comme il l'avait fait à Toulouse en 1533). Il était dans sa nature de considérer avec intérêt les idées religieuses de Cicéron et de ne pas accepter d'emblée les notions de providence divine ou d'immortalité de l'âme. Mais, autour de lui, l'intolérance régnait et la présomption de culpabilité. Chacune de ses phrases était scrutée : s'il parlait du fatum antique, on l'accusait ne ne pas reconnaître la toute-puissance de Dieu; si, traduisant une phrase de l'Axiochos qui dit "après la mort tu ne seras plus", il écrivait "tu ne seras plus rien du tout", on l'accusait pour ces trois petits mots de nier l'immortalité de l'âme.

La vérité est que Dolet s'opposait non pas à l'essence du christianisme, mais à une religion, dévoyée par les cléricaux, qui interdisait la lecture de la Bible et des Evangiles, qui interdisait de chercher à mieux connaître l'anatomie du corps humain, qui brûlait des livres et étranglait des imprimeurs.

C'est contre l'asservissement de la pensée par le clergé, contre la prétention de l'Église de s'immiscer dans la société civile et non contre la morale chrétienne que luttera également Jaurès, qui écrivit, dans La question religieuse et le christianisme, que "le socialisme pourra renouveler et prolonger dans l'humanité l'esprit du Christ".

Etienne Dolet comme Jaurès sont morts tous deux victime du fanatisme. Tous deux avaient souhaité que les hommes apprennent à penser librement, qu'ils connaissent "la libre et noble inquiétude du vrai"; tous deux avaient combattu pour "la souveraine liberté de l'esprit".

J.N.


Jean-Noël CASTORIO,

ROME RÉINVENTÉE.
L'ANTIQUITÉ DANS L'IMAGINAIRE OCCIDENTAL
DE TITIEN À FELLINI
,


éd. Vendémiaire

mai 2019

Jean-Noël Castorio, maître de conférences à l'Université du Havre, montre que l'imaginaire collectif occidental est nourri de multiples références à l'histoire romaine, mais que cette Rome est une Rome réinventée, qui n'a cessé d'être l'objet d'interprétations et de réinterprétations. L'Antiquité est en effet depuis longtemps un miroir dans lequel les sociétés occidentales se contemplent, y projetant leurs fantasmes les plus intimes.

Onze thèmes sont abordés, que l'on peut résumer ainsi :

1- Le viol de Lucrèce par le fils de Tarquin le Superbe a été à l'origine d'une réflexion sur la chasteté féminine.
2- La révolte des mercenaires contre Carthage est à l'origine d'une vision fantasmée de l'Orient que l'on trouve dans Salammbô de Flaubert.
3- Le personnage de Spartacus prenant la tête d'une révolte des esclaves contre Rome a fait l'objet des réappropriations les plus diverses.
4- L'assassinat de César aux ides de mars -44 a été maintes fois réinterprété dans les périodes d'ébullition politique.
5- Les massacres du triumvirat de Marc-Antoine, Octave et Lépide ont été évoqués chaque fois que des proscriptions et des meurtres ont été décidés pour des raisons politiques.
6- Les textes érotiques de la littérature romaine ont justifié la diffusion de textes pornographiques invitant les lecteurs à s'affranchir des autorités gardiennes de la morale.
7- Les péplums du cinéma montrent une Antiquité purement imaginée, avec des codes et des archétypes que Fellini s'amuse à subvertir dans son Satyricon.
8- Antinoüs, l'amant de l'empereur Hadrien, a inspiré de nombreux artistes et écrivains comme Marguerite Yourcenar ; ce "dernier dieu antique" est devenu le gay god de la communauté homosexuelle contemporaine.
9- Le "théâtre de la cruauté", bien représenté par le Titus Andronicus de Shakespeare, avec viols, mains et langues coupées, a sa justification dans le Thyeste de Sénèque ou l'histoire de Philomèle racontée par Ovide.
10- Les tyrans de l'Antiquité (Tibère, Caligula, Néron, Héliogabal…) sont des "tyrans rhétoriques", les auteurs s'ingéniant à imaginer à leur propos des anecdotes plus abjectes les unes que les autres; toutefois ils n'ont pas cessé de fasciner, en particulier nos écrivains "décadents" qui y retrouvaient leur taedium vitae.
11- L'idée d'un déclin de l'empire romain était déjà présente dans des textes de Salluste, Tacite ou Juvénal; ce mythe a imprégné notre culture occidentale de l'idée pessimiste et angoissante que l'on vit une période de déclin après un âge d'or, alors que celui-ci n'a jamais eu de réalité.

Jean-Noël Castorio est l'auteur de deux biographies: Messaline la putain impériale (2015) et Caligula au coeur de l'imaginaire tyrannique (2017).


 

Nicola GUARDINI

VIVE LE LATIN

HISTOIRES ET BEAUTÉS D'UNE LANGUE INUTILE

De Fallois

mai 2018

L'auteur, né en 1965 en Italie à Petacciato, enseignant aujourd'hui la littérature de la Renaissance à l'université d'Oxford, est l'auteur de nombreux ouvrages qui ne sont pas traduits en français.

Conscient du peu de poids de la plupart des écrits publiés à notre époque, inquiet devant la dégradation évidente des mots, devant l'affaiblissement de leur signification, Nicola Gardini montre combien un retour aux œuvres latines de l'Antiquité permet de comprendre ce qu'est une langue qui a conservé toute sa force expressive dans le vocabulaire, dans la syntaxe, dans la musique des sons. Certes, dit-il, on peut constater aujourd'hui une certaine reprise de l'intérêt pour le latin, pour des raisons différentes : "faire du latin" vous classe, en Italie, dans l'élite conservatrice, aux États-Unis parmi les non-conformistes. Dans le monde du travail, on commence, dit-on, à apprécier l'ouverture d'esprit dont font preuve les latinistes, ce gens qui sont capables de pénétrer ce monde si différent et si secret qu'est l'Antiquité.

Pourtant dire que le latin est utile pour former l'esprit, que sa richesse morphologique fait fonctionner la mémoire, que sa syntaxe stimule les capacités logico-déductives est un argument vrai, mais très insuffisant : l'algèbre peut tout autant développer la mémoire et la logique, stimuler la matière grise. La pratique du latin, elle, a bien d'autres vertus, car, dit Gardini, "le latin appartient au génome de la civilisation humaine".

Et qu'on n'aille pas parler, à propos du latin, de "langue morte" : "Le latin est vivant parce qu'il nous parle, parce qu'il y a des textes d'une étonnante force expressive écrits dans cette langue, d'une influence considérable au cours de nombreux siècles, qui continuent à nous dire des choses importantes sur le sens de la vie et de la société. […] Le latin a formé nos sentiments et la société dans laquelle nous vivons tous. Sans le latin, le monde ne serait pas ce qu'il est." (p. 29-30)

Toutefois Gardini met en garde contre les méthodes par lesquelles l'école continue d'initier au latin. Selon lui, la période d'apprentissage s'appuie trop sur des phrases artificielles, fabriquées par des grammairiens, alors qu'il faudrait, dès le début, prendre appui sur des textes d'auteurs, par exemple sur des poèmes de Catulle.

La partie la plus riche et la plus passionnante de ce Vive le latin est celle qui considère successivement les grands auteurs: Cicéron, Plaute, Térence, Ennius, César, Lucrèce, Catulle, Virgile, Tacite, Ovide, Tite-Live, Sénèque, Pétrone, Apulée, saint Augustin, saint Jérôme, Juvénal, Properce et enfin Horace. Pour chacun, l'auteur propose, en s'appuyant sur des extraits commentés et traduits, une analyse rigoureuse des qualités particulières de son style et de ses moyens d'expression. Par exemple, pour Cicéron (p. 50): "Sa syntaxe veut pénétrer dans tous les recoins, faire la lumière partout, débusquer la source de toute opposition possible et la réduire préventivement au silence à l'aide de périodes claires, ordonnées, complexes sans être compliquées, où tout se tient, où ceci justifie cela et où il ne reste pas de place pour le doute ou le flou."

Au sommet de cette accumulation de richesse, Nicola Gardini place Horace, "le plus français des poètes latins", qui "incarne à la fois la perfection de la forme et la plénitude du sens" (p.243). Et il reprend à son compte, en l'illustrant d'exemples, l'analyse bien connue de Nietzsche : "Dans certaines langues il n'est même pas possible de vouloir ce qui est réalisé dans une ode d'Horace. Cette mosaïque de mots, où chaque mot par son timbre, sa place dans la phrase, l'idée qu'il exprime, fait rayonner sa force à droite, à gauche et sur l'ensemble, ce minimum dans la somme et le nombre des signes et ce maximum que l'on atteint ainsi dans l'énergie des signes — tout cela est romain, et, si l'on veut m'en croire, noble par excellence. Tout le reste de la poésie devient, à côté de cela, quelque chose de populaire, — un simple bavardage de sentiments…" (Nietzsche, "Ce que je dois aux Anciens", dans le Crépuscule des idoles).

Alors Nicola Gardini termine par un éloge des mots "le don le plus grand, ce qui nous est échu de plus splendide", puis, résolument optimiste, par cet encouragement : "Reprenons tout à partir du latin".

N. Guardini est également l'auteur de "Dix mots latins qui racontent notre monde" [ars, signum, modus, stilus, volvo, memoria, virtus, claritas, spiritus, rete] chez le même éditeur en octobre 2019.


 

Alain MALISSARD (†)

SCANDALES, JUSTICE ET POLITIQUE À ROME

suivis de Mélanges en son honneur

éd. sous la direction de Paul-Marius Martin et Émilia Ndiaye

Classiques Garnier, mars 2018

Ces études – éléments d'un ouvrage qu'Alain Malissard avait en chantier avant son décès en 2014 – racontent des scandales de la Rome républicaine et leurs troubles sociaux, politiques ou judiciaires.
Plusieurs contributions, en hommage, prolongent ces études d'A. Malissard dans d'autres périodes, pour faire résonner actualité et passé à propos des liens scandaleux entre politique et justice.


TABLE DES MATIÈRES DE L'OUVRAGE

Préface, par Paul Marius MARTIN et Emilia NDIAYE
Bio-bibliographie d'Alain MALISSARD

PREMIÈRE PARTIE : ALAIN MALISSARD, "SCANDALES DANS LA ROME RÉPUBLICAINE"
1. Une République née d'un scandale : le viol de Lucrèce
2. L'affaire Verginia
3. Les profiteurs de guerre : l'affaire Postumius
4. L'affaire Verrès
5. La mafia de Larinum : les affaires Scamander et Cluentius
6. La conjuration de Catilina : « l'affaire Cicéron »
7. L'affaire Clodius : le scandale de la Bona Dea
8. L'assassinat de Clodius : l'affaire Milon

Épilogue : Bruno CLÉMENT : Un anachronisme souriant

DEUXIÈME PARTIE : MÉLANGES EN L'HONNEUR D'ALAIN MALISSARD, "SCANDALES, JUSTICE ET POLITIQUE DANS L'ANTIQUITÉ ET AU-DELA"
1. Dominique BRIQUEL : Un enlèvement de Romaines par des Sabins
2. Jean-Pierre DE GIORGIO : Clodius le scandaleux d'après la Correspondance de Cicéron (58 et 57 av. J.-C.)
3. Fabrice GALTIER : César, Rome et le Rubicon dans la Pharsale de Lucain
4. Jean-Yves GUILLAUMIN : Scandale, pouvoir et science : l'arithmologie contre Néron
5. Olivier DEVILLERS : Le personnage de Messaline dans les Annales de Tacite
6. Françoise MICHAUD : Gloire et transgression, le souvenir de la Clélie romaine lors du procès en nullité de la condamnation de Jeanne d'Arc
7. Geraldi LEROY : Du profane et du sacré : politique et mystique chez Charles Péguy
8. Rémy POIGNAULT : Du scandale au piédestal : la Messaline d'Alfred Jarry

Pratiques contemporaines : Entretien avec Jean-Pierre SUEUR : De l'actualité de la question des scandales, justice et politique.

Bibliographie générale
Index des noms de personnes et dieux antiques
Résumés des contributions


COMPTE-RENDU DE L'OUVRAGE
par Marie-Claire FERRIÈS

dans Revue des Études Anciennes, fascicule 2, tome 122, 2020, p. 632-635.

Une œuvre pieuse peut devenir un ouvrage utile et agréable ; c'est ce que montre, sans discussion, le livre d'hommage en mémoire du regretté A. Malissard. Les curateurs, É. Ndiaye et P.-M. Martin, ont rassemblé les esquisses d'un livre inachevé par l'universitaire sur le thème : scandales, justice et politique. Huit chapitres en étaient rédigés, à un stade plus ou moins avancé. Ils traitaient du lien entre le scandale, la justice et la politique [1]. Ces affaires sont introduites par les curateurs qui éclairent parfaitement les finalités de l'ouvrage initial : une présentation à la fois ludique et réflexive sur les dynamiques politiques entraînées par le scandale, que les tribunaux aient réussi ou non à donner une conclusion à l'affaire offerte au jugement de l'opinion.
Une bibliographie complète rend compte des travaux d'A. Malissard.
Ces 140 pages, uniquement centrées sur l'époque républicaine, s'achèvent sur un épilogue de B. Clément, sous-titré "Un anachronisme souriant" (p. 143‑149), qui, partant des allers et retours entre les temporalités, traits qui se retrouvent dans de nombreux travaux d'A. Malissard, tire leçon des décalages souriants, qui font l'esprit et la pédagogie de l'ouvrage laissé en chantier.
Les curateurs ont réuni à la suite huit hommages de collègues portant sur une ère plus large puisqu'elle commence aux préludes républicains, en 508 et 501, et s'achève à l'époque contemporaine avec Péguy, Jaurès, mais aussi Alfred Jarry. Ces articles ont respecté l'esprit du projet d'A. Malissard et traitent, d'une manière ou d'une autre, soit l'anatomie d'un scandale soit son lien avec la composition littéraire, soit les conséquences politiques d'un choc de l'opinion.
Le livre se conclut sur un entretien entre É. Ndiaye et Jean-Pierre Sueur, tout à la fois confrère, ami de l'auteur, en même temps que sénateur. Les constatations qu'il livre de l'intérieur du monde politique, éclairées par son érudition universitaire, constituent une conclusion qui rassemble les acquis du livre et une incitation à la réflexion personnelle du lecteur.
Le propos d'A. Malissard n'était pas d'entreprendre une étude exhaustive des affaires de la république romaine et d'offrir aux spécialistes une analyse de la politique, profonde et alourdie de l'apparat critique propre à cette démarche, sources précises, tribut aux études classiques, ouverture sur les contributions et les controverses récentes. Il ne se livre pas davantage à une dissection sur les normes et leurs transgressions d'une société civique aux critères fort éloignés des nôtres. D'autres l'ont fait. Il part du constat de la réprobation d'une partie de l'opinion. En cela, son choix narratif délibéré ne s'adresse pas aux romanistes.
Ces derniers pourront au fil de la lecture froncer les sourcils à certains anachronismes assumés, à des expressions telles que "constitution romaine", ou à des raccourcis "d'ordre équestre, Cicéron n'était ni patricien ni plébéien", ce qui est techniquement faux, socialement admissible à l'époque augustéenne, mais inexact aux temps de Cicéron. Peut-on dire également que l'horizon des femmes de l'aristocratie réunies dans la maison de César se bornait à de mesquines jalousies et des histoires d'adultères car, filles, sœurs, femmes et mères de magistrats, éduquées pour beaucoup, femmes d'argent pour certaines, elles participaient, dans l'espace qui leur était réservé, aux affaires de la cité ? L'adoption continue du point de vue cicéronien, même s'il n'épargne pas des réserves et des rééquilibrages qui permettent d'apercevoir la distance critique de l'auteur, peut aussi les mettre un peu mal à l'aise.
Ces esprits critiques auraient tort cependant de s'en offusquer car toutes ces licences sont volontaires. Il s'agit d'un ouvrage de valorisation et de réflexion nourrie d'une culture vivante, offert à un large public, plus ou moins étranger aux purismes définis par une étude scientifique de l'Antiquité romaine. Ce but est parfaitement atteint, car il est servi par un style limpide, d'une qualité rare, mais aussi par le grand pouvoir d'évocation de la plume d'A. Malissard. Il conte magnifiquement les événements : on sent la chaleur du soleil sur la nuque des pèlerins, on hume la fumée des sacrifices, on est bousculé par la foule du forum, l'hostilité des groupes affrontés autour du tribunal pèse sur le lecteur, on voit les cendres sur la tête des plaignants soutenus par leurs amis ou les matrones en habit noir, contraste saisissant avec les toges blanches et pourpres des juges, mieux – et c'est un tour de force – on participe aux opérations complexes du vote romain, avec l'aisance d'un Romain rompu au métier de citoyen.
Comme dans tout conte, il y a le sel de la morale qui nous incite à réfléchir plus outre. Pas d'ambiguïté cependant, le point de vue n'est pas moraliste : il ne s'agit pas plus de stigmatiser les scandaleux, que de glorifier les vertueux (A. Malissard montre fort bien que contre Verrès et Catilina ou Clodius, Cicéron, Sestius ou Milon n'étaient pas des chevaliers blancs). L'auteur invite à comprendre le phénomène "météorologique" du scandale à Rome, éclatant, enflant, s'épanouissant dans la mise en scène du procès, se tramant alors des tactiques et des aspirations d'acteurs de plus en plus nombreux, gagnant en force et suscitant les vagues de l'opinion pour pousser à une issue, qui permette au flot d'émotions et d'opinions de s'apaiser.
En même temps il ne perd pas le point de vue de l'historien et chaque scandale bien choisi révèle un fait historique, Brutus, la fin de l'ère tyrannique, Verginia, l'altéronomie qui fit d'une oligarchie une res publica, Postumius, la naissance de l'économie de guerre, prédatrice, revers peu reluisant de la conquête de la Méditerranée, Verrès, la potestas des magistrats, difficile à contrôler quand elle s'appuie sur les fortes alliances de l'aristocratie etc.
Les contributions suivantes font écho à ce thème. Le rapt (ou plutôt la tentative de rapt) de Romaines par des Sabins, relaté comme en passant par Tite-Live, n'est pas le miroir inversé du scandaleux enlèvement fondateur ; les dissonances et invraisemblances relevées par D. Briquel [2] révèlent une réécriture des événements en faveur de la gens Valeria, dont l'annaliste Valerius Antias serait le probable artisan. J.-P. De Giorgio montre comment Cicéron, dans sa correspondance, a construit progressivement le portrait de Clodius comme d'un monstre en jouant de tous les topiques de la tyrannie ; Clodius récupère des traits jadis portés au compte de Catilina, qui resserviront pour dépeindre Antoine dans les Philippiques; ces êtres ténébreux sont le reflet inversé de l'autoportrait en optimus vir de Cicéron [3]. Lucain fit, de même, du franchissement du Rubicon par César un péché originel, racine des maux de la guerre civile, en lui opposant la prosopopée de la République, foulée aux pieds par l'audacieux et le transgressif imperator, comme le souligne F. Galtier [4]. L'Empire abonde en personnages sulfureux. Néron, assassin de sa mère, semblait voué à son crime par une équivalence numérique entre son nom et son forfait, résultat dont le calcul était peut-être l'œuvre d'un poète alexandrin, Leonidas. Quel poids politique donner à la dénonciation de ce scandale ? J.‑Y. Guillaumin en souligne l'insoluble ambivalence : d'un côté, l'arithmologie, science des sciences, conférait une dimension fondamentale à ce crime, de l'autre, Néron accepta de bonne grâce la critique puisque le poète de cour survécut et continua de mettre en vers les célébrations de ce règne et des suivants [5]. Messaline se prêtait encore plus aisément à l'étude du scandale. Pour le personnage qu'a engendré la littérature, de Martial à Jarry, en passant par Tacite et Juvénal, la transgression a changé de visage en fonction des visées narratives et des préoccupations des époques considérées. La Messaline de Tacite est un monstre politique [6] : son crime est davantage d'avoir détourné à son profit les insignes du pouvoir impérial profitant de la faiblesse de Claude, d'avoir transgressé les frontières entre public et privé, de porter les stigmates du tyran, avaritia, crudelitas, impatientia. La dénonciation du scandale porte les marques d'une critique sénatoriale. La Messaline de Jarry [7] puise essentiellement à la construction de Juvénal qui lui prêta une sexualité insatiable ; Jarry retourne comme un gant ce topos de la pensée antique du féminin, effrayant dans son absence de limites et de contrôle, et Messaline devient une mystique des forces profondes, grande prêtresse du phallus, la lupa qui donna à Rome sa destinée, en allaitant Romulus. Revenant à un autre mythe du début de la République, F. Michaud-Fréjaville [8], s'interroge sur le choix original, inédit même, que Jean Bréhal fit de Clélie comme exemplum de la vierge courageuse dans le procès en nullité de la condamnation de Jeanne d'Arc. Cette comparaison a été souvent évitée par les autres avocats car, au fond, Clélie était-elle un modèle ou une agitatrice qui faillit relancer la guerre avec Porsenna puisque sa fuite transgressait des accords conclus péniblement ? C'est sans doute captivé par l'image de la jeune cavalière audacieuse que Bréhal se la représenta comme une anticipation de la pucelle d'Orléans alors qu'elle en divergeait essentiellement : Clélie ne prit conseil pour agir que de son propre arbitre, il est douteux qu'elle fut une cavalière mais certain qu'elle causa scandale et embarras, avant d'être promue héroïne.
Au début du XXe s., le front des dreyfusistes, cimenté par le scandale judiciaire, se rompit sur un autre scandale, celui de la participation de Millerand au gouvernement Waldeck-Rousseau, aux côtés du général de Galliffet, fusilleur de la commune. Péguy s'en choque, Jaurès s'en accommode. Pourtant il n'y a pas moins de courage, et pas tant de différence, dans les deux attitudes : dans la dualité, idéal et activisme, Péguy donne la préférence à l'esprit, Jaurès à l'action. Cette pureté intransigeante de Péguy, théoriquement magnifique, pouvait paver tous les enfers comme en témoignent ceux qui se revendiquèrent de cet idéal.
Cette dernière contribution [9] rappelant la place centrale de l'éthique en politique, ouvre naturellement sur l'entretien, enregistré en 2016, entre É. Ndiaye et J.-P. Sueur. Revenant sur des scandales récents, et s'appuyant sur les contributions précédentes, ce dernier souligne les deux faces complémentaires de la politique, celle, solaire, de l'altruisme, de l'abnégation, du dévouement au bien commun, celle, souterraine, de l'ambition, de l'égotisme et des intérêts personnels. Aucun acteur, aucune action publics, n'est totalement ombre ou lumière, il faut les deux combustibles pour que la politique aille de l'avant. Le scandale naît de l'irruption du souterrain dans la lumière…
La composition d'un tel recueil était un défi qui a été bien relevé grâce à la loyauté des confrères et à la rigueur de la composition. Cet ouvrage démontre que l'historien de l'Antiquité peut par un constant dialogue entre son savoir, s'il le laisse vivre, et la vie de son époque, s'il l'étudie, donner à penser, et, le livre refermé, il continue de s'écrire en chaque lecteur.

Marie-Claire FERRIÈS, Université de Grenoble-Alpes–LUHCIE

[1] 1. Le viol de Lucrèce, p. 33-40 ; 2. L'affaire Verginia, p. 41-49 ; 3. Les profiteurs de guerre, l'affaire Postumius, p. 51-57; 4. L'affaire Verrès, p. 59-77 ; 5. La mafia de Larinum, les affaires Scamander et Cuentius, p. 79-89 ; 6. La conjuration de Catilina, l'affaire Cicéron, p 91-105; 7. L'affaire Clodius, le scandale de la Bona Dea, p. 107-126; 8. L'assassinat de Clodius, l'affaire Milon, p. 127-142.
[2]. Un enlèvement de Romaines par les Sabins, p. 153-164.
[3]. Clodius le scandaleux d'après la correspondance de Cicéron (58 et 56 av. J.-C.), p.165‑183
[4]. César, Rome et le Rubicon. Un enjeu de mémoire dans la Pharsale de Lucain, p. 185-196.
[5]. Scandale pouvoir et science. L'arithmologie contre Néron, p. 197-210.
[6]. O. Devillers, Le personnage de Messaline dans les Annales de Tacite, p. 211-226.
[7]. R. Poignault, "Du scandale au piédestal ? Une réécriture de Juvénal, Satire VI, v. 116-132, dans la Messaline d'Alfred Jarry", p. 256.
[8]. Transgression et gloire, le souvenir de Clélie lors du procès en nullité de la condamnation de Jeanne d'Arc, p.227-238.
[9]. G. Leroy, "Du profane et du sacré. Mystique et politique chez Péguy", p.257-280.


Andrea MARCOLONGO

LA LANGUE GÉNIALE

NEUF BONNES RAISONS D'AIMER LE GREC ANCIEN

traduction publiée aux éditions des Belles-Lettres

février 2018

Curieux livre, au succès vraiment inattendu à notre époque où les" humanités" peinent à survivre : 200.000 exemplaires vendus en Italie, sa traduction publiée en dix-sept langues, son auteur reçu le 13 février dernier à la Sorbonne…

Andrea Marcolongo est diplômée de l'Università degli Studi de Milan. Elle a beaucoup voyagé et a vécu dans dix villes différentes, dont Paris, Dakar, Sarajevo et Livourne aujourd'hui. Elle a travaillé comme plume auprès de personnalités politiques. Et elle a voulu faire partager son amour du grec ancien…

Elle montre que le grec ancien, qui peut sembler si étrange, ne nous est pas étranger. Elle nous aide à sentir qu'il y a là quelque chose d'essentiel pour nous, quelque chose qu'il faut préserver, le moyen de se confronter à une autre manière de penser.

Avec La langue géniale elle n'a écrit ni un essai traditionnel ni un manuel scolaire, mais presque un roman sur la signification la plus intime de la langue grecque – une syntaxe de l'âme humaine guidée par le fil rouge du grec ancien, comme la critique l'a définie. En effet, écrit-elle, le grec ancien est une langue libre et humaine. Libre parce que ses bizarreries, du duel à l'ordre des mots en passant par l'optatif, ne sont pas des contraintes grammaticales, mais laissées au libre choix de ceux qui utilisaient le grec de tous les jours pour parler et écrire. Et ainsi c'est une langue humaine, parce qu'elle laisse aux hommes la responsabilité de choisir non seulement quoi dire, mais encore comment le dire — et ainsi, choisissant en parfaite liberté d'expression un mode verbal plutôt qu'un autre, un duel ou un pluriel — ils disent également qui ils sont.

Le grec est avant tout une langue qui sert à exprimer une idée du monde qui n'appartient qu'à lui : "Ce qui rend la Grèce antique si extraordinaire est qu'elle n'a jamais imposé ni fixé de langue commune, qu'elle soit administrative, littéraire ou religieuse. La liberté linguistique et la compréhension réciproque étaient telles qu'il n'existe rien de comparable dans aucune autre langue. Le grec ancien a donc toujours été une langue démocratique dans le sens le plus étymologique possible du terme: l'usage du grec était confié en toute liberté à son peuple et à sa conscience du monde."

A. Marcolongo est également l'auteur de "Étymologies pour survivre au chaos", La Belles Lettres, juin 2020.


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