LES EXCURSIONS LITTÉRAIRES (1985 - 2017)


 


Dimanche 2 juin 1985 — Promenade littéraire en Gâtinais

Gâtinaise et azurée, notre randonnée annuelle devait d'abord nous mener à Bondaroy. Le petit château-forteresse du XVIe nous offrit dans le matin la symétrie de ses basses géométries quadrangulaires, concrétion beauceronne s'il en fut, heureusement restaurée par M. Roland de la Taille, qui nous commenta son domaine en ses ancêtres avec un enjouement plein de rondeurs. Jean Nivet – délectable organisateur de cette sortie – y évoqua le souvenir de Jean de La Taille de Bondaroy, soldat et poète trop méconnu. Né en 1534, il délaisse vite le droit pour l'exercice poétique : poèmes de circonstance, deux tragédies (Saül le Furieux et La Famine), et une comédie (Les Corrivaux) : le tout en vers, très marqués par l'époque, mais non sans mérites. Auteur par ailleurs d'un Art de la Tragédie, c'est plutôt comme théoricien que comme créateur qu'il est mentionné dans les histoires littéraires. Nous furent lus quelques extraits (du genre : «J'aime, sur toute fleur déclose / A chanter l'honneur de la rose») de celui qui disait savoir « Joindre Mars à Minerve aussi bien qu'à Vénus », et dont l'oeuvre porte le triple sceau de l'humour, de la sensibilité et de la satire (comme en eut à connaître telle Infante d'Espagne : « Si vous avez au cul la rage / Retournez en votre village »). Non dépourvu de courage civique, il se permet quelques conseils au Pouvoir dans une Remontrance pour le Roy et un Prince nécessaire des mieux venus. « Courtisan retiré » dans sa terre de Bondaroy, peu fortuné mais se félicitant d'être né gentilhomme, Beauceron, et surtout « homme et non pas femme » (!), il versa dans l'astrologie et s'éteignit vers 1612…


Nous gagnâmes ensuite le château de Rouville, ancienne forteresse qui fit parler d'elle pendant la guerre de Cent Ans. Reconstruit en 1492 par Hector de Boissy, panetier de Charles VII (dont le fils Louis a sa pierre tombale dans la chapelle et dont une arrière-petite-fille devait épouser en 1575 notre Jean de La Taille) ; modifié sous la Révolution ; restauré par Viollet-le-Duc, cet ensemble flanqué de tours débonnaires domine une déclivité gracieusement romantique : rocs cernés de verdures ; oratoire pointu et cygnes lointains, dont la douce Essonne porte les rêveries…
Et le château de Malesherbes nous accueillit, dans son appareil de briques et de moellons et la fraîcheur de son abondance végétale. Nous en admirâmes la spatieuse ordonnance intérieure, la grange aux dîmes et ses charpentes, le colombier aux 7.200 pigeons et la chapelle où, à notre étonnement scandalisé, un gisant mâle (François de Balzac d'Entragues) tourne un dos définitif à une gisante (Jacqueline de Rohan) qui lui aurait été infidèle… Gisant dont la fille née d'une seconde union (Henriette d'Entragues) fut offerte à Henri IV contre 100.000 écus (et Sully de grogner: « Voilà une nuit bien payée »). A même l'herbe, Jacques Boudet, non sans quelque émotion communicative, nous retraça la vie de celui qui reste l'une de nos plus belles figures françaises ; de celui que l'ingrate Clio a injustement relégué sur un petit banc des bas-côtés de l'Histoire (pas la moindre mention de son nom dans les deux volumes des Hommes illustres de l'Orléanais, 1852) : Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1793). C'est en effet à ce haut magistrat, élève des Jésuites et botaniste distingué, qui fut Premier Président de la Cour des Aides, directeur général de la Librairie (donc grand ordonnateur de la censure) et membre des Trois Académies, c'est à cet homme que Diderot dut le sauvetage des premiers volumes de l'Encyclopédie et Rousseau l'exil salvateur à la faveur duquel il écrira son Emile. Par ailleurs auteur de Remontrances au Roy (dans lesquelles il ne craint pas de nommer « citoyens » ceux à qui il était de bon ton de donner du « sujet », ni de prôner une réunion urgente des Etats généraux) et de Mémoires sur les Juifs, les protestants et la liberté de la presse (qui témoignent d'une ouverture d'esprit et d'un courage exemplaires), c'est lui qui incitera Chateaubriand à entreprendre le voyage des Amériques — Chateaubriand dont le frère avait épousé l'une des petites-filles de Chrétien-Guillaume ; dont les neveux Louis et Christian furent cachés à la Révolution dans les communs du château ; et qui fera à plusieurs reprises grand cas de Malesherbes dans les Mémoires d'outre-tombe. Enfin, agi par sa seule conscience, Monsieur de Malesherbes se fera l'avocat de l'accusé Louis XVI, qu’il refusera toujours d'appeler Capet. Ce qui ne lui sera pas pardonné ; et la Terreur, dans sa période hagarde, enverra à la guillotine, avec les siens, celui qui avait pourtant si noblement oeuvre pour l'humanisation du vieux régime. Ainsi vécut et mourut cet « honnête homme » — titre à prendre ici dans la pleine et double acception du terme.
Après quoi, ce fut le saisissement : l'église Saint-Mathurin de Larchant, pressée de maisons basses, et dont la verticalité effondrée conjugue jusqu'au vertige la magie des ruines et la majesté du jaillissement de la pierre. Dédiée à Saint-Mathurin, grand exorciste devant la chrétienté, cette église devait connaître grand engouement. Lieu de pèlerinage où convergeaient « épileptiques, hystériques, lunatiques et femmes acariâtres » (ça devait faire du monde…), Larchant prit des proportions considérables, et devint une ville de foires et de fêtes. Notoriété devenue si grande qu'elle explique l'acharnement qu'en 1568 les calvinistes mirent à mutiler l'admirable édifice, dont il reste néanmoins quelques vestiges curieux (portail du Jugement dernier, chapiteaux porteurs de huit péchés capitaux…). C'est à Larchant que, grévistes de l'impôt, les barons du Hurepoix, si l'on en croit la Chanson des Saisines de Jean Bodel, se rassemblèrent avant d'aller à Aix protester auprès de Charlemagne.
Un propriétaire en forme de bon sauvage nous fit, avec une bonne grâce des plus civiles, les honneurs réservés du domaine de La Bouleaunière, dont la tendre topographie rappelle celle de Rouville. C'est là que Mme de Berny (« La Dilecta » de Balzac) séjourna et mourut. C'est là que son grand homme vint souvent travailler. Et c'est dans le proche Nemours qu'il devait situer Ursule Mirouet. Jean Nivet nous conta par le détail l'histoire de cette union que la différence d'âge (quand ils se connurent, Balzac avait 22 ans et Mme de Berny 40…) rendait périlleuse, mais dont les excès passionnels devaient alimenter pendant quatorze ans la plus enflammée des correspondances. Malgré la duchesse d'Abrantès, Zulma Carraud, la marquise de Castries, Maria de Fresnay, le comtesse Guidoboni-Visconti, Madame Marbouty travestie en garçon et Madame Hanska dite l'Etrangère ; malgré donc les affres de la jalousie qu'aggravaient encore celles de l'âge et de la maladie, Mme de Berny devait témoigner jusqu'à sa fin de son attachement indéfectible à celui dont elle attendit en vain, toutes lettres brûlées, la venue à son lit de mort ; à celui qui l'avait appelée « non pas la bien aimée mais la plus aimée », et qui lui avait dédié ce Lys dans la Vallée dont elle fut l'inspiratrice, et qui fut son dernier livre de chevet.

Dernière halte, au coeur de l'ancien pays du safran : Boynes, non loin de la maison natale de Louis Veuillot. Maître Bauchy et le président Marmin nous précisèrent la figure de ce fils de tonnelier (d'où cette répartie à un duc : « De qui, Monsieur, descendez-vous ? – Je monte d'un tonnelier »), autodidacte forcené, journaliste inépuisable (grand patron de L'Univers), converti indestructible et ultramontain inconditionnel. Indépendant et susceptible, de cruels deuils familiaux lui arrachèrent ce cri : « Les yeux qui n'ont pas pleuré ne voient rien ». Il ne faisait pas bon tomber sous la patte de ce pamphlétaire né, dont J.-J. Rousseau fut la bête noire (« Il est sale. Il est de cette nature de domestiques qui souillent les maisons ») et Mgr Dupanloup l'Adversaire à peu près permanent, objet d'une pugnacité toujours aux aguets (qu'il s'agît de la liberté de l'enseignement ou de l'infaillibilité pontificale). Et c'est lui qui plantera dans l'échine de Hugo les banderilles cocassement cacophoniques du fameux quatrain – que voici : Où, ô Hugo, juchera-t-on ton nom ? Justice enfin rendue que ne t'a-t-on ? Quand donc au corps qu'académique on nomme Grimperas-tu de roc en roc rare homme ? Sur ce, nous rentrâmes.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 1er juin 1986 — Promenade littéraire en Ile-de-France

Sous la conduite de M. Jean Nivet, la promenade nous a conduits au pays des Yvelines — Montfort-l'Amaury, Médan, La Roche-Guyon et Haute-Isle — avec des évocations de Hérédia, Paul Fort, Hugo, Zola, La Rochefoucauld, Lamartine, Mgr Dupanloup et Boileau.


La première halte, au sortir de la forêt de Rambouillet, fut devant la grille du château de Bourdonné, à Condé-sur-Vesgre, où José-Maria de Hérédia passa ses derniers jours, et termina son édition des Bucoliques d'André Chénier. M. Nivet nous lut les pages qu'Henri de Régnier a consacrées, dans Portraits et Souvenirs, à son beau-père. Il s'y éteignit le 2 octobre 1905, sur cette dernière plainte : « Que la vie est malheureusement courte pour un poète lyrique qui aime la beauté des choses… »
Par Gambais, à la lisière de la forêt, nous joignîmes la hameau des Haizettes. C'est là que, à la veille de la guerre de 14, vécurent heureux, « comme dans un paradis », Paul Fort et sa toute belle et jeune Germaine Tourangelle que, tout marié qu'il fût, notre Prince des Poètes avait proprement enlevée à son père Léo d'Orfer. Il revivra ce temps de bonheur dans quelques ballades françaises, dont nous furent lus de longs extraits comme celui-ci : « C'est au pays de l'Yveline qu'une chaumière attend nos coeurs. Muse, elle est là, petite et fine, rustaude mais quasi divine et d'harmonie et de blancheur… »
De là, nous gagnâmes Montfort-L'Amaury, dont la duchesse Anne de Bretagne fut comtesse, et qui conserve quelques hauts restes de ses deux châteaux et de ses modestes remparts. L'église proche recèle de splendides vitraux Renaissance, et nous errâmes longtemps dans les galeries du cimetière, qui inspirèrent les décors d'opéra de Robert le Diable. Cette charmante et pentue « petite cité féodale » a toujours attiré écrivains et artistes. Marcelle Tinayre a méticuleusement décrit Montfort dans La Maison du péché. La maison à tourelles du 9 de la rue de la Treille abrita successivement Jean-Antoine Roucher, l'auteur des Mois, et un certain Adolphe de Saint-Valry, qui y reçut le jeune Hugo en 1825, lequel ne put résister au juvénile désir de dédier une Ode aux ruines de Montfort-l'Amaury. Poème pompeux, pour ne pas dire pompier, où, s'abandonnant à un lyrisme incontinent, notre visionnaire national ne craint pas de proférer : Au faîte des grands murs je m'élève parfois… Jusqu'à l'aigle effrayé j'aime à lancer ma voix ! Au pied du château, sur une déclivité dominant le pavillon du « Belvédère » où habita et travailla Maurice Ravel, nous avons écouté le président Lionel Marmin parler des rapports du musicien avec le monde des lettres, en cette fin du XIXe siècle où jamais la communion entre la musique et la littérature ne fut plus étroite. En cet âge d'or de la Mélodie, Fauré, Duparc, Debussy, Reynaldo Hahn (l'ami de Proust) ne pouvaient entendre un poème sans brûler de la musicaliser… Et nous de regarder cette maison sans mystère où pourtant fut conçu le Boléro et dont Ravel avait fait réduire la hauteur des plafonds. Maison devenue Musée Ravel et dont Céleste Albaret, la gouvernante fameuse de Proust, fut un temps la gardienne. Ainsi s'entrelacent les vies et les arts…
Médan — qui doit son accent aigu à Zola — nous attendait. Après être passés devant le château où furent reçus Le Tasse, Ronsard et tous ceux de la Pléiade, et qu'habita Maurice Maeterlinck, nous atterrîmes devant la grosse maison de Zola, celle des célèbres « Soirées de Médan ». Maison qu'il a acquise et aménagée avec les droits d'auteur dont — après la noire période des débuts — Thérèse Raquin et L'Assommoir allaient libérer l'épanchement surabondant. Dominant la voie ferrée et la Seine toute proche, cette bâtisse s'ouvre sur un jardin dont une monstrueuse tête de Zola en pseudo-béton corrompt la verte simplicité. Truffée de protubérances, renflée de chapiteaux à blasons, semée de fleurs de lys, crevée d'énormes cheminées Renaissance, ponctuée du bleu délavé de décamètres carrés de carreaux de cuisine, cette demeure compose un incroyable bric-à-brac romantico-médiéval, bourgeonnant de bourgeoiseries, tapissé de « japonaiseries », qui effarait Flaubert et les Goncourt, et dont Mme Zola fut l'ordonnatrice vigilante. Maison-relique qui recèle les témoignages d'une vie vouée aux créations : livres, manuscrits, bustes, toiles, photographies prises et développées par le Maître — et encore longue-vue, fauteuil chantourné, chamarré d'armoiries flamboyantes, vitraux, cathèdres — avec soudain, émouvante, la table de travail et ses humaines traces d'usure : ce pauvre petit bureau de surnuméraire, sur lequel se sont superposées (Nulla dies sine linea) tant et tant de pages serrées. Dans le jardin, André Lingois évoqua, avec la bonhomie qu'on lui sait, le Médan des soirées, le va-et-vient des amis et des invités : Daudet, les Goncourt, Vallès, Maurice Roux, Cézanne, et le fameux groupe des Cinq : Céard, Hennique, Huysmans, Maupassant et Alexis, l'ami de toujours…
L'autoroute de Normandie, le long d'une Seine épaisse et lente, nous conduisit ensuite au château de La Roche-Guyon, qui adosse son asymétrie massive à une falaise de craie – château suscité par Charles le Chauve, assailli par les Normands, occupé par les Anglais, fréquenté par François Ier, puis par le Vert-Galant à la poursuite d'une irréductible belle… et qui devait finir propriété des La Rochefoucauld, puis des Rohan-Chabot. Jacques Boudet, après avoir rappelé les premiers hôtes illustres, nous parla de François VI de la Rochefoucauld, le Frondeur, l'auteur des Maximes dont la légende prétend qu'elles furent ici méditées et écrites. Formules célèbres entre toutes, où s'exprime une misanthropie lucide, d'un pessimisme qui trouve peut-être ses sources profondes dans les difficiles relations que le duc entretenait avec son fils François VII, qui avait ici élu résidence. C'est là que plus tard Mme d'Enville recevait ses philosophes : Choiseul, d'Alembert, Turgot, Condorcet… s'abandonnant parfois à des jeux mondains d'un goût douteux. Mais c'est le duc de Rohan qui, au début du XIXe, donna au château une physionomie des plus étranges. Il l'avait en effet transformé en un véritable séminaire, où il était de bon ton de faire retraite. On y officiait dans une chapelle compliquée, creusée dans la falaise, ornée à profusion, avec une pompe d'une religiosité toute romantique, que Chateaubriand moque dans ses Mémoires. C'est là qu'en 1819 Lamartine vint se purifier de son commerce avec Mme de Larche. Cette italienne ardente, mais inextinguible, avait vite épuisé notre élégiaque, lequel avouait « n'avoir pas une force vitale en harmonie avec le tempérament d'Italie ». Comme Voltaire, Lamartine n'aurait-il été qu'un « amant à la neige » ? Quoi qu'il en fût, il se répandit dans sa XXVIe Méditation en fluidités monocordes sur la Semaine Sainte à La Roche-Guyon… Le jeune abbé Félix Dupanloup, enfin, fut également un familier de ce château. Ces cérémonies sacrées au coeur du crétacé l’impressionnèrent fort et il s'y sentit « appelé à Dieu ».

Et notre voyage s'acheva au hameau de Haute-Isle, dont le cimetière donne sur une autre église troglodytique, creusée en son temps par Nicolas Dongois, neveu de Boileau, lequel venait s'y reposer des bruits de Paris. Il y écrivit son Epître VI à Lamoignon, dans laquelle il décrit justement ces lieux et ses occupations, en alexandrins d'un prosaïsme redoutable.



Dimanche 31 mai 1987 — Promenade littéraire en Touraine et en Anjou

Le premier arrêt a eu lieu à Saint-Patrice, au-delà de Langeais, au château de Rochecotte, devenu récemment un très bel hôtel, aménagé avec goût — qui fait partie de l’association « Relais et Châteaux de France » — et qui a été ouvert librement à notre groupe de la manière la plus obligeante par les propriétaires. Ce château qui, à la Révolution, appartenait au comte de Rochecotte (lequel fut un des chefs de la Chouannerie du Maine), fut vendu à Dorothée de Dino. Elle y fit de fréquents séjours en compagnie de son vieil oncle le prince de Talleyrand et y reçut la visite de Balzac en novembre 1836, visite qu’elle raconte dans ses Chroniques.


Notre seconde visite eut lieu à l’abbaye de Bourgueil, dont nous avons fait une visite détaillée des bâtiments et des "jardins suspendus", sous la conduite de Mme F. Chollet.
En poursuivant notre route, sur la commune de Saint-Nicolas-de-Bourgueil, dont les vins sentent la framboise, au large du hameau de Port-Guyet, M. J. Boudet a évoqué Marie l’Angevine, "belle et jeune fleur de quinze ans", que Ronsard vint visiter tous les étés de 1554 à 1556 et dont il célébra la mort dans quelques-uns de ses plus beaux poèmes.
M. Lionel Marmin, angevin d’origine et de coeur, avait tenu à nous conduire dans la belle ville de Saumur, "gentille et bien assise", en évoquant devant ses monuments les grandes figures de la cité : Joinville, qui fait revivre la « grande cour » tenue par Louis IX en 1241 ; le roi René, le dernier des ducs d’Anjou, qui aimait les fêtes et les fastes ; Philippe de Mornay, dit Duplessis-Mornay, conseiller de Henri IV et gouverneur de Saumur, que l’on appela « le Pape des Huguenots », qui fut le fondateur d’une importante académie protestante et qui est entré dans la littérature par le biais de la Henriade de Voltaire (dans cette académie enseigna l’humaniste Tanneguy Lefèvre dont la fille, Mme Dacier, par sa traduction d’Homère, ranima la Querelle des Anciens et des Modernes). Enfin M. Marmin évoqua, devant une maison à colombages du vieux Saumur, le riche négociant Nivelleau qui passe pour être un des modèles du père Grandet, une des figures balzaciennes les plus pittoresques.
Après un excellent déjeuner au restaurant des Pêcheurs à Dampierre-sur-Loire, arrosé d’Anjou blanc et de Saumur-Champigny, nous avons suivi la Loire jusqu’au château de Montsoreau. Dans la cour intérieure, nous avons écouté M. Jacques Boudet nous parler avec sympathie d’un roman cher à notre adolescence, La Dame de Montsoreau d’Alexandre Dumas. Si la trame est historique (Françoise de Chambes, comtesse de Montsoreau a eu un amant, Bussy d’Amboise, qui fut tué sur les ordres du mari), l’imagination a eu une grande part. Tout compte fait, nous préférons la belle Diane de Méridor (au si beau nom !) à la réelle Françoise de Chambes…
En traversant la Loire un peu plus loin, nous avons fait halte au château des Réaux (transformé lui aussi en hôtel de la même chaîne que Rochecotte). Ce fort beau domaine, primitivement appelé le Plessis-Rideau, fut acquis en 1651 par Gédéon Tallemant des Réaux qui, né dans une famille de bourgeois protestants, ne s’intéressa guère aux affaires et leur préféra la vie mondaine et la société de l’Hôtel de Rambouillet. M. Jean Nivet nous parla de la découverte du manuscrit des Historiettes dans un meuble du château et de sa publication au XIXe siècle, avant de lire quelques pages de cet ouvrage parfois savoureux et qui reste un témoignage utile sur les soixante premières années du XVIIe siècle.

Sur le chemin du retour, et pour parfaire notre connaissance des classiques, nous avons marqué un temps d’arrêt devant le château d’Ussé où Voltaire, tout occupé alors par la publication clandestine de la première version de sa Henriade, passa tout l’hiver de l’année 1722.



Dimanche 4 juin 1989 — Au pays du poète Racan

Sous la conduite attentive et érudite de M. Jean Nivet, l’excursion nous a conduits entre Touraine et Vendômois.

Honorat de Bueil, seigneur de Racan (1589-1670), appartenait à la très ancienne famille de Bueil dans l’ancêtre illustre fut Jean de Bueil qui participa à de nombreux combats de la guerre de Cent Ans et qui fut un compagnon de Jeanne d’Arc. Ce Jean de Bueil (1406-1477) a donné une image des entreprises militaires du XVe siècle dans Le Jouvencel, «un roman militaire plein de vie et de vérité sous couleur de la fiction» (Ph. Contamine). Racan, lui, vécut pendant longtemps dans l’ombre de Malherbe dont il fut à la fois le disciple et le complice en « friponneries ». Jeune officier, amoureux de Catherine de Termes dont il fera (par anagramme) la belle Arthénice de sa célèbre pastorale Les Bergeries, nonchalant dans son travail aussi bien qu’en amour, Racan fut surtout pour ses contemporains un éternel maladroit, un sympathique étourdi dont Tallemant des Réaux se plaît à raconter les multiples « distractions ». Son amour pour son domaine tourangeau de La Roche-au-Majeur lui donnait souvent l’envie de tout quitter pour se retirer sur ses terres, sentiment qui est à l’origine de son chef-d’oeuvre, les Stances sur la Retraite. Il garda pourtant de nombreux contacts avec les milieux littéraires parisiens, fut élu à l’Académie et eut le bonheur de voir ses talents et ceux de Malherbe reconnus par la nouvelle génération, celle des Boileau et des La Fontaine.


L’itinéraire nous a menés d'abord près de Château-la-Vallière aux ruines du château féodal de Vaujours (le château de Jean de Bueil).
Puis ce fut, à Aubigné-Racan, au manoir de Champmarin, la découverte de la maison natale de Racan, qui fut la demeure du professeur Louis Arnould, le dernier spécialiste du poète.
Au début de l’après-midi, nous avons été accueillis par M. Brakers de Hugo dans le château de La Roche-Racan (alias La Roche-au-Majeur), construit par un « maître-maçon » local, Jacques Gabriel, père et grand-père des plusieurs illustres architectes.

Le circuit s’est achevé par la visite des églises du canton : les ruines de l’abbaye de la Clarté-Dieu dans un site agreste, l’église de Saint-Paterne-Racan (avec ses retables où l’on pense voir les visages de Racan et de son épouse), les deux églises de Bueil-en-Touraine, curieusement accolées, où l’on a admiré les sépultures de la famille, et, pour finir, l’église de Neuvy-le-Roi où est enterré Racan.



Dimanche 10 juin 1990 — Autour de la forêt de Fontainebleau

L’excursion s’est déroulée sous la conduite de Mme Geneviève Dadou, professeur honoraire de Lettres Supérieures au Lycée Pothier et trésorière de la Section.


La première halte fut la chapelle Saint-Blaise des Simples à Milly-la-Forêt où M. Georges Dalgues évoqua le Cocteau dessinateur, artiste, amateur de plantes, de fleurs et d’animaux.
Le second arrêt fut Barbizon, avec la visite de l’Auberge Ganne dont les murs et les meubles conservent les peintures ou ébauches d’artistes célèbres comme Corot, Théodore Rousseau, Millet, Diaz et d’autres moins connus mais estimables, tels Charles Jacques ou Ferdinand Chaigneau. M. A. Lingois rappela que ce haut lieu de l’art a obtenu sa notoriété en littérature par le séjour qu’y firent, dans l’été 1865, les frères Goncourt et qu’ils transposèrent dans leur roman sur l’art et les peintres Manette Salomon.
Au passage à Avon, Mme G. Dadou a évoqué le Prieuré des Basses Loges où vinrent au XVIIe siècle Anne d’Autriche, Mme de Maintenon et Louis XIV, et qui est surtout connu de nos jours par l’Institut qu’anima Gurdjieff et le dernier séjour de Katherine Mansfield.
Au pont de Valvins, M. Jacques Boudet rappela les fréquents séjours que fit Mallarmé dans sa modeste demeure de vacances.
 Devant sa tombe, au cimetière de Samoreau, ont été lues les pages d’Henri Mondor sur la mort du poète.
Après le repas pris au bord de la Seine à Thomery — dont les chasselas assurèrent la renommée du Moyen Age au début du XXe siècle — ce fut la visite du château de By, ancienne propriété de Rosa Bonheur. Cette femme peintre, de nos jours bien oubliée, connut de son temps une célébrité aussi grande que George Sand dont elle partageait le goût de la tenue masculine (mais pas celui de la pipe !). En 1848, à vingt-quatre ans, elle est sacrée grande artiste pour son Labourage nivernais (peint d’après nature dans la campagne de Saint-Benin d’Azy) que les critiques modernes auraient tendance à taxer un peu vite de « pompier ». La visite de la demeure, de l’atelier et du petit musée a quelque chose de touchant: Rosa Bonheur était un peintre honnête, très représentatif de son époque ; son seul tort est d’avoir eu une trop grande gloire de son vivant.
La promenade, fort agréable, dans le massif forestier de Fontainebleau, plein du souvenir de Musset et des héros de l’Education sentimentale, s’est achevée par la visite du château de Bourron, près du village de Marlotte fréquenté par Murger, Zola, Claudel, Mallarmé et les Impressionnistes.

Le chemin du retour a permis de jeter un coup d’oeil à la majestueuse église de Larchant, lieu d’un pèlerinage autrefois célèbre à saint Mathurin et passée à l’état de « ruine grandiose ».



Dimanche 2 juin 1991 — Provins, la vallée de la Voulzie, leurs écrivains et leurs poètes

Cette promenade — organisée par M. Jean Nivet — a eu lieu grâce à l’obligeance de M. Joël Eymeret, proviseur du Lycée Thibault de Champagne, de M. Pierre Bénard, président de "Provins, ville d’art" et de nombreux amis provinois.


A Provins, les budistes, venus nombreux, après le parcours pittoresque de la ville haute, ont été accueillis par Mme Eymeret dans le lycée qui n’est autre que le palais — fort remanié il est vrai — des comtes de Champagne. On leur servit d’abord un "brunch" fort apprécié.

Puis, dans l’ancienne salle des gardes, M. Bénard, président de "Provins ville d’art", après avoir rappelé les grandes heures de Provins — une vraie capitale au XIIe siècle — évoqua la Révolution qui la ruina et fit de la cité des comtes de Champagne un décor parfait pour l’imagination romantique, montrant à l’appui quelques-unes des superbes lithographies du recueil de Du Sommerard. Au pied des deux fenêtres qui sont le seul vestige du palais d’Henri le Libéral, notre vice-président et médiéviste connu, M. Bernard Ribémont (qui avait fait en introduction, dans le car, un exposé sur les trouvères, en particulier Gace Brulé, Guiot de Provins et Chrétien de Troyes) présenta le plus célèbre des comtes de Provins, Thibaut IV, dit le Chansonnier (1201-1257).

Le groupe se dirigea ensuite, à l’ombre de Saint-Quiriace, dans la demeure de Caroline Angebert — amie de Victor Cousin et de Lamartine, qui y tint cénacle à partir de 1848 — demeure que Balzac utilisa dans Pierrette comme "maison de M. Auffray". Sa propriétaire actuelle, Mme Tancelin, nous la fit visiter fort obligeamment.

En descendant vers la ville basse, rue Saint-Thibault, fut évoquée la figure de Villegaignon, qui tenta au XVIe siècle de faire vivre une petite colonie calviniste au Brésil, expérience qui fit réfléchir Montaigne sur le problème des "sauvages".

Après un agréable déjeuner à la pittoresque hôtellerie de la Croix-d’Or, et un rapide coup d’oeil, place Honoré-de-Balzac, à l’emplacement où Balzac a imaginé la maison des Rogron dans Pierrette, le groupe a gagné le Jardin Garnier où, devant les restes de la statue d’Hégésippe Moreau, M. Bénard a évoqué ce personnage que Baudelaire croyait promis à de grandes destinées, mais que sa paresse et sa facilité ont transformé en "idole des fainéants et dieu des cabarets". La postérité a gardé de lui une aimable élégie que notre guide a lue, avant de nous mener à la Bibliothèque où Mme Marzin nous accueillit pour nous montrer les richesses du fonds local.


La promenade s’est poursuivie jusqu’aux sources de la Voulzie, chères aux poètes, dans un site frais et verdoyant. Là M. Chartier, ancien professeur de la Faculté d’Orléans, nous expliqua le fonctionnement du captage de ces eaux.

La dernière halte a été, sur le chemin du retour, à quelques kilomètres au sud de Provins, le château de Lourps, aimablement ouvert pour nous par son propriétaire, M. Michaux. M. Ribémont y commenta les séjours que fit J.-K. Huysmans dans cette demeure qu’il dépeint dans A Rebours et surtout dans En Rade, mais en en exagérant singulièrement l’aspect fantastique.



Dimanche 14 juin 1992 — Au Pays d’Alain-Fournier et du Grand Meaulnes.

Pendant le long trajet qui nous a menés jusqu'à l'arrêt auto-routier "Forêt de Tronçais", nous avons pu assister dans le car à la projection du film de Jean-Gabriel Albicocco, — ce qui a permis de rappeler aux "anciens" les souvenirs d'une promenade Budé de 1965, où nous avions eu l'honneur de saluer Isabelle Rivière, et où nous avions écouté le metteur en scène parler de ses projets cinématographiques. Mais le film a fort mal vieilli, en dépit de la grâce de Brigitte Fossey et de quelques photos de Sologne (trop) léchées.

Mais, cela dit, reste intact le charme de l'école d'Epineuil-le-Fleuriel, grâce à ses hôtes, M. et Mme Lullier, qui en ont fait (pour combien de temps encore ?) "un musée de la ferveur", selon le mot de notre ami Georges Dalgues. C'est là que l'on comprend que Le Grand Meaulnes est formé d'une réalité que "nous pouvons parcourir en tous sens à la recherche de son mystère caché". Après le pèlerinage dans la classe et dans la "chambre aux rêves", nous avons retrouvé, en parcourant le village, l'itinéraire quotidien de l'enfant Henri-Alban : le café Daniel, les Petits-Coins, la Maison des Tourterelles, la Belle-Etoile, le Gué du Glacis…


L'après-midi a été consacré d'abord à la visite du site de l'abbaye de Lorroy, tristement abandonnée — un des modèles du Domaine des Sablonnières, abandonné lui aussi.
A la Chapelle d'Angillon, le pays natal, nous avons été reçus au château de Béthune, où l'on nous a projeté un intéressant montage audio-visuel intitulé « Etranges Paradis d'Alain-Fournier ».
Le retour s'est fait par Nançay : dédaignant les signaux des mondes lointains, nous nous sommes contentés de jeter un coup d'œil sur la boutique de l'oncle Florentin, où Augustin Meaulnes retrouve Yvonne de Galais… Modeste village, "ce lieu du monde que je préfère, disait Alain-Fournier, ce pays de fin de vacances…"


Dimanche 6 juin 1993 — Aux marches de la Touraine et du Poitou

Cette excursion a été dirigée par Mme Geneviève Dadou et M. André Lingois. La longueur du circuit n'avait pas découragé les amateurs de géographie littéraire qui furent trop nombreux, au point qu'il a été nécessaire de rééditer le voyage le dimanche 3 octobre.

Pendant le trajet d'Orléans à Tours, G. Dadou nous a entretenus de la Relation d'un voyage de Paris en Limousin faite par La Fontaine en 1663 pour accompagner son oncle Jannart envoyé en disgrâce. En approchant du plateau de Sainte-Maure, Bernard Ribémont a évoqué la figure peu connue de Benoît de Sainte-Maure, clerc du XIIe siècle et auteur d'une oeuvre imposante (30000 vers!), qui eut un retentissement énorme pendant tout le Moyen Age, Le Roman de Troie.


Le bourg animé de Descartes, alias La Haye, a été notre premier arrêt, au nom prestigieux et objet d'un interminable litige (la querelle dure encore : Descartes est-il poitevin, comme le laisse entendre la rumeur qui veut que Madame mère ait mis bas au Pré Falot, c'est-à-dire en Poitou, ou bien authentiquement tourangeau, comme le veulent les organisateurs du charmant petit musée Descartes ?). André Lingois nous a parlé des enfances du grand homme, de la carrière aventureuse de ce « cavalier français qui partit d'un si bon pas » et, en guise de conclusion, a lu un des rares passages, tiré d'une lettre à un ami, où le philosophe se laisse aller à des confidences, révélant son attendrissement pour « les personnes louches », c'est-à-dire atteintes de strabisme ! Cependant le point fort de l'arrêt à Descartes fut la visite à un autre enfant du pays — un peu oublié à vrai dire aujourd'hui — le romancier René Boylesve, né à La Haye en 1867, fils de François Tardiveau, notaire, et de Marie-Sophie Boilève. Il a raconté son enfance et sa jeunesse dans deux livres aux charmes un peu désuets, mais qui annoncent déjà le Proust de Combray : La Becquée et L'Enfant à la balustrade. C'est justement dans cette maison, gardée intacte et ouverte généreusement aux budistes par son propriétaire M. Chapoton, que le groupe a pu apprécier la lecture de quelques pages, à la fois ironiques et émouvantes…
Après avoir salué de loin Châtellerault, évoqué la maison de famille de Descartes, ainsi que le souvenir d'un autre romancier contemporain de Boylesve et lui aussi un peu oublié, Marcel Prévost, le groupe s'est arrêté sur la place du village de Bonneuil-Matours pour y commémorer le poète Maurice Fombeure (disparu en 1981). M. Lionel Marmin parla de sa famille et de son enfance ; M. Georges Dalgues du poète de «la bonne vieille terre française et de la bonne vieille vie française… qui parle un français clair et gai comme du vin blanc», selon les termes mêmes de l'éloge qu'en fit un jour Claudel…
Au début de l'après-midi, après le repas à Chauvigny (que l'on a regretté de ne pouvoir visiter), ce fut la visite du château de Touffou, dans un site admirable dominant la vallée de la Vienne. Le fief échut en 1519 à Jean de Chasteigner, qui le reconstruisit dans le style de la Renaissance et en fit un lieu de culture humaniste (Scaliger, notamment, y fut précepteur des enfants).
Le chemin du retour nous conduisit à Archigny, puis à La Puye, deux villages qui gardent le souvenir des Acadiens, ces pionniers, installés dans les Provinces maritimes du Canada, notamment le Nouveau-Brunswick, chassés à partir de 1755 et réinstallés par ordre de Louis XV sur des terres pauvres entre Vienne et Gartempe, où les exilés reconstituèrent leur habitat et leurs communautés d'outre-Atlantique. Gérard Lauvergeon fit un rappel historique de la question et nous entretint de l'identité acadienne ainsi que de sa littérature, illustrée naguère par les romans d'Antonine Maillet au parler savoureux.

La dernière étape fut le coeur de la Brenne, jadis marécage hostile. C'est à Saint-Michel-en-Brenne, devant les reste de l'abbaye de Saint-Cyran, surnommée au XVIIe siècle le « Port-Royal de la Touraine », que G. Dadou évoqua magistralement d'abord le premier saint Cyran, apôtre berrichon et mort en 655 à cet endroit, puis la grande figure du fondateur du Jansénisme en France, M. de Saint-Cyran, gascon d'origine, ainsi que les épigones célèbres, comme Lancelot, — pour clore sur une histoire du Jansénisme, ce mouvement qui se prolongea bien au-delà de la destruction de Port-Royal-des-Champs, en 1711.



Dimanche 5 juin 1994 — Deux Bourguignons au siècle des Lumières, Rétif de la Bretonne et Buffon.

L’excursion a été assurée par MM. Jean Nivet et André Lingois (M. Gérard Lauvergeon ayant préparé les commentaires géographiques).


La première étape a été — non loin d'Auxerre (le lieu d'apprentissage de Rétif, qui fut évoqué pour mémoire) — le village de Courgis, au milieu des vignes, où le jeune Nicolas apprit les rudiments du latin sous la férule de son demi-frère, curé du lieu. Nous avons été accueillis au presbytère par M. Mongin qui nous a montré l'église et ses richesses, connue des rétiviens par le "petit trou" où notre héros cacha un billet doux pour la belle Jeannette Rousseau (dont nous avons vu la maison à quelque distance).
A l'entrée du village de Sacy — résidence de Jacques Lacarrière, que nous aurions aimé y rencontrer ! — la groupe s'est arrêté devant la métairie de la Bretonne et A. Lingois y a évoqué la figure du "pater familias" (peint dans des pages hagiographiques de La Vie de mon père et de La Femme de laboureur) et l'enfance de Rétif (racontée dans les premières époques de Monsieur Nicolas).
Après un déjeuner bourguignon fort apprécié à l'Auberge de la Beursaudière à Nitry (pays natal du père de Rétif) et un arrêt à la pittoresque cité médiévale de Noyers (pays de l'oncle avocat Jean Rétif), nous avons atteint Montbard et l'hôtel Buffon, où nous attendait M. Ickowicz, conservateur du Musée et passionné de notre grand homme. A la suite de la visite commentée du remarquable petit musée installé dans les anciennes écuries du château, le groupe a gravi la montée vers le "Parc" (aménagé à grands frais par le naturaliste sur les ruines de l'ancien château) et visité les deux tours médiévales qui restent, la tour Saint-Louis où Buffon s'installait pour travailler et la tour de l'Aubespin en haut de laquelle il se livrait à des expériences.

De là, nous nous sommes rendus à Buffon, aux "Forges de Buffon", rénovées par une association de sauvegarde. Dans cet endroit fort agréable, sur une dérivation de l'Armançon, Buffon avait construit sa grande usine de traitement du minerai de fer, à une époque où l'esthétique industrielle n'existait pas dans le vocabulaire mais dans les faits. Le conservateur du site a fait revivre pour nous le haut-fourneau (dont l'architecture fonctionnelle rappelle les constructions de Claude-Nicolas Ledoux), la forge, la fenderie, les installations hydrauliques, que nous connaissions déjà par les planches de l'Encyclopédie. Après le XVIIIe siècle rural, celui des prémices de la transformation agricole de la France (pour Emmanuel Le Roy Ladurie, l'oeuvre "bourguignonne" de Rétif est un document précieux), nous avons eu un autre aspect du Siècle des Lumières, où l'artisanat laisse la place à l'industrialisation, et où la spéculation intellectuelle n'interdit pas le sens pragmatique des affaires.



Dimanche 21 mai 1995 — Le Gâtinais littéraire, artistique et musical (1)

Le programme pouvait paraître limité ; en réalité, il s’est avéré trop riche, si bien qu’il a été décidé de faire, l’an prochain, un second voyage, pour donner place, notamment, aux artistes. Les trois points forts de la journée ont été : l’évocation d’Aristide Bruant à Courtenay, la visite du château de Massenet à Egreville et celle du Bignon-Mirabeau. Il revenait de droit à un enfant du pays, en l’occurrence le président Alain Malissard, de conduire la promenade ; mais il a été aidé dans sa tâche par le Bureau tout entier. Sur la route de Montargis, Gérard Lauvergeon a assuré le commentaire géographique, tandis qu’Alain Malissard évoquait avec humour ses souvenirs d’écolier.


Après une visite à la vieille église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Courtenay, les budistes ont gagné l’Hôtel de Ville où les attendait M. Neveux, maire et conseiller général, ainsi que M. le président du Syndicat d’Initiative. Ils avaient préparé à notre intention une exposition, modeste préfiguration du musée Bruant que M. le Maire avait souhaité fonder durant son mandat. Les visiteurs ont pu admirer les affiches et illustrations, la plupart signées Poulbot ou Steinlen ; ils ont également découvert la foisonnante activité littéraire de Bruant, héritier d’Eugène Sue et de Paul Féval. M. Neveux évoqua avec talent les rapports du poète-chansonnier avec son pays natal, son enfance curtinienne, ses débuts de chanteur à la maîtrise de M. le Curé, ses essais poétiques au Lycée impérial de Sens, mais surtout sa retraite à partir de 1896 au moulin de Liffert où il devint, en compagnie de Mathilde Tarquini d’Or et de ses chiens, "Monsieur Aristide" ou le Châtelain de Courtenay.
Après une chaleureuse réception à la Mairie et un sympathique repas au "Relais", les participants furent conduits à travers le charmant paysage de la vallée de la Clairis — un morceau du Gâtinais français — par demi-groupes, soit vers Egreville, soit vers le Bignon.
Au château d’Egreville, vieille demeure du XVIe remaniée au XIXe et achetée en 1899 par le compositeur Jules Massenet, la propriétaire actuelle, Mme Bessand-Massenet, nous attendait pour nous faire les honneurs de la maison, remplie à profusion des souvenirs du musicien qui y composa notamment Le Jongleur de Notre-Dame. Un montage audio-visuel a permis de rappeler l’abondante production de l’auteur de Manon (l’audition d’extraits célèbres, sur les lieux-mêmes, a été complétée, sur le chemin du retour, par un choix fait par André Poujade de pièces moins connues, en particulier une des Scènes alsaciennes.).
Au Bignon, le second château, niché dans la verdure — un château de vallée, herbe dressée de trois prairies — regorge de poésie et d’histoire. La demeure primitive a vu la naissance d’Honoré-Gabriel Riqueti, libertin scandaleux et futur "Mirabeau-Tonnerre". Elle passa, après la Révolution, aux mains de la veuve de Condorcet, puis au gendre de celle-ci, le général O’Connor, défenseur des libertés irlandaises qui offrit ses services à Napoléon. Son petits-fils fit reconstruire en 1880 le château tel qu’on peut le voir aujourd’hui, propriété de la famille de la Tour du Pin, du fait du mariage du grand-père du poète avec la fille d’Arthur O’Connor. Ce décor agreste, un peu sauvage et mélancolique, a servi aux jeux d’enfance de Patrice de la Tour du Pin, puis a fortement contribué à l’éveil de sa vocation poétique, et resta sa terre d’élection jusqu’à sa mort en 1975. Madame de la Tour du Pin et trois de ses filles nous ont fait visiter les salons du château, ainsi que l’entresol (lequel contient une étonnante collection de chromos 1900 patiemment constituée par un peintre, familier du poète). Mme de la Tour du Pin nous parla, avec une émouvante simplicité, du poète, de ses carnets (dont le premier volume vient d’être publié), de ses amis, de sa vie au Bignon. Et, au déclin du jour, sur le perron — devant les marais tout embués de légende, Vers un obscur et bas pays, Troué de chapelets d’étangs — nous avons écouté la voix du poète, en cherchant, selon le mot de Roger Secrétain, "les signes d’un monde quotidien, tout proche de nous…".


Dimanche 9 juin 1996 — Le Gâtinais artistique et littéraire (2)

Cette excursion était à la fois un complément et une variante de celle de l’an dernier — le long de la vallée du Loing. Le président Alain Malissard en a assuré la conduite, assisté, comme de coutume, par les membres du Bureau. Ce fut aussi une promenade à travers les siècles, puisque les trois centres d’intérêt étaient l’Antiquité gallo-romaine (avec Montbouy et Sceaux), le Moyen Age (avec Ferrières) et le XIXe siècle (autour du peintre Girodet et du sculpteur Triqueti, tous les deux de Montargis).


Sur le chemin de l’aller, aux Bordes, fut évoquée une aventure amoureuse du Prince des Poètes, Paul Fort, qui enleva, un soir d’hiver 1913, une toute jeune fille, qu’il avait surnommée « Germaine Tourangelle » et qu’il épousa… 40 ans plus tard.
A Lorris, on lut quelques extraits de la première partie du Roman de la Rose, faute de pouvoir en dire plus sur ce Guillaume, fils d’un Guillaume, sergent de la Forêt des Loges…
En passant non loin de Presnoy, M. Marmin évoqua le personnage de Jean-Baptiste Louvet de Couvray, dont les Amours du Chevalier de Faublas trônent encore dans les bibliothèques entre Laclos et Rousseau. Les budistes avaient quelque peu oublié que cet écrivain, qui connut une aventure romanesque exemplaire, joua un rôle politique à la Révolution et échappa de peu à l’échafaud.
Le premier arrêt se fit devant l’amphithéâtre de Chenevières à Montbouy ; M. Malissard y a parlé de la civitas des Senons — «in primis firma et magnae auctoritatis», selon les termes mêmes de César — et des ensembles ruraux comprenant souvent théâtre (et, dans ce cas, à la fois théâtre et arènes), établissement thermal autour d’un sanctuaire des eaux.
Rendez-vous fut donné ensuite à Montargis, dans le square du Musée, devant la statue du célèbre chien attaquant Macaire, l’assassin d’Aubry de Montdidier. A l’ombre du grand séquoia, M. Jean Nivet fit le point de la légende, née de plusieurs anecdotes, reprises à des époques différentes, illustrant un thème remontant à l’Antiquité. M. Richard, conservateur du Musée, nous attendait pour guider 1a visite, d’abord pour la partie consacrée au sculpteur Henri Triqueti, connu surtout pour les bas-reliefs de la Madeleine à Paris. Celui-ci avait conçu pour les Invalides une décoration en incrustation de marbres divers (ce qui porte le nom technique de tarsia) que nous avons découverte à notre grande satisfaction. La grande salle du Musée (d’un style très « Napoléon III ») est consacrée au disciple de David, Girodet, dit Girodet-Trioson, du nom du médecin montargois qui l’adopta. Tout le monde se recueillit devant la deuxième version des Funérailles d’Atala, puis s’attarda dans la belle bibliothèque qui contient une véritable anthologie de la statuaire de la seconde moitié du XIXe siècle. En sortant de la ville, Mme G. Dadou nous entretint d’une certaine Jeanne-Marie Bouvier de la Mothe, née à Montargis en 1648, plus connue sous le nom de Madame Guyon, dont la piété fut universellement louée. On dit qu’elle enseigna « le secret d’accueillir Dieu dans le silence de son coeur ». Son activité — qu’on assimila au quiétisme officiellement condamné — inquiéta une grand partie du clergé, et notamment Bossuet, lequel contribua à son incarcération.
Après un repas fort agréable à l’accueillant « Relais du Miel » à Amilly, on nous mena devant le château du Pont à Saint-Hilaire-sur-Puiseaux. C’est là qu’Eugène Brieux, académicien célèbre en son temps (la « Belle Epoque ») et un peu oublié de nos jours, écrivit quelques-unes de ses pièces à thèse ; l’une d’elle, Les Avariés, fit scandale au début du siècle, fut interdite pendant quatre ans et ne fut jouée que grâce à la ténacité d’Antoine, le créateur du « Théâtre libre ».
La suite de l’itinéraire nous conduisit, par de petits chemins sinueux, dans la fraîche vallée de l’Ouanne jusqu’au château du Perthuis, sur la commune de Conflans, que nous a ouvert très aimablement son propriétaire, M. de Sartiges. Nous avons pu y contempler à loisir la cheminée, exécutée par Triqueti, dans le lieu même où il naquit le 24 octobre 1804.
L’étape suivante fut le joli bourg de Ferrières qui conserve, à défaut de l’abbaye du IXe siècle (laquelle fut un centre d’études de renommée européenne) le souvenir de son abbé le plus prestigieux, Loup Servat, dont Jean Nivet nous retraça la vie et la carrière. Outre ses Vies de saints et ses écrits théologiques, cet abbé a laissé une abondante correspondance, document précieux sur la vie monastique de l’époque carolingienne. Notre guide nous fit apprécier ce qui fait le caractère exceptionnel de l’abbatiale succédant à l’édifice primitif : la rotonde de la croisée et les vitraux Renaissance du chevet. Il nous aurait fallu encore plus de temps pour flâner dans l’église voisine de Notre-Dame-de-Bethléem, dans les jardins surplombant la Cléry et parmi les vieilles rues…
Sur la route du retour, M. André Lingois a rappelé le souvenir de Jacques Amyot, l’évêque d’Auxerre traducteur de Plutarque (il passa la fin de sa vie au château de Courtempierre qu’il acheta en 1585), puis celui de François Béroalde qui posséda, non loin de Courtempierre, le manoir de Verville, dont il ne reste aucune trace. Ce personnage (1558-1623), fils de l’historien et théologien protestant Mathieu Brouard dit Béroalde, fut un véritable Pic de la Mirandole. Il est resté dans l’histoire littéraire l’auteur d’un seul livre, Le Moyen de parvenir, connu par sa verve satirique, licencieuse et scatologique, ouvrage longtemps anonyme et parfois attribué à Rabelais.
Il restait à notre président de conclure en nous conduisant au dernier site, de nous ramener à la source, en l’occurrence à Aquis Segetae (autrement dit Sceaux-du-Gâtinais), le plus vaste sanctuaire de la région, où affluaient Senons, Carnutes, Lingons et Eduens venus en pèlerinage. En dépit de l’heure avancée, les responsables locaux du site avaient tenu à nous accueillir et à nous montrer l’ample bassin polylobé (où l’on a retrouvé de nombreux ex-voto), les restes d’un fanum, des thermes, des boutiques du vicus, ainsi que les traces d’un théâtre, touchants vestiges qu’ont admirés les budistes étonnés de la si grande richesse de ce petit pagus, qui faillit devenir à la Convention le département du Loing…


Dimanche 8 juin 1997 — Thébaïdes littéraires aux lisières de Paris

M. Jean Nivet, en présentant la promenade qu’il avait préparée et organisée, a rappelé que le terme de "thébaïde", par allusion à la région de Thèbes en Egypte, fut introduit par Madame de Sévigné à propos de Port-Royal. Ce terme est concurrencé au XVIIe siècle par les expressions de "désert" (c’est-à-dire lieu solitaire) et de "folie" (à la fois abri de feuillage et dépense extravagante). Parmi celles-ci, la plus curieuse doit être sans conteste celle que l’on nomme le "Désert de Retz", qu’un philosophe hédoniste, Monsieur de Monville, aménagea dans un parc semé de fabriques. Nous n’en avons eu qu’une évocation, car, en dépit d’une récente restauration, les monuments et le parc, qui enchantèrent les Surréalistes, séduisirent Colette et Malraux, ne peuvent encore être visités.


Le premier arrêt fut à l’entrée de Marly-le-Roi, devant la grille monumentale du château de Verduron, acheté vers 1875 par le dramaturge Victorien Sardou, qui connut une très grande gloire de son vivant, et dont on cite seulement deux titres : Thermidor et Madame Sans-Gêne.

En attendant les deux charmantes guides, disertes et documentées, que nous délégua l’Office du Tourisme de Marly-le-Roi, nous avons jeté un coup d’oeil sur le parc de Marly, en restituant par la pensée les treize pavillons de Mansart.

Puis la plus grande partie de la matinée a été consacrée à la visite de la "folie" d’Alexandre Davy de la Pailleterie, davantage connu sous le nom de Dumas Père, folie qu’il appela "Monte-Cristo", véritable délire mégalomane suscité par l’énorme succès de ses Trois Mousquetaires et de quelques autres romans, qui viennent seulement d’entrer dans les manuels scolaires.

Après le repas pris au restaurant des "Tilleuls" à Louveciennes (qui nous a fait regretter l’heureux temps où, pour trois francs six sous, les canotiers chers au Impressionnistes faisaient bombance), nos guides nous ont ramenés à Marly-le-Roi, pour visiter le Musée avec, entre autres, la maquette de la célèbre machine, ce "monstre asthmatique", symbole du gaspillage de la monarchie, selon Michelet. Une agréable promenade commentée nous a conduits ensuite à l’Abreuvoir, où devaient se déverser les bassins étagés, disparus depuis le XVIIIe siècle, mais où se dressent encore fièrement les chevaux cabrés de Coustou (ou, tout au moins, leur copie).


L’étape suivante — un enchantement au milieu de superbes frondaisons, après un cheminement difficile parmi les villas de banlieue — a été la Vallée-aux-Loups à Châtenay-Malabry, thébaïde agrandie et embellie par Chateaubriand, contraint, après 1807, à un exil proche sur l’ordre de Napoléon. Tout y est empreint de calme et de sérénité : le parc, dont les essences variées évoquent les voyages de François-René à travers le monde, l’élégant pavillon ou "Tour Velléda", et surtout la demeure principale au fronton de style grec, dont l’intérieur présente de nombreux souvenirs de l’écrivain et de Madame Récamier.
Sur le soir, les budistes ont fait halte au parc de Sceaux, d’abord devant le "Pavillon de l’Aurore", petit édifice coiffé d’une coupole que Charles Perrault construisit en 1675 pour Colbert : ce dernier, malgré sa réputation d’avarice, voulut posséder son "petit Versailles" et confia à Le Nôtre le soin d’aménager un fort beau parc, que restaura après 1850 le duc de Trévise, en même temps qu’il fit édifier le château actuel en style Louis XIII. C’est sur son perron que fut évoquée la "Cour de Sceaux", animée dès 1700 par la duchesse du Maine, laquelle fit venir Voltaire à deux reprises (en 1716 et en 1747). C’est en effet pour elle qu’il écrivit plusieurs de ses Contes, en particulier tous les contes orientaux, tel Cosi Sancta qui fut lu dans le car sur le chemin du retour.
Cette excursion a eu a eu un tel succès qu’il a fallu la renouveler le 14 septembre.


Samedi 6 et dimanche 7 juin 1998

LE MÂCONNAIS DE LAMARTINE


Cette excursion a eu pour guides Gérard Lauvergeon, André Lingois et Jean Nivet.


Le point de ralliement était, bien entendu, Mâcon, où nous avons vu — faute de trouver la maison natale de l’écrivain, inutilement rasée en 1970 — les deux demeures de famille, avant de visiter le Musée lamartinien, installé dans l’Hôtel de Senecé, siège de l’Académie locale (dont Lamartine fut le plus jeune membre).
Un arrêt a été marqué ensuite devant la maison de Milly, source d’un poème célèbre et de fort belles pages des Confidences.
Le reste de l’après midi a été consacré à la visite du château de Saint-Point, que Lamartine fit aménager après 1835 dans le style troubadour ; ce fut une visite pittoresque, animée par une jeune guide qu’on aurait crue élevée dans l’intimité du poète…
D’autres sites lamartiniens étaient au programme du dimanche matin. Et d'abord Monceau, que nous avons pu voir "de la cave au grenier", grâce à l’amabilité du maître de céans, en l’occurrence l’administrateur de la fondation Ozanam, propriétaire des lieux.
On s'arrêta enseuite à l’admirable chapelle romane des moines de Berzé-la-Ville.
Puis ce fut la visite du château de Pierreclos, fièrement planté au milieu des vignes et fort bien restauré, avec ses vénérables celliers voûtés où la propriétaire nous a offert un mâcon blanc que n’eût pas désavoué le jeune François Dumont, qui fut l’intendant du comte (et l’amant d’une de ses filles), avant de devenir le desservant de la paroisse de Bussières… et d’être immortalisé dans Jocelyn.
Après le déjeuner à Cluny — excellemment servi dans le beau cadre de l’Ermitage, que fréquenta François Mitterrand — le groupe est allé au château de Cormatin, où habita Ninon de Pierreclau, avec laquelle Lamartine eut un fils, et où naquit plus tard Jacques de Lacretelle.

Notre circuit s’acheva par Chapaize et une route serpentant jusqu’à Tournus, où l’on évoqua une dernière fois notre grand homme, qui aurait pu avoir le destin d’un Vaclav Havel et qui s’est épuisé à des "travaux forcés" littéraires, ruiné en quelque sorte par son attachement à la terre.

Au fur et à mesure de notre promenade, nous l’avons senti proche de son terroir, proche des humbles, proche de nous-mêmes, dans une familiarité toute de sympathie. Selon le mot de conclusion de notre président : "Nous étions partis avec Lamartine ; nous sommes revenus avec Alphonse!"



Samedi 5 et dimanche 6 juin 1999

PROMENADE ITALIENNE À CLISSON ET EN PAYS NANTAIS


Cette excursion avait été soigneusement préparée par notre vice-président, Jean Nivet. L’idée lui en était venue en relisant Julien Gracq qui écrit, dans La Forme d’une ville, que "toute promenade vers le sud de Nantes est une marche vers le soleil, avec les levées de la Loire, les beaux ombrages de la Sèvre, l’élégance toscane de Clisson".


Le premier arrêt nous a fait découvrir, en terre angevine, Liré, le "petit Liré" cher à Du Bellay, où un musée d’ambiance a été récemment installé dans une demeure du XVe siècle, plus évocateur sans doute que les ruines du château de la Turmelière, sa demeure natale, qui n’avait rien d’une "humble chaumine".
L’après-midi du samedi a été consacré d’abord à la visite du très beau musée des Beaux-Arts de Nantes, avec, en particulier, les peintures de la collection de François et Pierre Cacault (le premier fut diplomate en Italie de 1785 à 1803, puis sénateur ; le second, peintre, vécut longtemps à Rome). Cette découverte commentée a été suivie d’une visite de la cathédrale, en particulier du tombeau du duc François II (duc de Bretagne de 1458 à 1488), que sa fille Anne avait commandé au sculpteur breton Michel Colomb : Mérimée et Stendhal considéraient ce tombeau comme un des chefs d’oeuvre de la Renaissance. Les budistes courageux — c’est-à-dire presque tous — sont allés enfin jusqu’à l’étonnant passage Pommeraye, loué par les Surréalistes comme André Pieyre de Mandiargues et immortalisé par le cinéaste Jacques Demy dans Lola.
Le dimanche matin a été consacré à la visite — avec G. Lauvergeon comme guide — du château de Clisson, forteresse médiévale construite au début du XIIIe siècle par Guillaume de Clisson, aménagée au XIVe siècle par ses successeurs et considérablement agrandie par le duc François II. Flaubert, qui le découvrit en 1847, en a laissé une longue évocation dans son Par les champs et par les grèves.
Au Pallet, devant les vestiges (très modestes) du château, Mme G. Dadou a évoqué le souvenir de Pierre Abélard, qui y naquit en 1079, et d’Héloïse, qui y mit au monde son fils Astrolabe.
Avant de revenir à Clisson pour le déjeuner, le groupe s’est arrêté au domaine de la Noë-Bel-Air, à Vallet, en plein vignoble du muscadet, où la demeure de maître est un exemple parfait du style néo-palladien des dernières constructions "italiennes" de la région.
Le plus beau specimen a fait l’objet de la visite de l’après-midi : la Garenne-Lemot à Gétigné, un ensemble qui comprend une villa, à l’image des grandes villas romaines, des dépendances, dont la "maison du Jardinier", au milieu d’un parc à l’anglaise parsemé de "fabriques", parmi lesquelles un temple est une copie de celui de la Sibylle à Tivoli. Cet ensemble unique est dû à la passion pour l’Antiquité et pour l’art néo-classique du sculpteur François-Frédéric Lemot, ami des frères Cacault, qui fit appel à l’architecte nantais Mathurin Crucy pour composer un paysage à la manière d’un peintre.
Le retour a été ponctué de deux haltes, la première à Tiffauges, où fut évoqué le personnage controversé de Gilles de Rais.
L’autre halte, ce fut Saint-Florent-le-Vieil, devant le tombeau de Bonchamps, qui fut mortellement blessé à la bataille de Cholet : G. Lauvergeon évoqua les guerres de Vendée et on put lire un texte peu connu d’Aragon. L’évocation du passé n’a pas fait oublier les modernes : Julien Gracq, né et vivant à Saint-Florent, René-Guy Cadou, d’origine briéronne, venu en 1941 à Rochefort-sur-Loire avec des compagnons comme Michel Manoll ou Jean Rousselot, autour de Jean Bouhier, des noms quelque peu familiers aux Orléanais…


Dimanche 28 mai 2000
QUELQUES ASPECTS DE L'ESSONNE LITTÉRAIRE


Cette promenade, organisée et dirigée par notre vice-président M. Jean Nivet, invitait les budistes à découvrir quelques sites littéraires aux alentours d’Étampes et Dourdan.


La première étape fut Méréville où nous attendaient nos guides pour la matinée : M. Jacques Gélis, président de l’association Étampes-Histoire, M. Bernard Binvel, président de la Société historique et archéologique du canton de Méréville, et Mme Raymonde Autier-Lejosne, professeur de lettres. Après avoir évoqué Jean-Louis Bory qui décrivit Méréville dans Mon village à l’heure allemande et Une vie de château, après avoir rappelé les séjours que fit Blaise Cendrars au hameau de Courcelles, le groupe entreprit une lente déambulation dans les restes du parc que le marquis de Laborde avait acheté en 1784 pour le faire aménager "à l’anglaise" en l’agrémentant de "fabriques" chères à Hubert Robert. Et là, devant le château et sur les bords de la Juine, on put, par la lecture de quelques textes, faire revivre le souvenir des amours de Chateaubriand et de Natalie de Laborde. Cette visite de Méréville a été complétée par celle du domaine de Jeurre où, entre 1895 et 1900, un certain M. de Saint-Léon, grand prix de Rome, qui s’était porté acquéreur des fabriques de M. de Laborde, les fit réédifier dans son parc.
La route à travers le Hurepoix que l’on parcourut l’après-midi — après un déjeuner à l’Hostellerie de Villemartin — se révéla particulièrement riche en souvenirs littéraires ; et l’on évoqua successivement, à Étampes, Geoffroy Saint-Hilaire, à Dourdan, Regnard et Péguy, à la fontaine de la Rachée, Sainte-Beuve, à Saint-Chéron, enfin, Chrétien-François de Lamoignon qui recevait Boileau et bien d’autres amis en son domaine de Bâville.
Un autre parc nous attendait, celui du château du Marais, une belle demeure de la fin du XVIIIe siècle qui connut à deux reprises des heures de gloire, d’abord avec la vicomtesse de la Briche, belle-soeur de Madame d’Houdetot, qui y invita Chateaubriand avec Pauline de Beaumont, puis, à la Belle Époque, avec le célèbre dandy Boniface de Castellane.
La dernière visite fut pour le moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult-en-Yvelines. Cette bâtisse, alors un peu à l’abandon, avait été achetée en 1951 par Louis Aragon et Elsa Triolet. Ayant eu le coup de foudre pour ce "désert", ils ont transformé cinq hectares de terres en un "décor d’eaux et d’arbres" et ont fait du vieux moulin, selon le mot de Jean-Louis Barrault, "un lieu inoubliable", un lieu qu’Aragon, à sa mort, légua "à la nation française, quelle que soit la forme de son gouvernement". Et la visite s’est achevée devant la tombe commune, "le grand lit à deux places", où l’on entend encore la sarabande de Bach jouée par Rostropovitch à l’enterrement d’Elsa, le 16 juin 1970.


Dimanche 10 juin 2001

DANS LA VALLÉE DE LA CREUSE, EN COMPAGNIE DE GEORGE SAND ET DE MAURICE ROLLINAT


A Argenton — la "Venise du Berry" décrite par Alexandre Dumas dans Le Docteur mystérieux — nous attendait notre guide, M. Régis Miannay, spécialiste de Rollinat et amoureux de cette région que George Sand a comparée à une "Arcadie dans toute la force du mot".


Le premier arrêt a eu lieu à Bel-Air (hameau de Buret, commune de La Prune-au-Pot), qui fut la maison des champs où François Rollinat "venait prendre un bain de verdure / de poésie et de santé" et où Maurice est venu se réfugier.
Une halte fut faite à Ceaulmont, d’où l’on découvre, au chevet d’une église rustique, un superbe panorama sur la Creuse, auquel répond, sur l’autre rive, celui de la Croix-des-Chocats.
Nous avons alors atteint le village de Gargilesse, "où les maisons se groupent autour de l’église et du château, plantés sur le rocher central, jusque vers le lit d’un délicieux petit torrent". Divisés en deux groupes, les budistes ont visité l’église Notre-Dame — célèbre par ses chapiteaux et par sa partie souterraine ornée de peinture murales du XVIe siècle, les plus belles, du XIIIe siècle, ayant été miraculeusement retrouvées en 1961 — ainsi que la "villa Algira", où George Sand fit de fréquents séjours entre 1857 et 1864. Cette modeste maisonnette — aujourd’hui aménagée en musée par la petite-fille de Maurice Sand — avait été achetée par le graveur Manceau, secrétaire et amant de la "dame de Nohant", qui y trouva la paix, le silence et… les fameuses omelettes aux écrevisses de l’auberge Malesset. C’est justement dans ce lieu, devenu Hôtel des Artistes, maison de bonne réputation, que nous avons déjeuné fort agréablement avant de remonter le cours de la Creuse.
Près de Pont-de-Piles, d’où l’on aperçoit les ruines de Châteaubrun, fut évoqué le roman de George Sand Le Péché de Monsieur Antoine.
Le point extrême de notre excursion était le village de Fresselines, où Rollinat se retira après sa rupture avec le monde parisien, mais où il continua à recevoir des amis. En 1889 y est venu le peintre Monet, séduit par le site "d’une sauvagerie terrible" ; et d’autres peintres — sans doute moins célèbres, mais fort estimables, comme Armand Guillaumin — ont séjourné dans cette région, si bien qu’on a pu parler d’une "école de Crozant".
Notre dernière visite fut pour Crozant,  "ce vieux château bâti par les Wisigoths sur des rocheux affreux au confluent de la Creuse et de la Sédelle", selon les termes de George Sand, qui adorait ce lieu. Mais l’autre amoureux de cette belle rivière, le poète des Brandes et du Livre de la Nature, n’en a pas été oublié pour autant : sur le chemin du retour, M. Régis Miannay nous en lut de fort belles pages…


Samedi 1er juin 2002

ÉCRIVAINS DU TERROIR DANS LE BOCAGE BOURBONNAIS


Les deux guides et organisateurs de cette journée, André Lingois et Gérard Lauvergeon, aidés dans leur préparation par Jean Nivet et Geneviève Dadou, avaient choisi pour thème des écrivains fidèles à leur terroir : Marguerite Audoux, Charles-Louis Philippe, Émile Guillaumin et Valery Larbaud. Sans doute l’unité géographique n’est pas parfaite, puisque Marguerite Audoux appartient au Berry, Valery Larbaud au sud du Bourbonnais, mais ce dernier se voulait le chroniqueur du "pays d’Allen", le fief du duc Louis II de Bourbon. Il y a surtout entre tous ces écrivains — auxquels il faut joindre Giraudoux — des liens véritables qui vont même jusqu’à l’amitié : Marguerite Audoux se lie avec Charles-Louis Philippe, qui correspond avec Émile Guillaumin, son compatriote, et le jeune Giraudoux, lesquels entrent en relations avec Valery Larbaud.


Lors de la traversée de la Sologne fut évoquée la figure de Marguerite Audoux, née à Sancoins, placée à l’orphelinat de Bourges, puis "bergère d’agneaux" à la ferme de Berrué à Sainte-Montaine, près de La Chapelle-d’Angillon, devenue couturière à Paris, passant ses rares loisirs à noircir des cahiers d’écolier. On a aujourd’hui un peu oublié le succès fulgurant de Marie-Claire, prix Femina 1910, suivi de L’Atelier de Marie-Claire ; et pourtant le charme de ces livres subsiste encore, d’autant plus précieux qu’ils émanent du talent de quelqu’un qui n’a rien à voir avec la race des "gensdelettres" et qu’ils parlent des humbles, comme les livres de Charles-Louis Philippe, son ami.
Avant d’aller retrouver celui-ci, les budistes ont fait un arrêt en pleine forêt de Tronçais, la plus belle chênaie d’Europe, à la fontaine Viljot, lieu de culte celtique, puis gallo-romain, célébré par le philosophe Jacques Chevallier et par Jacques Lacarrière.
A Cérilly nous attendait le président de la Société des Amis de Charles-Louis Philippe, M. Aurat, et plusieurs membres de cette société, pour nous faire les honneurs de la maison natale de l’écrivain, le fils du sabotier, voisin de la forge du Père Perdrix et de la maison du percepteur Léon Giraudoux. Cette très modeste demeure, restée telle que l’ont décrite les visiteurs illustres venus le 24 décembre 1909 pour les obsèques de ce "grand homme du peuple", est devenue un musée vivant de la ferveur, tout comme l’école — assez proche — du Grand Meaulnes à Épineuil. L’évocation n’aurait pas été complète sans la lecture des plus belles pages de La Mère et l’Enfant, où l’on découvre un très grand écrivain d’une subtile simplicité.
En quittant Cérilly — présent également en filigrane dans les Provinciales et La France sentimentale de Giraudoux — nous avons gagné Saint-Aubin-le-Monial, son auberge rustique et son repas bourbonnais, pour atteindre ensuite Souvigny, "la métropole religieuse, la source intellectuelle du duché", selon Valery Larbaud, petite ville endormie, dominée par sa superbe abbaye, nécropole des Bourbons : visite passionnante, menée par une toute jeune guide, aussi charmante qu’érudite.
Nous sommes alors passés rapidement devant la belle église romane de Saint-Menoux, où l’on guérit de la « bredinerie ».
Puis nous avons admiré Bourbon-l’Archambault, les vestiges de son château, sauvé par Achille Allier, ses eaux célébrées depuis l’Antiquité et qui ont inspiré des poètes comme le troubadour anonyme du Roman de Flamenca ou, plus tard, Boileau et des curistes de renom comme Mme de Sévigné ou Mme de Montespan.

La dernière étape a été, au hameau des Vignes, la maison rurale d’Émile Guillaumin, le sage d’Ygrande, vrai paysan attaché pendant 80 ans à sa ferme et qui, selon le mot d’Henri Pourrat, "écrivit pour ceux qui jamais n’écrivent". Sa grande oeuvre, outre son activité syndicaliste, restera La Vie d’un simple, mémoires d’un métayer de cette terre bourbonnaise, riche, verdoyante et illuminée de soleil, que nous avons parcourue avec un réel plaisir.

Et les récits d’Étienne Bertin, dit le Tiennou du Garibier, nous ont accompagnés sur le chemin du retour…



Dimanche 15 juin 2003
AUX MARCHES DU VALOIS ET DE LA CHAMPAGNE, À LA RENCONTRE DE BOSSUET, DUMAS ET RACINE


Pendant le trajet du matin, les budistes ont été invités à rafraîchir leurs connaissances sur Bossuet, dont l’art solennel et l’attitude autoritaire n’attirent plus les sympathies : "On le salue respectueusement quand on le rencontre, mais on ne se dérange pas de son trottoir pour lui presser chaleureusement les deux mains", disait de lui Thibaudet. Or il est impossible — sans parler de son talent d’écrivain qui faisait l’admiration de Claudel et de Valéry — d’oublier son activité inlassable de prédicateur et de prosélyte, son énorme travail pédagogique qu’il entreprend comme précepteur du Grand Dauphin, piètre élève qui ne méritait pas tant de sollicitude, et surtout la tâche quotidienne ingrate qu’il exerce scrupuleusement de 1682 à sa mort dans son diocèse de Meaux, toujours appliqué comme il l’était au collège de sa ville natale, Dijon, surnommé par ses condisciples "bos suetus aratro".


La visite organisée par l’Office du Tourisme de Meaux, centrée sur notre grand prélat, fut impeccable, aussi bien dans la cathédrale Saint-Étienne, à la nef élancée et lumineuse, qu’au Palais épiscopal, devenu Musée, que dans le jardin à la française en forme de mitre, avec, au-dessus de la muraille médiévale, le pavillon où Bossuet se retirait pour travailler et méditer au cours de ses veillées nocturnes.
Après un repas fort apprécié à l’Auberge du Champ-de-Mars, le groupe a pris la route de Soissons, qui longe la belle vallée de l’Ourcq en empruntant le plateau du Multien, route qui mène aux champs de bataille de la Marne. Gérard Lauvergeon a évoqué la première bataille de septembre 1914, qui stoppa l’avance allemande et vit tomber le lieutenant Péguy à Villeroy, puis la seconde, qui eut lieu en juillet 1918, avec l’attaque de flanc menée par Mangin depuis la forêt de Villers-Cotterêts.
Villers-Cotterêts était notre premier rendez-vous de l’après-midi, au musée "des Trois-Dumas" : le général Thomas-Alexandre, héros des campagnes d’Italie et d’Égypte, qui revint mourir au pays de sa femme ; notre grand homme, qui ne possède plus à Villers-Cotterêts qu’un cénotaphe, et son fils, l’auteur de La Dame aux Camélias. Après cette visite — où fut évoquée l’enfance d’Alexandre, ses jeux avec ses cousines, son entrée au collège de l’abbé Grégoire, où il se montra "fort en version latine et nul en thème", son apprentissage de saute-ruisseau chez Maître Mennesson et ses escapades dans les hautes futaies de la forêt de Retz.
Nous avons alors parcouru une partie de cette magnifique hêtraie jusqu’à un lieu qu’affectionnait notre jeune chasseur : les ruines de l’abbaye de Longpont, admiration qui fut partagée par tout le monde.
Sur la route du retour, la dernière halte a été La Ferté-Milon. Si l’on a été sensible au charme vieillot de cette petite ville, avec son mail le long de l’Ourcq, son château médiéval inachevé et aussitôt démantelé, son église Notre-Dame avec son chevet Renaissance, et toutes ces demeures qui gardent le souvenir de la famille Racine, du côté paternel (où ils se prénomment tous Jean) comme du côté maternel, les Sconin, en revanche on est peu sûr que les premières années aient eu une influence sur la formation du futur dramaturge, sans doute bien plus marqué par son long séjour à Port-Royal, alors qu’il y fut emmené à l’âge de cinq ans par sa grand-mère Marie Desmoulins. Mais on se plaît à penser que l’atmosphère de ce canton si proche du Valois, ces coteaux modérés du pays francien ont pu inspirer plus ou moins consciemment la poésie racinienne…


15 et 16 mai 2004
AUX CONFINS DE LA CHAMPAGNE ET DE LA LORRAINE


Cette année, notre section "Budé" avait mis le cap à l’est et invité ses membres à découvrir une région qui était «terra incognita» pour la plupart d’entre eux : la Haute-Marne et une petite partie du département des Vosges, au patrimoine littéraire, artistique et historique du plus haut intérêt. Tout au long du parcours, le géographe explique les paysages contrastés liés à la succession des couches calcaires et argileuses ou marneuses caractéristiques de cette partie orientale du Bassin Parisien, paysages à la fois séparés et reliés par les fameux fronts de côte tournés vers l’est. Le Pays d’Othe, tout en souples collines couronnées de bois grâce à sa couverture d’argile à silex, s’individualise bien de la Champagne crayeuse plate et nue, bien que la révolution agricole des années 50 les aient couvertes de vastes parcelles de céréales à hauts rendements. L’auréole suivante, la Champagne humide, dont les sols argileux et lourds ont été tardivement défrichés à l’initiative d’abbayes comme celle de Clairvaux, est largement encore un pays de forêts et de prairies. Puis apparaissent les affleurements jurassiques : les calcaires dominent, entrelardés de marnes, donnant parfois un paysage de plateaux aux vastes horizons ou couverts de grandes forêts, terminés par des fronts de côte, comme la côte des Bars, plantée de vignes d’appellation champagne. Vallées encaissées (Aube, Blaise, Marne) et courtes dépressions résultent d’une intense érosion et donnent un pays accidenté (le Vallage), caractéristique de la partie septentrionale de la Haute-Marne.


Bar-sur-Aube est l’occasion d’une évocation de l’enfant du pays, Gaston Bachelard, personnage haut en couleur et à l’étonnante carrière. Employé des Postes, il profite de ses loisirs pour passer une licence de mathématiques, devient professeur de physique à Bar, puis il obtient une licence de philosophie et l’agrégation, soutient une thèse qui lui ouvre un poste universitaire d’abord à Dijon, enfin à la Sorbonne. Une vingtaine d’ouvrages philosophiques explorent, en poète et en scientifique, des thèmes nouveaux qui doivent beaucoup à l’amour qu’il porte à son Aube natale parcourue inlassablement par le marcheur infatigable qu’il était. «En rêvant près de la rivière, j’ai voué mon imagination à l’eau, à l’eau verte et claire, à l’eau qui verdit les prés. Je ne puis m’asseoir près d’un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur». On comprend alors qu’il ait pu écrire L’eau et les rêves.
La croix de Lorraine apparaissant au sommet de Colombey-les-deux-Eglises, les séjours de Charles de Gaulle à la Boisserie sont évoqués à travers les paysages qu’il avait sous les yeux et qu’il décrit dans les dernières pages des Mémoires de Guerre : « Par dessus la plaine et les bois, ma vue suit les longues pentes descendant vers la vallée de l’Aube, puis les hauteurs du versant opposé. D’un point élevé du jardin, j’embrasse les fonds sauvages où la forêt enveloppe le site, comme la mer bat le promontoire. Je vois la nuit couvrir le paysage. Ensuite, regardant les étoiles, je me pénètre de l’insignifiance des choses.»
Mais, tout près de là, Mme du Châtelet et Voltaire nous attendent au château de Cirey, fièrement campé au-dessus de la Blaise, au cœur d’une agreste vallée. Le lieu est encore tout imprégné de leur longue présence (1734-1749), Voltaire ayant même fait construire une aile nord au pavillon Louis XIII d’origine et dessiné une porte de style rocaille ornée des attributs des sciences, des arts, de la mer et d’emblèmes maçonniques. Trois citations gravées font allusion à son retrait du monde en cette demeure tandis qu’au linteau, le "Deus nobis haec otia fecit" des Bucoliques de Virgile rappelle le déisme du philosophe. La chambre de la "divine Emilie" est bien émouvante, éclaboussée d’un soleil qui exalte le jaune des boiseries relevées d’un filet bleu pâle en harmonie avec le lit à baldaquin. Dans cette demeure, située à quelques lieues de la Lorraine ducale — ce qui est bien pratique en cas de menace d’arrestation — Voltaire et Emilie filent le parfait amour, en menant la vie de château comme on la concevait au XVIIIème siècle, mais en consacrant aussi de longues heures à l’étude. Lui travaille à La Pucelle, au Siècle de Louis XIV, à des tragédies comme Mahomet, à différents libelles et à une énorme correspondance. Elle, férue de mathématiques, mène dans son cabinet des expériences de physique ou de mécanique dans le droit fil de Newton. Le petit théâtre des combles, encore intact et touchant de simplicité, sert au divertissement, mais aussi de banc d’essai pour les pièces de Voltaire qui joue lui-même en compagnie des familiers . Tout se termine par la mort d’Emilie, enceinte de Saint-Lambert et morte en couches à 42 ans.
Joinville est notre prochaine étape, promise au repas nécessaire, mais aussi à l’évocation de Jean, seigneur du lieu, familier de Saint-Louis lors de la septième Croisade et auteur, à plus de 80 ans, du Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis. Récit hagiographique certes, sans souci chronologique ni esprit critique, sans préoccupation d’établir les causes et le sens des événements, mais document irremplaçable, rempli d’anecdotes, et qui donne une image vivante du roi. L’arrêt devant le château du Grand-Jardin, construit par Claude, le premier duc de Guise entre 1535 et 1550, provoque l’admiration due à la belle façade Renaissance et au jardin récemment reconstitué grâce aux écrits de Rémi Belleau.
Tandis que le car roule au milieu de paysages bucoliques et printaniers, la parole est donnée à notre président pour préparer la visite de Grand, ce célèbre sanctuaire des eaux dédié à Grannus et à Apollon, visité par Caracalla et Constantin, lieu de pèlerinage très fréquenté pour ses vertus curatives. Dans la grande clairière trouée dans la forêt qui s’étendait à la limite du territoire des Lingons et des Leuques, le modeste village actuel se groupe à l’intérieur du pomerium, délimitant l’espace sacré, cercle bien visible aujourd’hui, car matérialisé par un chemin. L’amphithéâtre-théâtre qui pouvait contenir 16000 spectateurs nous déçoit, car la majeure partie est recouverte par des gradins en bois récents ; pourtant le site est beau, un flanc de colline auquel il est adossé. En revanche, la mosaïque de la basilique, la plus vaste de la Gaule romaine, bien commentée par une excellente guide, fait l’unanimité, de même que la restitution du sanctuaire antique enfoui sous le village grâce à un système lumineux éclairant successivement chacune des parties. Ainsi nous pouvons bien comprendre, dans cette région de calcaire karstique, les phénomènes qui ont justifié l’installation de ce lieu de culte : une résurgence alimentée par une rivière souterraine et qui disparaît aussitôt dans une diaclase pour réapparaître 3 km plus loin pour donner naissance à l’Ornain. La faible et irrégulière alimentation de cette résurgence explique le creusement, pour soutenir le débit, de galeries souterraines nombreuses et longues, malheureusement interdites aujourd’hui à la visite pour des raisons de sécurité. Par ailleurs, le rempart et ses vingt-deux tours, le portique quadrangulaire à l’intérieur duquel s’élevait le temple d’Apollon, la basilique, tous ces édifices dont les traces ont été retrouvées, donnaient la mesure de l’importance de Grand.
Domremy, 20 km : le pèlerinage à Jeanne s’impose, et ce sera notre dernière halte de la journée. La vallée de la Meuse s’ouvre, champêtre et ensoleillée, la rivière miroite, le village a reconstitué une rue médiévale pour la fête qui se prépare, la petite église sous ses grands arbres veille toujours sur la maison de notre héroïne. Malgré les changements — l’intérieur de l’église a été inversé, l’entrée de la maison modifiée, Domrémy s’est banalisé au long de la route nationale, la basilique de Bois-Chenu impose son architecture XIXe au loin — le texte de Péguy Les adieux de Jeanne à son village, lu par notre vice-présidente devant les paysages meusiens, fait passer un grand moment d’émotion en nous reportant quelques siècles en arrière.
Pour la nuit, Contrexéville nous offre les eaux de son lac de la Folie, au bord duquel un "Campanile" ouvre ses chambres, calmes et propices au repos, au milieu de la forêt. Les plus ingambes et les moins fatigués ont encore la ressource de se lancer dans un tour pédestre du lac et, le lendemain, chacun est prêt pour une nouvelle journée que le soleil promet aussi belle que la veille.
Pour atteindre Langres, il faut traverser le Bassigny, ce vieux pays historique qui est en même temps un seuil géographique entre Lorraine et Bourgogne et un lieu de partage des eaux entre Mer du Nord, Manche et Méditerranée. La Meuse y naît, comme les petits affluents de la Marne et de la Saône. Les sols marneux dominent et l’élevage laitier donne une certaine unité à ce pays producteur d’emmenthal et de langres. Nogent a capté la coutellerie langroise pour une fabrication de haute qualité d’outillage chirurgical. Le Bassigny réserve des surprises grâce à sa richesse en personnalités de premier plan : les Goncourt dont le village du même nom est le berceau de la famille, les Flammarion (Camille, l’astronome vulgarisateur, et Ernest, le fondateur de la maison d’édition), nés à Montigny-le-Roi, Marcel Arland, de Varennes-sur-Amance, prix Goncourt, académicien, co-directeur de la N.R.F. avec Jean Paulhan, et qui a évoqué avec sensibilité son enfance, les êtres côtoyés, la campagne qu’il aimait, enfin Louise Michel, la «Vierge Rouge», révolutionnaire intraitable, anarchiste passionnée, communarde exilée en Nouvelle-Calédonie, qui n’a cessé de se battre pour la justice sociale et la cause des femmes.

Enfin apparaît Langres au site immuable depuis sa fondation par l’importante tribu des Lingons. Oppidum quasi inexpugnable sur un site stratégique de premier ordre, contrôlant un carrefour mis en valeur par les Romains (bifurcation de la Via Agrippa avec la voie allant vers Reims et Boulogne), Langres devint, de surcroît, un évêché important jusqu’au XVIIIe siècle et une ville prospère, particulièrement du XVIe au XVIIIe. La fonction militaire, à proximité de la frontière du Saint Empire Romain Germanique, faiblit quelque peu lorsque furent annexées la Franche-Comté, puis la Lorraine ; mais la menace allemande au XIXe lui redonne de l’intérêt, d’où la construction d’une citadelle au sud, là où la forteresse n’est pas protégée par les pentes abruptes de l’éperon, et d’une couronne de forts destinés à contrebattre l’ennemi en cas de siège. Déclassée dès 1914, Langres n’en conserve pas moins un ensemble impressionnant de fortifications de tous âges, depuis la porte gallo-romaine intégrée dans les remparts. Evêché amputé de Dijon depuis 1731, simple sous-préfecture aux dépens de Chaumont plus central dans le nouveau département, abandonnée par la coutellerie au bénéfice de Nogent, Langres végète alors jusqu’aux années 50, enfermée dans ses 3 km de remparts, handicapée par sa desserte ferroviaire qui nécessite l’usage d’une crémaillère pour escalader le plateau, sans industrie. Les Trente Glorieuses qui apportent des usines, le renouveau démographique, plus récemment l’étoile autoroutière toute proche l’ont quelque peu réveillée et elle a aujourd’hui les atouts pour valoriser son exceptionnel patrimoine historique et artistique.

Diderot est, bien sûr, notre centre d’intérêt essentiel. Aussi, après avoir accédé par ascenseur au chemin de ronde du rempart oriental, qui nous donne un vaste panorama sur la vallée de la Marne, l’un des lacs d’alimentation du canal de la Marne à la Saône et sur la houle des plateaux, le groupe parvient à la place centrale, qui porte le nom du philosophe. Là, trône sa statue par Bartholdi et se trouvent sa maison natale, au numéro 6, et, au numéro 9, la maison longtemps confondue avec la précédente, où son père vint s’installer quelques années plus tard et où il avait sa boutique de coutelier.

A deux pas, l’ancien collège des Jésuites, où Diderot étudia de 1723 à 1728 et d’où il revint un jour, selon une scène célèbre racontée par sa sœur, les bras chargés de livres de prix.

Puis nous nous rendons à l’Espace-Mitterrand, à travers ruelles, passages couverts et même le couloir d’une belle maison Renaissance, témoignage de la prospérité des élites langroises au XVIe siècle. L’Espace Mitterrand est un musée qui associe l’église Saint-Didier, dont le chœur roman, magnifiquement restauré, est d’une grande beauté, et une structure contemporaine dont on peut discuter l’esthétique extérieure, mais qui révèle un remarquable agencement intérieur. L’ensemble contient une riche partie gallo-romaine, produit des legs d’une active société archéologique locale et des découvertes récentes (statues, stèles funéraires, mosaïque). Derrière un guide érudit, le groupe s’y attarde longuement. Un temps est aussi accordé à la collection de peintures, notamment celles des locaux comme Claude Gillot, précurseur de Watteau et Tassel. La visite se termine autour de quelques objets ayant appartenu à Diderot, tous étant admiratifs devant un tel musée, bien que le temps nous ait manqué pour en épuiser toutes les ressources.

A quelques pas de là, la cathédrale Saint-Mammès cache derrière sa façade néo-classique du XVIIIe siècle, une nef d’influence clunysienne, du début du gothique, et un beau chœur roman à déambulatoire. Le cloître des chanoines abrite, dans ses deux galeries subsistantes du XIIIe siècle, la bibliothèque Marcel Arland.

Le parcours vers l’Auberge Jeanne d’Arc, judicieusement choisie par notre vice-présidente, permet d’admirer les façades des demeures de la rue Diderot, en pierres de taille de couleur blonde, prenant bien le soleil printanier qui aujourd’hui fait mentir la réputation de pôle du froid de la ville. La cathédrale d’Orléans embrasée fait partie du décor du restaurant, comme la photographie de notre hôtesse, ancienne danseuse au Crazy Horse.

L’ambiance est au plus haut quand il nous faut reprendre le car pour notre dernière station, la promenade de Blanchefontaine, chère à Diderot. Créée aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle relie la porte des Moulins à la source de la Grenouille sur plus d’un kilomètre. Diderot reconnaîtrait sans doute les trois bassins superposés en contrebas de la grotte en rocaille qui abrite la source, le cadre de collines et quelques vieux tilleuls. Mais que dirait-il de l’abattage des arbres de la grande allée, du resserrement de la promenade entre collectifs médiocres et villas de notables, un aménagement qui supprime une grande partie du charme et du mystère du lieu ? Il n’est cependant pas de meilleur endroit pour évoquer notre philosophe et pour lire quelques-unes de ses pages, notamment certains passages de ses lettres à Sophie Volland.

Quatre heures de car pour le retour nous attendent, utilisées en partie par des lectures et des évocations des écrivains rencontrés au cours de ce voyage. Le passage autoroutier franchissant la vallée de l’Aube à proximité de Clairvaux est même l’occasion de parler de saint Bernard et de lire un texte de Victor Hugo tiré de Claude Gueux, stigmatisant la prison que l’abbaye est devenue en 1808. Et bientôt reviennent les paysages familiers du Loiret, annonciateurs de la fin d’un superbe voyage plein de découvertes passionnantes.



18-19 juin 2005
DANS LA PICARDIE LITTÉRAIRE


Animée par Jean Nivet, Gérard Lauvergeon et André Lingois, avec la collaboration de tous les membres du Bureau, cette promenade était organisée autour de trois centres d’intérêt : les monuments d’Amiens, la commémoration de Jules Verne à l’occasion du centenaire de sa mort et, tout au long de notre itinéraire, le souvenir de la Grande Guerre et son écho dans la littérature du XXe siècle.


Le premier arrêt fut d’ailleurs consacré à la personnalité d’Henri Barbusse, qui acheta en 1910 une maison champêtre dans un charmant village de la forêt d’Halatte, près de Senlis : Aumont. M. Frédéric Caby nous présenta cette demeure modeste, la "Villa Sylvie", où est installé un émouvant petit musée consacré à l’auteur du Feu, un des grands livres sur la guerre de 14-18, nourri de témoignages vécus et dénonçant "ces choses épouvantables faites par trente millions d’hommes qui ne les veulent pas".
Sur le trajet, on eut droit à trois intermèdes — au large de Compiègne, avec l’évocation de la Cour impériale et de Mérimée ; au passage à Noyon, avec l'évocation de Calvin, lequel fut étudiant à Orléans de 1528 à 1534 ; au large de Ham, avec le rappel de l’épisode où Louis-Napoléon Bonaparte gagna son surnom de Badinguet.

Au Mémorial de Péronne nous avons retrouvé les horreurs de la guerre — remarquablement présentées — mais aussi quelques "joliesses", puisque nous avons pu voir les dernières heures de l’exposition consacrée à Guillaume Apollinaire.

Jusqu’à Amiens, nous avons été accompagnés par les écrivains témoins de la Grande Guerre, comme Genevoix, Duhamel, Dorgelès, ou ces inconnus dont les lettres ont été publiées dans Paroles de poilus ; nous avons longé les marais de la Somme où a servi comme engagé volontaire le Suisse Frédéric Sauser, plus connu sous le nom de Blaise Cendrars.


À Amiens, où régnait une atmosphère fébrile et joyeuse, à l’occcasion du Festival des Arts de rue, il était difficile de se frayer un chemin dans la foule venue acclamer "le Sultan des Indes sur son éléphant à voyager dans le temps", accompagné de "la petite géante" — étonnante mécanique et non moins étonnante marionnette, toutes deux inventées par la compagnie Royal de Luxe pour évoquer l’univers fabuleux de Jules Verne (c’est dans La Machine à vapeur que J.-L. Courcoult a pris l’idée de son pachyderme articulé).

Nous avons pu cependant admirer de près la cathédrale, "Parthénon de l’architecture gothique", selon le terme de Viollet-le-Duc et savourer à son chevet les pages de La Bible d’Amiens que lui consacra John Ruskin, pages traduites et commentées par Proust, particulièrement ému par la contemplation du porche occidental, "fourmillement monumental et dentelé de personnages de grandeur humaine" et, malgré la fatigue et l’heure tardive, nous avons eu la chance d’assister à la mise en lumière et en couleur (réalisée par Scherzo) qui, loin de rappeler, comme on pouvait le craindre, un spectacle en technicolor, restitue la façade dans ses moindres détails, telle qu’avaient pu la voir les Amiénois du XIIIe siècle, émerveillés devant ces enluminures délicates et changeantes.

La matinée du dimanche a été consacrée pour une part, à une promenade (hélas! un peu courte) dans les fameux hortillonnages, où d’ailleurs nous avons bénéficié d’une seconde chance, car c’était le jour de la grande fête des maraîchers qui préparaient leurs barques pour la parade.

Le rendez-vous suivant était au Musée de Picardie (l’un des trois grands musées provinciaux avec Lille et Dijon). Il a fallu limiter la visite à trois points forts : d’abord la très célèbre collection des Puys (au XIVe la confrérie du Puy Notre-Dame choisissait parmi les candidats — qui devaient monter sur un podium ou puy pour, initialement, dire un "chant royal" — un "maître", lequel offrait une peinture en l’honneur de la Vierge dont certaines conservées sont remarquables, ne serait-ce que par leur encadrement), ensuite les fresques de Puvis de Chavannes et les trésors gallo-romains mis en valeur dans les sous-sols du Musée.

Après un agréable déjeuner dans un joli cadre, sur les quais de Somme, à "La Capitainerie", le groupe a réussi à se faufiler au milieu des adorateurs de l’Éléphant (dont chaque patte pèse une tonne!), pour se rendre à l’Imaginaire Jules-Verne où avait lieu une exposition intitulée "Jules Verne visionnaire, de la terre à l’espace".

En prime, un délai — non prévu — a été accordé pour une visite rapide des superbes stalles de la cathédrale, ce qui a donné à chacun un fort goût de revenez-y.


Le retour, forcément assez long, surtout un dimanche soir, a été ponctué de lectures, de Jules Verne d’abord (dont les aphorismes sont peu connus) et, encore une fois, des écrivains de la Grande Guerre, qui font preuve parfois d’humour, comme Georges Duhamel dans Vie des Martyrs, Jean Cocteau dans Thomas l’Imposteur ou Jean Giraudoux dans Bella.


Dimanche 21 mai 2006
QUELQUES SITES LITTÉRAIRES DU PERCHE


L'excursion littéraire dans le Perche sur les pas de Saint-Simon, de Rancé, de Martin du Gard et d'Alain, a été orchestrée par Jean Nivet, aidé par les deux secrétaires… mais pas toujours par la clémence du temps !


L’objet de la première visite était le château du Tertre, près de Bellême — un château de briques et de pierres, construit sous Louis XIII et agrandi sous le Premier Empire — que Roger Martin du Gard acheta a son beau-père en 1924 et que l’on atteint au bout d’un long chemin campagnard bordé de hautes frondaisons. La propriétaire actuelle, Mme Véronique de Coppet, la petite-fille de l’écrivain, une dame aussi charmante que distinguée, nous a accueillis et, après avoir retracé l’histoire de la demeure, nous a montré les lieux familiers de l’auteur des Thibault, sa bibliothèque, sa table de travail, en commentant les photographies des intimes et des hôtes du Tertre: Gaston Gallimard, Gide, Duhamel, Copeau, Jouvet, Schlumberger, Pierre Herbart, entre autres. Un rayon de soleil nous a permis d’apprécier la terrasse, la pelouse, le bassin, le dégagement sur le parc — tous ces embellissements réalisés par le romancier très attaché à son domaine et “conquis par le charme inouï du pays”. Devant le “petit temple du Philosophe”, Jean Nivet a lu les pages de l’œuvre posthume de Martin du Gard, les Mémoires du lieutenant-colonel de Maumort, où, sous le nom de Saillant, il déclare son attachement au Tertre, “à cette chère vieille bâtisse, à ces grands arbres, à cet horizon familier.”
En attendant le déjeuner à la Croix d’or, au Pin-la-Garenne, au-delà de Bellême, en passant les collines aux douces ondulations, la parole a été donnée à Gérard Lauvergeon pour un commentaire historique et géographique du Perche, pays bocager, mais aussi de belles forêts, connu par son robuste — et de plus en plus mythique — percheron.
Ces qualités se retrouvent, dit-on, chez l’autochtone; en tout cas, Emile-Auguste Chartier, né à Mortagne-au-Perche en 1868, fils d’Etienne, vétérinaire, et de Juliette, “percheronne pur sang”, a toujours revendiqué ses origines, même quand il devint un chroniqueur célèbre sous le nom d’Alain, même quand il était professeur de khagne à Henri-IV. C’est ce “paysan du Perche”, mais aussi l’auteur des 8000 Propos, le “maître qui apprit à douter et à vouloir” (comme le disait son élève André Maurois au lycée Corneille de Rouen) et l’humaniste cultivé, musicien et peintre amateur que nous avons découvert dans l’adorable petit musée que sa ville natale lui a consacré  dans la Maison des Comtes du Perche, sous la direction d’une guide attentive qu’on aurait aimé écouter des heures, Mme Guimond, conservatrice du Musée, venue spécialement nous accueillir.
Après quelques lieues de route forestière et quelques averses, nous avons gagné Soligny et l’abbaye de la Grande-Trappe, où l’on a pu apercevoir — au-delà de la masse de fidèles venus s’abreuver à la source Saint-Bernard (miraculeuse ou diurétique ?) — le bâtiment qu’a pu connaître Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, venu faire retraite en 1664 (avant de réformer l’ordre cistercien de manière drastique, jusqu’à interdire la lecture). Il serait peut-être resté dans l’oubli si Chateaubriand n’avait pas été invité par son directeur de conscience à rédiger en 1884 la Vie de Rancé. Dans ce but, François-René est venu à La Trappe, a reconnu que les moines “étaient parfaitement conformes à ceux qui habitaient ce désert en 1100” et avaient “l’air d’une colonie du Moyen-âge oubliée”. Sans doute a-t-il été plus sensible à l’environnement qui lui rappelait les bois et les étangs de Combourg…
De la Trappe à La Ferté-Vidame, le trajet est court et Jean Nivet a eu à peine le temps de nous parler de Louis de Saint-Simon, duc et pair de France, fils (tardif) de Claude de Rouvroy (chétif), lequel acquit en 1635 la terre de La Ferté avec le titre de vidame de Chartres et dota aussitôt le bourg d’une église dans le style de Palladio. Saint-Simon dont les Mémoires sont inépuisables a écrit des “pages furibondes”, selon le mot de son biographe attitré La Varende; et pourtant, il avait fait part de ses scrupules à son ami Rancé qu’il visitait à La Trappe. Il était très attaché à son château — qui avait gardé son aspect médiéval — et à ses forêts. Dix ans après sa mort, le château fut vendu à un riche fermier-général et banquier, le marquis de Laborde, qui le fit raser et éleva à sa place une demeure dans le style XVIIIe siècle ; celle-ci fut vandalisée à la Révolution, puis vendue comme bien national et partiellement démolie… Sous une pluie abondante, entrecoupée d’apparitions du soleil, les courageux budistes ont pu contempler la ruine romantique du marquis (le père de Nathalie de Laborde, une des égéries de Chateaubriand) au milieu d’un parc humide , presque “aquatique”…
Sur la route du retour, bien que la vallée de la Risle fût distante d’une trentaine de kilomètres, fut évoquée la comtesse de Ségur née Rostopchine, fille du général qui, selon la légende, fit incendier Moscou et femme d’un sabreur napoléonien qui la regarda brûler. Cette infatigable grand-mère des Lettres s’était retirée dans son château des Nouettes, près de Laigle, où elle écrivait pour ses petites-filles (modèles); ce qui lui valut un succès qui ne s’est jamais démenti, même de nos jours. Les budistes ont été surpris et ravis d’apprendre que dans l’immortel Général Dourakine, ce Russe décoré et colérique invitait fermement la jeune génération à l’étude du latin et du grec, nécessaire pour ne pas “rester un âne” (même doué de mémoire !)
Et pour revenir à notre première halte — tant appréciée — quelques pages de Martin du Gard furent lues : d’abord des extraits de Vieille France qui font penser au Jouhandeau de Chaminadour et à Marcel Aymé ; et, pour finir, le morceau d’anthologie tiré des Notes sur André Gide : l’étonnante apparition de cet “homme qui se glisse à la façon d’un clochard qui vient se chauffer à l’église…” et qui deviendra quelques instant après “frémissant d’émotion et d’intelligence”… Oui, il faut relire Martin du Gard, et Alain, et Chateaubriand et, bien sûr, Saint-Simon…


Samedi 2 juin 2007
DANS LE MORVAN DE VAUBAN


Plus de soixante budistes, dans un car "Dunois" confortable et imposant, conduit de main de maître, a pris la route pour le pays de Vauban, guidé par les deux secrétaires, Gérard Lauvergeon et André Lingois, avec la collaboration de Jean Nivet. En attendant de quitter l’autoroute à Avallon, nos guides ont présenté le Morvan, d’abord du point de vue de la géographie physique : ce “Morvennensis Pagus” — contrairement à la rumeur qui veut que ce terroir mal famé soit toujours “un peu plus loin” quand on demande sa route — se définit par l’aire de son sol granitique  et aussi du point de vue de la géographie humaine (car les richesses artistiques et littéraires se comptent sur les doigts d’une main). Ont été évoqués successivement les pratiques du flottage du bois sur l’Yonne et ses affluents — que décrit si bien Jules Renard dans son Journal, celle des “galvachers”, charretiers au long cours entre le 1e mai et le 1e novembre, la célèbre “industrie des nourrices”, ainsi que le placement des enfants de l’Assistance publique — sort que connut l’écrivain contestataire Jean Genet, élevé dans une famille d’Alligny-en-Morvan.


La première visite a eu lieu à Saint Léger-Vauban, naguère Saint-Léger-de-Foucheret, pays natal de Sébastien Le Prestre, où, depuis 1980, est ouverte une “Maison Vauban”, agréable musée aménagé autour de trois thèmes : l’ingénieur militaire (l’on peut y admirer de très belles photos aériennes des sites fortifiés, de Saint-Malo au fort de Joux), le Morvandiau et “l’homme de son siècle”, illustrant en particulier les divers aspects de l’œuvre, aspects inattendus comme La Cochonnerie ou calcul estimatif pour connaître jusqu’où peut aller la production d’une truie pendant dix années de temps…
Après une visite de l’église où le jeune Vauban fut baptisé, Midi le juste quelque peu dépassé, tout le monde s’est hâté pour gagner l’Hôtel du Nord sur la place de Quarré-les-Tombes (lesquelles posent toujours leur énigme : s’agit-il d’un cimetière ou du dépôt d’un “artisan tombiste” ?) où nous attendait un repas digne des chefs sédélociens.
L’après-midi, par de petites routes sinueuse, franchissant tantôt la Cure, tantôt le Trinquelin, dans ce “Morvan bossillé”, aux hautes futaies et aux prés herbus, nous avons atteint le château de Bazoches, demeure de fort belle allure, soigneusement entretenue par les propriétaires actuels, que Vauban avait acquis en 1679 et considérablement améliorée. Le beau temps enfin revenu, les budistes ont pu, du haut de la terrasse, contempler le paysage, là où notre grand homme admirait son “pré carré” et comptait ses biens entre deux séances de travail avec ses ingénieurs et son fidèle Friand dans la galerie qu’il avait fait aménager pour ses plans.
Le temps nous ayant manqué pour aller voir son tombeau dans l’église de Bazoches, ainsi que le manoir de Vauban (fort modeste et très remanié), le groupe a fait halte à Pierre-Perthuis, où il reste quelques vestiges de la seigneurie que Vauban racheta après 1680, charmant village surtout connu par ses deux ponts sur la Cure, dont le plus étroit (très prisé des cinéastes!) a été bien sûr attribué à notre bâtisseur, alors qu’il date vraisemblablement du XVIIIe siècle.
Et, sur la route du retour, belle à souhait, puisqu’elle permet d’admirer d’abord la fine dentelle de la tour de l’église gothique de Saint-Père, puis le vaste vaisseau de la Madeleine de Vézelay sur sa “colline éternelle” et, aussi d’évoquer le site des Fontaines Salées, connues dès le Premier Âge du fer, puis à l’époque gallo-romaine, enfin au XIIe siècle, avec la Geste de Girart de Roussillon — et c’est à ce moment qu’est intervenu notre président Alain Malissard, pour qui aucune eau antique n’est étrangère.
Ce fut ensuite l’occasion de citer toutes les célébrités (à titres divers) liées à Vézelay, de saint Bernard à Christian Zervos, ou de Bataille à Jules Roy, de relire quelques passages de Romain Rolland ou de Claudel…
Plus loin en passant à Clamecy, “ville des beaux reflets et des souples collines”… "où rien n’est fait pour attirer et tout pour retenir”, on eut une pensée pour Romain Rolland et son Colas Breugnon.
Puis, encore plus avant, sur la route d’Entrains, au hameau de Moulot, là où Benjamin Rathery s’arrêtait à l’auberge de la belle Manette, ce fut l'occasion de feuilleter quelques pages du savoureux livre de Claude Tillier Mon oncle Benjamin
Mais cet aperçu a donné aux admirateurs de Vauban — c’est à-dire tout le monde — l’envie de revenir dans ce Morvan qu’il a aimé comme un paysan aime sa terre et dans ce beau pays voisin qu’est le Nivernais.


Samedi 7 juin 2008
DÉCOUVERTE DU BAS-MAINE


La traditionnelle excursion littéraire a été préparée et guidée par Jean Nivet, avec l’aide de Geneviève Dadou, Alain Malissard, Gérard Lauvergeon et André Lingois.


Partis de bonne heure par la beauceronne et monotone route de Chateaudun, pour rejoindre l’autoroute de l’Ouest — que nous avons eu du mal à quitter, à cause d’une barrières de péage récalcitrante ! — nous avons atteint la ville gallo-romaine de Jublains, première étape en Mayenne, la cité des Diablintes (peuplade gauloise faisant partie, avec les Cenomans et les Eburovices — autrement dit les gens du Mans et d’Evreux — de la “nation” des Aulerques). Cette cité a été romanisée après la conquête de César sous le nom — fort répandu — de Noviodunum et a gardé de cette époque florissante (c'est-à-dire jusqu’au début du IVe siècle de notre ère) des vestiges importants, dont les plus curieux sont ceux d’une forteresse avec tours d’angle dont la destination a intrigué les archéologues. Alain Malissard, très à l’aise dans ce domaine (malgré l’absence d’acqueducs), partage l’avis des chercheurs récents : il pense qu’il s’agit d’un entrepôt fortifié, ayant servi de relais et de défense sur la route d’Armorique, avec, à l’intérieur, deux petits thermes, dont l’un vraisemblablement à l’usage du personnel.

Un temps assez long a été consacré à la visite du Musée installé depuis 1995 par le département de la Mayenne (qui s’est intéressé au site dès 1839, site visité par Hugo trois ans auparavant), musée remarquable mettant en valeur les découvertes des fouilles depuis le sanctuaire gaulois jusqu’à la période médiévale.

De là nous sommes allés aux Grands Thermes urbains, en faisant un détour pour jeter un coup d’œil sur les restes du théâtre, où, sur l’orchestra, se préparait ce jour-là le spectacle des “Théâtrales familiales de Jublains”. Ces thermes ont été dégagés seulement vers 1970; les substructions en sont assez bien conservées, puisqu’elles ont été englobées dans l’église du bourg reconstruite à la fin du XIXe siècle ; la mise en valeur est exemplaire et l’on ne peut que féliciter les Monuments historiques et le Conseil Général, lesquels ont organisé un “Parcours archéologique”, à la sortie nord de Jublains, du forum jusqu’aux ruines d’un grand temple sans doute dédié au culte d’une déesse-mère, d’abord indigène, puis “assimilée”…


En traversant ensuite la cité de Mayenne, qui eut la visite de Balzac, puis de Victor Hugo, fut évoqué son homme célèbre, qui n’est pas le duc de Mayenne, alias Charles de Lorraine, mais un professeur du XXe, connu pour ses combats pour la défense de notre langue et surtout pour son esprit critique parfois féroce : Etiemble (qui a laissé son prénom au vestiaire). On a rappelé par la suite son parcours — qui laissa çà et là un léger parfum de scandale : sa thèse intitulée “le Mythe de Rimbaud” où il dénonce “les crétineries” innombrables publiées sur ce poète dit “intouchable”, son éreintage (souvent fort justifié) de Simone de Beauvoir, à propos de la Chine, et toute sa “bibliothèque rosse”, où ses flèches visent T.E. Lawrence — traité d’imposteur — Françoise Sagan, trop connue par “le néant de son écriture”(sic!) et — horresco referens ! — Julien Gracq. On conservera en revanche son pamphlet de 1964 : “Parlez-vous franglais ?”, toujours et de plus en plus d’actualité, ainsi que ses entretiens sur France Culture publiés en 93 sous le titre parfaitement adéquat de “Propos d’un emmerdeur”.
Midi le juste s’annonçant (comme aurait dit notre regretté Georges Dalgues), les budistes ont gagné le village de Moulay, sur les bords de la Mayenne, où nous attendait — au restaurant bien nommé ”Beau Rivage” — un repas des plus honorables.
Puis nous sommes dirigés vers la “résidence bretonne” de Madame de Sévigné : le château des Rochers, aux environs de Vitré, propriété de son mari, le prodigue et volage marquis Henri de Sévigné. Geneviève Dadou avait eu le temps de nous présenter la sympathique épistolière, née Marie de Rabutin-Chantal (deux patronymes bourguignons, deux fiefs, le premier près de Semur, le second aux portes d’Autun). Orpheline très jeune, veuve de bonne heure, la marquise attirait beaucoup de monde dans son salon parisien “par sa beauté, son esprit et sa culture” (le seul portrait un peu méchant était dû à son cousin Bussy-Rabutin qui l’accusait de trop “aimer l’encens”). Quelques lectures bien choisies nous ont permis de mesurer la modernité de son talent (par exemple la courte lettre du “carrosse versé” est un petit chef-d'œuvre). Mme de Sévigné, qui avait goûté dans son jeune âge aux joies de la campagne à Livry chez son oncle Coulanges qui l’avait recueillie, appréciait beaucoup le domaine des Rochers ; elle y fit de fréquents séjours entre 1670 et 1690. Ses lettres témoignent d’un véritable sens de la nature — que l’on refuse généralement aux auteurs classiques. Bien que le château ait été modifié et remanié au XVIIIe et au XIXe, il a encore bonne allure, au milieu de son parc dont les allées et alignements d’arbres portent encore les noms évocateurs, comme “le Cloître”, “la Solitude”, “La Royale” donnés par la marquise. Celle-ci , bien que peu encline à la dévotion, avait fait édifier à part la chapelle, récemment restaurée et que nous avons visitée en premier ; après quoi nous nous sommes recueillis dans la “chambre de la marquise”, en réalité totalement reconstituée, où elle aurait, selon la tradition, écrit sa correspondance…
En regrettant de ne pas pouvoir admirer la cité médiévale fort bien conservée de Vitré (où les Sévigné possédaient un logis aujourd’hui disparu), les budistes, sur la route du retour, ont écouté Gérard Lauvergeon parler de la Chouannerie. Ce mouvement est né justement en 1792 dans la Mayenne. On peut prendre comme point de départ l’échauffourée qui eut lieu à Saint-Ouen-les-Toits (à 10 km au N.O. de Laval) fomentée par un certain Jean Cottereau surnommé Jean Chouan ; l’insurrection se répandit vite, en réponse à la levée des troupes décidée par la Convention ; les forêts, nombreuses dans le Maine et en Bretagne servaient à la fois de foyers de résistance et de base de repli. Pendant deux ans, les Chouans menèrent une guérilla souvent efficace, réussirent à occuper Laval, mais se heurtèrent aux “Bleus”, et après la sanglante défaite du Mans en décembre 93, se contentèrent de coups de main ponctuels. Le débarquement manqué de Quiberon en 95 (avec l’aide des Anglais !) ne mit cependant pas fin au mouvement qui durera jusqu’à l’attentat de Cadoudal en 1801. Jean Nivet apporta un complément à l’histoire de la Chouannerie en évoquant principalement les écrivains du XIXe, dont les œuvres les plus connues sont “Les Chouans” de Balzac, “Les Compagnons de Jéhu”, d’Alexandre Dumas et “Quatre-vingt-treize” de Victor Hugo. Il faut y ajouter un roman moins lu, mais fort intéressant, “Cadio” de George Sand. La liste reste ouverte, car encore de nos jours, la figure de Jean Chouan reste un sujet littéraire inépuisable…
On ne pouvait passer au large de Laval sans parler de ses célébrités (ce qu’a fait André Lingois). Celles-ci sont très diverses, depuis Ambroise Paré, le père de la chirurgie moderne, homme de terrain sans diplômes et premier médecin à écrire en français, jusqu’à Robert Tatin (mort en 1983), “le Roi Mage de la Mayenne”, dont la demeure convertie en musée à Cossé-le-Vivien, près de Chateau-Gontier est encore plus étonnante que le Palais Idéal du facteur Cheval. Mis à part Henri Rousseau, dit (à tort) le Douanier et le navigateur Alain Gerbault, le plus connu et le plus discuté est sans conteste Alfred Jarry, le père d’Ubu, de la gidouille et de la Pataphysique — “science des solutions imaginaires qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité” ! Sans entrer dans la querelle qui oppose les inconditionnels d’Ubu Roi, “œuvre théâtrale majeure du XXe” et les détracteurs d’une “belle fumisterie”, à la suite du pamphlet d’un professeur quimpérois nommé Charles Chassé. Ce dernier a eu cependant le mérite de montrer qu’à l’origine d’Ubu, il y avait une œuvre collective de potaches brocardant leur prof. de physique et que la première version était due à deux condisciples de Jarry au Lycée de Rennes, les frères Charles et Henri Morin. Sans eux peut-être , nous ne connaîtrions pas le sens du mot (galvaudé il est vrai) d’ubuesque. Donc rendons à César. Toutes ces interventions ont permis de faire oublier la monotonie du trajet, et, de lecture en lecture, nous avons rejoint nos pénates…


13 et 14 juin 2009
ROUEN ET LE PAYS DE CAUX


Pour cause d’absence de grand voyage en cette année 2009, la sortie littéraire s’est étendue sur deux jours, ce qui a permis à une quarantaine de Budistes de partir sur les traces de Corneille, Flaubert, Hugo et… Arsène Lupin. Comme à l’accoutumée, Jean Nivet avait préparé un riche bulletin sur les auteurs et leurs personnages et conçu le parcours et les interventions adéquates. Le secrétaire-géographe assurait les commentaires sur les paysages rencontrés. Après les monotones plaines de l’Eure, le relief s’accidente aux approches de la vallée de la Seine et nous recoupons le premier méandre encaissé du fleuve avec les belles forêts des lobes convexes avant de parvenir à Petit-Couronne.


Premier arrêt à Petit-Couronne, la thébaïde de Pierre Corneille, si normande avec ses colombages au cœur de son enclos abritant jardin et verger, avec son puits à margelle et sa petite mare. Là, Corneille a passé de nombreux étés et s’est réfugié quand la peste ravageait la ville. Dans les petites pièces, quelques souvenirs ont été rassemblés; mais la meilleure part était dédiée à son frère Thomas, auquel une exposition était consacrée.
Le professeur Chaline, ami de quelques orléanais, nous attendait à Rouen devant l’Hôtel-Dieu et sa chapelle Sainte-Madeleine, imposant ensemble néo-classique, pour nous guider dans sa bonne ville de Rouen et nous faire profiter de ses connaissances historiques et architecturales. Ainsi, sous sa conduite, allions-nous déambuler quelques heures, heureusement interrompues par le partage d’un repas dans un restaurant de la Place du Vieux Marché. Flaubert était évoqué devant l’Hôtel–Dieu où travaillait son père chirurgien et où il était né. Les belles grilles latérales en ferronnerie ouvrent aujourd’hui sur l’hôtel de Région. Après un parcours ponctué de demeures décorées de médaillons et de bas-reliefs, la maison natale de Corneille de la fin du Moyen-Age, nous présentait, rue de la Pie, une façade à encorbellement du plus bel effet. Un long stationnement sur la place du Vieux Marché permettait alors à notre cicérone de nous entretenir des péripéties de l’urbanisme rouennais, la moindre de nos surprises n’étant pas d’apprendre que les belles façades à colombages que nous avions sous les yeux n’étaient pas des survivances médiévales mais des constructions assez récentes réutilisant des pans de bois anciens. Mais cette place triangulaire, ancien lieu des exécutions capitales, ancien siège des halles, réaménagée dans les années 70, touchait notre cœur d’Orléanais puisque Jeanne d’Arc y fut brûlée. L’emplacement du bûcher et la Croix de la Réhabilitation ainsi qu’une sobre statue de Jeanne marquent le souvenir de la Pucelle dont les cendres furent jetées au vent. Notre guide nous entraînait dans l’église adjacente Sainte-Jeanne d’Arc, achevée en 1979 et qui occupe toute la partie nord de la place avec sa longue queue en écailles d’ardoises. Son intérieur moderne est orné de lumineuses verrières Renaissance provenant de l’ancienne église Saint-Vincent, détruite par les bombardements de la dernière guerre. Puis commençait, dans la rue du Gros Horloge, axe commerçant et animé de la ville, un parcours du combattant au milieu des déballages et de la foule d’une braderie. S’accrocher à M.Chaline, imperturbable et disert, devenait un exercice délicat et bien des paroles se sont envolées au gré du vent. Le Gros Horloge (XVIe s.) en réfection sur son arche surbaissée et sous son toit à lucarnes n’a qu’une seule aiguille mais montre les figures mythologiques des jours de la semaine, la lune et ses phases. Un beffroi médiéval et une fontaine XVIIIe s. lui sont accolés. Un crochet nous emmène vers le palais de Justice, chef-d’œuvre d’architecture civile flamboyante. La façade, remarquablement restaurée depuis les dégâts de la guerre, étire l’exubérance de ses 66 mètres rythmés de croisées moulurées en anse de panier et décorés d’un monde de balustres, de lucarnes, de pinacles. Même virtuosité à la cathédrale dont les deux flèches dissemblables dominent la ville et dont la façade, œuvre du cardinal d’Amboise, a été tant de fois célébrée par le pinceau de Monet. Dans la chapelle de la Vierge, les tombeaux des deux cardinaux d’Amboise (l’oncle et le neveu) et celui de Louis de Brézé, époux de Diane de Poitiers sont de superbes réalisations de la Renaissance. Par des rues bordées de spectaculaires maisons à pans de bois, nous parvenons à l’église Saint- Maclou, autre dentelle de pierre puis à son aître, ancien cimetière paroissial entouré d’un ossuaire en forme de cloître. Sur le bois des arcades, nos aïeux ont sculpté toute la Danse des Morts. Ce ne sont que squelettes, tibias, crânes, faux. La mort est partout présente mais la verdure et la paix qui se dégage du lieu lui confèrent un charme mélancolique.
Il faut ensuite filer vers Croisset pour arriver avant l’heure de la fermeture. Le pavillon de Flaubert, au bord de la Seine, nous est promis à la visite par un engagement ferme mais la responsable a décidé, exceptionnellement, de terminer sa journée une demi-heure avant notre arrivée ! Porte close donc et premier désagrément que l’arrêt au belvédère de Mont-Saint-Aignan fait quelque peu oublier. La ville de Rouen est là, tout entière à nos pieds, magnifique paysage urbain dans le cercle des collines, vieille ville tassée autour de la cathédrale, quartiers plus récents escaladant le lobe convexe et les plateaux. La belle courbe de la Seine, remontée par la marée, accompagnée d’usines et d’éléments portuaires, est à l’origine de ce site grandiose et de cette richesse économique.
Le lendemain, de bonne heure sur la route, nous filons vers Saint-Martin de Boscherville et son abbaye Saint-Georges. Ce fut un grand moment pour les participants que de découvrir l’abbatiale, magnifiquement romane, équilibrée, d’une parfaite unité, construite entre 1114 et 1125 par les bénédictins, dotée par les Tancarville, chambellans des ducs de Normandie. Le conseil général de Normandie qui la possède actuellement l’a entourée d’un beau jardin fleuri et de vergers qui offrent une vue inoubliable sur le chevet.
Le parcours vers Villequier suit certaines courbes du fleuve, passe sous les escarpements de la rive concave, tandis que Jean Nivet, lupinologue fervent, égrène les lieux où Maurice Leblanc a situé les exploits de son gentleman cambrioleur, préparation à la visite d’Etretat.

Et voilà Villequier, entre Seine et coteau. La mort de Léopoldine est dans toutes les têtes et c’est devant la maison Vacquerie que Jean Nivet, à l’aide des journaux de l’époque et des narrations des témoins, nous offre une restitution dramatique du naufrage. Tous les yeux sont tournés vers l’amont du fleuve, large et puissant à cet endroit, et nous vivons l’évènement de 1843. La montée au petit cimetière où les tombes regroupées de Léopoldine, son mari, sa mère, Adèle et les Vacquerie occupent un carré fleuri de bruyères et de roses trémières ravive l’émotion que traduisent les larmes de Geneviève Dadou à la lecture du célèbre sonnet d’Hugo.


Le pays de Caux nous accueille avec sa brume des mauvais jours et son paysage un peu triste sous le ciel bas. Les falaises d’Etretat se dérobent à la vue et certains Budistes, venus pour la première fois en ce lieu ne pourront même pas les apercevoir ! Il fallait faire vite à l’arrivée, alors que le repas prévu à la "Salamandre", belle demeure normande mais au cœur de la station, appelait les estomacs affamés. Les autres, sandwich à la main ou installés face à la mer, profitaient des derniers moments de bonne visibilité, avant de parcourir par petits groupes la maison de Maurice Leblanc, transformée en parcours initiatique et ludique des aventures d’Arsène Lupin. L’Aiguille Creuse contenant le trésor du voleur terminait en apothéose la visite.

Le retour était l’occasion d’évoquer Maupassant et sa "Guillette" entr’aperçue en sortant d’Etretat, Gide et son Cuverville tout proche. Et d’admirer le pont de Tancarville, enjambant la Seine sur plus de 1400 mètres, à 51 mètres au-dessus du fleuve ; belvédère sur l’estuaire et la zone portuaire du Havre ; c’est le premier pont de ce type en France (1959) et il reste un des plus grands d’Europe, reliant les deux rives de la Seine, alors que, à partir de Rouen, seuls des bacs le permettaient. Dernière vision géographique de la Normandie avant de s’enfoncer dans l’anonymat des autoroutes qui nous ramènent vers Orléans.



Samedi 5 juin 2010
PROMENADE DANS LES YVELINES


Cinquante Budistes avaient répondu à l’appel de leur section pour une journée articulée autour du fameux Désert de Retz, enfin visitable pour les groupes après des décennies de fermeture et de dégradation. Un autre désert, celui de la Grâce, Port-Royal des Champs, s’imposait en contrepoint du précédent tandis que les fabriques de Groussay toute récentes faisaient rappel de celles de Retz. Un beau programme préparé et animé par Jean Nivet.


Les Vaux-de-Cernay, à proximité du Restaurant "Chez Léopold", nous retenaient quelques moments, le temps de parler du Hurepoix, constitué de morceaux de Beauce, d’espaces forestiers, de vallées profondes et parfois marécageuses et d’évoquer, à travers Marcelle Tynaire, et son roman La Rebelle, le rendez-vous traditionnel des artistes en ces lieux frais et verdoyants.


Un coup d’œil au château de Dampierre, une montée laborieuse des « 17 tournants » derrière des cyclistes à bout de souffle, et nous voilà aux Granges de Port-Royal d’où nous dominons le site de l’abbaye rasée en 1709 et la vallée du Rhodon.
Face à cette vue superbe et à l’ombre d’un chêne, Jean Nivet rappelle l’histoire de mère Angélique, des Messieurs de Port-Royal, des Jansénistes et de la persécution finale de Louis XIV. Les Petites Ecoles, transformées en musée, sont encore pleines du souvenir de Racine et de ses illustres professeurs ; les peintures de Philippe de Champaigne y présentent les principaux Solitaires. Dans la cour de la ferme attenante, trône le fameux puits de Pascal dont le treuil est calculé pour remonter de 60 mètres sans fatigue un seau de plus de 100 litres.


Le Relais de Voisins (le Bretonneux) est là tout proche pour répondre, et bien répondre, à l’appel des estomacs avant que nous rejoignions ce qui doit être le « must » de la journée, le Désert de Retz sur la commune de Chambourcy, en bordure de la forêt de Marly. Au bout d’une longue route étroite en impasse, une grille cadenassée nous est ouverte par le président des Amis de Retz, personne fort diserte qui, sous les frondaisons, évoque l’histoire du lieu. Édifié au XVIIIe siècle, par un hédoniste, François de Monville, qui y habitait une colonne tronquée, et devenu fort célèbre par sa vingtaine de fabriques à la mode du jour, Retz passa tout au long du XIX° et jusqu’après la seconde guerre mondiale, de main en main jusqu’à son rachat récent par la municipalité de Chambourcy qui s’engagea à le réhabiliter. En effet, sans entretien, le parc était devenu une jungle et les fabriques étaient, pour la plupart gravement dégradées, voire détruites. La situation a été redressée en partie. Le parc a retrouvé le charme de ses grands arbres dont l’ombre était la bienvenue sous la forte chaleur. Mais les fabriques subsistantes, comme la colonne tronquée ou la tente tartare, ont plutôt déçu les excursionnistes que le mystère entretenu autour de Retz, avait appâtés.


Heureusement, le château de Groussay, aux lisières de Montfort-l’Amaury, nous présentait un parc avec des fabriques quasi neuves, réalisées dans les années 50 par un richissime dandy, Charles de Beistegui, qui recevait le Tout-Paris dans des fêtes mémorables ou pour des spectacles dans un petit théâtre à l’italienne, reconstitué lui aussi. Après sa mort et la dispersion des œuvres d’art, le domaine est racheté par un producteur de télévision et ouvert au public. Ainsi avons-nous pu nous promener, après être passés par un beau potager, parmi ces fabriques : la tente mongole (inspirée de la tente tartare de Retz), le pont vénitien, le cénotaphe romain, la pagode chinoise, celle-ci fraîchement restaurée au milieu d’un étang



28 mai 2011
AUTOUR DE LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU


Cette promenade littéraire autour de la Forêt de Fontainebleau a été préparée et conduite par Jean Nivet, avec la participation de plusieurs membres du Bureau.


Le premier arrêt a eu lieu devant la grille du château d’Augerville-la-Rivière (l’accès au parc nous ayant été refusé par les propriétaires actuels, exploitants d’un golf-hôtel, bien plus intéressés par les exploits de Tiger Wood que par l’Histoire de France). Ce domaine qui appartint au XVe siècle à Jacques Cœur et où séjourna en 1651 le Grand Condé, fut acheté en 1825 par l’avocat Pierre-Antoine Berryer, le défenseur du Maréchal Ney et de Cambronne et qui resta pendant quarante ans le principal représentant du légitimisme parlementaire. Après le coup d’état de 1851, il se retira à Augerville et il en fit un rendez-vous de l’esprit et de l’amitié. Jean Nivet nous conta l’agréable vie de château à cette époque : outre le plaisir des rencontres, des promenades dans le parc aménagé le long du cours de l’Essonne, des concerts et des représentations théâtrales, les invités étaient magnifiquement traités, grâce à l’émérite cuisinière Célestine. Il évoqua quelques illustres visiteurs comme Chateaubriand, Liszt, Dumas fils, Musset, Delacroix qui note dans son Journal ses différents séjours de 1854à 1862 et ne tarit pas d’éloges sur le château ,"plein de vieilles choses" et qui donne "une impression délicieuse comme celle d’une vieille maison de campagne". C’est à Augerville que Berryer mourut le 29 novembre 1868 ; ses obsèques rassemblèrent une foule immense où les plus grands noms de l’aristocratie se mêlèrent à des républicains comme Jules Grévy, alors tout jeune député du Jura.


L’étape suivante nous a conduit au charmant village de Barbizon que nous associons toujours aux sites classés de la forêt de Fontainebleau ainsi qu’à une école de peinture. En réalité, nous apprit André Lingois, ce terme n’apparut qu’à la fin du XIXe siècle sous la plume d’un historien anglais ; une légende veut qu’un peintre anonyme interrogé sur ses titres aurait répondu qu’il venait "non de l’école des Beaux-Arts, mais de l’école des beaux arbres de Barbizon" (sic!). C’est à partir de 1830-1835 que de jeunes peintres comme Corot, Diaz de la Pena, Théodore Rousseau, et, un peu plus tard, Jean-François Millet, Harpignies, Daubigny ou d’autres moins connus comme Coignet, Dupré, Guillemin, Charles Jaques ou Manceau (qui fut secrétaire de George Sand) fréquentèrent ce lieu, à vrai dire concurrencé par le village voisin de Marlotte, qui offrait deux auberges. A Barbizon, une seule adresse : "l’auberge du Père Ganne", immortalisée par les frères Goncourt, dans leur Journal et surtout dans Manette Salomon (1867). Ce fut donc là le point de ralliement des budistes, curieux de retrouver le fameux "vide-bouteilles" (pieusement reconstitué par la municipalité et restauré en 1990), la salle du bas, à la fois boutique, cuisine, chambre à coucher, la salle dite "des officiers" avec table d’hôte et cheminée au manteau décoré par Diaz et Gérôme, les chambres étroites de l’étage, témoins rustiques qui gardent "l’ombre ou le souvenir de ceux qui ont vécu là, écrit d’un bout de pinceau, avec un reste d’étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces tableaux qui se cognent, paysages, moutons, sous-bois, chevaux, chasses, natures mortes…"


Un détour s’imposait pour contempler la forêt qui inspira tous ces artistes : sur la route d’Arbonne, dans la clairière de La Feuillardière, parsemée de rochers gréseux, il y eut un arrêt à la fois géographique et littéraire. On y a lu un texte de Gérard Lauvergeon (empêché ce jour-là) qui rappelait l’origine du sol : une formation tertiaire de sables intercalée entre les calcaires de Beauce et de Brie qui a évolué en formant des blocs de grès différents suivant l’érosion et qui ont donné des amas de rochers spectaculaires comme aux gorges de Franchard. L’infertilité de ce sol et le fait que la forêt a été dès le XIIe siècle un lieu de chasse royale l’ont protégée au point que les peintres de Barbizon y ont vu une nature à l’état sauvage. Actuellement, l’ONF poursuit ce travail de protection en améliorant les boisements et en interdisant certains secteurs en vue de la régénération des plantations. Ce qui a été corroboré par un participant, M. Pierre Bonnaire, ancien responsable régional de l’ONF et actuel président de la SAFO (Société des Amis de la Forêt d’Orléans) qui nous a parlé de la gestion moderne du patrimoine forestier. La littérature n’a pas été en reste et le public a apprécié un florilège qui allait de Senancour (un extrait d’Oberman (1804) à André Billy (auteur de Les beaux jours de Barbizon,1947) lequel, aux gorges d’Apremont, se croit dans les Rocheuses!) en passant par l’incontournable duo : George Sand / Alfred de Musset, dont le beau poème Souvenir est encore dans toutes les mémoires.

Bien que l’endroit fût propice à un pique-nique champêtre, nous nous sommes dirigés vers Noisy-sur-Ecole, exactement à l’Auberge d’Auvers-Galant (avec jeu de mots d’une part et jolie table de l’autre).


L’après-midi a été consacré en première partie à Jean Cocteau et à la visite de sa maison à Milly-la-Forêt. Le poète avait acheté en 1947, d’abord en indivision avec Jean Marais, la "Maison du Gouverneur", une belle demeure de style Louis XIII, "avec son porche, son allure de presbytère, ses douves, son jardin de curé". Ce charme, ce sentiment de bonheur tout simple, le visiteur le ressent. Et paradoxalement, il le ressent aussi dans le bureau du premier étage, tapissé de tissus léopard, dans un bric-à-brac "hétéroclite et théâtral". Chacun a flâné, à son rythme, dans les autres pièces, présentées comme un musée familier, où l’on voit sur les cimaises tous les amis que Cocteau a dessinés, d’Apollinaire à Eluard – parmi eux, un Max Jacob "cocasse et magnifique comme un rêve" – et tous les portraits qu’on a faits de lui, signés Modigliani, ou Man Ray, ou Andy Warhol, où l’on peut suivre sa vie, ses rencontres, notamment avec Stravinsky, Diaghilev, Picasso, ses créations théâtrales et cinématographiques. Oui, le "Prince frivole" a bien laissé une œuvre...

Notre pèlerinage à Milly aurait été incomplet si nous avions oublié de nous recueillir à la chapelle Saint-Blaise-des-Simples (enfin disons : nous recueillir… parmi la foule des fidèles). En 1960, Jean Cocteau a été invité à décorer de fresques la chapelle d’une ancienne léproserie. Il la décrit lui-même ainsi : "La chapelle des Simples, mot d’un double sens admirable, puisqu’il désigne la vertu des herbes qui guérissent et celle des malades qui croient". C’est là qu’il est inhumé, parmi la jusquiame, l’arnica, la gentiane et la renoncule et leurs hautes tiges "pareilles à des lances médiévales", ces simples qu’on retrouve au naturel dans le petit jardin de couvent qui entoure ce modeste oratoire, touchant de simplicité.


La fin d’après-midi nous a menés vers le château de Courances, tout proche de Milly, harmonieuse demeure que l’on découvre au fond d’une majestueuse allée de platanes. C’était au XVIe siècle un simple manoir ; il fut agrandi, remanié et embelli au cours des XVIIe et XVIIIe siècle, ainsi que son parc et ses "jardins d’eau" constituant un cadre incomparable. Jean Nivet nous en a fait l’historique et insisté sur son sauvetage. En effet, au milieu du XIXe siècle, il n’était qu’une ruine (on en a un témoignage dans le roman d’Anatole France Le crime de Sylvestre Bonnard qui décrit le délabrement total du château de "Lusance" dont le modèle ne fait aucun doute). Le riche baron de Haber le sauva en 1872 et lui ajouta le fameux escalier en fer à cheval, copie de Fontainebleau. Au début du XXe siècle, Courances inspira Alfred Jarry qui venait à bicyclette de son "phalanstère" de Corbeil admirer une machine électrique alimentée par les eaux vives du parc, ce qui lui a donné l’idée d’une machine capable de produire… du désir amoureux, point de départ de son roman le Surmâle. Nous avons jeté un regard sur les ferronneries acérées de la grille du château où vient s’empaler le héros de Jarry, mais, étant donné la chaleur estivale, nous avons préféré une promenade sous les frondaisons en admirant jardins et pièces d’eau dessinées par un admirateur de Le Nôtre.


Le chemin du retour, remontant les siècles, nous a ramenés au XVIe siècle, aux guerres de Religion et à cette grande figure de Michel de l’Hopital, évoqué d’abord en passant près du Vignay, son "Tibur", dont il ne reste qu’une inscription, puis devant le château de Bellébat, propriété de son gendre, pour nous recueillir devant son remarquable monument funéraire dans une chapelle de la petite église rurale de Champmotteux, qui pourrait être dédiée, elle aussi, à saint Blaise.



12-13-14 juin 2012

DANS LE BORDELAIS LITTÉRAIRE


La "Promenade dans le Bordelais littéraire" ou "Visite chez les 3M" a connu un succès mérité. A peine sortis du TGV, après un confortable voyage, les budistes, au nombre d'une quarantaine, ont pris un car girondin, conduit par un automédon fort sympathique et qui s'est révélé très vite un guide compétent, amoureux de son terroir.


La première étape a été Saint-Émilion, au Palais Cardinal, un remarquable restaurant jouxtant une ruine sublime. Les participants ont eu quelque répit pour flâner dans la belle cité aux senteurs vineuses, aux nobles demeures XVIIIe, dominée par le clocher élégant de son église monolithe.


Puis ils ont gagné Montaigne, le fief de Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, au milieu des vignes des Côtes de Montravel. Visite obligatoire et émue de la librairie , où l'on déchiffre les devises sur les poutres: un lieu intime fait pour l'otium et qu'il "a soustrait de la tempête publique".


Le lendemain matin, rendez-vous à La Brède, chez un autre illustre : Charles de Secondat, baron de la Brède, alias Montesquieu, dont notre président A. Malissard a fait une présentation éblouissante. Une longue déambulation dans une allée ombreuse nous a permis d'apprécier le château encore dans son écrin médiéval, avec ses douves intactes. Le moment le plus impressionnant fut sans doute la découverte de la bibliothèque, immense salle voûtée et lambrissée, propre à inspirer le respect des livres et le goût de l'étude.


Après une halte très agréable à Saint-Macaire, l'après-midi a été consacré à François Mauriac, dans sa thébaïde de Malagar (la "mauvaise garenne"!), au milieu du "paysage le plus beau du monde", qui évoquait pour lui, à juste titre d'ailleurs, la Toscane. Malgré les changements que déplore Jean Mauriac, le dernier de ses fils encore vivant, la terrasse et ses charmilles ont gardé un certain prestige, ainsi que la demeure elle-même, simple et modeste, où l'on croit entendre résonner la voix rauque du grand homme qui adorait l'odeur des vendanges sans réellement apprécier le vin...


A la sortie de Malagar, le groupe a fait halte à Sainte-Croix-du-Mont, au dessus de la célèbre falaise faite d'un banc d'huitres fossiles, dominant la vallée de la Garonne, haut-lieu géographique qui attendait le commentaire de Gérard Lauvergeon. Sur la route du retour, André Lingois, un Bourguignon dont on connaît le chauvinisme, s'est efforcé de décrire objectivement le vignoble et le vin de Bordeaux, dont la renommée est due, en grande partie, aux anciens occupants, c'est-à-dire les Anglais . Au passage, ont été évoqués les vins de Sauternes, dont le plus prestigieux est évidemment le Chateau-Yquem, loué par Michel Onfray, de toute façon inaccessible à nos modeste bourses.


La dernière journée, plus exactement la dernière matinée, était réservée à une visite de Bordeaux, les budistes étant répartis en deux groupes sous la conduite de deux guides charmantes et efficaces. Cette visite était placée sous le patronage de nos trois grands bordelais; elle se terminait au Musée d'Aquitaine, devant le cénotaphe de Montaigne. Mais auparavant on a salué un vieux Bordelais, dont le buste trône sur une jolie placette : il s'agit de Decius Magnus Ausonius, mort à la fin du IVe siècle, favori de l'Empereur Gratien, chantre de Burdigala, et qui a donné son nom au plus grand des châteaux de Saint-Émilion.


Après quoi , les budistes, comblés et ravis , ont quitté les quais de la Garonne, en partageant l'enthousiasme de Philippe Sollers, lequel, reprenant le mot de Stendhal, considère Bordeaux comme l'une des plus belles villes de France...



4,5 et 6 juin 2013
À LA DÉCOUVERTE DE LA BOURGOGNE


Le domaine de Bussy-Rabutin
Le célèbre libertin du XVIIe siècle a mis trop d’impertinence dans son Histoire amoureuse des Gaules. Louis XIV s’en est formalisé et a assigné le comte de Bussy à résidence dans son château de Bourgogne.
– Le château : le manoir du XIVe siècle, construit par la famille de Rochefort, a été transformé en demeure de plaisance par la famille de Rabutin.
– La décoration intérieure : Roger de Rabutin a voulu, grâce à de nombreux tableaux, s’entourer de toute une société faite de grands hommes et de jolies dames, parmi lesquelles sa cousine Mme de Sévigné et sa maîtresse, l’infidèle Mme de Montglas.


Le site d'Alise-Sainte-Reine
C’est là qu’il faut situer l’Alésia antique, où s’est retranché Vercingétorix en -52. Assiégé par les troupes de César, il espéra en vain qu’une armée venue des diverses nations gauloises réussisse à prendre les Romains à revers.
– Le mont Auxois : sur cette colline se sont élevées une cité gauloise, puis une cité gallo-romaine. Napoléon III y a fait ériger une imposante statue de Vercingétorix.
– Le Muséo-Parc : Récemment ouvert, ce musée présente non seulement des objets trouvés lors des fouilles mais également des espaces scénographiés et des bornes multimédia qui permettent de comprendre comment s’est déroulé le siège ainsi que les raisons de la victoire de Jules César.


La chartreuse de Champmol
De cette nécropole quasi royale conçue par Philippe le Hardi il ne reste que ce que la Révolution n’a pas détruit. Les deux tombeaux des ducs et les retables sont au Musée de Dijon, dans une salle actuellement en restauration.
– Le portail de l’ancienne chapelle ducale : une Vierge à l’Enfant y reçoit l’hommage de Philippe le Hardi et de la duchesse, présentés par saint Jean-Baptiste et sainte Catherine.
– Le “puits de Moïse” : on appelle ainsi le socle d’un calvaire du début du XVIe siècle orné de six grandes statues de Moïse et de prophètes dues à Claude Sluter.


Promenade dans Dijon
Dijon a été, aux XIVe-XVe siècles, la capitale familiale des quatre Grands Ducs d’Occident, Philippe le Hardi et ses descendants.
– La cathédrale Saint-Bénigne : cette ancienne abbatiale de style gothique bourguignon a conservé les restes d’une crypte romane où fut inhumé saint Bénigne
– Le Palais de Justice : c’est là que siégeait le Parlement de Bourgogne. Auprès s’élève l’église Notre-Dame avec sa Vierge romane, son jacquemart et sa chouette porte-bonheur.


Le terroir vinicole de la Côte-d'Or
“La Côte-d’Or n’est qu’une petite montagne, mais à chaque instant on y trouve un nom immortel.” (Stendhal)
– Le château du Clos-Vougeot : construit par les moines de Citeaux, agrandi au XVIe siècle, le château conserve une cuverie et quatre pressoirs du XIIe siècle.
– Le domaine du Lycée viticole de Beaune : le Lycée assure la formation des futurs viticulteurs depuis plus de 120 ans.


Promenade dans Beaune
Grande cité du vin, grande ville d’art, Beaune reste marquée par les plaisanteries des Dijonnais et d’Alexis Piron sur les “ânes de Beaune”
– Les Hospices : l’Hôtel-Dieu est une création de l’art burgondo-flamand du XVe siècle; il abrite le célèbre polyptique du Jugement dernier de Roger Van der Weyden.
– La Collégiale Notre-Dame : cette “fille de Cluny”, exemple de l’art roman bourguignon, conserve dans le choeur cinq tapisseries de la Vie de la Vierge de la fin du XVe siècle.


À travers le pays d'Henri Vincenot
Henri Vincenot (1912-1985), très attaché à son terroir bourguignon de l’Auxois, a été peintre, sculpteur, poète et romancier.
– Commarin et son château : c’est le village des grands-parents maternels, évoqué dans La Billebaude.
– Châteauneuf-en-Auxois et son château : c’est le village du grand-père paternel, le forgeron Alexandre Vincenot.


 
2, 3 ,4 juin 2015
TROIS JOURS EN LORRAINE, sur le thème des écrivains combattants

Le premier jour est consacré à deux formes de guerre très différentes : celle de 1792 avec l'arrêt au tout récent Centre d'interprétation de la bataille de Valmy et au célèbre moulin (évocation de Goethe) et celle de 1916 avec la visite du Fort de Douaumont, épicentre des combats (évocation de Jules Romains), et du Centre international de la Paix, installé dans l'ancien évêché de Verdun.

Le lendemain, le programme nous fait découvrir au promontoire des Éparges, dans un cadre impressionnant de puits de mines et de cratères d'obus, les Côtes de Meuse et la Woëvre, là où ont combattu Louis Pergaud et Maurice Genevoix (lecture de leurs textes de guerre et rappel des circonstances de la mort pour l'un et de la grave blessure pour l'autre). A Saint-Rémy-la-Calonne, le groupe se recueille sur la tombe d'Alain Fournier dont sont rappelées les péripéties de la mort et de la découverte récente de la dépouille.

L'après-midi, une visite guidée de Nancy, la grande ville de l'Est entre 1871 et 1918, est proposée pour apprécier les beautés d'une cité marquée par l'urbanisme du XVIIIe siècle (les trois célèbres places inscrites au Patrimoine mondial) et l'Art nouveau (collection Daum au musée des Beaux-Arts).

La "Colline inspirée" et Barrès occupent la matinée suivante. Le roman et ses personnages sont évoqués dans le petit cimetière de Sion attenant à l'église de pélerinage, haut lieu de la foi catholique et de la mémoire lorraines. Au monument à Barrès, devant la "ligne bleue des Vosges" et l'immensité des paysages, sont rappelés l'homme, le romancier, le député nationaliste et ses liens avec la guerre de 14.

Ainsi, ce voyage sur ces terres de batailles en compagnie des écrivains témoins complétait heureusement les conférences prononcées cette année sur le thème de la guerre.



juin 2016 :
EN INDRE-ET-LOIRE : DESCARTES ET RICHELIEU

À Descartes, nous avons été accueillis par Mme Sylvie Pouliquen qui s'est chargée, au cours de la matinée, de nous présenter trois personnalités de la ville : le philosophe René Descartes, le romancier René Boylesve et le compositeur René de Buxeuil.

C'est dans la maison où Descartes a passé son enfance, élevé par sa grand-mère, qu'a été installé un "musée d'interprétation" dont Mme Pouliquen est l'animatrice. Grâce à un judicieux matériel pédagogique, grâce à des citations affichées sur les murs, il est possible d'évoquer moins l'enfance de Descartes à La Haye – dont on sait finalement peu de choses – que l'ensemble de sa vie, de son oeuvre et de sa pensée. A l'issue d'un parcours très éclairant dans les différentes pièces de la maison, on termine par une salle qui, donnant un panorama de la philosophie en général, permet de situer Descartes parmi les autres grands penseurs.

Ensuite fut évoqué René Boylesve, nom de plume pris par René Tardiveau, un écrivain bien oublié aujourd'hui, mais qui eut quelque célébrité en son temps, en particulier grâce aux récits qui s'inspirent de son enfance Le médecin des dames de Néans, Les Bonnets de dentelle, La Becquée et L'Enfant à la balustrade. On ne put aller jusqu'au domaine de la Barbotinière, peu accessible, mais, au cours d'une promenade dans la petite ville, on s'arrêta successivement devant la maison natale de Boylesve, devant la fameuse "maison à la balustrade" et ses jardins, devant la statue de Descartes (devenue, dans le roman, une statue de Vigny), devant les deux églises Saint-Georges et Notre-Dame, pour terminer dans le jardin public. De là, on a pu apercevoir, de l'autre côté de la Creuse, à Buxeuil, la "maison Plancoulaine", qui compta beaucoup dans la vie du jeune Boylesve.

Ce fut aussi l'occasion de présenter, devant son buste orné d'une lyre, Jean-Baptiste Chevrier qui, afin d'être "le troisième René après Descartes et Boylesve", prit le pseudonyme de René de Buxeuil. Le jeune Jean-Baptiste – dont les parents tenaient le café sur la place de l'Hôtel-de-Ville – perdit accidentellement la vue à l'âge de 11 ans, ce qui l'amena à Paris, à l'Institut National des jeunes Aveugles où il apprit la musique, amorce d'une carrière de chansonnier-compositeur avec des chansons telles que Ferme tes jolis yeux, Ô mon Morvan, etc.

Après un agréable déjeuner à l'auberge de Lilette à Buxeuil, le cap fut mis vers l'ouest, vers Richelieu, pour découvrir le domaine de la famille de Richelieu que le cardinal mégalomane avait transformé en un ensemble impressionnant comprenant un vaste château, un parc immense et même une petite ville au plan géométrique. On parcourut les rues de cette ville, bien améliorée depuis la visite qu'y fit Julien Gracq qui fut choqué par son délabrement et "la mesquinerie sordide de l'habitat moderne". On s'arrêta dans un "Espace Richelieu" où il a été possible de comprendre, grâce à des projections et une scénographie interactive, ce que fut ce château aujourd'hui disparu. Ensuite, le temps manquant, on ne put aller dans le parc sur l'emplacement de ce qui fut, au XVIIe siècle, un joyau d'architecture abritant une foule d'oeuvres d'art. Mais, sur la route du retour, la lecture de textes en vers et en prose de Desmarets de Saint-Sorlin, de Benjamin Viguier et de La Fontaine a permis de restituer par l'imagination ce vaste ensemble dont les Orléanais avaient déjà une bonne idée grâce à une exposition présentée dans leur Musée en 2011.



mai 2017
AU PAYS DE COLETTE

Plus de 50 ans après leur première visite en Puisaye (1963), 40 ans après leur deuxième visite (1977), les Budistes orléanais se sont retrouvés, le samedi 20 juin 2017, en pèlerinage « au pays de Colette ». Pourtant Colette, dans Les Vrilles de la vigne, avait averti ses lecteurs : aller dans son pays natal, c’est risquer de détruire le mythe qu’elle avait créé par la magie de l’écriture ; elle les avait prévenus que ce n’est pas dans la Puisaye, cette "campagne un peu triste qu’assombrissent les forêts", ni dans le "village paisible et pauvre" de Saint-Sauveur qu’on peut reconnaître le "pays de merveilles" dont elle parle dans ses œuvres. C’est d’ailleurs pourquoi elle-même, devenue adulte et célèbre, a toujours évité de revenir y "confronter son rêve exact avec une réalité infidèle".

Bravant toutefois cette mise en garde, nous sommes donc partis à la recherche "de la trace du pays disparu", en quête "des fragments du royaume, dispersés, éparpillés, faisant néanmoins deviner, par reflets et scintillements, ce que cela avait dû être autrefois" (ces mots sont du romancier Fabrice Humbert dans son Eden Utopie).

Pour nous accompagner dans cette plongée "au pays de Colette", nous avons eu trois intercesseurs : Gérard Lauvergeon qui nous a présenté, avec son regard de géographe, la Puisaye d’hier et d’aujourd’hui, et, tout au long de la journée, Samia Bordji, directrice du Centre d’études Colette, assistée, dans la visite de la maison de l’ancienne rue de l’Hospice, par son collègue Frédéric Maget.

La découverte, au cours de la journée, s’est faite dans un beau désordre chronologique.

1- Dans les rues de Châtillon-Coligny, ont été évoquées les sombres années de la famille Colette, ces vingt années entre 1890 et 1912 qui vinrent sa ruine, son "exil" près d’Achille installé dans cette petite ville comme médecin, puis la mort du Capitaine qui avait tout raté, puis le suicide de Juliette fille de l’alcoolique Robineau-Duclos, enfin la détresse de "Sido" seule et malade dans sa "petite maison". On s’arrêta devant les trois demeures qu’avait connues la jeune Gabrielle Colette avant son mariage dans l’église Saint-Pierre et on se regroupa pour faire une sorte de bilan devant la tombe familiale au cimetière.

2- À Mézilles (où l’on se restaura dans le pittoresque "Moulin de Corneil"), on découvrit, passant non loin de la ferme de la Guillemette, que les liens de Colette avec la Puisaye n’étaient que le résultat d’un hasard, le "quarteron" Henry Landoy dit "le Gorille", resté veuf, ayant mis sa petite fille Sidonie en nourrice dans ce village de Puisaye, là où elle devait rencontrer, 22 ans plus tard, Jules Robineau-Duclos, riche mais alcoolique, qui l’épousa et l’installa dans sa belle maison de Saint-Sauveur.

3- À Saint-Sauveur, nous nous sommes arrêtés devant l’église en pensant aux rapports amusants entre Sidonie athée et le curé Millot, qu’elle provoquait en amenant son chien à la messe, mais qu’elle estimait pourtant à cause de leur intérêt commun pour les fleurs.

4- C’est alors que nous avons découvert, tout près, la "maison de Colette", restaurée avec beaucoup de soin, et ses trois jardins récemment replantés, hormis la "glycine centenaire" qui continue à torturer la grille donnant sur la rue des Vignes. On pouvait craindre de n’y trouver qu’une de ces "demeures-musées" que dénonça Julien Gracq dans Le roi Cophetua. D’ailleurs Colette elle-même ne se faisait pas d’illusions, sachant bien que la magie avait quitté ce monde de son enfance et qu’on ne retrouverait jamais plus cette "harmonie d’arbres et d’oiseaux", ni ce "murmure de voix humaines, qu’a suspendu la mort". Mais le scrupule méticuleux qui a présidé à la reconstitution de la maison et aussi la passion communicative de nos deux guides ont réussi à faire revivre cette demeure telle qu’elle fut lorsque les Colette l’ont habitée, lorsque le Capitaine rêvait de devenir écrivain devant des pages qui restaient inexorablement blanches, lorsque Sido, levée tôt le matin, "explorait" seule toutes les richesses de son jardin, lorsque Leo, tout au fond, érigeait un petit cimetière de tombes en carton, lorsque Minet-Chéri, l’hiver, arpentait les allées, enthousiasmée, "happant la neige volante".

5- Au château de Saint-Sauveur devenu musée selon le vœu de Colette de Jouvenel, devant une impressionnante collection de photographies, Samia Bordji a pu nous faire parcourir, non sans émotion, toute la vie de la petite poyaudine "passée au rang d’idole et achevant son existence de pantomimes, d’instituts de beauté, de vieilles lesbiennes dans une apothéose de respectabilité" (Jean Cocteau), jusqu’à ses funérailles qui furent grandioses et nationales.

6- Enfin, à la mairie de Saint-Sauveur, on découvrit une salle de classe de la fin du XIXe siècle, reconstituée afin d’aider le visiteur à imaginer l’école disparue où Colette a été élève et qu’elle a brillamment mais méchamment transposée dans son Claudine à l’école, pour se venger des gens de Saint-Sauveur qui n’avaient jamais fait bon accueil à l’épouse et aux enfants de leur percepteur, le Capitaine unijambiste.

Sur la route à l’aller avait été présentée une image un peu démystifiée de Colette (une Colette indifférente en apparence aux deuils dans sa famille, indifférente à la détresse de Sido restée veuve et seule à Châtillon, indifférente au devenir de sa "chère maison" natale) ; puis on avait insisté sur l’aspect autofictionnel des œuvres de Colette qu’on a tendance à lire comme des autobiographies (certes Colette a reconnu en 1937 qu’aucune de ses oeuvres n’était "libre de toute alluvion de souvenir"; mais "tout cela, c’est de la littérature", a-t-elle dit dans un entretien radiophonique de 1950). En complément, sur la route du retour, un texte de Nicole Laval-Turpin (malheureusement empêchée de participer à notre excursion) continua cette démystification de Colette en rappelant que, pour ce magnifique écrivain, l’écriture était une pénible corvée et que celle qui sut composer, à la fin de Mitsou, une lettre d’amour qui fit pleurer Marcel Proust recommandait aux vrais amants de se contenter d’écrire : "Viens vite! la clef sera accrochée derrière le volet!"

Ainsi ce retour au pays de Colette a-t-il permis d’entrevoir, derrière ses œuvres admirables, le véritable visage du "plus grand écrivain français naturel" (Montherlant) et surtout de la remercier, par de-là les années, pour "toutes les joies sensuelles qu’elle nous a accordées" (R. Brasillach).