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LES EXCURSIONS LITTÉRAIRES


 


Dimanche 5 juin 1955
SUR LES TRACES DE BALZAC ET DE GEORGE SAND


8 heures devant l'Institut, départ de la sortie Balzac-George Sand organisée par les Amis de la Bibliothèque et l'Association Guillaume-Budé. Le temps nous était favorable et, à part une ondée à Issoudun, il se maintiendra ainsi toute la journée.


Arrivée à 10 h 15 à Issoudun, premier lieu de rassemblement : les voitures particulières se joignent au car. Sous la direction de M. Evrard, professeur au collège et secrétaire de la section locale Guillaume-Budé, nous nous rendons au château de Frapesle. Son propriétaire actuel, M. Luneau, nous y reçoit d'une façon fort courtoise et nous rappelle d'abord pourquoi Balzac a séjourné à Frapesle. Balzac était l'ami de Zula Carraud ; celle-ci accueille d'abord Balzac, fatigué, à la poudrerie d'Angoulême. Puis, à la mort de son père, M. Tourangin, elle devient propriétaire de Frapesle. Elle invite Balzac à venir y travailler dans le calme et aussi à venir admirer ses arbres et ses fleurs. Mais Balzac n'y vint que trois fois : en avril 1834, en juillet 1835 et en février 1838. Mme Carraud est forcée d'abandonner cette propriété en 1850. Le maître de maison nous fait traverser sa demeure et nous amène dans les lieux où Balzac séjournait, dans le petit salon de travail où il écrivit, en 1834, le début de César Birotteau. Après nous avoir fait contempler le parc de la fenêtre d'où Balzac le contemplait, M. Luneau nous précise la nature des relations entre Balzacet Zulma Carraud qui, après avoir failli prendre feu… à la poudrière d'Augoulême, se sont établies sur le plan de relations très cordiales, où toutefois Mme Carraud aspirait à un rôle de moralisatrice. Balzac lui a dédié La Maison Nucingen en ces termes: "À vous qui êtes à la fois pour moi un public judicieux et la plus indulgente des soeurs". On retrouvera Frapesle comme une des demeures du Lys dans la Vallée.

Après avoir remercié notre hôte de son aimable accueil, nous partons, sous la conduite de M. Evrard, place Saint-Jean, où Balzac a situé l'action de La Rabouilleuse. Avec les maisons restantes, nous imaginons la demeure Rouget, celle des Cinq Hochon. Nous percevons, plus loin, l'emplacement du cabaret de la Cognette, où se réunissaient les chevaliers de la Désoeuvrance et le beffroi où ils firent "le coup de la charrette". Nous remontons en voiture devant la gendarmerie, qui fut l'hôtel de la Cloche, et où Balzac et George Sand se sont, paraît-il, rencontrés. La liaison est faite : quittons Balzac pour George Sand.


Le premier contact avec George Sand aura lieu au château de Saint-Chartier, à trois kilomètres avant Nohant. C'est là que la petite Aurore Dupin venait au catéchisme. Elle garda de l'affection pour l'abbé qui, lorsqu'il faisait mauvais, la ramenait à Nohant sur son cheval. George Sand parla d'un pique-nique fait au pied de ce château du XVe siècle, en ruine, qui fut "restauré" en 1876. Les Maîtres sonneurs ont retenu de la forêt de Saint-Chartier un "chêne bourru… qui a poussé en épaisseur".

Nous arrivons à Nohant pour l'heure du déjeuner, et un repas sympathique au "Bon Accueil" permit à chacun de reprendre des forces. Mais nous n'étions pas là pour nous amuser. Aussi bien, dès le café servi, M. Boudet présente-t-il George Sand, nous parle de ses origines, des caractéristiques de son oeuvre, somme toute une introduction à ce qui allait être le thème de tout l'après-midi : George Sand à travers son oeuvre.

Il n'y a qu'à traverser la petite place de Nohant pour se trouver devant le château. La visite nous mène d'abord à la salle à manger où Mme Aurore Sand a reconstitué, avec le service de sa grand-mère, une table de réception où se trouvent indiquées les places respectives de Balzac, de Tourgueniev, du prince Napoléon. Le salon recueille un ensemble de portraits de famille, depuis l'arrière-grand-père, le maréchal de Saxe, jusqu'à l'ultime descendante, Mme Aurore Sand. Puis la chambre d'amis, où couchaient Liszt et Marie D'Agoult, qui fut d’abord la chambre de Georges Sand et de son mari, puis celle de leur fils Maurice (on y a recueilli des souvenirs, des manuscrits). Nous passons dans le boudoir où George Sand écrivit Indiana, en veillant sur le sommeil de Maurice ; dans la chambre à coucher où nous remarquons la commode offerte par Chopin et le tapis de table brodé par George Sand elle-même ; dans le cabinet de travail, avec son bureau et la collection de pierres qu'elle fit dans son enfance (de la fenêtre, on peut contempler les deux cèdres plantés à la naissance de Maurice et de Solange, ses enfants). Répartis dans les couloirs et dans plusieurs pièces du château, il y a des tableaux de Maurice qui sont loin d'être négligeables ; ils représentent des paysages locaux ou des scènes fantastiques, sortes de transpositions de Gustave Doré. Le plus imprévu était réservé pour la fin : le petit théâtre où George Sand a joué pour la dernière fois en 1867 ; les décors y sont demeurés, et surtout le magnifique théâtre de marionnettes, avec ses 120 personnages : Maurice sculptait la tête et George faisait les costumes.

Avant de quitter le domaine, une visite aux tombeau de la famille Sand s'imposait.


La suite du programme nous conviait à un circuit fort intéressant dans la campagne berrichonne. Premier arrêt au château de Sarzay, qui servit de modèle pour la résidence de Marcelle de Blanchemont : le donjon du XIIIe siècle est tel que George Sand l'a vu ; à gauche en entrant, on voit les bâtiments d'exploitation où demeuraient les fermiers Bricolin. Il s'agit de personnages du Meunier d'Angibault.

Aussi le deuxième arrêt fut-il pour ce moulin d’Angibault qui tourne toujours… M. Boudet nous parle alors de ce roman et nous montre l'endroit où se passe l'action. "Quand Mme de Blanchemont pénétra dans les vastes bosquets… elle crut entrer dans une forêt vierge". Cela lui sembla le paradis terrestre et le coeur de Mme de Blanchemont se gonfla de reconnaissance pour l'accueil du meunier : cela produisit un roman "communiste".

Au passage, nous disons "un beau bonjour au gros vieux clocher de Montipouret, qui est l'ami à tout le monde" (François le Champi).


Troisième arrêt à la mare au Diable, qui commence à se combler ; mais nous avons eu la chance de la voir avec de l'eau. Et nous imaginons le bivouac de Germain, de la petite Marie et du petit Pierre.
Passage à Corlay où un point de vue merveilleux nous découvre toute la Vallée Noire : "Une étendue de cinquante lieues carrées qu'on embrasse d'un seul regard".
Le quatrième arrêt était pour l'église de Vicq : il fallait absolument voir les fresques du XIIe siècle, découvertes en 1849 par l'abbé Périgault et que l'action conjuguée de George Sand et de Prosper Mérimée permit de restaurer.
Sur la route de La Châtre, nous avons eu une pensée émue, "cent pas" avant le pont, car c'est là, "au pied du treizième peuplier", que le jeune colonel Dupin fit, le 17 septembre 1808, une chute de cheval qui le tua sur le coup. La Châtre, terme du voyage, permit de faire le point de toutes les connaissances acquises dans la journée, grâce au musée George-Sand, qui est en même temps le musée de la Vallée Noire. Ce musée, où M. Gaultier voulut bien nous accueillir et nous guider, en mettant à notre service sa grande érudition sandienne, fut jadis la prison. C'est un donjon du XVe siècle, "une formidable tour carrée, noircie par les siècles et plantée dans le roc", où fut enfermé Mauprat. Mais il est vrai que "jamais paysage plus riant, plus frais et plus pastoral ne s'offrit aux regards d'un prisonnier". Nous admirons la vallée de l'Indre, le coteau de la Rochaille dont il est question dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré. Puis c'est la visite du musée où des panneaux classent les personnages des portraits : le premier est réservé à George Sand, un autre à sa famille, un autre aux hôtes de Nohant et un à ses amis berrichons. Des vitrines montrent son collet de visite et des lettres ; puis des manuscrits de ses romans, des éditions originales… Deux vitrines sont consacrées à la révolution de 1848 dans le Berry ; puis tout un coin de la salle du premier étage et la salle du second étage contiennent des documents folkloriques. Notons enfin que le menu du repas célébrant le centenaire de la bonne dame de Nohant, le 10 juillet 1901, était tout à fait dans le ton puisqu'il offrait "cantaloupe de la Rochaille, filets de boeuf de la Vallée Noire, salmis de canetons du moulin d'Angibault".

Mais il fallait rentrer et quitter "ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d'herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche de bois brut, ces grands ormeaux délabrés" (Histoire de ma vie). Le retour se fit à la nuit, mais aucun des participants ne se plaignit de la prolongation apportée à l'horaire. Il convient donc de féliciter M. Martin et M. Boudet de la préparation de cette excursion qui apporta à chacun les plus vives satisfactions.



Dimanche 3 juin 1956
AU PAYS DE RONSARD


Cette excursion a été dirigée par M. Raymond Lebègue, membre de l'Institut, professeur à la Sorbonne. Le samedi soir, au lycée Pothier, M. Lebègue a fait revivre Ronsard en déroulant son existence provinciale et en lisant quelques textes significatifs. Après avoir vanté le tourisme littéraire qui nous replace dans le cadre où l'auteur a vécu, M. Lebègue note que c'est une chance de pouvoir se rendre dans bon nombre de lieux et habitations où Ronsard a vécu : le temps les a épargnés. Le dimanche matin, à 8 heures, devant l'Institut, se formait la caravane qui comprendra, à son arrivée à Vendôme, un autocar et dix voitures particulières.


Vendôme était en effet la première étape. L'arrêt a eu lieu devant le lycée Ronsard, devant le buste du poète. Lorsque Ronsard, "gentilhomme vendômois", venait dans cette ville, il descendait dans une maison située à cet emplacement. On ne peut d'ailleurs se trouver devant ce lycée sans évoquer Balzac qui y fut pensionnaire et y situa son Louis Lambert ; et aussi les du Bellay dont l'amitié valut à Ronsard quelques prébendes ecclésiastiques.
A Montoire, visite du prieuré Saint-Gilles, dont Ronsard fut prieur de 1566 à sa mort en 1585. Ce qui reste de la chapelle — l'abside et les transepts, le mur sud et un porche — nous permet de la reconstituer. Elle fut construite au début du XIIe siècle. Les fresques que l'on peut admirer à l'intérieur datent du troisième quart de ce siècle ; badigeonnées à la chaux au XVIe siècle, elles furent découvertes en 1840. Elles représentent des "Christ" en majesté, des anges, les Évangélistes et de pieuses allégories. Passant devant les restes de la maison prieurale, on peut évoquer le poète se promenant entre sa demeure et le Loir tout proche.
Nous passons à Trôo, devant une maladrerie du XIIe siècle. Nous longeons les "antres" creusés dans le tuf et nous arrivons à Croixval, au bord de la Cendrine. Ronsard y fut prieur. Il y cherchait l'oubli de la vie à la Cour et se plaisait dans ce lieu retiré, près des bois, près de la source Saint-Germain. L'escalier, la cave voûtée, les crochets du toit parlent aux historiens, tandis que les poètes évoquent le poème sur la cueillette de la salade, écrit pour son ami Jamyn, ainsi que le pin planté en l'honneur d'Hélène et les flâneries du poète : "J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage…".

Nous traversons la forêt de Gâtine et nous arrivons à Couture pour déjeuner : menu de circonstance puisque la spécialité du restaurant s'est placée sous la protection de Ronsard.

Il n'y a ensuite qu'à traverser la rue pour visiter l'église où se trouvent les statues tombales des parents de Ronsard. Sa mère, Jeanne Chaudrier, vêtue d'un costume élégant, son père, Loys de Ronsard, en cotte de mailles, sont dans une attitude de prière. C'est dans cette église que Ronsard fut baptisé. On y remarque aussi des boiseries du XVIIe siècle.

A la sortie de Couture se trouve l'Ile-Verte, lieu calme et paisible s'il en est, où Ronsard voulait être inhumé ; c'est du moins le désir qu'il a exprimé en 1550.

Puis c'est la Possonnière. C'est là que Ronsard est né, le 11 septembre 1524. Son père avait fait reconstruire ce château en 1515, et on y devine son état d'esprit, à la fois guerrier et lettré. C'est là que Pierre de Ronsard a rencontré les arts (violes et luths de la cheminée), l'harmonie (beauté de l'architecture), la réflexion (les devises des fenêtres et de la cheminée, morales, chrétiennes ou épicuriennes). La bibliothèque de son père lui fait faire connaissance avec la mythologie dont il peuplera les lieux qu'il chantera. Le châtelain, M. Hallopeau, nous reçoit aimablement et déchiffre pour nous les blasons de la grande cheminée, nous fait visiter les pittoresques bâtiments adossés au plateau et nous explique l'historique du château, ainsi que les efforts faits par sa famille pour sa restauration.


Nous refaisons alors le voyage de Tours, accompli plusieurs fois par Ronsard, et dont il a fait le récit. M. Lebègue nous fait remarquer la "grand tour qui de Beaumont-la-Ronce honore le village", où Philippe de Ronsard, son cousin, le reçut, et, à Langennerie, les "saules plantés le long d'une prairie", semblables à ceux sous lesquels Ronsard passa la nuit.
Puis c'est Tours et l'arrivée au prieuré de Saint-Cosme, sur le chemin duquel une procession de la Fête-Dieu nous avait devancés… Nous visitons d'abord le beau réfectoire roman avec son tour de porte en pointes de diamant, l'escalier de la chaire du lecteur, un sarcophage de pierre. Dans le cour, nous admirons les vestiges de la chapelle : le maître-autel, la nef gothique et les absidioles romanes. La tombe de Ronsard se trouve tout à côté. Mais le plus émouvant fut la visite à la maison prieurale : la chambre où Ronsard, après avoir dicté deux sonnets, mourut le 27 décembre 1585, son bureau de travail où il reçut la reine-mère et le jeune Charles IX, leur offrant des fruits de son jardin, et une curiosité, la charpente du toit en carène renversée.
Le passage à Blois nous permet d'évoquer Cassandre Salviati, rencontrée à un bal de la Cour, qui eut pour nièce Diane Salviati, l'aimée de d'Aubigné, et pour descendant Alfred de Musset. L'arrêt était inutile, car la maison de Cassandre, qui se trouvait entre le 28 de la rue Saint-Lubin et le cul-de-sac des Jacobins, fut détruite en 1940.

On ne saurait trop insister sur tout ce que le succès de cette journée doit à l'érudition à la fois profonde et vivante de M. Lebègue. "Une visite au Vendômois et à Saint-Cosme-lès-Tours est un prélude indispensable à la connaissance de l'oeuvre de Ronsard", écrit M. Lebègue dans l'excellent livre qu'il a consacré au poète. Grâce à lui, soixante-six Orléanais seront à même de mieux apprécier l'amoureux de Cassandre, d'Hélène et de Marie.



Dimanche 2 juin 1957
AU PAYS DE RABELAIS


Cette excursion a été dirigée par M. Verdun-Louis Saulnier, professeur à la Sorbonne. Le samedi soir, à 21 heures, salle Hardouineau, M. Saulnier a fait une causerie préliminaire au "pèlerinage Rabelais". Il évoque d'abord le souvenir de son maître Abel Lefranc, qui, il y a 50 ans, faisait le pèlerinage Rabelais avec dix-huit participants. Puis, c'est un Rabelais selon l'histoire qui nous est présenté. Les visages de Rabelais sont en effet multiples : athée au XVIe, débraillé au XVIIe, tribun au XVIIIe, philosophe profond au XIXe, il sera présenté à travers une œuvre allégorique dans l'édition Variorum, comme auteur "naïf" par Faguet, et tour à tour comme protestant, rationaliste et philosophe, au fil des éditions d'Abel Lefranc. Mais c'est dans le courant évangéliste qu'il faut situer le vrai Rabelais. Quant au Rabelais selon la géographie, il ne pourra être question de le suivre ni pour retrouver les lieux où il a vécu (car il faudrait sillonner une bonne partie de la France, voyage pour nous irréalisable, même si on met en doute que la tournée des Universités ait été faite par Rabelais ; il faudrait même aller jusqu'à Rome... ), ni pour retrouver les lieux que son œuvre évoque, car le Quart livre nous obligerait à prendre la mer. Notre ambition sera donc moindre : retrouver quelques souvenirs rabelaisiens qui nous permettront de faire revivre une partie de son œuvre. M. Saulnier termine en montrant que Rabelais vaut comme satirique et comme penseur. Son enseignement peut se résumer en deux consignes : devoir de charité, d'amitié (Rabelais exclura de l'abbaye de Thélème ceux qui n'aiment pas), devoir de conscience contre la contrainte et les excès de discipline. Le dernier mot sera : dévouement.

Le dimanche, à 7 h 30 eut lieu le départ de notre caravane qui comprendra, à l'arrivée à Chinon, un autocar et dix voitures particulières.


Le premier arrêt se fit à Saint-Ay, grâce à l'amabilité de M. le général Lucas. Rabelais y fit un séjour certain en 1542. On peut voir une partie ancienne de la propriété avec deux fenêtres que Rabelais a lui-même vues. Puis la fontaine et une table sur laquelle Rabelais aurait composé le Tiers Livre, et aussi le fac-simile de la lettre écrite "A Monsieur le Baillif du Baillif des Baillifz" et datée de Saint-Ay.
La seconde étape nous mène à Chinon où le rassemblement a lieu au pied de la statue de Rabelais. M. Saulnier, repoussant quelques légendes, indique que le père de notre auteur était avocat au siège royal de Chinon. Puis il nous raconte les "enfances" Rabelais. Nous partons voir rue de la Lamproie, l'emplacement d'une des maisons du père de Rabelais. A l'entrée des "Caves peintes", nous évoquons la descente sous terre pour entrer au temple de la Dive Bouteille (V, 35), où il est dit que Chinon est la première ville du monde.
Après ce séjour trop bref à travers les vieilles rues pittoresques de ce haut lieu rabelaisien, nous partons à la campagne... C'est-à-dire que nous écouterons d'abord la prédiction de la sibylle de Panzoult. D'accès quelque peu difficile, l'agrément du site récompense les efforts. M. Saulnier nous évoque comment Panurge, cherchant à se marier sans courir le risque d'être trompé par sa femme, demande à la vieille sorcière quelles sont ses chances (III, 17). Puis lecture fut faite de ce texte célèbre.
Nous traversons L'Ile-Bouchard, près de laquelle demeurait Her-Trippa, astrologue à qui Panurge est venu poser la même question (III, 25).

Et nous arrivons à Seuilly pour déjeuner. Nous nous confions à un restaurateur vigilant dans sa fonction de sommelier, qui nous servit, comme il se doit, des tripes et des fouaces de Lerné.

Des fouaces à la Guerre picrocholine, ii n'y a qu'un pas. Nous nous mettons donc en campagne sur le terrain des opérations : Lerné, capitale de Pichrocole, l'abbaye de Seuilly ou Frère Jean se défendit si bien, le château du Coudray-Montpensier, La Roche-Clermault, place-forte de Gargantua où Picrochole fut défait : tout est là sous nos yeux. Il n'y a qu'à suivre le déroulement du combat, qui d'ailleurs ne semble pas très orthodoxe à M. le général Pigeot. Mais l'imagination de Rabelais était peu embarrassée de ces détails.

Puis c'est la Devinière, maison de campagne des Rabelais, à défaut d'être la maison natale de Maître François. Cette maison du XVe siècle renferme un musée rabelaisien d'une richesse incomparable, tant par les documents que par l'iconographie et les éditions : on peut voir par exemple une édition de Rabelais illustrée par Dubout.
L'étape suivante nous mènera à Fontevrault. Avant de visiter la célèbre abbaye, M. Saulnier évoque le passage (III, 34) où Rabelais, à propos de cette abbaye féminine, parle de sa conception psychologique de la femme ; il reprend la tradition du Moyen Age et dit que la femme est un être faible, qu'il faut protéger contre lui-même et qu'il ne faut pas brusquer.
Enfin la dernière étape sera le château de La Villaumaire, près de Huismes, aux environs duquel demeurait le vieux poète Raminagrobis qui est à l'article de la mort ("cejourd'huy, qui est le dernier et de may et de moy" - III, 21), et qui, lui non plus, n'apprendra pas grand-chose à Panurge, quant à son mariage.

Journée bien remplie, profitable, dont les soixante-quinze participants ont fait la réussite par leur bonne humeur et dont M. Saulnier a fait le succès, grâce à son érudition toujours vivante et précise. Chacun a pu saisir d'une façon parfaite quel avait été, pour employer le titre du dernier livre de M. Saulnier, Le Dessein de Rabelais.



Dimanche 8 juin 1958
LE BERRY LITTÉRAIRE


Le samedi soir, à la salle Hardouineau, avait lieu la présentation de la sortie du lendemain. M. Boudet montra d'abord que le choix de nos auteurs (Alain-Fournier, Charles-Louis Philippe, Marguerite Audoux et Jean Giraudoux) s'expliquait non seulement par une unité géographique, mais par une unité vivante, car tous ces auteurs se sont connus ; ils ont connu les œuvres de chacun et ont été amenés à présenter dans des revues les œuvres de l'un ou de l'autre.

M. Clément Borgal précisa les lieux qui devaient permettre de retrouver Alain-Fournier lui-même et les descriptions qu'il a faites dans Le Grand Meaulnes. M. Jacques Boudet évoqua Marguerite Audoux, auteur de Marie-Claire, bien méconnue de nos jours, qui fut un écrivain très honoré de son temps. Née en 1863 à Sancoins, fille naturelle d'un enfant trouvé qui s'appelait Don Quichotte (sic) et d'une journalière, Mme Audoux, elle fut bientôt orpheline et se plaça comme bergère. Puis elle partit à Paris, s'établit couturière et retrouva Philippe qui l'introduisit dans les milieux littéraires. Toujours très pauvre, ses œuvres sont autobiographiques. Elle introduit dans la littérature un accent nouveau, très frais, très pur. Son œuvre est une confession, une rêverie bucolique.

Quant à Charles-Louis Philippe, c'est lui qui introduisit dans la littérature française la pauvreté, peinte par un véritable pauvre. Ce ne fut pas un autodidacte, mais un raté. Il avait horreur des mathématiques ; mais ses succès scolaires le firent orienter vers la classe de mathématiques spéciales. Bien entendu, jamais les portes de Centrale, ni de Polytechnique, ne s'ouvrirent devant lui. Revenu à Cérilly, dans la maison de son père, le sabotier du pays, souffre les quolibets des envieux ravis de voir cet ancien brillant élève dans la pauvreté et la souffrance morale. Il partira à Paris, sera piqueur au service de l'Hôtel de Ville, écrira successivement Bubu de Montparnasse, Le Père Perdrix, Marie Donnadieu, La Mère et l’Enfant, et mourut à 35 ans. M. Boudet lut l'évocation de sa mort et de ses obsèques, extraite du Journal de Gide.

Enfin M. Raimond raconta "les enfances" Giraudoux. Et d'abord à Cérilly, puisque la maison du percepteur, M. Giraudoux père, se trouvait juste à côté de celle du sabotier Philippe. C'est là que nos deux auteurs se connurent. La jeunesse de Giraudoux fut studieuse : il se présente comme un grand travailleur, se levant à cinq heures, ne prenant jamais de récréation. Il n'en fut pas moins assez espiègle, aussi bien à l’école primaire de Pellevoisin qu'au lycée qui porte maintenant son nom, à Châteauroux, où il fut interne de 1983 à 1900. Il évoque sa jeunesse dans Adorable Clio, Simon le Pathétique, Provinciales. Mais il faut compléter ce que Giraudoux nous dit de lui-même par les souvenirs d'un de ses condisciples, Aucuy, qui cependant désire parfois se faire valoir aux dépens de Giraudoux. Celui-ci ne fut pas toujours premier : il laissa de temps à autre cette place à Aucuy. Grand sportif, Giraudoux était toujours premier aux courses à pied, buvait ensuite un peu de vinaigre pour se faire les muscles (sic) et se frictionnait de la tête aux pieds avec de l'eau de Cologne. Il ne fut pas de l'espèce des "petits saints", car il obligeait un professeur sans autorité à marcher entre deux lignes tracées à la craie sur le plancher de la classe et envoya à l'École Universelle les thèmes latins de son professeur de seconde, lequel n'obtint jamais plus de 8 sur 20. M. Raimond nous lut ensuite une copie de Giraudoux faite en seconde et dont nous verrons le manuscrit le lendemain au cahier d'honneur du lycée.

Le dimanche matin, à 7 h. 30, l’autocar et sept voitures particulières prenaient le départ pour aller retrouver les auteurs sur les lieux où ils ont vécu.


Le premier arrêt se fit à La Chapelle-d'Angillon, où M. Clément Borgal montra la maison natale d'Alain-Fournier, celle des grands-parents maternels Barthe et évoqua ce qui avait disparu : le régiment de pots de fleurs, le petit pont de planches. Le monument aux Morts porte le nom d'Henri Fournier (le vrai prénom). Puis, après un passage devant l'école où M. et Mme Fournier ont enseigné, devant l'église où il fut baptisé, on vit le château de Béthune que, toutefois, il ne vit pas beaucoup et qui n'a pas plus de raison qu'un autre d'avoir servi de modèle à celui du Grand Meaulnes.
Le second arrêt se fit à Nançay, devant un bazar que le jeune Fournier vit comme un "très grand magasin", où demeurait l'oncle Florent (le Florentin du livre). Fournier y passait ses fins de vacances.
Un arrêt ensuite au jardin de l'évêché de Bourges. C'est là que Fournier rencontra Jeanne, sa première maîtresse, qui habitait Bourges, et avec qui il partagea une admiration pour l'œuvre de Marguerite Audoux. Elle s'appellera Valentine dans le roman.
Tout en satisfaisant aux contingences matérielles en déjeunant au milieu de la forêt de Tronçais, à Saint-Bonnet-de-Tronçais, les intermèdes culinaires permirent d'évoquer cette forêt et son historien, le philosophe Jacques Chevalier,
Puis ce fut l'arrivée à Cérilly où eut lieu la visite de la maison de Charles-Louis Philippe sous la conduite de l'administrateur du musée qu'on y a établi. La petite chambre, décrite par Gide, l'atelier du sabotier, les lettres de Philippe pleines de sensibilité mêlée d'humour, amenèrent un vif désir de connaître davantage cet auteur trop peu apprécié. Puis ce fut le pèlerinage au cimetière où le monument familial est surmonté d'un buste de Bourdelle.
L'étape suivante fut Épineuil-le-Fleuriel, le Saint-Agathe du roman, du nom d'une colline des environs, où M. Fournier-Seurel enseigna. Il s'offrit aux regards "une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l'extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers la gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs". Puis la lucarne où le jeune Fournier avait une vue très dégagée sur la campagne. Plus loin, le chemin de la Vieille-Planche mène aux Petits-Coins, "un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands". C'est dans ce quartier que demeurait La Muette, la couturière de Millie. Une paysanne dit avoir bien connu celle qui servit de modèle au personnage de Fournier.
La dernière halte se fit au lycée Jean-Giraudoux de Châteauroux où nous fûmes reçus par le proviseur et le censeur. M. Raimond lut des textes très évocateurs où Giraudoux raconte ce que fut son internat à Châteauroux, textes tirés d'Admirable Clio et de Simon le Pathétique. Il rappela ce qu'y fut la vie de travail, de sport, d'espièglerie de Giraudoux dans ce lycée, tournant autour des piliers de la cour pour échapper aux regards du surveillant et pouvoir travailler même pendant les récréations... Puis le proviseur montra les copies de Giraudoux inscrites au cahier d'honneur de l'établissement, évoquant aussi un auteur contemporain, René Johannet, et un grand universitaire, André Bridoux, qui eurent aussi les honneurs de ce cahier.

Journée chargée, mais enrichissante, puisque grâce à nos conférenciers, il fut possible d'améliorer la connaissance que l'on avait de deux auteurs appréciés, mais surtout d'acquérir la connaissance de deux auteurs qui méritent mieux que l'oubli ou le sommeil dans lesquels on les tient.

c.r. Michel Adam



Dimanche 24 mai 1959
AU PAYS DE BALZAC


Cette excursion a été dirigée par M. Pierre-Georges Castex, professeur à la Sorbonne. "Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine. Je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert ; je l'aime comme un artiste aime l'art" : cette phrase de Balzac, qui se trouve dans Le Lys dans la Vallée, explique le sens de cette excursion. Sous la conduite érudite et bienveillante de M. Castex, honorés de la présence de M. le Préfet et de Mme Holveck, nous sommes partis sur les traces de Balzac, éveillés déjà au travail balzacien par la belle conférence donnée par M. Castex, le samedi soir. Balzac venait se reposer et travailler en Touraine ; il disait qu'elle lui rendait son cerveau. Aussi rien d'étonnant à ce qu'on puisse y retrouver des sites, des demeures qui ont fait la gloire de quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres — mais il faudrait d'abord pouvoir en évoquer le climat, si bienfaisant par sa douceur.


La première étape du voyage fut Vendôme où la réception fut assurée par M. le proviseur du lycée qui avait convié, pour diriger notre visite, M. le chanoine Gaulandeau, archiviste départemental. C'est dans le lycée actuel, qui était à l'époque un collège tenu par les Oratoriens, que Balzac fut élève de 1807 à 1813. La salle des Actes, où nous fûmes reçus, comportait divers documents : la copie d'une lettre à sa mère, le registre des inscriptions où figurait son nom, des textes précisant que, si ses résultats en mathématiques n'étaient pas brillants, on lui accordait toutefois un caractère doux et des dispositions heureuses. Il est vrai qu'il aura un accessit de latin. Les cours n'ont guère changé depuis Balzac et on peut voir un platane, dans le parc, qui fut planté en 1859. On peut voir aussi une salle de mathématiques évoquée dans un dessin du temps de Balzac, l'hôtel du Saillant avec une tourelle qui servait à enfermer les mauvais élèves et où Balzac avoue aussi, dans la lettre à sa mère, qu’il est allé à "l'alcôve", une "prison" réservée aux plus petits, et dont les portes à claire-voie donnaient directement sur les dortoirs. Bien entendu l'œuvre de Balzac évoquée par ce collège est Louis Lambert, dont le titre est emprunté au nom d'un de ses condisciples, Louis-Lambert Tinant. A Vendôme aussi, Balzac a qualifié d'un des plus beaux hôtels de Vendôme une demeure sise 5 rue Guesnault, dont la fenêtre de droite du premier étage est murée, ce qui lui aurait donné l'idée de situer dans ce décor l'histoire d'amant emmuré de La Grande Bretèche.
L’étape suivante fut Vouvray, où le syndicat des Voyageurs de commerce fit élever une statue au héros d’un roman balzacien, L'Illustre Gaudissard, bien que celui-ci ne pût utiliser sa faconde pour placer ses articles de Paris ; la réussite des Tourangeaux fut telle qu’au contraire Gaudissart dut acheter plusieurs pièces de vin.
Puis arrêt au château de Moncontour, joli château restauré avec goût après l’incendie de 1942. Balzac avait voulu acheter ce château pour s’y installer avec Mme Hanska. Avant de le présenter d’une façon enthousiaste à celle qui sera peu de temps seulement sa femme, il en a fait une description élogieuse dans La Femme de trente ans. C’est d’ailleurs dans ce même roman que Balzac décrit la splendeur du paysage : les sinuosités de la Cisse "qui se roule comme un serpent argenté dans l'herbe des prairies auxquelles les premières pousses du printemps donnaient alors les couleurs de l'émeraude. A gauche, la Loire apparaît dans toute sa magnificence. Ça et là, des îles verdoyantes se succèdent dans l'étendue des eaux comme les chatons d'un collier... A travers le tendre feuillage des îles, au fond du tableau, Tours, comme Venise, semble sortir du sein des eaux."
Puis c'est l'évocation de L'Excommunié, roman situé dans le monde de la féodalité qui met en scène le fief de Rochecorbon et celui de Marmoutier. La lanterne de Rochecorbon est le dernier vestige de ce domaine. Par les embrasures, on pouvait surveiller toute la campagne environnante. L'abbaye de Marmoutier, où Balzac situe la cérémonie de l'excommunication, montre encore des tours qui manifestent sa splendeur passée.
L'arrêt à Tours, au chevet de la cathédrale Saint-Gatien, si aimée de Balzac, permet d'évoquer Jane la Pâle où l'auteur décrit déjà la maison attenante au cloître, ainsi que l'aspect mélancolique du quartier. "Empreinte de la couleur sombre qui lui ont léguée les siècles, la cathédrale de Saint-Gatien est environnée de grands bâtiments aussi noirs que les ans nombreux qui soutiennent sa grande nef et, à l'endroit où, derrière l'abside, les arceaux se réunissent et abondent, comme pour protéger le tabernacle, se trouve une place morne et silencieuse. L'herbe y croît entre les pavés ; elle est presque toujours déserte". Mais il y avait un problème à résoudre : où situer la maison du Curé de Tours, rue de la Psalette. Il faut ici rejeter la tradition, expliqua M. Castex. La maison qui correspond à la situation précisée par Balzac doit être attenante au cloître. Il ne peut donc s'agir de la maison du XVIIIe siècle qui, certes, a l'ampleur souhaitable, mais ne saurait faire corps avec la cathédrale.
Nous n'évoquerons le repas, pris à Monts, que pour dire que l'entrée constituée par les rillettes de Tours permit la lecture d'un texte du début du Lys dans la Vallée où Balzac célèbre cette « brune confiture ».
Le centre de cette évocation était, bien entendu, le château de Saché, où Balzac vint souvent, de 1829 à 1837, séjourner chez M. de Margonne, à la fois pour se reposer des fatigues de la vie parisienne et pour travailler. Il y écrivit quelques-uns de ses chefs-d'œuvre et y situa l'action du Lys dans la Vallée, organisant la disposition des demeures à partir d'une des fenêtres de la propriété. Ainsi Frapesle, c'est Valesne ; Clochegourde c'est la Chevrière pour l'emplacement et la ferme de Vonne pour la description. Saché, c'est d'abord le salon où M. de Margonne conviait quelques amis à qui Balzac réservait la primeur des pages qu'il venait d'écrire, s'appuyant à la cheminée ou marchant dans cette vaste pièce de dix mètres sur dix mètres. La salle à manger fut moins fréquentée par Balzac, car il travaillait tout le jour et se faisait monter quelque nourriture dans sa chambre qu'il avait choisie lui-même et qu'il qualifiait de "cellule de moine". Cette chambre possède encore la table de travail, le fauteuil, le lit de bois, peint en gris, dans l'alcôve ; le massicot pour couper le papier et surtout le moulin à café pour préparer le breuvage qui enflammait son imagination. On peut remarquer encore dans le château de nombreux documents balzaciens, des portraits de l'hôte de M. de Margonne, de ses amis et des moulages des personnages de la Comédie Humaine. On comprend facilement à quel point Balzac devait se plaire en ce lieu ; il en a écrit ceci, dans Le Lys dans la Vallée : "Mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est endolorie. Aussi plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus et ce je ne sais quoi de mystérieux épandu dans son vallon solitaire".
Un arrêt devant le château d'Azay-le-Rideau, "diamant taillé en facettes, serti par l'Indre, monté sur pilotis masqués de fleurs", permet d'évoquer d'abord cette vallée de l’Indre que Balzac aimait tant et qu'il a décrite avec tant d'amour et de rappeler la proximité du château de Rochecotte où la nièce de Talleyrand, la duchesse de Dino, a reçu, en 1836, en présence du diplomate octogénaire, l'auteur du Lys dans la Vallée ; entrevue assez froide de la part de la duchesse qui retint toutefois Balzac à dîner.
La dernière étape était la Grenadière, près de Tours, à Saint-Cyr-sur-Loire. C'est dans ce pays que Balzac fut mis en nourrice et c'est à la Grenadière qu'il vint abriter son amour avec Mme de Berny. C'est une maison qu'il a aussi envisagé d'acheter. Mais on doit y évoquer surtout un roman de Balzac qui s'appelle précisément La Grenadière, où la demeure est décrite et où se trouve racontée la promenade que l'héroïne, Mme Willemens, faisait jusqu'au pont de Tours. Grâce à l'amabilité de la famille de son propriétaire, il fut possible de visiter quelques salles aménagées avec goût dans le style 1830.

En quelques mots, M. Boudet remercia vivement M. Castex de son érudition et du plaisir qu’il nous avait fait de bien vouloir diriger cette excursion et se félicita de l'atmosphère agréable de cette journée, souhaitant qu'elle ait été aussi une invitation à relire Balzac. C'est dans ce paysage de Touraine que Balzac apprit "le sentiment du beau", il nous le dit lui-même. C'est donc là qu'il fallait aller chercher la source de l'oeuvre balzacienne.

c.r. Michel Adam



Dimanche 19 juin 1960
LA BEAUCE LITTÉRAIRE


L’excursion devait conduire sur les pas de Jules Lemaître (sous la direction de M. Vannier, conservateur du Musée de Beaugency), du Zola de La Terre (sous la direction de M. Boudet), de Marcel Proust (sous la direction de M. Raimond) et de Péguy (sous la direction de M. Adam). Le samedi soir, MM. Boudet et Raimond ont présenté l'excursion pour dégager les thèmes principaux retenus par des auteurs qui se sont attachés — et en raison de leur appartenance familiale et par goût — à une région qui semblait peu faite pour faciliter la création artistique.


Le lendemain, à Beaugency, M. Vannier, conservateur du Musée Dunois, évoque Jules Lemaître. Présentation vivante, car chaque souvenir était accompagné de la référence à un portrait, à un document, comme cet admirable cahier d'écriture qui nous fut montré.
Puis, à Tavers, c'est la maison d'école où enseigna le père de Jules Lemaître et où celui-ci passa ses années d'enfance, le cimetière, et la propriété possédée par notre auteur. Sept ans après les manifestations du centenaire, nous avons pu revivre sur place un auteur à ne pas tant négliger.
Quittant les lieux où vécut Jules Lemaître, ce coteau de Tavers qu'il a tant aimé et qu'il a chanté en des vers délicats et émus, sinon toujours poétiques, l'expédition se rendit à Romilly-sur-Aigre, aux confins de la Beauce et du Perche. Pour situer l'action de son grand roman du monde paysan, Zola avait hésité entre la Bretagne, la Sologne et la Normandie. Il finit par se décider pour la Beauce, et c'est ainsi que Romilly est devenu le Rognes de La Terre. Il est intéressant d'étudier sur les lieux le travail de l'écrivain ; on voit comment le théoricien du naturalisme et du roman expérimental, après une enquête minutieuse sur le terrain, partout d'une consciencieuse documentation, a sollicité et transformé la réalité : il change l'orientation du village, il le resserre autour du pont de l'Aigre, il supprime tout ce qui n'est pas du monde paysan ; et il aboutit à cette transfiguration du réel qui fait de La Terre moins un roman réaliste qu'un vigoureux poème épique, le poème de la fécondité, du travail, de la nature, de la vie. Les lectures faites sur place ont montré comment ce roman si souvent décrié, qui, en son temps, attira à Zola tant de cruelles attaques, a pris finalement ses véritables dimensions, celles d'une grande oeuvre d'art. Par lui, la Beauce a suscité le plus bel hymne à la terre de notre littérature, des "Géorgiques" qui, pour ne pas être virgiliennes, n'en ont sans doute que plus de vérité et de grandeur. Ce sont tous ces aspects qui nous furent présentés par M. Boudet.
Après Zola, Marcel Proust. Certes, le ton change. C'est le pèlerinage toujours émouvant que celui d'Illiers-Combray. Nous avons pu y évoquer les souvenirs du jeune Marcel qui venait y passer ses vacances, de tante Léonie et de Françoise, dans la maison que la petite fille de Madame Anizot a mise à la disposition des amis de Proust. M. Larcher, le président de cette Société, nous a fort aimablement accueillis dans le jardin par où entrait Swann, après avoir fait tinter la petite clochette au son criard. Puis nous avons pu, à notre gré, errer dans la maison dont Proust a fait revivre les différentes pièces au début de son roman : la salle à manger que les belles boiseries rendent sombre et qui évoque bien l'image d'une existence paisible et douillette ; la cuisine où officiait Françoise, au milieu de tous ses ustensiles, "commandant aux forces de la nature" ; la chambre de tante Léonie, où la table, la commode, l'eau de Vichy ont repris la place qu'elles occupaient quand Marcel goûtait à la madeleine que sa tante trempait dans son infusion ; la chambre de Marcel, où nous avons évoqué le souvenir d'une soirée d'angoisse où l'enfant a obtenu que sa mère vienne passer la nuit près de lui, lisant à son chevet François le Champi. Après Combray, nous avons évoqué, au Pré Catelan, le "côté de chez Swann", vers Tansonville et Méréglise et, dans le raidillon de Tansonville, nous avons lu la célèbre page sur les aubépines et évoqué la première rencontre avec Gilberte.
Au retour, une halte à Montboissier, où Chateaubriand est venu en 1817 pour composer le troisième livre des Mémoires d'Outre-Tombe, nous a permis d'apprécier, dans un décor encore grandiose, une belle page déjà proustienne d'inspiration. C'est M. Raimond qui assurait toute cette partie du programme.
Enfin, un arrêt à Lignerolles permit d'évoquer le moulin cher à Louis-Joseph Soulas. On y parla aussi de Péguy. Attaché à la Beauce, si proche d'Orléans et qu'il traversa pour accomplir ses pèlerinages à Notre-Dame de Chartres, Péguy y puisa plusieurs thèmes de son inspiration ; sa poésie dégage du vécu, du matériel un sens spirituel : les blés ne peuvent que favoriser cela. La terre qui est le thème de la fécondation, la prière qui se fera dans la cathédrale, sa "résidence", la Vierge Marie, "Dame de Pauvreté séante en Beauce" : ce sont tous ces thèmes que l'on retrouve dans certains des Quatrains et surtout dans la Présentation de la Beauce à Notre-Dame, dont quelques pages furent lues par M. Adam.

Honorée de la présence de M. le préfet Holveck, et sous la présidence respective de M. Germain Martin et de Mme Deschaussées, cette promenade fut dans la tradition de toutes ces promenades : l'érudition n'y fut pas ennuyeuse, l'atmosphère fut des plus sympathiques.



Dimanche 18 juin 1961
LE VALOIS LITTÉRAIRE


Favorisée par un temps splendide et animée par une cargaison d'universitaires qui se pensaient déjà en vacances, cette promenade connut le succès le plus vrai, chacun d'entre nous devant garder longtemps, au meilleur de soi, la trace des impressions profondes nées de ces lieux que Rousseau, que Nerval, que Péguy ont à jamais marqués de leurs grandes présences.


Partis — car et voitures combles — à 8 heures de la place Sainte-Croix, nous devions d'abord, après Malesherbes, nous arrêter à Milly-la-Forêt, pour la chapelle Saint-Blaise-des-Simples. Trapue et close comme un poing, charmante avec son naïf petit jardin botanique, elle s'ouvrit à nous pour nous proposer son ornementation linéaire, due au pinceau léger et généreux de M. Jean Cocteau, "de l'Académie Française", comme il nous a été spécifié — lequel, qu'il ait à cerner les pouvoirs de la Belladone, le surnaturel de la Résurrection, la douleur de Christ en croix ou le mystère de tout Chat, signe — sans le vouloir ? — toutes ces figures de ses magies faciles, dans l'instant reconnues, mais toujours opérantes…
Plaines opulentes, maisons puissantes, bourgeois dominicaux, voici Meaux, assise sur ses richesses enfouies. Nous pénétrons dans la verte douceur de l'Evêché et, face à la noblesse horizontale de l'édifice, près du bassin aux poissons rouges, M. Adam, avec une ferveur contenue, mais nourrie de textes et de dates, nous révéla quelques aspects du comportement épiscopal de Bossuet. Lequel paraît avoir mené, dans l'ordre temporel, une très efficace politique d'indulgente compréhension quant au caractère modéré des exercices de conscience à demander à un petit peuple d'ouailles aux vertus mesurées ; et un non moins efficace combat, aux allures très régaliennes, quant à l'obéissance à lui due par la remuante troupe de ses propres religieuses. Puis — privilège rarissime — devant la mince allée de cyprès où l'Aigle se méditait, on nous ouvrit le "pensoir", urne vide, cellule nue, où la légende veut qu'aient pris naissance ces envolées célèbres qui continuent de se développer dans toutes les mémoires. Le temps, hélas ! compté, dont nous disposions ne nous permit pas de visiter le Musée, tout entier voué à la mémoire de notre Illustre. Mais, pénétrant dans la cathédrale, nous nous y recueillîmes d'autant mieux sur sa tombe que l'on venait de nous conter sa mort…
N'étant pas des esprits purs — et Midi le Juste étant depuis longtemps passé — nous échouâmes dans une petite auberge du Valois où, coupablement, nous nous éternisâmes… Après quoi ont commencé les grands moments de cette journée.
A travers des nationales encombrées de Parisiens, nous parvînmes à Ermenonville. M. Raimond y évoqua pour nous le temps de Jean-Jacques et nous apprit comment M. de Girardin, de sa propre volonté et fort de ses vastes ressources, créa en pleines landes ce paysage artificiel plus vrai que nature : collines élevées à la pelle, plans d'eau soustraits aux profondeurs, végétations démesurées sous les frondaisons desquelles, dans une lumière d'aquarium, d'habiles fausses ruines donnent inépuisablement à rêver. Réussite telle que Jean-Jacques s'en pâmait, demandait à toucher d'aussi vrais arbres… Sa mort aussi nous y fut dite, et la tombe vide d'Ermenonville, solitaire devant les eaux dormantes, remua tels d'entre nous plus profondément que ne l'avait fait le tombeau réel du Panthéon. Ermenonville, lieu aux syllabes chargées d'une mélancolie puissante et douce, nous emportons avec nous, dans le souvenir même du génie qui t'aima, ce charme travaillé de temps qui plane sur toi, entre le silence des eaux et le haut murmure des feuilles.
Bientôt ce fut, tout près, Châalis, riche en souvenirs et en documents rousseauistes, et dont nous nous contentâmes (nous gorgeant de sorbets) de saluer de loin la ruine emphatique, avec un petit clin d'oeil amical du côté du cher Hubert-Robert…
Ensuite, dans l'après-midi déclinant, sous un immobile ciel d'orage, nous fut offert le Domaine du Rêve : Mortefontaine, où fut enfant Nerval. Une lumière étrange y baignait, "nervalienne" sans doute, mais de qualité indéfinissable. La "verte obscurité solennelle des bois" nous enveloppait de ses sortilèges, coulait le long de ces vallonnements féminins qui venaient doucement se mourir dans les eaux calmes, inclinant au songe, devenu la pente naturelle de chacun de nous — faisant se lever les ombres délicates de ces figures à jamais enchantées qui ont eu nom Sylvie, Adrienne, Emérance. M. Henri Lemaître, docteur-ès-lettres et nervalien éminent, en qui s'allient l'irréfutable érudition et les prestiges d'une langue toute de pureté nuancée, nous y évoqua l'enfance de Nerval, et ces étonnantes kermesses nautiques, au cours desquelles dérivaient sur les eaux de Mortefontaine de lentes barques de villageois endimanchés. Nous regagnâmes notre car, tout alentis, avant la dernière halte à ce qui devait être le dernier gîte d'étape de notre cher Péguy.
Sur la petite route de Villeroy, en pleins champs, au coeur de cette Ile-de-France dont les courbes lointaines lui faisaient tant plaisir, au pied de la croix qui lui est dédiée, M. Boudet, non sans émotion, nous relata les circonstances de la mort du lieutenant Charles Péguy. Nous avons vu l'endroit précis où il est tombé — l'endroit précis où repose sa forme charnelle. Et il nous furent lus dans le silence requis, cependant que tombait le soir sur la plaine, quelques vers parmi les plus beaux qui aient jamais été écrits : ceux de la Résurrection des morts, ceux où il est parlé des ces "anciens lilas dans les vieilles venelles…"

Et, la nuit venue, remontés, redescendus, de pots en chopes et de chopes en car, nous avons regagné Orléans.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 16 juin 1963
SUR LES TRACES DE COLETTE ET DE ROMAIN ROLLAND


Donc, dimanche matin (sonnaient huit heures, il faisait beau), entre cathédrale et Institut, un car empli d'endimanchés bavards et fleurant bon la violette… universitaire, se mit à ronronner et, suivi d'une impressionnante mais docile théorie de voitures particulières, virant doucement, s’élança à travers mails et banlieues vers la verte Puisaye, où l'Association Guillaume-Budé et les Amis de la Bibliothèque avaient rendez-vous avec le souvenir de Colette et de Romain Rolland.


Abandonnant la Loire, nous arrivâmes à Châtillon-Coligny, première halte. Là, devant l'église silencieuse, M. Jacques Boudet évoqua la grande Colette et son ascendance originale — nous révélant tout à trac que l'intempérante chevelure et le fameux accent bourguignon tireraient leur origine d'une pinte de sang noir dont l'un des grands-parents "quarteron" serait le responsable insolite (mais innocent). Remontant les rues hautes, après une halte devant la maison perdue des parents de Colette et devant celle, symétrique et triste, de feu le docteur Achille Robineau, l'un de ses frères, nous nous haussâmes jusqu'au cimetière, jusqu’à la tombe "Colette Robineau" — tombe pauvrement minérale, où pas le moindre frémissement d'herbe verte ne vient témoigner de la connivence profonde de Colette avec le monde végétal — tombe où dorment côte à côte Sido et son beau percepteur, le capitaine à la jambe de bois…
Après quoi, ce fut l'ensevelissement dans la verdure, à travers un adorable paysage féminin, tout de courbes tendres et de tendres déclivités, et, après l'arrêt devant l'imposant et clos château de Saint-Fargeau — où nous rejoignirent Mme Deschaussées, présidente des Amis de la Bibliothèque, et M. Germain Martin, président de l'Association Guillaume-Budé — ce fut l'arrivée au berceau de Colette, Saint-Sauveur-en-Puisaye, dominical et doux. M Boudet nous y mena de la maison natale toute de guingois — et dont nous découvrîmes par raccroc "le jardin d'En-Haut et le jardin d'En-Bas" — à l'église, où nous cherchâmes en vain le banc de Sido sous une chaire absente, et à l'école de filles, ombreuse à plaisir. On nous y lut, en rapport avec les lieux mêmes que nous respirions, quelques pages pulpeuses de Colette, riches d'épithètes charnues, riches de la longue nostalgie d'une enfance, des parfums d'une terre perdue — riches surtout de son immense amour lucide pour Sido, Et les petits garçons du crû écoutaient, en rond et bouche bée…
Midi le Juste depuis longtemps déchu, vint le gîte d'étape et de restauration : Druyes-les-Belles-Fontaines, dont nous avons admiré par la suite — solitaire, immense, aboli, préservé — le château féodal d'où l'on découvre, vaine maquette, le petit village aux tuiles déjà de Bourgogne, serré autour de son exquise église du XIIe siècle, avec partout de l'herbe, avec partout de l'eau. Halte donc de réconfort et de reprise de soi ; il y fut longtemps mangé, bien bu (l'Irancy coule à flots non loin de là) et démesurément devisé.
Nous quittâmes ce joli lieu vers cinq heures et Clamecy enfin nous absorba. Après un moment d'hébétude devant l'atroce Notre-Dame-de-Bethléem (de style byzantino-cimentin) et une visite contrariée à la vraie chapelle des évêques de Bethléem qu'un hôtel en ses flancs recèle ravissante, nous nous vouâmes à Romain Rolland. Pris en mains par le spécialiste local de notre homme, au cours d'exposés itinérants et mesurés, où la modestie le disputait finement à l'autorité, nous passâmes de la maison supposée de Colas Breugnon au lycée qui vit tout petit le père de Jean-Christophe et à la maison-forteresse où il naquit en 1866. C'est au lycée, devant des fresques maladroites inspirées par les grandes scènes du roman, que M. Lingois, avec cette chaleur qui est d'abord sympathie, nous lut allègrement quelques pages vigoureuses du Colas Breugnon, bien sonnantes et bien drues, et d'où émanait comme l'odeur de cette herbe grasse que nourrit le Beuvron tout proche.

Il était temps de songer au retour et, à travers feuillages et rus, de regagner la cité. Ce que nous fîmes sagement — non sans une halte suprême à Briare, où, en l'honneur de nos deux illustres, furent encore vidés quelques chopes et gobelets. A Orléans, le soir n'en finissait pas de mourir sur la Loire.  

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 14 juin 1964
AU PAYS DE GEORGE SAND


Comme il y a dix ans. M. Jacques Boudet, professeur de Première Supérieure au lycée Pothier et directeur adjoint du Collège littéraire universitaire, avait présenté la veille aux participants la promenade en nous donnant envie de relire les œuvres de la "Bonne Dame de Nohant" et en particulier l'admirable Histoire de ma vie.  Le matin du dimanche 14 juin, comme chaque année au solstice d'été, un car flamblant neuf, suivi des voitures fidèles des non-grégaires, emportait toute une cargaison d'amis des lettres vers le sud — vers les paisibles et toujours préservés pays du Cher — vers le souvenir d'Aurore Dupin, baronne Dudevant, dite George Sand. Déjà, la veille, M. Jacques Boudet nous avait introduits à cette promenade par une causerie pleine de saveur, de références et de sourires. Et c'est sous sa houlette savante — mais enrubannée de gentillesse — que l'excursion allait se dérouler (et aussi sous un ciel dont l'inconstance et les larmoiements donnaient déjà le ton de l'époque que nous allions ressusciter). Droit nous filâmes sur Vierzon le long, et le triste Issoudun. L'herbe était verte, le ciel bas, les vaches indécises, les bourgs pleins de communiants, les foirails frémissants d'oriflammes et les nationales de plus en plus étroites. Nous approchions du centre de gravité de la France.


Et ce fut Saint-Chartier, sous une pluie ténue, au seuil de la "Vallée Noire". Saint-Chartier : la paroisse où l'enfant Aurore que l'on ramenait ensuite à Nohant à cheval allait au catéchisme, où, tout contre le vieux château ruiné, le long des douves aujourd'hui comblées, on jouait et on pique-niquait avec les gamins du bourg, où l'écrivain a situé l'action des Maîtres-Sonneurs.
 Deux kilomètres de plus, et Nohant nous était donné. Ce fut un ravissement général : la découverte d'un charme. La petite place d'abord, couvée d'ormes vénérables qui virent tout ce que nous venions revivre (lieu délicieux, qu'hélas déshonoraient des automobiles et des électricités). Puis la petite église basse du XIIe siècle dans l'adorable naïveté de son élan retombé, où eurent lieu les funérailles de George Sand. Ensuite le cimetière, sous la pluie, où notre "grand homme", pour parler comme Flaubert, repose parmi les siens, sous l'amitié d'un if géant abandonné à sa nature. La "Demeure" enfin… La "Demeure", c'est ce château de Nohant auquel le nom de "Domaine" eût tellement mieux convenu. C'est cette maison Louis XVI, simple et profonde, où George Sand vécut son enfance, son adolescence, sa vie de jeune mariée et de jeune mère, ses vacances de femme mûre et sa vieillesse généreuse — cette maison où il a brillé beaucoup d'esprit et flambé tant d'ardeurs — cette maison où Chopin passa huit étés consécutifs placés sous le signe de l'Amour, de la Musique et du Théâtre (mais où jamais ne vint Musset que fréquentèrent — quelle brochette ! — Liszt, Marie Dorval, Théophile Gautier, Tourgueniev, Lamennais, Delacroix, Arago, Fromentin, Balzac, Mérimée, Flaubert, Dumas fils, et jusqu'au prince Jérôme Bonaparte…. Maison si peu musée (bien qu'on allât dans deux jours l'inaugurer telle !), encore tout habitée, et en laquelle surtout émeuvent les témoignages d'un art de vivre aujourd'hui perdu, où s'alliaient, dans la lenteur et la répétition des jours, l'intelligence, le goût du bonheur, le sens de l'époque et les agréments d'une aisance mesurée et harmonieuse. Je pense à ce grenier plein de laisser-aller et de commodités, à cette haute cuisine où le "fonctionnel" avait l'honnêteté joyeuse et la simplicité du chêne, des cuivres et des noix, à cette salle à manger à la table toujours dressée pour des convives à jamais en allés, mais dont le bristol illustre signe chaque couvert… Délicieuse demeure. Un guide expéditif et égrillard, à la voix herbeuse, nous en fit les honneurs, détaillant avec délectation la généalogie compliquée, polono-royale et superbe de débordements, de celle qui fut l'âme ardente de ces lieux.
Mais le Poète l'a dit : "Force reste toujours aux preuves de la vie". Il était 13 h 30 et, escamotés Vicq et Corlay, perles de la Vallée Noire, nous nous séparâmes, d'un coup, de Nohant pour nous engloutir, tant faim et soif avions, dans le restaurant de La Châtre élu par M. Lingois, organisateur zélé de cette randonnée. On y mangea si bien, on y but si bon, on y parla si dru qu'on s'y attarda incongrûment, sans pour autant se dérober à la visite d'une proche tour-musée où, innombrable, le beau visage de la Dame de Nohant nous regardait de ses yeux lourds.
Nous repartîmes et longeâmes le château de Montgivray, où George Sand eut maille à partir d'abord avec un demi-frère qui avait l'illégitimité irascible, puis avec son gendre, le fantasque sculpteur Clésinger.
Passé Montgivray, la seconde merveille du voyage nous fut offerte symétrique et minérale — médiévale à ravir : le château de Sarzay (le Blanchemont du Meunier d'Angibault) — ou du moins le donjon de ce vieux château, carré long, vestige exemplaire de cette architecture militaire où il éclate que "la vérité technique est toujours belle".
Pour finir, nous errâmes dans le soir, à la recherche hasardeuse du moulin d'Angibault, que nous ne pûmes approcher (mais nous nous rappellerons longtemps M. Jacques Boudet, inaltérable sous la pluie tranquille et verticale, évoquant devant des lettrés en rond les tribulations de ce meunier républicain). Mêmement aventureuse et mouillée, notre quête de la Mare au Diable se révéla aussi vaine. La fameuse Mare de notre enfance est en passe de devenir mythe — ou mystification, comblée et barbelée qu'elle a été par un terrien qu'excédaient les incursions toujours recommencées de la Culture….

Après quoi ce fut, infiniment, la Nationale 20 : Châteauroux, Vatan, Vierzon et Orléans, où le car se délivra de son contenu — lequel, séduit par l'invite de la plus charmante des sœurs canadiennes que les Lettres nous aient jamais déléguées, se sépara en rêvant de se retrouver l'an prochain à Ottawa (Canada : 17 France).

c.r.Georges Dalgues



Dimanche 13 juin 1965
AU PAYS D'ALAIN-FOURNIER


Cette année donc, c'est avec le Grand Meaulnes que nous avions rendez-vous et nous étions nombreux… Nous quittâmes le mail Pothier dès 8 heures et gagnâmes les routes du Sud, par une France déjà endimanchée que traversaient parfois des blancheurs de communiantes.


Nançay, le "Vieux-Nancay" du roman, fut notre première halte et nous nous rassemblâmes autour de M. Jacques Boudet, exquis commentateur, mais ordonnateur intransigeant ! C'est à Nançay que le jeune Henri Fournier venait passer ses "fins de vacances", en septembre, avec les premiers brouillards, chez l'oncle Florent (devenu "Florentin" dans le roman), lequel tenait sur la place un "magasin universel", riche en trésors obscurs, magasin à l'enseigne de "La Grande Nouveauté" et qui est toujours là, défiguré et clos, mais encore avec cette cour "où l'on torréfiait le café, assis sur des boîtes à savon". Tout proche, c'est l'adorable château rose qui, peut-être, a pu fournir à Alain-Fournier un élément des "Sablonnières".

Je dis "peut-être", car, dès Nançay, dès l'oncle Florent, le problème se pose : Le Grand Meaulnes n'est-il qu'un "conte bleu qui prétend s'inscrire dans le réel", comme l'a cru l'auguste Lanson ? La question est d'importance et mérite qu'on s'y arrête. Que ce livre prenne ses sources dans le réel, qui pourrait le nier ? Il les prend dans le réel le plus quotidien, le plus humble, le plus naturel : celui d'une école de village, celui des pays du Cher, de ces régions préservées du centre géographique de la France, vertes et rêveuses, où toute vie est comme ralentie, et dont les saisons traversent sans les troubler les tendres solitudes. Sainte-Agathe existe, qui est Epineuil-le-Fleuriel ; et La Chapelle-d'Angillon, devenue "La Ferté-d'Angillon". Et s'il n'a pas été possible de localiser avec exactitude le Domaine des Sablonnières, le château de la Fête étrange, c'est qu'il est dans le livre — nous y reviendrons — à la fois synthèse et sublimation de tous les châteaux mystérieux qu'Alain-Fournier avait connus et aimés en Sologne…
Les personnages aussi ont été pris parmi des êtres inscrits sur le registre de la mairie ou de l'école, parmi des êtres vivants. Car le Grand Meaulnes a existé, qui est sans doute Henri-Alban Fournier, lequel est aussi Frantz, et François Seurel, à qui sa sœur Isabelle a sans doute servi de modèle. Et ont existé M. Seurel, et la méticuleuse Millie, et l'oncle Florentin, et Mouchebœuf et Giraudat et Delouche — et Yvonne de Galais… Ils ont tous existé, pour vivre dans le livre d'une vie nouvelle et confondue.
Mais si nous sommes émus devant ce réel retrouvé — du moins ce réel des sites, ce réel des choses — intimement nous nous sentons déçus devant sa matérialité ; surtout lorsque cette confrontation (comme c'était ici le cas) a été voulue dans un esprit de "pèlerinage aux sources" avec toute la ferveur requise. C'est qu'en effet chacun de nous porte en soi son propre Augustin Meaulnes et son propre Epineuil, nés de réalité romanesque qu'a polarisée pour chacun sa propre sensibilité. Et tout à l'heure, devant la petite école de Sainte-Agathe, nous éprouverons le même léger désenchantement que devant la chambre de tante Léonie, à Illiers : "Eh ! quoi, ce n'était donc que cela ?" Marcel Proust et Alain-Fournier… Tous deux si dissemblables, mais tous deux sur nous également puissants et responsables de ce malaise que nous sommes venus chercher aux lieux mêmes qui les inspirèrent — poussés que nous sommes par ce désir peut-être insensé de reconnaître "sur le terrain", dans sa réalité charnelle, ce qui n'a de réalité qu'en nous — ce qui ne vit en nous que de la seule vérité des rêves qu'ils ont su nous faire partager. Ainsi tous ces éléments extérieurs dont la création romanesque a fait pour nous quelque chose de bien plus émouvant, de bien plus vrai que nature, ainsi, "ce n'était que cela ?"
Quel est donc ce mystère ? Il tient au mystère même de l'enfance, moment privilégié de la vie d'un homme, moment capital de la vie d'un Proust ou d'un Alain-Fournier, "pain de nos rêves", contrée secrète que toute poésie "adulte" s'efforce de retrouver, à travers la forêt des souvenirs.  L'enfance aux grands yeux agrandit tout ce qu'elle voit (pour le petit Henri la modeste cour de l'école d'Epineuil était "une cour immense"). Or ce réel vécu, mais déjà dénaturé par le regard démesuré d'un petit garçon, va subir une double transmutation. Adultéré, contaminé par l'imagination poétique, puis gouverné par la volonté créatrice de l'auteur, il va se fixer à jamais en une œuvre d'art, en laquelle, par la grâce du style, vivront emprisonnés tous les pouvoirs du rêve, que ce sera au lecteur de délivrer à son profit. Œuvre d'art sans rapport rigoureux d'identité avec le réel, mais ayant avec lui de profondes références continues ; œuvre d'art en connivence avec le réel, qu'elle trahit pour mieux nous le restituer sous la forme d'une synthèse, d'un "possible" aux sortilèges invincibles, dont le réalisme fera les frais, et notre imagination ses délices.


Ayant ainsi pris conscience du risque que nous allions courir — risque léger que devait largement compenser l'émoi de toucher les lieux mêmes où ont vécu avec certitude, sinon les héros de l'histoire, du moins l'auteur qu'à travers elle nous continuons de tant aimer — nous reprîmes le car, traversâmes Bourges, bouleversée par les Ponts et Chaussées, saluâmes au passage le lycée Alain-Fournier et l'impressionnante Maison de la Culture ; arrivâmes à Epineuil-le-Fleuriel où nous attendait la place où les bohémiens avaient dressé leurs tréteaux (une flèche indicatrice y porte : Meaulne <sans s> : 6 km.) ; l'épicerie-café Boujardon où François "trahit", l'église, le "Café Daniel" — la maison d'école enfin, où nous accueillit de la façon la plus charmante et la plus finement informée un jeune ménage d'instituteurs amoureux du Grand Meaulnes : M. et Mme Lullier, qui ont su faire de ce bâtiment communal un véritable petit musée de la ferveur. C'est là en effet qu'Henri Fournier fut élève de ses parents de 1891 à 1898, de cinq à douze ans. Nous avons vu la cour, son grand portail et son préau, la ferme du père Martin, "le jardin, le ruisseau dans le bas, les champs", et dans la classe, inversée depuis, la place du petit Henri, près de la fenêtre ouvrant sur le jardin — classe entre toutes élue, où Meaulnes aurait exercé ses charmes et ses ravages. Un bel escalier mène à une chambre-musée, où, entre des lettres et des photos "du temps", on peut découvrir une page du registre matricule de l'école sur laquelle, devant "Henri-Alban Fournier, la ligne d' "appréciation de l'instituteur" est la seule à avoir été laissée en blanc, comme si une pudeur de père… De là on se rend à la mansarde, devant cet étroit lit de fer ou couchait le petit Fournier dans le noir et le froid, — aux greniers enfin où les oiseaux se taisaient quand arrivait Isabelle, et où nous nous sommes longtemps arrêtés devant la bascule sur laquelle le frère et la sœur lisaient à s'en tirer les yeux… Le temps nous manquant pour aller plonger nos mains dans la fontaine de "Grand'Fons", celle de la "partie de plaisir", nous nous dirigeâmes vers le fameux café Daniel pour nous y restaurer. Vidé le dernier verre de café, M. Boudet tint à ce que nous fissions halte aux "Petits Coins", ce quartier endormi et désert où, par un soir de neige, Meaulnes et Seurel tombèrent dans une embuscade — quartier perdu où Alain-Fournier devait follement jouer au Grand Meaulnes, roman du jeu, des jeux de garçons des jeux de la vie et des âmes.
Réembarqués, nous descendîmes plus tard au cœur de la forêt de Saint-Palais, devant l'abbaye de Lorroy, un des sites parmi les modèles possibles du Domaine mystérieux, qui étend autour d'un étang rond, au pied d'une bâtisse austère, la verte solennité de sa solitude.

Enfin, terme de notre voyage, ce fut La Chapelle-d'Angillon, qui vit le retour au pays natal, en 1903, d'Henri et d'Isabelle, leurs parents venant d'y être nommés instituteurs. Dans la maison natale, celle des grands-parents Barthe, nous attendait Mme Isabelle Rivière, à qui nous présentâmes nos hommages reconnaissants, qui s'entretint doucement avec quelques-uns d'entre nous, et dont le sourire unanimement nous conquit. Ensuite M. Lureau, conseiller général du canton de La Chapelle-d'Angillon et maire de la commune (qui joua à l'école avec le jeune Henri, lequel lui sculpta un jour d'hiver un bonhomme de neige), tout en égrenant de leurs souvenirs communs, nous fit fort aimablement visiter cette autre classe de M. Fournier, et la mairie à la longue table noire où le fils, assisté de quelques camarades, recopiait pour le père, secrétaire de mairie avisé, listes électorales et autres états déprimants ! Mais là une surprise nous attendait : la présence de M. Jean-Gabriel Albicocco, metteur en scène de cinéma, qui nourrit le dessein téméraire de porter prochainement Le Grand Meaulnes à l'écran… Devant notre inquiétude (comment réagiront les imaginations déjà depuis longtemps sensibilisées devant la réalité irrécusable d'autres images ? Et comment ne pas redouter la transposition en images de cette écriture inimitable ?), donc, devant notre émoi, M. Albicocco s'expliqua. Et il le fit avec tant de délicatesse, il nous fit si bien sentir le respect infini qu'il portait à l'œuvre et combien il redoutait pour lui-même le péché de trahison qu'il nous sembla que ses approches ne pouvaient être une atteinte, si prudentes et ferventes elles paraissent, et nous le quittâmes rassurés (bien qu'à l'annonce que le film serait en couleurs, un frémissement significatif eût parcouru l'assistance). Nous sortîmes. Et, après nous être recueillis au proche cimetière, sur la tombe commune des époux Barthe et Fournier, Henri-Alban Fournier étant à jamais porté disparu, dont le nom seul sur la stèle des morts à la guerre, rappelle qu'il fut le compagnon des autres, nous revînmes à Orléans, en pensant que nous étions à présent un peu de la famille de François Seurel.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 12 juin 1966
LE PAYS DE RABELAIS


Adoncques, en ce dimanche matin de la Saint-Basilide, comme oncques ne s'en vit d'aussi subtil azur, septante-et-un grands et petits clercs enfourgonnés escampaient d'Orléans à petit arroi pétaradant, pour s'aller enquérir en terre tourangelle de ce qu'il en fut (et de ce qu'il reste encore) de notre illustre Maître Alcofribas, Abstracteur de Quinte Essence.


Jouxtant la Loire par la Nationale 152 — cette haute route-ruban, "aussi droite comme une faucille" —, nous traversâmes Tours pour gagner Chinon, son château et ses souvenirs, devant lesquels nous attendait M. Héron, des "Amis de Rabelais". Tempérant son érudition de l'urbanité la plus souriante, M. Héron nous présenta (après avoir jumelé Chinon et Orléans au nom de Jeanne d'Arc), le château aux trois parties (celle de Saint-Georges, du Roy et du Coudray) et ses deux tours, dont celle du Moulin, qui marie l'équilibre de l'hexagone et la perfection du cercle, et dont les trois creux en forme d'œuf appellent l'épaisse coulée des grains. La rue Voltaire nous arrêta longtemps avec ses vieilles maisons de pierre meurtrie ; l'une de celles peut-être où est né Rabelais : celle des Etats-Généraux sommés par Charles VII ; celle où séjourna Richard Cœur de Lion, avant que de mourir devant Châlus ; et la "cave peinte" où dut lamper raide notre grand humeur de "benoît piot" — cave pleine de détails repris dans le texte, et qui tendraient à confirmer que le Cinquième Livre, s'il n'est pas l'enfant de Rabelais, l'est à coup sûr d'un Chinonais nourri de son Chinon. Salué (rue de la Lamproie) l’emplacement de la maison familiale de Rabelais, nous investîmes le Musée où trône Maître François, peint grand par Delacroix, et moulé petit par Hébert. Enfin, tournant le dos à l’eau qu’il abhorrait, mais face aux coteaux où mûrissait le vignoble, la vraie statue de Rebelais, sur le quai, nous convia à la poursuite du voyage.
Joyau et coeur de notre randonnée, au bout de ses petites routes, la Devinière nous accueillit, que devait nous commenter M. Jacques Bonnot, professeur au lycée David d’Angers et seiziémiste irréprochable. Ravissante demeure, dont la pierre, le pignon aigu et l’escalier usé signent la grâce… Propriété du père de Rabelais, qui possédait d’autres domaines alentour, peut-être l’enfant François y naquit-il. Mais il est certain qu’il y revint, et il se plut à en parler dans les trois premiers Livres. Il n’en est toutefois pas question dans le récit de la Guerre picrocholine, qui développa ses mouvements tout autour de ces lieux d’où l’on commande un paysage promu au rang de champ de manoeuvre. Et, dans la cuisine où Grandgousier se chauffait ses intimités en escarbottant le feu, M. Letellier, autre universitaire angevin, nous fit lecture de ce fameux passage — nous restituant l’atmosphère domestique de l’époque — où Grandgousier fait grand état de la "difficulté d’apprendre guerre". Ici, M. Bonnot souligna l’évolution (de 1532 à 1534, de l’épique au politique) de l’oeuvre de notre homme, à qui il refuse de reconnaître une originalité de pensée qui n’est pas la sienne, puisée qu’elle fut à même l’Antiquité et empruntée sans vergogne à ces contemporains considérables que furent Erasme et Thomas Morus. La singularité puissante de Rabelais, elle est dans le fait qu’il écrivit en français (d’où une relative diffusion de son oeuvre dans le moment même qu’elle parut) et dans un dévergondage de langage, dans une jubilation de vocabulaire incomparables.
Mais le soleil sonnait le midi vrai ; et l’auberge élue nous recueillit serrés, pour un repas que n’eussent pas désavoué des fouaciers.
Dame Stratégie, dans son château féodal de La Roche-Clermault, riche en souterrains-refuges et flanqué d’un jardin exubérant, nous attendait — que devait nous célébrer M. Mauny, descendu pour nous des Hauts de Sorbonne, avec le sourire même de l’humanisme. De là, en effet, on domine la contrée où — ô merveille ! — et à propos de fouaces, les 300.000 esgorgeteurs de Picrochole en décousirent avec les 400.000 escarbouilleurs de Grandgousier, que gouvernaient les capitaines Merdaille, Menuail et Spadassin, secondés par l’écuyer Gymnaste. 700.000 braillards gueulant et s’escarminant jusques à l’horizon : quelle immense chose… Et ce fut lors le désenchantement habituel des pèlerinages aux sources, celui-là même que nous connûmes à Illiers, celui de Sainte-Agathe. Eh quoi! ce haut lieu de La Roche Clermauld, ce n’était donc que cela ? Ce royaume de la démesure et de la désentripaille, ce n’était donc que ce cadastre amical, aux flancs de verdure tendre et de douceur de hanche… Eh ! oui. Mais en revanche, quel hommage à rendre à l’écriture ! Car ainsi sait magnifier un site le génie de la truculence. Car ainsi crée le verbe : plus grand et plus vrai que nature. Car ainsi le destin des mots.
Et nous voici au pays des Fouaciers, à Lerné. L’église y abrite deux statues : celle de sainte Radegonde et celle (mutilée) de sainte Némoise, cette vierge intraitable qui, (as)saillie par un hobereau des plus entreprenants, supplia le Ciel qu’il la rendît à l’instant repoussante — et se vit un pied devenir patte d’oie, à l’ébahissement écoeuré du paillard déconfit.
De là, nous joignîmes l’abbaye de Seuilly (le Seuillé de Rabelais), le clos même de frère Jean des Entommeures, dont M. Letellier nous lut magnifiquement le portait, entre tous fameux ("jeune, galant, frisque, de hayt, bien à dextre, hardi, aventureux, délibéré, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d’heures, beau débrideur de messes, beau décroteur de vigiles, pour tout dire sommairement, vrai moine si oncques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie…") et les prouesses à jamais inégalées ("délochait les spondyles du cou, démoulait les reins, avalait les nez, pochait les yeux, fendait les mandibules, enfonçait les dents en la gueule, décroulait les omoplates, sphacelait les grèves, desgondait les ischies, débezillait les fauciles…"). Et c’est à ce propos — et quoi qu’on en ait dit plus haut — qu’un de nos amis fit cette remarque que, chez Rabelais, sous la gargarisation verbale s’affirme (quintessence !) la grande postulation humaniste militante : au lieu de s’en remettre à une problématique Providence, que l’Homme agisse, s’impose, force les sorts, fasse le monde — et ce faisant se fasse soi-même, devienne ce qu’il est.
Mais, dans une lumière déjà angevine, et donc incomparable, l’heure peu à peu nous cernait. Nous ne verrions pas le vallon de Panzoult, l’antre de sa Sybille, ni Cravant. Nous restait encore toutefois le château privé du Coudray-Montpensier, superbement restauré, et dont Grandgousier fit don à son fidèle Gymnaste, qui tant et si bien avait pour lui guerroyé.

Nous reprîmes le chemin du retour, au long de la même Loire aux îles feuillues, mais que le jour finissant alanguissait. L’unique fouace de Lerné — et rassise ! — fraternellement partagée nous assoiffa si fort que nous dûmes faire halte à Vouvray — ce dont fut fort remercié M. Marmin, notre président responsable, et bienveillant. Et dans le soir cisaillé de martinets, nous retrouvâmes la Cité, l’indifférence de sa Cathédrale, le geste arrêté de sa Pucelle, les pavoisements de son Commerce et le désarroi de ses sens interdits.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 11 juin 1967
SUR LES TRACES DE BOSSUET, LA FONTAINE ET COCTEAU


Passé Fontainebleau et franchie la Seine, nous fîmes une halte à Valvins, devant la maison sans apprêt dont le rez-de-chaussée était au siècle dernier un café de mariniers et de rouliers. C'était là qu'en 1874, Stéphane Mallarmé vint s'installer et fit de cette modeste demeure une annexe de la Rue de Rome aux mardis célèbres. C'est là que "le poète impuissant qui maudit son génie" méditera, écrira, raturera sans cesse Un coup de dés.
A Meaux, sur le parvis de la cathédrale nous attendait M. Michel Adam, ancien secrétaire de la section orléanaise, docteur ès lettres, que tous ses nombreux amis furent ravis de retrouver. Avec humour, il se fit le présentateur de Bossuet, dont il s'attacha à montrer le côté humain et dévoué. Le conservateur du Musée de Meaux, M. Endres nous conduisit au "Pavillon" situé sur les remparts, petit édifice tapissé de roses à l'extérieur, de boiseries sévères à l'intérieur, où l'Aigle travaillait et dormait quatre heures par nuit, enroulé dans deux peaux d'ours… Au Musée, chacun se pencha sur les deux reliques de Bossuet : un plan de travail pour ses sermons quotidiens, et un fragment de thème latin du Dauphin avec les corrections de l'illustre professeur… Maigres reliques, aussi discrètes que la tombe de "Bos suetus", simple dalle noire dans le chœur de son église…
L'après-midi, au pied des douves du château de Vaux-le-Vicomte, M. Boudet nous transporta en 1657, date à laquelle Nicolas Fouquet confia à Le Vau et à Le Brun l’ordonnancement de sa fastueuse demeure, que décrit, avec un talent que nous étions loin de soupçonner, Mademoiselle de Scudéry dans sa Clélie. En 1661, au début de l'été, Molière y joue Les Fâcheux ; en septembre, le théâtre de verdure est abandonné, les salons fermés, le mécénat de Fouquet achevé ; seules retentissent les voix des nymphes de Vaux…

La dernière étape, à l'heure où la lumière pâlit, nous plongea dans le ravissement. Au bord d'une petite route discrète d'Ile-de-France, aux confins de Milly-la-Forêt, dans un petit jardin "plein d'ache et de serpolet", un oratoire, vestige d'une maladrerie moyenâgeuse, dresse ses pierres en appareil grossier : c'est la chapelle Saint-Blaise-des-Simples, patron des guérisseurs et de tous ceux qui cherchent le salut dans la sauge, la menthe et l'armoise. Cette chapelle, Jean Cocteau l'a sauvée de la ruine et l'a choisie comme éternelle demeure, non sans y laisser les marques de son crayon sûr et humoristique : des simples, un Christ pathétique, des séraphins à tête de Dargelos, un ange, "l'ange Heurtebise, en robe d'eau".



Dimanche 8 juin 1969 — Au pays de Balzac

Profitant d'un dimanche sans urnes, les membres de l’Association Guillaume-Budé, auxquels s’étaient joints les Amis de la Bibliothèque, partisans inconditionnels de la géographie littéraire, ont apporté massivement leurs suffrages au père de la Comédie Humaine. Particulièrement bénie des dieux — jusqu'à présent sourds à nos prières — cette vraie journée d’été a permis d'apprécier le charme de la Touraine, pays que Balzac aima non "comme on aime son berceau ni comme on aime une oasis dans le désert, mais comme un artiste aime l'art".


Sans souffrir le moindre retard, l’autocar fila droit sur Tours, où, après avoir salué en pensée l'emplacement de la maison natale d'Honoré de Balzac, rue Nationale, nous fûmes déposés devant la cathédrale, qui a la chance d'avoir conservé son entourage de maisons anciennes et ses ruelles provinciales. Notre première étape est le cloître de la Psalette, cadre du Curé de Tours. C'est vraisemblablement dans le cloître même qu'il faut situer la maison de Mlle Gamard, logeuse de l'abbé Birotteau, maison "dont les murs sont traversés par les arcs-boutants de Saint-Gatien, implantés dans son petit jardin étroit… Maison continuellement dans les ombres projetées par cette grande cathédrale sur laquelle le temps a jeté son manteau noir…". Certains érudits proposent la maison XVIIIe de l'autre côté de la rue, englobée par le disgracieux lycée Paul-Louis-Courier, mais notre guide, M. Jacques Boudet, nous invite à la prudence : Balzac pour les lieux comme pour les personnes, pratique la "contaminatio".
C'est dans la verte vallée de l'Indre, vallée qui "semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines, magnifique coupe d'émeraude..." que nous avons trouvé la vraie terre balzacienne. Une halte charmante à Pont-de-Ruan, à peine gâtée par les automobilistes impatients, où la lumière de midi embellissait "ces trois moulins posés sur des îles gracieusement découpées, couronnées de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une prairie d'eau…". Nous étions au cœur de la géographie balzacienne, dans le cadre même du Lys dans la vallée, et la fiction resserre les éléments épars du réel : Clochegourde, c'est, pour l'architecture, le manoir (converti, hélas, en ferme) de Vonne, que nous avons deviné derrière un rideau de peupliers, et qui garde, paraît-il, "son double perron au-dessus des jardins étagés", mais, quant à l'emplacement, c’est le château de la Chevrière, avec sa belle allée, face à Valesne, que l'auteur a appelé Frapesle, en hommage à Zulma Carraud.
La joie fut complète quand on pénétra dans la demeure de Saché, l'ancienne propriété de M. de Margonne, chez qui Honoré fit de nombreux séjours de 1829 à 1837 et où il composa une grande partie de son œuvre, dans une fièvre qui le clouait dans sa chambre, abreuvé toutes les demi-heures d'une tasse du meilleur café — fièvre parfois si féconde qu’il écrivit la première partie des Illusions perdues en dix jours ! M. Paul Métadier, le conservateur du musée et qui a été le restaurateur de Saché, avait tenu à nous recevoir lui-même ; mais ses obligations l'en empêchèrent ; nous avons donc été conduits par le guide habituel du musée, homme compétent dont l'enthousiasme est communicatif, et dont la connaissance de Balzac ne vient pas d'une leçon fraîchement apprise. Il est à souhaiter que nos guides des monuments nationaux fassent preuve d'un aussi grand amour pour les trésors dont ils ont la garde ! Le moment le plus émouvant du pèlerinage fut certes la visite de la "cellule de moine, selon le propre mot de Balzac, où la seule relique authentique est la lampe de chevet, a côté d'objets symboliques comme le moulin à café et le massicot, mais où l’on imagine les feuillets aux célèbres ratures, jonchant partout le sol…
Plus heureux que le jeune Félix de Vandenesse, qui ne portait dans son panier que "des fromages d’Olivet ou des fruits secs", nous sommes allés dans une auberge du bourg voisin, Villaines-les-Rochers, capitale de la vannerie, citée dans Le Lys, nous attabler devant les pots de rillettes, mets sans doute peu aristocratique, mais fort prisé par les budistes. Après le repas, agréable et digne de la copieuse entrée et après une courte visite aux vanniers, par la route d’Azay, avec la brève apparition du château "diamant à facettes serti par l’Indre", et Langeais, on a regagné Tours, ou plus exactement Saint-Cyr.
A Saint-Cyr-sur-Loire, nous avons trouvé la Grenadière, petite habitation rustique qui abrita en 1830 les amours d’Honoré et de la "Dilecta". Assis sur les marches herbues, goûtant l'ombre et le frais, les balzaciens se sont attardés à écouter M. Boudet lire les premières pages de la nouvelle justement intitulée La Grenadière, où Balzac décrit, sous les traits de l'héroïne, Mme Willemsens, une fois de plus Mme de Berny. C'est avec ses yeux que nous avons contemplé le paysage, faisant abstraction des clapiers du XXe siècle : "La Loire est à vos pieds. Vous la dominez d'une terrasse élevée de trente toises au-dessus de ses eaux capricieuses. Le soir, vous respirez ses brises venues fraîches de la mer et parfumées dans leur route par les fleurs des longues levées…". Le propriétaire actuel, M. Blot, accueillant aux visiteurs ne put, hélas, nous ouvrir le logis, mais en revanche, se répandit en anecdotes…
Si bien que l'on gagna avec un sérieux retard la dernière étape, Vouvray, avec le château de Moncontour, "un de ces petits châteaux de Touraine, blanc, joli, brodé comme une dentelle de Malines", que Balzac rêva longtemps d'acheter pour Mme Hanska. Quelques personnes courageuses allèrent jusqu'à la statue de l’Illustre Gaudissart, patron des voyageurs de commerce, seul personnage fictif ayant eu droit à un monument ! Entre nous soit dit, il le méritait bien : Gaudissart fut berné par un vigneron du crû... après avoir roulé les Orléanais ! L'on rappela que le modèle du Père Grandet pouvait être, en tout cas selon M. Castex, non le Jean Nivelleau de Saumur, mais bien un M. Savary, de Vouvray, grand ladre devant l'éternel, et justement beau-père de M. de Margonne...

La plupart d'entre nous préférèrent rendre hommage à Balzac en levant leur verre d'excellent Vouvray demi-sec 1964 et en disant comme la Julie de La Femme de trente ans : "Quel beau pays ! Je voudrais toujours rester ici… Peut-on se lasser jamais d'admirer cette belle vallée ?"

c.r. André Lingois



Dimanche 7 juin 1970 — La Beauce littéraire

Par un soleil éclatant et une température estivale, a eu lieu notre excursion traditionnelle, cette fois dans un rayon assez réduit, puisque le thème était la Beauce littéraire : Charles d’Orléans, Zola, Proust et Chateaubriand. M. Jacques Boudet, qui devait être notre guide compétent, fut remplacé au pied levé par quatre de ses amis ; il avait pour eux tracé l’itinéraire et choisi les lectures. Donc, le dimanche au matin, déjà diserts dans une Orléans encore tout endormie, une bonne soixantaine d’amis des lettres embarquaient — partance sans pathétique, mais non sans allégresse — pour la Beauce, où les attendait le souvenir de quelques illustres. Il faisait beau : un vrai azur lavé de frais, un azur pur de tous enzymes, avec juste ce qu'il fallait de flocons pour les nuages de rigueur. La Beauce était là, verte et fidèlement plate le long de la Nationale (mais que sont donc devenus les coquelicots de naguère ?).


Après une petite heure de route bavarde, nous atterrîmes dans un village ravissant, qui mêlait ses courbes heureuses aux flancs d'une vallée toute vouée au vert : Romilly-sur-Aigre. C'est là que, entre la maison des Fouan et l'église curieusement bardée d'une façade murale flanquée de deux tours rondes, M. Jacques Boudet, par le truchement d'une voix amie, nous évoqua, La Terre en main, le souvenir de Zola. C'est en effet à Romilly-sur-Aigre (devenu "Rognes" pour les besoins de la cause, et quelque peu perturbé quant au cadastre) que Zola a situé son œuvre dans laquelle, bien plus qu'une étude "naturaliste" de la condition paysanne, il faut voir d'abord un poème à la gloire de la terre, comme en témoignent tant de larges et puissantes descriptions (la plaine, la moisson, la sécheresse, les vendanges…) dont il nous fut fait lecture, et au lyrisme énumératif desquelles nous fûmes, pour la plupart, sensibles.
De Romilly à Cloyes, il n'y a qu'un saut. Sur le foirail, devant le chevet de l’église, M. Lingois fit revivre, texte à l’appui, le fameux marché (en compétition flagrante avec ceux de Maupassant et de Flaubert — et là, nous avouons préférer Gustave à Émile) : haut caquetant, gaillard de propos, et dur sur la pistole.
Lestés de quelques brioches, nous repartîmes — et ce fut Châteaudun, ses ruelles et, dans sa verticalité vertigineuse, son château. Un guide intarissable et rose nous en fit les honneurs détaillés. Et nous ne savions plus où donner de l’admiration, des saintes statufiées aux tapisseries bibliques pleines d'anachronismes croustillants ; du chemin de ronde assassin aux rigueurs délicates de la pierre. Dans la cour, Charles d’Orléans, familier des lieux, vint nous rejoindre : de ses poèmes furent dits, dont celui, délicieux, de "la gracieuse, bonne et belle", si tant que "c’est un songe que d’y penser".
L'heure bonne approchait (c'est midi que je veux dire). À Dangeau (siège du marquisat de Philippe de Dangeau, l’auteur du fameux Journal que personne n'a jamais lu, et dont M. Durandeau nous rappellera avec bonheur que La Bruyère l'a portraituré sous les traits de Pamphile), à Dangeau donc était fixé le gîte d'étape, dans une ancienne demeure, celle de l'hôtel Saint-X. Baissons la voix : dans une salle des fête décolorée, sous des penderies lugubres, nous fîmes un repas d’une frugalité émouvante (mais d’un service hydraulique des plus diligents) — repas que nous achevâmes en ordre dispersé dans d'adorables petits bistrots adjacents.

Nous reprîmes la route, et pénétrâmes Illiers pour communier en Proust.

Dans la maison de tante Léonie (poussée la porte de la grille et traversé le jardin), M. Larcher, secrétaire général de la Société des Amis de Marcel Proust, nous accueillit et nous présenta, en grande simplicité et en sympathie profonde, ces lieux à jamais sacralisés par l’écriture. Car Illiers, c’est Combray — ce Combray qui, dans Marcel Proust, n’était plus devenu "qu’une sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l’embrasement d’un feu de Bengale éclaire et sectionne dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit : …le petit salon, la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M. Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses ; …le vestibule, ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l’entrée de maman ; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire au drame de mon déshabillage ; comme si Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince escalier et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir…". Et nous étions là, dans ces lieux mêmes, dans cet espace immobile qu'avait traversé l'enfant Marcel, qu’avaient hanté ses songes et ses mélancolies — et où avaient vécu ces figures qui nous sont devenues si chères : la mère et le père, tante Léonie, Françoise, Swann… Nous avons vu la cuisine, royaume de Françoise, où tant d'asperges furent plumées ; la chambre de tante Léonie, mirador suranné d'où elle supervisait âprement la ponctualité catholique ; la salle à manger lambrissée ; la chambre de Marcel et son lit d’enfant déjà étouffé, avec, tout près, la lanterne magique… Nous avons vu cela, que nous connaissions déjà à travers le livre. Et comme à Sainte-Agathe, devant l'école d'Alain-Fournier, nous avons, étonnés, connu à nouveau le même léger désenchantement : "Eh ! quoi, ce n’était que cela ?" Ce n’était que cela. Mais c'est que cette réalité bénigne, étriquée et locale, a subi une triple métamorphose. D'abord agrandie par le regard de l'enfance ; puis transfigurée par l'imagination poétique et par les réfractions du souvenir ; enfin forcée dans sa forme par la volonté créatrice de l'auteur, la voici maintenant, différente et plus vraie, définitivement figée œuvre d'art en laquelle, par les vertus du verbe, vivent emprisonnés tous les pouvoirs — tous les poisons du rêve, que ce sera au lecteur de délivrer à son profit. Quelle magie, que cette magnification par les mots ! (à laquelle nous ajoutâmes subrepticement, en partant, cette autre magie — d'essence toute récente, mais d'une physique aussi mystérieuse ! — la captation au magnétophone non du "tintement ovale et doré de la clochette pour les étrangers", mais du "bruit ferrugineux, intarissable et glacé du grelot profus et criard".)

Après l'église, le Pré-Catelan (cet adorable réservoir de chlorophylle et d'eau rêveuse) nous recueillit, pour la lecture de quelques pages du Temps perdu ; lesquelles, ayant trait aux lieux que nous venions de voir, en recevaient comme une nouvelle vibration, aux harmoniques multipliés, tout en y ajoutant encore… ce que j’ai déjà tenté d’analyser. Puis nous vîmes — mais défleurie — l’immortelle "haie d'aubépines", la Vivonne tout alentie, le clos château de Tansonville…


A dix-huit heures, nous prîmes pied devant la grille du château de Montboissier, radicalement rasé par les contestataires de 89. C'est là qu’après les Cent-Jours, reprenant la rédaction de ses Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand écrivit le fameux passage "de la grive" — dont le chant, réveillant très proustiennement la "mémoire involontaire" du grand homme, le fit soudain glisser des tristesses de l’heure aux mélancolies de Combourg. Récit d’une majesté invincible, porté par ces vagues admirables dont le Prince gouvernait souverainement la déroulement et les cadences.

Et, les lances obliques du soleil dans le dos, recrus de nature et de littérature, nous regagnâmes la Cité, tout éparse dans le soir dominical, pour nous abandonner aux bontés du sommeil.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 6 juin 1971 — Ronsard en Vendômois et en Touraine

Sous un ciel gris et bas, presque automnal, les fidèles budistes et leurs amis, toujours aussi nombreux, quittèrent Orléans pour commémorer le plus grand des poètes de la Pléiade, et attaché par tant de liens à notre région.


Par des chemins fleuris de roses, on a gagné Talcy, encore tout endormi. Ronsard n'y fut jamais, certes, mais l'ombre de Cassandre s'y devine encore entre la galerie à l'italienne et le charmant puits couvert où grimpe un rosier. M. Jean Nivet, notre guide éminent, évoqua, avec l’aimable érudition qu'on lui connaît, la rencontre du poète et de la fille de Bernard Salviati, âgée de quinze ans, le 21 avril 1545, au bal "des Debs" dans la salle des États du château de Blois. Il y a de fortes chances de croire, quitte à décevoir les amateurs de romanesque, que l'amour pour Cassandre fut surtout cérébral et littéraire et que Ronsard songea vraiment à elle quand la mode vint au sonnet pétrarquiste… Bien des poèmes en effet appartiennent à la tradition précieuse la plus mièvre, comme le sonnet décrivant "une ronce en vain énamourée" qui griffa la belle à la chasse. En revanche, elle a inspiré au poète, qui la revit pour la dernière fois en 1568, une des élégies les plus sincères : L'absence ni l'oubli, ni la course du jour / N'ont effacé le nom, les grâces ni l'amour…
Après avoir traversé Vendôme alors qu'un timide soleil cherchait à poindre, nous avons fait halte au Gué-du-Loir, près de l'ancien manoir de la Bonaventure, demeure ruinée, depuis longtemps réduite à l'état de granges dont les pierres s'effritent, et qu'une âme pieuse devrait bien signaler aux "chefs-d'œuvre en péril". Ce manoir est pourtant riche de souvenirs : il fut construit par Antoine de Bourbon, roi de Navarre et duc de Vendôme, le père du futur Henri IV. C’est là qu’il venait festoyer en joyeuse et galante compagnie ; Ronsard y participa et inventa, dit-on, le fameux refrain "La Bonne Aventure au Gué..." si cher au cœur d'Alceste. Cette demeure eut, deux siècles et demi plus tard, la visite d'un autre illustre poète, Alfred de Musset, lointain descendant de Cassandre (sa fille épousa un certain Guillaume de Musset). Il est vrai que ce château de la misère, enfoui dans la feuillée, respire encore la poésie…
Dans Montoire tout rempli des cloches de la grand-messe et des toilettes endimanchées, dans l’air sentant bon la dernière fournée du boulanger, la cohorte a gagné le prieuré de Saint-Gilles, renommé par ses fresques. Après avoir pris les clefs chez la buraliste, qui nous dépêcha un petit guide joufflu et imperturbable, nous avons pénétré avec ravissement dans un petit enclos ceint de buis et de cyprès : de la chapelle du XIe siècle il ne reste que le transept et la remarquable abside aux modillons primitifs. C’est seulement après 1570 que Ronsard reçut le prieuré de Saint-Gilles. Clerc tonsuré dès l’âge de dix-neuf ans, il obtint souvent, après de nombreuses sollicitations et tractations, plusieurs bénéfices ecclésiastiques : la cure-baronnie d’Evaillé (près de Saint-Calais), le canonicat à Saint-Julien du Mans, Saint-Cosme en 1565, Croixval, puis plus tard Saint-Guingalois à Château-du-Loir. On connaît mal les séjours de Ronsard à Saint-Gilles : malade, torturé par des crises d’arthritisme au point de mâcher du pavot pour soulager sa douleur, se sentant de plus en plus déplacé dans la nouvelle Cour d’Henri III, il devait trouver dans cet ermitage un peu de calme et de repos.
Après avoir suivi le Loir nonchalant, et parcouru Tertres vineux et forêt verdoyantes / Rivages tors et sources ondoyantes /Taillis rasés, et vous bocages verts / Antres moussus… nous avons atteint Couture et, au détour du chemin, La Possonnière, le berceau du poète, belle gentilhommière que Louis de Ronsard fit reconstruire après son séjour en Italie, dans le style Renaissance. La famille, contrairement à la légende qu'elle faisait courir, est bien vendômoise : au XVe siècle, les Ronsard ou Roussart sont "sergents-fieffés", c'est-à-dire gardes-forestiers de leurs suzerains, les comtes de Bourbon-Vendôme. Pierre, amoureux de la nature et de la chasse, a de qui tenir ! M. Nivet nous rappela "les enfances Ronsard", les douze premières années de sa vie, puis le séjour capital pour sa formation, de 1540 à 1543 : c'est l'époque où il parcourt "bois, antres et ondes", tout en découvrant le monde des livres. Grâce à l'obligeance du propriétaire, M. Halopeaux, nous pûmes pénétrer dans la grande salle, admirer l’immense cheminée et déchiffrer les armes parlantes, curieux mélange d'héraldique médiévale et de décoration à l'antique. M. Halopeaux lui-même tint à nous commenter les célèbres devises qui ornent la façade de la cour intérieure : celles du premier étage indiquent la "ligne chrétienne" du poète, celle de la porte, "Voluptati et gratiis", marque bien l’inspiration épicurienne, tandis qu’en face, au-dessus de la cuisine taillée à même le roc, le sage conseil d'Epictète nous est rappelé : "Sustine et abstine!"
La vue de ce conseil fit dire à tous qu'il était temps de se restaurer : la troupe gagna un lieu agréable, à Troô, au pied des fameuses "antres". Si la tenancière ignorait l'amabilité, en revanche la salle était plaisante et le fruit des pampres locaux gouleyant, si bien que l’on prit du retard sur le programme…

L'on fit donc un pèlerinage à l’Ile Verte, Là où Braye s'amie / D’une eau non endormie / Murmure à l’environ… paysage qui enchanta le jeune Ronsard et que les siècles ont su préserver ; c'est ce lieu qu'il avait élu pour dernière demeure.

Après un arrêt à l’église de Couture, qui garde gravées dans ses pierres les armes des Ronsard (trois "rosses" ou "rossarts", c’est-à-dire trois gardons du Loir, après quelques instants de recueillement devant la pierre tombale des parents du poète (Louis, en habit de chevalier avec son morion à plumes, Jeanne Chaudrier en costume élégant de l’époque), nous avons repris un petit chemin serpentant dans une campagne charmante et avons découvert en un "vallon solitaire" une demeure délabrée qui garde fière allure : c’est Croixval. A ses pieds, un ruisseau "jasard et trépillant", à l’horizon tout proche, la forêt de Gâtines, "haute maison des oiseaux bocagers", que Ronsard essaya de sauver du massacre. Croixval, c’est le séjour des dernières années, assombries par la douleur ; c’est aussi le souvenir de son secrétaire et ami Amadis Jamyn (auquel ce prieuré était primitivement destiné) ; c’est surtout un cadre champêtre, plein d’eaux vives, de bosquets, d’herbes et de simples, où croissent "la boursette, la pasquerette et la responsette…"


Filant ensuite vers Tours, la caravane salua la tour de Beaumont-la-Ronce, propriété de Philippe de Ronsard (un cousin), connue par le passage du poète en 1560, et surtout par le poème qui narre ce voyage.

Ronsard, comme nous, rejoignait Saint-Cosme, qu’il appelait "le joyau de la Touraine" : le prieuré se trouvait alors au beau milieu d’une île fertile et verdoyante. Actuellement, il est vrai, l’arrivée est décevante : une banlieue laide s’étire parmi des jardins à cabanons et des guinguettes ; mais, une fois franchie l’allée de charmille, on découvre un vieux logis, une église en ruines croulant sous les fleurs. Quelle joie pour l’oeil ! et comme on comprend Ronsard, qui, aux dires de son panégyriste Du Perron, "aimait davantage cette maison qu'aucune autre, comme étant la plus propre à entretenir ses Muses et recréer la beauté de son esprit…". C’est le 15 mars 1565 que Ronsard s’installa à Saint-Cosme, lieu idéal par ses commodités : proximité de Saint-Martin de Tours, où il a obtenu une prébende de chanoine, des châteaux de la Loire où il peut suivre la Cour, présence de ses amis humanistes, voisinage des belles Tourangelles dont le charme captivera le poète même vieillissant, quiétude de son cabinet (que nous avons visité avec une piété émue) propre aux lectures philosophiques, plaisirs simples aussi, comme celui du jardinage. "Pour déterminer l'emploi du temps d'une journée de Ronsard, nous dit M. Nivet, on peut se référer à ce qu'il en dit dans le poème connu M'éveillant au matin… et qui doit dater de son séjour au Mans. C'est à Saint-Cosme qu'il connut la paix de l'esprit ; c'est là aussi qu'il rencontra la paix éternelle. Il dicta, au milieu des souffrances, ses derniers poèmes : "Ah ! longues nuits d'hiver..." et "Je n'ai plus que les os, un squelette je semble..."; et il s'éteignit le 28 décembre 1585. Il ne nous restait plus qu'à nous incliner devant "la dépouille de boue" du poète, qui fut retrouvée en 1934, mais dont l'esprit volera "tout vif par l'Univers / éternisant les champs où il demeure / De ses lauriers honorés et couverts…"

c.r. André Lingois



Dimanche 4 juin 1972 — Aux confins de la Bourgogne : Clamecy et Vézelay

L’excursion était construite autour de trois thèmes principaux : Saint-Père-sous-Vézelay et les Fontaines Salées avec l’évocation de la geste de Girard de Roussillon ; Vézelay, "la colline éternelle", avec évocation de saint Bernard et de Théodore de Bèze ; Romain Rolland et son terroir : Vézelay, Brèves et Clamecy. Il était prévu d’y associer Claude Tillier et Mon oncle Benjamin, mais le temps (aussi bien l’heure tardive que l’orage menaçant) ne nous a pas permis de nous arrêter comme nous pensions le faire. La majeure partie des commentaires ont été assurés par MM. Durandeau et Nivet. L’un des agréments, et non des moindres, de ces sortes de randonnées, c’est qu’elles ont lieu chaque année un des premiers dimanches de juin et qu’elle nous proposent comme rituellement de profondes plongées dans la verdure française, à la faveur de routes nationales de plus en plus étrécies, au détour desquelles nous attend toujours quelque communiante dont la candeur ajoute à la virginité de l’herbe… Donc ce dimanche matin, un car pléthorique, gonflé d’intellectuels en mal de culture où prédominait l’élément féminin ; un car qui, par la suite, devait se révéler soumis aux lois d’une physique bien particulière (les côtes morvandelles l’emplissant d’un ressentiment qui le vidait de tous ses occupants) ; un car entre tous dominical quittait Orléans encore tout endormie par la rive nord du fleuve Loire pour Gien, Briare, Bonny et Neuvy où, obliquant vers l’est, nous obtenions aussitôt les prairies promises, bonnes aux blancs bovins. Nous roulâmes longtemps (ces écrivains, n’est-ce pas madame, "comme ils demeurent loin…"!).


Et au cœur du matin, passé Clamecy à qui nous accordâmes un premier salut, ce fut Vézelay, "colline éternelle" (c’est écrit partout) où déjà commençait à butiner le touriste. Après une petite halte-réconfort sur la place du Barle, nous descendîmes vers les Fontaines-Salées, qui jouxtent Saint-Père et son église délicieuse. A partir de ce moment, par les voix différentes, mais agréablement alternées, de MM. Nivet, Lingois et Durandeau, allaient nous être offerts les fruits d’une nouvelle connaissance. C'est M. Nivet, conteur exquis et fin diseur, qui nous livra ces Fontaines, lesquelles conjuguent à la fois une énigme géologique (pourquoi, et d'où tout ce sel ?) et un petit miracle d’archéologie (puisque de l'étude philologique de la Geste de Girart de Roussillon, M. René Louis a pu conclure à l'existence de cette merveille cachée, que des Bénédictins malades de gabelle avaient résolument — mettant en branle une énorme Corvée — ensevelie sous des tombereaux de terre jaune). Des hommes de l'âge de fer déjà attirés par cette eau minérale qui sourd de la douce vallée de la Cure et dont, il y a vingt-huit siècles, ils captaient l'émergence par le moyen d'énormes troncs de chêne évidés par le feu ; de ces hommes aux Gaulois qui y construisirent un "temple de source" que les Romains flanquèrent de thermes harmonieusement fonctionnels ; des premiers chrétiens spécialistes des juxtapositions aux Normands férus d'arasements définitifs, ce beau lieu creux a connu bien des métamorphoses, cependant qu'à quelque distance peu à peu s'édifiait Versellacus-Vézelay… Nous errâmes longtemps parmi les vestiges ronds de cette petite Vaison-la-Romaine, et nous avons goûté de cette onde salée que n'a pas démentie le Temps.
Remontés à Vézelay nous prîmes — sous la conduite de M. Lingois, qui met au service de Romain Rolland toute la rondeur d’une adhésion chaleureuse — le chemin en contre-bas qui mène à la maison, péniblement achetée en 1933, où Romain Rolland fixa son retour aux sources, et dans laquelle il s'éteignit le 30 décembre 1944 : maison grise, maison triste, dont la façade close donne sur la vallée, sur cette étendue qui rappelait à Romain Rolland ses chers horizons de Villeneuve, au bord du Léman.
Mais, pèlerins tôt levés, nous succombions déjà aux sommations du vouloir-vivre : une auberge "du Cheval-Blanc" nous accueillit, qui nous traita fort bonnement.
Et c'est fort gais, mais dispersés et alentis, que nous gagnâmes à pied la terrasse de Vézelay, d'où la vue embrasse le tendre moutonnement ourlé de la campagne morvandelle. Sous les frondaisons démesurées, M. Durandeau — de cette voix riche en vibrations dont il gouverne si bien les harmoniques métalliques — nous dit l'histoire du culte de sainte Marie-Madeleine, des trois Maries, la seule que la légende ait élue "Marie-Madeleine, pécheresse, amante du Christ, sœur de Marthe et de Lazare" — et dont les reliques furent habilement soustraites (pieux larcin, tout bariolé de faux certificats) aux moines de Saint-Maximin en Provence.
M. Nivet alors, sous le gonfalon de Paul Claudel, nous fit les honneurs de la Basilique incomparable. Du Claudel lu sous les voûtes d'une aussi essentielle perfection, et du Claudel ayant pour objet cette perfection même, ça n'est pas mal. Nous connûmes là un assez grand moment, et à nouveau les vertus d'un verbe aux respirations souveraines…
Nous sortîmes aux accents d’une chorale qui chantait, assise toute aux marches du parvis. Nous descendîmes la grand’rue (cette rue, nous avait dit M. Jacques Boudet, qu’aimait à prendre Georges Bataille, lequel repose aujourd’hui dans le cimetière de Vézelay). Nous nous arrêtâmes devant une belle maison de pierre : celle de Dieudonné (dit, parallèlement, Théodore) de Bèze, et M. Nivet de nous évoquer avec bonheur l'étudiant orléanais, le huguenot intransigeant chapitré par Ronsard, l'écrivain de race. Un peu plus bas, nous attendait la façade sur la rue de la maison de Romain Rolland, déjà saluée le matin.
Réembarqués, nous filâmes vers La Cordelle. Qu'est-ce que La Cordelle ? Au creux d'un vallon, une ravissante petite chapelle franciscaine ; et, sur la pente veloutée, une grande croix de bois. C'est là, nous dit M. Durandeau, que saint Bernard prêcha la seconde Croisade, décidée par Louis VII le Jeune, lequel avait à se faire pardonner les excès en tous genres de sa belle Aliénor. Cela se passait à Pâques 1146. Bernard parla devant le Roy, le clergé, les grands vassaux, les hauts barons et cent mille tout-venants… L'enthousiasme fut tel que s'écroula l'estrade, mais sans le moindre dam, et fut donc crié au miracle. Tout ceci n’en tourna pas moins très mal, comme le temps, qui se gâtait de plus en plus et nous poussait vers le car étanche. Nous repartîmes.
Et ce fut Brèves, fouillis de verts. Dans le cimetière, sur une dalle de pierre, l’orgueilleuse simplicité — qui n’est pas sans grandeur — de ces seuls deux noms : Romain Rolland. Sans plus. Et M. Lingois nous lut peu après, savoureusement, l’histoire haute en couleurs du curé de Brèves, telle que la conte Colas Breugnon. Puis, franchi le petit pont sur l’Yonne, nous découvrîmes sur le coteau la maison du bisaïeul Boniard : gaillard polyvalent, notaire à Villiers-sur-Yonne, lequel tint sa vie durant un journal détaillé de tout ce qu’il dit, fit, but, lut et mangea. Lecture nous fut faite de quelques pages de Romain Rolland relatives à ces lieux et à ses proches — mais il nous faut bien reconnaître aujourd’hui que l’écriture de celui qui enchanta notre jeunesse a perdu, du moins pour nous, beaucoup de ses pouvoirs d’enchantement.
Le reste de la randonnée — mise à part une halte-bistrot mémorable, où nous enlevâmes de haute lutte ses flacons à une tenancière approximative et houleuse — le reste de la randonnée se passa dans le car. Nous avions retraversé Clamecy, accordant un coup d’œil amical au Beuvron "gras et vert" envahi d’herbes lentes, qui longe la maison de Colas Breugnon ; nous arrêtant un instant devant la maison natale du père de Jean-Christophe, transformée en bains-douches devant la rue qu’est devenu le Canal où Romain Rolland enfant laissait dériver tant de ses rêveries.
Nous pénétrâmes dans Corvol-l’Orgueilleux, où est sise la maison de l’avocat Minxit, père de l’Arabelle de Mon Oncle Benjamin. Une fête y battait son plein, et le long d’un café, au passage, d’une main pendante mais involontaire, nous avons caressé les noirs cheveux d’une mulâtresse inattendue. Et, cependant que l’orage grondait et que le car (ayant pris conscience de son allergie aux déclivités trop accentuées) entreprenait de nous ramener par Cosne et les vallées plates, M. Nivet, inépuisable, nous raconta Claude Tillier, né à Clamecy, pion, instituteur, journaliste, pamphlétaire et auteur toujours demandé de cet Oncle Benjamin désormais immortalisé par Jacques Brel dans le film de Molinaro ; pour finir sur l’histoire de son Benjamin, puisque nous suivions la route que celui-ci avait tant de fois suivie.

Le soir tombait de plus en plus. La pluie aussi. Des couchers de soleil délavés se défaisaient au dessus de la Loire. Et, retrouvée Orléans, il ne nous restait plus, recrus de roulement et de littératures, que de regagner nos maisons dans la nuit.

c.r.Georges Dalgues



Dimanche 3 juin 1973 — Port-Royal et la vallée de Chevreuse, sur les pas de Pascal et de Racine.

Le dimanche 3 juin, sous un ciel au pommelé optimiste, que nulle ondée ne devait démentir, dans le maigre matin d’une Orléans encore endormie, tout un équipage d’amis des Lettres, comblant peu à peu un vaisseau tout bruissant du bruit charmant des retrouvailles, embarquait pour la croisière qui devait nous mener au haut lieu creux du jansénisme, à ce Port-Royal dont nous allions bientôt cesser d’ignorer qu’il s’appelait originairement "Porrois" (lieu de broussailles) qui, traduit en latin "Portus Regius", devint, retraduit, Port-Royal. Le président Marmin en proue et le timonier Lingois aux gouvernes, nous reliâmes la Beauce (plus plate que jamais sous l’épaisseur plate de ses blés), le "calme Dourdan" (où une erreur de compas incurva notre course) et la "côte de Limours", pour plonger, à travers des tunnels de verdure, dans des trouées humides ouvrant sur des vallonnements doucement infléchis où nous dérivions sur notre erre : c’était — ô mots tendres, porteurs d’heureuses rêveries — c’était la vallée de Chevreuse, où nous devions toucher au port, au fond du célèbre "Vallon" que verdit le Rhodon.


C’était donc là ces Granges de Port-Royal que le bon élève Racine chantait déjà ainsi : "Que je me plais sur ces montagnes / Qui s’élevant jusque aux cieux / D’un diadème gracieux / Couronnent ces belles campagnes !" et que Mme de Sévigné célébrait en ces termes : "Je vous avoue que j’ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j’avais tant ouï parler ; c’est un vallon affreux, tout propre à inspirer le goût de faire son salut…" Bref, un lieu d’élection naturel, en soi déjà janséniste, et d’où seuls paludisme et rhumatismes purent quelque temps détourner sur Paris les filles de la Mère Angélique.
Topographiquement, Port-Royal-des-Champs c’est :
— en haut, le domaine des Granges, avec sa ferme où Pascal fit retraite, rédigea la première de ses Provinciales et composa son Mystère de Jésus ; avec ce puits qu’il dota d’une mécanique subtile pour que même un enfant de six ans pût sans effort en tirer grands seaux d’eau ; et avec ses "Petites Ecoles" où enseignaient ces Messieurs, "Petites Ecoles" aujourd’hui devenues Musée du jansénisme.
— en bas, ce qui reste de l’abbaye de Port-Royal-des-Champs : le cloître fantôme, pointillé de tilleuls, qui cerne l’ancien cimetière des religieuses ; et la récente petite église grise, non consacrée, elle aussi promue au rang de Musée de Port-Royal.
— et, reliant le haut et le bas, les "Cent Marches" (qui sont 109) que telles religieuses, pour se mieux mettre en état de réception de grâce, gravissaient à genoux.
Nous commençâmes par la visite du Musée des "Petites Ecoles", où nous fûmes aussitôt happés par une voix électronique hautement qualifiée, indiscutable et continue, laquelle nous menait au trot de vitrines en panneaux, de gravures en manuscrits, d’authentique en reconstitué ; du XIIIe siècle originel à l’arasement de 1709 ; de la Mère Angélique Arnauld (l’une des vingt enfants de l’avocat Antoine Arnaud, nommée abbesse à onze ans…) à Jacqueline Pascal, sœur de Blaise, et à la Mère Agnès Racine, sœur de Jean ; de l’Augustinus de Jansénius aux Lettres chrétiennes et spirituelles de Saint-Cyran ; d'Arnauld d'Andilly au grand Arnauld ; des Luynes aux Longueville et des Roanne aux Roannez — de ces Messieurs de Port-Royal de Paris aux Solitaires de Port-Royal-des-Champs, c'est-à-dire des mêmes aux mêmes, mêmement pourvus de grande spiritualité, de grande culture et de grandes fortunes, et qui se partageaient là entre l'étude, la prière, la pédagogie, la polémique et les démarches occultes, sans pour autant dédaigner les travaux de drainage et la récolte des pavies.
Nous sortîmes, emplis d'histoire à déborder. Et la voix simplement humaine et heureusement vivante de M. Nivet nous rassembla au haut des "Cent Marches", nous précisant la géographie du vallon, nous simplifiant à grands traits l'aventure du jansénisme, nous en révélant maints côtés anecdotiques. C'est ainsi que Pascal reprit corps devant nous, tout de suite point par le désir de démontrer les thèses de Saint-Cyran, "par le raisonnement bien conduit". Désir contrarié qui retarda sa conversion et l'opposa un temps à Jacqueline, sa sœur. Mais après la fameuse nuit du 23 novembre 1654 et la découverte foudroyante du Dieu de l'Ecriture, Pascal s'engage dans sa voie définitive, obtient une cellule aux Granges, y invente entre deux exercices spirituels une méthode syllabique de lecture, et après la grande Volée que de sa "province" il administre aux Jésuites, voit s'ouvrir contre Port-Royal l'ère des persécutions que devait seul arrêter le miracle de la Sainte Epine. Mais de plus en plus pris par la préparation de son Apologie de la religion chrétienne et par ses expériences de mortification, par ailleurs déçu par les "pieuses finesses" des Arnauld, des Nicole et des Saci (souscrivant, en pleine restriction mentale, au formulaire qui condamnait Jansénius, pour finir par abjurer définitivement), Pascal renonce, se soumet au pape et meurt.


Il était maintenant grand temps de céder à l’Heure irréfutable. Nous réembarquâmes et filâmes sur Trappes, traversées de rails et fleurie de bétons. Une taverne nous y recueillit pour un repas marqués par la vélocité d’un service joyeusement communautaire, la bonne simplicité des mets et la haute tenue des propos. On n’en finissait plus de se féliciter d’être ainsi soi et si bien là.


Mais nous n’avions point étanché notre soif de culture : nous gagnâmes l'abbaye de Port-Royal, nous arrêtant d'abord à un défaut du Vallon, dépression arrondie que signent une croix et un lierre d'époque. C'est là que venaient papoter et tricoter nos religieuses. C'est là qu'infatigable M. Nivet nous parla de Racine. Petit orphelin de six ans, Jean fut recueilli à Port-Royal, avec qui sa famille était très liée. C'est là qu'il fit ses premières classes ; c'est là qu'il revint après avoir terminé ses humanités au collège de Beauvais, élève entre tous chéri de ses maîtres, ce qui ne l'empêcha pas (toujours un peu étranger qu'il devait rester à ce monde) de donner dans la satire ironique et versifiée à l'occasion de la signature du fameux Formulaire. D'où rupture, qu'aggrava encore l'anathème lancé par Nicole contre les gens de théâtre ! Et Racine alors de se laisser aller à des railleries qui sentent leur Voltaire. Mais après Phèdre et la trahison de la Champmeslé, Racine revient vers Port-Royal, qui pardonne à l'enfant prodigue. Malgré ce retour, Racine conserve la faveur du roi. Pour un temps. Dans Esther et Athalie, Port-Royal transparaît un peu trop, et c'est la disgrâce. Racine mourra un an après (à cinquante-neuf ans) et sera furtivement enterré au cimetière des Champs au pied de la fosse de M. Hamon, comme il l'avait demandé — avant que ses restes ne soient transférés à Saint-Etienne-du-Mont. Le roi avait eu cette formule : "Nous passerons la charrue où était Port-Royal". C’était en 1709. Et il ne reste donc plus rien (à part deux bases de piliers et un soubassement de mur) de la fameuse abbaye, de son cloître et de son cimetière, lequel, en 1712, fut purgé de ses cinq siècles de cadavres, transportés en tombereaux à Saint-Lambert-des-Bois. Là, dit la chronique, ils furent jetés en vrac dans la fosse commune, où les chiens venaient bruyamment se repaître des restes des plus récents exhumés. Ainsi l'avaient voulu Dieu et le roi. Nous visitâmes néanmoins la chapelle-musée, où les religieuses à la grande croix rouge continuent de veiller sombrement le long des murs, devant le masque de Pascal, parmi des archives d’une gravité redoutable. Un conservateur sans problèmes de formulation, avec inclination marquée à assimiler cette époque à la nôtre (l'homme après tout en restant la commune mesure), nous invita longuement à réfléchir sur cette chose extraordinaire : un siècle de jansénisme militant.


Ce que fit superbement M. Boudet, devant l’adorable église de Saint-Lambert-des-Bois, après que nous eumes visité celle de Magny-les-Hameaux, où dorment, verticales, les pierres tombales venant de Port-Royal — dont celles d’Arnaud d’Andilly et de Mère Agnès. Nous savons d’excellents esprits (et de cœur riche) pour qui le jansénisme, doctrine abominable d’un quarteron de désincarnés, constitue un véritable attentat à la vraie vie, une tentative sinistre de réduction de l'homme. Ces charnels chaleureux professeraient volontiers "que ce serait mesure de salubrité que d'interdire toute visite à Port-Royal le méphitique". Voire… Car une telle conduite ne va pas sans grandeur ; l’austérité entraîne d’autres vertus ; et choisir la voie étroite demande du courage. Quoi qu’il en ait été — et sans qu’ils fussent jamais effleurés par le moindre scepticisme, attitude du reste étrangère à leur temps, où chacun était assuré de détenir la vérité : la sienne —, il est bien certain que nos Solitaires crurent pouvoir fonder un nouvel humanisme. Indépendamment de la portée théologique de leur position (laquelle après tout reste affaire de spécialistes, et il faut bien que serve le pape), c’était bien d’abord de l’homme qu’il était question. Et c’était bien un homme nouveau que voulaient promouvoir des pédagogues d’avant-garde (les premiers dans le siècle à avoir mis à leur programme l’étude de la langue française en tant que telle — traitement dont Racine devait être le premier bénéficiaire). Tout cela, poursuivi, pouvait mener loin. Par ailleurs, considérons que les protecteurs attitrés de ces Messieurs étaient les Longueville, les Luynes…, tous Grands de la Fronde, et qu’eux-mêmes étaient de grands avocats, des magistrats importants, et surtout des parlementaires, c’est-à-dire de cette race à "remontrances" que le pouvoir a toujours abhorrée. Dès lors, l’absolutisme essentiellement centralisateur d’un Louis XIV ne pouvait pactiser avec ces gens ; ne pouvait entériner leur action clandestine, leur contestation permanente, leur opposition de fait, et surtout l’extrême liberté de leurs investigations ; ne pouvait admettre cet état dans l’Etat. Et la brutalité radicale du roi fut bien plus un acte politique (apparenté à la révocation de l’édit de Nantes) qu’une décision d’ordre inquisitionnaire. Ainsi nous invitait à penser M. Boudet et, comme d’habitude, nous inclinions à le suivre.

Notre dernière escale fut le château de la Madeleine, à Chevreuse, flanqué d’un donjon aux géométries puissantes et doté d’un puits peut-être sans fond. C’est dans l’exil de cette "Babylone" (nous apprit encore M. Nivet) que Racine, alors dans toute la gloire de ses vingt ans, vécut quelques mois — avant que d’aller à Uzès s’émerveiller devant la splendeur des brunes beautés méridionales. Chargé par de Luynes de surveiller les travaux de restauration du château, il joua les régisseurs bienveillants et, fort diverti par le commerce "des gueux", il descendait plusieurs fois par jour lamper force flacons au proche cabaret du Lys… Sur cette image réconfortante prit fin notre croisière janséniste.
Après quoi, nous rentrâmes.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 9 juin 1974 — Le Val de Loire orléanais dans la littérature, de Maurice de Sully à Maurice Genevoix

Donc en ce dimanche 9 juin, pour leur sortie annuelle, nos férus de lettres n’allaient naviguer qu’en pays connu et ne partir que pour se retrouver : le car frété pour nous mener à la Connaissance par les chemins de la Découverte ne devait, en effet, jamais franchir les limites, pourtant modestes, du département du Loiret — et l’on put dire que la ligne d’horizon allait borner notre aventure. Mais en ce sémillant matin, dans les minutes de l’avant-départ, n’en passait pas moins comme un frisson d’appareillage et — tous les responsables à leurs postes respectifs, dont M. Lionel Marmin, président de la section d’Orléans de l’Association Guillaume-Budé — les embarqués humaient l’air mou du Val avec des narines de conquistadors. Fortes de leur nombre, les dames pépiaient à qui mieux mieux, causant culture comme de vrais hommes…


Première escale : Bellegarde-du-Loiret, qui fut Choisy-aux-Loges, et où nous accueillit Me Jacques-Henry Bauchy, Bellegardois authentique et notaire sans défense devant les charmes de Clio. Fort d'une érudition inépuisable, tranquille, précise et ramifiée, Me Bauchy nous fit les honneurs du château, de ce petit donjon de Vincennes vieux rose aux douves calmes et aux symétries agréables, vestige plus qu'honorable et maintenant entretenu d'un château né au XIIe siècle et qui ne trouva sa physionomie définitive qu’au début du XIVe, par les soins du grand argentier de France Nicolas Braque, qui y reçut Charles V, son roi. Le remplacèrent au XVIIe siècle les Montespan et un de leurs descendants, le duc d’Antin, fils de l’illustre marquise. Ce duc y reçut Louis XIV, Louis XV et Stanislas Leczinski, lequel y rencontra un Voltaire impécunieux en quête de pensions. D’Antin augmenta le château des pavillons à la Mansard qui encadrent le donjon (aujourd’hui promus mairie et café). Les ouvrages historiques de Voltaire font plusieurs fois mention de ce personnage "qui avait cet art singulier non pas de dire, mais de faire des choses flatteuses". Entre autres d’ordonner qu’on rasât en une nuit toute une grande allée d’arbres pour la seule raison que les regards royaux en avaient été offusqués. Dans cette conduite incroyable d’un maniaque de la servilité, Voltaire disait ne voir "qu’ingéniosité courtis"… Passons.
Pour gagner Sully, forêt traverseras. Ce que nous entreprîmes, pour faire bientôt halte au carrefour de Chenailles que jouxte Chicamour (quel nom…), précisément à la Croix des Six-Routes, au centre de cette étoile dont les feuillages mesurés sertissent les branches. Là, M. Lingois, de sa voix savoureuse, nous lut quelques passages de Forêt voisine où Maurice Genevoix a savamment associé la fidélité topographique et le plus fleuri des savoirs botaniques. Pages toutes ruisselantes du jus des épithètes les plus pulpeuses ; toutes foisonnantes des dénombrements les plus minutieusement vrais. Or ce qui était décrit là vivait autour de nous, et nous en reçûmes ce plaisir à deux degrés qui naît de la correspondance de la réalité et de son expression.
Franchie la Loire, belle indolente fatiguée de s’être tant offerte à tant de ciels changeants, ce fut Sully-sur-Loire et son château, qui est le château-château : j’entends le château-en-soi dans ses exactitudes ; je veux dire : avec juste ce qu’il faut de rondeurs et d’arêtes minérales — et de plans d’eau cernés de pierre — pour qu’il y ait château. Là, manifestement, il y a. Et dans la grand’cour, nous écoutâmes M. Nivet nous conter, avec bien des élégances, Voltaire en Sullias.
C’est à Sully, en effet, et Tulle évitée de justesse, que le jeune Voltaire (il avait vingt-deux ans) fut exilé en 1716 par le Régent pour excès épigrammatiques. Il y resta quatre mois, fort bien traité par Maximilien-Henri de Béthune, que le petit Arouet avait connu dès l’âge de douze ans au château du Temple, où son parrain (l’abbé de Châteauneuf, amant guilleret d’une Ninon de Lenclos pourtant octogénaire), prêchant d’exemple, lui ouvrit les voies aux périls exquis du libertinage militant. Les impressions d’exil de Voltaire ont été consignées dans sa correspondance. Epîtres longues, faciles et fleuries, où Voltaire entremêle sa prose de versifications surabondantes, le long desquelles la vivacité d’une invention continue fait difficilement oublier la cheville et le mirliton. Il y raconte son commerce avec l’abbé Courtin, épicurien rebondi, "accessoirement homme d’Eglise", enclin aux conseils débonnaires et grand expert en recettes d’amour. Voltaire décrit la vie de château, les chasses qui l’ennuyaient, et ces fameuses "nuits blanches" aux gages alphabétiques, où Voltaire ne tirait que des V qui le conduisaient à versifier encore et toujours, les dames trouvant des vers jusque dans leur assiette. Bref, comme l’écrivait tout à trac notre homme : "Il serait délicieux pour moi de rester à Sully s’il m’était permis d’en sortir". Dieu merci, le Régent pardonna et Voltaire retrouva son Paris.
Mais, dévoré par la tarentule de l’insolence, il récidive, traitant les Jésuites de sodomistes et de Messaline la fille du Régent. Coût : onze mois de Bastille et un an de retraite à Châtenay. En 1719, faussement (?) accusé d’un libelle contre le Régent, il prend de soi-même du champ et se met à rayonner de château en château, payant son écot d’amusettes. On le revoit donc à Sully, où le duc venait de se marier avec une fille de Mme Guyon, veuve d’un Fouquet, à qui Saint-Simon, pour une fois, trouvait toutes les grâces.
1720-1721 : Voltaire fait toujours le bel esprit, daube sur Law et donne dans l’astronomie des dames et des demoiselles. Puis les relations entre le poète et le duc se dégradent pour s’interrompre brutalement en décembre 1725, après la bastonnade infligée à l’Arouet par le chevalier de Rohan-Chabot, lequel ne lui avait pas pardonné de lui avoir lancé à sa face, dans la loge même d’Adrienne Lecouvreur, l’apostrophe célèbre : "Mon nom, je le commence ; vous finissez le vôtre". Le duc refusa de la soutenir. Il n’en mourut pas moins trois ans après… Mais Voltaire avait déjà opéré sa mutation d’amuseur de salon pour commencer d’organiser la Contestation du siècle.
Or M. Nivet avait attendu que nous eussions gagné la salle du théâtre pour nous conter par le détail les charmantes amours que Voltaire connut à Sully avec la toute jeune demoiselle Suzanne-Catherine Gravet de Corsembleu de Livry… Cette enfant aimait la comédie et se voulait comédienne. C’est par ce biais qu’il l’obtint et qu’il conçut pour elle l’ambition suprême : la faire jouer à la Comédie-Française. Las ! Le seul succès qu’elle y connaîtra jamais sera un succès de rire. Entre temps, Voltaire ayant invité son ami Génonville à partager son séjour à Sully, celui-ci ne tarda pas à partager la couche de la fille, laquelle finit par partager leurs hommages à tous deux : "Nous nous aimions tous trois… Que nous étions heureux !" écrira plus tard en toute simplicité Voltaire qui avait très vite pardonné, sinon favorisé ces écarts. Il est vrai que, sur son déclin, la belle Suzanne avouait non sans quelque attendrissement que "M. Arouet était un amant à la neige". Oui. Comme les œufs. Ce qui prouve qu’on peut être un jeune décharné plein de jactance et d’intrépidité et n’en fléchir pas moins pour ce qui est du déduit. Quoi qu’il en ait été, reconnaissons que jamais chose si triste ne fut aussi joliment dite. Mariée à un marquis doré, Suzanne revoit à Londres Voltaire et l’éconduit. Piqué, il compose sur-le-champ une épître croustillante où il fait sa part toute crue à l’anatomie de la belle. Ils se retrouvèrent à plus de quatre-vingts ans, épouvantés par leur mutuelle décrépitude, et moururent à cinq mois d’intervalle.
Mais nous ne pouvions quitter Sully sans rendre hommage, par la voix humaniste de M. Jacques Boudet, à Maurice de Sully. Sous une météorologie douteuse, nous nous rassemblâmes devant l’église Saint-Ythier, dont la porte d’entrée offre au regard le haut-relief représentant celui qui fut l’évêque de Paris et le bâtisseur de Notre-Dame. Né vers 1120 d’humbles paysans, Maurice connut une remarquable ascension théologique et sa réputation ne tarda pas à franchir les frontières. Intronisé en 1160, prédicteur éminent, d’une orthodoxie rigoureuse, irréprochable de moeurs — et comme tel tranchant fort sur l’environnement ecclésiastique d’alors —, conseiller et confident des rois, il consacra toute sa ferveur, de 1160 à 1196, à la construction de Notre-Dame de Paris. Sur le tympan du portail sud de la façade, on peut encore voir la Vierge et l’Enfant entre Louis VII et Maurice de Sully : ce sont les plus anciennes sculptures de Notre-Dame de Paris.
La faim nous ayant rendus différents et l’heure étant venue, d’un seul élan nous envahîmes l’énorme parallélépipède d’une maison à manger, où nous snackâmes en vrac. Après quoi, nous reprîmes notre pèlerinage aux sources.
A Châteauneuf-sur-Loire, sur la terrasse du château, face aux prairies jonchées d’andains qui furent des jardins à la française, devant leurs arbres tendres et la Loire là-bas, Maurice Genevoix, qui nous avait rejoints, voulut bien commenter la lecture que nous faisait M. Lingois des bonnes pages de Au Cadran de mon clocher (et la jeune équipe qui vient d’en tirer un film était là, représentée par M. Fontenoy) et de La Boîte à pêche. D’une voix égale, teintée d’une nostalgie souriante et veinée de malice, d’une voix qui disait surtout sa gentillesse naturelle, l’allégresse d’un esprit toujours en mouvement et cette merveilleuse juvénilité intérieure qui reste la sienne, Maurice Genevoix, sur le mode mineur de la confidence murmurée, évoqua pour nous la guerre de 14, bien sûr… Mais aussi et surtout l’ancien Châteauneuf et ses trois quartiers : celui des Mariniers, celui des Vignerons et celui du Bourg ; l’école primaire, le catéchisme et le certificat ; ses découvertes de la nature ; ses souvenirs de potache au lycée d’Orléans ; et l’histoire du château, dont les pierres pavent aujourd’hui la rue de la Bretonnerie. Tout cela ressuscité par petites touches, avec juste ce qu’il fallait de désabusement léger de la part de qui a vu changer trop vite ce qu’il avait tant aimé et qui fut sa jeunesse.
Sur ce, nous gagnâmes Saint-Denis-de-l’Hôtel et Les Vernelles. Enfouie dans une verdure odorante au fil des ans judicieusement composée, la maison ligérienne de Maurice Genevoix — vieux toit paysan aménagé avec ce goût dont seuls ont le secret les vrais amants de la nature et des créations authentiques — la maison délicieuse nous accueillit, sur son coteau devant le fleuve, sous un ciel larmoyant. Assis sur un banc, Maurice Genevoix continua à égrener pour nous ses souvenirs d’acquéreur par troc et de propriétaire raffiné. Enfin, avant la séance rituelle "de la signature" et la séparation, on nous ouvrit toute grande l’intimité ombreuse, close sur ses trésors, de la demeure aux trois escaliers.
La Loire une nouvelle fois traversée, nous filâmes sur Le Bruel où nous attendait M. Jacques Deschamps, qui nous fit les honneurs du parc et de l’étang — domaine de rêve s’il en est — avec la souriante aménité qu’on lui sait. M. Jacques Boudet, sous la protection de frondaisons généreuses, nous conta Voltaire au Bruel, lequel y fit plusieurs séjours, particulièrement en 1719, chez le duc de la Feuillade, lors de sa prudente retraite volontaire à Sully et aux environs. Il ne reste rien de la maison qu’il occupa. Mais on nous lut de ses lettres : l’une en particulier où il vante "sa solitude délicieuse" ; une autre où il demande à la marquise de Mimeure, avec des galanteries infinies, de lui faire tenir un emplâtre de sa façon pour un inconvénient qu’il avait à l’œil ("cet œil qui ne lui servait qu’à la lire et à lui écrire"). Par ailleurs, c’est sans doute au Bruel que Voltaire eut l’idée d’écrire une histoire du "Masque de Fer" (lequel aurait été de velours…). Chamillard en effet ("Qui fut un héros au billard, un zéro dans le ministère") détenait cet étrange secret qu’à plusieurs reprises — et jusqu’à son lit de mort — son gendre La Feuillade l’avait en vain pressé de lui révéler.

Il ne nous restait plus qu’à rejoindre une dernière fois l’ombre de Voltaire au château de La Source, ombre qu’allait faire se lever pour nous la voix de M. Jacques Boudet, redevenu docte en ces lieux désormais universitaires. Pourtant, notre écrivain ne passa jamais ici que trente-six heures, en décembre 1722. Mais quelles heures, où se décida le destin de la Henriade et qui devaient profondément marquer ses vingt-huit ans. C’est qu’en effet l’avait reçu l’extraordinaire lord Bolingbroke, personnage de grande stature, en exil au bord du Loiret où il avait fondé un petit cercle (mais où "l’on pensait grand") : "l’Académie de La Source", qui fut de tous les centres de fermentation philosophique du XVIIIe, sinon l’un des plus connus, du moins l’un des plus actifs — et en tout cas des plus charmants. Liberté d’esprit, communauté de vues sur les mêmes "lumières", similitude des affinités (au point que tels passages du Dictionnaire philosophique paraissent démarqués de cet "examen important" que lord Bolingbroke écrivit contre le "fanatisme") : Voltaire trouva en son hôte, si j’ose dire, un catalyseur, et un homme sûr dont l’amitié féconde allait lui ouvrir quantité de portes étrangères. Et l’on peut avancer que cette rencontre, toute brève qu’elle ait été, encouragea Voltaire à poursuivre une voie où peut-être il ne se serait pas engagé aussi hardiment par la suite. Ce qui est sûr (même faite la part des exagérations de plume habituelles à notre grand épistolier), c’est que la promptitude et la chaleur de la réaction dont témoigne la lettre qu’il écrivit au fidèle Thiriot, dès La Source quittée, ne sauraient tromper sur la qualité de l’impression reçue : "Il faut que je vous fasse part de l’enchantement où je suis du voyage que j’ai fait à La Source chez milord Bolingbroke… J’ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l’érudition de son pays et toute la politesse du nôtre… etc." Mais, Bolingbroke rappelé en Angleterre, Voltaire ne devait plus jamais revenir à La Source. Quant à nous, après un dernier regard au perron de la façade nord et un dernier salut à la fière devise qui prétend en latin "Nous égalons les oeuvres des rois par le courage", nous regagnâmes Orléans, légèrement humides, emplis de trop de choses et contents d’être au port.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 8 juin 1975 — Tours et ses grands écrivains

Honoré de Balzac a beaucoup, beaucoup, beaucoup écrit. Entre autres choses ceci : "Tours est une des villes les moins littéraires de France". Devant une affirmation aussi catégorique, il était urgent que, toutes affaires cessantes, une équipe de lettrés d'Orléans, battant haut pavillon budiste, allât sur place en vérifier le bien-fondé. Ce que nous entreprîmes avec allégresse, ce dimanche 8 juin, sous l'azur assidu de la plus belle des matinées de l'année. Nous prîmes bien sûr la voie royale, la route des châteaux : cette Nationale 751 qui, après avoir jouxté la Loire à Saint-Dyé, passe devant cette perfection : la longue, la souveraine horizontalité du château de Ménars, devant laquelle le car ralentit de lui-même. Et après Blois, Chaumont et Amboise, ce fut Tours, cette Orléans inversée au bord du fleuve-roi, Tours, la grande rivale, l'infatigable entreprenante.


Au chevet de la cathédrale Saint-Gatien, près du cloître de la Psalette, sous un arc-boutant qui inscrit sa base dans le mur de la maison de Mlle Gamard, Jean Nivet, de sa voix délectable, avec beaucoup de grâce et d'humour, mit donc Balzac en accusation au nom de : Grégoire de Tours, Alcuin, Commynes, Rabelais, Ronsard, Béroalde de Verville, Descartes, Gresset, Charles Perrault, Balzac soi-même, Anatole France, sans omettre Paul-Louis Courier, Courteline, Bergson, Jules Romains, René Boylesve et Maurice Bedel !… Mais si Balzac, né à Tours, n'aimait pas les Tourangeaux ("bien mols et lâches"), il devait rester sans défense devant les charmes de sa Touraine, de cet "Indoustan de la France", marqué par la douceur d'un ciel sans égal et l'ample majesté de son fleuve — de ce pays aimé des reines où, de Saint-Cosme à La Gaudinière, abondent les "demeures inspirées". Sans doute, la vallée de l'Indre et Saché ont-ils surtout séduit Balzac. Mais il évoque volontiers sa ville natale (qu'il tint absolument à faire connaître à ses deux maîtresses, Mme de Berny, puis Mme Hanska) à travers toute son oeuvre, de Sténie aux Contes drôlatiques, en passant par Jane la Pâle et La Femme de trente ans. La cathédrale surtout l'a hanté, qu'il décrit toujours "vue de l'intérieur" et sur le mode fantastique (Sténie, Maître Cornélius), allant même jusqu'à la métamorphoser, dans Jésus-Christ en Flandre, en église d'un couvent d'Ostende. Quant au cloître de la Psalette, c'est là que Jane la Pâle vint ensevelir sa douleur — et Balzac alors de s'abandonner sans retenue à son penchant pour les descriptions interminables et méticuleuses.
Nous gagnâmes ensuite le chantier-école des fouilles du vieux Tours sous la conduite de M. Bouelle, architecte de la ville et responsable fervent et efficace de cette réussite exemplaire : l'exhumation, la reconstitution et l’assainissement du vieux Tours — réussite que l'on doit à l'audacieuse politique d'urbanisme d'une municipalité intelligente. C'est dans ce chantier-école que Compagnons du Tour de France et étudiants touchés par la grâce se vouent de concert à des travaux que chacun d'eux mène d'un bout à l'autre. L'enceinte gallo-romaine (le long de laquelle coulait la Loire…), les appareils de briques et les douves, l'inattendu "château de Tours" avec ses quatre tours et son donjon nous tinrent longtemps cois. Mais la vue du vieux Tours du haut d'un immense bâtiment public, puis sa lente découverte par l'intérieur jusqu'à la place Plumereau devaient nous conduire aux limites de l'étonnement devant la qualité du silence de ce quartier anachronique et pourtant résidentiel, devant l'honnêteté et la délicatesse des restaurations — devant cette victoire de la vieille maison humaine sur le building de type planétaire.
Et après avoir salué la "pension Vauquer", nous appréciâmes (commentée par Jean Nivet) la maison "de Tristan", la maison, de style et de détails flamands, que dans La Recherche de l'Absolu Balzac devait en toute simplicité décrire comme la maison même de Balthazar Claës à Douai.
Or l'heure avait sonné de la restauration inévitable. Nous dûmes à l'honneur de manger dans l'hôtel même où descendait Alphonse XIII de payer un prix royal une collation dont la mesure et la simplicité convenaient particulièrement aux modestes pèlerins de la pensée que nous étions. C'est donc l'estomac léger et la tête claire que nous réembarquâmes à destination de Saint-Cyr-sur-Loire.
Nous avons fait une courte halte devant La Gaudinière (où, avant de mourir, Bergson tenait cénacle au début de la dernière guerre),.
Puis nous pénétrâmes dans La Béchellerie, la résidence fameuse d'Anatole France. Belle, noble et simple demeure, La Béchellerie développe sa symétrie bourgeoise et bien entretenue devant une pelouse nantie d'un bassin à nymphe. Jacques Boudet, à son ordinaire disert, courtois et mesuré comme personne, nous conta d'abord comment, en 1914, on déménagea laborieusement les trésors de la villa Saïd pour les entreposer dans ce "petit Ferney" ; puis la mort de Suzanne, la fille de l'écrivain, divorcée d'un Psichari et de qui le petit-fils Lucien (arrière-petit-fils de Renan) est aujourd'hui l'héritier ; ensuite le remariage de France avec la femme de chambre de Mme Armand de Caillavet ; enfin le prix Nobel de 1921 et la mort en 1924. Interdit de Panthéon pour cause de socialisme militant, celui qui fut considéré (même par Proust) comme l'un des tout premiers écrivains français, connaît aujourd'hui l'épreuve de ce purgatoire littéraire auquel n'échappent pas les plus grands, mais où il semble bien qu'il doive encore longtemps se morfondre… Reconnaissons honnêtement que cette écriture d'une simplicité systématique, des procédés de fabrication trop visibles et une pensée un peu courte (quoique généreuse et amusée) y sont peut-être pour quelque chose… La visite de la maison (bibliothèque, souvenirs, oeuvres d'art et bibelots en tous genres), que nous fîmes par détachements successifs sous la gouverne d'un couple vétilleux et bredouillant nous fut de moindre profit.
La Loire retraversée, nous gagnâmes Plessis-lès-Tours pour le château de Louis XI, tout resserré sur son histoire au centre d'un environnement monstrueusement industriel. Jean Nivet nous y lut Commynes, et comment le roi, en 1463, pour 5.500 écus d'or, acquis ce domaine de Plessis-du-Parc-Lez-Tours. Il nous rappela les bizarreries de ce monarque "entré en merveilleuse suspicion de tout le monde" ; en proie à une fièvre obsidionale permanente ; féru d'animaux exotiques vite oubliés et épouvanté par le caractère inexorable d'une mort qui ne saurait l'épargner, tout roi qu'il fût. Nous visitâmes de grandes salles, et la chambre où il fallut bien en effet qu'il mourût, près d'une cheminée et d'un médicastre particulièrement retors — mais, Dieu merci (et selon son voeu), d'une mort survenue un samedi, le jour de la Vierge…
Réplique rustique de La Béchellerie, La Grand-Cour, fief de Jules Romains à Saint-Avertin, nous ouvrit ses portes sur ses pelouses, ses frondaisons et ses vignes. Jean Laurent (dont le retour aux régions natales approfondissait encore la voix et dramatisait superbement le geste) nous parla alors de ses trois grands hommes : Courteline, France — et donc Jules Romains, ce maître exigeant en égards dus, mais dont "la sensibilité de l'intelligence" devait si bien (les textes qui nous furent lus en font foi) s'accorder avec le charme tendrement lumineux de la Touraine. Hélas ! de même qu'Anatole, Jules connaît aujourd'hui les régions tristement ombreuses de ce très encombré Purgatoire des lettres, et ce, malgré l'increvable Knock, les irrésistibles Copains et le monumental H.B.V. Et Jean Laurent de le déplorer, qui tint à conclure ainsi : "Si le propre de la littérature — comme du reste celui de tout art — est de nous ouvrir les voies d'une nouvelle connaissance du monde, des autres et de nous-mêmes, France, Courteline et Romains, ces rationalistes qui n'en furent pas moins des hommes de coeur et de bonne volonté, méritent bien d'être toujours honorés, n'en déplaise aux bien-pensants des différentes Eglise actuelles, et quantité de leurs pages demeurent encore pour beaucoup un régal et un réconfort."
Dernière étape : Véretz, charmant avec ses maisons en contre-bas, son petit mail et sa fontaine autour de laquelle la Restauration prétendit "empêcher les villageois de danser" — d'où le fameux pamphlet de Paul-Louis Courier, au pays de qui nous étions, et devant la Chavonnière de qui nous nous arrêtâmes, pour une fois encore nous régaler de Jean Nivet. Curieux homme que ce Paul-Louis, né à Paris en 1772, mais ligérien d'adoption : brillant étudiant ; militaire prudent jusqu'à la désertion incluse ; helléniste de choc ; épigraphiste sourcilleux ; falsificateur serein et protestateur viscéral. Ce misanthrope chicanier et coléreux devait acquérir en 1815 la forêt de Larçay et la ferme de la Chavonnière dont il obligea sa femme, la trop jeune et toute charmante Herminie, dite Minette, à surveiller seule l'exploitation — ladite Minette devant du coup le cocufier avec deux de ses gens pour finalement le faire assassiner, le 18 avril 1825, dans sa propre forêt, avant que notre incorrigible gaillard n'eût obtenu qu'on détruisît le château de Chambord…

Après quoi, par la route des trois châteaux en CH (Chenonceau, Cheverny, Chambord), nous rentrâmes, tard, très tard dans la nuit, définitivement convaincus que Balzac, quant à Tours, avait tort.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 30 mai 1976 — George Sand et la Vallée noire

Le plus gros des cars n’y ayant pas suffi, qu’on dut nantir à la hâte d’un ravissant petit car surnuméraire, c’est donc dans un convoi, en ce dimanche 30 mai, aux aurores, que s’engloutirent une petite centaine d’Orléanais en mal de culture (où l’élément féminin, redoutablement, prééminait), pour retrouver, sur les lieux mêmes où elle vécut, le souvenir vivant d'Aurore Dupin, baronne Dudevant, dite George Sand, dont approche, comme chacun sait, le centenaire de la mort (8 juin 1976). Et d'un bout à l'autre de cette longue randonnée, infatigable, inépuisable et seul, Jean Nivet, de sa voix délectable, devait nous délivrer les trésors d'une érudition jamais en défaut, enrubannée d'une gentillesse à toute épreuve. Salués "Vierzon le long et le triste Issoudun", les bourgs paisibles et les vertes "traînes", nous gagnâmes les pays du Cher, ces réservoirs de calme, reposoirs réservés où stagne le temps et que traverse l'Indre, "ruisseau profond et silencieux qui se déroule comme une couleuvre dans l'herbe et que les arbres pressés sur chaque rive ensevelissent mystérieusement sous leur ombre immobile", dit notre auteur. Nous étions dans la Vallée noire, ainsi dénommée par George Sand pour ces hauteurs boisées qui « donnent aux lointains cette belle couleur bleue qui devient violette et quasi noire dans les jours orageux ». Mais nous n'y verrons pas la « Mare au Diable », comblée et barbelée par ceux qu'excédaient les incursions toujours renouvelées de la culture. Tout au long de la longue route de Nohant, Jean Nivet nous développa la généalogie compliquée, morganatique par les femmes, riche en débordements et abondante en bâtards de celle qui, de Frédéric-Auguste, électeur de Saxe (puis roi de Pologne) à Marie-Aurore de Saxe, épouse Dupin — et à travers Maurice comte de Saxe, maréchal de France, vainqueur aux manières fortes de Fontenoy — devait naître en 1804 sous le nom d'Amantine-Aurore-Lucile Dupin, avant que de devenir notre George Sand, c'est-à-dire cet écrivain incroyablement fécond (130 romans, dont 84 édités, et plus de 50.000 lettres) ; cette romancière scandaleuse (pour l'époque) ; cette mécréante, cette féministe, cette militante socialiste qui « plaignait l'humanité et ne pouvait s'abstraire d'elle parce que le mal qu'elle se fait la frappait au coeur, parce que ses crimes lui tordaient le ventre, et qu'elle ne pouvait comprendre les paradis au ciel ni sur la terre pour elle toute seule… » ; cette amazone virile fumeuse de cigares qui scandalisait La Châtre ; cette femme de 1m56, noire, boulotte et sans doute frigide ; cette « latrine » selon Baudelaire ; cette « pouffiasse », selon Maurice Clavel ; cette amoureuse insatiable, cette épouse infidèle, cette maîtresse d'amants innombrables (dont Jules Sandeau, et au moins quatre illustres : Musset, Mérimée, Liszt et Chopin) ; mais cette femme de toutes les générosités, et qui devait finir sous les traits lourds et pathétiques de la « Bonne Dame de Nohant », aux obsèques de qui «toutes les paysannes des environs, agenouillées dans l'herbe humide, disaient leur rosaire». Un monde, que cette créature…


Et, vers les 10 heures, ce fut Nohant (où George s'installa en 1837, après s'être séparée d'avec Casimir Dudevant) — Nohant et le ravissement. La petite place d'abord, couvée par des ormes vénérables, ceux-là mêmes qu'ont vus tous ceux qu'ici George Sand accueillait, et dont nous allions réveiller les ombres - place charmante, mais que déshonore aujourd'hui la malséance mécanique. Puis l'église basse, dans l'adorable naïveté de sa retombée. Et la Demeure enfin, la vieille propriété de famille, le refuge et le port d'attache, avec son parc velouté à l'adorable petit bassin de pierre ovale, aux arbres démesurés, dans la profondeur duquel l'enfant Aurore avait élevé au autel à Corambé, divinité païenne qu'elle s'était inventée et qu'elle adorait en secret ; avec ses quelque dix hectares, sur les autre cents que comptait le domaine… ; avec surtout cette maison Louis XVI, simple, obscure et profonde, où George Sand vécut son enfance garçonnière, son adolescence polissonne, sa vie de jeune mariée et de jeune mère, ses vacances de femme mûre et sa vieillesse besogneuse et charitable. Maison où il aura brillé beaucoup d'esprit et flambé beaucoup d'ardeurs ; où Chopin passa six étés consécutifs placés sous le signe de l'Amour, de la Musique et du Théâtre (mais où jamais ne vint Musset et que fréquentèrent - quelle brochette ! - Liszt, Marie Dorval, Marie d'Agoult, Théophile Gautier, Tourgueniev, Lamennais, Delacroix, Arago, Fromentin, Balzac, Mérimée, Flaubert, Dumas fils, et jusqu'au prince Jérôme Bonaparte…). Maison si peu musée, encore tout habitée, et en laquelle surtout émeuvent les témoignages d'un art de vivre aujourd'hui disparu, où s'alliaient, dans la lenteur et la répétition des jours, l'intelligence, le goût du bonheur, le sens de l'époque et les agréments d'une aisance mesurée et harmonieuse. Je pense à ce grenier plein de laisser-aller et de commodités, mais aujourd'hui interdit ; à cette haute cuisine où le « fonctionnel » avait l'honnêteté joyeuse et la simplicité du chêne, des cuivres et des noix ; à cette salle à manger à la table toujours dressée sous le lustre bleu de l'amant italien, pour des convives à jamais en allés, mais dont le bristol illustre signe chaque couvert ; à ces chambres petites mais de hauts plafonds aux romantiques et bleus papiers peints, pleines de placards et de secrétaires - dont celle de Liszt et celle où un autre piano remplace le piano de Chopin, vendu par George Sans pour mieux sceller l'oubli de ce qui n'en restera pas moins désespérément inoubliable - comme si l'oubli pouvait obéir à ces supercheries… Un guide émacié et fervent nous mena pendant une heure à travers ces lieux d'un monde à jamais révolu, mais dont il réveillait avec bonheur les ombres et les souvenirs, s'employant avec une passion presque farouche à réhabiliter celle qu'on a quand même un peu trop méconnue et traînée dans la boue… Puis (après le parc déjà célébré), ce fut le cimetière et le petit enclos privilégié où notre « grand homme », pour parler comme Flaubert, repose parmi les siens, sous l'ombre d'un if géant. Mais George Sand - pourquoi ? - ensevelie sous un énorme parallélépipède minéral, n'aura pas eu la simple couche de terre herbeuse qu'elle avait souhaitée, elle dont les derniers mots furent : « Laissez verdure… ».
Mais, l'heure pressant, nous filâmes vers le square de La Châtre, cette bourgade dont les commérages venimeux étonnèrent en son temps Gorge Sand plus qu'ils ne l'atteignirent. Là, devant la statue un peu trop embourgeoisée de la Bonne Dame, Jean Nivet évoque les frasques de Maurice Dupin, le père de George Sand, ses avatars adultérins et son accident de cheval. Non loin de là est sise la maison de Jules Sandeau, devenu à dix-neuf ans l'amant de George, « aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées ». Bon nombre de romans de George Sand ont La Châtre pour cadre (en particulier Mauprat et Les Beaux Messieurs). C'est également à La Châtre qu'éclata l'affaire Fanchette, cette simple d'esprit victime des fonctionnaires de la monarchie de Juillet - affaire qui devait conduire George Sand à l'action politique militante.
Après quoi (il allait être 13 heures), nous gagnâmes, par une route-serpentin, le site de Chassignolles où nous emplîmes la grange d’une auberge, parée comme pour une noce villageoise. Traités avec une sage lenteur, nous fîles là un déjeuner des plus allants, où pichets et propos ne connurent point les tristes limitations de la mesure.
Nous réembarquâmes pour faire escale — cher président Lahontâa — devant le château de Sarzay, non visitable pour cause majeure de sécurité, mais dont nous admirâmes de loin la symétrie quadrangulaire et la puissante pesanteur - imposant édifice (vestige d'un énorme ensemble cerné de 38 tours) que l'on retrouve dans le Meunier d'Angibault (roman engagé, roman «communiste» de la fusion des classes) sous le nom de château de Blanchemont, château qui, comme dans le roman, sera racheté par le fermier après avoir connu plusieurs propriétaires approximatifs.
Et justement, à une lieue de là, le moulin d'Angibault nous attendait, plutôt mal remanié, mais délicieusement tapi au bord d'un chemin creux. C'est que Mme de Blanchemont eut maille à partir avec son régisseur Bricolin, mais où, en compensation, elle connut l'amour avec Henri Lémor, simple ouvrier mécanicien…
Autre château : Montgivray, où vécut un demi-frère de George Sand qui avait l'illégitimité irascible - château qui devint par la suite propriété de Solange, la fille de George Sand, et de son mari le sculpteur Clésinger, artiste particulièrement mal embouché. Ce ménage, tout hérissé de disputes, fut finalement cause de la rupture de George Sand avec Chopin, lequel avait pris le parti de la fille contre la mère.
Puis ce fut Saint-Chartier, la paroisse où l'enfant Aurore, que l'on ramenait ensuite à Nohant à cheval, allait au catéchisme ; où tout contre le vieux château ruiné, le long des douves aujourd'hui comblées, on jouait ou pique-niquait avec les gamins du bourg ; où l'écrivain a situé l'action des Maîtres Sonneurs, grands joueurs de cornemuses.
Et nous finîmes dans l'église de Vic et devant ses fresques, dégagées en 1850 et sauvées par George Sand, qui en obtint le classement par le truchement de Mérimée. Fresque à prédominance sanguine, dont le Baiser de Judas (de par la simple profondeur du regard de Jésus sur Judas) est la plus émouvante…

Et à travers une profusion de chlorophylle, dans le soir avancé, nous rejoigîmes cette bonne Orléans dont Maurice Dupin, le père de George Sand, disait en grande simplicité : «J’admire Orléans; j’admire le pont; j’admire les maisons; j’admire les passants. Mais quand j’entre dans la rue Royale, c’est de l’extase!» Après quoi, bien sûr, je ne puis que clore.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 5 juin 1977 — La Puisaye littéraire : Colette et Mademoiselle de Montpensier

Mais d’abord, mais vite, et toutes affaires cessantes, que grâces soient rendues et qu’il soit fait honneur à André Lingois qui (avec l’aide discrète mais efficace de M. Pierre) assuma l’organisation de cette sortie et les bonheurs de cette journée ; qui, de sa voix savoureuse, commenta et cita avec enjouement, abondance et sympathie les deux Dames qu’il avait témérairement associées ; et qui coiffa le tout en nous proposant, «Chez Ginette», guinguette tout à fait Robinson et très impressionniste, le plus joli repas du monde. Il fallait, oui, qu’en premier lieu cela fût dit. C’est. Donc (puisque c'était un de ces matins dominicaux de juin qui, chaque année, devant la cathédrale, voient se renouveler le même cérémonial d'embarquement vers la Culture) donc le dimanche 5 juin, budistes et autres lettrés de même farine (chez qui, notons-le, une fois de plus — et qu'est-ce à dire ? — l'élément féminin ne cesse de prédominer) entreprirent la sinueuse croisière littéraire qui devait les mener aux pays des verts vallons, ponctués de blancs bovins et de blanches communiantes, où nous attendait le double souvenir de la grande Colette et de la Grande Mademoiselle.


Devant l'église de Saint-Sauveur-en-Puisaye, sous une volée de cloches, André Lingois, rassemblant ses ouailles, commença par faire justice de ce que pouvait paraître avoir d'insolite le rapprochement de ces deux personnes du sexe (comme on disait du temps de Willy) apparemment sans grands points communs. C'est qu'en effet, la fille du percepteur bien-aimé de Sido, le beau capitaine à la jambe de bois, si elle ne fut pas altesse royale, n'en finit pas moins membre de l'Académie également royale de Belgique, et grand officier de la Légion d'honneur. Et dans ses Souvenirs, l'Américain Truman Capote, fasciné par cette nature foisonnante, ne peut se retenir de lui donner de «la Grande Demoiselle des lettres françaises». Enfin, et quoi qu'on en puisse penser, Sidonie-Gabrielle Colette eut au moins en commun avec Anne-Marie Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, d'être une grande scandaleuse. Cela compte, et rapproche. Surtout entre femmes. Du reste, la découverte des filiations les plus surprenantes est de tous les temps. Je n'en veux pour preuve que ceci : dans le fameux numéro 24 de La Revue hebdomadaire du 17 juin 1911, où le nommé François Le Grix, rendant compte du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, dernier livre alors paru de Charles Péguy, montait de toutes pièces le détonateur qui allait déclencher le fulminant Laudet, ce Le Grix donc ne mettait-il pas sereinement en parallèle le Mystère et La Vagabonde, qui venait également de paraître ! Ne craignant pas d'écrire : « Je voudrais indiquer que Mme Colette Willy est une moraliste sans le savoir et probablement aussi une mystique qui s'ignore, comme M. Péguy est un mystique qui ne s'ignore pas ; que voici proches parents deux écrivains qui seront peut-être surpris de l'apprendre ; et que Mme Colette Willy, comme M. Péguy, me fortifie dans mon opinion qu'il y a une renaissance du lyrisme, et que cette renaissance sera spiritualiste et chrétienne… ». Voilà. Mais après tout, Péguy et Colette étant mêmement nés en janvier 1873… L'ascendance et la vie de Colette nous furent alors rappelés. Simplifions : Sidonie-Gabrielle Colette naquit donc en 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye. Elle eut : — un père, Jules Colette (qui avait perdu sa jambe en Italie, en 1859), — une mère, Sidonie Landoy, dite Sido, elle-même fille d'un « quarteron » crépu ; — un frère et une sœur d'un premier lit : Juliette et Achille Robineau-Duclos ; — un vrai frère : Léopold Colette ; — et trois maris : Henri Gauthier-Villars (dit Willy), « le plus grand négrier de toutes les littératures », qu'elle épousa à vingt ans et qui signa sans vergogne ses premiers livres ; Henry de Jouvenel (le père de Bertrand), qui lui donna Bel Gazou ; Maurice Goudeket, sigisbée aux petits soins. Elle déménagea sept fois. Elle fit de la pantomime, de la danse, du music-hall, des chroniques journalistiques, des reportages sportifs. Elle fonda des instituts de beauté, acquit quelques belles demeures. Elle aima des hommes, elle aima des femmes, elle aima les bêtes — et tout ce que la terre peut produire en fait de feuilles, de fleurs et de fruits. De tout cela, elle ne cessa d'écrire (dès 1904 sous son propre nom propre), s'affirmant superbement de livre en livre ce maître écrivain de la langue française que l'on sait ; cette marchande d'épithètes pulpeuses ; cette reine de l'image exacte et somptueuse tout alourdie de sensation ; cette amoureuse des mots dans la réalité de leur substance plastique, et de la phrase dans la réalité « souple et musclée » de sa coulée — bref Colette l'Incomparable, qui n'avait pas son pareil « pour faire de l'éternel avec ce qui passe », au nom d'une sensibilité et d'une sensualité paniques. Elle mourut en 1954, arthritique et lucide, dans son cher Palais-Royal, avec obsèques officielles civiles et grand concours silencieux de fidèles au cimetière du Père-Lachaise. Reste cette question : Colette est-elle une vraie Bourguignonne ? Le sang noir hérité de l'aïeul quarteron l’emportait-il en elle sur son long racinement charnel dans cette terre de sa naissance dont elle a dit : « J'appartiens à un pays que j'ai quitté » ? Jacques Boudet dit oui. André Lingois dit non. Comment, pauvre de nous, trancherions-nous de ce grave problème… De l'église, nous gagnâmes la maison natale de Colette, toute de guingois le long de la rue en pente qui porte maintenant son nom dans sa graphie. L'hôte, un médecin, nous en fit fort civilement les honneurs détaillés. Franchi le grand portail, nous découvrîmes « le jardin d'en-haut » et ses reposoirs de tendres verdures ; la pompe ; la petite terrasse où Sido mettait ses fleurs ; la magnifique vue qui, par-dessus la dégringolade des toits, se perd dans les frondaisons et le ciel de Moustiers, d'où s'annonçait pour Sido la couleur du temps. Mais « la vigne que ruinait son propre poids » n'est plus, et « le jardin d'en-bas » est maintenant nanti d'une piscine bleue. Aussi bien les extraits qu'on nous donnait de la Maison de Claudine et de Sido n'en prenaient-ils que plus de charme mélancolique. Puis ce fut l'école, les lieux mêmes où Claudine fit ses quatre cents coups, dont le livre devait scandaliser le bourg — et le château de M. Gandrille, avec sa grande grille que Léopold ne «leur» pardonnait pas d'avoir huilée, elle qui grinçait si mélodieusement : bâtisse abandonnée devant son immense terrasse.
Après quoi, nous filâmes vers les « chers bois » et l'étang-réservoir du Bourdon, lieu élu des grandes promenades dominicales avec les petites copines fermières. C'est là, «chez Ginette», devant de lentes dérivations de voiles blanches, et après lecture de quelques pages apéritives de Colette, que nous nous restaurâmes, heureux et bavards, au milieu d'un conglomérat compact de vacanciers du dimanche.
Réembarqués nous atterrîmes devant le château de Saint-Fargeau (où, rappelons-le en passant, Jean d'Ormesson, fils du dernier propriétaire, a situé les décors de son admirable Au plaisir de Dieu). Gonflé d'énormes rouges tours ventrues, le château, franchi le porche, déploie une architecture pentagonale compliquée, dont l'aile gauche fait désastreusement caserne. Du Xe siècle à nos jours, cet immense domaine connut bien des vicissitudes : passé des évêques aux laïcs, délaissé pendant les croisades, dévasté sous la guerre de Cent ans, reconstruit et transformé, vendu et revendu, il devint en 1778 propriété du conventionnel Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, président à mortier, féru des « Lumières » et ruisselant d'idées généreuses, assassiné par un garde du roi le 20 janvier 1793, et qui connut, dérisoirement, les honneurs du Panthéon, avant de retrouver la paix dans la sépulture familiale. Après sa mort, le domaine repasse encore de main en main, qu'une société belge entreprend aujourd'hui de restaurer. C'est dans ce château, où elle revint souvent par la suite, que Mlle de Montpensier — fille de Gaston d'Orléans et plus beau parti de France — fut exilée de 1652 à 1657. Elle y vécut avec le faste désordonné que commandait sa naissance. Résumer la vie n'est pas simple, de celle qui fut la vedette de la Fronde des princes et qui fit tirer le canon de la Bastille sur l'armée royale. Amazone émérite, chasseresse intrépide, musicienne avertie (elle inventa Lulli, qui était son petit marmiton), mémorialiste, romancière, femme de théâtre, régisseur entreprenant, après plusieurs projets de mariage avortés elle finit par épouser secrètement à quarante-sept ans, l'incroyable Lauzun qui en avait trente-sept, et qui héritera le château à sa mort, en 1693. Nous avons alors quitté Saint-Fargean après un salut à l'église (dont le chevet a été restauré par les soins de la Grande Mademoiselle).

Puis nous retournâmes à Colette, faisant halte à Châtillon-Coligny, où la famille Colette vint s'installer chez le frère médecin Robineau, au 20 de la rue de l'Eglise, dans un petit « pavillon » en retrait, avec un mini-jardin clos d'une grille fleurie de roses ; puis au 9 de la rue de l'Egalité ; puis dans une autre maison aujourd'hui détruite. Et ce fut, dans le petit soir gris, le cimetière, et cette tombe où reposent Jules Colette, Sido, le docteur Robineau-Duclos et Léo — tombe tristement minérale, aux pauvres fleurs de porcelaine colorée, ô Sido, et devant laquelle André Lingois nous lut cette page admirable sur quoi, en hommage, nous finirons cette relation de notre pèlerinage : «Je suis la fille de celle dont une lettre m'enseigne qu'à soixante-seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l'éclosion possible, l'attente d'une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son cœur destiné à l'amour. Je suis la fille d'une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes… Puissé-je n'oublier jamais que je suis la fille d'une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d'un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d'éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle… ».

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 4 juin 1978 — Talleyrand à Valençay et Balzac dans le Berry

Pour la vingtième fois (c'était, en effet, un anniversaire doublement décennal), la sortie de juin, devenue rituelle, rassemblait devant l'hôtel de ville d'Orléans la troupe pépiante de ses fidèles, tout contents d’embarquer à nouveau vers quelques hauts lieux de la culture — très exactement pour Valençay et Issoudun — où les attendaient le souvenir de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, et celui d'Honoré de Balzac. Deux contemporains considérables de la première moitié du XIXe siècle ; deux gaillards qui, pour être respectivement l'un pied-bot, l'autre ventripotent, n'en furent pas moins fort portés sur le féminin ; deux personnages de stature exceptionnelle, dont l'approche promettait d'être particulièrement excitante, étant donné par ailleurs la qualité de nos commentateurs, cités ici dans l'ordre de leurs interventions successives : M. Jean Nivet (plus agréablement disert que jamais), Mgr P.-M. Brun (tout érudition et malice que douce voix docte liait) et M. André Lingois (toujours aussi vertement savoureux). Le tout placé sous la houlette souriante — mais ferme — du président Marmin.


Traversée la Sologne, nous atterrîmes devant la grille du château de Valençay, placé sous la garde d'une ligne de cacatoès solennels, énigmatiques et coloriés de frais, au centre d'un silence abominablement troublé par les éructations criardes des plus fastueux des paons.

Après avoir rappelé l'admiration de Balzac pour le Prince (à qui, dans Le Père Goriot et Le Contrat de mariage, il assène des compliments que leur démesure même rend insignifiants, et qui le fascina lors de la seule entrevue qu’il eut avec lui), M. Nivet nous conta Talleyrand à Valençay.

Après avoir épousé en 1802 la divorcée Catherine Verlée (celle qui disait innocemment « être d'Inde »), notre évêque d'Autun se voit engagé par Bonaparte à acheter « une belle terre » pour y recevoir brillamment les étrangers de haute volée. Ce qu'il fit en acquérant en mai 1803 le château de Valençay et ses 19.742 hectares de bois et terres s'étendant sur vingt-trois communes. Après cinq années de réceptions variées, c'est donc ici, en 1808, que Talleyrand accueillit don Antonio, frère du roi Charles IV d'Espagne (à la place de qui allait trôner Joseph Bonaparte), et les deux princes Ferdinand et Carlos. Exil entre tous doré, où fêtes, chasses, bals et intrigues se multiplient, au point qu'en 1811 Napoléon se verra obligé de mettre le holà aux dévergondages de Mme de Talleyrand devenue, oui, la maîtresse d'un écuyer des Infants… Du coup, on se mit à verser dans une piété spectaculaire, avant que Ferdinand ne retrouvât son trône en décembre 1813, à la faveur d'un traité signé dans le grand salon du château. L'Empire français ayant chu, deux femmes entrèrent alors dans la vie de Talleyrand, deux femmes que l'on vit beaucoup et longtemps à Valençay : la duchesse de Courlande. qu'il aima ; et surtout sa fille Dorothée, qu'il avait mariée à quinze ans à son neveu Edmond de Périgord, et à laquelle il trouva bientôt des charmes tellement plus convaincants que ceux de sa mère qu'il en fit sa maîtresse (elle avait vingt-deux ans, lui soixante, et elle l'appelait son « oncle intime… »). Tant et si bien que — devenue entre temps duchesse de Dino — elle mit au monde en 1821 une Pauline, une ravissante petite-nièce dont notre sexagénaire, ayant poussé à l'extrême l'exercice du népotisme, est sans nul doute le responsable naturel. (Et puisque postérité de Talleyrand il y a, rappelons au passage que Delacroix est également un fils du Prince, ainsi que Flahaut, père du duc de Morny.) A partir de 1816, dans le château réaménagé en résidence secondaire « princière », Talleyrand vint régulièrement à Valençay avec « ses femmes ». On y menait « un genre de vie large et opulent », et le maître se plaisait à y jouer les grands seigneurs voltairiens, tâchant de faire de Valençay un Ferney à sa mesure : reconstruction du clocher ; création d’une école de filles, de potagers, de vergers, de forges, de filatures… C'est dans cette gloire entretenue de patriarche débonnaire et généreux que Talleyrand reçut la visite (en 1834) de George Sand. Laquelle, dans «un accès d'aversion», commit à son encontre, après cette entrevue et dans La Revue des Deux Mondes, un article intitulé Le Prince (que plus tard elle devait désavouer), d'une bassesse dans l'agression et d'une outrance dans les termes telles que la fameuse définition impériale «de la merde dans un bas de soie», en devient par comparaison toute mignonne — et que nous passerons ce débordement sous silence, en souvenir et en respect d'une Dame de Nohant qui eut d'autres inspirations que celles de ses dégoûts. En 1834, Talleyrand fatigué (il a quatre-vingts ans) « retourne dans sa tanière », où cultiver une « monotonie » vers quoi il incline. Ses Mémoires témoignent du calme de ses jours d’alors — jours laborieux et ordonnés, que venaient seuls troubler quelques menus incidents locaux. Bientôt, le Prince ne quitte plus guère le fauteuil roulant que lui avait offert Louis XVIII. En 1837, agité de sombres pressentiments, il quitte Valençay pour toujours. Il devait mourir, en effet, à quatre-vingt-cinq ans, le 17 mai 1838, rue Saint-Florentin à Paris. Transféré au château en septembre, après embaumement, il y repose dans la crypte qu’il avait fait aménager à cette fin dans la chapelle de la Maison de Charité qu’il avait fondée. Ainsi finit celui dont le Petit Larousse illustré dit excellemment : « ambitieux, cynique et intelligent, il servit et trahit tous les régimes». Après quoi, suivant deux guides discords, nous visitâmes le château, cette grande architecture en «L» progressivement édifiée et modifiée du XVIe au XVIIIe siècle, nantie d'un parc grandiose devenu zoologique, et qui est trop connue pour que nous en rappelions les charmes et les richesses — mais où tout dit l'argent inépuisable, l'amour des aises, le sens de la grandeur et le goût du seul vrai luxe : l'espace.

Délaissant la crypte (qui n'a, paraît-il, d'intérêt que sentimental), rassemblés sous des frondaisons que de brusques coups de vent défloraient, nous fîmes cercle autour de Mgr Brun qui allait nous parler de « l'homme d'Eglise ».

Étudiant à Saint-Sulpice et déjà «bourreau d'argent et de volupté» ; déjà nanti de revenus ecclésiastiques confortables ; nommé agent général du Clergé en 1780, Talleyrand devient en 1788 évêque d'Autun (malgré les supplications d'une mère alarmée, clamant que « son fils ne pouvait être un bon évêque ! »). 1789 : Talleyrand est élu député aux États généraux, où il a « une illumination » opportune à la suite de laquelle il décide « de ne pas lutter contre le torrent ». Après avoir prêté serment de fidélité à la Constitution civile du Clergé (il avait pourtant tout fait pour qu'on ne l'adoptât point), il est suspendu et excommunié : événement qu'il « arrosera » copieusement. Les jours passent. Bien qu'absous de tous ses errements par brefs pontificaux successifs, « il se sent mal dans sa peau » et, le Concordat signé, se voulant « libéré », il revêt l'habit civil en 1802 — et sans plus attendre convole avec sa « d'Inde »… Reste — significative du génie calculateur et de l'orgueilleuse maîtrise de soi de cet homme qui avait depuis longtemps pris ses distances avec l'humanité — l'organisation qu'il fit de sa propre mort : d'une mort édifiante indéfiniment différée. Il ne signera, en effet, la lettre de rétractation que légaliserait son retour officiel dans le giron de l’Église (lettre aux termes depuis longtemps pesés et écrits) que dans les dernières heures du jour même de sa mort, après avoir jeté son entourage dans les transes savamment entretenues et dans une expectative douloureuse l'abbé Dupanloup (le futur monseigneur) qui l'entreprit avec une persévérance infatigable et au milieu des prières de qui il rendit ce qu'il avait d'âme, après signature et confession. Ce en présence de Pauline la « petite-nièce » (…) et d'une angélique petite communiante, à point nommé venue l'illuminer…


Après nous être restaurés dans une auberge neuve cordialement suractivée et d'intimité chaleureuse, nous gagnâmes Issoudun, triste "à endormir Napoléon soi-même", a-t-on dit. Dans le jardin de l'Hôtel de Ville, au pied de la Tour blanche (salut Coeur de Lion !), M. Lingois nous évoqua à grands traits la vie compliquée et difficile de Balzac, qui vint plusieurs fois en ces parages dans les années 1834-1840 et y conçut La Rabouilleuse, dont l'édition définitive parut en 1842. Nous ne retiendrons ici que ce qui a trait à Issoudun où Balzac (avant que ne surviennent "la Dilecta" — Mme de Berny — et "l’Étrangère" — Mme Hanska) retrouva Zulma Tourangin, la future Mme Carraud, dont il sera reparlé, et qu'il aurait connue à Saint-Cyr dans les années 1820. Il s'y fera également un ami du peintre Auguste Borget. Maints épisodes de La Rabouilleuse se situent en ces lieux — dont celui de la voiture hissée au haut de la Tour blanche et balancée de ce haut par les "Chevaliers de la Désoeuvrance" ! Tour blanche qu'un autre ami de Balzac, l'archéologue Armand Pérémé, devait remettre en état — et d'où n'est pas éloignée la maison "des cinq Hochon" !…

Pour finir, ce fut, aux termes de tendres et sinueux vallonnements, la halte à Frapesle, la demeure des Carraud, toujours délicieuse malgré les ajouts plus ou moins heureux que lui infligèrent les ans, encore alimentée en eau par un vieux système hydraulique à bélier, et cernée d'un parc profond de style agréablement anglais. M. Luneau, le propriétaire actuel, nous fit fort aimablement les honneurs de la maison de Zulma où Balzac, de 1834 à 1836, séjourna fréquemment. Nous visitâmes, au premier étage, la chambre de l'écrivain, laquelle donnait dans le gothique au nom d'un goût des plus douteux. Il y accédait directement par un escalier particulier et, entre deux cafetières, il pouvait voir les verts entours sans — ô délices ! — en être vu. C'est là qu'il écrivit en grande partie l'histoire de la Rabouilleuse, cette pêcheuse d'écrevisses en eau trouble, cette industrieuse captatrice d'héritages. Relisez ce livre : vous y retrouverez tous les ragots (toutes les « disettes »), toutes les jalousies, mesquineries, ladreries — tous les relents, toutes les lenteurs et tous les charmes de la vie de province, dont le lourd génie de Balzac excelle à nous rendre présents les méandres secrets.
Quant à Zulma Carraud (« la dame d'Angoulême », « la sœur d'âme », « la cara »), il nous fut conté que, petite et légèrement claudicante, fille d'un mercier-drapier jacobin et écologiste, mariée à vingt ans à un cousin germain et polytechnicien de quinze ans son aîné, elle eut avec Balzac des relations « si claires » que l'époux n'eut jamais à en prendre ombrage. C'était un être gracieux, intelligent et vif, affamé de nourritures intellectuelles et qui s'étiolait sous le climat issoldunois. Pendant plus de vingt ans (de 1829 à 1850, année du mariage et de la mort de Balzac), cette épouse soumise et cette mère toujours inquiète entretint avec « son cher Honoré » (dont elle pressentait le génie et à la notoriété de qui elle n'était pas insensible) une correspondance abondante et assidue — devenue mélancoliquement sereine après 1834. Balzac lui parlait de ses travaux, de ses tracas, de sa solitude… (« le mariage serait un repos. Mais où trouver une femme ? »). Zulma s'épanchait en pages interminables et touchantes, où transparaissent la délicatesse d’âme et la pureté de coeur de celle qui voua à Balzac « une amitié sincère et tendre », exempte de toutes jalousies. Ecoutez-la : « Votre imagination ne vous aurait-elle pas incité aux délices d'une sympathie qui peut se nourrir du regard seulement ? — « Je me repose en votre amitié. Si vous me privez de vous, Honoré, ce sera une faute dont vous ne vous absoudrez pas facilement. — « Mon pauvre jardin, naguère si riche de fleurs, se ressent de ma désespérance de l’avenir : plus rien ne me sourit. Si vous arrivez à temps, j’aurai donc encore une émotion douce. »

Ainsi parlait Zulma. Et une fois de plus enrichis de ce que nous croyions savoir mais que nous ignorions, nous rentrâmes.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 17 juin 1979 — En pays de Thymerais et dans la vallée de l'Eure

Sous la direction de M. Jean Nivet, on visita trois châteaux chargés de souvenirs littéraires : La Ferté-Vidame, Anet et Maintenon.


A La Ferté-Vidame, on visita l’église, les tombeaux, les communs de l’ancien château et les ruines du château de La Borde et, sous la direction de M. Georges Poisson, conservateur de musée de Sceaux, on évoqua le duc de Rouvroy de Saint-Simon. Jean-Mallard, vicomte de La Varende (l’auteur de Nez-de-Cuir) a écrit : "Nul ne peut se vanter de, connaître M. de Saint-Simon s'il n'a fait le pèlerinage automnal du Thimerais, s'il n'a entendu ronfler la tempête, sangloter les eaux et s'incliner les forêts sous le vent de Beauce, les futaies tragiques et géants thuriféraires d'une âme inconsolée. La Ferté-Vidame fut en effet l'oasis intellectuelle de cet esprit tourmenté, le lieu d'élection où il se reprenait, échappait à la surtension cérébrale et passionnée de Versailles et des « affaires », où, peut-on dire, il rechargeait son potentiel au contact des étangs, des forêts et des prés. Si Mme de Saint-Simon avait aimé la vie campagnarde, il est probable que, dès 1708, le ménage y eût pris sa retraite. Évidemment le duc y préparait ses célèbres Mémoires, et cette occupation, en partie vengeresse, devait orienter ses loisirs, remplaçait cette animation de la Cour qu'on croyait lui être essentielle. Ce serait à La Ferté-Vidame qu'il faudrait chercher le décor privilégié où M. de Saint-Simon se débattit contre les ombres."
Si l'on en croit Tallemant des Réaux (I,340), c'est parce qu'il savait porter son cor sans baver dedans que Claude de Rouvroy, le père du mémorialiste, fut remarqué par Louis XIII dont il était page de chambre. Ce fut le début de sa fortune : il obtint le titre de duc et pair sur ses terres et seigneurie de Saint-Simon en Vermandois (Picardie) qu'ils avait rachetées à ses cousins et, en 1635, il se rendit acquéreur de la terre de La Ferté-Arnauld (dont la possession conférait automatiquement, depuis le XIVe siècle, le titre de vidame de Chartres).
Quand il vint vivre sur ses terres, il fit reconstruire à neuf l’église du village en style baroque, se remaria et eut un fils qu'il prénomma Louis (en hommage à Louis XIII). Son château de La Ferté (dont il ne reste rien aujourd’hui) lui servait alors surtout de résidence d'automne ; il comportait des restes de l’ancien château et un logis de style Louis XIII qu’il y avait ajouté.
Quand son fils eut 10 ans, Claude de Saint-Simon s'installa à Versailles, près de la Cour (1685) ; quelques années plus tard, il le présenta à Louis XIV qui l'admit dans ses mousquetaires gris. C'est ainsi que Louis de Saint-Simon commença par la carrière des armes. A la mort de son père, en 1693, il devint lui-même duc et pair. Puis il se maria, songea à se retirer à la Ferté, mais, pressé par sa femme, devenue dame d’honneur de la duchesse de Berry, il se fit attribuer un logement à Versailles. Après la mort du Régent, toutefois, le cardinal Fleury lui donna à entendre qu'on souhaitait le voir s'éloigner de la Cour. Dès lors Saint-Simon passa surtout son temps dans sa terre de La Ferté-Vidame dont, dit-il en 1725, il faisait « ses délices ». Il ne venait plus que trois ou quatre fois par an à Versailles. Depuis son enfance, il avait l’habitude de se rendre régulièrement au monastère de La Trappe, à 20 km de La Ferté. Il y rencontra Rancé, le restaurateur de l’abbaye, puis l’abbé dom Gervaise, dont il surprit une lettre cryptée que l’abbé avait écrite « à une religieuse avec qui il avait été en commerce et qu'il aimait toujours, et dont aussi il était toujours passionnément aimé ». Dans sa Vie de Rancé, Chateaubriand s'insurge contre cette indiscrétion de Saint-Simon. Au château de La Ferté Saint-Simon reçut Lauzun (l'époux de sa belle-soeur), l'étrange et vaniteux cardinal de Bouillon (un cousin de sa femme), accompagné du non moins étrange abbé de Choisy, qui avait longtemps vécu habillé en femme ; et puis Chamillart et ses filles ; et Desmarets, qui vint de sa terre de Maillebois… Sur son domaine, Saint-Simon exerçait ses droits de seigneur suzerain et s'occupait méthodiquement de ses terres, en exploitant « éclairé ». De plus en plus attaché à La Ferté-Vidame, il avait tendance à y prolonger ses séjours. En novembre 1729, il écrit : « Voilà l'hiver et le vilain temps venus. Je pousserai pourtant encore mon séjour ici, pour le moins, le reste de ce mois, où je me plais bien plus que partout ailleurs, même en tout temps. » En 1733, en grand seigneur provincial, il offrit un décor somptueux à la petite église voisine de Boissy-lès-Perche (la grille de communion à balustres porte toujours l'inscription : « Don de Mgr le duc de Saint-Simon, 1733 »). Bientôt vinrent les deuils. Son épouse, âgée de 66 ans, mourut à La Ferté le 21 janvier 1743 et fut inhumée dans l'église. Saint-Simon s'habilla de deuil pendant un an (au lieu des six mois requis), fit tendre son antichambre de noir, sa chambre et son cabinet de gris. C'est dans ce cadre que furent écrits en grande partie les Mémoires, par un duc de Saint-Simon désenchanté, dont les deux fils (que l'on avait surnommé les « bassets », car ils étaient, dit-on, courts de jambes autant que d'esprit) étaient morts sans postérité mâle. Il ne pouvait donc plus espérer transmettre son nom et sa duché-pairie. L'immense labeur de Saint-Simon allait aboutir à un énorme manuscrit de 2854 pages grand format, couvertes d'une petite écriture fine et régulière, regroupées en 273 cahiers classés dans 11 portefeuilles aux armes des Saint-Simon. Ses dernières années furent attristées par une situation financière très compromise. En novembre 1754 arriva le moment du dernier adieu de Saint-Simon à son domaine du Perche, que M. Georges Poisson a évoqué dans un texte plein de délicatesse et d'émotion. Saint-Simon mourra l’année suivante dans son hôtel de la rue de Grenelle. L'inhumation se fit à La Ferté-Vidame ; conformément à son testament, son cercueil fut attaché à celui de son épouse par anneaux, crochets et liens de fer. Le domaine de La Ferté fut acquis en 1764 pour 1.550.000 livres par un marquis banquier, M. de Laborde, qui fit presque aussitôt raser le château pour élever sur son emplacement une vaste demeure de trois étages et de 60 m de façade dans le style de l'époque, avec un fronton armorié surmonté d'un dôme quadrangulaire. Pour l'intérieur, Jean Joseph de Laborde, amateur d'art éclairé, fit appel aux plus grands artistes : les peintres Joseph Vernet, Hubert Robert et Greuze travaillèrent pour lui. Les jardins furent redessinés et ornés de pièces d'eau. La forêt fut percée de grandes avenues. Le domaine fut décuplé par l'achat de nouvelles terres. Le marquis de Laborde y fit construire 99 fermes « modèles », toutes identiques. Comme un décret royal spécifiait qu'un parc privé de 1000 hectares et plus ne pouvait être entouré de murs, de Laborde limita la superficie du sien à 999 hectares et le clôtura d'un mur de 12 km de long. Dans ce château, le marquis de Laborde mena une vie fastueuse. Il y accueillit Louis XV et l'empereur Joseph II. On pense qu'il dépensa entre 14 et 18 million de livres à La Ferté-Vidame et des légendes couraient chez les habitants du pays qui étaient frappés par un tel luxe. On disait par exemple que le sol du salon d'honneur du nouveau château était pavé d'écus d'or ; quand Louis XV l'apprit : « Je n'aime point qu'on me marche sur la figure », aurait-il dit. — « Sire, ne craignez rien, aurait répondu Laborde, les écus sont placés de chant ! » Déférant à un souhait exprimé par Louis XVI et Marie-Antoinette, Laborde vendit le domaine au duc de Penthièvre, qui en était tombé amoureux. Quand vint la Révolution, le château fut peu à peu dépouillé de ses richesses, puis le vandalisme s'y exerça jusqu'en 1798. Dans l'église, les émeutiers ouvrirent le tombeau ducal et jetèrent les restes de Saint-Simon et de son épouse dans une fosse commune près de l'église. Le domaine fut ensuite vendu à un certain Cardot-Villiers, comme bien national, en 1798. Celui-ci fit aussitôt entreprendre la démolition du château, mais en 1803 un accident — qui causa la mort de plusieurs ouvriers — fit tout arrêter. Avec la Restauration, le domaine fut restitué à l'héritier du duc de Penthièvre, son petit-fils Louis-Philippe d'Orléans. C'est ainsi que La Ferté-Vidame, en 1830, devint terre royale. Louis-Philippe fit deux séjours à La Ferté en 1846, et il décida d'agrandir et de réaménager les anciens communs. Deux nouveaux pavillons furent construits, ainsi que des écuries, des remises, des chenils, une faisanderie et deux énormes glacières. Le pays fut doté d'une mairie qu'on éleva au-dessus des anciennes halles du XVe siècle.


On se rendit ensuite au château d’Anet qui, de la Renaissance au XVIIIe siècle, fut chanté par maints poètes. Le fabuliste Florian a chanté les propriétaires successifs du château, auquel il s’adresse en ces termes : Toi seul tu possédas tous les biens de ce monde, Amour, Gloire, Esprit et Vertu. « Amour », c’est Henri II et Diane de Poitiers, maîtresse d’Henri II. « Gloire », c’est Louis-Joseph de Vendôme. « Esprit », c’est la duchesse du Maine. « Vertu », c’est le duc de Penthièvre. On sait que Henri de Valois, époux de Catherine de Médicis, prit pour maîtresse une belle veuve, Diane de Poitiers, l’héritière du vieux manoir d’Anet. Quand Diane comprit — la santé de François Ier déclinant — que son amant avait toutes les chances de devenir roi de France, elle songea à se faire construire à Anet un château plus vaste et plus moderne et elle fit appel pour cela à un jeune architecte lyonnais, Philibert de l'Orme. Dès qu'il fut roi, Henri II assuma toute la construction grâce à ses libéralités. Les travaux commencèrent dès 1547. La pierre porta, un peu partout, le signe de Diane sous forme de croissants et de carquois. Sur la porte, une inscription dédicatoire : PHOEBO SACRATA EST ALMAE DOMUS AMPLA DIANAE, VERUM ACCEPTA CUI CUNCTA DIANA REFERT (« Cette ample demeure a été consacrée par Phébus (Henri II) à la douce Diane qui, en retour, lui est reconnaissante de tout ce qu’elle en a reçu. »). Le jardin, la fontaine de la « Diane au cerf » attribuée à Jean Goujon, la chapelle avec son dôme sphérique et ses flèches pyramidales suscitèrent l'admiration et les poètes ne cessèrent de célébrer les charmes du « paradis d’Anet » ainsi que les amours du roi et de Diane : Mellin de Saint-Gelais, Du Bellay, Olivier de Magny, Marot… En 1559, la mort d'Henri II, tué dans un tournoi, entraîna la disgrâce de Diane qui dut rendre ses bijoux et le château de Chenonceau. Elle songea alors à sa mort et fit entreprendre, par l'architecte Claude de Foucques, la construction d'une chapelle funéraire. Elle mourut en 1566, à l'âge de 65 ans, et ne sera inhumée dans sa chapelle qu'en 1577. En 1669, le château échut à Louis-Joseph de Vendôme. A partir de 1681, celui-ci décida de le moderniser avec l'aide de Le Nôtre et de son neveu l'architecte Charles Desgots. Anet devint alors une cour de jeunes viveurs et de beaux esprits qui partageaient leur temps entre la table, la chasse, le jeu et la galanterie ; citons Chaulieu, Chapelle, La Fontaine, Lulli, Dangeau, Campistron, le duc de Nevers, et bien d'autres. Ces gens, qui se piquaient tous de poésie, multiplièrent les petits vers pour célébrer la gloire de celui qui les accueillait si bien. En 1732, le château d'Anet passa à Louise-Bénédicte de Bourbon, épouse du duc du Maine. La duchesse du Maine avait groupé autour d'elle une véritable cour littéraire dans son château de Sceaux. Anet verra donc souvent venir les beaux esprits de Sceaux, et Voltaire comme les autres. Celui-ci, en 1746 et 1747, Voltaire vint à Anet avec Mme de Châtelet. Il y fit représenter deux comédies, Le comte de Boursoufle et La Prude. En 1775, c'est le duc de Penthièvre, Louis Jean Marie de Bourbon, petit-fils de Louis XIV et de Mme de Montespan, qui acheta Anet. Il y vécut simplement et vertueusement avec sa fille Marie-Adélaïde et sa belle fille la princesse de Lamballe. Le chevalier de Florian (1755-1794), protégé favori du duc de Penthièvre, était chargé à Anet de répartir aux pauvres chaque année la moitié des revenus du duc, soit quatre millions de livres. Après la mort du duc de Penthièvre, en 1793, vinrent les profanations et les destructions, puis la lente restauration.

Troisième château de la journée, celui de Maintenon et son parc prestigieux, à propos duquel Chateaubriand, harcelé par le duc Paul de Noailles, a fini par écrire un texte qui, resté à l’état de manuscrit, ne figure que dans les notes qui, dans l’édition de La Pléiade, sont reléguées à la fin des Mémoires d’Outre-Tombe.

C’est en 1509 qu’un arrêté du Parlement attribua la seigneurie du château de Maintenon à Jean Cottereau, trésorier des finances, grand ami de Louis XII, parce qu'il se trouvait alors "créancier des anciens seigneurs", insolvables. Quand il mourut, en 1530, ses héritiers demandèrent au poète Clément Marot de préparer pour lui une épitaphe, comme il l’avait fait quinze ans plus tôt pour son épouse Marie Thurin. Le château, en 1674, fut acheté par Françoise d'Aubigné, petite-fille d’Agrippa d'Aubigné, veuve de Scarron, gouvernante des bâtards de Mme de Montespan. C’est Louis XIV qui, pour la remercier de se charger ainsi de ses enfants illégitimes, mit des fonds à sa disposition pour qu'elle puisse acquérir la terre de Maintenon. Tout cela nous est raconté, non sans parti pris et sur un ton parfois acerbe, dans les Mémoires de Saint-Simon : "La terre de Maintenon étant tombée en vente, la proximité de Versailles en tenta si bien Mme de Montespan, pour Mme Scarron, qu'elle ne laissa point de repos au roi qu'elle n'en eût tiré de quoi la faire acheter à cette femme, qui prit alors le nom de Maintenon, ou fort peu de temps après. Elle obtint aussi de quoi en raccommoder le château, et attaqua le roi encore pour donner de quoi rajuster le jardin." Le 10 novembre 1674, Françoise d’Aubigné écrit à son frère Charles : "J'ai acheté une terre, à 14 lieues de Paris, à 10 de Versailles et à 4 de Chartres ; elle est belle, noble… C’est un gros château au bout d'un grand bourg, une situation selon mon goût, des prairies tout autour et la rivière qui passe dans les fossés." L'année suivante, le 5 février 1675, elle écrit à Mme de Coulanges : "J 'ai été deux jours à Maintenon qui m’ont paru un moment ; mon coeur y est attaché. C’est une assez belle maison, un peu trop grande pour le train que j’y destine. Elle a de fort beaux droits, des bois…". Dans une lettre du 6 février 1675 à l'abbé Gobelin, elle écrit : "Il est vrai que le Roi m'a nommée Madame de Maintenon, et que j'ai eu l'imbécillité d'en rougir... Je n'aurai cependant de plus grande complaisance pour lui que celle de porter le nom d'une terre qu'il m'a donnée." C'est à Maintenon que Mme de Montespan vint mettre au monde ses deux derniers bâtards : Mlle de Blois (mai 1677) et le comte de Toulouse (juin 1678).

Lorsque Louis XIV surveilla la construction de l'aqueduc qui devenait conduire l'eau de l'Eure à Versailles, de 1684 à 1688, Maintenon devint résidence passagère de la Cour et Le Nôtre fut chargé d'aménager le parc et le canal. Racine vint voir le résultat des travaux en 1687 ; le 4 août 1687, il écrit à Boileau : "J'ai fait le voyage de Maintenon et je suis content des ouvrages que j'y ai vus. J'eus l'honneur de voir Madame de Maintenon avec qui je fus une bonne partie d’une après dînée." Il devait y revenir ensuite pour travailler à ses tragédies Esther et Athalie que Mme de Maintenon lui avait commandées pour les demoiselles de Saint-Cyr. Quand l'aqueduc fut abandonné, Louis XIV cessa de venir à Maintenon et Mme de Maintenon elle-même, qui était devenue secrètement son épouse en 1684, interrompit également ses séjours.

En 1698, le domaine passa à sa nièce qui épousait le futur duc de Noailles. Depuis, la terre est toujours restée dans cette maison de Noailles. En 1832, le duc Paul de Noailles, qui avait alors 30 ans, se fit présenter à l'Abbaye-aux-Bois, où une Mme de Récamier à demi-aveugle recevait un Chateaubriand à demi-sourd. Dès lors, il n'eut plus qu'une idée en tête : avoir son nom et celui de son château dans les Mémoires d’Outre-Tombe. Pour cela, il lui fallait décider Chateaubriand à venir à Maintenon. Mais Chateaubriand avoua qu'il ne se sentait "guère en train d'aller à Maintenon". Il s'y rendit pourtant, le 10 août 1835, mais surtout pour y retrouver Mme Récamier. Pendant quelques jours, le rêve du duc de Noailles fut réalisé et il reçut ses hôtes magnifiquement : «Impossible, attestait Mme Récamier, d'offrir une hospitalité plus noble, plus élégante, plus recherchée dans tous ses détails, et en même temps plus simple et plus facile». Mais cela n'empêcha pas Chateaubriand d'abréger son séjour : il repartit dès le 13 août. Le duc renouvela son invitation en août de l'année suivante et insista auprès de Mme Récamier pour que Chateaubriand accepte de venir travailler à Maintenon ; il lui écrit : «Veuillez ajouter à vos bontés celle de décider M. de Chateaubriand à rester quelque temps ici et à amener son secrétaire auquel je tiens beaucoup. Il doit, cette fois, faire la tête de chapitre sur Maintenon : ce sera fort bien placé dans la partie de ses Mémoires à laquelle il travaille présentement.» Effectivement, Chateaubriand arriva à Maintenon le 12 octobre 1836 ; il y retrouva Mme Récamier et quelques habitués de l'Abbaye-aux-Bois, dont Ampère et Ballanche. Il y fit la lecture de quelques pages des Mémoires d'Outre-Tombe, mais le duc ne put, encore une fois, rien faire pour le retenir : le 14 octobre, il repartait à Paris. Le 15, il priait Mme Récamier de dire à ses hôtes qu'il revenait «charmé», ajoutant toutefois, pour rassurer le duc : « J'ai pris mes vues du château ; M. de Noailles en sera content, du moins je ferai de mon mieux ». Pour être sûr d'avoir été bien compris, le duc de Noailles écrivit dès le 28 octobre à Mme Récamier : «J'espère que M. de Chateaubriand ne nous a point oubliés et que mon affaire est faite. Il ne manquera plus aucune illustration à ce vieux manoir lorsqu'il aura obtenu une place dans les Mémoires de M. de Chateaubriand.» Dans cette même lettre, il insiste beaucoup pour que Chateaubriand réhabilite Mme de Maintenon, «dont le portrait, dit-il, paraîtrait avec beauté dans les Mémoires et ferait assez bien contraste avec les portraits modernes». En fait Chateaubriand n'en fit qu'à sa tête ou, du moins, il ne déféra qu'avec réserves à ces exhortations, lorsqu'il dicta les quatre chapitres destinés à satisfaire le duc de Noailles. Et celui-ci, sans doute, fut déçu : d'une part, le texte resta à l'état de manuscrit dans les papiers de Mme Récamier et ne figura jamais dans les Mémoires d’Outre-Tombe ; d'autre part, au lieu de réhabiliter la «veuve de Scarron», Chateaubriand avait préféré exalter la beauté de la Montespan, sa rivale ; avait-il compris, enfin, que le duc de Noailles attendait peut-être plus son propre éloge que celui de ses ancêtres ?..

Voici quelques fragments du texte de Chateaubriand sur Maintenon, tels qu'ils ont été publiés par Mme Lenormant :

« Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entouré de fossés remplis des eaux de l'Eure, présente à gauche une tour carrée de pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques rouges. La tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la voûte surbaissée qui donne entrée de la cour extérieure dans la cour intérieure du château. Sur cette voûte, s'élève un amas de tourillons ; de ceux-ci part un bâtiment qui va se rattacher transversalement à un autre corps de logis venant de la tour ronde. Ces trois lignes d'architecture renferment un espace clos de trois côtés et ouvert seulement sur le parc. Les sept ou huit tours de différentes grosseur, hauteur et forme, sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la flèche d'une église, placée en dehors, du côté du village. La façade du château du côté du village est du temps de la Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d'une petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifiée, avec ses flèches, ses clochers, groupés à l'aventure. Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand aqueduc, ouvrage de Louis XIV ; on le croirait un travail des Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un pont nouvellement établi qui tient de la structure du Rialto. Ainsi l'ancienne Rome, Venise, le cinquecento de l'Italie, se trouvent associés au XVIe siècle de la France. Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. Vers le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc traverse le lit de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la vallée, de sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé dans les airs au-dessus de l'Eure. Dans les airs est le mot : car les premières arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de hauteur et elles devaient être surmontées de deux autres rangs d'arcades. Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de Maintenon ; ils défileraient tous sous un de ses portiques. Je ne connais que l'aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la masse et la solidité de celui-ci, mais il est plus court et plus bas. Si l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la hauteur et l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Étoile, on aura une idée de l'aqueduc de Maintenon — mais encore faudra-t-il se souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpendiculaire et de la découpure que devait former la triple galerie, destinée au chemin des eaux. Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts de rocher ; ils sont couverts d'arbres autour desquels des corneilles de la grosseur d'une colombe voltigent : elles passent et repassent sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées noires, exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes. A l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère imposant qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais regrettable que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé : l'Eure transportée à Versailles en eût alimenté les fontaines et eût créé une autre merveille, en rendant les eaux jaillissantes perpétuelles ; de là on aurait pu l'amener dans les faubourgs de Paris. Il est fâcheux, sans doute, que le camp formé pour les travaux a Maintenon en I686 ait vu périr un grand nombre de soldats ; il est fâcheux que beaucoup de millions aient été dépensés pour une entreprise inachevée. Mais certes, il est encore plus fâcheux que Louis XIV, pressé par la nécessité, étonné par ces cris d'économie avec lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqué de patience ; le plus grand monument de la terre appartiendrait aujourd'hui à la France. Quoiqu'on en dise, la renommée d'un peuple accroît la puissance de ce peuple et n'est pas une chose vaine. Quant aux millions, leur valeur fût restée représentée à gros intérêts dans un édifice aussi utile qu'admirable ; quant aux soldats, ils seraient tombés comme tombaient les légions romaines en bâtissant leurs fameuses voies, autre espèce de champ de bataille, non moins glorieux pour la patrie. Lorsqu'en 1816, je passai par ici pour aller écrire à Montboissier le troisième livre de la première partie de ces Mémoires, le château de Maintenon était délaissé ; Mme de Chalais n'était pas encore née : depuis elle a étendu et compte sa vie entière sur vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont ainsi composé les printemps d'une multitude de femmes tombées après leurs mois de mai. Montboissier est à présent désert, et Maintenon est habité ; ses nouveaux maîtres sont mes hôtes. »



Dimanche 1er juin 1980 — Promenade en Ile-de-France : de Guillaume Budé à Jean Cocteau

Cette excursion a été préparée par M. Jacques Durandeau, avec la participation de MM. Bauchy, Boudet, Dalgues et Nivet. "C'est ainsi que doit être célébré le culte des héros, je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort. Mais les lieux qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté que nous aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage ?" Ainsi, dans la préface de sa traduction de La Bible d'Amiens de Ruskin, Marcel Proust parle-t-il des pèlerinages littéraires. Et donc, en ce premier dimanche de juin, c'est dans cet esprit (mais cette année au seuil des confins parisiens) que devait s'effectuer notre petit périple culturel tout ponctué de pépiements, la gent féminine, à l'accoutumée, prééminant de tous côtés dans le car d'usage… Divertissement géographico-littéraire particulièrement diversifié, dont l'itinéraire, en effet, allait nous mener de Beauce en Brie, et (salué Berryer) de Cocteau à Michel de l'Hospital, en passant par Guillaume Budé, Delacroix, Alphonse Daudet et Voltaire.


Notre première halte fut, près de la douce Essonne, pour le château d'Augerville-la-Rivière (espaces imposants et belles tours d'angle), que posséda Jacques Cœur et qui fut vendu en 1825 à Antoine-Pierre Berryer, dont Me Jacques-Henry Bauchy, d'érudition inépuisable et d'aimable faconde, allait agréablement nous entretenir. Avocat sans rival (qui fit ses premières armes, à vingt-cinq ans, au procès du Maréchal Ney où, prenant la relève de son père, il adressa de lui-même à l'accusé un « billet de défense » qui fit sensation) ; orateur impressionnant (« plus qu'un talent : une puissance », selon le mot de Royer-Collard). ; académicien de belle prestance (élu en 1855 le même jour que son ami Musset) ; député redouté et ménagé (légitimiste de cœur, mais libéral de tempérament, ce qui lui valut bien des ennuis) ; adversaire irréductible des Napoléonides et royaliste impénitent (qui mourut après avoir répété trois fois « Vive le Roy ») ; inaltérable et désintéressé, « le grand Berryer » compose, au total, un personnage assez fascinant. C'est après le coup d'Etat du 2 décembre qu'il s'exila dans sa terre d'Augerville. Elle fut pour lui ce qu'avait été Nohant pour George Sand : un havre de grâce, une oasis de paix, un lieu préservé voué au seul commerce de l'esprit et de l'amitié. On y vit séjourner ou passer nombre d'illustres — dont Chateaubriand (avec qui ses relations, d'estime et d'admiration réciproques, n'en furent pas moins ombrageuses), Rossini, Liszt, Dumas fils, Musset et Delacroix (que nous retrouverons plus loin, et dont maints passages du Journal ont trait aux charmes d'Augerville). Augerville où évoluait par ailleurs tout un bataillon de jolies femmes pour lesquelles Berryer (dont les pouvoirs de séduction étaient multiples) manifestait des inclinations très précises, si l'on en croit les sentences des plus… polissonnes qui servaient de numéros aux accueillantes chambres du château, où le libertinage serait allé bon train, bien que Lacordaire et La Mennais y aient eu également leurs entrées dont on veut croire qu'elles ne pouvaient être qu'édifiantes. Gérant distrait, inépuisablement généreux, d'une fortune qui n'était pas illimitée, Berryer se vit contraint, à plusieurs reprises, de mettre Augerville en vente. Ce que d'innombrables amis et admirateurs, formant comités, parvinrent, Dieu merci, à éviter. Veuf depuis 1842 et ne goûtant plus qu'Augerville, il s'éteignit en novembre 1868. Une foule énorme fut aux obsèques, et la mémoire du plus grand des ténors de la monarchie fut saluée par l'un des fondateurs et des futurs présidents de la Troisième République : Jules Grévy. Berryer repose aujourd'hui sous un charmant auvent rustique devant lequel nous nous recueillîmes. Et l'ombre le veille, de l'humble église qu'il avait tant aimée.
Nous nous laissâmes alors couler vers Milly-la-Forêt, où le signataire de cette relation eut l'honneur (et le plaisir) de présenter la chapelle Saint-Blaise-des-Simples, que décora Jean Cocteau — lequel y dort son dernier sommeil, sous une dalle nue porteuse de ces seuls mots : « Je reste avec vous ». Épaisse, étroite et fermée comme un poing, flanquée d'un naïf petit jardin botanique, cette chapelle, vestige restauré d'une maladrerie médiévale, s'ouvrit à nous sur son ornementation linéaire que signe sa facture même. Car ce poète de toutes les poésies, cet acrobate du langage, ce baladin de l'Excentrique, ce funambule et cet escamoteur, ce voyageur des contrées qui s'étendent de l'autre côté des miroirs, ce touche-à-tout aux mains nues de magicien qui de tout faisait autre chose, ce solitaire chargé d'amis — cet Étranger enfin, son crayon ne savait que tracer toujours le même trait. Qu'il ait à cerner les pouvoirs de la Belladone, le surnaturel de la Résurrection, la douleur du Christ aux épines, le pur profil ourlé de ses visages d'Anges ou le mystère de tout chat, Cocteau ne peut, en effet, que suivre les méandres de ces lignes aux sortilèges faciles, dans l'instant reconnus, mais toujours opérants.
Nous atterrîmes peu après, dans le tohu-bohu des dimanches matins urbains, devant les restes rougeâtres du château d'Yerres. Et Jacques Boudet de nous évoquer — tous propos doctes mais enjoués — la figure de notre grand patron Guillaume, prétendument seigneur du lieu. La famille dudit était originaire d'Auxerre, et son blason d'anoblie en fut frappé de « trois grappes de raisins de pourpre ». Un certain Dreux I Budé acheta en 1452 la seigneurie d'Yerres et construisit le château. Son petit-fils, Dreux II Budé (l'aîné des quinze enfants d'un Jean III Budé), hérita la terre d'Yerres. Son quatrième petit-fils (et frère du précédent) est notre Budé à nous. Il ne reçut, lui, que la terre de Marly-la-Ville. Il est donc douteux qu'il ait eu à Yerres « son pavillon personnel », où sa présence attirait beaux esprits et notabilités diverses. Sachez donc que Guillaume naquit à Paris en 1468 ; qu'il s'adonna d'abord aux plaisirs de son jeune âge pour brusquement, à vingt-trois ans, « se convertir » aux études « des lettres d'humanité », sa scolarité orléanaise lui ayant paru de trop maigre profit ; que le grec, le latin, l'hébreu lui deviennent vite langues familières ; qu'il ne cesse de traduire les grands Anciens, travaux déjà marqués d'un étonnant modernisme ; qu'on le salue bientôt comme le plus grand helléniste du temps ; qu'il correspond avec tout ce qui compte alors dans les « lettres » ; que François Ier le nomme « Maître des requêtes ordinaires de son hôtel » puis, en 1530, professeur au tout neuf « Collège des lecteurs royaux » ; qu'il aimait à travailler de ses mains dans ses métairies, loin de son hôtel parisien ; qu'il avait épousé à trente-sept ans une fille de quinze ans qui lui donna douze enfants ; et qu'il mourut en 1540, à l'âge de soixante-douze ans, non sans avoir ordonné que ses funérailles se fissent la nuit, sans cloches ni lumignons...
Sur ce une longue auberge fleurie nous absorba, où nous nous attardâmes coupablement, la conjoncture faisant que n'en finissaient pas les considérations d'ordre papal de nos propos de table. Après quoi, Jean Nivet, rassemblant tout le troupeau sous sa houlette enrubannée de gentillesse et de savoirs, devait vouer toute notre après-midi aux quatre qui nous restaient encore à honorer.
A Champrosay, près de Ris-Orangis (Dieu que l'Ile-de-France a donc de noms jolis !), on peut apercevoir la maison où Delacroix, délaissant pour un temps sa délicieuse place de Furstenberg à Saint-Germain-des-Prés, vint régulièrement à partir de 1857. Il dit dans son Journal « y avoir connu le bonheur » — un bonheur fait de calme, de verdures et de liberté. Portant sur la nature un regard de peintre, il s'épanche en descriptions colorées dont certains fragments teintés de rousseauisme ne sont pas sans vertus romantiques. Las! le 11 mai 1858 il note : « Voilà qu'on me bâtit dans la plaine, au-dessus de mes fenêtres, une baraque dont le toit me cache un morceau de la rivière. On abat le mur de Villot. Tout passe, et nous passons… ». Et c'est cette même demeure de Delacroix que devait louer en 1868 Alphonse Daudet, lequel fut d'abord et surtout, quoi qu'en aient pu nous faire accroire son Moulin et ses Tartarins, un Parisien épris des tendres environnements de Paris. L'ancien atelier du peintre devint le cabinet de travail de l'écrivain. Puis nous nous répandîmes sur l'immense pelouse déclive de la belle maison blanche, symétrique et bourgeoise que Daudet acheta en 1886 et où il écrivit deux des trois romans que la région de Champrosay devait lui inspirer : Jack, Robert Helmont et La petite paroisse. Nous furent lus quelques extraits de ces oeuvres — textes bien désuets, où transparaît un sens délicat, mélancolique et menu de cette nature que sa proximité de la capitale rend encore plus chère aux âmes nervaliennes. Ce qui fit dire à un journaliste anglais qui, en 1895, s'était entretenu avec Daudet : « Champrosay deviendra plus tard, comme Cadshill (la résidence de Dickens), un lieu de pèlerinage, le reliquaire d'une mémoire immortelle ». Ce dont nous serons maintenant quelques Orléanais à pouvoir témoigner.
Reprise la route, nous fîmes halte devant la poterne d'entrée — mais on n'entre pas — du château de Bel-Esbat où mourut Michel de l'Hospital en 1573, et où Voltaire, en octobre 1725 (il avait trente et un ans), pour complaire à une marquise, se fit le maître d'œuvre d'une fête burlesque donnée en l'honneur d'un certain curé de Courdimanche, ecclésiastique truculent, poète et libertin. Divertissement plutôt épais, où la verve de Voltaire se commet dans des plaisanteries de lansquenet égrillard — ce dont nous avons pu juger sur pièces, cette arlequinade faisant l'objet et d'une lettre à Mlle de Clermont, et d'un livret que notre homme ne craignit pas de publier, bien qu'il n'en fût pas dupe, puisque lui-même conclura sur ce clin d'œil appuyé : «Nous nous flattons que cette fête magnifique excitera partout l'émulation et ranimera les beaux-arts en France».
Nous restait Michel de l'Hospital, avec « sa longue toison de barbe, qui bien loin du menton jusqu'au sein descendait. » Cet Auvergnat (né à Aigueperse en 1503), juriste humaniste éminent, premier Président de la Chambre des Comptes de Paris puis, comme chacun sait, chancelier de France, fit preuve avec constance, dans ces hautes fonctions, d'un libéralisme trop souvent maltraité et d'un esprit de tolérance douloureusement anachronique. Disgrâcié en 1568 et ayant « résigné les sceaux », Michel de l'Hospital se retira à Vignay, domaine délabré que son épouse s'employa à remettre en état. Ce château a disparu, qui fut l'un de ces foyers d'humanisme si nombreux en province au XVIe siècle. Nous en saluâmes l'emplacement au passage, avant de gagner Champmotteux, dont l'église solitaire et glacée abrite le tombeau du Chancelier — sépulture qui fut victime des déprédations révolutionnaires, successivement trois fois restaurée, et dont le gisant grandeur nature a toute la froideur des marbres académiques du XIXe siècle. C'est dans le silence de ce sanctuaire que Jean Nivet nous conta, citations à l'appui, la vie austère, résignée et « de vertu non commune » du témoin « chagriné » de cette Saint-Barthélémy dont les soudards vinrent le menacer jusque devant les portes du château de Vignay — et de l'écrivain qui fut, au dire de Montaigne, « bon artisan du métier de poésie », expert en vers latins et en épîtres « à la manière » d'Horace et de Juvénal, et auteur de Mémoires politiques non négligeables. Vignay délaissé par prudence pour le Valgrand, puis pour Montargis, Michel de l'Hospital revint pour mourir au château de Bel-Esbat, dont il est parlé plus haut.

Réembarqués et comblés, nous regagnâmes Orléans, où une pluie massive allait, pour finir, ajouter ses bienfaits rafraîchissants à la neuve fraîcheur de nos vieilles cultures.

c.r.Georges Dalgues



Dimanche 6 juin 1982 — La vie littéraire à Poitiers jusqu’à la Renaissance.

Budistes, mes amis, quelle plongée dans le bouillon de culture humaniste du pays poitevin ! Vous qui n'en fûtes, jugez-en, à la simple énumération des auteurs du cru cités et commentés sur place : Jean Bouchet, Venance Fortunat, Geoffroy d'Estissac, Guillaume d'Aquitaine, Hilaire de Poitiers, Etienne Pasquier François Rabelais, Florimond de Raemond, Scévole de Sainte-Marthe et Joseph-Juste Scaliger… De quoi étancher toutes soifs, croyez-vous pas ? Deux heures et demie d'autoroute nous menèrent aux flancs de campagnes vallonnées, toutes moelleuses d'herbe neuve — et au cœur de ce Poitiers compliqué et pentu, que l'on dit chicanier, que somment quelques bétons modernes, mais qui recèle ces trésors épars pour lesquels nous étions venus.


Après une première halte devant un baptistère du temps d'Hilaire, quelques vestiges de romanité païenne et une chapelle close Sainte-Radegonde nous fut contée, dont nous admirâmes le syncrétisme architectural : le clocher-porche, le portail flamboyant aux cinq saintes statues, la nef gothique et le sanctuaire roman. C'est là — où prospérait alors le monastère Sainte-Croix — qu'en 567 Venance Fortunat choisit d'achever sa vie d'intendant-poète entre Radegonde belle reine et la jeune Agnès tendre abbesse. Elles furent les premières dames de France à être « courtisées » en vers plus ou moins ambigus, Fortunat leur donnant volontiers du « Délices de mon âme » et même du « Je vous aime / Et vous voir pour moi c'est la vie »… Radegonde et Agnès comblèrent notre pieux lettré de mignardises, faisant de lui le plus benoît des coqs en pâte, fort porté sur une table entre toutes royale (et de s'émouvoir en latin sur « les traces laissées par des doigts de reine / A même la candeur mate d'un plat de crème »…).
Nous avons salué au passage la cathédrale Saint-Pierre (son étonnant chevet plat), Notre-Dame la Grande devant laquelle on ne peut que se taire, tant elle aura été célébrée, puis la tour Maubergeon, tour ventrue, massive et tronquée, dans les entrailles de laquelle allaient nous être évoquées la figure de Guillaume, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, et celle de notre Jeanne. Grand seigneur, croisé valeureux, Guillaume, « caractère joyeux surpassant les histrions les plus plaisants », mena une vie privée pleine d'aventures hautes en couleur. Un contemporain n'y va pas par quatre chemins : « C'était un ennemi de toute pudeur et sainteté, de caractère bouffon et lascif, vautré dans le bourbier des vices ». Tant, qu'il s'en vit excommunié et qu'un légat chauve lui ayant enjoint de se séparer d'une retentissante maîtresse (« la Maubergeonne »), notre Guillaume lui lâcha tout à trac : « Compte là-dessus, et passe-toi le peigne ! ». Bref, un gaillard, dont les prouesses chiffrées nous ont laissés pantois. Mais si la moitié des douze chansons de lui qui nous restent témoignent du plus paillard des cynismes, le second volet (qui lui valut le titre de « Premier Troubadour ») aspire à quelque absolu et chante les amours éthérées. Au reste, oyez : Car sans elle je ne puis vivre Tant j'ai de son amour grand faim. (…) Toute la joie du monde à nous O Dame, si nous nous aimons. Et nous ne pouvions quitter cette Maubergeonne de tour sans que soit rappelée l’épreuve que dut y subir Jeanne d'Arc. Des questions obliques des docteurs Jeanne fit justice avec sa simplicité coutumière et sa malice pleine de sens. Or, il advint, dit le grand Michelet, « que sa sainteté éclata dans le peuple » et qu’« elle  avait pris possession de ses juges mêmes ». Bref, les dames décidèrent et « s'acquittèrent du ridicule examen, à l'honneur de la Pucelle ».
Nous nous rassemblâmes alors dans la salle des pas perdus du Palais de Justice, saisis par l'espace solennel de cette immensité déserte que n'égayent plus les pépiements des gentes mercières de jadis, chantées par Jean Bouchet, et qui tenaient boutique tout au long des murs latéraux, sous la haute charpente de châtaignier inaltérable. Cette salle vit assurément aller et venir Rabelais, qui vécut poitevin jusqu'à ses trente ans. Secrétaire de l'évêque-abbé Geoffroy d'Estissac, il suivit les cours de l'Université. D'où l'érudition juridique dont son œuvre à maints endroits porte trace (particulièrement dans le Tiers Livre, où le juge Bridoye, à grand renfort de citations et de calembours, joue chacune de ses décisions aux dés — et dont l'anecdote du faquin et du rôtisseur est dans toutes les mémoires).
Le temps pressant et délaissé l'Echevinage, n'en furent pas moins commentées les « Grandes Ecoles » de l'Université de Poitiers, alors troisième ville de France. Université fondée par Charles VII en 1431, et riche de cinq facultés : théologie, droit canon, droit romain, médecine et arts libéraux. Les professeurs en étaient peu rétribués (et donc enclins à certaines pratiques douteuses dans l'exercice de leur magistère). Quant aux étudiants, comme il se doit, ils frondaient ferme, au point qu'on dut leur interdire le port de l'épée, qu'ils laissaient donc, respectueux de la lettre, ostensiblement traîner à même le sol. Ils hantaient aussi les verts alentours de la cité, gravant leurs noms sur le dolmen de la Pierre-Levée, familiers des grottes de Passelourdin et de la fontaine de Croutelles, dont Antoine de Baïf devait consulter la sorcière, tous lieux où Rabelais fit batifoler son jeune Pantagruel. Mais les études procédurières n'empêchaient nullement les éclosions poétiques, ce dont font foi Vauquelin de La Fresnaye : Au lieu de démesler de nos droits les débats Muses, pipés de vous, nous suivons vos ébats. et Charles de Sainte-Marthe qui aimait à pétrarquiser, et Du Bellay, et Antoine de Baïf et Scévole de Sainte-Marthe : Les collines, les prés tout fleuris alentour Les bosquets tout bruissants, les rochers de Lourdin. (…) Vous connaissiez ces lieux lorsqu'enfants vous alliez Vers la maison sacrée de Thémis redoutable. et Guillaume Bouchet et Joseph-Juste Scaliger : L'étude vient d'esprit et du corps notre force. La Gaule a mérité l'une et l'autre faveur : L'étude est en Poitiers, de guerre ailleurs l'honneur ; Poitiers a donc l'esprit et les autres l'écorce.
Après quoi, longue montée douloureusement gravie, ce fut le Doyenné, superbe demeure de Geoffroy d'Estissac (le patron de Rabelais, déjà cité), mais cadenassée, et dont nous ne pûmes qu'entrevoir la façade florentine.
A quelques mètres de là, c'est l'église Saint-Hilaire, flanquée d'absidioles ravissantes, bien que cruellement restaurées. Hilarius, évêque de Poitiers vers 350, pourfendeur de l'hérésie arienne, exilé puis rappelé, organisateur de concile et auteur d'un énorme traité en douze livres (le De Trinitate), Hilarius, appelé par saint Jérôme «le Rhône de l'éloquence latine» (ce qui n'est pas rien), Hilarius donc a sa châsse en cette église menue, où il repose aux côtés de Fortunat, lequel s'est fait, de-ci de-là, le chantre du grand Hilaire.
Ici se situe l'intermède alimentaire, lequel eut pour décor l’Auberge de la jeunesse du lieu, dont nous pûmes apprécier le charmant accueil, l’honnête et copieuse simplicité de la cuisine, l’abondante vertu des flacons et l’absence bien agréable de toute avidité commerciale. Merci! Nous restaient Fontaine-le-Comte, Croutelles et Ligugé…
Blottie au creux de son vallon mousseux nous attendait l'abbaye de Fontaine-le-Comte, avec sa nef en pente, son chœur tristement retapé et, enluminant l'ombre du transept, d'abominables plâtres sulpiciens. C'est en ces lieux qu'environ 1525 un abbé Ardillon aimait s'entourer d'amis « tous divers en vêture » — dont Rabelais, Jean Bouchet, Jean d'Auton l'historiographe, Jean Trojan le Cordelier, et quantité d'augustins et de bénédictins, tous animés de la même passion pour les lettres profanes, pour « l'humaine écriture », comment mieux dire...
Et c'est dans les grottes de Croutelles que prit corps et se fortifia « l'hérésie calviniste » dont Florimond de Raemond, conseiller au Parlement de Bordeaux, nous a conté les célébrations cultuelles clandestines et les tribulations du premier synode. Le zèle militant de Calvin drainait vers ces grottes maintes « personnes de la qualité la plus élevée ». Et c'est dans leur secret qu'eut lieu — Calvin officiant — la première cène calviniste, dite de la « Manducation ».
Ligugé, dont le seul nom aimante tous ceux que fascine le passé ; Ligugé, abbaye bénédictine fondée en 361 par saint Martin, abandonnée, relevée, reconstruite par l'infatigable Geoffroy d'Estissac et aujourd'hui grattée jusqu'à l'os pour mettre au jour les traces intactes des architectures des IVe, Ve et VIe siècles ; Ligugé dont les murs noirs sertissent un éclatant vitrail moderne ; Ligugé qui vit passer Huysmans et Claudel, plus ou moins à la recherche d'eux-mêmes à travers Dieu ; Ligugé dont les jardins plaisaient si fort à Rabelais que de Rome il expédia à Geoffroy d'Estissac (« par le grand paquet ciré qui est pour les affaires du roy » : la valise diplomatique !) tout un assortiment des légumes les plus variés ; Ligugé dont Jean Bouchet était amoureux n'est plus aujourd'hui qu'une église comme tant d'autres, mais glorieuse de tous ses souvenirs, dans l'aura de ses propres syllabes.
Et après que Smarves nous eut donné l'occasion d'évoquer les quatre Dandin (celui de Rabelais, celui de Molière, celui de Racine et celui de La Fontaine), on nous servit pour dessert l'histoire de la Puce de Catherine, qui faisait pâmer les fidèles du salon de la rue Loyson, l’un des tout premiers en date des salons de France tenu par ces Dames de La Roche, Madeleine et Catherine, et haut célébré par Scévole de Sainte-Marthe et Etienne Pasquier. Tout y était prétexte à versification — telle cette puce, apparue un beau jour sur le sein blanc de Catherine et objet immédiat d'un concours poétique où se mirent à fleurir —  «en vers grecs, latins et français» — les allusions mythologiques, les calembours égrillards, les rimes coquines et tel imparfait du subjonctif… Tous poèmes réunis en un grave recueil, où l'on rencontre des niaiseries du genre de celle-ci, signée de Catherine soi-même : Petite puce frétillarde Qui, d'une bouchette mignarde, Suçotes le sang incarnat Qui colore un sein délicat, Vous pourrait-on dire friande Pour désirer telle viande ? Je vous jure... Ces exercices littéraires de mondains, où le dérisoire le dispute au précieux (ridicule), donnent beaucoup à penser quant à la qualité et à la vigueur intellectuelle des beaux esprits de ces salons qui firent florès au XVIe et au XVIIe siècle. Il est vrai qu'ils n'en étaient pas moins traversés par les grands courants renaissants du culte des Anciens, du platonisme, du féminisme, et qu'après tout le salon de Poitiers préfigure celui de l'hôtel de Rambouillet, qui n'était pas sans quelques mérites.

Et maintenant, sachez que la totalité foisonnante de cette journée a été portée à bout de bras, si l’on ose dire, par le seul Jean Nivet, en qui on ne sait ce qu’il faut le plus louer, de la rigueur méticuleuse de l’information, de l’enjouement pédagogique du propos, de l’agrément de la diction ou tout simplement de la naturelle gentillesse. Ne disssocions pas ce faisceau, et assurons notre savoureux commentateur de la gratitude affectueuse — et reconnaissante — de tous ceux qui l’ont suivi (gratitude qui va également à M. André Dufour, professeur agrégé des lettres à Poitiers, à qui nous devons le plaisant accompagnement d’une érudition locale tout sourire et fin savoir).

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 5 juin 1983 — Promenade littéraire entre Loire et Cher : Amboise-Chenonceau-Pontlevoy

« O saisons, ô châteaux ! », chantait le jeune Arthur. La saison redevenue solaire, nous partîmes donc pour les châteaux, en ce dimanche matin 5 juin — nous, quelque soixante amis des lettres et des livres. Un car aux aménagements raffinés nous emporta, via l'inévitable autoroute, vers cette Loire combien plus verdoyante que la nôtre où nous touchâmes Amboise dans une gloire déjà caniculaire.


Remontées et descendues de redoutables ruelles à carrosses, le Clos-Lucé nous accueillit. A l'orée d'une tendre dépression gazonnée, au frais d'arbres ombreux, Jean Nivet, infatigable et délicieux animateur de ces randonnées, nous présenta le lieu et la demeure. Initialement château de Cloux et propriété d'un certain Etienne Le Loup conseiller favori de Louis VI ; acquis par Charles VIII qui l'enrichit de la petite chapelle ; annexe du château d'Amboise aimée de Louise de Savoie, de l'enfant François Ier et de Marguerite de Navarre (qui a écrit ici telles pages de son Heptaméron) le Clos-Lucé vit toujours dans l'aura de Léonard de Vinci que François Ier, après Marignan, avait prié de venir travailler à Amboise, au titre de « premier peintre, ingénieur et architecte du Roi ». Objet des attentions royales les plus pressantes, ce génie total, ce prince de l’ostinato rigore si chère au cher Valéry eut ici tout loisir de donner libre cours aux démarches multiples de son imagination effervescente : organisation de fêtes où l'automatisme le disputait à la pyrotechnie ; projets de fortifications, de canaux de jonction de tous les châteaux de Touraine, de souterrains, de bâtiments démontables, à téléphone intérieur, à fermetures autocommandées ; croquis anatomique d'après dissections ; épures de machines futuristes, etc… A soixante-cinq ans, la main droite à demi paralysée, Léonard ne peignait plus, mais dessinait toujours : des visages burinés par la vie ; des scènes de déluge ou de fin du monde ; et le célèbre autoportrait, cette tête de « Faust italien » hanté par les au-delà, qui savait sa fin proche et qui allait conclure sa vie dans une intense fébrilité créatrice, dans une sorte de hâte épouvantée. Léonard de Vinci mourut le 2 mai 1519, dans sa chambre du Clos-Lucé, et son corps fut inhumé dans la collégiale du château d'Amboise, où peut-être encore ses restes… Mais la présence du roi à son chevet — et dans les bras de qui il aurait expiré — relèverait de la légende… Nous parcourûmes lentement le château, victime de défigurations et d'aménagements successifs dont l'on tente aujourd'hui de réduire les méfaits. Nous découvrîmes la cuisine ; la chambre du Vinci ; la chapelle construite par Anne de Bretagne (où une Vierge marchant sur un rayon de lumière — «Virgo lucis» — aurait donné son nom au Clos-Lucé) ; l'entrée du souterrain que François Ier empruntait pour visiter son grand homme ; et bien sûr les maquettes extraordinaires — conformes aux dessins des Carnets — des machines prémonitoires sorties tout armées du cerveau du vieux Florentin. En regrettant de n'avoir vu, tout au long de ce cheminement, que copies, fac-similés et reconstitutions…
Mais Chanteloup nous attendait. Enfin… ce qui en reste ; ce qu'en ont laissé spéculateurs et démolisseurs. De ce Vaux-le-Vicomte tourangeau et des fastes qui s'y déployèrent, que pouvons-nous en effet retrouver aujourd'hui, si ce n'est cette « Pagode de Chanteloup » dont s'épate le touriste standard, protubérance étrange en terre tourangelle, excroissance pseudo-chinoise saugrenue, « fabrique » de quarante mètres construite pour rien, d'où nous pouvons toutefois prendre belle vue du domaine, où ne subsistent qu'un étang herbu aux eaux douteuses et le mélancolique tracé des grandes allées aux symétries royales. Car il y eut là grand arroi. « Aller à Chanteloup, disait Mme du Deffand, c'est aller à la cour, c'est chercher le grand monde, les divertissements, se mettre au bon ton, acquérir le bon air ». Et aux courtisans sollicitant son autorisation pour y courir, Louis XV avait répondu : « Je ne le défends, ni ne le permets ». Au dire de Saint-Simon, le projet Chanteloup serait dû à la princesse des Ursins (ambassadrice de Mme de Maintenon et de Louis XIV en Espagne) dont le secrétaire très… intime, d'Aubigny, se mit « à bâtir très promptement, mais solidement, un vaste et superbe château, d'immenses basses-cours et des communs prodigieux, avec tous les accompagnements des plus grands et des plus beaux jardins ». Ce domaine fut acheté en 1761 par le duc de Choiseul, qui y déposa d'autorité la duchesse pour plus aisément pouvoir à Paris batifoler avec ses maîtresses. Mais ses accointances avec le Parlement et l'inimitié qu'il manifestait ouvertement à la Du Barry indisposèrent le roi, qui lui intima « de se retirer à Chanteloup jusqu'à nouvel ordre ». Exil doré (quatre cents personnes assuraient le service, et les étables étaient pavées de marbre) que vinrent aussitôt animer les opposants au pouvoir royal et des amis fidèles, tel l'abbé Barthélemy, auteur de ce Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, dont le titre est un bonbon que nous avons tous apprécié, si l'ouvrage est peu fréquenté… Cet abbé (qui chavira un jour sur l'étang avec une cargaison de musiciens et de jolies femmes) a écrit qu'à Chanteloup « la vie est sans doute celle du Ciel, car elle est fort heureuse ». Chasse, tric-trac, billard, soupers, fêtes champêtres, sauteries et surtout conversations faisaient en effet l'ordinaire des jours. Et le même Barthélemy de se lamenter sur la difficulté d'y goûter quelque repos : « Que de monde, que de cris, que de bruit, que de rires, que de portes qu'on semble enfoncer, [...] que de polissonneries, que de voix, de bras, de pieds en l'air ! » (plaît-il, plaît-il ? monsieur l'Abbé). Or, à la mort de Louis XV, en 1774, Choiseul prend conscience que son destin politique va tourner court. Il se partage alors entre Paris et Chanteloup, où il fait édifier la fameuse pagode, qu'il truffe de chinoiseries, en la justifiant par cette inscription : « Étienne François, duc de Choiseul, pénétré des témoignages d'amitié, de bonté, d'attention dont il fut honoré pendant son exil par un grand nombre de personnes empressées de se rendre en ces lieux, a fait élever ce monument pour éterniser sa reconnaissance ». Voilà. Choiseul mourut en 1785 et fut enseveli à Amboise. En chacune des quatre faces de son mausolée célèbre, dans un style larmoyant, gorgé de superlatifs mais strictement laïque, les vertus (et même le génie) du défunt. Ainsi l'avait voulu sa veuve. Choiseul était mort criblé de dettes, la duchesse dut se dessaisir de Chanteloup. Le duc de Penthièvre l'acquit. La Révolution le confisqua. Meubles et objets furent disséminés. Vendu et revendu, le château fut finalement démoli par des professionnels de l'immobilier. Mais, reste la pagode… — et l'étang.
Dans Amboise retrouvée, nous nous restaurâmes, nous nous rafraîchîmes et nous nous entretînmes… longtemps — avant que de poursuivre.
Sous l'ardeur du midi vrai, Chenonceau nous attendait, qu'avait envahi la foule des touristes dominicaux, pied mou, short approximatif et mains moites, tout bardés de noirs appareils à images. C'était bien toujours le château incomparable ; « le château Nymphe et le château Narcisse » chanté par Yourcenar ; celui qui n'est plus à décrire ; le chef-d'œuvre né de l'alliance de la pierre, de l'eau et du frissonnement des feuilles, que le Cher divisait ce jour-là de son eau massive, si profondément verte. Nous le visiterons à nouveau, avant de nous effondrer devant des flacons de breuvages glacés, et après avoir écouté Jean Nivet — toujours lui — nous conter son histoire et évoquer ses visiteurs les plus illustres. Propriété des bourgeois Bohier, le château, après des tractations sordides, échut finalement à Diane de Poitiers, laquelle lui préférera toujours Anet, sans pour cela le laisser à l'abandon. A la mort de Henri II, Catherine de Médicis exigea la restitution de Chenonceau contre Chaumont. C'est à elle que l'on doit le fameux pont-galerie, et Henri III y organise des fêtes païennes « où les dames les plus belles et honnêtes de la cour, à moitié nues et cheveux épars, faisaient le service avec les filles de la reine ». Veuve de Henri III, Louise de Lorraine, héritière du château, le fit couvrir de motifs funèbres, avant que Gabrielle d'Estrées ne l'en chassât. Finalement, le fermier général Dupin acheta Chenonceau. Jean-Jacques Rousseau en fut alors l'hôte (il avait trente-cinq ans). Ses avances — « mince expérience romanesque » — repoussées par la dame de céans, il s'adonne à des compositions musicales, trousse en quelques jours une comédie en trois actes, poursuit des travaux de chimie, se laisse aller à des épanchements poétiques qui n'ajouteront rien à sa gloire. Oyez plutôt : Une langueur enchanteresse Me poursuit jusqu'en ce séjour ; J'y veux moraliser sans cesse Et toujours j'y songe à l'amour. Autre passante : George Sand, cousine d'un Vallet de Villeneuve qui devait hériter de Chenonceau en 1799. « L'odeur de ses cigares et ses idées socialistes empestèrent » bien un peu la noble demeure, mais elle fut très sensible au lieu, « au bruit superbe du Cher s'engouffrant sous les arches du manoir, aux grands parcs, aux claires fontaines, aux serres parfumées ». Deux ans après le passage de George, Chenonceaux reçut la visite de deux touristes de choix : Flaubert et son ami Maxime du Camp. Visite dont il est rendu compte dans Par les champs et par les grèves — pages qui présentent bien des longueurs, mais parfois riches d'un détail savoureux (« Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien coucher dans celui de réalités plus palpables »).
Un dernier élan et c'est l'abbaye de Pontlevoy, quadrangulaire et blanche, et ostensiblement entretenue, bien qu'aménagée en parking à camions. La dame de ce haut lieu nous en fit les honneurs. Alliant avec beaucoup d'autorité ferveur claironnante et souci de rentabilité culturelle, elle développa longuement l'historique des avatars et des tribulations de l'abbaye et nous en fit apprécier les joyaux architecturaux (dont un retable d'un baroque impressionnant) et les curiosités sculpturales (dont une « Vierge déhanchée », recluse au haut creux de sa solitude verticale).Fondée en 1034, l'abbaye, qui cent ans plus tard possédait soixante-quatre églises, avait une triple activité : hôtel-Dieu, maladrerie, scriptorium, école claustrale. Fortifiée, pillée, incendiée, elle se mue en 1644 en établissement d'enseignement de stricte discipline. En 1776, elle devient l'une des douze « Écoles royales militaires ». Supprimée à la Révolution, les Bénédictins la relèvent et le Collège de Pontlevoy, célèbre par ses fastueuses distributions de prix, s'honore de compter parmi ses élèves deux figures singulières : l'une bien réelle, celle de Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu ; l'autre de pure fiction romanesque, celle de Félix de Vandenesse, le héros balzacien du Lys dans la vallée. C'est à Jacques Boudet — à qui la petite chaire du vestibule conférait la dignité requise — que revint de nous parler de ces deux condisciples. Produit donc du Collège de Pontlevoy, Saint-Martin, contaminé par un Juif portugais d'origine orientale, quitte précocement l'armée pour verser dans la théosophie et les arcanes de la gnose. Tenant de l'illuminisme, de l'indépendance spécifique de l'esprit (dont le corps ne serait que le réceptacle hasardeux), plus prophète voyant que philosophe-moraliste mais polygraphe impénitent, la madame de Verneuil du Lys fait grand cas de ce personnage, dont elle vante « l'angélisme mélodieux ». Et dans ce même roman de Balzac, l'on voit Félix de Vandenesse, lui aussi enseigné à Pontlevoy dans la classe des « Pas latins ». Mais pauvre et chétif parmi les riches et les forts que sa fierté lui interdisait de flagorner, il vécut là solitaire et douloureux. Et ses succès scolaires, pourtant brillants, ne faisaient qu'accuser son désarroi de petit proscrit...

Sur ce prit fin notre incursion entre Loire et Cher. Et c'est par la délicieuse rive sud que, comblés de science et recrus de chaleur, nous rejoignîmes notre Orléans.

c.r. Georges Dalgues



Dimanche 3 juin 1984 — Promenade littéraire en Val de Loire orléanais

Modeste dans son entreprise itinéraire, ligérienne dans son esprit et des plus éclectiques dans le choix de ses élus, notre randonnée annuelle, en ce mouillé dimanche 3 juin, allait nous mener d'Orléans à Avaray, de Jansénius à André Spire, via Gaston Couté, Villon, Condillac et quelques autres.


Ce fut d'abord l'émerveillement d'une découverte : celle du château de Voisins, à Saint-Ay, ravissante demeure particulière préservée, au coeur d'un petit paradis d'eaux et de verdures aux délicatesses de moquette. Jacques Boudet, de qui l'on sait le docte et disert enjouement, nous apprit qu'en ce lieu fut fondée en août 1215 une abbaye, qui devint vite un centre important de réflexion religieuse et d'éveil à la vie spirituelle régionale. Disciplinairement rénovée par l'abbesse Louise de Berre après les méfaits de la guerre de Cent Ans, l'abbaye va être marquée du sceau janséniste par une certaine Madeleine Pezé, maîtresse des novices. Et autour de Voisins va se répandre et prospérer en profondeur la dure doctrine, même après la fermeture de l'abbaye en I778. Salut est alors adressé à un personnage singulier : Léonard Fournier, le jardinier de Voisins, né à Vouvray et venu à nous de Port-Royal, où ce "crucifié au monde" s'était fait remarquer par l'exaltation de son zèle et l'austérité de ses pratiques d'une piété spectaculaire. Il fut inhumé près de la grille (disparue) de l'église, où une épitaphe célébrait en latin ses très extrêmes vertus. Port-Royal fermé, Voisins en recueillit quelques religieuses dont l'ardeur janséniste inquiétera l'épiscopat orléanais. En 1766, une commission ordonne la suppression de l'abbaye et son annexion à Notre-Dame du Lieu de Romorantin. Un long procès s'ensuivit, avec extinction des motifs par extinction des religieuses, dont la dernière devait mourir en I777. Voisins avait duré six cents ans…

Les berges de Meung-sur-Loire nous attendaient, et la stèle de Gaston Couté, dont la tête de pierre pauvrement penchée porte une petite moustache courtoise qui lui enlève tout caractère anarchisant (qu'eût pensé notre statufié devant cette commémoration à la "Môssieu Imbu" ?). Le président Marmin, infatigable manipulateur de références, d'anecdotes et de citations, évoqua sous la pluie la vie et l'oeuvre du "gâs qu'avait mal tourné".

Né à Beaugency le 23 septembre 1880, fils d’un meunier de Meung, le jeune Gaston ne paraît pas avoir beaucoup prisé l’école (bien que reçu à dix ans au certif) — cette école dont il écrira : "L'école est d'vant eux qui leu' bouch' le ch'min" ; cette école nourricière "de la race des brut's et des conscrits", mais cette école où il commence d'écrire ses premiers vers, avant que de poursuivre au cours complémentaire de Beaugency et au lycée Pothier d'Orléans. Vers chlorotiques, de tonalité verlainienne, qui ne laissent en rien présager les invectives patoisantes qui feront de lui le rival d'Aristide Bruant et de Jehan Rictus — et sa petite gloire posthume. Car il est monté à Paris, où il se manifeste comme conteur, chroniqueur, dessinateur (à la Barricade), prônant avec Hervé "la guerre sociale", nourrissant de sa révolte profonde un lyrisme de protestataire irréductible et vengeur. Taré à mort, il s'éteignit à Lariboisière en 1911, âgé donc de 31 ans. Son corps fut ramené à Meung, et peut-être sa mère a-t-elle suivi son enterrement.

L'on nous lut maintes "chansons", frémissantes de tous les refus et de tous les dégoûts que peut susciter chez un réfractaire une société de bourgeois, de flics, de curés, de militaires et d'électeurs (car tout y passe…). Poésie volontairement grumeleuse et vindicative, d'une brutalité formelle qui sent la fumure, mais où soudain fleurissent, couleur de pervenche, les mots d'une fraternité miséricordieuse — les mots d'une tendresse tenue au plus secret — les mots d'une sensibilité à jamais en mal d'absolu. Nous relirons Gaston Couté.

A quelques encablures de là, la maison notariale en U qui fut celle de Dominique Ingres nous valut, de la part de Jacques Boudet, l'évocation de ce veuf de soixante et onze ans, qui après trente-six années de bonheur conjugal, se remaria en 1852 avec une Delphine Ramel de quarante-trois ans, "plutôt très bien". En 1853, M. et Mme Ingres achètent cette maison dite "du change". Et Ingres devient un Magdunois particulièrement choyé par ses concitoyens. Il se plaît à Meung, y joue les mécènes, offre une verrière à l'église, est nommé marguillier d'honneur et reçoit en offrande un médaillon de son propre "saint Dominique". Elu sénateur d'Empire, grandes cérémonies locales lui sont alors dévolues. Ce qui ne nuisait en rien à ses activités picturales, puisque c'est à Meung, entre autres et dans ses quatre-vingts ans, qu'il peignit sa Source pulpeuse et les lourdes splendeurs charnelles du Bain turc.

Mais une autre stèle nous requérait : la toute proche statue de Jean de Meung, pour l'heure chapeautée d'un innocent pigeon. Et Jacques Boudet de poursuivre. On ne connaît de Jean Chopinel (son vrai nom) que ce que son oeuvre dit de lui. Né sous saint Louis (entre 1235 et 1240), il meurt en 1305 à Paris, rue Saint-Jacques, sous Philippe le Bel. Clerc (et donc digne du "Maistre"), il est l'un des deux auteurs (avec Guillaume de Lorris) du Roman de la Rose, auquel il contribuera avec 17.622 vers. Mais là ne s'arrête pas sa production, puisqu'on lui doit les traductions du De re militari, de la correspondance d'Héloïse et d'Abélard et de la Consolatio Philosophiae de Boèce. Plus un traité sur L'Art de la chevalerie et le Testament suivi du Codicille. Par ailleurs expert en astrologie, il partage la vie des Grands, devient célèbre et fait autorité en maints domaines. Volontiers subversif (en éthique), il est (socialement) conservateur, s'engageant avec Rutebeuf contre les ordres mendiants. Mais si l'on connaît l'oeuvre de Jean de Meung (traduite en français moderne, chez Herluison, par G. Croissandeau), l'on ignore tout de son image physique. Peut-être était-il laid ?

Autre poète : Villon (prononcez Villon, comme bouillon). Le château de Meung, en retrait ombreux au centre même de la cité, recèle en effet dans son parc ce qui n'était peut-être qu'une glacière et qui passe pour être la basse-fosse où Villon fut un temps tenu au frais. Devant ce trou, Lionel Marmin nous détailla avec minutie frasques et avatars qui ont jalonné la vie du plus célèbre des "coquillards". Voici : François de Montcorbier des Loges, originaire du Bourbonnais, naît à Paris en 1431 (?). Elevé par son oncle, le chanoine Guillaume de Villon, à qui il "lèguera", dans un "Lai", le "bruit" de sa renommée. Etudiant à Paris dès 1449. Turbulences. Maître ès arts en 1452. Affaire Sermoise (1455) : Villon meurtrier disparaît. Lettres de rémission : retour à Paris en 1456, "à la Noël, morte saison". Plaisirs et douleurs de l'amour. Fuite brusquée après l'affaire du "Pet au Diable" (vol de 500 écus d'or) et la "question" subséquente. Errances variées, dénombrées dans le Testament. Se tient prudemment sur les terres de Charles d'Orléans. Ecrit le "Dict" de la naissance de Marie, fille dudit duc. Risque la peine majeure pour pièces immorales. 1461 : enfoui à Meung où nous sommes — y est très malheureux. Délivré par Louis XI (Thibaut d'Aussigny étant évêque d'Orléans, à qui Villon vouera une rancune haineuse). Grands mercis en forme de lais. S’égare en Bourbonnais. Revient à Paris. Incarcéré au Châtelet pour d'anciens larcins. Elargi pour 120 écus. Affaire Farrebouc (meurtre). Condamné à pendaison et strangulation. Chant funèbre "Frères humains, etc". Cassation. Dix ans de bannissement. Traces dès lors perdues. Fin édifiante ? L'on ne sait. Mais l'on finit en joie sur la page succulente que Rabelais a consacrée à Villon dans son Quart Livre, chapitre XIII. Voilà.


A Beaugency nous accueillit M. Daniel Vannier, conservateur du musée où il nous introduisit pour — de sa voix confidentielle, amicale et savante — nous présenter le mari d'Elvire: Jacques Charles, aéronaute et physicien, dont un marbre lissé reproduit le beau masque. Né en 1746 d’une famille nombreuse de Beaugency, le jeune Charles est avant tout un autodidacte intempérant qui se laisse avec bonheur emporter par le tourbillon scientifique du siècle. C’est à lui que l’on doit (et non à Gay-Lussac) la fameuse loi sur la dilatation des gaz constants. Et dix jours après Pilâtre du Rozier, le 1er décembre 1783, depuis les Tuileries, avec Noël Robert, il lâche en plein ciel un ballon gonflé d’hydrogène (d’où une mode "au ballon" qui sévira dans les chansons et sur les faïences.) En 1795, l’Académie des sciences en fera l’un des siens. Bel homme aux succès innombrables, il avait épousé Julie Bouchaud des Hérettes, de trente-huit ans plus jeune que lui. Périlleuse différence d’âge… On sait ce qu’il en advint : Julie sera l’Elvire qu’a immortalisée Lamartine dans les Méditations. Amis de Mlle de Coigny ("la belle captive" de Chénier), elle mourra avant son vieux beau, devenu bibliothécaire de l’Institut de France. Touchante Elvire, à l’encontre de qui Jules Lemaître aiguisera quelques traits d’une impertinence toute guêpine, qu’Albéric Cahuet idéalisera dans "Les amants du lac" et dont les lettres qu’elle avait reçues de son poète furent restituées par de Bonald.
Franchi l'adorable petit pont de Beaugency (Beaugency où le Maigret de Simenon aimait à venir se ressourcer), nous gagnâmes le château-métairie de Flux, acheté par Condillac 75.000 livres pour sa nièce, Madame de Sainte-Foix, et où notre Grenoblois devait s'éteindre en 1780, à l’âge de soixante-cinq ans. M. Vannier nous conta doucement cet abbé de Condillac qui, ayant à Paris renoncé au sacerdoce et familier des Encyclopédistes, publie en 1755 le célèbre Traité des sensations, tout imprégné de la philosophie de Locke, philosophie empiriste dans laquelle Condillac introduit les salubres amendements de la logique. Et c'est de Flux (où il fait retraite depuis 1772, après avoir été précepteur du fils du duc de Parme) que Condillac publiera le reste de son oeuvre (Commerce et gouvernement, Logique, Langue des calculs). Condillac fut inhumé dans l'ancien cimetière de Lailly-en-Val, aujourd'hui désaffecté. L'on a perdu toute trace de ses restes — comme l'on a perdu tout droit sur le magnifique manuscrit, couvert de soigneux repentirs, que Jean-Jacques Rousseau avait confié à Condillac pour dépôt à Beaugency. Manuscrit qui, après maintes tribulations, fut vendu à Drouot 400.000 Francs 1945 et que, faute de fonds, on laissa aller s'ensevelir dans les profondeurs climatisées d'une bibliothèque des U.S.A.

A quelques kilomètres de Flux, les pauvres restes du château rasé des Bordes (dont ne subsistent que murs bas et quelques serres) gardent-ils encore le souvenir d'Eugène Sue ? Jacques Boudet ne nous en a rien dit, mais nous a rappelé ceci. Et d'abord, l'incroyable fécondité de notre homme. Sachez que, pendant son seul séjour aux Bordes et après avoir publié une Histoire de la Marine française et les dix volumes des Mystères de Paris, Eugène Sue produisit en sept ans (de 1844 à 1850) : Le Juif errant (dix volumes) ; Martin ou l'Enfant trouvé (douze volumes); Les Sept Péchés capitaux (seize volumes) ; Le Berger de Kravant ; Les Enfants de l’amour, et les premiers tomes des Mystères du peuple (seize volumes envisagés). A vous laisser pantois, si l'on considère par ailleurs la foisonnante correspondance qu'il entretint avec une foule de littérateurs et de politiques tant français qu'étrangers — et avec ses innombrables lecteurs…

Qui était donc cet Eugène ? Né en 1804 d'une famille de médecins — lui-même chirurgien de la Marine — il se découvre très tôt une irrésistible vocation d'homme de plume et inaugure, avec Les Mystères de Paris (1842), le roman-feuilleton, formule dont le fabuleux succès vint multiplier une fortune héritée déjà considérable — que le dandy qu’il ne cessera jamais d’être répandra sans compter pour son plus grand plaisir. C’est ce dandy qui achète en 1844 les dépendances, tout de suite agrandies et aménagées, de cette propriété des Caillard. Lui viennent alors deux passions supplémentaires : celle de la chasse et celle de la politique militante. De tendance légitimiste, ses propres héros le convertiront au socialisme. Paternaliste, il fonde "La Prévoyance" de Beaugency, organise des transports scolaires en charrettes (dès 1844 !). Incroyant, il alimente les oeuvres paroissiales. 1848 éclate. Eugène Sue lance La République des campagnes (cinq numéros), aspire au suffrage universel, s'enflamme pour la république, propose des réformes (suppression de l'octroi), crée des crèches. Candidat député, il se heurte à l'opposition nourrie du corps électoral censitaire et notre "communiste" est battu. Élu enfin dans la Seine, il incarne la révolution sociale des années 50. Réfugié en Savoie après le coup du 2 décembre, il fait — nostalgique nanti — venir des Bordes des plants de géraniums… Et après avoir produit plus de deux cents volumes, Eugène Sue meurt le 3 août 1857, à Annecy, où il repose. Il avait cinquante-trois ans.

Comment vivait aux Bordes ce célibataire délibéré ? Avec beaucoup de raffinements : vaches portant les quatre clochettes Pleyel de l'accord parfait et — mais on en dit tant — "houris des mille et une nuits solognotes"… Les Bordes furent-elles "un phalanstère de l'égoïsme", théâtre de "fastes héliogabaliens" ? Peut-être. Mais le maître s'y est quand même beaucoup dépensé et ces lieux auront été un centre extrêmement vivant de la pensée sociale et politique du temps.


Après quoi, nous atterrîmes à Tavers, au clos de Guignes, et gagnâmes la petite terrasse de la maison de Jules Lemaître pour y recueillir, devant la grâce d'un paysage de sage mesure, les propos d'André Lingois, dont la culture allie avec bonheur bonhomie savoureuse et allègres savoirs. Maison charmante dans sa simplicité, dite "maison Charles" (puisqu'elle fut la propriété de notre beau physicien) et que Jules Lemaître a décrite en ces termes, dont nous avons pu vérifier la probité : "Ma maison n'est pas belle : ce n'est qu’une grande maison de paysans. Mais il y a, au premier, une chambre assez vaste, avec une large fenêtre, d'où l'on voit de beaux prés et, à l'horizon, de l'autre côté de la Loire, la ligne bleuâtre des bois de Sologne". Jules Lemaître… qui, aujourd'hui — budistes et bibliopathes exceptés — se soucie encore du "fondateur de la critique impressionniste", du père de "la critique voluptueuse", qui avait pour devise "lire un livre pour en jouir" ; de sa critique d'humeur d'abord contemporaine ; de son théâtre suranné ; de sa position de nationaliste de droite qui balançait celle, pourtant bien établie, d'Anatole France ?

Voici donc ce qu'il en est de cette ancienne célébrité. Né le 27 avril 1853 à Vennecy et — comme notre Alain-Fournier — fils d'un couple d'instituteurs (bientôt mutés à Tavers) qui n'avaient jamais envisagé pour lui que le même petit destin, ses dons remarqués lui valent d'être admis au petit séminaire d'Orléans, sous la férule de Mgr Dupanloup. Las ! Les oeuvres complètes de Jean Racine, découvertes dans son pupitre où elles dissimulaient leur clandestinité, l'en font chasser. Le petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs le recueille, et les cours du lycée Charlemagne, où il commet ses premiers vers. Reçu rue d'Ulm, il sort de l'École en 1875 pour professer au Havre, où il reconnaît avoir été un guide débonnaire, surtout actuel et "un peu hasardeux". Conférencier apprécié, publiciste de notoriété grandissante, il s’éprend d'une Havraise qui le délaissera pour un armateur. Mais à Tavers, une jeune fille aux yeux tristes entr'aperçue derrière une haie le précipitera dans un mariage qui, tout d'amour qu'il fût, se dégradera vite : mari scandaleusement trompé, et du coup muté d'Alger à Besançon, il fait à sa femme une fille qu'il perdra en même tant qu'elle, lors des aléas liés à la naissance… Son étoile serait-elle l'astre mort d'un raté ? Non. 1884 marque le départ de son rétablissement. Jules Lemaître s'installe à Paris, écrit régulièrement dans les revues en vogue, multiplie les conférences, s'essaie au théâtre (Le Député Leveau) et tient même salon sous l'aile d'une égérie (oiselle de même plume que la dame de Caillavet) : la comtesse dite de Loynes, de vingt ans son aînée. Bref, il devient célèbre en deux ans, et l'Académie ne tardera pas à lui ouvrir ses portes. De 1890 à 1905, le Tout-Paris des lettres défile dans sa maison de la rue d'Artois, et toute la jeunesse intellectuelle de droite s'y délecte sinon de ses poèmes (d'une mièvrerie redoutable, et qui donnent à penser — quoi qu'en ait pu dire Péguy — que le vers "peut être parfois déshonorant"), du moins de ses essais critiques. Il y a là des pages d'une vivacité toute guêpine, et au travers desquelles se donne libre cours la plus classique et la plus sémillante des écritures. Les six tomes des Contemporains et En marge des vieux livres se lisent encore agréablement, et le "pronostic 1887" qui nous fut offert, sur La Terre de Zola, est un véritable morceau d'anthologie, un chef-d'oeuvre de rouerie narquoise dans l'analyse et le pastiche. Quant à son exécution de Georges Ohnet, elle est restée célèbre.

Jules Lemaître mourut à Tavers, perclus d'artériosclérose, las de trop de livres lus, mais Hugo à son chevet, le 5 août 1914. Mort que couvrit le bruit de trop de bottes, et qui passa inaperçue. Mais à Guignes, hommage ne pouvait qu'être rendu à l'amoureux de ces rives et au poète de ces lieux, qui s'y abandonne coupablement aux plus navrantes mirlitontaineries. A preuve :

Joyeux Guignes
Où mûrit
Vieille vigne
Au doux fruit !
Ceps que frange
La vendange Qui rougit !

On la comprend… Toutefois, nous lui pardonnerons ces inconvenances pour son "Petit vin de chez nous" ; pour ce vers qu’il a eu, d’une beauté immédiate : "La Loire est une reine, et les rois l’ont aimée" ; pour, enfin, avoir aussi ingénument aimé, loin de tout parisianisme, les simples gens de sa "petite patrie", doucement devenue en lui, avec ou sans Barrès, l’image même de la grande.


Nous restait Avaray, son "Port-au-Vin" et la maison d’André Spire, dont le mur ("le mur à Spire") en temps de crue sert de repère aux paysans d’en face. Jacques Boudet nous y conta le destin de ce Juif né à Nancy en 1868, mort à Paris en 1966, et à qui Péguy devait révéler la nature et les vertus de sa judéité — prise de conscience qui devait désormais gouverner tous ses comportements d’homme et d’écrivain. Familier de la fameuse librairie Bellais, abonné et collaborateur des Cahiers de la Quinzaine, c’est en effet la lecture du Chad Gayda de Zangvill (3e cahier de la VIe série) qui devait le sensibiliser à son identité. Malgré d’irritantes tensions dont Péguy était le générateur imprévisible, Spire lui garda jusqu'à sa fin une fidélité indéfectible, en reconnaissance de tout ce qu'il devait, même techniquement — comme en fait foi son Plaisir poétique et musculaire (1949), oeuvre capitale dans laquelle, avec une méticulosité toute scientifique, il examine les pouvoirs poétiques de la manducation des vocables.

Leur commune dévotion péguyste, de profondes affinités intellectuelles et le même amour de la Loire unissaient André Spire et Roger Secrétain (à sa parution en 1941, Péguy, soldat de la Liberté avait bouleversé notre poète). Il faut relire, dans Ceux qui ont éclairé nos chemins, les pages que Roger Secrétain a consacrées à André Spire, poète ligérien, pages dans lesquelles sont célébrés "l'homme sans hiatus entre sa vie, ses actes et ses écrits" et ce lieu même où nous étions, ce Port-au-Vin, "sans autre horizon que le fleuve", mais aussi, hélas, placé désormais devant l'obscénité nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux, dont jour après jour les géométries monstrueuses avaient précisé leur agression devant l’oeil désolé du poète. Lieu dans la douceur duquel Spire disait "vivre en Dieu", et où il se laissait aller à chanter la glèbe, la pêche, la chasse — et l'éternelle Loire, non sur le mode épique, mais dans un registre familier, inclinant plus à la confidence rêveuse qu'à l'envolée lyrique. Et nous furent lues quelques pages (en vers libres, de bonheur inégal) où le haut fonctionnaire mais très rural André Spire a transcrit ses émotions d'homme du terroir.


Et, sur ce dernier hommage à la Loire dont nous aurons été les constants accompagnateurs, nous rentrâmes.

Georges Dalgues