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CONFÉRENCES DONNÉES

DANS LA SEPTIÈME DÉCENNIE 2015-2025




Jeudi 25 septembre 2014
Le patriotisme de Charles Péguy
par Géraldi LEROY, professeur émérite à l’Université d’Orléans

COMPTE RENDU

D’emblée, Géraldi Leroy a intrigué ses auditeurs par une citation sur le "rire de guerre", qui témoigne d’un mépris du danger et redonne de l’espoir. Son auteur — bien oublié de nos jours — s’appelle Henri Lavedan, à peu près contemporain de Péguy (d’une douzaine d’années plus âgé), orléanais lui aussi, mais farouchement antidreyfusard et chantre d’un patriotisme cocardier, de plus académicien très en vue : en un mot aux antipodes de notre écrivain engagé qui n’a rien d’un belliciste et n’envisage la guerre que comme défensive.

L’idée de revanche lui est étrangère; il reste dans l’esprit d’un "nationalisme de gauche", avec des références aux révolutionnaires de 93. Il croit à une guerre juste et l’exprime dans Eve : "Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, Mais pourvu que ce fût pour une juste guerre". S’il manifeste une certaine allégresse au moment de la mobilisation, c’est qu’il a partagé les illusions d’une offensive de courte durée, sans mesurer l’ampleur du conflit, ni considérer sa dimension industrielle. Cependant son relatif optimisme ne lui a pas caché l’extrême tension provoquée par la crise de Tanger au printemps 1905 (comme en témoigne Notre Patrie publiée dans les Cahiers de la Quinzaine).

Géraldi Leroy met à juste titre l’accent sur l’éducation patriotique que Péguy a reçue à l’école annexe auprès des "hussards noirs de la République", une éducation reposant sur un concept messianique de la France érigée en arbitre et en défenseur de le liberté, et qu’il ne peut renier — difficile dans ce cas d’assumer un pacifisme serein. Devant le péril, il faut faire face, avec sang froid et courage, comme Jeanne d’Arc (dans la première version de 1912) qui assure que "pour éradiquer le mal, la prière ne suffit pas!" La crise de 1905 a donc ravivé "la voix de mémoire", celle de l’école républicaine, et celle des lectures de l’enfance. Parmi celles-ci, le poème des Châtiments qui s’ouvre par cette envolée: "O soldats de l’an deux…" demeurera pour lui un exemple…

Dans la dernière partie de son propos, Géraldi Leroy s’est attaché à évoquer la façon dont le soldat Péguy a vécu la guerre, en particulier d’après la quarantaine de lettres envoyées du front, lettres aussi concises que discrètes sur l’existence quotidienne du combattant. Nous avons suivi son itinéraire depuis le jour de son enrôlement (le 4 août) jusqu’à son arrivée aux environs de Meaux, après une retraite pénible, exactement à Villeroy où sa compagnie reçoit le 5 septembre l’ordre d’attaquer l’ennemi solidement installé sur les hauteurs de Montyon : une mission périlleuse, pour ne pas dire impossible. Le lieutenant Charles Péguy, resté debout après avoir protégé ses hommes, tombe d’une balle en plein front. Par cet acte de bravoure, voire de témérité, il a renoué avec la geste héroïque des révolutionnaires de 93, en même temps qu’il trouve une forme d’épanouissement dans ce sacrifice consenti – et peut-être même secrètement désiré…

Pour résumer la conclusion de G. Leroy, disons que l’attitude de Péguy n’a jamais été conquérante, ni belliciste. Ce qui est sûr, c’est qu’elle reflétait celle la majorité de ses contemporains, et surtout celle du peuple, et du peuple le plus humble, celui des paysans, vignerons et artisans du faubourg Bourgogne dont il se sentait si proche. Pour tous ces hommes, la tâche était toute simple : quand la Patrie était en danger, il fallait courir aux armes. Et c’est cet esprit qui a permis le sursaut de la bataille de la Marne et qui a donné la foi en la victoire. L’exemple de Péguy restera un modèle à suivre…

RÉSUMÉ

M. Géraldi Leroy, professeur émérite à l'Université d'Orléans, est l'auteur de nombreux ouvrages sur Péguy, dont le dernier est paru sous le titre Charles Péguy l'inclassable.
Péguy n'avait rien d'un belliciste et n'envisageait la guerre que comme défensive. L'idée de revanche lui était étrangère ; il restait dans l'esprit d'un « nationalisme de gauche », avec des références aux révolutionnaires de 93. Il croyait à une guerre juste : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle / Mais pourvu que ce fût pour une juste guerre… ».
Si Péguy a manifesté une certaine allégresse au moment de la mobilisation, c'est qu'il partageait les illusions d'une offensive de courte durée. Cependant son relatif optimisme ne lui a pas caché l'extrême tension provoquée par la crise de Tanger au printemps 1905 (comme en témoigne Notre Patrie publiée dans les Cahiers de la Quinzaine). Géraldi Leroy met à juste titre l'accent sur l'éducation patriotique qu'il a reçue à l'école annexe auprès des « hussards noirs de la République », une éducation reposant sur le concept messianique d'une France érigée en arbitre et en défenseur de la liberté, et qu'il ne peut renier – difficile dans ce cas d'assumer un pacifisme serein. Devant le péril, il faut faire face, avec sang-froid et courage, comme Jeanne d'Arc (dans la première version de 1912) qui assure que « pour éradiquer le mal, la prière ne suffit pas ». La crise de 1905 a donc ravivé « la voix de mémoire », celle de l'école républicaine, et celle des lectures de l'enfance, parmi lesquelles, dans les Châtiments, « O soldats de l'an deux ».
Dans la dernière partie de son propos, Géraldi Leroy s'est attaché à évoquer la façon dont le soldat Péguy a vécu la guerre, en particulier d'après la quarantaine de lettres envoyées du front. Nous avons suivi son itinéraire depuis le jour de son enrôlement (le 4 août) jusqu'à son arrivée aux environs de Meaux, après une retraite pénible, exactement à Villeroy, où sa compagnie reçoit le 5 septembre l'ordre d'attaquer l'ennemi solidement installé sur les hauteurs de Montyon. Le lieutenant Charles Péguy, resté debout après avoir protégé ses hommes, tombe d'une balle en plein front. Par cet acte de bravoure, voire de témérité, il a renoué avec la geste héroïque des révolutionnaires de 93, en même temps qu'il a trouvé une forme d'épanouissement dans ce sacrifice consenti – et peut-être même secrètement désiré.



Samedi 18 octobre 2014
Pourquoi la France a-t-elle gagné la guerre de 1914 ?
par Antoine PROST, professeur émérite à l’Université de Paris-I

COMPTE RENDU

La question posée n'est pas une question simple, car si, au départ, la représentation que civils et militaires ont de la guerre est celle de 1870, ce conflit est très différent. Il implique plusieurs nations et nécessite un engagement total des hommes, de la société et de l'économie. Aussi, dans le cheminement qui conduit à la victoire, Antoine Prost distingue trois phases : 1. La guerre des poitrines. 2. La guerre des machines. 3. La guerre des civils.

Dans la première phase, la guerre a failli être courte, conformément au Plan Schliffen par lequel les Allemands comptaient régler le sort de la France en six semaines avant de se retourner contre les Russes. Mais Von Kluck n'a pas respecté la stratégie d'ensemble en infléchissant sa marche vers le sud-est alors que le Haut Commandement allemand à Luxembourg était trop loin de l'action. D'autre part, la résistance des soldats français a permis une retraite en bon ordre pendant que les Anglais, par leur présence dans le Nord, apportaient une contribution qui doit être remise en lumière. Enfin, alors que les Allemands avaient estimé que la mobilisation des Russes serait lente et durerait au moins un mois, les lignes ferroviaires stratégiques financées par les emprunts permirent des attaques sur le front de l'Est, obligeant les Allemands à prélever deux divisions à l'Ouest. Aussi la bataille de la Marne se traduit par un siège réciproque de 700 km de long avec des défenses en profondeur rendant la percée impossible comme le démontreront les échecs de Champagne, de la Somme ou du Chemin des Dames. Le front allemand est bien organisé avec des tranchées bétonnées sur plusieurs lignes alors que le front français, mal organisé, comporte des aménagements succincts. Quand les Allemands attaquent, les Français sont en difficulté car leur artillerie est surclassée. Si le canon de 75 est bon, ils possèdent peu d'artillerie lourde à longue portée avant 1916. Les pertes sont considérables de part et d'autre, ce qui explique que les Allemands ont manqué d'hommes pour exploiter leurs succès de 1918, alors que les Français ont été secourus par 1 800 000 Américains et Canadiens.

Après le moment où la France ne peut opposer à l'attaque allemande que les poitrines de ses soldats, la guerre évolue vers une guerre industrielle. C'est l'époque de la guerre des machines. Il faut fabriquer en grande quantité des canons, des obus, des mitrailleuses, des fusils, des avions, des tanks pour épargner les vies humaines. Cela nécessite des matières premières pour un pays en partie occupé et qui doit compter sur les importations à organiser puis à répartir facilitées par une relative maîtrise des mers. Il faut aussi mobiliser une main d'oeuvre abondante ; ainsi en novembre 1918, il y avait 1700000 ouvriers dans les usines d'armement (480000 militaires, 430000 femmes, 427000 civils, 133000 jeunes, 100000 étrangers comme des Chinois ou des Indiens, 60000 gens des colonies). La présence des femmes est plus grande en France que dans les autres pays, déplacées du textile ou de la domesticité vers l'armement. En Allemagne, le moins grand nombre de femmes à l'usine oblige à retirer 1900000 soldats du front et des erreurs de planification dans les grandes usines conduisent au gaspillage et à une diminution de la production d'acier. La troisième phase, la guerre des civils concerne surtout le problème des rapports entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire. En France, au début de la guerre, s'impose le pouvoir militaire grâce à la loi de 1849 sur l'état de siège lui conférant sur l'ensemble du territoire la police, l'ordre public, la censure. Et le départ du gouvernement pour Bordeaux semble accentuer cette emprise. Mais les crédits de guerre n'ont été votés que pour six mois et le Parlement en décembre 1914 ne les vote que pour six autres mois. Ainsi les séances de la Chambre et du Sénat reprennent, les commissions parlementaires fonctionnent, la vie parlementaire continue au long des sept gouvernements successifs. Le pouvoir civil s'exerce obligeant les militaires à accepter bien des mesures comme l'institution des permissions, la révision de jugements des tribunaux militaires, le développement de l'artillerie lourde. La République ne se révèle pas faible. L'administration joue son rôle avec efficacité (réquisition des chevaux, du fourrage, attribution du ravitaillement, du charbon, rationnement du pain, gestion des réfugiés, colis aux prisonniers, etc.) Toute une mobilisation philanthropique concourt à multiplier les infirmières.Et si les grèves sont réprimées par le ministre de l'Intérieur, le malaise social est géré avec souplesse. En Allemagne, le pouvoir militaire ne cesse de s'imposer, fixant dès octobre 1914 le prix des pommes de terre et du pain, déclenchant le marché noir et la pagaille administrative. Ce sont les militaires qui contrôlent de plus en plus le pouvoir politique, obtenant la tête du Chancelier Bethmann-Hollweg et choisissant le suivant. Les grèves sont durement réprimées et le blocus sévère engendre pénuries et injustices. Aussi la situation se dégrade t-elle, des bandes hantent villes et campagnes, les déserteurs se multiplient, entraînant le délitement de l'armée. À la militarisation croissante du côté allemand s'oppose le bon fonctionnement de l'administration du côté français, dans le cadre républicain. Qui a donc gagné la guerre ? À la fois, les soldats, le matériel, les civils, les alliés, les empires coloniaux, la République.

RÉSUMÉ

Pourquoi la France a-t-elle gagné la guerre de 1914 ? Pour répondre à cette question, nous avons reçu le professeur Antoine Prost, président du Conseil scientifique de la Mission du Centenaire de la Guerre 14-18.
Dans le cheminement qui conduit à la victoire, A. Prost distingue trois phases : la guerre des poitrines, celle des machines et celle des civils.
D'abord, après une retraite en bon ordre jusqu'à la Marne, la confrontation au long de 700 km de tranchées avec des défenses en profondeur rend impossible une percée. Les pertes sont considérables de part et d'autre, surtout du fait de l'artillerie, ce qui explique que les Allemands ont manqué d'hommes pour exploiter leur succès de 1918 alors que les Français ont dû être secourus par 1 800 000 Américains et Canadiens.
Après le moment où la France ne peut opposer aux Allemands que les poitrines de ses soldats, la guerre évolue vers une guerre industrielle. Pour épargner les vies humaines, il faut fabriquer en grande quantité du matériel et mobiliser une main-d'oeuvre abondante. La présence des femmes dans les usines a été bien supérieure en France par rapport à l'ennemi qui doit retirer 2 M de soldats du front. Une relative maîtrise des mers et l'accès aux matières premières avantagent aussi notre pays, qui a mieux planifié la production.
La guerre des civils concerne surtout les rapports entre pouvoir civil et pouvoir militaire. En France, la République n'est pas faible, la vie parlementaire continue, l'administration agit avec efficacité, le malaise social et les grèves sont gérés avec souplesse. En Allemagne, le pouvoir militaire ne cesse de s'imposer dans tous les domaines, entraînant la pagaille administrative. Les grèves sont durement réprimées et les pénuries découlent d'un blocus sévère. Aussi la situation se dégrade et la désertion délite l'armée.
Qui a donc gagné la guerre ? A la fois, les soldats, le matériel, les civils, les Alliés, les Empires coloniaux, la République.



Mardi 25 novembre 2014
Penser la guerre, écrire la guerre
table ronde avec Florence AUBENAS, journaliste au Monde, grand reporter, ancienne otage, attentive à la France précaire, (son dernier livre : En France) ; Georges MALBRUNOT, journaliste au Figaro, grand reporter et spécialiste du Moyen-Orient, ancien otage lui aussi, auteur de Qatar, les secrets du coffre-fort avec Christian Chesnot ; Denis PERNOT, professeur de Littérature à Paris-XIII, spécialiste de la littérature de guerre et notamment de Barbusse (présentation d'une réédition du roman Le Feu) ; Eric GERMAIN, spécialiste de l'éthique des nouvelles technologies au Ministère de la Défense, auteur de Les robots au cœur du champ de bataille. Animation par Lucien GIRAUDO, professeur de lettres en CPGE du lycée Pothier d'Orléans

COMPTE RENDU

L. GIRAUDO lance le débat sur la question : « Pour écrire la guerre, il faut d'abord la vivre ».

F. AUBENAS souligne d'emblée les changements intervenus depuis une vingtaine d'années. Avant, le journaliste au front avait un brassard qui indiquait sa spécificité et lui conférait un statut de respect et de neutralité. Aujourd'hui, dans les conflits du Moyen-Orient, le brassard vous désignerait comme cible potentielle et vous mettrait en danger. On va difficilement sur place et ensuite, c'est compliqué. Ainsi en Syrie, en 2012, on était accueilli à bras ouverts par les rebelles à Bachar el Assad mais six mois plus tard, les réticences étaient nettes car nous étions accusés de n'avoir eu aucune influence sur leur situation vis-à-vis de l'Occident. Entre temps, l'histoire s'était accélérée et la propagande des belligérants rendait la tâche difficile.

G. MALBRUNOT distingue deux types de guerre au Moyen-Orient. Celle de basse intensité entre Israël et les Palestiniens, facile à couvrir sur un territoire modeste avec peu de risques et un accès facile aux sources. Et celles de haute intensité comme en Afghanistan, en Irak ou en Syrie. Là, on a affaire à une guerre asymétrique de l'armée américaine à des groupes de guérilla avec pour les journalistes des risques d'enlèvement contre rançon et des négociations possibles jusqu'à l'arrivée de Daesh. Le journaliste fait partie de la guerre et son enlèvement, c'est le jack-pot en termes d'argent et de notoriété. Les vidéos sont des armes de guerre, des manipulations pour agir sur l'opinion et la presse, par ses comptes rendus, est une tribune extraordinaire et anxiogène. D'où la responsabilité des journalistes dans cette guerre de communication.

D. PERNOT en contrepoint montre qu'en 1914 la couverture des opérations est organisée par l'armée et qu'elle concerne les journalistes mais aussi les écrivains. Pour ces derniers comme Barrès, il s'agit de faire œuvre plutôt que reportage. Mais l'armée montre ce qu'elle veut bien montrer, ce qui est une forme de censure et participe du bourrage de crâne . Ce qui pose la question du crédit du témoignage. Comme les correspondances sont surveillées, il est difficile d'atteindre une certaine forme de réalité. Barbusse, après la parution du « Feu »en 1916,a reçu une correspondance importante, beaucoup le remerciant de révéler ce que vivaient leurs enfants, leurs maris ou leurs frères. Surtout, en évoquant une escouade, il montrait que dans ce type de guerre il n'y avait plus de héros individuel.

E. GERMAIN, civil au Ministère de la Défense, excuse dans un premier temps, l’absence du colonel Durieux retenu pour des causes professionnelles. Il évoque la guerre indirecte, celle des "zéro mort" avec les drones pilotés par des acteurs loin du théâtre d'opération et hors de tout danger. Ce qui pose des problèmes d'éthique nouveaux, auxquels il s’intéresse. Il précise que si les pilotes des drones, sont bien loin du champ d’opération, il y a un siècle, la grosse Berta l’était aussi. Ce fut également le moment de la naissance de la guerre sous-marine et de la guerre aérienne. On tire sans voir. Il existe outre les drones, les cybers et les forces spéciales, sans oublier la propagande et le renseignement. On peut parler de guerres dont la violence est loin de nos regards, ce qui pose un problème de contrôle démocratique…

G. MALBRUNOT admet que le héros actuel est le terroriste djihadiste, ce qui joue un rôle dans le recrutement d'autant que les valeurs occidentales sont battues en brèche car, mal mises en avant, elles sont contredites par les victimes collatérales des opérations et des bombardements malgré les frappes dites chirurgicales. Il n'y a pas de guerre propre. D'autre part, la diplomatie est peu lisible car la nôtre, par exemple dans le cas de la Syrie, est dans une posture d'incantation, promettant des armes sans les envoyer et apparaissant comme celle d'un acteur marginal. Brandissant le concept d'ingérence et la morale comme raison de l'intervention, le message a tendance à être brouillé et peut être taxé d'hypocrisie. De plus, sur place, les militaires sont réticents aux livraisons d'armes à des rebelles car ils tiennent compte de la situation sur le terrain. Ils se méfient des diplomates.

D. PERNOT précise qu'en 1914 personne ne s'attendait à cette forme de guerre de tranchées et qu'il était difficile d'avoir une vision globale d'une bataille éparpillée sur un front de 800 km. Les communiqués officiels publiés en première page des journaux ne rendaient pas compte de ce qui se passait réellement. Grâce à Maurice Genevoix dans Sous Verdun les choses ont pu être dites, mais son livre est paru avec des pages blanches du fait de la censure. Si les descriptions de cadavres pouvaient passer, il était interdit de porter atteinte au moral des populations et des soldats, de souligner les dysfonctionnements du système de santé, de critiquer les attaques inutiles.

F. AUBENAS explique que les journalistes s'autocensurent car il n'est pas question de mettre en danger la vie des combattants. En Syrie, il faut choisir son camp et accepter de ne couvrir qu'une partie de la réalité, par exemple celle d'une rue d'Alep seulement, dans le bruit et la fumée sans aucune idée de ce qui se passe ailleurs pendant plusieurs jours. Nous sommes à hauteur d'homme cette journée-là, en tel lieu, avec des combattants souvent peu aguerris qui peuvent se partager à deux une kalachnikov.

D. PERNOT souligne qu'autrefois la guerre était déclarée dans les formes et que les guerres avaient un début et une fin, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.

RÉSUMÉ

Sur le thème « Penser la guerre, écrire la guerre », une table ronde a été organisée avec la participation de deux ex-otages au Moyen-Orient, Florence Aubenas, journaliste au Monde, et Georges Malbrunot, journaliste au Figaro, de Denis Pernot, professeur de littérature à Paris XIII et d'Eric Germain, du Ministère de la Défense.
« Pour écrire la guerre il faut d'abord la vivre ». Les journalistes soulignent les changements intervenus depuis vingt ans au Proche-Orient. Avant, ils avaient un statut qui leur conférait respect et neutralité. Maintenant, il leur est plus difficile de rendre compte d'une guerre émiettée. Ils font eux-mêmes partie de cette guerre et leur enlèvement est gage de notoriété et d'argent. D'autre part, dans des conflits où la communication joue un rôle important, ils sont souvent en porte-à-faux par rapport à la diplomatie et la participation de leur pays.
En contrepoint, D. Pernot dit qu'en 1914 la couverture des opérations est organisée par l'armée, ce qui est une forme de censure. Sont posées la question du crédit du témoignage et la difficulté d'atteindre la réalité, à travers les communiqués officiels, les reportages des journalistes et l'oeuvre des écrivains (Barrès) alimentant le bourrage de crâne. D'où le succès des écrivains combattants (Barbusse, Genevoix). Mais la censure veille, car il ne faut pas porter atteinte au moral des soldats et des populations.
E. Germain évoque la guerre indirecte, celle des drones pilotés par des acteurs loin du théâtre des opérations et hors de tout danger. C'est une guerre dont la violence est loin des regards, posant des problèmes d'éthique nouveaux et de contrôle démocratique.
F. Aubenas explique que les journalistes s'autocensurent pour ne pas mettre en danger leurs sources. G. Malbrunot souligne leur responsabilité dans ce type de guerre nouvelle que D. Pernot caractérise par le fait que, contrairement à autrefois, elle n'est pas déclarée dans les formes et qu'elle ne semble pas avoir de fin.



Mercredi 13 décembre 2014
Le livre a-t-il encore un avenir ?
par Odon VALLET, spécialiste de l'histoire des civilisations et des religions

RÉSUMÉ

Odon Vallet, spécialiste de l'histoire des civilisations et des religions, est connu pour son mécénat – la fondation qui porte son nom – et par ses interventions sur France-Culture, sans parler de ses ouvrages (notamment le récent Dieu et les religions en 101 questions-réponses).

Abordant son propos par le biais de l'histoire, Odon Vallet a rappelé d'abord que l'écriture, dans des temps immémoriaux, a été fixée sur des supports divers, comme les tablettes d'argile en Mésopotamie au troisième millénaire de notre ère ; c'était une écriture qui ne s'adressait qu'à une frange réduite d'initiés.
Puis le conférencier a mis l'accent sur le lien étroit entre l'écrit et la religion, toute religion s'appuyant sur des textes (le bouddhisme repose sur des livres sacrés qui remontent au IVe siècle). En Occident, on ne peut parler véritablement de livre qu'à partir des manuscrits médiévaux des moines copistes. Il faut attendre le développement de l'imprimerie, lié à la propagation de la Réforme, à partir du XVe siècle, pour que l'écrit se répande dans les classes dites « moyennes » ; le prix du livre est alors divisé par dix. La révolution suivante aura lieu au XXe siècle avec la diffusion massive du Livre de Poche.
Aujourd'hui le livre est en expansion dans le monde, dans le continent asiatique ainsi qu'en Amérique latine. Pour ce qui est de la « francophonie », mis à part la France (où la diffusion du livre reste stable, comme la lecture en général, en dépit des esprits chagrins), la Wallonie et le Québec, l'Afrique se défend mal devant la concurrence de l'anglais.
Quant à l'avenir, les perspectives sont plutôt pessimistes devant le progrès des techniques nouvelles. En effet l'expérience des tablettes numériques, en particulier aux U.S.A. et au Viet-Nam, a été un échec, à cause de leur prix très élevé, mais surtout à cause de la fatigue oculaire qu'elles provoquent. Cet échec n'est certes pas définitif et le rapport « entre l'écrit et l'écran » va évoluer, sans préjudice pour l'écrit. Se référant à des études menées par sa fondation, Odon Vallet assure qu'en Afrique, dans de nombreux domaines, les livres se renouvellent fréquemment et il constate avec satisfaction que la lecture gagne du terrain, que, d'une part, les bons élèves sont de fidèles lecteurs et que, de l'autre, le livre est indispensable pour les enseignants – et non seulement le livre, mais aussi des magazines qui dispensent une vulgarisation de qualité. Et de conclure avec optimisme : « Oui, le livre a encore beaucoup d'avenir ! »



Jeudi 15 janvier 2015
Cellules et chambres
par Michelle PERROT, professeur émérite à l’Université de Paris-VII

COMPTE RENDU

Michelle Perrot est venue parler du thème de l’enfermement, en relation avec la pièce de Jean Genet Splendid’s jouée au Carré Saint-Vincent dans une mise en scène de Arthur Nauzyciel.

D’abord, la conférencière pose les conditions qui ont donné forme au concept de chambre et de cellule. Elle y voit une réponse au besoin de solitude inhérent à l’être humain. Ainsi serait né cet espèce réservé, ce “tabernacle “, lieu de l’intime et du secret. Avoir une chambre à soi pourrait être la réponse occidentale à la forme du sommeil comme au plaisir de travailler dans un espace restreint. Chacun y passe la moitié de sa vie “ la plus charnelle, la plus assoupie, fenêtre sur l’inconscient “ souligne-t-elle. Pour baliser l’histoire de la Chambre, M. Perrot donne quelques repères et s’arrête sur l’étymologie. La cella mot d’origine latine désigne une petite pièce monacale appelée cellule en français. Le mot Chambre vient du grec kamara qui évoque plutôt la chambrée, espace où se tiennent plusieurs hommes réunis dans un lieu commun. Le mot Chambre a pris une double connotation car il nous renvoie tant à un espace réservé qu’à un lieu de confort et de plaisir.

La cellule, quant à elle, répond à l’esprit conventuel. Espace clos, soumis à un règlement spécifique, à l’encadrement, au carcéral. Sachons que la cellule est liée au christianisme le plus ancien. Il naît en Égypte avec les religieux, cénobites, anachorètes ou ermites qui ont en commun, le désir de solitude et la volonté de fuir la ville, lieu de perdition, pour se retirer dans le désert. Les anachorètes et les cénobites vivaient en communauté dans des cabanes, ancêtres des couvents. Les ermites étaient des solitaires tel Saint Jérôme. M. Perrot rappelle que le mot désert prit au XVIIe siècle un sens figuré. Les religieux jansénistes parlent de se retirer dans le désert de Port-Royal des Champs, lieu forestier par excellence. La forêt joue alors la même fonction spirituelle que le désert des sables pour les ermites des premiers siècles. Pascal, dans ses Pensées souligne que “le malheur de l’homme vient de pas savoir demeurer seul dans une chambre.” Dans les ordres monastiques, les moines partagent leur vie entre la cellule, lieu de prière et les espaces conventuels réservés au travail en commun. La cellule favorise le recueillement, le dialogue entre Dieu et soi-même. Nous sommes dans le domaine de l’intériorité. Cet espace cellulaire est donc lié à la longue histoire de la spiritualité jusqu’à la Révolution française.

Avec ce tournant historique, les vocations se raréfiant, les cellules religieuses ferment leurs portes mais leur legs reste important dans l’histoire de notre société. Elles prennent notamment la forme d’une pièce à soi, revendiquée par les écrivains qui aspirent au retrait et au silence, nécessaires à la création littéraire. Des auteurs contemporains tels Dominique Fernandez et Danielle Sallenave voient dans la cellule monacale, le lieu idéal de l’écriture. Quant à Marcel Proust son nom reste inséparable du mot chambre, lieu de l’écriture, et l’un des mots-clés de son univers romanesque. Franz Kafka va même jusqu’à faire une apologie de l’enfermement, nécessaire à son travail d’écrivain, prêt à se terrer dans un cave pour créer l’œuvre qu’il porte en lui. George Sand se retirait dans son petit cabinet de travail quand ses hôtes dormaient. Colette aimait son lit-radeau ancré au cœur de Paris. Dans le contexte contemporain, la chambre est toujours vue comme une façon de penser l’intériorité. Si la spiritualité liée au XVIIe parlait de l’âme désireuse de respirer dans la solitude d’une chambre pour y cultiver les bonnes pensées, celle de notre époque aime à se pencher sur le Moi. Freud et la psychanalyse ont développé la recherche sur notre inconscient dans le but de mieux se connaître. Il faut chercher les racines du Moi sans souci de transcendance. Comprendre qui nous sommes est devenu une quête moderne.

De nos jours, la cellule évoque avant tout la prison, le centre de la pénalité. Son histoire commence avec la Révolution française qui invente la tarification des peines, dans l’esprit d’une justice égale pour tous. Les nouveaux gouvernants ont l’idée que la peine de mort n’est pas bonne et que la prison vaut mieux pour purger les délits et se réhabiliter aux yeux de la société. D’où la nécessité de trouver des centres d’hébergement appropriés. La mise en vente des biens du clergé et leur nationalisation permirent de transformer en prisons, les abbayes, les couvents et les séminaires. Sous Louis-Philippe, l’évolution des mœurs voit les législateurs se poser de nouvelles questions sur l’enfermement carcéral. Quel régime adopter à l’intérieur d’une prison ? Comment se racheter avant de renouer avec la société ? En 1832, Alexis de Tocqueville fut mandaté par le gouvernement pour enquêter sur l’univers carcéral américain. Accompagné de Gustave de Beaumont, il passa 9 mois aux États-Unis. Ils publièrent ensuite un rapport intitulé “Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France”. Il s’agit d’une réflexion intéressante sur l’enfermement carcéral, nécessaire au bon fonctionnement de la cité. Ce rapport met en lumière les deux régimes adoptés dans les prisons américaines. L’un des régimes, appelé d’Auburn, exige le maintien des détenus dans l’isolement d’une cellule pendant la nuit. Les détenus doivent se regrouper dans la journée pour accomplir un travail en commun. L’autre régime, dit de Philadelphie, est plus coercitif car il préconise l’isolement total, jour et nuit dans une cellule particulière. Les idées de Tocqueville, devenu propagandiste du régime cellulaire le plus strict, furent très controversées. Notamment par Charles Lucas, pénaliste qui se montra hostile à ce type d’enfermement, persuadé que cette forme d’isolement est néfaste à l’individu et ne peut mener qu’à une conduite asociale. Nous retrouvons la même réticence auprès des médecins de l’époque, conscients que la solitude extrême peut conduire à la folie. Le régime de la cellule particulière fut alors adopté en France et se révéla très onéreux. On construisit à Paris la petite Roquette panoptique et cellulaire qui s’ouvrit pour y enfermer des enfants dans une sorte de pensionnat éducatif. Expérience peu convaincante qui prit fin avec la rébellion des élèves- prisonniers. Le Second Empire favorisa un autre système puisqu’il choisit la relégation des détenus dans les colonies. Cela coûtait moins cher ! La IIIe République renoua avec l’idée de bonnes prisons sur le territoire. On créa des maisons d’arrêt dont la prison de Fresnes. A la fin du XIXe, les législateurs demandent aux architectes de travailler sur le concept de la chambre modèle avec sanitaires intégrés. Ce fut une protestation générale. Pourquoi une prison serait-elle plus confortable qu’un logis d’ouvrier ?

Aujourd’hui, la criminalité ayant diminué, les Maisons centrales ont adopté le régime des cellules particulières pour les peines de longue durée qui semblent répondre à l’objectif sécuritaire lié à celui de rééducation. Ce n’est malheureusement pas le cas des Maisons d’arrêt françaises où la population carcérale tourne aujourd’hui autour de 66 000 personnes, confinées dans des cellules de 9 m2 où s’entassent les détenus. Cette situation dramatique évoquée par les éducateurs et les prisonniers représente un des problèmes cruciaux de notre société.

Michelle Perrot revient au statut de la chambre dans la société contemporaine et propose quelques éléments de réponse. De nos jours, nous prenons conscience que cet espace familier revêt une importance grandissante qui touche par exemple au domaine médical. On assiste donc au développement des chambres particulières avec soins à domicile pour vivre son grand âge. Nous constatons aussi la constante régression de mariage traditionnel.C’est pourquoi la chambre nuptiale perd peu à peu son statut d’espace privilégié de la vie conjugale. Elle devient un lieu fugitif qui répond aux liens éphémères des conjoints. Seule reste la chambre des enfants et des adolescents qui tend à revêtir une sorte de "sacralité", une reconnaissance envers ceux qu’on a désiré mettre au monde. De ce fait, les parents attribuent volontiers à leur enfant un espace préservé, intime, fermé à clef, à la demande. Cet espace clos mais ouvert aux amis, devient alors lieu de plaisir où s’épanouit la personnalité en voie de formation.

RÉSUMÉ

D'abord, notre conférencière, historienne du travail et des femmes, explique le sens du concept recouvrant les mots « cellule et chambre ». Elle y voit une réponse au besoin de solitude inhérent à l'être humain. Avoir un lieu à soi serait la réponse occidentale à la forme de solitude que nous recherchons : part de notre vie « la plus charnelle, la plus assoupie, fenêtre sur l'inconscient ». L'étymologie nous apprend que la cella latine devint la cellule conforme à l'esprit conventuel. Cet espace clos est lié au christianisme le plus ancien. Les ermites étaient des solitaires à la recherche du désert, mot qui prit au XVIIe siècle un sens figuré, chez les Jansénistes. Dans les ordres monastiques, la cellule favorisant le dialogue avec Dieu est liée à la longue histoire de la spiritualité jusqu'à la Révolution française.
Les vocations se raréfiant, les lieux de culte fermèrent leurs portes, mais leur legs marqua notre histoire. Il prit la forme d'une pièce à soi revendiquée comme lieu de réflexion et de création.
De nos jours, la cellule évoque avant tout la prison. Son histoire commence avec la Révolution qui inventa la tarification des peines. Les gouvernants prônèrent l'univers carcéral pour purger crimes et délits, d'où la nécessité de trouver des centres d'hébergement. La mise en vente des biens du clergé fut une réponse à la demande. Sous Louis-Philippe, les législateurs se questionnèrent sur l'emprisonnement et adoptèrent le régime de la cellule particulière, système onéreux. Le Second Empire favorisa un système moins coûteux, puisqu'il choisit la relégation des détenus dans les colonies. La IIIe République renoua avec l'idée de lieux d'incarcération nommés « Maisons d'arrêt ». Aujourd'hui, vu la diminution de la criminalité, les centrales adoptent le régime des cellules particulières pour longues peines, répondant à l'objectif sécurité-réinsertion. Situation différente pour les maisons d'arrêt où s'entassent les détenus : problème crucial de notre société.
Puis Michelle Perrot revint au statut de la chambre dans notre société. Elle revêt une importance grandissante avec la régression du mariage traditionnel qui rend obsolète la chambre nuptiale. Ce « lieu fugitif » semble répondre aux liens éphémères des conjoints. Seule la chambre des enfants tend à revêtir une sorte de « sacralité », reconnaissance envers ceux qu'on a désiré mettre au monde. Les parents attribuent à leur enfant un espace clos mais ouvert aux amis, là où s'épanouit la personnalité en voie de formation.
Ces réflexions concluent une conférence que Michelle Perrot a présentée avec maestria. À chacun maintenant d'y réfléchir en lisant son dernier essai Histoire de chambres, qui obtint le prix Femina en 2009.



Mardi 10 février 2015
Les mots, les maths et l'histoire
par Bertrand HAUCHECORNE, professeur de mathématiques en classes préparatoires au Lycée Pothier, auteur d'un récent Dictionnaire historique et étymologique du vocabulaire mathématique

COMPTE RENDU

B. Hauchecorne a d'abord insisté sur le lien entre les mathématiques et le langage, montrant la formation du vocabulaire de la science mathématique, son évolution, avec de nombreuses variations et de différentes sources, nous entraînant dans un voyage historique à la recherche des origines. Si l’on peut affirmer avec vraisemblance que la genèse de cette science apparaît à l’époque préhistorique où les hommes, passant de la chasse à l’élevage et à la culture, ont eu besoin de réaliser des échanges, donc de dénombrer et de mesurer, c’est bien aux Grecs du VIe siècle avant notre ère — dont les plus célèbres sont Pythagore et Thalès — que l’on doit l’essentiel : c’est-à-dire la faculté de raisonner. Il faut cependant attendre le IIIe siècle (av. JC) pour parler d’un âge d’or de cette science, qui s’épanouit en pleine civilisation alexandrine sous l’impulsion de Ptolémée Ier Sôter, le fondateur du « Mouséïon » où va s’illustrer Euclide. Le véritable fondateur de la géométrie est aussi l’inventeur de termes précis (par exemple, le cercle — ou « kuklos » remplace le « rond » du langage courant, l’angle ou« gônia » détrône le « coin », alors que le trapèze est issu de la table des changeurs dite « trapeza », qui désigne la banque en grec moderne) Cet héritage grec est passé directement chez les Latins, lesquels plus juristes que matheux, se sont le plus souvent contentés de traduire les mots usuels. Mais n’oublions pas qu’ils ont inventé le terme de calcul qui nous renvoie aux petits cailloux de la trousse du jeune Romain apprenant à compter…

Notre guide nous avait promis un voyage historique. Il allait être en réalité exotique : après la fermeture de l’Académie en 529 par l’empereur Justinien, la culture mathématique se déplace de Constantinople vers l’Orient et se transmet en langue arabe — avec deux traductions essentielles : les Éléments d’Euclide et L’Almageste de Ptolémée, Déjà, dès le début du Ve siècle, la civilisation indienne avait fait évoluer les mathématiques avec l’invention capitale de la « numération de position » (d’où les algorithmes) qui entraîne celle du zéro (sûnya : c.a.d. vide ou vacant en hindi, traduit en arabe par sifr - notre futur « chiffre »). Nous avons alors assisté aux tribulations de ces éléments symboliques vers l’Occident, d’abord dans les écoles médiévales d’Europe — surtout par le truchement de Boèce (470-524), à la fois philosophe et féru d’arithmétique — et dans les foyers de civilisation particulièrement brillants comme le califat de Cordoue ou la Cour de Tolède, ou encore en Italie où s’illustrent des esprits éclairés comme Gérard de Crémone et Léonard de Pise. À partir du XVe siècle, du fait de l’essor du commerce, l’arithmétique se développe ; les chiffres arabes s’imposent ; les manuels ne sont plus écrits en latin, mais en langue vernaculaire, comme en Allemagne les ouvrages d’Adam Riese…

Au moment de clore ce voyage historique à travers des siècles de science mathématique — la science par excellence selon l’étymologie — Bertrand Hauchecorne a tenu à illustrer son propos par des exemples, chaque époque ayant apporté son lot de vocables, dont le sens et l’usage ont pu évoluer. ainsi les expressions comme : « le quart » ou « le tiers », qui à la Renaissance (on pense bien sûr à Rabelais) avaient valeur d’adjectifs ordinaux, sont de nos jours réservées aux fractions. Souvent le vocabulaire s’est spécialisé : la « roulette » est devenue une « cycloïde » ; la « touchante », une « tangente » Parfois un mot nous ouvre un horizon poétique ; ainsi, à propos du calcul des probabilités, nous avons eu la révélation que le mot « hasard » avait pour origine le jeu de dés, plus exactement la face du dé qui représente l’arabe « al azar » = la fleur. Joli, n’est-ce pas ? Bien mieux que le mot « chance » vient tout bonnement du latin « cadere » = tomber…

Bertrand Hauchecorne a gardé pour la fin quelques expressions courantes issues des mathématiques, comme le familier « prendre la tangente », ou l’adjectif « incommensurable », qui, au départ, ne s’appliquait qu’à des longueurs qu’on ne pouvait mesurer ensemble, ou encore la traditionnelle expression : « la quadrature du cercle » (un problème insoluble !) , ou encore cette locution à la mode : « l’équation personnelle » (que je serais tenté de traduire par la prétentieuse « idiosyncrasie »). Mais laissons le dernier mot à notre professeur : "Si la langue française a beaucoup apporté aux mathématiques, celles-ci en revanche ont largement contribué à sa richesse."

RÉSUMÉ

Bertrand Hauchecorne est agrégé de mathématiques, professeur de classes préparatoires et auteur d'un récent Dictionnaire historique et étymologique du vocabulaire mathématique.
Le conférencier a d'abord insisté sur le lien entre les mathématiques et le langage, montrant la formation du vocabulaire de la science mathématique, son évolution, avec de nombreuses variations et de différentes sources, nous entraînant dans un voyage historique à la recherche des origines.
C'est aux Grecs du -VIe siècle – dont les plus célèbres sont Pythagore et Thalès – que l'on doit l'essentiel, c'est-à-dire la faculté de raisonner. Il faut cependant attendre le -IIIe siècle pour parler d'un âge d'or de cette science, qui s'épanouit en pleine civilisation alexandrine sous l'impulsion de Ptolémée Ier Sôter, le fondateur du « Mouséïon » où va s'illustrer Euclide. Le véritable fondateur de la géométrie est aussi l'inventeur de termes précis. Par exemple, le cercle, ou « kuklos », remplace le « rond » du langage courant, l'angle ou « gônia » détrône le « coin », alors que le trapèze est issu de la table des changeurs dite « trapeza », qui désigne la banque en grec moderne. Cet héritage grec est passé directement chez les Latins, lesquels, plus juristes que matheux, se sont le plus souvent contentés de traduire les mots usuels. Ils ont toutefois inventé le terme de « calcul » qui nous renvoie aux petits cailloux de la trousse du jeune Romain apprenant à compter…
Après la fermeture de l'Académie, en 529, par l'empereur Justinien, la culture mathématique se déplace de Constantinople vers l'Orient et se transmet en langue arabe, avec deux traductions essentielles : les Eléments d'Euclide et l'Almageste de Ptolémée, Déjà, dès le début du Ve siècle, la civilisation indienne avait fait évoluer les mathématiques avec l'invention capitale de la « numération de position » (d'où les algorithmes), qui entraîne celle du zéro (sûnya, c'est-à-dire vide ou vacant en hindi, traduit en arabe par sifr, notre futur « chiffre »). Nous avons alors assisté aux tribulations de ces éléments symboliques vers l'Occident, d'abord dans les écoles médiévales d'Europe – surtout par le truchement de Boèce (470-524), à la fois philosophe et féru d'arithmétique – et dans les foyers de civilisation particulièrement brillants comme le califat de Cordoue ou la Cour de Tolède, ou encore en Italie où s'illustrent des esprits éclairés comme Gérard de Crémone et Léonard de Pise. À partir du XVe siècle, du fait de l'essor du commerce, l'arithmétique se développe ; les chiffres arabes s'imposent ; les manuels ne sont plus écrits en latin, mais en langue vernaculaire, comme en Allemagne les ouvrages d'Adam Riese.
Bertrand Hauchecorne a gardé pour la fin quelques expressions courantes issues des mathématiques, pour montrer que, si la langue française a beaucoup apporté aux mathématiques, celles-ci en revanche ont largement contribué à sa richesse.



Jeudi 26 mars 2015
Victor Hugo au Sénat
par Jean-Pierre SUEUR, sénateur du Loiret

COMPTE RENDU

En préambule, J.-P. Sueur a rappelé que le Sénat avait commémoré le bi-centenaire de sa naissance en déclarant l’année 2002 : « Année Victor Hugo », affirmant, non sans fierté, que « pour le citoyen qui a une activité politique, la littérature est d’un grand secours. » Et d’évoquer l’ouvrage que Charles Péguy avait consacré à notre poète : Victor Marie Comte Hugo, où il fait un portrait sans indulgence qui commence par :

« Hugo, pair de France, membre de l’Institut était un faiseur, un politicien fini, pourri de politique. » Il ajoute : « Il avait admiré l’Empereur, aimé les rois; il avait été libéral, démocrate, républicain et socialiste. » Victor Hugo a effectivement beaucoup changé, mais en suivant le chemin inverse de nombreux personnages politiques (même actuels), c’est-à-dire de la droite vers la gauche. Entre 1845 et 1848, il fut très proche du roi Louis-Philippe, assumant même le rôle de confident. Il avait reçu de lui une grande marque de confiance : en effet le 23 avril 1845, il avait été élevé à la Pairie, ce qui lui valut des critiques plutôt acerbes de la part de la presse républicaine. Victor Hugo tenait donc son rang dans une assemblée résolument conservatrice, lorsque trois événements le troublèrent profondément :
1°) le 5 juillet 1845, il fut surpris en flagrant délit d’adultère avec Léonie d’Aunet, épouse Biard (Elle sera l’héroïne de La fête chez Thérèse des Contemplations) ; faisant état de son immunité parlementaire, il échappa à la prison que n’évitera pas sa complice. Il en éprouva de vifs remords, mais il n’esquiva pas les brocards de la presse; le roi lui conseilla donc de voyager. En réalité il n’alla pas plus loin que chez sa chère et tolérante Juliette, en attendant que l’orage passe; ce qui lui valut le mot spirituel de Lamartine ». En France, on se relève de tout, même d’un canapé ! »
2°) le 22 février 1846, rue de Tournon, en face du Sénat, Hugo assiste à l’arrestation d’un jeune homme qui vient de voler une miche de pain, sous les yeux indifférents de la grande dame qui trône dans sa berline aux portières armoriées. Cette scène symbolique de l’aristocrate ignorant superbement « le spectre de la misère » est le signe annonciateur d’une « catastrophe inévitable »; elle lui inspirera le début des Misérables et, sur le plan social,va susciter de sa part la création d’une Commission d’enquête parlementaire sur les logements ouvriers.
3°) le 16 avril 1846, il est confronté à la question de la peine de mort à propos de l’affaire Lecomte, du nom du garde-forestier qui a tiré deux coups de feu sur le roi en forêt de Fontainebleau. La Chambre des Pairs — qui a fonction juridique — va juger l’homme comme régicide. L’écrivain plaide la folie avec éloquence, mais en pure perte. Et cet échec va le marquer profondément.

Victor Hugo, devant cette Chambre, qu’il juge réactionnaire « avec ses membres infatués, méprisants et gourmés » (sic) va prononcer quatre discours qui furent diversement appréciés, dont J.P.Sueur nous donnera de larges aperçus.

Le premier (en date du 19 mars 1846) traite de la Pologne un mois après le soulèvement de Cracovie, un très beau discours (qui fut assez mal reçu) où il défend la civilisation européenne menacée en souhaitant que « la France engage son ascendant moral et son autorité qu’elle a si légitimement acquise parmi les peuples »

Le 1er juin 1846, Hugo s’exprime sur « la consolidation et la défense du littoral » menacé par les tempêtes et en même temps sur la nécessité d’aménager le port du Hâvre- une intervention très écoutée annonçant la future écologie et prenant en compte le développement économique. Dans la foulée, il va proposer une loi d’ensemble pour « arrêter cette colossale démolition », avec des accents dignes de son roman Les travailleurs de la mer.

Le troisième discours prononcé le 14 juin 1847 porte sur le sort de la famille Bonaparte (et en particulier celui du prince Jérôme). Victor Hugo qui se veut du « parti des exilés et des proscrits » demande qu’on abroge la loi qui bannit à perpétuité du sol français la famille de Napoléon. Il souhaite que, pour la mémoire populaire, la gloire de l’Empire soit réhabilitée.

Le dernier discours - du 13 janvier 1848 - sur le Pape Pie IX- fit un fiasco et Hugo dut quitter la tribune sous les huées.. Disons que présenter ce Pape comme « l’auxiliaire suprême des hautes vérités sociales » et bénissant la Révolution française ne pouvait qu’attirer des protestations véhémentes de la part des républicains convaincus.

Dans la dernière partie de sa conférence, J.-P. Sueur a montré l’activité de Victor Hugo en tant que sénateur de la Seine, c’est-à-dire de 1876 jusqu’à sa mort le 22 mai 1885.Il avait été en effet élu le 30 mai 1876 et réélu le 8 janvier 1882. En ces dix dernières années, alors qu’il est une personnalité célèbre et respectée, il va s’exprimer également à quatre reprises. Le discours le plus élaboré — et où l’on retrouve la griffe du grand écrivain — est celui où il s’engage contre la dissolution de la Chambre des Députés proposée par Mac Mahon le 21 juin 1877. Hugo est persuasif et la dissolution refusée. Cela dit, le discours qui a le plus marqué les esprits est sans conteste celui du 22 mai 1876 où il intervient pour l’amnistie des Communards, avec des formules incisives comme celle-ci : « Il n’y a qu’un apaisement, c’est l’oubli. Et dans la langue politique, l’oubli s’appelle amnistie. Je la demande pleine et entière. Sans conditions. Sans restrictions. » il aurait pu s’arrêter là, mais son goût pour la polémique l’emporte. Et de mettre en parallèle deux situations: celle de la France après le coup d’Etat du 2 décembre 1851 où « un homme commet un véritable crime contre le peuple », et celle du 18 mars 1871 où « une ville assiégée sauve l’honneur d’une nation ».

Il va conclure par une comparaison entre deux formes de représailles : d’une part en 1851 la fusillade du Boulevard Montmartre, de l’autre l’inexorable répression de la Commune. Hugo ne sera pas entendu. Dix sénateurs seulement voteront l’amnistie.

Cependant il ne désarme pas et revient à la charge, d’abord lors de la séance du 28 février 1879, puis le 3 juillet 1881: c’est son 3° discours pour l’amnistie, en même temps qu’il songe aux préparatifs de la fête du 14 juillet, une fête « qui doit commémorer la chute de toutes les bastilles, la fin de tous les esclavages… »

J.-P. Sueur a rappelé les dernières paroles de Hugo au Sénat et lu ses dernières notes consignées dans Choses vues avant de conclure par un souvenir plus personnel : lors des visites qu’il accompagne au Sénat, il tient à montrer la place qu’occupait notre poète, c’est-à-dire la troisième au deuxième rang. C’est de ce fauteuil qu’il est parti à la tribune pour défendre toutes ces nobles causes : l’abolition de l’esclavage, l’abolition de la peine de mort, le vote des femmes, l’institution de l’école laïque et obligatoire, la monnaie unique, les Etats-Unis d’Europe…

RÉSUMÉ

Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret, avait choisi d'évoquer la figure d'un illustre prédécesseur, Victor Hugo.
Celui que Péguy présenta comme un « politicien fini, pourri de politique », après avoir été très proche de Louis-Philippe et avoir été élevé à la Pairie en 1845, avait évolué ensuite de la droite vers la gauche. Victor Hugo tenait son rang dans une assemblée résolument conservatrice, lorsque trois événements le troublèrent profondément : surpris en flagrant délit d'adultère avec Léonie Biard, il échappa à la prison seulement à cause de son immunité parlementaire ; en 1846, il assista à l'arrestation d'un homme qui avait volé une miche de pain devant les yeux indifférents d'une grande dame ; la même année, malgré son talent oratoire, il ne put éviter à un garde-forestier qui avait tiré sur le roi d'être condamné comme régicide.
Victor Hugo, devant cette Chambre, qu'il jugeait réactionnaire « avec ses membres infatués, méprisants et gourmés », a prononcé quatre discours qui ont été diversement appréciés. Le premier (en date du 19 mars 1846) traita de la Pologne un mois après le soulèvement de Cracovie ; dans ce très beau discours (qui fut assez mal reçu), il défendit la civilisation européenne menacée, en souhaitant que la France « engage son ascendant moral et son autorité légitimement acquise parmi les peuples ». En juin 1846, il s'exprima sur « la consolidation et la défense du littoral » menacé par les tempêtes et en même temps sur la nécessité d'aménager le port du Havre, une intervention annonçant la future écologie et prenant en compte le développement économique. Dans un troisième discours, prononcé le 14 juin 1847, Hugo demanda qu'on abroge la loi qui bannissait à perpétuité du sol français la famille de Napoléon, souhaitant que, pour la mémoire populaire, la gloire de l'Empire soit réhabilitée. Son discours du 13 janvier 1848 présentait le Pape Pie IX comme « l'auxiliaire suprême des hautes vérités sociales » et bénissant la Révolution française : Hugo dut quitter la tribune sous les huées.
Dans la dernière partie de sa conférence, J.-P. Sueur a évoqué l'activité de Victor Hugo en tant que sénateur de la Seine, de 1876 à sa mort. En ces dernières années, alors qu'il était une personnalité célèbre et respectée, il s'exprima à quatre reprises. Le discours le plus élaboré est celui où il s'engage avec succès contre la dissolution de la Chambre des Députés proposée par Mac Mahon le 21 juin 1877. Mais les discours qui ont le plus marqué les esprits sont, en 1876, 1879 et 1881, ceux par lesquels il est intervenu pour l'amnistie des Communards.
J.-P. Sueur a rappelé les dernières paroles de Hugo au Sénat et lu ses dernières notes consignées dans Choses vues. Pour terminer, il a évoqué, dans la salle du sénat, le fauteuil – le troisième au deuxième rang – qu'occupa celui qui devait lutter pour de nobles causes : l'abolition de l'esclavage, l'abolition de la peine de mort, le vote des femmes, l'institution de l'école laïque et obligatoire, la monnaie unique, les États-Unis d'Europe…



Jeudi 9 avril 2015
Innovation et humanisme
par Anne LAUVERGEON, dirigeante d’entreprises

COMPTE RENDU

Le 9 avril, la Section orléanaise de Guillaume-Budé recevait Anne Lauvergeon, chef d’entreprises, sur le thème : Innovation et humanisme. Jean Nivet, notre président, salua d’abord la conférencière, actuellement responsable de la commission Innovation 2030 mise en place par le gouvernement. Il parla au nom de l’humanisme, ce mouvement intellectuel porté entre autres par Guillaume Budé. Il rappela que cette mutation des idées provoqua une profonde rupture pour faire renaître l’esprit de l’Antiquité en Europe. Puis ll mit en relief le mot “innovation“ qui entraîne forcément l’idée de rupture - or, précisa-t-il - notre souci est de propager la culture gréco-latine qui insiste plutôt sur la notion de continuité. Peut-on, alors, trouver un équilibre entre l’innovation défendue par la commission et l’humanisme qui nous est cher ? Anne Lauvergeon, vive et souriante, manifesta d’emblée sa satisfaction de retrouver Orléans, ville où elle a grandi, fait ses études, où vivent toujours ses parents, ville inséparable de l’association Guillaume-Budé dont elle entendit souvent parler à la table familiale. Elle ne manqua pas d’honorer la mémoire d’Alain Malissard, notre président disparu qui lui demanda de participer à cette année de commémoration du soixantième anniversaire de notre association orléanaise. D’emblée, elle répond à l’interpellation du président au sujet de l’innovation dont la présence dans l’histoire de l’humanité est immense. Elle prend des exemples dans l’histoire de l’énergie. Il y a 400 000 ans, la maîtrise du feu révolutionna la vie de nos ancêtres, en matières de chauffage, de cuisine… Ensuite la première révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle et la machine à vapeur et le charbon, la seconde révolution avec le moteur à explosion et le pétrole, en ajoutant l’électricité : tout cela reste les bases de notre civilisation. Les effets de ces innovations majeures sur la vie des hommes est patente…

Attention : « ces innovations ne marchent pas si la société n’est pas prête ». Divers exemples sont proposés, d’Héron d’Alexandrie à notre époque, en passant par l’invention de la machine à tisser le coton… L’émergence d’une innovation nécessite un environnement favorable, le rôle de humain est fondamental. Elle cite le cas de l’iPhone : Steve Job a trouvé la réponse juste à une demande latente. Nous avons besoin d’un téléphone intelligent, esthétique, que l’on s’approprie comme partie intégrante de soi. Il faut une conjonction de compétences. On ne peut innover que si la société est mûre pour cela. Il faut un environnement favorable, non seulement technique, mais sociétal.

Alors, d’où vient l’innovation ? Il y a trois façons pour les grands systèmes d’innover : L’état stratège qui impulse, par exemple : l’Airbus, aujourd’hui l’industrie aéronautique européenne est revenue au niveau de Boeing, grâce à la volonté forte de plusieurs états… qui ont joint leurs activités aéronautiques afin de développer de nombreux nouveaux avions avec le succès que l’on sait. Plutôt que de lancer de grands programmes, il existe des états créateurs d’écosystèmes qui favorisent l'innovation, comme les USA et la Corée du Sud qui sont en tête pour les smartphones et les tablettes avec de grandes firmes comme Apple et Samsung. Les indépendants qui innovent quelque soit leur environnement.

La France a connu six grands programmes : l’aéronautique, les télécoms, le nucléaire, le TGV, le spatial et le plan calcul ; seul ce dernier a échoué, donc cinq des six objectifs ont bien réussi, c’est très bien. Où nous sommes moins bons, c’est l’écosystème : aider l’innovation en créant des conditions favorables. Cela commence dès l’école puisque notre système scolaire mesure la distance à la perfection : prenons le cas d’une dictée de cent mots, un élève qui fait cinq fautes ou plus est noté zéro, c’est un cancre. Aux USA, au Brésil, sur cent mots, 90 mots de juste, c’est bien, les dix fautes c’est une base de progression… C’est pourquoi, notre système d’enseignement n’encourage pas l’innovation, contrairement au système américain du Nord où l’on voit les choses de façon plus positive et moins discriminante pour les élèves. Chez nous l’échec est stigmatisant or innover c’est prendre un risque d’échec, donc notre système n’encourage pas l’innovation…

Dans les élites françaises très peu de gens sont formés par la recherche, qui éveille la curiosité, alors que les doctorats sont beaucoup plus valorisés dans le monde anglo-saxon ou en Allemagne… En France, nous ne soutenons pas assez le travail collectif, celui d’équipes pluridisciplinaires. “Nous aimons spécialiser“ affirme-t-elle. En prenant un exemple, en Amérique latine, Anne Lauvergeon montre la nécessité d’associer les ingénieurs aux artistes pour le design, aux commerçants pour vendre et sans oublier les logisticiens. Elle poursuit dans ce sens avec l’exemple d’un campus de Nancy (Artem) qui réunit ces compétences.

Notre école française vise à l’individualisme, la réussite personnelle basée sur la rivalité. Elle ne pratique pas assez le travail en équipes. « Alors, ceci étant dit , nous avons des forces considérables… » : nous avons beaucoup de formations d’excellence, des infrastructures formidables, une recherche publique remarquable, une capacité de débrouille hors pair, nous devons y arriver… Il faut faire travailler ensemble des gens qui voient les choses différemment qui viennent d’horizon variés ; l’hybridation doit permettre aux innovations d’être au service de l’homme. Nous avons besoin d’innover, d’avancer pour restaurer la croissance, pour garder notre modèle social, pour notre qualité de vie.

Anne Lauvergeon prend pour exemple le département du Loiret dans lequel se trouve dix mille personnes âgées dépendantes dont l’espérance de vie et le confort sont liés au maintien à leur domicile. Elles reçoivent actuellement une boîte, une box ! spécifique qui permet de collecter des informations jusqu’alors notées sur du papier (passage des intervenants et remarques). Le Conseil général fera des économie par rapport à la gestion des papiers, La famille et les amis auront accès à ces informations. Enfin elle sert de système d’alarme. Mme Lauvergeon est présidente de la société SIGFOX, qui est l’opérateur de ces objets connectés. Ces objets connectés qui vont envahir notre quotidien. « Les innovations n’ont de sens que si elles répondent à un besoin »

Nous arrivons à la démarche de la « commission innovation 2030 » destinée à permettre à notre pays de développer des innovations afin de les vendre au reste du monde pour restaurer la balance de notre commerce international. Elle part des besoins de la population mondiale tels que nous pouvons les envisager aujourd’hui : allongement de la durée de vie, développement des classes moyennes, urbanisation accélérée, changement climatique, extension du numérique (les datas). L'augmentation de la population entraîne des tensions grandissantes sur l’eau potable, l’énergie et les matières premières. On doit aussi prendre en compte la santé et l’éducation, ainsi que le changement des comportements des consommateurs (personnalisation, respect de l’environnement et des conditions de production des produits et des services).

La Commission a proposé « sept ambitions stratégiques » que la France ne doit pas rater : le recyclage des métaux, le stockage de l’énergie, la valorisation des richesses marines, les protéines végétales et la chimie du végétal, la médecine individualisée, la silver économie, l’innovation au service de la longévité, la valorisation des données massives (Big Data).

Anne Lauvergeon conclut en paraphrasant Heidegger qui parlait de la vérité : "Les innovations sont des chemins qui souvent ne mènent nulle part, mais parfois permettent d’avoir des vies meilleures".

RÉSUMÉ

Anne Lauvergeon fait d'abord remarquer que le progrès de l'humanité se fait par innovations successives, mais que, pour qu'une innovation réussisse, il faut un environnement favorable, non seulement technique, mais sociétal.
L'État stratège peut impulser une innovation. Aujourd'hui l'industrie aéronautique européenne est revenue au niveau de Boeing, grâce à la volonté forte de plusieurs États, qui ont joint leurs activités aéronautiques afin de développer de nombreux nouveaux avions. Mais il existe aussi des États créateurs d'écosystèmes qui favorisent l'innovation, comme les USA et la Corée du Sud qui sont en tête pour les smartphones et les tablettes, avec de grandes firmes comme Apple et Samsung.
La France a connu six grands programmes : l'aéronautique, les télécoms, le nucléaire, le TGV, le spatial et le plan calcul ; seul ce dernier a échoué. Pour aider l'innovation, il faut créer des conditions favorables. Notre système scolaire, qui évalue en mesurant la distance à la perfection, n'encourage pas l'innovation ; chez nous l'échec est stigmatisant, alors qu'innover c'est prendre un risque d'échec.
En France, nous ne soutenons pas assez le travail collectif, celui d'équipes pluridisciplinaires : nous aimons spécialiser. En prenant un exemple en Amérique latine, Anne Lauvergeon montre la nécessité d'associer les ingénieurs aux artistes pour le design, aux commerçants pour vendre, sans oublier les logisticiens. Il faut faire travailler ensemble des gens qui voient les choses différemment, qui viennent d'horizon variés ; l'hybridation doit permettre aux innovations d'être au service de l'homme, comme ces « objets connectés » qui vont envahir notre quotidien.
La commission Innovation 2030 a pour objectif de permettre à notre pays de développer des innovations afin de les vendre au reste du monde pour restaurer la balance de notre commerce international. Elle part des besoins de la population mondiale tels que nous pouvons les envisager aujourd'hui : allongement de la durée de vie, développement des classes moyennes, urbanisation accélérée, changement climatique, extension du numérique. La Commission a proposé « sept ambitions stratégiques » pour la France : le recyclage des métaux, le stockage de l'énergie, la valorisation des richesses marines, les protéines végétales et la chimie du végétal, la médecine individualisée, la « silver économy », l'innovation au service de la longévité, la valorisation des données massives.
Anne Lauvergeon conclut en affirmant que les innovations sont des chemins qui souvent ne mènent nulle part, mais permettent parfois d'avoir des vies meilleures.



Samedi 26 septembre 2015
L'oeuvre de Yannick Haenel et son Je cherche d'Italie
entretien avec le romancier Yannick HAENEL, conduit par Catherine Malissard

COMPTE RENDU

La parole a d'abord été confiée à Nicole Laval-Turpin qui avait la tâche de présenter notre invité : Yannick Haenel, un écrivain de 48 ans, à l’allure d’éternel jeune homme. Retraçant les grandes lignes de l’œuvre déjà abondante d’un auteur qui suscite la curiosité, voire la discussion, elle a cité son premier livre, en grande partie autobiographique Les Petits Soldats (1996), puis évoqué la polémique autour de Jan Karski (2009) – dont le CDN avait monté avec succès une adaptation du roman qui, par ailleurs, avait essuyé les feux d’une sévère critique de la part de Claude Lanzmann (à qui elle a répondu vertement en défendant le droit à la fiction comme une nécessité) avant d’aborder le vif du sujet : un entretien autour de son dernier ouvrage : Je cherche l’Italie, un entretien mené par Catherine Malissard, très attentive et soucieuse de poser les bonnes questions.

La plus délicate portait sur la raison invoquée par Yannnick Haenel de sa décision, prise il y a quatre ans, de s’installer à Florence avec femme et enfant pour « faire le point ». Lectures à l’appui, Il l’explique d’abord par « un besoin de faire une pause dans une existence qui va trop vite », par le désir de trouver dans l’Italie « un hâvre qui l’accueille », et aussi de réaliser un rêve de jeunesse : avoir tout son temps pour jouir des œuvres d’art. Ce rêve va perdurer : pendant quatre années, il se veut disponible à l’écoute de la vraie mémoire qui est celle de l’art. « Faire le point » permet de réunir tous les siècles en un même temps et surtout de s’opposer à l’inessentiel – et en 2011 l’inessentiel se confondait avec la politique, cette politique qui s’incarnait alors en Italie dans le sourire arrogant de Berlusconi affiché ostensiblement dans tous les médias, un sourire « qui éclaboussait Florence », et, en réalité masquait le drame humain symbolisé par la rencontre avec un immigré sénégalais vendeur à la sauvette devant le palais des Médicis.

Comment réagir face à ce mélange de beauté, de détresse et de vulgarité ? Yannick Haenel parle de « résistance intime », et de ses outils qui sont la solitude, le silence, la contemplation du beau ; il est à la « quête des éblouissements, des extases, des illuminations ». L’écriture a le pouvoir de créer ce lieu de résistance, ce « territoire qu’on porte en soi » et qui vous rend la liberté – et c’est là une des constantes dans toute l’œuvre de Yannick Haenel.

Dans un long échange, sur le ton de la conversation la plus amicale, Yannick Haenel a évoqué, entre autres, son admiration pour saint François qui a réussi à satisfaire à la fois son désir de solitude et son aspiration à la vie communautaire, et qui est, à ses yeux, le héros d’une aventure de l’esprit et, en même temps, une conscience politique. Et aujourd’hui, cette conscience politique ne peut oublier la tragédie qui se joue au large des côtes italiennes. « Il y a eu trois cents morts à Lampedusa et presque personne n’en a parlé. Cela m’obsède… Depuis, il y a eu un millier de morts en un an. Lampedusa est le nom d’une infamie. Le roman tourne autour de ce mot.

Je cherche l’Italie dénonce la barbarie de notre monde, mais aussi construit en quelque sorte un barrage contre le mensonge de « la langue de bois » des politiques et de la propagande ». La question que pose mon livre est : y a-t-il de l’indemne, du non-damné ? Il y a l’amour, bien sûr ; il y a aussi l’art, les œuvres les plus vieilles que je passais mon temps à visiter, car elles constituent un moment vivable dans l’invivable… (…) Un point en soi, où la société dans ce qu’elle a de pire n’a pas de prise sur nous.

À la fin de cet échange, les participants ont relancé le débat, notamment à propos du « château de la parole » (l’énigmatique Castel del Monte). Il restait à Yannick Haenel de nous faire revivre son ultime joie : assister, seul au couvent de San Marco, à l’aube naissante, devant l’Annonciation de Fra Angelico, lorsque le rayon lumineux est venu frapper le ventre de la Vierge. C’était le 25 mars, jour de l’Annonciation… « Ce matin-là, dit-il, j’ai trouvé l’Italie… »

RÉSUMÉ

Cet entretien avec le romancier Yannick Haenel autour de son dernier ouvrage Je cherche l'Italie a été mené par Catherine Malissard, très attentive et soucieuse de poser les bonnes questions.
La plus délicate portait sur la raison, invoquée par Yannnick Haenel, de sa décision, prise, il y a quatre ans, de s'installer à Florence. Lectures à l'appui, il l'explique d'abord par le besoin de faire une pause dans une existence qui va trop vite et d'avoir son temps pour jouir des œuvres d'art, en s'éloignant enfin de l'inessentiel. Or, en 2011, l'inessentiel se confondait avec la politique, cette politique qui s'incarnait alors en Italie dans le sourire arrogant de Berlusconi, affiché ostensiblement dans tous les médias. Yannick Haenel parle de « résistance intime » et de ses « outils » qui sont la solitude, le silence, la contemplation du beau, « la quête des éblouissements, des extases, des illuminations ». L'écriture, dit-il, a le pouvoir de créer ce lieu de résistance, ce « territoire qu'on porte en soi » et qui vous rend la liberté.
Yannick Haenel a évoqué, entre autres, son admiration pour saint François, qui a réussi à satisfaire à la fois son désir de solitude et son aspiration à la vie communautaire et qui est, à ses yeux, le héros d'une aventure de l'esprit et, en même temps, une conscience politique.
Je cherche l'Italie dénonce la barbarie de notre monde, et construit un barrage contre le mensonge de « la langue de bois des politiques et de la propagande ». La question que pose le livre est : y a-t-il de l'indemne, du non-damné ? Il y a l'amour, bien sûr ; il y a aussi l'art, les œuvres les plus vieilles, qui constituent un moment vivable dans l'invivable, un moment où la société, dans ce qu'elle a de pire, n'a pas de prise sur nous.
Pour finir, Yannick Haenel nous a fait revivre sa joie de s'être trouvé seul, au couvent de San Marco, à l'aube naissante, devant l'Annonciation de Fra Angelico, au moment où le rayon lumineux est venu frapper le ventre de la Vierge. C'était le 25 mars, jour de l'Annonciation... « Ce matin-là, dit-il, j'ai trouvé l'Italie... »



Jeudi 15 octobre 2015
Histoire de la magie : une nouvelle discipline ?
par Leslie VILLIAUME, doctorante à l'Université de Paris-I

COMPTE RENDU

Leslie Villiaume prépare une thèse sur un sujet neuf et original: "La prestidigitation en Europe au XIXe siècle". Prestidigitatrice elle-même (tours de cartes), elle ne s'intéresse qu'à la magie blanche.

Elle précise d'abord qu'il existe un "patrimoine magique" auquel l'UNESCO donne ses lettres de noblesse en encourageant à sa conservation, à sa protection et à sa transmission exactement comme pour l'histoire de la photo ou du cinéma. Un lieu comme la Maison de la Magie à Blois répond tout à fait à cette mission. D'autre part, une "communauté magique" s'est constituée au XVIe à partir du "Prévost" (1584) premier ouvrage traitant de magie et mettant fin à une transmission qui était auparavant uniquement orale. Et depuis 1903, des Journées de Rencontre ont lieu tous les trois ans, réunissant le gratin de la profession tandis qu'une Revue de la prestidigitation assure la liaison entre les membres.

Tout en soulignant que le secret qui entoure les prestations en rend l'histoire difficile, la conférencière insiste sur l'abondance des sources. Photos de la Maison de Blois à l'appui, elle détaille : les Mémoires comme ceux de Robert Houdin (1868), les affiches de spectacles, les appareils truqués comme l'horloge du même Houdin, des automates et divers objets. Il existe peu d'autres lieux identiques et il y a eu très peu d'expositions (une cependant sur Méliès). Si la BNF ne possède que peu de livres spécialisés, par contre, les collections privées sont riches d'ouvrages allant de la Renaissance à nos jours et un Américain possède 10 000 documents dont la moitié en français. Tout cela permet une étude des magiciens eux-mêmes, de leurs tours, de leurs spectacles, de leurs déplacements et de l'évolution de leur art. Des enquêtes peuvent être menées mais seulement sous serment de secret (en dehors des trucs du XIXe siècle qui peuvent être dévoilés quand c'est possible).

Pour montrer l'intérêt de ce nouveau champ d'étude, la conférencière souligne que les liens entre Science et Magie sont étroits dès le XVIIe. Ainsi Robert Houdin pratique une physique amusante et correspond avec la communauté scientifique de son époque. Le symbole de ces contacts est l'automate. Certains magiciens (Robin) conçoivent leurs tours comme une vulgarisation des sciences et donc comme un enseignement. Mais d'autres comme Mesmer (1734-1815) manifestent la volonté de faire croire à des pouvoirs surnaturels ou tel Davenport (1865) se présentent comme médium pour le spiritisme ou la lecture dans la pensée. D'où le risque de charlatanisme pour tromper et soumettre le spectateur et non plus le divertir.

En conclusion, L. Villiaume insiste sur les difficultés d'accès à certaines sources car la transmission s'effectue entre initiés. Mais, exerçant elle-même, cela lui facilite les contacts, les enquêtes et tout ce qui est travail de terrain. Car pour mener à bien sa thèse, il est nécessaire d'avoir « l'esprit magique ». Au total, l'histoire de la magie, si elle n'est pas une nouvelle discipline, terme trop fort à mon sens, représente au moins un nouveau champ d'investigation prometteur.

Ensuite, la jeune conférencière répond avec vivacité et clarté aux questions qui lui sont posées comme la magie chez Harry Potter (une "magie de pouvoir"), ou les liens qui peuvent apparaître avec le théâtre ou le cinéma qu'elle pratique aussi elle-même (documentaires sur le Bénin et sur Le Caire). Ce dernier parallèle lui permet d'achever sa prestation en mettant en exergue que dans ces formes d'art, de même qu'avec la magie, on fabrique du faux pour traduire le vrai et pour produire une émotion.

RÉSUMÉ

Leslie Villiaume, jeune doctorante de Paris-I, elle-même prestigitatrice, prépare une thèse sur un sujet neuf et original, la magie. La conférencière précise d'abord qu'il existe « un patrimoine magique », auquel l'UNESCO vient de donner ses lettres de noblesse en encourageant à sa conservation et dont la Maison de la Magie de Blois présente des éléments importants. Une « communauté magique » s'est aussi constituée dès le XVIe siècle autour de l'ouvrage de Jean Prévost, La première partie des subtiles et plaisantes inventions (Lyon, 1584), premier ouvrage traitant de magie et mettant fin à une transmission uniquement orale.
Le secret entourant les prestations rend l'histoire difficile, mais les sources sont abondantes : mémoires comme ceux de Jean-Eugène Robert-Houdin, affiches, appareils truqués, automates, etc. Les collections privées sont riches et tout cela permet une étude des magiciens, de leurs tours, de leurs spectacles, de leurs déplacements et de l'évolution de leur art.
La conférencière souligne les liens entre Science et Magie, tout en opposant les artistes qui pratiquent une science amusante ou instructive (Robert-Houdin) à ceux qui font croire à des pouvoirs surnaturels (Mesmer), parfois comme médium, trompant leur auditoire et donnant dans le charlatanisme.
En conclusion, Leslie Vuilliaume insiste sur la difficulté d'accès à certaines sources, du fait du secret ; mais, comme elle exerce elle­même, cela lui facilite les contacts et les enquêtes. Dire que l'histoire de la magie soit une nouvelle discipline est abusif ; mais elle constitue sans nul doute un nouveau champ d'investigation.
En réponse à quelques questions, la conférencière insiste sur les liens de la magie avec le théâtre et le cinéma, mettant en exergue que, dans ces formes d'art, on fabrique du faux pour traduire le vrai et pour produire une émotion.



Mardi 17 novembre 2015
Le mythe de Tristan - Relecture et discussion
par Frédéric BOYER, écrivain, traducteur et éditeur

COMPTE RENDU

C'est en prélude à la représentation au C.D.N. du Tristan d’Eric Vigner que nous avons accueilli Frédéric Boyer qui a proposé une Relecture du mythe de Tristan.

Frédéric Boyer n’est pas un inconnu aussi bien pour les fidèles qui sont à l’écoute de France-Culture où récemment Denis Podalydès a lu Quelle terreur en nous ne veut pas finir, que pour ceux qui suivent l’activité littéraire et religieuse. Frédéric Boyer est en effet à l’initiative de la nouvelle traduction de la Bible parue aux éditions Bayard, ainsi que d’une nouvelle traduction des Confessions de Saint-Augustin, sans parler de son œuvre romanesque propre commencée dès 1991 et qui a connu la notoriété avec Des choses idiotes et douces. Son Rappeler Roland est une œuvre qui traduit en toute liberté, en même temps qu’elle éclaire d’un jour nouveau, la chanson de geste fondatrice de notre littérature.

C’est une démarche semblable qui a conduit Frédéric Boyer à relire – avec un regard contemporain – cette légende issue de la tradition orale du monde celtique entrée dans notre patrimoine littéraire au XIIe siècle avec deux versions, celle du Normand Béroul et celle de Thomas d’Angleterre, réunies et retranscrites en français moderne au début du XXe par Joseph Bédier.

Au lieu de se livrer à l’exercice un peu formel de la conférence traditionnelle, Frédéric Boyer a préféré ouvrir devant nous ce qu’il a appelé son "chantier poétique". Et de nous donner de larges extraits de sa propre traduction, où le public a pu apprécier à la fois son talent de "diseur" et celui de "transcripteur", cherchant à préserver la musique et surtout le rythme des décasyllabes, tout en gardant une certaine concision (un commentateur parlera d’ "austérité elliptique" ! ) L’exercice de traduction pour lui n’est pas une simple translation, mais plutôt une réappropriation, une véritable ré-écriture, dans le but, selon ses propres termes, de "réaliser un vieux rêve médiéval : une sorte d’entrelangue, entre les écrits d’autrefois et ceux d’aujourd’hui".

Ce travail de ré-écriture, qui va influer sur l’esprit du traducteur peut faire penser à la théorie de Du Bellay dans sa Défense et Illustration de la langue française où il définit "l’innutrition": ce travail doit être fidèle à la lettre, mais aussi à l’esprit de l’épopée initiale, et d’abord à tout ce qu’elle contient de violence et de dureté. L’aventure de Tristan et Yseult a sans doute une dimension politique, du fait qu’elle perturbe l’ordre établi; mais aussi elle montre les dangers de la passion en même temps qu’elle décrit la folie des amants exerçant une réelle fascination, fascination que renforce la présence constante d’un univers poétique que le style du traducteur a su rendre sensible.

Notre amour notre désir
Jamais personne n’a pu nous en séparer.
Angoisse peine et douleur
n’ont pu briser notre amour.
On a pu séparer nos corps,
mais l’amour on n’a pu
nous en séparer.

Frédéric Boyer a sans aucun doute fait pâlir les nombreux travaux universitaires à propos de Tristan. Et en échange, il nous a proposé une autre lecture, une lecture qui fait revivre le texte, tout en lui laissant le charme du vieux poème celtique…

RÉSUMÉ

Frédéric Boyer a été à l'initiative de la nouvelle traduction de la Bible parue aux éditions Bayard, ainsi que d'une nouvelle traduction des Confessions de saint Augustin, sans parler de son œuvre romanesque propre, commencée dès 1991 et qui a connu la notoriété avec Des choses idiotes et douces. En 2013, il a publié Rappeler Roland, une œuvre qui traduit en toute liberté, en même temps qu'elle éclaire d'un jour nouveau, la chanson de geste fondatrice de notre littérature. C'est une démarche semblable qui l'a conduit à relire – avec un regard contemporain – la légende de Tristan, issue de la tradition orale du monde celtique, entrée dans notre patrimoine littéraire au XIIe siècle avec deux versions, celle du Normand Béroul et celle de Thomas d'Angleterre.
Au lieu de se livrer à l'exercice un peu formel de la conférence traditionnelle, Frédéric Boyer a préféré ouvrir devant nous ce qu'il a appelé son « chantier poétique ». Et de nous donner de larges extraits de sa propre traduction, où le public a pu apprécier à la fois son talent de « diseur » et celui de « transcripteur », cherchant à préserver la musique et surtout le rythme des décasyllabes, tout en gardant une certaine concision (un commentateur parlera d'« austérité elliptique » !) L'exercice de traduction, pour lui, n'est pas une simple translation, mais plutôt une réappropriation, une véritable ré-écriture, dans le but, selon ses propres termes, de « réaliser un vieux rêve médiéval : une sorte d'entrelangue entre les écrits d'autrefois et ceux d'aujourd'hui ».
Ce travail de ré-écriture, qui va influer sur l'esprit du traducteur, peut faire penser à la théorie de Du Bellay dans sa Défense et Illustration de la langue française où il définit « l'innutrition » : ce travail doit être fidèle à la lettre, mais aussi à l'esprit de l'épopée initiale, et d'abord à tout ce qu'elle contient de violence et de dureté. L'aventure de Tristan et d'Yseult a sans doute une dimension politique, du fait qu'elle perturbe l'ordre établi ; mais elle montre aussi les dangers de la passion, en même temps qu'elle décrit la folie des amants, exerçant une réelle fascination, fascination que renforce la présence constante d'un univers poétique que le style du traducteur a su rendre sensible.



Jeudi 10 décembre 2015
Familles composées, décomposées, recomposées
par Christian de MONTLIBERT, professeur émérite de sociologie à l’Université de Strasbourg II

COMPTE RENDU

D’emblée notre conférencier souligne les liens entre l’Antiquité et la sociologie en rappelant que l’historien Fustel de Coulanges — auteur de La Cité antique — fut le professeur d’Émile Durkheim, le fondateur de la sociologie. Puis, il constate que "traiter de la famille est difficile", car "la famille ça parle, même quand elle se tait, on lui parle et on en parle", tout le monde a un avis sur la question. Tout ce qui touche à la famille résonne fortement dans la vie des Français. "Comment rendre compte de cette institution qu’est la famille ?"

La famille, loin d’être naturelle, est tout aussi arbitraire que n’importe quel autre fait social. L’ethnologie a depuis longtemps montré que la famille n’est en rien universelle. Notre conférencier s’appuie sur deux exemples, l’un choisi dans l’archipel des Marquises (société polyandrique) et l’autre, chez les Wolofs du Sénégal (société de castes et d’ordres) qui, comme beaucoup d’autres, montrent les variations considérables dans l’organisation de la famille ou de la parenté. Pour Levy-Strauss, "rien ne serait plus faux que de réduire la famille à son fondement naturel (…) une famille ne saurait exister s’il n’y avait d’abord une société". Pour les sociologues "un fait social ne saurait s’expliquer que par le social". Que la famille ne soit pas naturelle n’empêche pas qu’elle est une réalité.

L’origine de la formation de la famille pour l’Europe occidentale se trouve dans l’Église chrétienne et l’État. Grégoire Ier le Grand, père de l’Église, rédige, en 596, un texte sur l’organisation de la famille, sur la sexualité conjugale, extra-conjugale et sur la parentalité. Il sera la base de toutes les organisations ultérieures de l’Église catholique. Il conduit à une domination masculine et une division masculin/féminine avec une répartition : le monde extérieur aux hommes et le monde intérieur aux femmes. Des sacrements assurent l’autorité sur la famille : baptême, première communion, mariage, extrême onction. Le goût de s'immiscer dans l’intimité des familles perdure toujours au début du XXIe siècle. Cette structure a permis à l’église de bénéficier des héritages en contrariant la possibilité de garder les biens dans la parenté (interdiction du mariage entre proches, obstacles à l’adoption, interdiction de la polygynie, indissolubilité du mariage qui est un sacrement, etc.). L’église devient au Moyen-Âge le plus grand propriétaire foncier d’Europe. Aujourd’hui, les statistiques montrent bien que la conception traditionnelle, familialiste, conservatrice de la famille se situe du côté de la pratique religieuse la plus intense.

L’État a aussi façonné la famille, à titre juridique, symbolique et politique. L’arrêté de Villers-Cotterêts (août 1539) oblige les curés à noter les naissances et les noms des parents en langue française, l’arrêt de Blois (1579) le complète en ajoutant les mariages et les décès. L’état civil (actuel) est créé en 1792. Ces textes permettent de créer un nom de famille, l’identité de la famille est instituée, d’où la succession et ses droits. Le Code civil de 1804 transforme la famille en objet d’état (droit exclusif de la puissance publique sur le mariage) toujours en cours aujourd’hui. Le mariage n’est plus un sacrement, mais un contrat civil révocable, le divorce est rendu possible par la loi de 1792, supprimée en 1816, rétablie en 1884 ; enfin en 1975, passage du divorce pour faute, au divorce par consentement mutuel. Avec les difficultés démographiques de la guerre de 14, l’adoption est enfin institutionnalisée en 1923. Depuis 1975, l’action de l’état change : divorce simplifié, union libre institutionnalisée en Pacs (1999), les enfants illégitimes peuvent hériter, les droits des femmes sont largement élargis, le mariage homosexuel est reconnu (et soumis à l’état). Tous ces changements correspondent à une transformation des manières de vivre…

Étudions trois groupes sociaux : les Grands, qui ont longtemps résisté aux propositions de l’église, fonctionnaient en clans (cf. Katia Béguin, Les princes de Condé, Éd. Champ Vallon, 1999). La bourgeoisie change les mœurs : peu à peu, la polygynie régresse et la tendresse se développe. L’héritage est la question centrale. C’est ce modèle de famille qui se voit institutionnalisée par le Code civil napoléonien. La bourgeoisie va se regrouper dans des quartiers réservés pour s’isoler des classes laborieuses, dont les mœurs sont très éloignées des siennes. Ces classes sont dangereuses politiquement (révolutions), physiquement (le choléra entraîne l’hygiénisme et les grands travaux de Haussmann) et moralement, d’où le développement du contrôle social (mariage, famille, soucis de l’épargne) qui aboutira au développement de l’État social à la fin du XIXe siècle. Le mariage, rare à ce moment-là, se développe pour atteindre la quasi-totalité des femmes en 1950. Moment où l’âge du mariage s’abaisse à 22 ans : c’est âge d’or du mariage. Dès les années 65, la fécondité baisse, le recul du nombre de mariages aussi, parallèlement à l’augmentation des divorces, de la fécondité hors mariage et des familles monoparentales. Le pacs, très minoritaire, ne change pas la tendance générale. Aujourd’hui : 75% des enfants vivent en familles traditionnelles, 9% en familles recomposées et 14,5% en familles monoparentales.

Comment expliquer ces changements ? Par la réduction massive des populations rurales et paysannes. Celles-ci ne divorcent pas puisqu’elles reposent sur la participation de l’épouse au travail et que le patrimoine est partagé. Lorsque le monde rural rétrécit, la famille traditionnelle disparaît. Ces transformations structurelles s’accompagnent d’un déclin des pratiques religieuses d’où une diminution de l’adhésion aux valeurs familialistes. L’accroissement de la durée de scolarisation des filles des milieux sociaux dominants va leur permettre d’entrer dans le monde du travail. Les luttes féministes s’intensifient. Des mesures favorables aux femmes sont institutionnalisées par l’État. Ces changements modifieront la reproduction féminine qui devient plus tardive ; l’ordre familial est aussi bouleversé par l’extension du travail féminin. Les services publics ont sécurisé la vie des familles populaires. Mais quand l’État social régresse, comme c’est le cas depuis une trentaine d’années, les bases de la famille populaire sont minées.

Si les investissements, sur et dans la famille, sont si intenses, c’est qu’elle est le lieu où se jouent les deux opérations les plus importantes de toute société : la reproduction des divisions sociales et la division sexuelle du travail. La famille s’organise par rapport à ses capitaux économique, culturel et symbolique. Le capital culturel est devenu le déterminant des trajectoires professionnelles et sociales. Le capital symbolique (mélange d’honneur, de prestige, de respect…) est de l’ordre de la dignité à maintenir. Les familles vont établir des stratégies, dont la stratégie matrimoniale fait partie. Cette reproduction sociale semble exiger l’homogamie sociale, les familles s’y soumettent, en particulier grâce aux trajectoires scolaires.

En somme, la participation des familles à la reproduction sociale contribue à la répartition inégale des espèces de capital. Pour que cette reproduction fonctionne, il faut que les héritiers acceptent l’héritage. C’est là qu’intervient la notion d’habitus, chère à Pierre Bourdieu. Pour l’imager, notre conférencier donne l’exemple de Joseph Aletti (le père des palaces français, né de parents domestiques de haut rang).

Cette reproduction sociale ne fonctionne que dans le cadre de la division sexuelle du travail. La famille est le lieu où se développent la masculinisation des petits garçons et la féminisation des petites filles, ce qui contribue à la domination masculine. Les femmes sont soumises à des conditions de travail plus contraignantes que les hommes, souvent les emplois les moins qualifiés. Les femmes des classes supérieures occupent rarement des fonctions de direction, sauf dans la culture, la mode et la communication. Ces habitus sexués sont sans cesse réactivés. Malgré toutes les mesures tendant à l’égalité, les clivages perdurent.

Dans ces conditions, on comprend l’importance donnée à la famille puisqu’elle contribue, même sans le vouloir, à la reproduction de la division en classes sociales et à la reproduction de la domination masculine.

RÉSUMÉ

Pour la première fois de sa longue histoire (62 ans), notre association accueille un sociologue, Christian de Montlibert, professeur émérite à l'Université de Strasbourg-II.
D'emblée, notre conférencier souligne les liens entre l'Antiquité et la sociologie en rappelant que l'historien Fustel de Coulanges — auteur de La Cité antique — fut le professeur d'Émile Durkheim, fondateur de la sociologie. Il constate que « traiter de la famille est difficile », car « la famille ça parle, même quand elle se tait, on lui parle et on en parle », tout le monde a un avis sur la question. Pour les sociologues, « un fait social ne saurait s'expliquer que par le social ». Que la famille ne soit pas naturelle n'empêche pas qu'elle soit une réalité.
L'origine de la formation de la famille pour l'Europe occidentale se trouve dans l'Église chrétienne et l'État. Grégoire Ier le Grand, père de l'Église, rédige, en 596, un texte sur l'organisation de la famille, sur la sexualité conjugale, extra-conjugale et sur la parentalité. Il sera la base de toutes les organisations ultérieures de l'Église catholique. Il conduit à une domination masculine et une division masculin/féminine avec une répartition : le monde extérieur aux hommes et le monde intérieur aux femmes. Des sacrements assurent l'autorité sur la famille : baptême, première communion, mariage, extrême-onction. Le goût de s'immiscer dans l'intimité des familles perdure au début du XXIe siècle.
L'État a aussi façonné la famille, à titre juridique, symbolique et politique. L'arrêté de Villers-Cotterêts (août 1539) oblige les curés à noter les naissances et les noms des parents en langue française ; puis ils mentionneront les mariages et les décès. L'état civil (actuel) est créé en 1792. De là : nom de famille, d'où découle la succession et ses droits. Le mariage n'est plus un sacrement, mais un contrat civil révocable (Code civil de 1804), le divorce est créé en 1792, supprimé en 1816, rétabli en 1884 ; enfin en 1975 : divorce par consentement mutuel… Depuis 1975, l'action de l'État change : divorce simplifié, union libre institutionnalisée en Pacs (1999) ; les enfants illégitimes peuvent hériter, les droits des femmes sont largement élargis, le mariage homosexuel est reconnu (et soumis à l'État).
Christian de Montlibert étudie trois groupes sociaux : les grands, puis les bourgeois et enfin les classes laborieuses.
Tous ces changements correspondent à une transformation des manières de vivre. Le mariage, rare au début du XXe siècle, se développe pour atteindre la quasi-totalité des femmes en 1950. Moment où l'âge du mariage s'abaisse à 22 ans : c'est âge d'or du mariage. Dès les années 65, la fécondité baisse, le recul du nombre de mariages aussi, parallèlement à l'augmentation des divorces, de la fécondité hors mariage et des familles monoparentales. Aujourd'hui 75% des enfants vivent en familles traditionnelles, 9% en familles recomposées et 14,5% en familles monoparentales.
Comment expliquer ces changements ? Par la réduction massive des populations rurales et paysannes, qui ne divorcent pas et le déclin des pratiques religieuses. Les luttes féministes s'intensifient. La reproduction féminine devient tardive. L'ordre familial est aussi bouleversé par l'extension du travail féminin.
Le sociologue concluT sur l'importance donnée à la famille puisqu'elle contribue, même sans le vouloir, à la reproduction de la division en classes sociales et à la reproduction de la domination masculine.



Jeudi 7 janvier 2016
Palmyre, vie et mort d’une cité antique
par Annie SARTRE et Maurice SARTRE

COMPTE RENDU

Émue par les destructions effectuées par Daesh sur le site de Palmyre, l'Association Guillaume Budé a programmé le 7 janvier 2016 une conférence supplémentaire et a fait appel à Annie et Maurice Sartre, professeurs émérites des Universités, venus en voisins de Tours. Devant un nombreux public, ils ont présenté en duo à l'aide de diapos « La vie et la mort de la cité antique ». Auparavant, en rappel du voyage que le Président Malissard avait organisé et conduit en Syrie en 1994 pour 40 adhérents, un diaporama-souvenir est projeté sur les monuments majeurs du pays et les images de paix qu'il renvoyait.

Maurice Sartre installe d'abord Palmyre dans sa géographie, celle d'une oasis liée à une source et au confluent de deux ouadi. La situation, à mi-chemin de la Méditerranée et de la Mésopotamie, a fait sa fortune commerciale. Il l'installe aussi dans l'histoire longue puisque la ville est attestée au 24e siècle avant J-C, bientôt connue sous le nom de Tadmor. Après un millénaire de silence, la cité réapparaît riche et indépendante avec un développement urbanistique important. Les fouilles allemandes au sud de la ville romaine ont mis au jour la ville héllenistique du temps des Séleucides. Elle devient ville romaine au début du Ier siècle, sans doute avant 19. Quant aux Palmyréniens, ce sont de grands éleveurs de dromadaires nécessaires aux caravanes pour atteindre la Mésopotamie et les rives du Golfe Persique. Ils jouent un rôle majeur dans l'organisation et la maîtrise du commerce.

Annie Sartre nous convie ensuite à une visite savante de la ville romaine construite par les Palmyréniens du 1er jusqu'au milieu du 3e siècle en mettant en exergue l'utilisation et les contraintes du site.

Dans une dernière partie, les conférenciers mettent l'accent sur la profonde originalité de Palmyre qui n'est pas une cité romaine comme tant d'autres. Ainsi le panthéon palmyrénien comprend une soixantaine de divinités, reflet du cosmopolitisme de la cité. Les unes viennent de Mésopotamie comme Bol devenu Bêl et Bêlshamin D'autres viennent du monde arabe comme Allath confondue avec Athena ou de la Grèce (Heraklès). Elles sont revêtues des habits militaires des Romains, signe de la force qui protège. Les tours funéraires pour les familles illustres s'apparentent à des temples et les hypogées peintes, pour les classes moyennes, à des maisons. De même si l'extérieur des temples est conforme au modèle romain, l'intérieur s'en écarte pour des rites particuliers. Les femmes, aux riches costumes, couvertes de bijoux, se voilent la tête tandis que les hommes sont en toge dans la vie publique et dans la tenue du désert dans le privé.

Après l'aventure de Zénobie, Palmyre continue sans incendie ni destructions violentes. C'est toujours un point d'appui stratégique pour Rome, utilisé comme camp militaire par Dioclétien. Plusieurs églises y existent avant la prise de la cité en 634 par les Arabes. La population se réduit peu à peu jusqu'à la redécouverte par les voyageurs au XVIIe.

Annie et Maurice Sartre terminent leur conférence en évoquant les destructions, les pillages, les fouilles sauvages, les ventes clandestines et l'assassinat du directeur du site, devant une dernière photo montrant la dévastation d'un des joyaux de l'Humanité.

RÉSUMÉ

Émue par les destructions de Daesh à Palmyre, notre section a demandé à Annie et Maurice Sartre, professeurs émérites à l’Université de Tours, de nous parler d’une cité où ils ont travaillé de longues années.
Maurice Sartre installe d’abord Palmyre dans sa géographie, celle d’une oasis au confluent de deux ouadi, à mi-chemin de la Méditerranée et de la Mésopotamie, et dans son histoire longue, la cité étant attestée sous le nom araméen de Tadmor au XXIVe siècle av. J.­C. Après un long silence, elle réapparaît, riche et indépendante, sous les Séleucides. Elle devient romaine sans doute avant 19. Les Palmyréniens sont alors de grands éleveurs de dromadaires nécessaires aux caravanes, tout en jouant un rôle majeur dans l’organisation du commerce.
Annie Sartre nous convie ensuite à une visite savante de la cité romaine en mettant en valeur l’utilisation et les contraintes du site. L’accent est ensuite mis sur l’originalité de Palmyre qui n’est pas une cité romaine comme les autres. Ainsi le panthéon palmyrénien comprend une soixantaine de divinités. Certaines viennent de Mésopotamie comme Bêl ou Bêlshamin, d’autres du monde arabe ou de Grèce. Elles sont revêtues des habits militaires des Romains, signe de la force. Les tours funéraires, pour les familles illustres, s’apparentent à des temples et les hypogées peintes à des maisons. Les femmes aux riches costumes se voilent la tête alors que les hommes sont en toge dans la vie publique et en tenue du désert dans la vie privée.
Après l’aventure de Zénobie, Palmyre continue sans destructions violentes et reste un point d’appui stratégique et un camp militaire pour les Romains. Plusieurs églises y existent avant la conquête arabe en 634. La population se réduit jusqu’à la redécouverte par les voyageurs au XVIIe siècle.

Les conférenciers terminent, devant un public nombreux, sur une photographie montrant la dévastation d’un des joyaux de l’humanité.



Jeudi 14 janvier 2016
Un historien gaulois, Trogue-Pompée, une vision singulière de l’histoire
par Bernard MINEO, professeur de langue et littérature latines à l’Université de Nantes

COMPTE RENDU

Jean Nivet, en présentant le conférencier, a rappelé ses travaux sur Tite-Live (dont Tite-Live et l'histoire de Rome (Paris, Klincksieck, 2006) et, plus récemment, en collaboration avec T. Piel, Et Rome devint une République) ainsi que l'édition en cours de l'Abrégé des Histoires philippiques de Trogue-Pompée par Justin dont l'œuvre originale, une histoire universelle rédigée en 44 livres, fort célèbre dans l'Antiquité, avait été perdue dès l'époque de Constantin.

D'emblée, B. Mineo nous met en garde contre le témoignage de ce Marcus Junianus Justinus qui a rédigé cet abrégé vers la fin du IIIe siècle de notre ère, en donnant une image altérée de son modèle : il a, en particulier, insisté sur les scandales de l'époque d'Auguste, en passant sous silence les implications politiques et surtout en lui prêtant des sentiments de haine à l'égard de Rome, allégation fausse et, de plus, invraisemblable. Trogue-Pompée – sur lequel, il est vrai, les témoignages sont rares et souvent contradictoires – est issu du territoire des Voconces (ce qui correspond à la Drôme actuelle) promu civitas à la fin du Ier siècle av. J.-C., dont le chef-lieu était Vasio – auj. Vaison-la-Romaine. Il a vécu à l'époque d'Auguste et des premières années de Tibère. Étant le fils d'un secrétaire de César et le petit-fils d'un Gaulois fait citoyen romain par Pompée, il ne pouvait être hostile à Rome. Il était, d'autre part, nourri de culture grecque ; il avait eu l'ambition d'écrire l'histoire de la monarchie macédonienne à partir de Philippe II, ainsi que de toutes les nations ayant eu rapport avec la Macédoine, (d'où les nombreuses digressions) en prenant comme modèle les Philippiques, ouvrage de Théopompe, élève d'Isocrate.

Dans la Rome impériale, cette histoire a dû éveiller certaines résonances, l'appellation de philippique évoquant une diatribe contre la tyrannie et l'on pense aussitôt aux discours virulents de Cicéron contre Marc-Antoine. On peut noter aussi une similitude de points de vue entre Trogue-Pompée et Tite-Live: tous deux représentent une Italie morale face à un Orient corrupteur et annoncent le déclin d'une Rome ayant hérité des richesses de l'Asie, mais aussi de ses vices. Il faut également rappeler l'importance de la bataille de Philippes (- 42) en Macédoine orientale : cet événement emblématique marque non seulement la déroute des Républicains, mais surtout le début de l'écroulement du monde hellénistique qui va s'achever dix ans plus tard à la victoire navale d'Actium ( en 31 av. JC ) sur les flottes de Marc-Antoine et de Cléopâtre.

Le thème récurrent de la décadence de Rome est lié à celui de l'hégémonie croissante du royaume des Parthes ; Trogue-Pompée attribue le cours des événements à la Fortune (ou la Tyché grecque) et construit son histoire à partir de deux épisodes situés symétriquement en vis-à-vis : à l'est, en Asie Mineure, avec la victoire sur Pacorus I°, roi associé des Parthes, et à l'ouest, en Espagne, avec l'occupation du pays des Cantabres par Agrippa. Il met en lumière le partage du monde méditerranéen entre deux empires rivaux, ayant conscience qu'une nouvelle ère commence, et que Rome, sous l'impulsion d'Auguste, va retrouver sa « virtus », ses succès, sa protection divine, voire son destin exceptionnel. Notre Gaulois né au pays des Voconces est bien un incorrigible optimiste!

RÉSUMÉ

Bernard Mineo prépare une édition de l’Abrégé des Histoires philippiques de Trogue-Pompée par Justin, l’œuvre originale, une histoire universelle en 44 livres, ayant été perdue dès l’époque de Constantin.
D’emblée, Bernard Mineo met en garde contre le témoignage de ce Marcus Junianus Justinus, qui a rédigé son abrégé vers la fin du IIIe siècle en donnant une image altérée de son modèle. Il a, en particulier, insisté sur les scandales de l’époque d’Auguste, en passant sous silence les implications politiques et, surtout, en lui prêtant des sentiments de haine à l’égard de Rome, allégation fausse et, de plus, invraisemblable.
Trogue-Pompée est né sur le territoire des Voconces (ce qui correspond à la Drôme actuelle). Il a vécu à l’époque d’Auguste et des premières années de Tibère. Étant le fils d’un secrétaire de César et le petit-fils d’un Gaulois fait citoyen romain par Pompée, il ne pouvait être hostile à Rome. II était, d’autre part, nourri de culture grecque ; il avait eu l’ambition d’écrire l’histoire de la monarchie macédonienne à partir de Philippe II, ainsi que de toutes les nations ayant eu rapport avec la Macédoine (d’où les nombreuses digressions), en prenant comme modèle les Philippiques, ouvrage de Théopompe, élève d’lsocrate.
On peut noter une similitude de points de vue entre Trogue-Pompée et Tite-Live : tous deux représentent une Italie morale face à un Orient corrupteur et annoncent le déclin d’une Rome ayant hérité des richesses de l’Asie, mais aussi de ses vices.
Le thème récurrent de la décadence de Rome est lié à celui de l’hégémonie croissante du royaume des Parthes ; Trogue-Pompée attribue le cours des événements à la Fortune (ou la Tyché grecque) et construit son histoire à partir de deux épisodes situés symétriquement en vis-à-vis : à l’est, en Asie Mineure, avec la victoire sur Pacorus Ier, roi associé des Parthes, et à l’ouest, en Espagne, avec l’occupation du pays des Cantabres par Agrippa. II met en lumière le partage du monde méditerranéen entre deux empires rivaux, ayant conscience qu’une nouvelle ère commence et que Rome, sous l’impulsion d’Auguste, va retrouver sa virtus, ses succès, sa protection divine, voire son destin exceptionnel. Notre Gaulois né au pays des Voconces est bien un incorrigible optimiste !



Jeudi 4 février 2016
Quelques femmes dans la vie de Giuseppe Verdi
par Yveline COUF,

COMPTE RENDU

Notre conférencière a choisi de mettre en lumière les femmes qui ont compté dans la vie de Giuseppe Verdi. Approche affective et sensible, très révélatrice de ce que fut et vécut le musicien italien né à Bussetto, dans l'auberge familiale de Roncole, en 1813, alors sous occupation française.

D'abord, elle évoqua sa mère Luigia Uttini de famille modeste mais instruite, dans une Italie de gens illettrés. Heureuse auprès de son époux Carlo Verdi, sa mère recevait les clients et offrit à Giuseppe une enfance choyée et ouverte, sensible à son goût pour la musique mais orientée vers la respectabilité. Ce qui pèsera sur Giuseppe au cours de sa vie vécue hors des sentiers battus.

C'est à Bussetto où Verdi commença ses études classiques et musicales qu'il devint l'ami d'un riche négociant Antonio Barezzi, amateur de musique, mécène du talentueux Giuseppe, avant d'être son beau-père. Car Verdi épousa, sa fille, Margharita Barezzi, devenue l'élève du professeur lui-même très épris. Leur vie commençait sous d'heureux auspices. Consciente de la valeur de son époux, sa compagne l'épaula dans son travail de maître de musique à Bussetto. Leurs maigres subsides la poussèrent à donner des leçons de musique. Elle le soutint dans sa détermination de faire carrière à Milan. En 1837 et 1838, la naissance de deux enfants vint combler les époux. Bonheur de courte durée puisque Virginia et Icilio moururent l'un après l'autre dès leur plus tendre enfance. Margharita affronta courageusement cette perte terrible. À Milan, où vivait le couple, elle donnait des cours pour les faire vivre. Malgré sa douleur, elle ne cessa jamais de soutenir son époux ni de croire en lui. Quand elle mourut d'épuisement en 1840, Giuseppe, fou de douleur, se laissa dévaster par la perte de ceux qu'il avait tant aimés. Nombre de ses opéras porteront l'empreinte de cette tragédie familiale dont Rigoletto et Luisa Miller.

En mai 1841, après une période de dépression et de retrait, il commença la genèse de Nabucco. Désireux d'avoir l'avis des interprètes, il accepta de rencontrer Giuseppina Strepponi. Le rôle féminin plut à la cantatrice âgée de 26 ans. Grâce à son concours et à celui du rôle-titre joué par le ténor Ronconi, l'opéra rencontra un véritable triomphe qui rendit Verdi célèbre et fêté de mille façons. Pourtant la faiblesse vocale de la prima donna, heureusement compensée par son talent de comédienne, n'échappa à aucun amateur de bel canto.

Soutien matériel de sa famille maternelle, célibataire et mère de deux ou trois enfants, la cantatrice s'épuisait à chanter pour faire vivre ceux qui dépendaient d'elle. Elle abandonna l'un de ses nouveau-nés dans le tour de l'Ospedale degli Innocenti puis le confia plus tard à un couple rémunéré. Elle ne revit jamais cet enfant pas plus que les autres. Ce destin malheureux et la perte de son talent vocal, la menèrent non seulement à la dépression mais pesèrent lourdement sur son destin.

C'est en cet état désastreux que la chanteuse fait la rencontre de Verdi qui deviendra l'homme de sa vie après bien des tribulations. Femme dévoyée, hors du droit chemin - vue dans l'optique de l'époque - elle est aussi femme rédimée : comment ne pas penser au futur opéra de Verdi La Traviata tiré de l'œuvre de Alexandre Dumas fils, La Dame au camélia ?

La carrière de Verdi définitivement lancée, le maestro rencontrait les altesses et devint un compositeur à la mode. Pendant ce temps d'ascension pour Giuseppe, la carrière de La Strepponi agonisait. Elle aidait assidûment Verdi comme conseillère et secrétaire et courait le cachet sans succès. Enfin, elle prit la décision de s'établir à Paris et d'ouvrir une école de chant pour jeunes filles de la bonne société.

La chanteuse bien accueillie par les Parisiens fut l'objet d'un article élogieux dans la gazette musicale. Très cultivée, intelligente et sociable, elle fréquenta le monde de la noblesse à qui elle fit connaître l'œuvre de Verdi. Elle devint bientôt une célébrité parisienne. Sa nouvelle situation financière lui permit de soutenir sa famille italienne dont son seul enfant reconnu, Camillino.

Parallèlement à Giuseppina et loin d'elle, Verdi voguait donc sur les ondes du succès. Aussi beau qu'élégant, Giuseppe fit de nombreuses conquêtes féminines dans le monde de l'aristocratie milanaise, sensible aux charmes des belles signora qui le choyaient. L'une d'elles joua un rôle important dans la vie du compositeur. Clara Maffei fit non seulement son apprentissage mondain, mais lui présenta les jeunes patriotes milanais dont elle était l'égérie, tous révoltés contre l'oppresseur autrichien. Leur abondante correspondance s'étend sur 40 années et révèle l'entente de Clara et Giuseppe, sur le plan politique et intellectuel. Elle sut lui faire accepter les artistes contestataires de la jeune génération qui accompagnait le Risorgimento. Parmi la bande des Scarpigliati ou Hirsutes, nouvelle vague du mouvement artistique italien, Verdi rencontra, grâce à Clara, le musicien Arrigo Boito qui fut son dernier librettiste.

Les relations épistolaires, quoiqu'espacées, n'avaient cessé entre Giuseppe et Giuseppina, exilée à Paris. Verdi la retrouva en 1847 avant de présenter à Londres l'un de ses opéras. Puis il revint près d'elle en qui il trouvait une compagne amoureuse, entièrement dévouée, doublée d'une zélée collaboratrice, car Giuseppina, francophone, put traduire son opéra I Lombardi et l'aider de mille manières. Ils vécurent ensemble à Passy, puis rentrèrent en Italie en 1849.

La situation florissante du compositeur lui avait permis d'acheter des terres et le somptueux palazzo Cavalli à Bussetto, non loin de la casa de son beau père Barezzi. Les parents Verdi vivaient aussi tout près dans la ferme de San Agata, restaurée grâce aux subsides de leur fils. Si Giuseppina avait su se concilier les faveurs de Barezzi, le beau-père de Giuseppe, ce ne fut pas le cas des parents de Verdi. L'arrivée de la nouvelle femme fut un choc terrible pour la mère de Verdi traumatisée à jamais. La « scandaleuse » Giuseppina vit toutes les portes se fermer devant elle et vécut des années en butte à l'hostilité des habitants. Quasi cloîtrée, elle subit de cruelles avanies. Son grand homme voyageait, elle, vestale du foyer, subissait son sort comme un châtiment, jusqu'à ce que Verdi ulcéré par l'attitude de ses géniteurs ne les chasse de San Agata. Le couple alors s'y installa et Giuseppina, sans doute enceinte, fut débarrassée des « crétins » soit les Bussetains malveillants. Verdi avait retrouvé sa liberté, les difficultés s'aplanirent et la maison devint un havre de paix et de création pour le couple. Cela malgré les nombreuses absences du compositeur et le caractère atrabilaire de Verdi dont se plaignait Giuseppina. Il finit par épouser sa concubine en 1859 par souci de respectabilité, car il envisageait la députation et se devait d'avoir une vie irréprochable. Le fils de Giuseppina, Camillino, venait d'avoir 20 ans ce qui libérait les Verdi de toute responsabilité légale. Il mourut dans l'indigence peu après. Quelle fut la réaction de la mère ? Nul ne le sait.

Curieusement, une petite Maria Filomena âgée de 6 ans entra dans leur vie. Petite-cousine de Verdi, le couple l'adopta tout en tâchant de la rendre heureuse en veillant à son éducation jusqu'à son mariage. Giuseppina put ainsi donner libre cours à son sentiment maternel constamment contrarié. Les époux vécurent les saisons hivernales à Gênes mais Le goût de la terre inné chez l'enfant de Bussetto le poussait sans cesse vers sa propriété de San Agata. Giuseppina l'incita pourtant à présenter un nouvel opéra au théâtre de Saint Pétersboug qui le réclamait. La forza del destino entraîna les époux sur les chemins de Russie avant qu'ils ne regagnent leurs pénates au domaine de Sant' Agata. Le couple semblait mener une vie paisible de riches propriétaires terriens entourés d'amis.

En apparence ! car les tribulations de Giuseppina n'étaient pas terminées. Elle dut affronter la nouvelle liaison de son époux avec Teresa Stoltz, jeune cantatrice douée dont il fut très épris. Plutôt que d'ignorer cette passion, l'épouse diplomate parvint à se faire une amie de Térésa et ils voguèrent ainsi, pendant quelques années, sur les flots agités d'un ménage à trois, jusqu'au départ de la belle Teresa. Dure épreuve pour Giuseppina profondément désillusionnée, mais elle trouva finalement une forme de sérénité auprès de son maestro adoré. Quand elle mourut en 1897, Teresa revint partager les dernières années de Verdi toujours amoureux. Ils accueillaient sa fille adoptive Filomena qui veilla tendrement sur lui jusqu'à sa mort en 1901. Le musicien en fit sa légataire universelle.

Giuseppina et Giuseppe Verdi sont ensevelis tous les deux à la Maison de Repos de Milan qu'ils avaient fait construire pour les artistes vieillissants. Teresa quitta le pays dans l'indifférence hostile des habitués de Sant' Agata. Aujourd'hui, le nom de Teresa Stolz n'est jamais mentionné lors des visites organisées sur les terres de Verdi. Tout se passe comme si son image ternissait l'aura et la mémoire des deux épouses officielles de Verdi : Margharita et Giuseppina dont les portraits sont seuls dignes de figurer auprès de ceux du grand homme.

Tant de femmes réelles et imaginées ont donc joué un rôle dans la vie et l'œuvre du génial Verdi. Au nombre de 59, les héroïnes inoubliables de ses opéras portent en elles une part du destin des femmes qu'il a connues et aimées. « Grazie maestro », chantent-elles pour toujours !

RÉSUMÉ

Notre conférencière choisit une approche affective pour célébrer le musicien Giuseppe Verdi, né à Bussetto en 1813. Elle souligna d’abord le rôle actif que joua sa mère Luigia Uttina en favorisant son goût pour la création musicale. Le relais fut pris ensuite par son épouse Margarita Barezzi, dont il eut deux enfants, qu’il perdit en même temps que leur mère, à son grand désespoir. Les opéras Luisa Miller et Rigoletto portent l’empreinte de cette tragédie familiale. Après une période de deuil, il laissa la cantatrice Giuseppina Strepponi entrer dans sa vie. Elle lui apportera un soutien sans faille jusqu’à sa mort. Verdi la fait revivre dans l’opéra La Traviata, dont le succès ne s’est jamais démenti. En voyage, loin d’elle, Verdi collectionnait les succès tant musicaux que féminins. Il s’éprit de Clara Maffei, égérie des patriotes milanais contre l’oppresseur autrichien. Après son mariage avec Giuseppina, Verdi affronta une si violente réprobation de ses parents qu’il dut rompre avec ses géniteurs pour s’installer définitivement à San Agata, près de Bussetto. Au cours d’un de ses périples européens, il fit la conquête de la cantatrice Teresa Stolz. Sa passion fut telle qu’il l’imposa à son épouse. Cette relation triangulaire dura jusqu’à la mort de Giuseppina, suivie de celle de Verdi en 1901.
Aujourd’hui, la propriété de San Agata porte le souvenir du grand homme et des épouses officielles, Margarita et Giuseppina. Quant aux amateurs du Bel Canto, ils retrouvent l’écho des amours de Verdi à travers les héroïnes sublimées de ses opéras, incarnation d’une vision personnelle de l’éternel féminin.



Jeudi 24 mars 2016
Danse et musique dans le théâtre au début de l’empire romain, l’exemple des pantomimes dans Phèdre de Sénèque
par Florence DUPONT, professeur émérite de latin à l'Univerité Paris-VII

RÉSUMÉ

Contrairement à l’idée reçue d’une décadence du théâtre après Plaute et Térence, Florence Dupont professeur émérite de latin à Paris-Diderot, évoque l’énorme succès de la pantomime, ce spectacle centré sur la musique et la danse, apparu sous Auguste et qui perdurera durant six siècles.
La pantomime se joue dans les théâtres, dans le cadre de Jeux sur des sujets mythologiques. C’est un spectacle musical chanté par un chœur et dansé par un seul acteur, l’histrion, mimant l’histoire avec un masque à bouche fermée, car le danseur s’exprime seulement par le jeu du corps et son comportement.
La pantomime est un genre à la fois grec et romain inventé par l’affranchi Pylade venant d’Alexandrie vers 22-23 av. J.-C. Cela faisait partie du programme politique d’Auguste, car elle était intégrée dans les Jeux célébrant le culte impérial. En effet, sans paroles, elle était accessible à tous et s’inscrivait dans une démarche consensuelle.
Ce genre eut un succès fou et les acteurs devinrent des "superstars" gagnant beaucoup d’argent. Ils ont leurs supporters qui se battent parfois, mais le pouvoir n’ose interdire les représentations par crainte des manifestations. Les livrets n’ont pas été conservés, mais on sait que Virgile et Ovide ont été utilisés. Et la conférencière développe l’exemple du prologue de la Phèdre de Sénèque où Hippolyte donne ses ordres pour la chasse dans les campagnes de l’Attique.
Les questions posées par l’auditoire permettent à Mme Dupont de préciser que les acteurs sont des affranchis, qu’il n’y a pas de pantomime comique, mais que l’érotisme peut en être une composante.



Mardi 19 avril 2016
Regards sur la Grande Guerre, femmes de lettres sur le front intérieur
par Nicole LAVAL-TURPIN,

RÉSUMÉ

Après avoir évoqué les hommes partis au front et l’hécatombe de ce début de guerre, N. Laval-Turpin s’intéresse aux témoignages laissés par les poétesses, journalistes et romancières de l’époque. On les voit d’abord pressées d’apporter une aide concrète aux gens dans la détresse, avant de prendre la plume. Ces récits féminins réalistes laissent une empreinte sensible dans notre mémoire collective. Parmi ces femmes engagées, la conférencière retient les noms d’Anna de Noailles, Hélène Picard, Annie de Pène, Marie Noël, Lucie Delarue-Mardrus, Séverine, Rachilde, Hélène Brion et Juliette Adam.
Colette est la plus connue. En bonne patriote, elle rejoint son mari Henry de Jouvenel sur le front près de Verdun et devient reporter de guerre. Pas d’analyses politiques de sa part, mais l’art de voir juste au cœur de l’instant saisi avec vivacité. La lecture de ses articles fait revivre les mères, les femmes esseulées, les opportunistes. Ce qu’elle écrit nous montre comment elle a su capter l’air du temps. Au cœur du pire, en 1916, elle écrit La paix chez les bêtes et fait ce vœu : "J’ai rassemblé des bêtes dans ce livre comme dans un enclos où je veux qu’il n’y ait plus de guerre". Cet ardent souhait fut l’inlassable prière des femmes de l’arrière, quatre années durant. La romancière salue ainsi le quotidien combatif des femmes de l’arrière que le XXe siècle allait propulser en avant.



Mardi 7 juin 2016
L'Architecture dans la France de Vichy (1940-1944)
par Jean-Louis COHEN, historien de l'architecture (conférence donnée au FRAC Centre-Val-de-Loire)

COMPTE RENDU

Auteur de multiples travaux sur l'architecture et l'urbanisme du XXe siècle, Jean-Louis Cohen est actuellement professeur à l'Institute of Fine Arts de New York University. Il est également professeur invité au Collège de France depuis 2014. On lui doit de nombreuses expositions sur l'architecture et l'urbanisme, en France comme à l'étranger, notamment Le Corbusier : An Atlas of Modern Landscapes et L'architecture en uniforme, projeter et construire pour la seconde guerre mondiale, pour ne citer que les dernières. Cet enfant de déporté, enquête inlassablement et scientifiquement depuis de nombreuses années sur le destin de l'architecture comme pratique et sur celui des architectes dans cette période trouble de juillet 40 à août 44.

Notre conférencier nous a donc emmenés dans la France occupée à l'appui d'images commentées et d'une citation évocatrice : "[…] Ridicule et menaçant tout à la fois, le pouvoir pétainiste revient à petits coups de phrases comme un cauchemar sinistre et glacé" (Roland Barthes, in préface de Les Pousse-au-Jouir du maréchal Pétain de Gérard Miller, 1975).

Tout d'abord, Jean-Louis Cohen a fait remarquer que malgré l'abondante documentation, notamment les travaux de Robert Paxton sur la réalité du régime de Vichy, la vision que l'on peut avoir sur l'architecture et les architectes reste fragmentaire et assez floue.

Quelques figures d'architectes sont évoquées cependant : du criminel de guerre que fut Albert Speer à Helena Syrkus travaillant à la reconstruction dans les sous-sol de Varsovie occupée pendant que son mari, prisonnier d'Auschwitz travaille, pour survivre, à la conception du camp. Anatole Kopp, Danièle Voldman, ont travaillé sur la reconstruction des villes, pendant que Le Corbusier était qualifié à la fois de naïf et d'opportuniste, après avoir séjourné, pour un temps avec complaisance dans la ville d'eau. André Lurçat, Gaston Bardet travaillèrent dès 1940 sans sympathie pour le régime à plusieurs plans d'aménagement.

Citoyens, les architectes ont été, comme tels, mobilisés, faits prisonniers, tués ou blessés. Dans le contexte noir de l'été 41, ils sont aussi touchés par l'article du 2e statut des juifs qui stipule que le nombre d'architectes juifs ne doit pas dépasser 2% de l'ensemble de la profession bien que l'application semble avoir été moins violente que pour d'autres professions libérales. Ils sont également victimes des lois raciales. Certains d'entre eux participent à la spoliation des biens en tant qu'experts et perçoivent à ce titre des honoraires.

Leurs profils oscillent entre d'authentiques fascistes ou nazis, tels que Jean Boissel, des parlementaires pro-Pétain, comme Raoul Brandon, des résistants comme Jacques Woog, Fernand Fenzy, Pierre Vago ou Roger Ginsburger, et des victimes des persécutions comme Emmanuel Pontremoli (architecte de la villa Kerylos à Beaulieu-sur-mer) et André Jacob, mort à Auschwitz. Dans un contexte économique déprimé, il est évident que les conditions de travail sont difficiles pour la profession mais il est vrai aussi que certains architectes exercent leur métier et que ce sont dans leurs expériences que se forgea le triomphe de la modernité après 1945.

Ces professionnels savent dessiner, construire, organiser et s'organiser et faire preuve d'imagination. Par exemple, lorsque 480 architectes et étudiants en architecture sont prisonniers en 1940 Henry Bernard (l'architecte qui construira plus tard la Maison de la Radio) obtient qu'ils soient tous regroupés en Prusse orientale créant ainsi dans le camp de Stablack un atelier d'architecture, une sorte d'école des Beaux-Arts en exil.

Le savoir faire des architectes va s'exercer essentiellement à l'étranger mais parfois en France et ceci dans de nombreux domaines qui ouvriront la voie au progrès et à l'innovation moderne. Le premier aspect touche le domaine industriel qui va prendre essor en quelques années à partir de 1939. Citons par exemple le Tank Arsenal de Chrysler à Detroit aux États-Unis (construit par Albert Kahn), ou l'extension des usines Peugeot de Sochaux, en France, devenues des filiales de Volkswagen et qui font écho au modèle de l'usine-mère de Wolfsburg en Basse Saxe.

Le deuxième aspect touche la construction de logements ouvriers au contact des usines - essentiellement aux USA et en Allemagne, car en France le ciment et l'acier sont réservés aux chantiers allemands, qui permettra une incontestable modernisation de l'habitation. Des architectes comme Joachim Richard, adepte du béton armé, sont engagés dans la guerre aérienne et construisent des abris pour protéger les civils des bombardements. Des Allemands opérant en France comme Bernard Pfau élaborent des structures légères inventives pour assurer le camouflage des canaux où circulent les fusées nazies, afin de leurrer les aviateurs alliés.

Autre composante fondamentale de l'économie de guerre, le recyclage est préconisé dans tous les pays : il faut utiliser tout ce qui peut brûler ! Jean Prouvé travaillera à Nancy à la construction d'un fourneau permettant de brûler les combustibles les plus médiocres. Et pour compenser l'acier réservé à la construction navale et à l'artillerie, l'invention de la colle phénolique sera à l'origine de l'utilisation du bois lamellé-collé. Cette période verra aussi apparaître des méga-projets tels que le Pentagone à Washington, ou l'usine de séparation isotopique d'Oak Ridge dans le Tennessee.

La normalisation des dimensions, à laquelle s'attelle l'AFNOR, que Boris Vian a évoquée de façon comique dans son roman Vercoquin et le Plancton, et la préfabrication sont largement développées. Elles permettront des fabrications en série de baignoires, de lavabos, de portes ou de fenêtres. Elle se couple avec les recherches sur la préfabrication, qui conduiront, du côté allié à l'invention de ports artificiels utilisant des composants industrialisés, qui assureront la réussite du débarquement en Normandie.

Ainsi une des conséquences des préoccupations de la France de Vichy sera le développement de la modernité dans le champ de la construction. Jean-Louis Cohen insiste sur sa thèse selon laquelle la guerre a provoqué et accéléré les changements dans la sphère du logement. Après avoir resitué le régime de Vichy dans son contexte géographique et historique le conférencier utilise, pour le qualifier, les mots "autoritarisme" (pas d'opposition aux projets mais manque de moyens), "charismatique" (qui repose sur la figure du chef) et "technocratisme" (règne des ingénieurs sans contrôle) ?

Il précise que la politique de reconstruction, dès 1940, est différente de celle qui a été mise en œuvre après la Première Guerre mondiale. Le Secrétariat d'État aux Beaux-Arts confié à Louis Hautecoeur devient un appareil d'État efficace, tandis que la loi de 1943 consacre un pouvoir direct de l'État central sur la politique de reconstruction et l'urbanisme, qui ne sera pas mis en cause à la Libération.

La présence allemande dans l'architecture est très forte puisque les occupants contrôlent la production du bâtiment au travers de l'interdiction des chantiers civils et la presse par le contrôle du papier et l'utilisation de la censure. La politique allemande conduit à l'expulsion des paysans en Lorraine pour construire des bâtiments agricoles modernes destinés à des paysans importés de Roumanie. La destruction du quartier du vieux port à Marseille en 1943 correspond à un autre aspect de la politique raciale du Reich, frappant ce que les nazis considèrent comme un foyer de « contamination » de l'Europe.

La position ruraliste et conservatrice de Vichy ne se retrouve pas dans tous les aspects de la politique de l'architecture. Les projets pour les villes des vallées de la Loire et de la Seine ont des dimensions innovantes, comme ceux de Gaston Bardet à Louviers. Plusieurs études et projets apparaissent aussi, comme celui du boulevard circulaire autour de Paris qui donnera naissance au boulevard périphérique. Le seul projet partiellement engagé sera au demeurant la création de centres sportifs dans la zone de la ceinture de Paris déclarée insalubre.

Pour conclure ce très intéressant exposé, Jean-Louis Cohen rappelle que c'est dans cette période de grande complexité que se forme l'appareil de la reconstruction française, appareil qui sera celui des "Trente glorieuses", et que s'engage, en dépit des idées reçues, la modernisation du goût architectural du public.

RÉSUMÉ

Historien de l'architecture, Jean-Louis Cohen, professeur à New-York-University et invité au Collège de France, enquête sur le destin de l'architecture et des architectes dans la France occupée de juillet 40 à août 44.
Bien que la vision que l'on a sur l'architecture et les architectes reste fragmentaire et assez floue, quelques figures sont évoquées : du criminel de guerre Albert Speer à Le Corbusier, ainsi qu'André Lurçat ou Gaston Bard, qui travaillèrent à plusieurs plans d'aménagement dès 1940, sans sympathie pour le régime de Vichy.
Les architectes ont été mobilisés, faits prisonniers, tués ou blessés. Ils sont touchés, en 1941, par l'article du 2ème statut des juifs et victimes des lois raciales. Leurs profils oscillent entre d'authentiques fascistes ou nazis, des parlementaires pro-Pétain, des résistants et des victimes des persécutions.
Les conditions de travail sont difficiles, mais le savoir-faire de certains architectes va s'exercer dans de nombreux domaines qui ouvriront la voie au progrès et à l'innovation moderne : le domaine industriel, celui de la construction de logements ouvriers, la construction d'abris pour protéger les civils des bombardements et l'élaboration de structures légères pour assurer le camouflage, le recyclage et l'invention de la colle phénolique qui sera à l'origine de l'utilisation du bois lamellé-collé, l'apparition des méga-projets tels que le Pentagone à Washington, la normalisation des dimensions et la préfabrication qui permettront des fabrications en série et conduiront, du côté allié, à l'invention de ports artificiels, assurant ainsi la réussite du débarquement en Normandie.
La présence allemande dans l'architecture est très forte : contrôle de la production du bâtiment et de la presse, expulsion de paysans pour construire des bâtiments agricoles modernes et destruction du quartier du Vieux-Port à Marseille, considéré comme foyer de « contamination » de l'Europe.
C'est également dans cette période qu'est institué un pouvoir direct de l'État sur la politique de reconstruction et l'urbanisme, qui ne sera pas remis en cause à la Libération.
La politique ruraliste et conservatrice de Vichy ne se retrouve pas dans tous les aspects de l'architecture. Les projets ont des dimensions innovantes : reconstruction de certaines villes ou création de centres sportifs dans la zone de la ceinture de Paris, déclarée insalubre.
Pour conclure, Jean-Louis Cohen rappelle que c'est dans cette période de grande complexité que se forme l'appareil de la reconstruction française, l'appareil qui sera celui des « Trente glorieuses », et que s'engage, en dépit des idées reçues, la modernisation du goût architectural du public.



Mardi 27 septembre 2016
L'humaniste et le prince : Guillaume Budé et François Ier
par Sylvie LE CLECH, directrice régionale des Affaires culturelles de la Région Centre-Val de Loire.

COMPTE RENDU

Guillaume Budé (1467-1540) connu surtout pour sa fécondité intellectuelle et son travail d'érudition, devient grâce à elle un homme de chair et de sang, au sein d'une grande famille (le père Jean Budé, conseiller royal, les nombreux frères et sœurs, ses 14 enfants), bien insérée dans le milieu de la noblesse récente et capable par sa culture d'arriver à une belle position auprès du roi. L'origine est modeste, celle d'un négociant de Tonnerre, chargé d'approvisionner la capitale en vin de Bourgogne. Le château fortifié d'Yerres (91), sa demeure, traduit une certaine aisance, mais non la fortune. En homme de son temps, à la charnière du Moyen Âge et du "beau XVIe siècle", les solidarités familiales comptent beaucoup pour la recherche des places et des mariages avantageux et Budé s'occupe particulièrement des enfants de son frère aîné qu'il admire.

Sylvie Le Clech introduit aussi le personnage dans l'entourage royal, en laïc qui œuvre en dehors de l'Université de l'époque (il n'aurait rien appris à l'Université d'Orléans !). Il entretient une correspondance abondante avec une trentaine de personnes dont les humanistes Érasme, conseiller de Charles Quint, Thomas More, chancelier d'Henri VIII et l'Orléanais Étienne Dolet. Par ses fonctions auprès du roi, il côtoie le pouvoir au sein d'une Cour fastueuse mais peu cultivée et où les luttes d'influence sont féroces entre clientèles. Aussi milite-t-il pour la transmission du savoir et l'amélioration du niveau culturel. Il lui faut aussi suivre le roi en ses déplacements, ce qui l'épuise et l'empêche de travailler.

À partir des frontispices de cinq ouvrages, nous sommes entraînés dans l'œuvre écrite de Budé.

L'Epitome de Asse (1522), premier livre édité en français et "en poche", traite des monnaies antiques et montre que le travail de présentation est très soigné (mise en page, choix des caractères, vignettes) car Budé comme les humanistes est persuadé que si la forme est bonne le fond est bon. En supprimant les gloses qui encombrent alors les textes, il veut parvenir à l'authenticité première.

Avec le De Philologia de 1533, nous touchons à la base du savoir humaniste, l'origine des mots, nécessaire à une expression correcte et à une pensée authentique. Budé a peu produit en français, il préfère écrire en latin ou en grec.

De studio litterarum de 1533 est un manuel pour pédagogues afin de leur apprendre le bon langage, le bon latin, "les belles lettres".

Le livre De l'institution du prince est destiné à conseiller le roi dans la tradition des éducations royales. Autrefois, c'était le rôle des confesseurs. Toute sa vie, le roi doit apprendre, notamment de ses conseillers les plus âgés. Sous forme de dialogue, l'ouvrage eut un grand succès. Budé en faisait la lecture à François 1er et bataillait pour la création du Collège des lecteurs royaux (auj. Collège de France) où seraient enseignés le latin, le grec et l'hébreu. Il est aussi chargé de la Bibliothèque royale et travaille avec la famille Estienne pour l'édition d'un dictionnaire de grec.

Dans les Commentaires de la langue grecque de 1529, Budé pense que c'est « la langue la plus juste »et combat pour la reconnaissance des œuvres dites païennes par les théologiens. Il veut les mettre sur un pied d'égalité avec les sources chrétiennes. Car pour lui, le christianisme s'est nourri de la pensée grecque. Le savoir est allé d'Athènes à Rome puis vers l'Europe et Paris, de l'Orient vers l'Occident. Il peut donc construire l'image d'un savoir national et montrer François 1er comme le souverain le plus puissant d'Europe au moins égal à l'empereur Charles Quint. Il met aussi en valeur les caractères nationaux de l'art français.

En conclusion, Sylvie Le Clech fait de Guillaume Budé le père des intellectuels modernes, reconnu par le pouvoir en place, au cœur d'un microcosme de collègues et de conseillers des autres souverains. Sa politique, la transmission du savoir, est au début d'un processus qui aboutit à la création des Académies au XVIIe siècle. Ce qui n'exclut pas une forme de souffrance dans les relations avec le pouvoir et démontre la nécessité d'institutions qui protègent l'intellectuel.

La conférencière répond ensuite à quelques questions.
• Sur Budé et la Réforme. On ne sait rien de ses sentiments sur la religion, mais il a fait allusion aux "Politiques", ces hommes qui ont choisi le protestantisme puis sont revenus dans le giron de l'Église. D'autre part, dans son testament de 1536, il désire être enterré de nuit, ce qui peut être un signe, mais aussi une forme d'humilité et la volonté d'imiter le Christ. Certaines de ses filles deviennent religieuses, mais sa veuve très lettrée (elle correspond avec Calvin) et quatre de ses enfants iront s'établir à Genève après sa mort. Sans le dire par prudence, était-il lui-même protestant ?
• Sur la correspondance avec Érasme, malgré leur mutuelle admiration, l'entente entre les deux conseillers n'a pas été parfaite. Il y eut même une brouille liée peut-être au succès éditorial d'Érasme et donc à une certaine jalousie de Budé. Il y avait aussi toute la différence de vision entre le moine et le père de famille nombreuse.
• Sur la politique artistique de François 1er, Mme Le Clech prenant l'exemple de Fontainebleau montre que la peinture a les faveurs du roi qui multiplie les commandes officielles parce que cela participe de sa grandeur. Mais les hommes de lettres sont beaucoup moins considérés même s'ils constituent l'ornement d'une petite cour et ils ne reçoivent pas de commandes. Au contraire, l'art peut redresser l'image d'un royaume un temps menacé.
• Sur les raisons qui l'ont amenée à s'intéresser à Budé, elle évoque sa thèse d'histoire concernant les secrétaires royaux : elle a trouvé beaucoup d'informations sur lui, a eu accès à sa correspondance et à ses épîtres dédicatoires. De nombreux secrétaires le connaissaient et l'admiraient. À travers cet important personnage, les relations entre les intellectuels et le pouvoir avaient une résonance très moderne et on voyait comment une élite militait pour une vulgarisation du savoir.

RÉSUMÉ

Guillaume Budé, connu surtout pour sa fécondité intellectuelle et son travail d'érudition, est devenu, grâce à notre conférencière, un homme de chair et de sang, au sein d'une grande famille bien insérée dans le milieu de la noblesse récente et capable, grâce à sa culture, d'arriver à une belle position auprès du roi. Par ses fonctions, il côtoie le pouvoir au sein d'une Cour fastueuse mais peu cultivée et où les luttes d'influence sont féroces entre clientèles. Aussi milite-t-il pour la transmission du savoir et l'amélioration du niveau culturel. Il lui faut aussi suivre le roi en ses déplacements, ce qui l'épuise et l'empêche de travailler.
Ensuite Mme Le Clech nous entraîne dans l'œuvre écrite de Budé. Après l'Epitome de Asse, le De Philologia, le De Studio litterarum, le livre De l'Institution du prince est destiné à conseiller le roi dans la tradition des éducations royales : toute sa vie, le roi doit apprendre, notamment de ses conseillers les plus âgés. Budé a bataillé en outre pour la création du Collège des lecteurs royaux où seraient enseignés le latin, le grec et l'hébreu. Il était aussi chargé de la Bibliothèque royale.
Dans les Commentaires de la langue grecque, Budé veut mettre les œuvres dites païennes sur un pied d'égalité avec les sources chrétiennes. Pour lui, en effet, le christianisme s'est nourri de la pensée grecque ; le savoir est allé d'Athènes à Rome, puis vers l'Europe et Paris. Il peut donc construire l'image d'un savoir national et montrer François Ier comme le souverain le plus puissant d'Europe, au moins égal à l'empereur Charles Quint.
En conclusion, Sylvie Le Clech voit en Guillaume Budé le père des intellectuels modernes, reconnu par le pouvoir en place, au cœur d'un microcosme de collègues et de conseillers. Sa politique, la transmission du savoir, est au début d'un processus qui aboutit à la création des Académies au XVIIe siècle. Ce qui n'exclut pas une forme de souffrance dans les relations avec le pouvoir et montre la nécessité d'institutions qui protègent l'intellectuel.



Jeudi 27 octobre 2016
Démocratie : nécessités et limites
par Michel WIEVIORKA, sociologue, directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences sociales

COMPTE RENDU

Le sociologue bien connu, habitué de la radio et de la télévision. Il a choisi de nous entretenir d'un sujet qui concerne notre société actuelle en mettant le doigt sur les doutes et les difficultés de la démocratie.

Il prend comme point de départ les dissidents qui résistaient dans les années 60-70 au totalitarisme soviétique et le mouvement de Solidarnosc en Pologne (1980-81). La démocratie alors, c'était le Bien contre le Mal, elle allait de soi contre la dictature, la célèbre formule de Churchill faisait consensus. En 1989, à la chute du Mur, Fukuyama pouvait croire à la « fin de l'Histoire » par universalisation de la démocratie. On ne voulait plus de la violence ni de la révolution.

Or, il est apparu depuis que la démocratie montrait des carences face à certains problèmes que le conférencier passe en revue.

D'abord, au plan économique, la question du chômage. Le modèle des Trente Glorieuses avec le plein emploi est battu en brèche avec un cortège de violences et des problèmes de banlieue. Même dans l'ex-URSS où l'emploi mal rémunéré était cependant assuré, cela déclenche de la nostalgie envers l'ancien régime.

La question des particularismes et des minorités entraîne des revendications territoriales ou même celle d'indépendance (Écosse). En cas de référendum, qui faire voter ? Uniquement les Écossais ou tous les Anglais ? Pareil pour la Corse ou la Catalogne. Le cas était identique pour la consultation sur l'aéroport de N-D. Des Landes, ce qui induit la contestation selon les résultats. Au Canada, dans les années 60, le bilinguisme avait été demandé par les Québécois (« Vive le Québec libre ! ») mais la Commission royale avait réagi en défendant le multiculturalisme au nom des intérêts des Indiens, des Inuits, des émigrés allemands ou ukrainiens, des nouveaux migrants. Chez nous, on n'arrive pas à en parler (mouvement breton, arménien, juif, affaire du foulard, statistiques ethniques). Le problème n'est pas simple, car la reconnaissance peut faire peser une menace sur l'unité nationale : il y a un enjeu culturel et religieux. Mr Wieviorka opte pour un multiculturalisme modéré.

Nos démocraties sont aussi victimes d'un épuisement du modèle classique « droite-gauche ». Ainsi en Autriche, aux dernières élections présidentielles, se sont affrontés un écologiste et un représentant de l'extrême-droite. L'effondrement du modèle communiste et le déclin de la social-démocratie et de l'État-Providence (sauf en Allemagne où les syndicats sont forts) favorisent la montée du populisme même à l'extrême-gauche. Mais on assiste aussi au rejet pur et simple de la politique et à la poussée de l'abstention (« Il n'y a pas d'homme politique qui me convienne »). Rendre le vote obligatoire, est-ce la solution ?

Alors, y a-t-il un espoir pour résoudre ces difficultés ?

M. Wieviorka évoque le cas espagnol du Mouvement des Indignés, spontané et utilisant les réseaux sociaux, qui donne naissance en 2014 à un nouveau parti politique, Podemos, obtenant de nombreux sièges aux élections. C'est une force nouvelle à gauche, sociale et citoyenne. À droite, Ciudadanos lui fait pendant, venu aussi d'une plate-forme citoyenne. Assiste-t-on à un renouvellement de la démocratie et va-t-on vers la disparition des vieux partis ?

D'autres formes sont possibles comme la démocratie délibérative où ce sont les citoyens qui réfléchissent, aidés des experts et des politiques, par exemple sur la question des OGM. La démocratie participative a été expérimentée à Porto Alegre en 2001, une partie du budget municipal étant affecté aux projets des citoyens. Ségolène Royal en avait fait un de ses thèmes de campagne en 2007. La démocratie directe par referendum doit être considérée avec prudence, car les résultats peuvent en être pervers. Ainsi le Brexit dont le succès a été fondé sur des arguments mensongers. La votation suisse peut faire fausse route quand elle prend des verdicts contraires aux statuts du Conseil de l'Europe auquel le pays appartient. En Colombie, un référendum a rejeté l'accord de paix avec les FARC à cause de l'exigence de justice de la population envers les responsables de la guérilla.

Le conférencier en vient aux menaces qui planent sur la démocratie comme l'arrivée au pouvoir d'une force xénophobe ou comme le terrorisme. La tendance du pouvoir exécutif serait alors de s'emparer du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire. L'État de Droit pourrait être contesté au nom de l'efficacité.

La démocratie est donc peu faite pour régler certains problèmes mais y a-t-il meilleur régime ? En conclusion, Mr Wieviorka met en lumière le décalage dans l'espace entre la démocratie propre à l'État-Nation et l'économie mondialisée. Ce qui oblige à la constitution d'espaces régionaux plus larges, genre Europe. La cosmopolitisation du monde force à penser à l'échelle globale. Mais comment articuler ces niveaux ?

Questions :
• Sur les primaires, pour lesquelles le conférencier a lancé un appel avec Cohn-Bendit, il répond qu'ils les concevaient comme des débats citoyens, ce qu'elles ne sont pas devenues.
• Devons-nous imposer la démocratie comme en avaient l'intention les Américains en Irak ? Certes une partie du monde est en chaos ou sous régime autoritaire, mais cette démarche procède d'un mode colonial dépassé et contesté. Seul le Japon s'est vu imposer avec succès la démocratie après la fin de la guerre. Il faut plutôt réfléchir à ce qui pourrait permettre dans ces pays la démocratie dans 20 ou 30 ans.
• La démocratie ne peut-elle pas être détournée par les hommes politiques ? Certes, mais elle a le mérite de remplacer la violence en institutionnalisant les conflits.

RÉSUMÉ

Michel Wieviorka prend comme point de départ les dissidents qui résistaient dans les années 60-70 au totalitarisme soviétique et le mouvement de Solidarnosc en Pologne (1980-81). La démocratie, alors, c'était le Bien contre le Mal ; elle allait de soi contre la dictature. En 1989, à la chute du Mur, Francis Fukuyama pouvait croire à la "fin de l'Histoire" par universalisation de la démocratie.
Mais il est apparu, depuis, que la démocratie montrait des carences face à certains problèmes. Elle ne permet pas de résoudre le problème du chômage. Elle se heurte aux revendications des particularismes et des minorités en Écosse, en Catalogne, au Canada et elle doit souvent accepter un multiculturalisme au moins relatif. L'effondrement du modèle communiste et le déclin de la social-démocratie et de l'État-Providence favorisent la montée du populisme, même à l'extrême-gauche. Et puis on constate, lors des consultations électorales, un désintérêt pour la politique et la poussée de l'abstention.
Quelles solutions voit-on pour ces difficultés ? Sont-elles dans ces forces nouvelles qui donnent naissance à de nouveaux partis, comme Podemos ou Ciudadanos en Espagne ? Sont-elles dans des formes de démocratie délibérative ou participative ? Mais ne faut-il pas de méfier de la démocratie directe par référendum (le "Brexit", les votations suisses…) ? En fait, la démocratie est toujours menacée lorsqu'on se trouve dans une situation d'urgence (face au terrorisme par exemple), l'état de droit étant alors contesté au nom de l'efficacité. La démocratie est donc peu faite pour régler certains problèmes ; mais y a-t-il meilleur régime ?
En conclusion, Mr Wieviorka met en lumière le décalage entre la démocratie propre à l'État-Nation et l'économie mondialisée, qui oblige à la constitution d'espaces régionaux plus larges, genre Europe. La cosmopolitisation du monde force à penser à l'échelle globale. Mais comment articuler ces niveaux ?



Mardi 15 novembre 2016
L'Encyclopédie du Ciel
présentée par Arnaud ZUCKER, professeur de littérature grecque à l'université de Nice

COMPTE RENDU

L’Encyclopédie du ciel est parue chez Robert Laffont dans la collection "Bouquins" en mai 2016. Le propos de M. Zucker était de présenter cette encyclopédie dont il avait dirigé la publication et, en partant d'Ératosthène (IIIe siècle avant J-C.), de dévoiler ce que le Ciel pouvait représenter pour les Grecs et leurs successeurs sur les quatorze siècles allant d'Hésiode à Isidore de Séville (mort en 636). De nos jours, le ciel s'est banalisé et s'est concrétisé dans la météo, la circulation aérienne, les nouveaux horizons de l'espace et du cosmos. Autrefois, l'imaginaire et la poésie y plaquaient des projections mentales comme la fameuse Grande Ourse. Entre astronomie et astrologie, la séparation n'était pas nette et un savant comme Ptolémée pose une double interrogation, scientifique certes mais aussi interprétative avec de nombreuses explications. À l'époque, les phénomènes célestes ressortent donc de trois domaines : l'astrophysique (calculs de l'écliptique, tables des éclipses, météores), la mythologie (dans les étoiles sont inscrits de nombreux récits) et l'astrologie (prévision des saisons et des destinées humaines).

L'Encyclopédie du Ciel est un livre à base de textes souvent peu connus et dans lesquels la poésie n'est pas contradictoire avec la science. Ils décrivent un savoir en train de se mettre en place et se perpétuant jusqu'au Moyen-Age. Ainsi les « Phénomènès » d'Aratos (IIIe siècle avant J.-C.) sont le plus grand ouvrage d'astronomie avant Ptolémée et elles ont suscité une quantité de commentaires. De même pour Méton (Ve siècle avant J-Ch.) qui établit une prédiction pour chaque jour de l'année. Le premier catalogue de constellations se trouve chez Hipparque (-190 à -120 avant J-C.) mais PTOLÉMÉE (90-168) en recense 48 dont il donne pour chacune l'histoire. Pour la Lyre, il cite les 9 mythes qui lui sont rattachés. Les manuscrits médiévaux sont nombreux mais sans grand souci de précision, ainsi pour la Grande et la Petite Ourse même si l'image aide à la représentation. Grégoire de Tours (538-594), lui, veut christianiser le ciel en changeant le nom de la vingtaine de constellations qu'il utilise pour rythmer les prières du mois. Mais sans succès. Dans les œuvres similaires de Julius Africanus et de Fulgence, d'Hygin et de Nonnos de Panopolis, on retrouve toujours cette ambivalence parfois déconcertante entre astronomie et astrologie.

En conclusion, le conférencier pose la question : à quoi sert cette Encyclopédie ? Il emprunte la réponse à Aristote : "L'intérêt de la culture, c'est que cela ne sert à rien, mais c'est précisément pour cela que c'est essentiel".

RÉSUMÉ

Le propos du conférencier est de présenter l'Encyclopédie du ciel (éd. Robert Laffont, coll. "Bouquins") dont il a dirigé la publication. Cet ouvrage met en lumière ce que le Ciel pouvait représenter pour les Grecs et leurs successeurs, sur les quatorze siècles allant d'Hésiode à Isidore de Séville (mort en 636).
À ces époques, les phénomènes célestes étaient pris en compte par trois domaines : l'astrophysique (calculs de l'écliptique, tables des éclipses, météores), la mythologie (nombreux récits inscrits dans les étoiles) et l'astrologie (prévision des saisons et des destinées humaines).
Les Phénomènes d'Aratos de Soles (-IIIe siècle) sont le plus grand ouvrage d'astronomie avant Ptolémée et ont suscité une quantité de commentaires. Méton d'Athènes (-Ve siècle) établit une prédiction pour chaque jour de l'année. Le premier catalogue de constellations se trouve chez Hipparque (-190 à -120) mais Ptolémée (90-168) en recense 48 dont il donne pour chacune l'histoire (Grégoire de Tours a voulu, sans succès, christianiser le ciel en changeant le nom de la vingtaine de constellations qu'il utilise pour rythmer les prières du mois).
Dans les œuvres de Julius Africanus et de Fulgence, d'Hygin et de Nonnos de Panopolis, on retrouve toujours cette ambivalence parfois déconcertante entre astronomie et astrologie.



Mardi 15 novembre 2016
Alexandre le Grand
par Pascal CHARVET, agrégé de Lettres classiques et ancien inspecteur général

COMPTE RENDU

Pascal Charvet évoque la construction d'un héros mythique, Alexandre le Grand, à la fois conquérant et philosophe soldat, disciple d'Aristote, à la fois admiré et critiqué ("le despote assoiffé de sang"). Le monde n'est plus le même après Alexandre et en 13 ans les changements ont été profonds avec la création du monde hellénistique autour d'Alexandrie. Le mythe d'un souverain de nature quasi divine s'est étendu au loin puisqu'on le retrouve en Roumanie, en Iran et jusqu'en Malaisie par exemple à travers les traces des sabots de son cheval dans la montagne. Il alimente le besoin de rêve des communautés humaines et l'expédition de Bonaparte en Egypte avec sa cohorte de savants se fonde aussi sur une répétition de l'aventure d'Alexandre en ce pays.

C'est Alexandre lui-même qui conçoit sa propre ascension vers la divinité en référence avec les héros de la guerre de Troie. Il incarne en deuxième génération l'héritage sacré de l'Iliade et d'Achille. Et le conférencier pense que l'épisode de l'oasis de Siwa présenté comme une recherche de divinité est une erreur d'interprétation car, possédant la puissance, il est déjà en ces lieux considéré comme le pharaon. Le vol de sa dépouille par les Lagides et l'inhumation à Alexandrie consacrent la succession égyptienne du conquérant.

L'expédition vers l'Inde, "le bord du monde", fait partie de la construction du mythe en nourrissant son imaginaire aux dimensions du monde. Mais Alexandre doit renoncer à pousser au-delà du Gange à cause des résistances locales et surtout de la mutinerie de ses troupes. Il se retire alors trois jours sous sa tente comme Achille après la mort de Patrocle et laisse comme souvenir de son passage une mangeoire, un mors et des armes gigantesques, comme si c'était l'œuvre des dieux, associés à l'inscription: "Ici s'est arrêté Alexandre".

Il a donc organisé son immortalité dans un espace où la culture grecque a reçu un statut supérieur mais sans détruire les autres cultures. Ainsi, l'Egypte a connu une double culture sous les Lagides et en Phénicie, partagée entre la Grande Syrie des Séleucides et l'Egypte, le cosmopolitisme a triomphé (création de nombreuses villes, choix de noms grecs par les personnes, participation aux concours grecs, nombreux philosophes et poètes comme Méléagre écrivant en grec). M. Charvet souligne fortement que cela n'a rien à voir avec la colonisation comme l'ont conçue et exercée les Anglais et les Français ces derniers siècles mais qu'il s'agit ici du goût des populations pour cette culture grecque aux valeurs élevées et aux ressources culturelles variées. Il évoque l'affirmation d'un humanisme méditerranéen et il en découle pour lui la nécessité pressante d'enseigner cette période de l'histoire. Cela fait partie de notre héritage, il faut en prendre conscience mais que constate t-on ? L'amputation actuelle de l'enseignement du grec et du latin ! Il déplore avec passion cette incompréhension au moment où les dieux jaloux et les croisades menacent ce que cette période nous a légué et pour terminer, il en appelle à Camus qui se sentait porteur de toute cette culture méditerranéenne.

RÉSUMÉ

Le conférencier analyse comment s'est faite la construction d'un héros mythique, Alexandre le Grand.
C'est Alexandre lui-même qui a conçu sa propre ascension vers la divinité en référence avec les héros de la guerre de Troie. Il incarne, en deuxième génération, l'héritage sacré de l'Iliade et d'Achille. Présenter l'épisode de l'oasis de Siwa comme une recherche de divinité est une erreur d'interprétation, car Alexandre était déjà, en ces lieux, considéré comme le pharaon ; et le vol de sa dépouille par les Lagides et l'inhumation à Alexandrie ont consacré la succession égyptienne du conquérant.
L'expédition vers l'Inde fait partie de la construction du mythe. Alexandre, ayant dû renoncer à pousser au-delà du Gange, a laissé comme souvenir de son passage une mangeoire, un mors et des armes gigantesques, comme si c'était l'œuvre des dieux, associés à l'inscription : « Ici s'est arrêté Alexandre ».
Alexandre a donc organisé son immortalité dans un espace où la culture grecque a reçu un statut supérieur, mais sans détruire les autres cultures. L'Égypte a connu une double culture sous les Lagides. En Phénicie, partagée entre la Grande Syrie des Séleucides et l'Égypte, le cosmopolitisme a triomphé. Cela n'avait rien à voir avec la colonisation telle que l'ont conçue et exercée les Anglais et les Français ces derniers siècles : les populations avaient un goût réel pour cette culture grecque aux valeurs élevées et aux ressources culturelles variées… qu'il est, aujourd'hui, nécessaire de défendre.



Jeudi 8 décembre 2016
Les chemins de la création
par Arthur NAUZYCIEL, directeur du Centre Dramatique National d'Orléans et Joseph NADJ, directeur du Centre Chorégraphique National d'Orléans

COMPTE RENDU

L’entretien a été mené par Catherine Malissard. L’amitié qu’elle cultive avec ces figures de la scène contemporaine, sa connaissance approfondie de leur œuvre a permis un échange ouvert et détendu. Une question sur l’enfance et les années d’adolescence nous a permis de comprendre leur parcours. Signe commun à ses interlocuteurs : un éveil précoce à la vie artistique, vécu comme un appel à se réaliser dans ce domaine.

Josef Nadj, Hongrois, natif de Kanidja, rappelle que, dès l’école primaire, il fut « enfant prodige », en matière de dessin. Puis ce fut l’université de Budapest encore sous tutelle communiste où il s’ennuie. « Il faut que je parte » sera l’un des leitmotivs de sa vie aventureuse. Bientôt son installation à Paris et sa rencontre heureuse avec le mime Marceau lui ouvrent la voie recherchée. Adepte de la lutte sportive dans son pays, il se consacre à la danse et crée des spectacles novateurs et puissants qui l’ont fait connaître dans le monde entier. Ses influences sont multiples. Attiré par la poésie, la culture orientale et la philosophie, Josef Nadj est un grand lecteur. De tous les textes dont il se nourrit, il crée sur scène des espaces métaphysiques habités par une musique choisie qui donne rythme à des ballets qui exigent des danseurs d’entrer en osmose avec son univers de chorégraphe. Il affirme se nourrir des différentes cultures du monde. Pourtant son travail artistique le montre profondément ancré dans le terreau de son pays natal, la Voïvodine qu’il ressuscite à travers des personnages et des espaces intimes qui l’ont frappé, il explique que chacune de ces spécificités de plasticien, de photographe, sculpteur, dessinateur et chorégraphe exige un engagement total d’où des investissements successifs. Nous en avons un récent exemple avec l’exposition d’une série de beaux Cyanotypes exposés au musée d’Orléans. "Je veux inventer" est l’une de ces phrases typiques de sa géniale personnalité.

Après 25 ans de résidence à Orléans, Josef Nadj évoque ses balades citadines de promeneur solitaire, son intérêt pour l’histoire locale, les cryptes des églises romanes, car il aime les espaces fermés et l’au-delà inconnu. Après ces années de pratique chorégraphique, Josef Nadj prépare un nouveau départ : il veut écrire et mettre en scène une pièce de théâtre sur l’impossibilité de rentrer chez soi. Il nous quitte, mais nous savons heureusement que nous pouvons le retrouver à Paris, confronté à de nouveaux défis artistiques, enrichi par cette expérience orléanaise.

Arthur Nauzyciel se prêta au jeu de l’interview avec l’aisance d’un comédien chevronné. Contrairement à ce que vécut J. Nadj, il se reconnaît pur produit de la démocratisation culturelle et rappelle son goût enfantin pour la manipulation des marionnettes. Il souligne surtout le rôle éducatif du théâtre à l’école, insiste sur sa rencontre avec Antoine Vitez, metteur en scène exigeant qui lui donna le goût des textes contemporains et le poussa sur scène. Devenu acteur, Il arpenta les plateaux de Chaillot, de La Cartoucherie, des Amandiers avant de se consacrer au CDN de notre ville. Il décline ses réflexions sur le processus de création qui l’a mené au travail de mise en scène. Lui non plus n’aime pas les frontières, se sent bien partout, car il s’enrichit humainement du mélange des nationalités et des techniques utilisées sur les scènes du monde. C’est pourquoi il choisit de faire entendre des auteurs étrangers dans leur langue originale. Choix qu’il revendique parce qu’il le voit comme une promesse d‘enrichissement personnel du spectateur. Le public fait de nombreux lycéens, est ainsi poussé à faire l’effort de comprendre l’autre au fil de son idiome national. Il justifie les sous-titres car cela doit interroger le spectateur ! Il voit dans cette démarche, une forme d’engagement, une mission d’intérêt public. Il fréquente beaucoup de metteurs en scène contemporains de toute nationalité, évoque les auteurs, qui l’ont inspiré tant français qu’étrangers : de Shakespeare à Molière, de Strinberg à Tchechov, Thomas Bernhard, récemment une pièce de Fassbinder qu’il a fait jouer en langue slovène. Monde sans frontière qui le mène tous azimuts. À la demande de Catherine touchant au souvenir qu’il gardera de son séjour orléanais, Nauzyciel répond d’emblée « les gens ». Il évoque les relations de sympathie avec son équipe, avec les cercles associatifs, dont le CERCIL et « Les Budé ». Il félicite le public orléanais qu‘il a conquis peu à peu, plein de curiosité, parfois choqué, mais fidèle aux rendez-vous sur les beaux plateaux de scène de la ville johannique. Celle-ci marquera une belle étape dans son parcours exemplaire de metteur en scène imaginatif qui le met aujourd’hui aux commandes du très convoité Théâtre National de Bretagne de Rennes.

Deux hommes, deux fortes personnalités, deux créateurs que nous avons eu le plaisir d’accompagner pendant des années. L’un, Josef Nadj met à jour un univers d’une surprenante beauté née de ses songes, l’autre, Arthur Nauzyciel, fidèle gardien du temple voué à la scène, nous aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

RÉSUMÉ

Josef Nadj et Arthur Nauziciel sont deux artistes implantés à Orléans depuis plusieurs années, mais en fin de contrat et tous deux en partance vers d'autres cieux. Le premier est plasticien, chorégraphe, directeur du Centre Chorégraphique National, le second est comédien et directeur du Centre Dramatique National. L'entretien a été mené adroitement par Catherine Malissard.
Josef Nadj, Hongrois, a fait ses études à l'Université de Budapest, puis s'est installé à Paris où sa rencontre avec le mime Marceau lui a ouvert la voie recherchée. Adepte de la lutte sportive dans son pays, il se consacre alors à la danse et crée des spectacles novateurs et puissants qui l'ont fait connaître dans le monde entier. A la fois plasticien, photographe, sculpteur, dessinateur, il est aussi un grand lecteur et son univers de chorégraphe est nourri des différentes cultures du monde.
Arthur Nauzyciel se reconnaît, lui, comme un pur produit de la démocratisation culturelle. Il souligne le rôle éducatif du théâtre à l'école, insiste sur sa rencontre avec Antoine Vitez, metteur en scène exigeant qui lui donna le goût des textes contemporains et le poussa sur scène. Devenu acteur, il arpenta les plateaux de Chaillot, de la Cartoucherie, des Amandiers avant de se consacrer au CDN d'Orléans. Lui non plus n'aime pas les frontières et s'enrichit du mélange des nationalités et des techniques utilisées sur les scènes du monde. C'est pourquoi il choisit de mettre en scène des pièces d'auteurs étrangers dans leur langue originale, avec utilisation de sous-titres.
Josef Nadj met au jour un univers d'une surprenante beauté née de ses songes. Arthur Nauzyciel, fidèle gardien du temple voué à la scène, nous aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons.



Mardi 10 janvier 2017
Des études gauloises aux maîtres arabes. Parcours d'un érudit anglo-normand du XIIe siècle, Adélard de Bath
par Émilia NDIAYE, maître de conférences en lanngue et littérature latines à l'Université d'Orléans et Christiane DUSSOURT , agrégée de Lettres classiques, chargée de cours de latin classique et médiéval.

COMPTE RENDU

É. Ndiaye et Ch. Dussourt ont traduit, pour l'ouvrage des Belles Lettres qui vient de paraître (Adelardus Bathoniensis), des textes d'Adélard de Bath.

Et nous sommes emportés sur les traces de celui que les Anglais considèrent comme le premier scientifique de leur histoire, en ces temps particuliers de la transition entre le premier et second Moyen-Age (XI-XIIe siècle). Des cartes montrent les itinéraires de ce moine bénédictin, né à Wells dans le Somerset vers 1080. Particulièrement attiré par les territoires dominés par les Normands (Normandie, Sicile, principauté d'Antioche), il séjourne aussi à Tours et à Laon, en Espagne, emprunte la via Francigena pour atteindre Rome, parvient à Constantinople, peut-être à Tarse et Jérusalem. Ses trajets sont parfois sujets à caution, mais il évoque le tremblement de terre de Mamistra, proche d'Antioche, avéré en novembre 1114. Il meurt après 1150. Il aura eu l'occasion de fréquenter les Arabes aussi bien à Tolède qui vient d'être reconquise par les chrétiens, qu'à Palerme, dans cette Sicile multiculturelle ou que dans les États latins issus des Croisades.

En effet, Adélard est un acteur privilégié de la redécouverte et de la grande translation des textes philosophiques et scientifiques grecs vers l'Occident par l'intermédiaire des Arabes, mais aussi de toute l'importance de la science arabe, moment important pour la pensée médiévale. Parmi ses traductions de l'arabe au latin, citons Les Eléments d'Euclide (capital pour la géométrie à l'époque), les Tables astronomiques d'Al-Khwarismi, les Abréviations à l'introduction à l'astrologie d'Abu Mas'har, le Centiloquium du Pseudo-Ptolémée et le Liber prestigiorum Thebidis.

Adélard a aussi écrit deux textes philosophiques importants qui font l'objet de cette édition, le De eodem et diverso (Du même et du différent) et les Questiones naturales. Les conférencières les replacent dans le courant de l'époque, celui de la connaissance nouvelle d'Avicenne à travers du Canon enseigné à la Schola medica Salernitana, d'Averroes, commentateur d'Aristote, de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny qui fait traduire le Coran en 1142. De eodem et diverso, adressé à son neveu, relate une vision nocturne de deux figures féminines qui discutent entre elles, Philocosmie, symbolisant l'amour du monde et Philosophie, celui de la sagesse. Chacune de ces allégories est accompagnée de suivantes, cinq pour Philocosmie (Richesse, Plaisirs, Honneurs, Puissance, Renommée), sept pour Philosophie (les sept Arts libéraux, enseignés dans les écoles de haut niveau et dans les monastères et dont elle fait l'éloge). Dans la controverse, alors que Philocosmie reproche aux philosophes de n'être jamais d'accord, Philosophie triomphe en montrant qu'Aristote et Platon se complètent, sont complémentaires. Se prépare là la synthèse chrétienne (la scolastique) du XIIIe siècle qui vise à concilier l'apport de la philosophie grecque notamment aristotélicienne avec la théologie chrétienne des Pères de l’Église et qui sera enseignée dans les Universités du XIIIe siècle.

Quant aux Questiones naturales, elles prennent la forme d'un dialogue entre Adélard et son neveu. Celui-ci pose les questions sur les plantes, les animaux, la nature de l'homme, la terre, les astres et Adélard apporte les réponses, puisées chez les « maîtres arabes »et non plus chez les autorités des "Studia Gallica". Certaines réponses nous surprennent et nous font sourire comme celle-ci donnée à titre d'exemple par les conférencières : Pourquoi l'homme marche-t-il debout ? Parce que cela éloigne l'âme de la fange ! Et ce qui est nouveau, c'est qu'Adélard, affirmant une démarche moderne, s'en tient à une philosophie naturelle, ne faisant pas appel à la révélation divine, les références à la Bible étant presque inexistantes. Le caractère autonome des lois de la nature y est fortement affirmé dans le cadre d'un Univers créé par un Dieu bon. De même, il fait appel à la raison pour démêler le vrai du faux.

En complément, est donné le Ut testatur Ergaphalau, (comme l'atteste Ergaphalau) savoureux et étonnant, d'un auteur anonyme, qui présente le panorama des savoirs de l'époque et notamment la théorie des humeurs (sang, flegme, bile jaune et bile noire) et des quatre éléments (air, feu, eau, terre). Tout en exalhant la fraîcheur des commencements, cet ouvrage permet de préciser dans quel contexte se situe la démarche intellectuelle d'Adélard.

Merci à Mmes Ndiaye et Dussourt, qui ont mis ces textes à la disposition du public et nous ont appris ainsi toute l'importance de ce moine anglo-saxon au début du XIIe siècle dans l'enrichissement de la culture occidentale par la science arabe et par l'accès à la philosophie grecque retraduite de l'arabe. Séduit par le rôle de la raison dans ce nouveau savoir, Adélard pourrait avoir comme devise "Ce que j'ai appris en arabe, je vais l'écrire en latin".

RÉSUMÉ

Nos deux conférencières, qui ont traduit des textes d'Adélard de Bath (Adelardus Bathoniensis) pour les éditions des Belles-Lettres, ont montré toute l'importance de ce moine anglo-saxon du début du XIIe siècle dans l'enrichissement de la culture occidentale par la science arabe et par l'accès à la philosophie grecque retraduite de l'arabe.
Dans son De eodem et diverso Adélard montre qu'Aristote et Platon sont complémentaires, préparant la synthèse chrétienne (la scolastique) du XIIIe siècle, qui vise à concilier l'apport de la philosophie grecque, notamment aristotélicienne, avec la théologie chrétienne des Pères de l'Église et qui sera enseignée dans les Universités du XIIIe siècle.
Dans ses Questiones naturales, à propos des plantes, des animaux, de la nature de l'homme, de la terre, des astres, Adélard apporte des réponses puisées chez les "maîtres arabes" et non plus chez les autorités des Studia Gallica. Il s'en tient à une philosophie naturelle, ne faisant pas appel à la révélation divine. Le caractère autonome des lois de la nature y est fortement affirmé dans le cadre d'un Univers créé par un Dieu bon.
Dans l'édition des Belles-Lettres, en complément des textes d'Alélard est donné le Ut testatur Ergaphalau, d'un auteur anonyme, qui présente le panorama des savoirs de l'époque et notamment la théorie des humeurs (sang, flegme, bile jaune et bile noire) et des quatre éléments (air, feu, eau, terre). Cet ouvrage permet de préciser dans quel contexte se situe la démarche intellectuelle d'Adélard.



Jeudi 2 février 2017
Les Métamorphoses d'Ovide ou la fabrique des images
par Isabel DEJARDIN, agrégée de Lettres classiques, docteur en littérature comparée, professeur en classes préparatoires au lycée Pothier d'Orléans.

COMPRE RENDU

Notre conférencière explora au cours d'un savant exposé la "fabrique des images" que représente l'œuvre d'Ovide, considérée comme une bible, celle du génie du paganisme, source vivante de la culture européenne. Cette conférence eut lieu la veille de la représentation théâtrale d'une œuvre de Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été, inspirée de l'œuvre ovidienne.

Ovide naquit en 43 av. J.-C. à Sulmona et vécut à Rome comme magistrat sous le règne d'Auguste. Épris des textes antiques, , poète remarqué, il écrivit une œuvre importante couronnée de succès avant de déplaire à l’empereur qui l’exila aux confins de l’Empire romain sur les bords de la mer noire où il mourut inconsolé en l’an 17 apr. J.-C. Les Tristes et Les Pontiques portent le témoignage de sa survie hors du pays natal.

Ovide, tel un sphinx littéraire, fascine. Certains Romains parmi ses contemporains critiquaient sa licence poétique mais d’autres tel Sénèque notait son ravissement à la lecture des Métamorphoses. Le philosophe y voyait une représentation de sympathie universelle dans l’intrication du règne humain se mêlant intimement au végétal et à l’animal. La mise en lumière de ce texte emblématique fut enrichie de représentations imagées qui jalonnèrent l’exposé. Ovide nous apparut tel un magicien des lettres qui a su transformer le monde connu en "terra incognita" fascinante. C’est ainsi qu’il plaît toujours au lecteur en quête d’étrangeté, celle d’un univers poétique peuplé de figures mythiques. Chaque époque voulut interpréter cet auteur imaginatif qui donne matière à penser, rêver, philosopher.

Ovide, auteur curieux des mythologies venues d’Orient et de Grèce s’en inspira pour écrire l’ouvrage des Métamorphoses créant un univers fantasmé qu’il décline en poèmes épiques ou didactiques inspirés de textes anciens de la plus haute antiquité portant sur l’origine du monde. Cet opus contient 15 livres répartis en quatre moments dont le dernier raconte l’histoire romaine doublant ainsi le parcours de Tite-Live, son contemporain.

Ses Métamorphoses font preuve d’une grande profondeur de pensée. À noter d’abord l’insolence de l’auteur face au pouvoir établi avant d’aborder l’étude de cette œuvre ancrée dans notre univers mental. Elle se prête à de multiples lectures que chaque époque récupère à sa façon car elle nous offre plusieurs degrés de signification.

L’un d’entre eux nous mène à l’interrogation métaphysique car ce texte concerne l’essence de l’être humain. Par exemple, Ovide raconte histoire d’Hermaphrodite, l’androgyne masculin-féminin qui fut bisexué avant d’être coupé en deux. Ce faisant, il poursuit la réflexion de Platon et fait écho aux interrogations de notre modernité. On y décèle aussi un degré anagogique : certains poèmes visent à l’élévation de l’âme car ils contiennent des vérités secrètes. Le châtiment vient du « divin », d’une transgression à l’ordre transcendantal : ainsi Actéon est changé en cerf par la déesse Diane qui le punit d’avoir osé la contempler nue dans son bain. Un troisième degré d’allégorie apparaît clairement car toutes les passions humaines y sont représentées sous formes d’images, de métaphores, de comparaisons ouvrant sur un univers coloré, fourmillant d’êtres vivants sous plusieurs apparences. Interrogation esthétique : le Beau peut-il être monstrueux ? car l’homme et la bête forment une même entité.

Les humains sont des mutants ornés d’attributs animaux et végétaux ou d’un mixte des deux. Par exemple, les amants Pyrame et Thisbé sont séparés par un mur qui marque l’opposition qui leur est faite de se rencontrer. Mais ils ont pris l’habitude de se retrouver sous l’ombrage d’un mûrier blanc. Ils mourront tragiquement à cause de cet amour que l’auteur des mythes désavoue de la manière suivante : une lionne blessée tache de rouge sang le voile que Thisbé laisse tomber en fuyant le fauve terrorisant. Pyrame trouve le voile, croit morte sa bien-aimée et se suicide. Thisbé à la vue du cadavre de son amant se tue de désespoir, après avoir prié la divinité de teinter de rouge, le mûrier blanc témoin de leur union. Sensible à la prière de Thisbé, celle-ci permettra la fusion de leur couple en un mûrier aux fruits rouges couleur sang, symbole de l’amour qui perdure. L’humain ne s’élève pas au-dessus du végétal, il est hors de toute transcendance.

Au Moyen-Âge le livre des Métamorphoses ressurgit. Autour du XIIe siècle l’Europe découvrait Averroes ainsi que la littérature courtoise chez Froissart admirateur d’Ovide. L’époque médiévale symbolisait le monde qu’Ovide transforme, sous forme d’un œuf partagé en deux = ovum dividens . Des manuscrits du XVe siècle montrent l’intérêt pour cette œuvre grâce aux illustrations de certains poèmes ovidiens dont le suicide de Pyrame. Les entrelacs du tympan de la Chartreuse de Champmol représentent les mêmes personnages dans la finitude de leur amour terrestre.

Quant à la Renaissance européenne, elle montre une grande sensibilité aux monde des Métamorphoses car celles-ci dévoilent les fluctuations de l’être humain et forcent au questionnement : Où est la place de l’homme dans le monde ? La peinture et la sculpture de cette époque fourmillent d’êtres hybrides tels les anges, les putti, figures de la volupté et des mutations constantes de nos destinées dont se nourrira l’âge baroque. Ce courant artistique s’empare de ce qui bouge. La métamorphose a opéré créant une mélancolie fondamentale : personne ne retrouve jamais sa forme initiale. Tout être est multiple et change d’état. Exemple notoire : Niobé, reine orgueilleuse des sept enfants qu’elle avait eus d’Amphion se moqua de la déesse Leto qui n’avait mis au monde que des jumeaux. La divinité se vengea alors en se servant de ses rejetons qui assassinèrent ceux de Niobé. Zeus changea cette mère horrifiée en un rocher qu’il plaça sur le mont Sisyphe d’où coulent ses larmes profuses comme celles d’une source. Pas de transcendance mais une mutation d’état. Le vivant se pétrifie.

La Renaissance italienne, à travers ses savants humanistes, créa le courant d’un néo-platonisme qui recherchait la voix des Anciens. Les ouvrages de Marsile Ficin traitent ainsi de la métempsychose, soit le passage d’un corps à l’autre. En Angleterre, Shakespeare, au travers de son théâtre montre sa connaissance intime du poète latin. Le drame de Romeo et Juliette s’inspire de la légende de Pyrame et Thisbé. Puis Ovide s’efface au fil des ans bien que, au XIX siècle, le philologue Ernest Renan, parle d’Ovide comme magister amoris ou maître des amours.

La deuxième moitié du XXe siècle verra l’œuvre d’Ovide sortir de l’oubli. Le divin n’existant plus, les nouveaux exégètes de son œuvre partent du principe que "Ovide raisonne l’impossible". Ils s’intéressent aux œuvres antiques comme celle de Pythagore, à travers l’influence qu’il exerça sur Ovide. Le savant grec croyait à la transmigration des âmes soit au transformisme que le poète latin célèbre dans les Métamorphoses. Maurice Blanchot écrit La Bête de Lascaux démontrant que l’image donne voix à l’absence. Quant à Roberto Calasso, écrivain italien, il fait revivre aujourd’hui les légendes d’Ovide qui nourrissent les mises en scène des spectacles tirés des Métamorphoses.

À travers l’analyse approfondie que notre conférencière a faite du monde ovidien, nous avons saisi que le poète latin réfutait la puissance du discours et toute rhétorique. Il a confié ses croyances à ses personnages polymorphes. Les humains dotés d’attributs animaux sont ses avatars qu’il fait vivre pour mieux nous donner sa propre vision du monde. Je gage que beaucoup d’entre nous vont se plonger dans son univers pour revêtir les formes mouvantes que saura créer notre imagination vagabonde.

RÉSUMÉ

Sénèque avait su voir la richesse des Métamorphoses d'Ovide, qu'il qualifie de poetarum ingeniosissimus. Après lui, chaque époque a fait son miel de cette œuvre à la richesse inépuisable parce qu'elle offre plusieurs degrés de signification : signification métaphysique (avec, par exemple, le mythe d'Hermaphrodite), anagogique (l'histoire d'Actéon), allégorique souvent, toutes les passions humaines y étant représentées sous formes d'images, de métaphores, de comparaisons ouvrant sur un univers fourmillant d'êtres vivants sous plusieurs apparences.
Le Moyen-Âge a traduit en images certains des poèmes d'Ovide et a voulu voir dans son nom le mot "œuf" (Ovidius quasi ovum dividens) lequel évoque, par ses couches successives, les parties de l'univers, le firmament, l'air, l'eau et la terre.
La Renaissance européenne a montré une grande sensibilité aux monde des Métamorphoses, dans la mesure où celles-ci dévoilent les fluctuations de l'être humain et forcent au questionnement : où est la place de l'homme dans le monde ? La peinture et la sculpture de cette époque fourmillent d'êtres hybrides, figures des mutations constantes de nos destinées dont se nourrira l'âge baroque.
Le XXe siècle retrouvera dans Ovide les thèmes pythagoriciens comme la transmigration des âmes ou le transformisme. Et Roberto Calasso, dans Le nozze di Cadmo e Armonia, a repris tout le corpus des mythologies fondatrices, de ces choses qui, selon le mot de Flavius Sallustius au IVe siècle, "n'eurent jamais lieu mais qui sont toujours".



Jeudi 9 février 2017
Travailler, est-ce un supplice ?
par Françoise MICHAUD-FRÉJAVILLE

COMPTE RENDU

Le mot travail est fort souvent assimilé au terme du bas-latin tripalium, qui désignait un appareil de torture formé de trois pieux (trois pals, tri-palia). Certes, un rapport existe : cet assemblage servait à attacher les bêtes, et même les personnes condamnées par leur maître ou par la justice (esclaves et non Romains). L'association avec pal, pilori, et même crux (croix), s'est alors constituée comme désignation d'un moyen de supplice, le dernier terme (crux) ayant eu la plus haute fréquence jusqu'au IVe siècle : à cause de la crucifixion du Christ, on n'attribua plus ensuite un sens infamant à l'instrument qui avait torturé un dieu et ses martyrs. De toute façon, le cheminement sémantique de travail se révèle bien plus complexe, multiple et inattendu que cette origine censée être première ; les linguistes et les étymologistes ne l'ont d'ailleurs jamais attestée.

Un sens initialement lié au monde rural.
Le latin Varron (116-27 A.C.) utilise tripalium pour décrire les trois piliers de bois qui soutenaient les vignes grimpantes (façon italienne de faire monter les vrilles depuis l'Antiquité). L'apparition du mot travail est sans doute liée au monde des chevaux, alors précieux allié de l'homme aux champs. Le trabs (le b se sonorisera naturellement en trav-) désignait, toujours selon des textes latins, le dispositif dans lequel on bloquait les bêtes que l'on souhaitait soigner, ou opérer. Au Moyen Âge, il servit aux forgerons et aux maréchaux-ferrants, non plus pour l'hippiatrie, mais afin de ferrer les animaux solidement encastrés entre les trabes.
La récolte antique des grains développa ensuite une pratique qui se maintint jusque dans les années 1960, en des contrées rurales peu motorisées ! Lorsque le blé (ou toute autre céréale) était moissonné, il fallait le décortiquer, le sortir de sa gaine. Pour cela, on le disposait sur des aires en plein air et le dépiquage commençait : on traînait par-dessus un tribulum, genre de traîneau constitué de planches (trabes) en plateau, sous lesquelles étaient incrustés des silex et du quartz qui débarrassaient les grains de leur enveloppe. Le "véhicule" était attaché à une bête (mule, cheval) qui tournait sur l'aire jusqu'à ce que le frottement ait parfaitement foulé la récolte. L'étymologie confirme l'opération du tribulum : tribô en grec, tribo, trivi, tritum en latin signifient broyer, triturer.

Sens apparus par extension.
On conçoit aisément que le meneur de tribulum, sur son traîneau tournant indéfiniment sur une aire, se trouvait fort secoué : l'opération représentait un vrai travail physique ! C'est peut-être en lien avec ce remuement en tous sens, et sans ménagement, que provient le mot anglais travel : il apparaît chez les Normands francisés du XIe-XIIe siècles, pour désigner les voyages en mer entre les côtes anglaises et françaises, quand la houle et le tangage n'épargnaient guère les voyageurs (travelers).
Dans un tout autre domaine, le travail au sens d'efforts lors d'un accouchement, violent et éprouvant aussi, peut se concevoir comme un tripalium, ou un tribulum… Or il n'en est rien. Pour le chercheur Jacques Pons, dans la tradition ibérique, une parturiente – femme en travail – était étendue sur une couche, terme qui désignait non pas un lit mais un épais molleton absorbant. La langue espagnole nommant trabo un chiffon, la femme en couches se tenait donc simplement sur des traballa, accumulation de tissus. Le chemin vers trabajo, travail, n'est alors pas loin. On peut rester perplexe devant un vocabulaire longtemps si pauvre dans notre langue (jusqu'à notre Renaissance) qu'il désigna du seul mot de travail des termes aussi distincts en latin que labor, opus, officium, ars, se occupare…

Évolutions sociologiques.
Jacques Duby et Georges Dumézil ont dégagé la tri-fonctionnalité des sociétés anciennes : ceux qui labourent (et nourrissent la communauté), ceux qui prient (et préservent la religion), ceux qui combattent (et protègent les hommes). Répartition normale, agréée, jusqu'à ce que certains écrivains médiévaux, Albert de Laon et Gilbert de Cambrai, s'élèvent, sans avoir gain de cause, contre le sort des serfs réduits à l'état de bêtes, accablés de peine, face aux oisifs des autres castes.
Les développements socio-économiques ont entraîné ensuite une dénomination variée selon les différentes activités. L'ouvrier fut d'abord l'auteur d'une œuvre (terme issu du latin opera, qui a bien évolué depuis !) ; le manouvrier en passant des champs à l'usine devint le manœuvre. Le labeur étant réservé à des tâches pénibles, le terme laboureur (issu du latin labor) fut remplacé par paysan, puis agriculteur. Enfin, un travailleur entouré d'employés s'est mué en entrepreneur. Après 1850, lors de l'industrialisation triomphante, la condition ouvrière a rendu compréhensible l'association reparue entre un travail et un supplice. Au point qu'aujourd'hui encore, des pseudo-historiens, tout simplement journalistes, rattachent encore l'origine du terme travail au tripalium antique.

Une extension récente et inattendue.
Il s'avère que depuis une ou deux décennies, un travail peut désigner, aux confins de ses pénibles débuts, une activité humaine recouvrant les notions de générosité, solidarité, partage, engagement, don, plaisir ou création… Ainsi, en marge du travail stable, salarié, peut se développer une occupation périphérique qui semble bien en voie de reconnaissance.

RÉSUMÉ

Le mot travail est très souvent assimilé au terme bas-latin tripalium, désignant un appareil formé de trois pieux (trois pals, tri-palia) qui servait à attacher les bêtes, voire des esclaves condamnés par leur maître. Cette origine sémantique n'est pas attestée par les linguistes et se révèle plus complexe.
Un tripalium formé de trois piquets de bois soutenait les vignes grimpantes. Pour soigner les chevaux, on les bloquait dans un dispositif formé de forts éléments de bois, trabes, lequel servit aux forgerons médiévaux pour le ferrage des bêtes. Enfin, on usa du tribulum (du grec τρ?βω, du latin terere, trivi, tritum "broyer, triturer") pour décortiquer le blé étendu sur une aire. Une mule ou un cheval tirait ce traîneau formé de planches (trabes) en plateau, sous lesquelles quartz et silex incrustés débarrassaient le grain de sa gaine ; et cette opération devait secouer fortement le meneur.
Peu à peu le seul mot travail a condensé les vocables originaux de tâches distinctes (labor, opus, officium, ars, se occupare). Mais des termes ont différencié ensuite l'ouvrier (d'abord auteur d'une opera), le manouvrier des champs nommé manœuvre en usine, le laboureur – auteur de labores pénibles – remplacé par paysan et agriculteur. Le travailleur aidé d'employés devint entrepreneur.
Depuis 1850, la condition ouvrière victime de l'industrialisation triomphante justifie le retour vivace d'une assimilation entre travail et tripalium au sens de supplice.



Mardi 7 mars 2017
Mais où sont passés les indo-européens ?
par Jean-Paul DEMOULE et Gabriel BERGOUNIOUX

COMPTE RENDU

À cette question intrigante qui semble ouvrir les pistes d'un roman policier, Jean-Paul Demoule a bien voulu répondre en remettant en cause nos quasi-certitudes et en ouvrant de nouveau très largement le champ des réponses possibles.

En effet, J.P. Demoule propose d'autres théories que celle d'un peuple unique originel, diffusant jusqu'à l'ouest de l'Europe sa civilisation et sa langue.

Schleicher le premier avait proposé un arbre généalogique des langues, s'appuyant sur des racines de mots et un matériel archéologique communs. On accrédita tout d'abord la théorie d'une civilisation venue de l'Inde et de la Bactriane. Puis celle d'un peuple guerrier venu des steppes asiatiques. Enfin, celle d'un peuple scandinave et dominateur – ce qui servit largement les inspirateurs du nazisme, qui firent d'une recherche linguistique balbutiante un enjeu politique et idéologique.

La théorie steppique l'emporta longtemps. Des populations nomades, pacifiques, agricoles et matriarcales auraient été mises à mal au néolithique par des barbares patriarcaux exaltant la guerre de l'Inde à l'Atlantique. Or l'archéologie réfute cette théorie, en l'absence de preuves matérielles de son existence, suggérant au contraire que la civilisation de l'Indus se serait effondrée d'elle-même.

Celle d'un peuple du Moyen-Orient, constitué d'éleveurs et d'agriculteurs et migrant du Xe au VIe siècle en Europe et en Inde, diffusant sa langue au fur et à mesure, n'est pas plus satisfaisante : comment expliquer en effet l'existence des autres langues européennes qui n'appartiennent pas à cette famille ?

Pour démontrer l'existence des Indo-Européens, il faudrait prouver qu'il y a bien eu diffusion d'une langue commune par un peuple originel commun, et qu'il s'agit d'un phénomène indo-européen. Or le matériel archéologique nécessaire à cette démonstration n'existe pas. Par ailleurs, de nombreux exemples prouvent qu'il n'y a pas toujours coïncidence entre une domination géographique ou étatique, et une présence linguistique.

Dès lors qu'on ne peut s'appuyer sur la langue, peut-on avoir recours à la mythologie ?

L'organisation des mythologies romaine, indienne et grecque proposée par G. Dumézil en structure trifonctionnelle (souveraineté / guerre/ travail) ne permet pas non plus la coïncidence entre les populations locutrices de l'indo-européen et cette structure, qu'on trouve par contre au Japon ! Il ne faut pas non plus oublier qu'il a existé une masse des mythologies inconnues, effacées ou oubliées à cause des diverses conquêtes.

Actuellement, on tente de retrouver une mythologie mondiale qui serait celle de l'homo sapiens et qui se serait diffusée progressivement au cours des millénaires. Cependant, à l'époque où les langues indo-européennes se différencient, on voit néanmoins circuler en Europe des objets de prestige qui peuvent étayer la théorie selon laquelle les myhtologies aussi ont circulé, de façon centripète – et pas exclusivement centrifuge comme dans les trois théories classiques.

Puisque l'archéologie, la mythologie et même la génétique n'apportent pas de réponse définitive, il faut se rendre à cette évidence que les langues qui se ressemblent sont celles qui sont géographiquement proches, mais qu'elles ont très peu de racines communes. Le XIXe s. s'est ingénié à reconstruire ces racines pour servir des thèses idéologiques européennes propres à justifier l'état-nation et la colonisation.

Aujourd'hui les chercheurs ont abandonné le modèle arborescent centrifuge. J.P. Demoule propose à la place de s'orienter vers des modèles plus complexes, horizontaux et pluridisciplinaires, ceux de vagues concentriques qui s'entrecroisent en réseaux multiples, formant des sortes de toiles d'araignées, avec plusieurs points répartis dans l'espace et le temps, et des flèches qui vont des uns vers les autres dans un mouvement centripète.

L'entretien qui suivit l'exposé, entre G. Bergounioux et J.P. Demoule, permit de rappeler que l'intérêt pour les Indo-Européens était né du travail des linguistes, et qu'en l'absence de l'arbre généalogique vertical bien connu, il fallait s'orienter vers d'autres hypothèses étayées par la linguistique comparée. Si la théorie d'un peuple et d'une langue originels pose sans doute mal le problème de l'origine des langues, on pourrait retrouver les Indo-Européens d'une autre façon, dans l'étude de pacifiques échanges commerciaux et religieux, les métissages de proximité, les relations de voisinage géographique, les migrations, dans un espace-temps considérable, bien loin des théories classiques des invasions guerrières et dominatrices.

RÉSUMÉ

À cette question nos conférenciers ont tenté de répondre en remettant en cause nos quasi certitudes. J.-P. Demoule, en effet, réfute la théorie d'un peuple unique, originel, diffusant jusqu'à l'ouest de l'Europe sa civilisation et sa langue. Sans guère de preuves, on a imaginé une civilisation venue de l'Inde et de la Bactriane, puis celle d'un peuple guerrier venu des steppes asiatiques, puis celle d'un peuple scandinave et dominateur ou celle d'un peuple du Moyen-Orient migrant du Xe au VIe siècle en Europe et en Inde et diffusant sa langue au fur et à mesure.
En fait, ni l'archéologie, ni la mythologie, ni même la génétique n'apportent de réponse définitive. Il faut donc se rendre à cette évidence que les langues qui se ressemblent sont celles qui sont géographiquement proches, mais qu'elles ont très peu de racines communes. C'est le XIXe siècle qui s'est ingénié à reconstruire ces racines pour servir des thèses idéologiques européennes propres à justifier l'état-nation et la colonisation.
Aujourd'hui les chercheurs ont abandonné le modèle arborescent centrifuge. J.-P. Demoule propose, à la place, de s'orienter vers des modèles plus complexes, horizontaux et pluridisciplinaires, ceux de vagues concentriques qui s'entrecroisent en réseaux multiples, formant des sortes de toiles d'araignées, avec plusieurs points répartis dans l'espace et le temps, et des flèches qui vont des uns vers les autres dans un mouvement centripète.
G. Bergounioux rappelle, lui, que l'intérêt pour les Indo-Européens est né du travail des linguistes. Si la théorie d'un peuple et d'une langue originels pose sans doute mal le problème de l'origine des langues, on pourrait retrouver les Indo-Européens d'une autre façon, dans l'étude de pacifiques échanges commerciaux et religieux, les métissages de proximité, les relations de voisinage, les migrations, dans un espace-temps considérable, bien loin des théories classiques des invasions guerrières et dominatrices.



Mardi 25 avril 2017
La bibliothèque humaniste de Sélestat
par Gabriel BRAUENER, historien, archiviste et directeur des Affaires culturelles de la région alsacienne.

COMPTE RENDU

Sélestat, ville idéalement située au centre de l’Alsace, contient une bibliothèque humaniste inscrite au registre de la Mémoire du monde depuis 2011.

Cette bibliothèque est au cœur de l’humanisme rhénan des XVe et XVe siècles. Pendant un siècle , elle a joué un rôle primordial liée à la présence de l’école latine et à son rayonnement. Un prieuré bénédictin fut d’abord fondé à Sélestat en 1094.

Mais il faut attendre le XVe siècle et l’activité du moine Beatus Rhenanus pour en faire un foyer intellectuel. C’est ce moine qui sut constituer une bibliothèque remarquable grâce à sa curiosité et aux legs des communautés monastiques riches en ouvrages antiques. Beatus Rhenanus, pédagogue et savant philologue sut attirer à lui des savants européens et favoriser ainsi le travail des grands imprimeurs, dont les Estienne parisiens. Il se lia d’amitié avec Erasme et reçut nombre d’érudits européens intéressés par celui qui fut nourri à l’humanisme chrétien venu d’Italie. Loin des idées propagées par la la Réforme luthérienne , la ville de Sélestat resta en effet catholique, d’où un progressif déclin de la cité à partir du XVIe siècle. C’est alors la ville de Strasbourg, convertie aux idées réformistes qui prend son essor dans le champ intellectuel. Beatus meurt en 1547 et lègue à sa ville natale un fonds de 2 300 ouvrages.

La bibliothèque de Sélestat compte aujourd’hui 460 manuscrits, dont des incunables. Citons quelques joyaux : le Lectionnaire mérovingien en latin du VIIe siècle, le Livre des Miracles de Sainte-Foy, la Bible de la Sorbonne, le Cahier d’écolier de Beatus, un Éloge de Sélestat par Érasme. C’est dans cette bibliothèque qu’on peut voir l’original de l’Imitation de Jésus-Christ, ouvrage de Thomas A. Kempis écrit au début du XVe siècle, qui fut jusqu’au XXe siècle le livre le plus imprimé après la Bible.

Cette bibliothèque humaniste a quitté le lieu monastique pour trouver place dans la Halle aux grains de la ville, construite en 1843. Fermée pour une restructuration complète depuis 2014, elle doit rouvrir ses portes en 2018.

RÉSUMÉ

Sélestat conserve une "Bibliothèque humaniste" inscrite au registre de la Mémoire du monde depuis 2011. Elle a été constituée par plusieurs legs au cours des XVe et XVIe siècles, en particulier par celui de Beatus Rhenanus, un ancien élève de l'école latine qui, mort en 1547, légua à sa ville natale un fonds de 2300 ouvrages.
Ce Beatus Rhenanus, pédagogue et savant philologue, sut particulièrement favoriser le travail des grands imprimeurs, dont les Estienne. Il se lia d'amitié avec Érasme et reçut nombre d'érudits européens intéressés par cet homme nourri à l'humanisme chrétien venu d'Italie. En effet, loin des idées propagées par la Réforme luthérienne, la ville de Sélestat était restée catholique, d'où un progressif déclin de la cité à partir du XVIe siècle.
La bibliothèque de Sélestat compte aujourd'hui 460 manuscrits, dont des incunables, et quelques joyaux que le conférencier présente et commente.
Cette bibliothèque a quitté le lieu monastique pour trouver place dans la Halle aux grains de la ville, construite en 1843. Fermée pour travaux depuis 2014, en pleine restructuration, elle doit rouvrir ses portes en 2018.



Jeudi 4 mai 2017
Le génie du mensonge
par François NOUDELMANN, professeur de philosophie à l'Université Paris-VIII

COMPTE RENDU

Dans son ouvrage Le génie du mensonge François Noudelmann a voulu se faire le "décodeur" des contradictions que montrent certains philosophes dont l’œuvre et la vie ne coïncident pas. D’où l’idée que notre conférencier développe : l’écriture parle et dévoile la psyché de l’auteur.

Noudelmann pointe le paradoxe dont font preuve les créateurs de théories dans lesquelles le concept est asséné comme une vérité aveuglante. La lecture de son ouvrage nous révèle en effet que certains penseurs ont vécu en plein mensonge tant la vie qu’ils ont menée est loin de refléter leur philosophie. Mais ce déni peut donner une œuvre géniale quand il permet d’accoucher d’une œuvre forte. Il permet de révéler la vérité ontologique, présente sous le beau mensonge, cette sorte de « mentir-vrai » selon Aragon.

La vérité est donc relative ? pour y répondre, notre auteur étudie la distorsion entre les idées proclamées et la vie menée par les philosophes. Il ne cherche pas à porter un jugement moral sur ces philosophes qu’il admire mais il veut les comprendre et saisir la complexité de leur être. C’est pourquoi, Il s’intéresse à la psychologie de l’écrivain car elle interfère dans le discours théorique. Comment relire ces textes à la lumière d’un investissement psychique ? Freud, auquel notre conférencier se réfère souvent, démontre que du mensonge de ses patients, peut jaillir la vérité de leur être. Le psychanalyste viennois a souligné la jouissance narcissique des philosophes créateurs de concepts qui donnent sens à leur vie.

Pour Noudelmann, Jean-Jacques Rousseau est-une sorte de paradigme dans l’élaboration de son étude. On sait que ce philosophe a écrit L’Émile, traité célèbre sur l’éducation, sa nécessité et ses bienfaits et ce tandis qu’il confiait ses cinq enfants à l’Assistance publique. A-t-il écrit cet ouvrage inconscient du mensonge que représentait son système de valeurs par rapport à la vie qu’il menait en privé ? Était-il conscient de cette inconséquence ? Selon Noudelmann, l’auteur des Confessions fait un aveu volontaire en se présentant dans cet ouvrage comme éducateur et père d’un enfant "idéal" qu’il aime et qu’il instruit, car il se voit ainsi. Ce livre l’absolvant de l’abandon de sa progéniture ?

Tout homme est pétri de contradictions, nous le savons. Le ressenti de l’individu influence forcément ses écrits et les démonstrations éclairent les propos du conférencier.

Deleuze qui prône le nomadisme vit le plus casanièrement du monde, ne cachant pas sa "haine" du voyage. Sartre a réinventé la figure de l’intellectuel engagé alors qu’il est resté passif lors de la seconde guerre mondiale. Simone de Beauvoir incite à l’émancipation féminine dans son traité Le Deuxième Sexe, alors que sa correspondance avec Nelson Algren révèle la jouissance servile d’une femme amoureuse. Kierkegaard compose des textes religieux, fait l’éloge du mariage mais vit en célibataire libertin. Il assume franchement ses différents "je" ou pseudonymes à l’instar de l’écrivain Pessoa qui multiplie ses hétéronymes. Michel Foucault prône le courage de dire la vérité mais il refuse de nommer sa maladie et ment sciemment car il veut cacher, au monde, sa vie privée.

Noudelmann montre ainsi que, hors de tout jugement moral, le mensonge relève de la division et de la multiplicité du moi. Paradoxe qu’il faut chercher à comprendre et non à dénoncer. L’écriture parle et dévoile la psyché. Selon notre orateur qu’inspire l’art musical, le concept "frappe" comme une touche sur un clavier, il peut être un cri qui précède le raisonnement élaboré. L’écriture serait portée par un rythme qui révèle la personnalité du philosophe comme de tout écrivain. Chacun de nous parle selon l’image qu’il veut donner de soi, par crainte de révéler ses failles. Le mensonge est ordinaire à tous. Quant aux romanciers nous aimons qu’il soit à la source de leurs œuvres d’imagination. François Noudelmann a démontré clairement que ce déni se cache aussi sous la plume des philosophes. Il a voulu le décrypter, en faire le sujet d’un livre.

RÉSUMÉ

Le Génie du mensonge est le titre du dernier ouvrage de François Noudelmann, dans lequel il veut se faire le « décodeur » des contradictions que montrent certains philosophes dont l'œuvre et la vie ne coïncident pas. En effet certains penseurs ont vécu en plein mensonge et la vie qu'ils ont menée est loin de refléter leur philosophie. Rousseau a écrit l'Émile, un traité sur la nécessité et les bienfaits de l'éducation, alors qu'il a confié ses cinq enfants à l'Assistance publique. Deleuze qui prônait le nomadisme vivait le plus casanièrement du monde, ne cachant pas sa "haine" du voyage. Sartre a réinventé la figure de l'intellectuel engagé, alors qu'il est resté passif lors de la seconde guerre mondiale. Simone de Beauvoir incite à l'émancipation féminine dans son traité Le Deuxième Sexe, alors que sa correspondance avec Nelson Algren révèle la jouissance servile d'une femme amoureuse.
Mais, de même que Freud montrait que du mensonge de ses patients pouvait jaillir la vérité de leur être, de même l'écriture révèle la personnalité du philosophe comme de tout écrivain. En fait, chacun de nous parle selon l'image qu'il veut donner de soi, sans doute par crainte de révéler ses failles.



Jeudi 28 septembre 2017
André Gide ou la fabrique du lecteur
par Hadrien COURTEMANCHE, professeur de Lettres modernes, prépare une thèse sur Les œuvres choisies de l'écrivain par lui-même.

RÉSUMÉ

De son vivant, au lendemain de la Première Guerre mondiale, au moment où son influence sur les milieux littéraires et artistiques est à son apogée, mais suscite également de vives polémiques, André Gide publie en 1921, à l'attention du public adolescent, des Pages choisies de son œuvre chez Georges Crès. Ces analectes, nés d'une sélection personnelle de l'auteur, offrent un poste d'observation singulier pour une vue panoramique de l'œuvre gidienne et constituent un lieu privilégié de dissémination de la lecture. En effet, de Si le grain ne meurt aux Nourritures terrestres, en passant par Les Caves du Vatican ou des extraits de son célèbre Journal, ce florilège autographe propose aux jeunes lecteurs de découvrir ce qu'il convient de nommer une "œuvre-vie". Gide s'y raconte dans un parcours en forme de confessions successives de divers états d'âme, s'y lit comme un intransigeant commentateur de son œuvre dont il tente d'élaborer l'unité provisoire, et s'y observe modelant, par une esthétique de la fragmentation, la figure idéalisée de ses lecteurs. À partir de l'enquête génétique et de l'étude des spécificités stylistiques de cette auto-anthologie en prose, le conférencier s'est interrogé sur le statut singulier de ce volume délaissé par la critique, sur les objectifs de l'écrivain, sur les effets produits par le choix et l'agencement des textes et sur l'image qu'André Gide offre à ses contemporains, celle, comme le souligne Éric Marty, "au-delà du moraliste et de l'immoraliste, d'une écriture totalement ouverte à l'énigme du désir, au questionnement sur soi et à la mobilité perpétuelle de l'être".



Mardi 3 octobre 2017
À propos de l'écriture d'Elfried Jelinek
par Yasmin HOFFMANN, auteur d'une biographie de Jelinek et traductrice de plusieurs de ses oeuvres.

COMPTE RENDU

La conférencière s'interroge d'abord les causes de la violence haineuse que suscite en Autriche l'œuvre et la personnalité de cette femme hors-norme: serait-ce son écriture compressée, étouffante, la charge politique de ses pages, la pornographie assumée comme langage du corps, un tout compact et brutal qui provoque la détestation ?

Y. Hoffman avance plusieurs hypothèses. L'œuvre de Jelinek se veut lucide et provocante pour dénoncer les postures sociales des individus, leur hypocrisie face au monde tel qu'il est. C'est ainsi qu'elle met l'Autriche en accusation en la jugeant arriérée et imprégnée de son passé nazi. Son œuvre utilise la violence, le sarcasme et l'incantation afin de détruire les stéréotypes du sexisme autant que les mythes de la capitale autrichienne.

C'est en triturant la langue allemande qu'elle veut montrer, à sa manière, que nous sommes tous des porte-parole de notre monde et qu'elle n'est certes pas un écrivain du salut! Pour atteindre ce but, Jelinek utilise toutes sortes de techniques langagières dont la traductrice nous fait une brillante démonstration. Utilisant le mot comme matériau de base, Jelinek fait "grincer" la langue allemande pour montrer sa rébellion contre ce pays qu'elle déteste, mais n'a pourtant jamais quitté. Romancière, cette remarquable musicienne se veut en adéquation avec la musique contemporaine. Le rythme de sa pulsion émotionnelle lui fait décortiquer sa langue qu'elle déforme, infléchissant le sens des mots. Elle joue aux anagrammes pour ouvrir des pluralités de sens. Rien n'échappe à sa rhétorique vengeresse contre les stéréotypes et mensonges politiques. Il faut que les mots accouchent de ses idées. La conférencière s'appuie particulièrement sur la langue utilisée dans son roman Lust et son travail de traduction nécessaire pour rester fidèle à l'esprit du roman. C'est un texte iconoclaste qui vise à faire naître l'ennui qui suinte des scènes conjugales.

La traductrice met en évidence les allusions à d'autres voix mêlées à la sienne : celle des magazines populaires autant que les écrits de Holderlin et de Fichte, composant un discours oratorio avec ces voix de la nation allemande, saisies hors de toute hiérarchie. Les livres de Jelinek reprennent toujours les mêmes mots déformés en surimpression comme sur un palimpseste que l'auteur revendique "car des millions de morts parlent avec nous quand nous écrivons".

Elle traite la pornographie en tant qu'expression du langage corporel et dénonce "la sainteté du couple dictatorial" soulignant le grotesque de ce duo par l'exploitation du sexe féminin, fait pour "être transpercé". Texte iconoclaste, Lust vise à montrer l'ennui des conjoints ; c'est ainsi qu'elle "désérotise" le sexe pour faire saisir que le plaisir est ailleurs. "Je ne laisse pas un instant de répit à la langue et je la casse comme Thomas Bernard" ainsi que tous les codes habituels de la vie en société, peut-on ajouter. Sa langue parle bien au-delà des mots employés, car l'inconscient affleure dans les textes de Jelinek qui laissent le champ ouvert à de multiples interprétations et dévoilements.

On peut conclure avec les phrases qui saluèrent celle qui fut honorée du prix Nobel de littérature, en 2004 : "Le flot de voix et de contre-voix dans ses romans et ses drames dévoile avec une exceptionnelle passion langagière, l'absurdité et le pouvoir autoritaire des clichés sociaux."

RÉSUMÉ

Elfriede Jelinek, née en 1946, est une femme de lettres autrichienne, auteur de romans et de pièces de théâtre qui ont souvent fait scandale et qui lui ont valu le prix Nobel de littérature en 2004. Son œuvre dénonce l'hypocrisie et la médiocrité de la société autrichienne encore marquée, selon elle, par l'héritage du nazisme. Elle s'attaque à des mythes, qu'elle amène au jour dans une langue toujours nouvelle, violente et d'une beauté saisissante, qui paraît a priori difficilement transposable en français.
Pourtant E. Jelinek a trouvé une traductrice à la mesure de son talent avec notre conférencière, Yasmin Hoffmann, agrégée d'allemand, professeur à l'Université de Montpellier. En collaboration avec Maryvonne Litaize, Y. Hoffmann a publié, aux éditions Jacqueline Chambon à Nîmes, la traduction de plusieurs romans de Jelinek dont Les Amantes, La Pianiste, Les Exclus, Lust, Méfions-nous de la nature sauvage. Elle est également l'auteur d'une biographie d'Elfriede Jelinek, dont elle est devenue l'amie (Elfriede Jelinek, une biographie, éd. J. Chambon, 2005) Spécialisée dans les écritures de la modernité, notre conférencière a décrypté pour nous l'écriture d'une écrivain dont les procédés relèvent au sens propre du laboratoire de langue(s) où la parole est mise à l'épreuve.



Jeudi 9 novembre 2017
Max Jacob et le Cornet à dés
par Patricia SUSTRAC

RÉSUMÉ

Alors que la guerre de 14 semble devoir durer, Max Jacob choisit parmi un millier d'anciens manuscrits « 300 poèmes chéris [qu'il a copiés] pour qu'ils soient publiés [s'il] meur[t] » (à Kahnweiler, 22 septembre). La publication de ce Cornet à dés va s'avérer délicate et le recueil paraîtra finalement en novembre 1917 à compte d'auteur. Jacob y adjoindra deux préfaces : la première, antidatée de 1906 pour contrer l'antériorité de la parution de Poèmes en prose de Reverdy en octobre 1915 ; la seconde, datée de 1916, est considérée, aujourd'hui comme hier, comme l'esthétique d'une refondation du poème en prose.
Détournant les genres poétiques pour privilégier un recours à la parodie ou au pastiche, Le Cornet à Dés a souvent dérouté par son anti-conformisrne, ses décalages soudains, ses paradoxes, son onirisme; mais un ordre rigoureux gouverne une apparente discontinuité. Si le poète s'en remet au hasard – ce que le titre laisserait suggérer – il transcrit plutôt un réel ouvert à ses jeux internes, ses tensions, et à ses multiples contradictions. Le poème, pour Jacob, doit éloigner du connu pour créer « un nouveau noyau dans l'univers». Chef d'œuvre de Max Jacob, ce recueil confirmera et amplifiera sa position de Magister dans la République des Lettres ; de nombreux jeunes poètes viendront à lui comme à un maître, grâce à ce livre singulier emblématique de l'Esprit nouveau.


Mardi 5 décembre 2017
Caramboles ou comment la pensée ricoche
par Jean-Christophe BAILLY

Ce fut une rencontre sous forme d'entretien avec Jean-Christophe Bailly, docteur en philosophie, auteur dont l'œuvre indéfinissable se situe à la croisée de l'histoire, de l'histoire de l'art, de la philosophie, de la poésie et du théâtre. Sous forme d'un entretien mené par notre vice-présidente, Catherine Malissard, nous avons accompagé le cheminement actif de l'écrivain à travers l'observation du monde qu'il sait si bien écrire sur le mode de "l'étoilement", pour reprendre un de ses titres. Les mots de J.-C. Bailly, lucioles ou clignotement, nous offrent un accès particulier aux instants et aux lieux. Toucher à tout, explique-t-il, ce serait peut-être répondre à tout ce qui nous touche.



Jeudi 11 janvier 2018
Le Japon et la mondialisation ibérique au XVIe siècle
par Sylvie MORISHITA

COMPTE RENDU

La recherche des îles aux épices a été le moteur commercial qui a lancé les Européens sur les océans à partir du XVe siècle. Le volet idéologique en a été la quête du royaume du prêtre Jean dont on supposait l'existence et avec lequel on pensait s'allier pour prendre l'islam à revers. Les Portugais furent les premiers à ouvrir la route des épices en contournant l'Afrique et l'Inde lors du voyage de Vasco de Gama (1497-1499). Malgré le voyage de Magellan (1519-1521) les Espagnols ne prendront pied en Extrême-Orient qu'avec l'expédition de Legazpi organisée à partir du Mexique en 1565.

La caractéristique de l'empire portugais d'Asie réside dans le fait que ce n'est pas un empire territorial mais un empire commercial faits de comptoirs établis dans les ports stratégiques pour le commerce international : Goa, Malacca, Macao, Nagasaki. Le Japon sera intégré dans les circuits du commerce mondial du fait de la présence portugaise en Asie : les commerçants portugais établis progressivement à Macao à partir de 1555 ont servi d'intermédiaires entre la Chine et le Japon. En effet ces deux pays n'entretenaient plus de rapports diplomatiques ou commerciaux depuis les déprédations commises par les pirates japonais le long des côtes chinoises. Or le Japon était demandeur de soieries chinoises et la Chine recherchait avidement le métal d'argent abondamment produit au Japon depuis les années 1530. Les Portugais se sont ainsi livrés à un fructueux commerce qui est à l'origine de la fondation et du développement de Macao et de Nagasaki.

Cette expansion portugaise a laissé des traces littéraires et artistiques. Elle a été chantée par le grand poète portugais Camoens (1525-1580) : on voit à Macao la grotte où il aurait composé une partie des Lusiades, ce long poème épique où il célèbre les exploits de ces compatriotes. Au Japon même les échanges commerciaux luso-nippons ont laissé une trace artistique dans les paravents namban. Les Japonais du XVIe siècle ont appelé les Ibériques les namban jin, les barbares du sud. Les peintres de l'époque ont représenté sur des paravents, pièces de mobilier particulièrement prisées de l 'élite sociale, les scènes exotiques de l'arrivée du grand bateau portugais à Nagasaki, du déchargement des richesses avec procession de l'équipage menée par le capitaine accueilli par les religieux occidentaux. Il subsiste 90 exemplaires de ces paravents, preuve de la popularité du thème à l'époque.

Une autre trace littéraire de ces contacts luso-nippons est à chercher dans la chronique tenue par le jésuite Luis Froís. C'est en effet à ce missionnaire portugais que l'on doit la seule description du célèbre château d'Azuchi, construit par Oda Nobunaga sur les rives du lac Biwa à une vingtaine de kilomètres de Kyoto. De cette magnifique forteresse, il ne reste maintenant que les pierres de soutènement : le château n'a connu qu'une très brève existence puisqu'il a été détruit dans les mois qui ont suivi l'assassinat d'Oda en 1582. De ce château dont il voulait peut-être faire le cœur d'une nouvelle capitale, Oda avait commandé un paravent à un peintre célèbre. Valignano l'avait reçu en cadeau et l'avait expédié en Europe où il a été offert au pape Grégoire XIII. Depuis la fin du XVIe siècle, on ne trouve plus trace de ce chef d'œuvre. Retrouvera-t-on un jour en Europe ce paravent qui était la seule trace visuelle de la splendeur d'Azuchi ?

Si Macao a conservé maints bâtiments liés à la présence portugaise, Nagasaki en revanche ne garde aucun vestige du patrimoine architectural de la période ibérique, l'interdiction du christianisme en 1614 ayant effacé tout souvenir de la présence portugaise ou espagnole. Les seules traces sont artistiques ou littéraires.

Les jésuites pour faire face aux réalités de la mission et pour pallier les difficultés linguistiques ont largement eu recours aux images (tableaux et gravures). Les envois d'Europe étant chroniquement insuffisants, ils ont fondé dans la région de Nagasaki une école d'art où ils formaient des peintres japonais aux techniques occidentales. Dirigée par un Italien, peintre et jésuite, cette école d'art a produit des œuvres qui sont un témoignage éloquent de la rencontre au plus haut niveau qui s'est produite entre Japonais et Occidentaux à cette époque.

Sous la direction énergique d'Alessandro Valignano, les jésuites ont non seulement fondé une école d'art, ils ont aussi introduit au Japon la presse d'imprimerie et la gravure sur cuivre, techniques inconnues des Japonais à l'époque. Ils on traduit et adapté à la langue et à la mentalité japonaise des livres européens profanes tels que les fables d'Ésope et des livres de littérature spirituelle, en particulier l'Imitatio Christi et le grand succès de la littérature humaniste du temps qu'est le De Institutione bene vivendi per exempla sanctorum de Marc Marulle, le grand écrivain croate. Les livres publiés par les jésuites au Japon suivaient les plus récentes techniques occidentales : le frontispice était ainsi illustré d'une gravure sur cuivre, technique répandue quelques années plus tôt par Christophe Plantin d'Anvers.

Les œuvres issues de l'école d'art sont de deux sortes : les œuvres religieuses (tableaux et gravures) destinées à l'ornementation des églises et à la distribution aux convertis à des fins d'enseignement et de dévotion, et plus surprenant, des paravents profanes qui représentent des scènes bucoliques, des rois européens à cheval, des planisphères et des villes du monde occidental. La présence commerciale et missionnaire des Portugais au Japon a fait découvrir la configuration du monde aux Japonais qui n'avaient que peu de connaissances des autres pays, d'où l'intérêt qu'a montré l'élite pour ces planisphères. Ces échanges luso-nippons ont été également l'occasion de grands progrès dans la cartographie européenne du Japon, fruit du travail des cartographes portugais actifs en Asie. Un progrès notable est dû au second séjour de Valignano au Japon à partir de 1590. Reçu en grande pompe à Miyako par le chef militaire Toyotomi Hideyoshi, il entre dans la capitale à la tête d'un cortège dont fait partie le mathématicien et cartographe Ignacio Moreira. Au cours de son séjour au Japon, celui-ci cumule observations scientifiques et contacts avec les Japonais. C'est à lui que remonte la carte la plus précise du Japon à l'époque.

Que ce soit les paravents profanes ou les œuvres religieuses, un point ressort avec certitude : ces œuvres étaient destinées à être distribuées gratuitement dans la population ; elles n'ont jamais fait l'objet d'un commerce. Un autre point est frappant : les productions de l'école d'art des jésuites au Japon alimentaient aussi en livres et en tableaux la mission chinoise.

La mission jésuite était directement liée au Portugal par le padroado, cette institution par laquelle le roi était responsable de l'implantation -et du financement- de la mission dans les territoires où s'installaient les Portugais. Bien que le Japon n'ait jamais été colonie portugaise, Nagasaki était une ville chrétienne et les jésuites y étaient, en théorie, financés par la couronne portugaise. Les succès combinés du commerce et de la mission du bloc luso-jésuite au Japon ont attiré la convoitise des Espagnols installés aux Philippines depuis 1565. Mais le roi Philippe II a encouragé les seules relations commerciales : il n'y a pas eu de projet d'invasion militaire du Japon par les Espagnols de Manille. Les relations ont cependant toujours été difficiles entre les deux pays car marquées par la méfiance mutuelle. Pourtant au début du XVIIe siècle, Tokugawa Ieyasu, devenu maître absolu du Japon, a caressé un moment l'espoir de développer le commerce et la collaboration technique avec les Espagnols. Il souhaitait obtenir un transfert technologique dans deux domaines : l'amélioration du rendement des mines et la construction navale (la marine japonaise était indigente). Les Espagnols ne voulaient surtout pas soutenir ce projet dans lequel ils voyaient une menace pour leur ligne Manille-Acapulco et qui aurait été le prélude au développement d'une marine de guerre : ils ont toujours redouté les projets d'invasion par les Japonais alors qu'ils étaient très peu nombreux aux Philippines. Le problème des relations commerciales se doublaient d'un problème religieux : les Espagnols tenaient à prendre pied dans le champ missionnaire japonais. À partir de 1592 les religieux des ordres mendiants s'immisceront au Japon au grand dam des jésuites qui considéreront que les Espagnols ne tiennent pas compte du monopole sur la mission japonaise qu'ils avaient obtenu des autorités royales et pontificales.

La mission de Keicho est en quelque sorte le condensé des difficiles relations hispano-nipponnes. La mission de Keicho est le nom que l'on donne au Japon à l'ambassade envoyée vers le Mexique en 1603 par le seigneur de Sendai, Date Masamune. C'est le naufrage d'un galion espagnol sur les côtes japonaises qui déclenche une série d 'événements qui aboutissent à cette ambassade.

Le galion San Felipe avait quitté Manille le 25 juillet 1609 à destination d'Acapulco. A son bord voyageait Don Rodrigo de Vivero qui rentrait au Mexique après avoir assumé les fonctions de gouverneur des Philippines par intérim. Le 30 septembre 1609 le navire fait naufrage sur les côtes japonaises ce qui a entrainé pour Vivero un séjour forcé de 9 mois au Japon : il a été reçu et traité comme un diplomate.

Après bien des difficultés Vivero repartait pour le Mexique avec des accords commerciaux et techniques. Pour ce voyage il s'était endetté : il avait fait construire un bateau pour lequel il n'avait pas le moindre argent. Il avait emprunté au trésor shogunal la somme nécessaire et s'était engagé à la rembourser.

Une nouvelle ambassade est mise sur pied au Mexique, elle est confiée au marin le plus doué de son temps Sebastian Vizcaino, l'explorateur de la Californie. En plus du volet diplomatique Vizcaino est chargé d'une mission d'exploration : il doit obtenir du shogun la permission de sonder les côtes japonaises dans le but de choisir un port qui puisse servir de refuge au galion de Manille. À Sendai, capitale du fief de Date Masamune, il rencontre Luis Sotelo, un franciscain très actif dans l'entourage du seigneur. Sotelo va convaincre Date de faire construire un bateau selon les techniques occidentales. Le San Juan Bautista quitte Sendai le 28 octobre 1613. On est certain maintenant que dans toute cette affaire Sotelo tire les ficelles car il a d'ambitieux projets missionnaires : il veut pousser l'ambassade jusqu'en Europe pour obtenir la fondation d'un nouvel évêché dont il aurait été le titulaire. Dès le départ du navire Sotelo prend le pouvoir. Pourtant Date avait nommé un ambassadeur : Hasekura Tsunenaga (1571-1622), un guerrier qui avait sa confiance. L'expédition initialement prévue pour le Mexique a été poussée vers l'Espagne par l'ambitieux Sotelo qui obtient des autorités espagnoles le financement du voyage jusqu'à Rome. Hasekura a demandé le baptême en Espagne ainsi que certains guerriers dont certains resteront près de Séville lorsqu'ils apprendront la persécution du christianisme à partir de 1614. Hasekura rentrera au Japon sans avoir rempli les objectifs qui lui avaient été assignés. Sotelo s'obstinera à retourner au Japon pour finir exécuté à Nagasaki. De ce tragique périple il reste, conservés au musée de Sendai et répertoriés par les autorités japonaises comme trésor nationaux, trois tableaux rapportés par Hasekura et transmis dans les archives du clan Date : un portrait du pape Paul V, un portrait de Hasekura lui-même réalisé à Rome et un tableau à thème marial probablement réalisé à Manille. Un dernier détail : lors du passage entre l'Espagne et l'Italie, le bateau de l'ambassade japonaise avait été obligé de se réfugier dans un petit port provençal à cause d'une tempête. C'est ainsi que Saint Tropez a hébergé le premier Japonais qui ait foulé le sol français.


RÉSUMÉ

Le Japon a été intégré dans les circuits commerciaux mondiaux du fait de l'expansion maritime du Portugal et de l'Espagne lancés sur les océans à la recherche des épices et d'une alliance avec d'éventuels chrétiens dans le but de prendre l'islam à revers. Au Japon comme ailleurs leurs activités commerciales étaient indissociables de leurs projets missionnaires.
Leur présence au Japon au XVIe siècle a laissé des traces artistiques et scientifiques. Les peintres japonais de l'époque ont représenté sur des paravents, pièces de mobilier particulièrement prisées de l'élite sociale, les scènes exotiques de l'arrivée du grand bateau portugais à Nagasaki, du déchargement des richesses avec cortège de l'équipage mené par le capitaine et accueilli par les religieux occidentaux. Il subsiste 90 exemplaires de ces paravents, preuve de la popularité du thème à l'époque.
Pour les besoins de la mission les jésuites ont eu largement recours aux images (tableaux et gravures). Les envois d'Europe étant insuffisants, ils ont fondé dans la région de Nagasaki une école d'art où ils formaient des peintres japonais aux techniques occidentales. Ils ont aussi introduit la presse d'imprimerie et la gravure sur cuivre, techniques inconnues du Japon à cette époque. Dirigée par un Italien, peintre et jésuite, cette école d'art a produit des œuvres qui sont un témoignage éloquent de la rencontre au plus haut niveau qui s'est produite entre Japonais et Occidentaux.
Les traces scientifiques concernent principalement la cartographie européenne du Japon qui a fait d'importants progrès dus à la présence portugaise.
Les relations entre Japonais et Espagnols ont été marquées par la méfiance mutuelle, bien que l'on trouve trace de tentatives d'échanges commerciaux et technologiques (mines et construction navale). La mission de Keicho à destination du Mexique et de l'Europe en 1613 est le condensé des difficiles relations hispano-nipponnes.


Jeudi 8 février 2018
L'humour chez Colette
par Samia BORDJI

Bien des clichés restent attachés à l'œuvre de Colette, comme son exclusive passion pour les chats ou ses sujets libertins, alors que le talent de cette prosatrice s'étend bien au-delà. Samia Bordji l'a montré, exemples à l'appui. Nous l'avions rencontrée et appréciée lors de notre dernière excursion à Saint-Sauveur. Titulaire d'une maîtrise de Lettres modernes, Samia Bordji sait par cœur des pages entières de Colette, dans lesquelles elle a pu trouver un humour solide et fin à la fois, propre à éclairer la personnalité de l'auteur.


Mardi 27 mars 2018
Pompéi par delà les clichés : les artisans au travail
par Jean-Pierre BRUN

Jean-Pierre Brun, archéologue, est professeur titulaire de la chaire Techniques et économies de la Méditerranée antique au Collège de France. Il est reconnu comme un spécialiste des installations agricoles de la Méditerranée hellénistique et romaine et a dirigé le Centre Jean-Bérard de Naples. Après des études sur l'huile et le vin dans la Méditerranée antique et des recherches sur les villas romaines dans le Var, notamment sur le port romain de Toulon, ses travaux se sont orientés sur de nombreux sites à l'étranger notamment sur l'artisanat en Italie méridionale portant sur des fouilles à Pompéi, Herculanum et Saepinum.
C'est à partir de ses recherches que Jean-Pierre Brun nous a proposé une vision renouvelée du petit peuple de Pompéi et de ses artisans


Jeudi 12 avril 2018
Patrice Chéreau et Pierre Boulez
par Catherine STEINEGGER, musicologue

Comment concilier mise en scène et représentation lyrique? Quelles sont les contraintes scéniques inhérentes au genre lyrique? Le chef d'orchestre reste-t-il cantonné à la sphère musicale? Autant de questions suscitées par le compagnonnage Chéreau-Boulez amorcé avec le Ring de R.Wagner à Bayreuth en 1976. Suivront la mise en scène à l'Opéra de Paris de Lulu d'Alban Berg puis celle de La maison des morts de Janá?ek.
A partir de ces exemples, Catherine Steinegger nous a montrécomment la collaboration Chéreau-Boulez a renouvelé à l'opéra une scénographie sans précédent.


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